Il a arrêté la voiture devant une brèche qui donne sur le maquis. Un étroit sentier s’allongeait au milieu des chênes verts, des genévriers, des ronces, des lentisques, des salsepareilles.… Après deux-cents mètres, nous avons vu les caselle surgir dans une clairière ensoleillée, débarrassée de toute végétation.
Les cabanons de pierres sèches édifiés sans mortier se rencontrent là où des roches calcaires sont faciles à débiter en plaques.. Ce sont les bories de Provence, les trulli des Pouilles. On en voit aussi là où il y a des carrières éloignées des villages comme les abris de carriers à Fontainebleau (passagedutemps.com/2021/10/16/dans-les-archives-de-pierres-de-la-foret-les-carriers-de-fontainebleau/). Les ressemblances de style sont dues au matériau et non à une influence historique. La superposition des pierres à sec est une technique simple, mais qui demande un admirable sens de l’assemblage.
Comme leurs pareils, les barracuns de Bonifacio ont l’air de venir de temps immémoriaux. En fait, ils remontent pour les plus anciens au 17eme siècle au moment où l’accroissement de la population a contraint les habitants à développer l’agriculture. Les hectares du plateau calcaire de Bonifacio, tellement sec, étaient incultivables, mais dans les vallons où coulaient des sources, les paysans ont créé de minuscules jardins en ôtant les pierres. Avec ces pierres, ils ont bâti toutes sortes d’édifices :
Ils ont construit des murs hauts de plusieurs mètres (les tramizzi) pour délimiter les champs, peut-être pour les protéger des animaux, mais surtout pour atténuer le vent fou qui souffle ici 190 jours par an, parfois à plus de 150 kilomètres par heure. L’épaisseur de ces murs atteint couramment un demi-mètre. Ils sont parfois pourvus de marches d’escaliers enfoncées entre deux rangées de pierres qui permettent d’atteindre le faîte sans faire de détours
Bonifacio. Un escalier dans un haut mur de pierres sèches(tramizu)
Les rivillin autour des oliviers conservaient l’humidité autour des arbres et fixaient la terre en cas d’orages ;
Unn rivilin pour maintenir l’humidité et garder la terre
De nos jours, les cultures se meurent. Des lianes étouffent peu à peu les oliviers qui ne sont plus taillés et qui font du bois mort. Non entretenus, les rivilins se désagrègent.
Jeux d’ombres et de lumières sur le rivilin entourant un olivier perdu dans le maquis
Les paysans ont édifié des baracuns qui servaient d’abris de jardin. On pouvait y entreposer des outils, faire un feu. Ils ont d’habitude une forme ronde, ce qui permet de fabriquer des toits coniques en faisant déborder les pierres jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.
Les barracuns étaient de simples abris de jardins, mais dans la clairière où nous sommes, les constructions ont un étage et sont reliées entre elles par des couloirs, ce qui laisse penser qu’elles ont été habitées. Pour les préserver – car le lieu n’est pas protégé pour le moment – je n’indique pas le chemin de ces caselli perdues dans le maquis et ignorées des passants.
Maison d’un étage avec une petite fenêtre
Un escalier intérieur permet de monter sur le toit, ce qui paraît une fonction inutile à la profane que je suis, à moins qu’il ne s’agisse de profiter du frais quand l’air était trop chaud et qu’il y avait un peu de brise.
Bonifacio. Escalier intérieur d’une des caselliToit d’une des caselle
Au fond de la propriété un abri a été ménagé dans un mur. S’agit-il d’un endroit ombragé pour converser tranquillement, d’un ancien oratoire ?
L’implacable avancée du tourisme a condamné l’agriculture traditionnelle et les baracuns. Pourquoi faire des kilomètres dans la chaleur pour cultiver un lopin de terre, quand vendre du prêt-à-porter, des « souvenirs » fabriqués en Chine, des colliers de corail ou louer des villas rapporte dix fois plus et vous libère du travail manuel ?
Mais puisque que le propriétaire a trouvé utile de faire resurgir ses caselle du néant, on peut penser que la Corse aura à cœur de préserver ce patrimoine.
Féraud G. et GauthierA., 2011, Les Pierres du patrimoine bâti (Corse du Sud) : le terroir calcaire du Piale et son écrin granitique. Rapport final BRGM , RP-59112-FR http://infoterre.brgm.fr/rapports/RP-59112-FR.pdf
Christophe Moufflarge me signale l’exposition Trà mare è monti architettura è patrimoniu à Corte (jusqu’au 22 septembre 2022) qui présente une maquette permettant de voir combien le site est imposant.
Les touristes « font » la Corse. Ils visitent les « quinze lieux incontournables » de l’île et reviennent avec des photos « époustouflantes » et des descriptions de villes « au charme fou ». Nous aussi bien sûr, nous allons à Scandola, aux îles Lavezzi ou aux calanques de Piana. Mais nous aimons aussi découvrir des lieux demeurés à l’écart de la touristification, rencontrer des personnages de roman, prendre le temps de voir ce que nous voyons se transformer en féérie sous la lumière.
Démarcations tranchées et zones périphétiques
Les frontières des villes de la côté sont imprécises. Que sont donc les longues étendues des zones « péri-urbaines », ces endroits qui peu à peu deviennent la vraie ville, mais qui en attendant sont un espace indéfini entre la route et le centre, à la fois parking géant, et lieu offrant les services essentiels ?
Aux 4 chemins. Porto-Vecchio
Les limites des villages de l’intérieur sont nettes. Il n’est pas besoin de remparts pour marquer la démarcation entre Cervione et la montagne. L’arrondi parfait du village qui épouse les courbes de la colline n’a pas changé depuis des décennies.
Cervione
Les rues étroites
Pas de longue promenade car nous sommes venus avec une amie récemment opérée. Elle s’installe pour nous attendre à la terrasse d’un café de la rue principale, A Traversa. De là, elle sera comme sur un balcon au-dessus de la plaine, même si aujourd’hui les îles d’Elbe et de Montecristo sont invisibles (on ne les voit bien que le matin ou après la pluie !).
Nous faisons quand même un petit tour à l’église baroque, ex-cathédrale Saint-Erasme, admirant l’envol de deux anges baroques, souriant du luxe avec lequel on a habillé un poupon figurant l’enfant Jésus ; je vois surtout ses belles manchettes brodées et je me demande quelle vieille femme pieuse lave et repasse ce vêtement.
Cathédrale Saint-ErasmeAnges de la cathédrale Saint ErasmeLe Sauveur du monde
Nous ressortons. Les maisons sont hautes et sévères. Rares sont les fenêtres où sèche du linge. Beaucoup de volets sont fermés. Qui habite encore au village, faisant le trajet dans la plaine pour la moindre course jusqu’au Géant ou chez Leclerc ? Les rues ne sont jamais droites et plus la lumière est intense plus les ombres y sont violentes. Je marche dans un film d’Antonioni.
La rue du musée à CervioneAu premier plan, la statue du roi ThéodoreIer
Les Corses ne sont pas rancuniers qui commémorent l’éphémère royauté de Théodore de Neuhoff, sans lien avec la Corse, sans fortune et sans troupes, qui sera couronné roi de corse en avril 1736 sur la promesse de débarrasser l’île de la tutelle génoise. Son aventure, qui durera 8 mois rappelle celle du héros de Kipling, bien qu’elle s’achève de façon moins tragique dans une prison pour dette
Voce Nustrale
Un peu plus loin dans la cour du musée ethnographique que nous ne visiterons pas pour ne pas laisser notre amie seule trop longtemps, nous rencontrons l’animatrice de Voce Nustrale qui diffuse des émissions en langue corse. Elle nous accueille, offre des auto-collants, promet de dédicacer des chansons si nous l’appelons. Quelle énergie pour faire vivre et comprendre l’intérêt de la langue corse !
