Pierres écrites en latin

Toutes les villes s’organisent autour de monuments qui manifestent la force des pouvoirs religieux ou profanes, des institutions culturelles, du pouvoir économique. L’écrit accompagne régulièrement  ces symboles sous forme d’inscriptions ou de plaques apposées sur des murs.

Aujourd’hui, où l’on assiste à une bataille politique à propos des manifestations religieuses dans l’espace public, il me paraît intéressant de faire un pas de côté en m’intéressant aux signes, marques et symboles écrits qui rendent visibles les pouvoirs par définition invisibles qui façonnent le sens de la ville. Pour répondre à une suggestion de Mariagrazia Margarito dans son commentaire paru  le 20 février 2016 (à l’occasion de l’article Nation), je prendrai la question par le « petit bout » du latin. Les murs de Paris gardent la trace d’une guerre culturelle à présent quasiment éteinte entre le latin et le français, cependant que de nouveaux conflits apparaissent.

16ème -18ème siècles : le pouvoir royal choisit le français comme langue de l’Etat,  mais le latin reste la langue de Dieu et des Belles Lettres

Longtemps, c’est en latin que Paris a célébré Dieu, le roi ou les Belles-Lettres. Les arguments en faveur du latin étaient, comme pour l’anglais aujourd’hui, la nécessité de disposer d’une langue de communication internationale. A quoi s’ajoutaient son rôle de langue quasi sacrée et l’idée de la supériorité linguistique d’une langue plus éloquente que celles qui lui ont succédé. Enfin, et surtout, la pérennité d’une langue morte soustraite aux changements.

Dès le Moyen Age, la puissance royale cherche pourtant à se libérer de la tutelle latine, assimilée au pouvoir de l’Eglise. Entre le 14ème et le 16ème siècle, le français s’impose lentement dans les chartes royales. Cet essor aboutit à la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fait en 1539 du français la langue officielle du droit et de l’administration.

Au 16ème siècle, les protestants décident de célébrer la messe dans un idiome que le peuple comprend. Cependant, les catholiques attendront le Concile de Vatican II (1965) pour renoncer à la liturgie latine. Au 17ème siècle, dans la France officiellement catholique, on priait donc toujours Dieu en latin, affirmant ainsi la vocation universelle de l’église, même si c’était au détriment de la transparence du message divin.

L’éducation secondaire (réservée aux garçons des classes aisées) était logiquement à base latine, puisqu’elle était aux mains des ordres religieux. A son tour, cette formation explique la fonction scientifique remplie par le latin… L’Université attendra par exemple le 20ème siècle pour renoncer à la thèse secondaire en latin. Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie, a encore écrit en 1892 Quid Secundatis Politicae Scientiae Instituendae Contulerit. Même les pauvres et les filles apprennent souvent à lire en latin parce que les correspondances des sons et des lettres sont plus régulières qu’en français, et surtout parce que la lecture se résume souvent pour eux à pouvoir déchiffrer les prières à la messe.

Au 17ème et au 18ème siècles, le latin occupe encore massivement des fonctions prestigieuses et s’affiche partout dans Paris. Laurence Gauthier et Jacqueline Zorlu, ont publié une très éloquente recension des inscriptions dans leur livre Paris en latin. Legenda est Lutetia : Grands et petits secrets des inscriptions latines dans la capitale, Paris, Parigramme, 2014, 176 p. (11.90 euros). Je ne répèterai pas leur travail.

Imiter la Rome impériale : les portes royales Saint-Denis et  Saint-Martin

Une petite incursion cependant jusqu’aux arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin inspirés par les arcs romains qui suggèrent que Paris est la nouvelle Rome ! J’en parle surtout parce que tout le monde se presse aux arcs de l’Etoile et du Carrousel en oubliant le 10ème arrondissement. Ce qui m’attire là, comme beaucoup, je crois, c’est que les lourdes portes royales sont serties dans le bazar hétéroclite des boulevards. Saint-Denis voit se succéder les boutiques d’épices et les restaurants  pakistanais, sri-lankais, indiens, les sex-shops, les coiffeurs africains spécialisés dans les tresses et les perruques, et des passages  populeux qui permettent de rejoindre Saint-Martin. Et soudain, barrant la rue, on tombe sur le monument majestueux.

