Les trois Saigon : quartier colonial, quartiers populaires et métropole mondialisée (Vietnam 3)

Saigon était une bourgade de pêcheurs, jusqu’en 1672 où les seigneurs Nguyen en ont fait un poste de douane et une petite place forte que les Français ont transformée en capitale coloniale de la Cochinchine française après 1859. Ils ont aménagé un port actif le long de la rivière qui mène à Cholon.

A Saigon/Ho Chi Minh-Ville, comme à Hanoi, nous avons aujourd’hui trois villes en une, la métropole moderne, la ville coloniale et la ville traditionnelle. En Europe aussi, on distingue des parties de villes : Paris rive gauche et rive droite, dans les années d’après-guerre ; Paris-Est et Paris-Ouest aujourd’hui, et surtout Paris-centre et banlieue, mais il me semble que les oppositions sont plus fortes dans les villes postcoloniales. A Saigon et à Hanoi, la ville européenne, construite sur un modèle géométrique, est nettement différenciée de la « ville indigène », parcourue de nombreuses rues et ruelles labyrinthiques et surpeuplées. Aujourd’hui, les entrepreneurs connectés au capitalisme mondial bâtissent de nouvelles formes urbaines. Les gratte-ciel et les centres commerciaux prolifèrent et, dans les banlieues, des programmes immobiliers proposent  aux cadres des appartements spacieux et lumineux.

La finance mondialisée a mieux réussi la mise au pas du Vietnam que les bombardiers américains. A première vue du moins, rien ne distingue cette société communiste des sociétés converties depuis plus longtemps au dynamisme capitaliste.

Ho Chi Minh-Ville au 21e siècle

C’est ce nouvel ordre urbain que nous avons rencontré à l’arrivée pendant que le taxi nous emmenait de l’aéroport vers l’hôtel Spring. Nous avons débuté par les grandes avenues rectilignes, les centres commerciaux regroupant les boutiques des chaînes mondialisées, H&M,  Mango,  Massimo Duti, Vuitton. De temps à autre notre taxi klaxonnait pour que les vendeurs à la sauvette qui coexistent avec le nouveau commerce dégagent la voie.

1 HCM. rue moderne HCM

Nous n’avons pas pris le temps d’aller en banlieue voir les usines qui travaillent pour Uniqlo et c’est de retour en France que je lis qu’un Vietnamien président-directeur général de Vintgroup figure sur la liste de milliardaires (en dollars) établie par le magazine Forbes. Pour le moment, les Vietnamiens se réjouissent sans doute du dynamisme retrouvé de leur économie car l’inégalité criante s’accompagne de redistribution, ce que je résumerai par le fait que les vélos de l’imagerie révolutionnaire des années 60 sont massivement remplacés par des motos… Il faut dire que le développement est vital pour le Vietnam : à notre arrivée, nous avons été frappés par la densité et par la jeunesse de la foule. Le soir, de retour à l’hôtel, une consultation d’Internet a confirmé que la moitié de la population avait moins de 30 ans, cela fait à près 54  millions de personnes en âge de travailler à qui il faut trouver un emploi. (https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/A/57127). Le petit peuple vietnamien ne fait plus la guerre. Il veut vendre et acheter.

Ho Chi Mihn-Ville ne connaît pas encore l’hyper modernisme de Shanghai, mais les gratte-ciel  poussent comme la tour financière Bitexco haute de 262 mètres.

13. HCM. photo JM Branca20180225_110849

Déjà, un autre bâtiment, le Landmark 81, qui dépassera les 461 mètres, est en voie d’achèvement. Le Vietnam est entré dans la course aux plus hauts gratte-ciels du monde.

La ville coloniale

La France a laissé derrière elle une cathédrale, une poste, un opéra vaguement inspiré du bâtiment du Grand-Palais, des bâtiments administratifs néo-classiques, des hôtels splendides comme le Majestic situé en face de la rivière sur la rue Dong Khoi, anciennement appelée rue Catinat. (Nous nous sommes contentés du hall, sans monter jusqu’au bar du 6ème étage à la rencontre des ombres de Somerset Maugham ou de Graham Greene qui étaient des familiers du lieu).

8. HCM Grand Hôtel.JPG

Les colonnes néo hellénistiques se retrouvent dans les hôtels moyens, comme notre Spring Hotel dont le hall cherche à impressionner,  mais qui nous décevra : c’est le seul hôtel du voyage qui n’était pas très bien tenu. Je sais bien que la lutte contre les insectes est difficile dans un pays tropical, mais je me suis trouvée nez à nez avec des cafards dans une salle de bains, qui aurait pu être mieux nettoyée. Et le petit déjeuner n’avait rien à voir avec l’abondance et la variété de ce qui était proposé dans les autres villes de notre séjour.

Ce premier matin, après l’hôtel Majestic et la rue Catinat, nous avons traversé la sorte d’autoroute urbaine qui sépare la ville et la rivière de Saigon avec une forte poussée d’adrénaline car les scooters ne ralentissaient pas et il n’y avait aucun feu tricolore à l’horizon.