Nous revenons au café boire une bière à l’ombre d’un parasol. A côté de nous, un vieux esseulé laisse l’après-midi passer entre nonchalance et mélancolie noire.
Le temps de mai est d’un bleu céleste. A mi-pente sur la colline d’en face, on voit une demeure, sans doute bâtie par un capitaine qui avait fait fortune en Amérique, qui aimait les forêts et qui voulait vieillir dans le silence des grands châtaigniers, en ne s’occupant que de ses rêves.
Il y a du monde sous les parasols. Les gens sont comme partout très inquiets à cause des rumeurs de guerre généralisée, plus encore à cause de l’inflation déjà bien palpable, mais pour quelques heures, ils s’occupent à regarder l’étonnante rapidité des vols d’hirondelles. Rares dans les villes de la côte, les hirondelles reviennent chaque année nicher sous les vieux toits de Cervione et leurs cris aigus sont l’essence même de la joie de mai, malgré tout.
Carte blanche au musée Guimet (jusqu’au 6 juin 2022)
Living Inside
Des milliers de cordelettes rouges tombent d’un chapiteau et forment un rideau qui tient le spectateur à l’extérieur d’un espace aménagé sur une estrade circulaire. Entre les fils, on voit une accumulation de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posés les petits objets du quotidien, théières assiettes, téléviseur miniaturisés, tous ligotés et reliés les uns aux autres..
L’artiste japonaise a expliqué qu’elle évoquait ainsi le cocon du confinement. Son prisonnier (sa prisonnière plutôt, car l’univers représenté est plutôt féminin) est captive d’un espace domestique saturé de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posées les petits objets du quotidien, théières, assiettes, téléviseur.
Laissons de côté les reproches d’une évocation d’un monde privilégié. Bien sûr, ceux qui se sont entassés à cinq dans 30 mètres carrés et ceux qui n’ont pas pu se confiner parce qu’ils travaillaient dans des supermarchés ou des hôpitaux, ou qui s’épuisaient à constater qu’ils n’avaient pas une minute à consacrer aux vieux des EHPAD confiés à leurs soins… trouvent que c’est là l’image d’un confinement de luxe.
Cependant, comme si la plasticienne se confondait avec un spécialiste de la micro-sociologie de l’enfermement, elle nous parle de ce que le covid a fait à beaucoup de vies urbaines.
A la différence du discours des sciences humaines cependant, le message est ambigu. Exil, ou bien repli ? Le mur de cordes est l’image d’une séparation douloureuse pour ceux qui étaient en train de tisser les fils d’amour et d’amitié que la crise a cruellement rompus ; cependant le mur a tracé un cercle protecteur autour d’un sanctuaire plein d’objets prêts à servir des recluses heureuses d’être protégées des tensions de la vie. Le chaos du monde reste à l’extérieur. Le virus n’entre pas dans cette bulle qui rappelle le temps où, petites filles, elles jouaient à la dînette cachées sous la nappe de la table de la salle à manger.
C’est au regardeur d’achever ce que la plasticienne commence et de trouver en lui le sens des images. Je ne dois pas être la seule que l’accumulation d’objets dans un espace sans présence humaine met mal à l’aise. Quels liens pourront encore se tisser si la théière ne sert plus à préparer le thé pour le visiteur ?
Deux robes d’enfant
Ailleurs dans le musée, deux robes d’enfants sont emprisonnées dans une cage couverte d’une sorte de grande toile d’araignée faite de fils noirs entrelacés. Est-ce le passage au noir et blanc qui en fait une image du temps … ou bien la lumière, mélange d’ombre et de blancheur qui ne laisse apercevoir que des images voilées ?
C’est pour moi un rêve du passé où je sais que ce que je vois n’est qu’un cauchemar. Les vrais enfants ont été mangés par le temps. Des sœurs. La grande et la petite qui s’ennuyaient devant le jardin. On leur avait dit de rester tranquilles pour ne pas salir leurs robes. Le temps les a dévorées. Ou bien l’araignée qui les a vidées de leur substance ne laissant qu’une enveloppe translucide.
Selon l’humeur, l’image tisse des liens avec des souvenirs oubliés, restitue une vérité perdue, ou fait durement éprouver la perte d’enfants dont la vie a été détruite.
Il y a le train-train de la semaine qui aide à supporter les images de guerre, la montée du désintérêt pour le vote, les sondages électoraux. Nous allumons l’ordinateur. Je travaille un peu.
Mais la parenthèse du dimanche est l’occasion de quitter Paris, d’éteindre les écrans, d’échapper à la brutalité des nouvelles.
Je mets les grosses chaussures, je ramasse le bâton de marche qui désormais assure mon pas dans les descentes ; je remplis le sac à dos avec l’opinel qui jamais ne quitte la poche droite, une salade de riz, des clémentines, la tablette de chocolat que je partagerai avec les copains. Cette fois, c’est du côté de Bouligny et du rocher d’Avon, près de Fontainebleau, mais ça pourrait être n’importe où dans la forêt. Après les tourbillons de neige de vendredi, le soleil revenu a séché l’herbe en un jour.
forêt de Fontainebleau. Secteur de Bouligny et d’Avon
Chaque printemps, nous nous émerveillons de la poussée de la vie qui met du vert aux branches.
Pour quelques heures, les apparences nous suffisent : les carriers qui travaillaient dans la forêt n’avaient sans doute pas le temps de la regarder. Nous qui n’avons rien d’autre à faire, nous transformons tout en images : les jeux de l’ombre avec les boules de grès…
les jeux de l’eau avec des touffes d’herbes comme dans un tableau japonais
Mare de Bouligny
Tout est à la fois pareil et particulier dès qu’on s’arrête.
Le plus beau, c’est de voir la lumière réveiller les couleurs en commençant par le jaune.
Dans cette forêt, si quadrillée, chaque rocher biscornu a un nom et c’est vrai que des mufles, des carapaces, des gueules se rencontrent partout. Voici une tête aplatie de crocodile avec ses mâchoires puissantes qui avancent :
Le crocodile. Rocher de Bouligny
… deux têtes géantes :
Même une branche noircie fichée dans le sol devient facilement un lézard voyageur en route pour son heure de marche nordique.
Le lézard marcheur
Nous étions préhistoriques, nous voici pré-romantiques devant le médaillon qui orne un abri naturel, le manoir d’Oberman. C’est à raison qu’on célèbre le personnage créé par Senancour car il est un des premiers à avoir célébré Fontainebleau :
Et justement, il se promène du côté du Mont Chauvet… Perpétuellement seul, et déplorant le vide de son existence : Fontainebleau , 14 août, II.. Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever par un beau jour ; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m’agite avec force, me pousse et m’oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable. (LETTRE XVII.)
Le vent a cessé. Dans le petit vallon l’air est tiède. Les tas de feuilles mortes ne sont pas encore recouvertes par les fougères. Les marcheurs ralentissent. C’est l’heure des histoires. Ivan évoque son frère, le plus doué des fils de la famille, capable de tenir tout le monde en haleine, sous le charme de récits qui se prolongeaient tard dans la nuit. Un voyage déglingué devenait l’aventure fabuleuse qu’on aurait aimé vivre. Mais c’était une sorte d’Oberman aussi désespéré que le premier ; Un 31 décembre, il était entré dans un étang glacé dont il ne voulait plus sortir. Le bistrotier désemparé avait appelé Ivan. Une fois le frère sorti de l’eau et réchauffé, il a fait signe qu’il voulait un papier : « Je ne parlerai plus ! » Bien sûr, il n’a pas tardé à reprendre le fil de son discours.