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Les deux arcs célèbrent les victoires de Louis 14, à la façon dont les Romains célébraient les succès militaires de leurs empereurs. L’inscription latine, gravée sur l’attique de Saint-Martin peut être traduite : A Louis le Grand pour avoir pris deux fois Besançon et la Franche-Comté et vaincu les armées allemande, espagnole et hollandaise, le Prévôt des marchands et échevins de Paris. Sur la face sud de la porte Saint-Denis, c’est le chef de guerre qui est à nouveau loué : en moins de soixante jours, Louis le Grand a passé le Rhin, le Waal, la Meuse, l’Elbe,  il a conquis trois provinces, pris quarante places fortes et il s’est emparé d’Utrecht. Dans la frise de l’entablement est inscrite la dédicace « Ludovico Magno » (À Louis le Grand).

Cependant certains intellectuels du 17ème siècle commencent à se scandaliser qu’on utilise une langue « étrangère » au lieu du français. Le « moderne » Charpentier a par exemple défendu le français  dans sa Defense de la langue française pour l’inscription sur les monuments et, en 1677, il est décidé que les monuments du règne seront gravés en français (et non plus en latin).  La querelle se poursuit néanmoins au 18ème siècle. Voltaire peut à la fois affirmer  « Une inscription latine me déplaît parce que je suis bon Français. Je trouve ridicule que nos jetons, nos médailles et nos louis soient latins » et ajouter aussitôt que le français moins synthétique que le latin, notamment à cause de ses verbes auxiliaires, se prête mal aux inscriptions lapidaires. (Correspondance 1741, A M. Loc-Maria).

Les monuments doivent parler le langage de tous

Les révolutions sont propices aux réflexions sur le rôle des langues dans les jeux de pouvoir. Il est donc normal que la place du latin dans les écritures publiques soit interrogée. Le célèbre abbé Henri Grégoire (connu pour ses prises de positions en faveur de l’émancipation des Juifs, contre l’esclavage des noirs et pour l’enseignement systématique du français au détriment des « patois ») fait un rapport à la  Convention nationale pour promouvoir le français (Rapport sur les inscriptions des monuments publics. Seance du 22 nivose  an 2, 1794). Grégoire y rappelle que la question du latin a été déjà longuement débattue avant la Révolution, et ajoute un argument démocratique :

« Sous le despotisme, le peuple était compté pour rien ; actuellement, il est ce qu’il doit être, c’est-à-dire tout. Les monuments publics doivent donc lui rappeler son courage, ses triomphes, sa dignité ; ils doivent parler un langage intelligible pour tous et qui soit le véhicule du patriotisme et de la vertu, dont le citoyen doit se pénétrer par tous les sens. […] Notre langue reconnue comme celle de la raison  par sa clarté, deviendra, par nos principes, celle de la Liberté. Ne lui faisons donc pas l’outrage de la repousser de nos monuments, tandis qu’elle reçoit les suffrages de l’Europe. (Oeuvres, vol. II).

Le 19ème : conservatisme à l’école, recul dans la ville

Napoléon fit cesser tout effort de propagande en faveur du français et pour ne pas avoir à financer l’école, il abandonna l’enseignement à l’Église, ce qui restaura évidemment les positions du latin qui restera la langue des collèges pendant tout le 19ème siècle. On ne s’étonne pas de le trouver aux frontons des églises et dans les cimetières. Et si la locution latine, Fluctuat nec mergitur, apparaît dès le 16ème siècle sur des jetons municipaux, elle est choisie comme devise de Paris par le baron Haussman, préfet de la Seine en 1853.

Mais plus on avance dans le siècle, moins le latin joue le rôle d’une écriture d’apparat pour les monuments.

J’ai donc été frappée de rencontrer des mentions « privées » au cours de mes balades.  Au 97 rue Monge, un immeuble modeste renvoie à une devise de l’Art poétique d’Horace : « [Scribendi recte,] sapere est et principium et fons ». Un billet du blog parismyope.blogspot.com/2012/08/linstitution-savoure.html daté du 24 août 2012 fournit la solution. Il s’agit  d’une pension, en son temps célèbre, l’Institution Savouré, qui perdurera jusque vers 1860. J’avais pensé que la devise était en quelque sorte une « enseigne », mais  dans son commentaire Louis Musard rectifie. il signale que la pension avait déménagé et que la devise fonctionne plutôt comme un hommage.