Balade par 35 degrés dans un air poisseux, presque étouffant. Après une boucle, nous sommes revenus sur nos pas vers la poste bâtie par Eiffel et la cathédrale. La cathédrale en cours de rénovation est inaccessible, mais la poste est une cathédrale de rêve avec sa haute voûte cintrée de fer, et sa nef placée sous le regard de l’oncle Ho.

.18 HCM LA poste

Elle est un peu trop muséifiée cette partie de la ville. Elle a tout d’une ville française de province, qui aurait oublié que le temps a passé. Et de fait, les gens se pressent à la poste pour se faire photographier dans les vieilles cabines téléphoniques, comme s’ils avaient la nostalgie d’une époque bien révolue.

16. HCM La poste_DSC0025

Il me manque pourtant des éléments importants qui font pour moi, jusqu’à aujourd’hui, le plaisir de vivre en ville. A Ho Chi Minh-Ville, nous ne rencontrons ni cinéma, ni librairie. En France, la loi Lang qui impose un prix unique pour le livre a sauvé les libraires des quartiers et l’avance sur recette nourrit l’industrie du cinéma français. Pour notre génération du moins, la ville suppose une offre culturelle abondante à disposition que je n’ai pas trouvée au Vietnam.

Et puis il y a de (désagréables) zones de contact entre la ville touristique si propre et le tiers-monde misérable. Nous avons longé la rivière de Saigon jusqu’au pont Calmette. Quelle déception ! L’eau charrie des ordures et des bouteilles de plastique, mêlées aux touffes d’herbe arrachées aux rives.

11. HCM rivière de Saigon

Le pays ne met pas encore assez d’argent dans l’entretien de biens publics inestimables comme la propreté des eaux.

La ville orientale

A l’Ouest, c’est Cholon. Ce quartier commerçant chinois est le seul quartier  de conception « autochtone » que nous visiterons.

Pas de trottoirs, puisque ceux qui existent sont transformés à parking à moto, en pièces supplémentaires pour la famille, en salons de coiffure, en salles de jeu, et surtout, surtout, en cuisines à ciel ouvert ! Quelle que soit l’heure, on tombe sur une famille en train de picorer quelque chose. Pendant qu’on cantine devant les maisons, les petits jouent dans la rue, jamais très loin des grands-mères et des mères.

Partout, des petits tabourets bleus ou rouge qu’on ajoute au gré des convives autour d’une petite table.Les femmes papotent en travaillant. Les hommes partagent bières et alcool de riz ou jouent aux cartes, au jeu de go, discutent de paris…

Hanoi.Café de rue

Partout aussi des restaurants : je trouvais ravissants les porcs laqués, les légumes en plein air, pendant que mes compagnons plus circonspects reculaient devant les bassines posées à même le sol avec des poissons, des poulpes, des crabes, des viandes dont il était impossible de savoir combien de temps elles avaient séjourné dans la chaleur et la poussière.

22. HCM Rôtisserie_DSC0035 (1)

« Pas de gargotes de rue, avaient-ils décrété. Nous irons au restaurant ! » Laissant les vendeuses accroupies, et les consommateurs installés sur des tabourets dans le bruit, la poussière et la chaleur lourde d’Ho-Chi-Minh, nous renonçons au dépaysement radical. (En fait, nous faisons comme beaucoup de Vietnamiens qui choisissent quand ils peuvent la ville moderne et ses immeubles verticaux). La ville nouvelle aura un jour raison de ces quartiers insalubres. On ne peut pas regretter les immeubles délabrés où s’entassent les familles, les taudis sans eau potable, les cafards, mais il y a fort à parier qu’on enverra les habitants pauvres dans de lointaines banlieues pour loger les nouveaux riches à la place.

 

Dix jours plus tard, nous visiterons Hanoi : même contraste entre les solides bâtiments coloniaux, les trottoirs larges et les alignements d’arbres et, par exemple, le quartier des 36 corporations où bien des constructions ont l’air précaire et où la qualité du réseau électrique laisse rêveur.

Dans ces quartiers, les  étroits « compartiments » à la chinoise sont encore plus nombreux qu’à Ho Chi Minh. Il s’agit d’immeubles, souvent colorés, qui n’ont qu’une pièce par étage, et sans doute guère plus que la place d’un lit dans une pièce.

Ils sont aussi très profonds. Au rez-de-chaussée, ou entre deux immeubles, de longues galeries, qui servent d’entrepôts ou de prolongements aux boutiques, plongent dans l’ombre.

HANOI. Couloir644

Pour des Européens âgés comme nous le sommes, les quartiers traditionnels où l’habitat se mêle à l’activité économique évoquent un peu un temps disparu où il était plus économique de réparer que de racheter et où boutiques et ateliers fabriquaient, rapièçaient, raccommodaient et se mêlaient aux habitations. Toutefois, le contraste est beaucoup plus brutal entre les larges artères « à l’européenne » qui bénéficient d’un calme relatif et les quartiers surpeuplés de Cholon ou du vieux Hanoi.  Ils sont fatigants, mais si vivants qu’on a envie de pardonner aux embouteillages, au vacarme et à la pollution.

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