Et le soir, le groupe dîne ensemble, chacun apportant quiche, gratin, fromages ou mousse au chocolat. On parlera de nourriture et pas seulement des catastrophes du monde.
Senancour (de) Obermann, 1804, nvlle éd 1852, préfacée par George Sand, Paris, Charpentier
En France, la hantise du militarisme était telle que nous ne célébrions plus que les victimes et que les héros paraissaient suspects… Le patriotisme était dénoncé comme nationalisme. Nous avions oublié que l’Histoire n’était pas seulement l’histoire des rapports de force entre un gouvernement et des gilets jaunes, mais aussi, hélas, celle plus tragique des relations entre peuples qui prend la forme de la guerre. Des amis russes me rappelaient régulièrement que leur pays avait perdu 26 millions de citoyens, soldats et civils, dans la lutte contre le nazisme. Ils me faisaient la leçon puisque la France avait fort peu résisté. Effarés, consternés, ils se retrouvent aujourd’hui dans le rôle de l’envahisseur qui incarne le mal. Poutine a beau tordre les mots et prétendre qu’il dénazifie l’Ukraine les crimes de l’armée russe sont largement documentés. En Russie, comme en exil, mes amis portent le poids des actes barbares de leur pays.
Les Occidentaux soutiennent les Ukrainiens. Ils voient en direct les villes dévastées ; ils imaginent la longue attente, si insupportable, entre le moment où la radio annonce que les troupes russes se concentrent dans l’Est et le moment où les bombardements recommencent sur Mariopol. Ce nom, qui était inconnu, est devenu le symbole des villes martyres… Le soutien est cependant un peu limité par le risque de se retrouver en guerre, et la solidarité économique marque le pas devant la hausse assurée des factures d’énergie et de nourriture… La relative inefficacité de la riposte rend d’autant plus acharnée chez certains la tentation du boycottage culturel. Les propositions de proscription à l’encontre des peintres, des musiciens, des écrivains russes se sont multipliées – jusqu’à l’absurde.
Qui boycotter ?
Dès le 10 mars 2022, l’Orchestre philharmonique de Cardiff avait annulé un programme consacré à Tchaïkovski, le jugeant « inapproprié pour le moment ». Le 11 mars, 24 heures avant son concert, le pianiste Alexander Malofeev a appris qu’il était indésirable aux yeux de l’Orchestre symphonique de Montréal, alors que « son compte Instagram indiquait clairement qu’il s’opposait à la guerre ».
Les plus fous s’attaquent aux grands écrivains, y compris ceux qui sont morts depuis longtemps. Le professeur Paolo Nori a dénoncé le 1er mars, l’université Milano Bicocca qui voulait reporter quatre cours sur Dostoïevski ; d’autant plus absurde que Dostoïevski a été condamné à mort puis gracié et déporté en Sibérie pour avoir fait partie d’un cercle qui critiquait l’absolutisme tsariste. L’université a cependant renoncé à cette décision.
La Maison de la Culture de Russie, située dans le 16ème arrondissement Paris, a été visée par le jet d’un cocktail Molotov. Je n’aimerais pas être un Russe dans les pays occidentaux, trop souvent traité en paria, alors qu’il a peut-être fui son pays pour ne pas soutenir un régime de terreur.
Heureusement, la majorité refuse d’emboiter le pas et la ministre Roseline Bachelot a rappelé le 10 mars qu’on ne peut demander à tous les Russes d’être héroïques. De fait, Poutine a fait voter une loi punissant de prison (jusqu’à 15 ans) les « auteurs de fausses informations ». Et pourtant, il y a des Russes qui bravent les interdictions , risquant leur carrière et leur sécurité. Dès le 24 février, premier jour de la guerre, près de 11 000 personnes ont été arrêtées pour avoir pris part à des manifestations. (Ceux qui pensent que c’est peu peuvent se demander combien de Français ont rejoint la résistance en 1940 une fois effondrées les institutions).
Le rappeur Oxxxymiron, a osé écrire sur son compte Instagram : Cette guerre est une catastrophe et un crime, « Vous avez beau essayer d’expliquer que ce n’est pas une agression mais une défense, ce n’est pas l’Ukraine qui a envahi le territoire russe. C’est la Russie qui bombarde un état souverain en ce moment même » Elena Kovalskaya, la directrice du théâtre d’État et du centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, a donné sa démission en annonçant qu’il lui était « impossible de travailler pour un meurtrier et de toucher un salaire de lui ». Le metteur en scène Lev Dodine, directeur d’un grand Théâtre de Saint-Pétersbourg, a écrit :
J’ai 77 ans et j’ai perdu au cours de ma vie beaucoup de gens que j’aimais. Aujourd’hui, alors qu’au-dessus de nos têtes, à la place des colombes de la paix, volent les missiles de la haine et de la mort, je ne peux dire qu’une chose : arrêtez !
Même la peinture est visée par les nouveaux épurateurs. Il se trouve des militants de la plume pour vouloir garder les tableaux prêtés à la fondation Vuitton. Une lettre de lecteur qui signe Yves Michaud (j’imagine que c’est un pseudonyme) propose de garder les œuvres de la collection Morozov :
yves michaud27/02/2022 – 20H14 : « Une idée simple, très poutinienne: on ferme l’exposition – pour des raisons on ne peut plus crédibles de sécurité – et on attend de voir. On peut même garder les oeuvres. Ou les rendre dans cinquante ans ou cent. »
Nous sommes allés revoir les tableaux, juste avant la fermeture.
Les Morozov, une famille de collectionneurs
Les hommes de la famille Morozov (le nom signifie gel en russe) viennent d’une famille de serfs qui s’est enrichie dans le commerce textile. Est-ce la foi religieuse qui explique leur philanthropie, ou bien la culpabilité de ceux qui se souviennent de leur origine, le grand-père n’ayant racheté leur liberté qu’en 1821 ? Quoi qu’il en soit, en 1910, avant la révolution, l’essentiel des peintures et sculptures de Mikhaïl avait été transmis par sa veuve à la galerie Tretiakov afin que les Russes en profitent et se forment à l’art moderne. Les Morozov aimaient aussi partager leur collection avec des amateurs. Du vivant de Mikhaïl, qui s’était lui-même essayé au théâtre et à la musique, la maison regorgeait de peintres enthousiastes venus admirer les toiles françaises qui réinventaient la peinture
Mikhail (1870-1903) et Ivan Morozov (1871-1921) fascinent par la hardiesse et la sûreté de leurs choix. Alors que la critique française accablait les impressionnistes, les fauves, les cubistes… ces Moscovites venus de loin les achètent sans hésiter. Le cadet, Ivan, qui survit à son frère, accompagne l’histoire de l’art moderne jusqu’aux Deux Saltimbanques de Picasso, aux Matisse bleus du Maroc, aux débuts de l’abstraction.
Une famille dont l’histoire est aussi extraordinaire justifie les portraits familiaux assez académiques de la première salle, d’ailleurs souvent très réussis.
Sérov. Mikka Morozov
Des impressionnistes français et des paysagistes russes
La salle suivante poursuit dans le genre des portraits. Ce sont les impressionnistes français qui sont à l’honneur. Renoir y figure avec des portraits de l’actrice Jeanne Samary. Le visage est plus piquant que ne le sont la plupart de ses représentations féminines qui exaltent surtout la peau et le vêtement des modèles.