97 rue Monge "Sapere est et principium, et fons"

rue Monge « Sapere est et principium et fons »

Des traces plus modestes montrent le rôle « classant » du latin. Il n’est pas besoin de le savoir. Il suffit d’un mot pour faire signe. Sur le boulevard Saint Germain, sur l’avenue Kléber, de beaux immeubles affichent une date  de construction précédée de ANNO, rappelant ainsi que l’architecte (ou l’acheteur) fait partie des détenteurs du pouvoir linguistique, lequel passait encore par le latin.

 

 

Modernité du latin des devises ? Fluctuat nec mergitur

Je me rappelle qu’après les attentats de novembre 2015, de jeunes manifestants ont très vite déployé une banderole avec la devise latine de Paris FLUCTUAT NEC MERGITUR (il est battu par les flots, mais ne sombre pas). Dans le même temps le nombre d’occurrences sur Twitter explosait.  Dans le contexte des attentats, la formule devenue slogan prenait un sens collectif renouvelé, les mots affirmant que la ville était indestructible et saurait faire face aux terroristes, et le latin rappelant l’appartenance à la très ancienne communauté imaginaire des humanistes.

Voici que la devise se prête à présent à des jeux commerciaux. Elle s’imprime sur des tee-shirts et depuis avril 2016 s’inscrit à la devanture d’un café de la place de la République, comme si l’on voulait se persuader que s’asseoir à la terrasse de cet établissement était un acte militant ou au moins prolongeait l’élan collectif qui avait suivi les attentats.

 

 

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3 réflexions sur “Pierres écrites en latin

  1. Merci, Sonia, très intéressant excursus à travers l’histoire, le latin, et Paris. J’ai appris bien des choses.
    Quant au latin, l’été dernier, voyage en Suède, arrivée à la forteresse de Varberg, XIIIe siècle, un chateau à l’intérieur de la forteresse. Lancés vers la mer, au royaume des vents ses remparts majestueux sont entourés de hautes herbes, de vagues de hautes herbes à cause du vent. Dans une cour minuscule, entourée de hauts murs, contre les remparts, quelques petites fleurs et un charmant panneau, écrit en caractères vaguement gothiques: « Hortus conclusus ». Quelle étonnante surprise ces mots latins, presque ensoleillés pqr leurs assonances, contre vents et marées (au sens propre, surtout…)
    mariagrazia

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  2. Bonjour. Je profite de ce billet pour demander aux latinistes d’examiner le 147 Boulevard Saint-Michel. Je ne suis jamais parvenu à déchiffrer le texte, qui est vraisemblablement une citation.  » ? prudens labor » « dive erit » « dives erit » « diverterit ». J’aimerais percer le secret de cet escargot assez incongru. Je vais regarder le livre que vous citez.
    J’ai relevé bien d’autres devises en latin sur les immeubles de la seconde moitié du XIXe siècle, parfois des « enseignes », c’est à dire les devises de créateurs d’industries gravées sur leurs bureaux, parfois les devises personnelles de propriétaires, du moins on peut le supposer. C’est généralement une exaltation du travail qui justifie la richesse représentée par l’immeuble. Pour l’Institution Savouré, il s’agit d’un hommage, pas d’une « enseigne ». En effet, cet immeuble a été construit sur les terrains de cette institution réputée après que celle-ci ait déménagé.
    Pour ce qui est des slogans post attentats, j’ai surtout trouvé frappante la présence de l’anglais, même dans les slogans très patriotiques. Mais c’est une autre histoire…

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    • Merci pour votre message qui donne de la solidité aux remarques bien trop rapides d’une promeneuse. Mon billet programmatique voulait seulement inviter le lecteur (et moi-même) à prêter attention au latin encore mobilisé au 19ème siècle sur des édifices privés (Parigrammes ne s’occupe pas de cet aspect de la question). Je serais très contente de renvoyer à un travail fouillé sur la question si vous avez mis vos relevés en ligne.
      Comment par ailleurs ne pas être sensible au progrès de l’anglais ?
      Il m’a paru cependant notable qu’une communauté éphémère se soit constituée autour d’une devise latine, comme si « l’autorité » d’une vieille formule donnait du poids à la déclaration que Paris saurait faire face à l’adversité avec courage… Il est bien hasardeux de dire quand une culture est morte.

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