Renoir. Portrait de Jeanne Samary
Les frères Morozov ont aimé les paysages. Ils ont acheté des œuvres exemplaires (typiques) de Corot, Monet, Sisley, Pissarro, souvent dans ce qu’elles avaient de plus radical, une meule de foin, du brouillard qui empêche de voir ! Je suis pourtant un peu déçue par ces Monet que j’attendais et je leur préfère un champ de coquelicots
Monet. Un champ de coquelicots
ou des marines de peintres moins connus comme Louis Valtat :
Louis Valtat. La Falaise violette
Le dialogue des peintres français et russes mis en scène par la commissaire de l’exposition est passionnant. La peinture de plein air inspire Vroubel et Valentin Serov (dont j’avais beaucoup aimé La Jeune fille aux pêches à Moscou) et qui s’essaie à une toile aquatique. Dans l’eau sombre, au milieu des herbes flottantes, on devine le visage mangé par les ombres vertes d’une sirène :
Valentin Serov. La Sirène
Vroubel a osé peindre ses Lilas comme une masse violette d’où émerge un visage sombre, Le buisson entoure, absorbe presque une dame blanche esquissée sur un banc, que ses habits, ses traits fantomatiques, apparentent à la lune.
Mikhaïl Vroubel. Lilas
La révolution venue de Paris est d’abord une affaire de cadrage. Les hommes occupent une place réduite au minimum au sein de la nature.
La grande Natalia Gontcharova, très connue de son vivant, un peu reléguée après sa mort, m’ébahit toujours par son talent. Elle fait chanter les couleurs comme tous les grands peintres de l’exposition et elle doit peut-être à l’art populaire sa façon de silhouetter arbres et personnages.
Natalia Gontcharova. Vergers en automne
Plus loin, il y aura les décors nabis, peints par Bonnard et l’étonnant cycle d’Eros et Psyché – trop rose, tout en aplats – de Maurice Denis pour le salon de musique de Mikhaïl Morozov.
Bonnard. L’Eté en Normandie
Gauguin, Cézanne, Matisse, Van Gogh
Les clous de l’exposition, les salles où tout le monde se précipite sont consacrées à Gauguin, à Cézanne, à Matisse, à une inoubliable marine de Van Gogh qui aimante mes regards.
Van Gogh, La Mer aux Saintes-Maries
A vrai dire, le Gauguin qui fait dialoguer les religions me plaît moins que le Gauguin du paysage à l’arbre jaune, précédé d’un grand espace vide de couleur ocre.
Paul Gauguin. L’Arbre jaune
Son Eve océanienne a heureusement échappé aux militantes de Me too. Quelle qu’ait été la vie de Gauguin, son portrait magnifie l’adolescente dont le corps, sculptural et sensuel à la fois, évoque un bonheur d’avant la faute.
Paul Gauguin. La Femme au fruit
Cézanne est là avec sa Sainte Victoire et son grand pin… Jusqu’à cette exposition, je regardais moins les natures mortes. Celles-ci, somptueuses, mettent en œuvre la même simplification des formes, les mêmes jeux entre des sphères et des angles aigus, le même contraste entre des blocs crayeux cernés de noir et des boules de lumière :
Paul Cézanne. Un torchon devient un chaos minéral
Le dispositif de l’exposition voulu par la commissaire Anne Baldassari confronte là encore Cézanne et sa réinterprétation par Machkov, plus violente et plus « naïve », couronne de prunes et de pèches entourant une orange :
Ilia Matchkov. Le leçon russe de Cézanne
Ivan Morozov entre en contact avec Matisse grâce à Chtchoukine. Il aime tout de suite son art qui doit tant à Cézanne. Deux ans plus tard, Matisse lui vend son Triptyque marocain, d’un bleu à défier le ciel et la mer
Henri Matisse. La Porte de la CasbahZohra sur la terrasse
Les commissaires ont choisi pour terminer le parcours la Ronde des prisonniers, tableau que Van Gogh a peint d’après un dessin de Gustave Doré alors qu’il s’était réfugié à l’asile psychiatrique de Saint Rémy. Des prisonniers voûtés tournent entre des murs jaunes ; un homme au centre nous regarde, qui est peut-être Van Gogh. Ce n’est peut-être pas le tableau le plus radical de l’exposition, mais il parle à notre angoisse.
++++
Je me disais que je n’irai sans doute plus à Moscou et que je ne reverrai jamais ces œuvres. Le sens même de l’exposition des Morozov, c’était le dialogue fécond entre deux traditions, la démonstration de l’absurdité du séparatisme culturel. Poutine a interrompu d’un coup les échanges, renfermant son peuple dans le monde clos de l’identité slave. Pour combien de temps ?
Connaissance des Arts Icônes de l’art moderne, la collection Morozov. Hors Série
« Chaque année, m’a dit une amie, la ville de Montrouge s’associe à l’association italienne Arte&Arte pour présenter des œuvres textiles. Allez-y sans faute. »
Un peu méfiante, je craignais d’aller voir au fond d’une banlieue perdue ce qu’on appelait jadis des ouvrages de dames. J’avais le souvenir des alphabets aux points de croix que l’on faisait faire aux petites filles, des napperons décoratifs, des chemises de bébés brodées, ces loisirs qu’on avait trouvés pour que les filles restent sages à la maison, tout en occupant leurs mains… Une fois de plus, j’étais sotte. Il n’y a plus ni d’Arachné, ni de Pénélope, ou plutôt les Arachné revendiquent à présent un génie égal à celui des dieux sans avoir à payer le prix de leur orgueil. L’art textile est depuis longtemps un art à part entière qui joue avec toutes les matières, toile, filets, fils, papiers, et les villes de banlieue sont plus créatives et excitantes que bien des quartiers de Paris.
L’exposition Miniartextil est très facile d’accès depuis que la ligne 4 marque l’arrêt à Montrouge et Le Beffroi est à la sortie du métro. L’exposition présente 54 mini-créations (20*20*20 cm) et 10 œuvres monumentales en matière tissée ou faisant intervenir le fil. Comme l’exposition se termine, je me borne à quelques mots en espérant que des curieux vont se précipiter.
A l’arrivée, on voit tout de suite Mundus patet de Guido Nosari. Le Mundus romain était une fosse circulaire destinée aux offrandes aux divinités souterraines et aux morts à qui on offrait un repas trois fois dans l’année. Des cuillères suspendues au plafond grâce à des fils de soie tournent lentement sur elles-mêmes au-dessus d’un napperon géant en crochet. C’est la vaisselle des morts.
Mundus Patet. Guido Nosari
Tout près ombres et lumières se battent dans la grotte de papier inventée par Andrea Glajcar.
Andrea Glajcar. (Allemagne)Terforation
Même lorsque les techniques sont apparemment celles, classiques, du patchwork les formes et les couleurs renouvellent entièrement l’effet.
Maria Luisa Sponga. Italie. Vertigine metropolitana
L’évolution des matériaux permet de détacher les petits formats des murs et d’en faire des objets plus proches de sculptures que de tentures ou de tapis. Certains sont amusants proches des jouets d’enfants, comme cette maison quadrupède, confectionnée avec du jute.
Lucie Richard-Bertrand. France. Hara House
ou cette boîte à compartiments comme si Antonio Bernardo voulait jouer à la mercière :
Antonio Bernardo. 30 MiniMiniartextil
D’autres objets exaltent les couleurs… bleu profond d’Anne Pangolin Gueno
Anne Pangolin Gueno. France. Where is my (human) mind
rouge intense de Chiaki Dosho
Chiaki Dosho. Japon. Cocoon
On voit aussi des tissages inquiétants : est-ce pour déconstruire le stéréotype d’une femme réduite à une chevelure que l’artiste présente un tissage en cheveux ?
Eleonara Monguzzi (Italie) Symbiose
ou que la Polonaise Henrika Zaremba montre une bouche béante hérissée de dents ?
Henrika Zaremba
Il reste quelques heures pour aller à Montrouge à la rencontre de ces artistes venus de partout qu’inspire le vieil art du tressage, de la tapisserie, des jeux avec le fil du temps.
Je suis en train de visiter Bruxelles une fois les séminaires terminés. Cette nuit, Kiev a été attaquée par l’armée de Poutine qui se fiche bien de rentrer dans une ville martyre pourvu qu’elle y entre en vainqueur. Je ressens tout et son contraire, loin, très loin de la guerre qui vient de commencer en Ukraine, et en même temps coincée dans une Belgique étrangère loin de la France (à une heure trente de Paris !), avec une sensation de malaise qui va en s’accentuant pendant que je déambule sur la Grand-Place en regardant les tourelles, les frontons, les pignons et les médaillons tout à coup illuminés par le soleil qui réveille l’éclat de l’or. Mon mari s’énerve tout à coup « Trop d’or ! Trop d’or ! », mais c’est seulement parce qu’il a mauvaise conscience, lui aussi et nous commençons une discussion idiote. « Tu exagères, c’est fantastique, cet endroit, etc. ».
Les façades dorées de la Grand-Place
Rue au Beurre, rue du Poivre, rue des Harengs, rue Chair et Pain, rue du Marché aux herbes, des noms pour faire semblant d’arpenter le Bruxelles des corporations médiévales : dans ces rues, des pizzerias, des restaurants espagnols, maghrébins ou des Chez Léon. Il n’y a pas de ville à l’abri du temps et du tourisme. Les noms sont là comme les derniers signes du passé disparu.
Place sainte Catherine, la fontaine Anspach, ses lézards géants ou crocodiles, ses griffons à tête de chien. Nous étions si occupés avec les animaux que n’avons pas levé les yeux vers les allégories féminines disposées autour de l’obélisque.
Fontaine Anspach au crocodileFontaine Ansrach à la chimère
Comme cette ville est désorganisée (encore plus en ce moment où des grues hérissent tous les quartiers !)
De temps à autre, l’arrière des bâtiments est abattu et on garde les façades qui serviront à déguiser la transformation. Presque partout, des ensembles hétéroclites : il n’y a pas de place qui ne soit abimée par un édifice de béton ; les bâtiments anciens peuvent être coiffés d’énormes écrans publicitaires. Je n’aime pas non plus l’architecture 19ème des palais du Mont des Arts dont la lourdeur est bien étrange quand on songe à la beauté des maisons brabançonnes de la Grand-Place, à l’élégance des bâtiments de l’Art nouveau. Et pourtant on se sent bien à Bruxelles. Peut-être à cause du calme de rues silencieuses et vides si proches de la cohue des zones touristiques.
La cathédrale Saint-Michel-et-Gudule domine une butte où ont déjà éclos les crocus du printemps
Saint-Michel-et-Gudule
C’est un beau bâtiment, un peu massif, qui ne soulève pas l’enthousiasme, mais voici qu’on arrive devant une chaire baroque. On appelait chaire de vérité cette chaire de la cathédrale avec sa représentation théâtrale et dramatique d’Adam et Eve chassés du paradis :
Tournée vers l’ange, Eve, n’aperçoit pas le squelette, alors que nous, les spectateurs de l’âge chrétien, nous voyons les doigts osseux de la Mort presque au-dessus de sa tête.
Hendrik van Verbruggen 1699. chaire de la cathédrale Eve et la mort
La sculpture parle de la condition humaine qui résulte du premier péché, avec des vies désormais accompagnées par la Mort.
De l’autre côté de la colline, nous arrivons rue des Sables où Horta avait dessiné un comptoir de tissus aujourd’hui converti en musée de la BD
Horta. Musée de la BD
Il y a d’autres bâtiments de Horta au-delà du jardin zoologique ; pour les regarder, nous traversons une ville turque. De paisibles matrones à foulard, beaucoup d’enfants. Les demeures d’Horta sont si peu entretenues qu’on n’en devine pas l’élégance. Tout le monde parle turc, m’a-t-il semblé, dans ce quartier. De brassage de population, je n’en vois guère…
Au centre-ville, le français et le flamand alternent. Quand je demande en français mon chemin, je ne me heurte pas à un refus ou à une réponse en flamand comme ça m’était arrivé il y a une dizaine d’années. Mais la chanteuse Adèle chante sa peur du séparatisme dans sa chanson j’aime Bruxelles :
Et si elle se sépare et qu’on ait à choisir un camp
Ce serait le pire des cauchemars, tout ça pour une histoire de langues
Les relations entre langues sont enchevêtrées avec la politique. Je le ressens particulièrement en ce moment où Poutine fait envahir un pays en invoquant les mêmes arguments que les arguments allemands de 1938 : en 1938 pour Hitler, les citoyens tchécoslovaques de langue allemande étaient « des Allemands », dont le territoire, les Sudètes, devait revenir à l’Allemagne. Pour Poutine, les citoyens ukrainiens de langue maternelle russe sont « des Russes ». (Les Ukrainiens auraient dû garantir des droits linguistiques à ces russophones, mais de là à envahir un pays au nom du déterminisme ethnique, il y a un fossé qui nous bouleverse). Pourtant, partout en Europe, on voit monter une demande d’Etat-Nation confondant peuples, religions, langues. Hier, c’était en Catalogne, Aujourd’hui les discours de Zemmour séduisent de nombreux Français… alors qui peut parier sur la stabilité du couple Flamands/Wallons)
Le lendemain, il fait froid et humide. Nous trouvons refuge dans les musées royaux de la colline des Beaux-Arts.
Gabriel Grupello. Fontaine murale aux dieux marins, 1675
Je ne sais plus quelle Amphitrite et quel triton sont représentés dans cette fontaine placée en bas de l’escalier principal, mais j’ai pris la photo à cause du trou qui perce le sein par où l’eau devait couler… Les statues bruxelloises coulent par tous les orifices !
Dans ce musée, il y a les tableaux que je connais si bien que je les les revois distraitement et d’autres que je connais et où je découvre encore et encore de nouvelles images qui m’accompagneront.
Bruegel bien sûr avec le grouillement de personnages si petits qu’on ne voit pas immédiatement le sens des scènes. Dans Le Massacre des innocents, il faut les regarder une à une pour que s’organise le contraste entre les soldats cruels, paisibles, sur leurs chevaux avec les villageois suppliant qu’on épargne leurs enfants. L’attaque des Russes est dans nos têtes et charge ce tableau d’un sens tragique. Nous avions rêvé de paix avec la Russie, si proche par la culture du reste de l’Europe, en oubliant qu’il n’y a plus de peuple civilisé une fois qu’il est happé par la brutalité de la guerre.
Vers la gauche du tableau, un couple discute avec un soldat qui a déjà saisi leur bébé, mais qui se retourne pour écouter ce qu’ils essaient de négocier. Le père traîne sa fille par le bras. Son index pointe vers la fillette qui résiste : « Prenez la fille et épargnez le garçon ». C’est la première fois que je discerne l’index de ce père qui, en sacrifiant sa fille, espère sauver son fils. Le triomphe du mal, c’est aussi d’entraîner les gens ordinaires à des choix terrifiants. Autant et plus que la structure d’ensemble du tableau, ce sont tous ces épisodes qui composent Le Massacre des Innocents. Le dispositif de Bruegel consiste à montrer les récits minuscules et abominables qui donnent le sens de ce qui se passe.
Prenez plutôt notre fille ! (Massacre des Innocents par Bruegel, le fils. Détail)
Je revois la chute des anges rebelles, troublant mélange d’images oniriques et de réalisme tout droit hérité de Jérôme Bosch et des enlumineurs. Les ailes immenses du grand machaon porte-queue, la tête bouclée d’un ange dont le corps a la forme d’une fraise… Les Bruegel peignent des personnages aux contours nets, aux couleurs délimitées sans vibrations. Les visages grotesques, sont à peine esquissés, suggérés à l’aide de deux traits. Et c’est suffisant ! Pas étonnant que la Belgique soit le royaume de la BD.
Bruegel. La Chute des anges rebelles. détail
Revoilà des Rubens. Qu’est-ce qu’un tableau qui nous touche ? Pourquoi les grands Rubens ne me font pas signe, tandis que je vois le génie dans les 4 esquisses d’une tête de Maure ?
Le musée de Bruxelles se croit obligé de montrer ces dessins accompagné d’un texte de repentance qui s’accuse d’avoir trop longtemps laissé le titre d’origine Quatre études sur la tête d’un nègre, devenu « inapproprié » et rebaptisé Esquisses pour des têtes de Maure en 2007-2008. Pas sûr que le visiteur habitué à penser qu’un Maure est un habitant de l’ancienne Mauritanie, que l’on appellerait aujourd’hui un Berbère du Maghreb…. s’y retrouve.
Il aurait peut-être mieux valu expliquer sur un cartel que « nègre » n’avait pas de valeur insultante à l’époque de Rubens, mais le tabou nord-américain l’a une fois de plus emporté. Le musée craint que la communauté africaine de Belgique trouve la nouvelle dénomination tout aussi offensante… Il ferait mieux de souligner la place qu’occupait la représentation d’un Africain dans toutes les Adorations des rois mages peintes par Rubens. Voici un détail de celle de Bruxelles !
Rubens. L’Adoration des Mages de Bruxelles
J’apprivoiserai Jordaens une autre fois. Le sous-sol contient des centaines de tableaux du 19e et surtout ceux de Constantin Meunier dont je ne me lasse pas.
Constantin Meunier, Le Creuset brisé
La frise des métallurgistes aligne les hommes de profil selon une ligne descendante qui va des ténèbres de gauche jusqu’au rouge de la fournaise à droite. Le travail des forges a remplacé les peines de l’enfer et ce n’est plus le langage des mains qui dit le sens des tableaux comme au temps de la peinture classique, mais le mouvement des corps, l’arc de cercle d’un dos ployé qui répond à l’arc de cercle d’une roue. Meunier montre la peine des ouvriers traités en esclaves et leur noblesse comme personne.
Le musée contient cent autres merveilles comme ce Vuillard, Les deux écoliers, mais nous sommes éreintés.
Vuillard. Les deux écoliers
Juste une halte devant la Circé fin de siècle qui annonce Me too. Il est clair qu’on n’attend pas de ces porcs une quelconque capacité à procurer un peu de volupté à la froide Circé.
Gustav Adolf Mossa. Circé
Nous voici dans le Thalys si confortable qu’on ne le sent pas partir ; nous glissons dans le noir jusqu’à Paris où l’on retrouve les actualités. L’Ukraine constate qu’elle est seule. L’Europe qui n’a ni armée, ni industrie, ni goût du sacrifice hésite devant les sanctions économiques qui la toucheront autant qu’elles vont toucher le pouvoir russe. Combien de temps notre monde douillet va-t-il continuer ainsi en affichant sa faiblesse, sa nostalgie du temps d’avant, ses musées qui sont le double fantasmé de sa grandeur passée ?
Moi qui ai l’air critique, je ne sais pas ce que voudrait dire « aider l’Ukraine ». Je fais comme tout le monde. Je bavarde et j’ai honte.
Références
Mauriscus en latin signifiait noirâtre. Au 1er siècle avant J.-C, la Mauretanie était un royaume berbère, qui correspondait à ce que nous appelons l’Afrique du Nord. Le terme s’emploie aussi après la conquête de la péninsule ibérique pour désigner les Musulmans résidant en Europe, et parfois des hommes venus d’Afrique au sens large. La tragédie d’Othello a comme sous-titre Le Maure de Venise. (voir Robert historique)
Notre collection en question #museumminquestions (réseaux sociaux@fineartsbelgium
Pas besoin de code, avait-il dit. Je ne comprenais pas. Est-ce que l’immeuble était si pauvre que les rôdeurs n’étaient pas tentés d’y pénétrer ? A l’arrivée, tout s’était éclairci : la porte d’entrée était ouverte et les derniers retardataires, dont nous faisions partie, se dépêchaient d’entrer. Dans le vestibule, l’hôte en personne était là pour les accueillir et les débarrasser de leurs manteaux. « Comment vas-tu, mon cher Charles. C’est gentil d’être venu. » J’ai vu que les invités étaient des familiers et je me suis présentée pour expliquer notre présence : « Nous sommes des amis de Guillaume » – « Il a bien fait de vous dire de venir. Vous êtes les bienvenus. Quel musicien exceptionnel ! ». A gauche, débutait un escalier étroit qui desservait deux étages. Au mur, des tableaux plus qu’estimables. Un petit plat de framboises rouges m’a rappelé Louise Moillon. Il y avait des marines, des bateaux, mais nous étions en retard : il fallait monter. Au second, un grand salon prenait toute la largeur de l’immeuble. Des rangées de chaises pliantes étaient presque toutes occupées par des invités qui avaient une dizaine d’années de plus que nous. Quelques jeunes gens étaient installés sur l’escalier d’accès à une mezzanine.
Nous nous sommes assis au fond en face du grand piano à queue. Tous les murs étaient couverts de toiles de la fin du dix-neuvième siècle.
Le concert était somptueux. Nous connaissions la beauté du son de notre ami, le violoncelliste Guillaume Martigné, mais nous découvrions la puissance et la virtuosité de la jeune pianiste Etsuko Hirosé. Ils jouaient en particulier la sonate pour violon de Franck transcrite pour violoncelle, et la sonate que nous avons écoutée ce soir-là était à la fois familière et toute différente, moins brillante, plus intime, à cause des sons graves du violoncelle.
Nous voulions partir vite à la fin de l’audition, après avoir remercié les artistes, mais je m’attardais avec la sensation troublante d’un lieu connu dont pourtant je ne reconnaissais rien.
Le temps de s’approcher du mur du fond pour lire la signature, Laurens, sur les tableaux. Oui, j’avais jadis été invitée il y a cinquante ans chez des Laurens qui habitaient près des jardins de l’Observatoire, mais notre hôte portait un autre nom. Dans le souvenir confus qui me restait de cet après-midi, il n’y avait pas d’escalier, cependant la salle de concert devait être à un étage élevé puisque la pièce était inondée de soleil. Je revoyais un grand piano appuyé contre un mur. Tout le monde était jeune en ce temps-là et la musique qu’on jouait dans cette salle était moins professionnelle. En ce temps-là, j’aurais peut-être pu me lever et massacrer l’Appassionata de Beethoven sans choquer personne….
Je me suis décidée à demander si c’était bien là qu’avait habité la famille Laurens de mon souvenir. « Bien sûr ! » avait expliqué une dame qui s’était présentée comme une bridgeuse amie de la famille. L’arrière-grand-père, le peintre Jean-Paul Laurens, avait fait construire cette villa avec l’atelier où nous nous trouvions.
Il n’y avait pas de mystère. La maison appartenait toujours à des Laurens, une famille assez unie pour que les cousins succèdent aux cousins en changeant d’étages sans qu’une querelle ne les oblige à vendre. L’actuel propriétaire était le mari d’une des filles de la dynastie des peintres Laurens. La mezzanine avait été agrandie, la décoration changée, « Mais vous voyez, avait ajouté l’amie, il y a toujours des concerts. C’était surtout la femme d’Olivier qui aimait la musique. Elle est décédée. C’est elle qui sourit sur la photo. Son mari poursuit la tradition. »
J’étais donc bien venue au 5 rue Cassini, mais c’est comme si les hommes de cette après-midi lointaine s’étaient métamorphosés en personnages du Temps retrouvé, cheveux blancs, traits durcis, nez saillant. Si les femmes avaient l’air d’avoir moins changé grâce à leurs cheveux teints, elles aussi s’affaissaient sur leurs chaises incommodes, trop fatiguées pour soutenir leur buste… L’immobilité du concert était si pénible à certaines qu’elles battaient la mesure avec enthousiasme, afin de ne pas s’assoupir.
Des générations de peintres
En ce temps-là, j’étais trop jeune pour me préoccuper de ce qu’avaient pu peindre les Laurens de la rue Cassini.
Jean-Paul Laurens était un peintre d’histoire célèbre de la IIIe République, qui avait entre autres décoré le Panthéon et l’Hôtel de Ville de Paris. Comme il venait de Toulouse, il avait tout naturellement utilisé la brique pour faire bâtir sa villa.
Jean-Paul Laurens, La mort de Sainte Geneviève. Panthéon. (fichier Wikipédia)
Paul-Albert Laurens, dit Albert, son fils aîné, était peintre lui aussi (de même que le frère cadet, Pierre). Une partie des tableaux exposés, plus intimistes que ceux de son père, étaient de lui. Il avait été le camarade de classe d’André Gide, qu’il avait rejoint lors du long séjour de Gide en Afrique du Nord entre 1893 et 1894. Il était l’auteur du portrait exposé à Orsay.
Portrait de Gide en 1924 par Paul-Albert Laurens exposé à Orsay
Son Gide au regard direct, aiguisé, surligné par d’épais sourcils, vous regardait intensément avec un soupçon d’ironie.
Le frère le plus jeune, Jean-Pierre Laurens (dit parfois Pierre) était un républicain dreyfusard, ami de Péguy qu’il a admirablement représenté, enveloppé dans sa pèlerine de pèlerin, visage d’intellectuel éclairé par les convictions.
Péguy par Jean-Pïerre Laurens (en depôt au Centre Charles Péguy de Tours) Wikipédia
Quand Péguy était parti pour la guerre, c’est chez Pierre et Albert qu’il était passé le dernier jour pour dire au revoir.
Les trois maisons conçues par Louis Süe et Paul Huillard
La promenade qui m’a ramenée devant cette demeure m’a permis de voir dans la pleine lumière du jour trois villas conçues par le même duo d’architectes et pourtant entièrement différentes.
Notre numéro 5 en brique couleur rouge foncé a l’air d’une demeure du 15e siècle sortie d’un guide florentin ou flamand. Les chambres du bas ne donnent pas sur la rue et la façade a donc une allure stricte malgré son élégance.
5 rue Cassini
Au n° 3bis, les architectes Louis Süe et Paul Huillard ont aussi conçu en 1906 l’hôtel-atelier de Lucien (1861/1945) et Jeanne Simon. Lucien est surtout connu comme un peintre du pays bigouden et pour ses scènes de la vie de famille. Je n’ai pas trouvé grand-chose concernant l’œuvre de Jeanne (Dauchez) Simon. Une petite vignette sur Wikipédia ne lui rend sans doute pas justice.
Jeanne (Dauchez) Simon. Deux fillettes (Wikipédia)
L’hôtel est surtout frappant par les grandes croisées verticales qui rythment la façade.
3 bis rue Cassini
Le n°7 est un pastiche du style Louis XV avec petit fronton et décors floraux. Il fut construit pour le peintre Czernichowski.
7 rue Cassini
Parée du souvenir de peintres trop oubliés, la rue Cassini est un voyage dans le temps, quand ce quartier, encore un peu campagne, était à la portée des bourses d’un milieu social d’artistes qui n’existe plus sous cette forme. Elle contient un tout petit fragment de ma jeunesse, d’autant plus troublant qu’il consiste en une scène unique : la lumière d’un après-midi d’été qui allumait des reflets sur le couvercle d’un piano à queue et les visages bienveillants de ceux qui ouvraient leur salon à des inconnus.
Arrogantes, genre « je peux tout faire avec mon béton, y compris transgresser les lois de l’équilibre », excentriques, les tours Duo2, implantées dans le quartier Massena à la limite du 13e arrondissement de Paris et d’Ivry-sur-Seine, sont visibles dans tout le sud-est parisien.
De l’architecture de Paris, elles conservent la monumentalité puisqu’elles montent à 120 et 180 mètres de hauteur, mais elles prétendent périmer les notions classiques de beauté et de laideur : personne ne peut échapper à l’angle choisi par Jean Nouvel qui fait s’incliner une des tours au niveau des derniers étages.
Les tours Duo depuis la passerelle Simone de Beauvoir
Les jours de bonne humeur, la grande tour fait penser à une géante qui incline la tête ; la toiture de la petite tour est posée comme un bibi coquet sur la dalle du dernier étage.
Les tours Jean Nouvel depuis l’avenue de France
Les jours d’exaspération, on trouve que cette recherche prétentieuse écrase la ligne des bords de Seine.
Bien sûr, les promoteurs ajoutent un versant « social » à leurs bâtiments. Un auditorium sera accessible de façon indépendante, par la rue ; il y aura deux jardins, et les boutiques seront des magasins de proximité.
On a adjoint aux bureaux un hôtel quatre étoiles de 120 chambres avec au sommet, un restaurant et un bar panoramique ouverts au public. Mais les clients vont-ils se précipiter dans un hôtel qui domine le périphérique. A quelques kilomètres de là les tours Mercuriales ne trouvent pas de repreneur et vieillissent et pourtant, elles sont tout près de la gare routière de Galliéni qui déversent un flot de visiteurs.
Les tours Mercuriales vues depuis l’échangeur de Bagnolet
Et puis pourquoi continuer avec les grandes tours alors que se développe le télétravail et que tout le monde se lamente sur les malheurs des banlieusards obligés à d’interminables déplacements. La ZAC Paris Rive Gauche doit-elle se poursuivre comme si les alertes climatiques ne venaient pas interroger sur l’extension illimitée de Paris ?
Les vœux
Un jour encore pour envoyer des vœux, mais cette année, il faut un peu se forcer. Les nouvelles du monde sont sinistres. On cherche beaucoup pour trouver des pays où le plaisir de vivre est possible, de la Chine qui muselle son opposition, à la Russie qui interdit « Memorial », de l’Angleterre qui laisse pourrir Assange dans une prison, à l’Afrique de l’Ouest qui multiplie les coups d’Etat militaires et à l’Europe qui ne croit plus à la force de sa civilisation et qui est obsédée par la menace d’une submersion de l’étranger.
Je vous envoie cependant des voeux modestes. J’espère que la pandémie finira par se lasser et permettra à nouveau de sourire à des visages entiers…
12, rue Rosa-Bonheur, Thomery 77. Du mar. au dim. 11h-17h (visite guidée obligatoire un peu chère, mais très bien faite 15 euros… le prix sert à restaurer et à entretenir ce domaine privé qui est aussi aidé par la Mission du patrimoine). Le château est aussi une maison d’hôte.
Une peintre animalière du 19e siècle
De Rosa Bonheur, on peut admirer une toile puissante au musée d’Orsay, le Labourage Nivernais, qui lui vaut une médaille d’or en 1849. Elle a moins de 30 ans, devient riche et célèbre d’un coup et le restera toute sa vie. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1865, devient officier en 1894.
Une vie éclatante et puis l’oubli à la fois parce qu’elle était une femme, et plus encore parce que la peinture animalière était tombée en désuétude et que d’ailleurs son art réaliste tourne le dos à la modernité. D’après Ambroise Vollard, Paul Cézanne la tient en piètre estime. « Il me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosa Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage nivernais très fort. “Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant” (Wikipédia, article Rosa Bonheur note 60). »
Rosa Bonheur. Le Labourage nivernais célèbre la puissance de l’animal (Musée d’Orsay)
Elle devient aujourd’hui une icône féministe. Le mouvement LGBTQIA + admire qu’elle ait su déjouer tranquillement les préjugés qui voulaient que les femmes se cantonnent aux portraits et aux fleurs faute d’avoir la « force » de peindre de grands formats. Ainsi, comme Le Labourage d’Orsay, Le Marché aux chevaux, acquis par le Metropolitan de New York, est une toile de 5 mètres de long qui donne une bonne idée de sa force et de son ambition (et qui parle à notre époque : elle célèbre l’animal dans sa puissance alors que la monumentalité était réservée jusqu’alors aux sociétés humaines).
On admire aussi la femme émancipée qui ne s’est pas mariée afin de rester indépendante. Rosa Bonheur a refusé les codes qui régissaient l’apparence physique des femmes, portant les cheveux courts, s’habillant en pantalon pour visiter les foires ou monter à cheval (il lui faut renouveler tous les six mois une autorisation de « travestissement »). Elle a partagé sa vie avec deux femmes, Nathalie Micas jusqu’au décès de celle-ci, en 1889, puis Anna Klumpke sa consolatrice aidante et aimante, à partir de 1898. La nature des rapports entre Rosa Bonheur et ses amies reste ambiguë, Rosa Bonheur proclamant sa répugnance pour les relations physiques, mais elle fait d’Anna, son héritière et sa légataire universelle. Lesbianisme ? Sororité ? La différence importe peu.
Le château de By
Vers 1860, Rosa Bonheur acquiert le château de By dans la commune de Thomery. Elle fait construire un atelier, un salon, et une salle d’études au-dessus des communs. Cette élévation est réalisée par l’architecte de l’usine Meunier à Noisiel, dans un style néo-gothique normand qui mêle la brique, la pierre et le bois.
Elle chasse l’architecte qui n’a pas su construire une verrière propre à assurer une lumière zénithale constante, mais conserve le bâtiment qui a fière allure avec sa tourelle pointue, sa tour d’angle, ses fenêtres décorées de colonnes.
Dans le parc de quatre hectares attenant au château, elle nourrit de nombreux animaux et oiseaux moutons, sanglier, cerfs, ara et aigle et même deux lions qui ont été élevés au biberon. Fathma la lionne qui vit en semi-liberté s’abandonne parfois comme un chaton à ses caresses.
A la mort de ses compagnons, elle les fait naturaliser et les installe dans l’atelier. « C’est l’atelier d’autrefois, dit la guide. On n’a rien changé, pas même la couleur des murs. On a même laissé (ou plutôt retrouvé au grenier et remis en place) les traces du peintre, sa palette, son cendrier, sa paire de lunettes, son parapluie. »
Atelier de Rosa Bonheur avec le portrait réalisé par Anne Klumpke
Dans cette vaste pièce, sont entassés des meubles, le piano où jouait Annette Micas, des commodes et des guéridons. Partout, des animaux vous regardent de leurs gros yeux de verre. Sur les murs, des têtes de chevaux, l’ara empaillé, des cornes de mouflons, des trophées de cerfs… Par terre, un crocodile, la peau tannée de la lionne Fathma avec sa tête naturalisée… L’ensemble fait davantage penser à un rendez-vous de chasse ou à un musée des arts taxidermiques qu’à l’atelier d’un peintre. On est mal à l’aise avant de comprendre que l’animal mort, évidé et naturalisé n’est pas exhibé comme un « autre », mais conservé comme un proche avec qui les liens ne peuvent être rompus.
La teinte sombre des meubles et de la peinture accentuent la pénombre due au mauvais temps et au soir qui tombe.
Posée sur un meuble, la tête d’un sanglierBureau de Rosa Bonheur. Au fond, le piano de Nathalie Micas
C’est peut-être ce que nous, les touristes, nous cherchons. Un château du Bois Dormant où il suffit de rouvrir la porte pour effacer les années.
Après le décès de Rosa Bonheur en 1899, Anna Klumpke a dû organiser une vente des toiles pour solder le différend avec les membres de la famille qui voulaient attaquer l’héritage. C’est pourquoi on ne voit guère dans l’atelier-galerie actuel que de toutes petites toiles pastorales (avec des silhouettes humaines à peine esquissées), des gravures (dont certaines de grande qualité) et l’esquisse d’une de ces toiles grand-format qui ont fait à raison sa réputation.
Rosa Bonheur. Château de By
Les reflets empêchent de photographier un âne touchant, mais le regard pénétrant du lion a la même qualité. Le lion échange un regard avec le spectateur en partenaire et non comme un animal donné à voir.
Ce lion me fait irrésistiblement penser à un de mes tableaux préférés de Géricault exposé dans l’aile Sully du Louvre. Le peintre a représenté un cheval légèrement de biais, avec un regard triste et profond.
Géricault. Tête de cheval. Musée du Louvre
Je crois me souvenir que c’est avec Géricault que les animaux sont entrés de plein droit dans l’histoire de la peinture. L’angoisse frémissante du cheval blanc me frappe davantage que la placidité sérieuse du lion (C’est peut-être une affaire de technique. Géricault procède par touches larges et s’émancipe du dessin alors que Rosa Bonheur trace chaque détail) mais la dignité qu’elle attribue à ses modèles va au-delà du simple réalisme.
L’accueillant salon de thé
Nos anoraks et nos sacs à dos détonnent dans le joli salon de thé ouvert par les propriétaires actuels. Ceux d’entre nous qui ont de la boue sur leur pantalon à cause d’une chute éprouvent un peu de honte devant les petites tasses de porcelaine fines sur les nappes. Mais la gêne passe vite avec l’odeur du chocolat.
Château de By. Le salon de thé
Il y aura à l’automne, une grande exposition Rosa Bonheur à Orsay pour le bicentenaire de sa naissance, occasion de réévaluer son apport à l’histoire de l’art et notre rapport à ce style qui a tourné le dos au renouvellement des formes de la peinture moderne. En tout cas, traiter Rosa Bonheur de peintre académique ne dit rien de son secret, la poursuite d’un rêve d’animalité harmonieuse conjuguant force et élégance qui apparente lion, bœufs, chevaux, moutons. Ce ne sont pas simplement des animaux « fidèlement » représentés. Ce sont bien des Rosa Bonheur.
Borin, Marie Rosa Bonheur, 2011, Une artiste à l’aube du féminisme, Pygmalion.