La peinture très politique de David

Voici quelques mots très provisoires sur la belle exposition qui a eu lieu au Louvre, Jacques-Louis David. Je pourrais parler du brillant portraitiste, mais j’ai surtout été interpellée par les toiles « engagées » (je sais, le mot est anachronique !) qui paraissent démodées. Malgré la parenthèse des Impressionnistes et des abstraits, l’art a pourtant toujours été politique, glorifiant les puissants, montrant des rois qui combattaient ou trônaient avec superbe. D’autres artistes protestaient contre les iniquités du pouvoir et défendaient les humbles. La politique, au cœur de la peinture de David, est cependant différente, qu’il s’agisse de célébrer le caractère sacré du Serment qui lie les acteurs du jeu de Paume, le sacrifice de Marat victime de Charlotte Corday, l’appel des Sabines à l’unité du peuple, ou la gloire de Napoléon Bonaparte. En regardant l’exposition, j’hésitais : propagande ? Art engagé ? Et je me demandais s’il y a une différence.

Il me semble en tout cas que les toiles qui vont jusqu’à la chute de Robespierre et à l’incarcération de David participent du rêve d’une régénération de la vie politique. Leur message n’illustrait pas seulement la verticale du pouvoir, mais invitait à s’engager dans le monde.

En 1791, David préfère le présent aux mythologies anciennes

En 1791, la Constituante commande à David un tableau pour commémorer le Serment du Jeu de Paume du 20 juin 1789, ce moment où les 630 députés de l’Assemblée réunie par Louis XVI à Versailles font « le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la Constitution du Royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ».  David sollicité accepte. Pour lui la véritable destination de l’art est « de servir la morale et d’élever les âmes, en faisant passer dans celles des spectateurs les sentiments généreux rappelés par les productions des artistes. »

Plus besoin de Tite Live comme au temps de son tableau du Serment des Horaces de 1785.  Il s’agit de montrer que l’Histoire est en marche sous nos yeux.  Un élan historique se noue entre les hommes de 1789 qui ne sont plus des individus juxtaposés, mais une assemblée de héros liés par l’évènement du serment.

Ebauche du Serment du Jeu de Paume

Cependant la souscription lancée pour financer ne rapporte pas l’argent escompté et l’unanimité des débuts n’est déjà plus là. Un fossé s’est creusé entre les Constituants « modérés » et les Jacobins, empêchant de réaliser l’œuvre qui exaltait l’unité. Je dois dire que l’ébauche de David est émouvante : des silhouettes évoquent les futurs personnages et seulement quelques portraits, des protagonistes importants ayant été abattus par leurs anciens camarades de lutte.

A Marat, David offre l’immortalité

Jean-Paul Marat, (1743-1793), était député montagnard à la Convention. Principal rédacteur de l’Ami du Peuple il défendait une révolution sociale, prenant par exemple fait et cause pour les pauvres, exclus du droit de vote, quitte à assumer une terrible violence envers les adversaires : « Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus » (30 juin 1790, supplique d’un citoyen passif). En 1793, Marat est assassiné par Charlotte Corday qui lui reprochait ses appels au massacre des opposants, notamment Girondins.

À la demande des conventionnels, dont il faisait partie, David peint très vite un hommage à Marat qui était son ami. (Il avait dessiné son visage le jour de sa mort)

Tête de Marat peinte par David le jour de sa mort
David. La Mort de Marat

Le tableau est saisissant. Marat, gisant, occupe la partie inférieure de la toile. Il est allongé dans la baignoire-sabot où il prenait des bains pour soigner un exéma purulent très douloureux. Couverte d’une planche, la baignoire n’est pas vraiment identifiable, ce qui évite tout caractère prosaïque.

Le visage blafard violemment éclairé, entouré d’une serviette tachée de sang, se détache sur le fond sombre qui occupe la majeure partie de la toile. Le drap du bain est déjà un linceul. Marat a des traits doux et sereins qu’on peut contraster avec la description noire que fera de lui Michelet :  « Ses cheveux gras, entourés d’un mouchoir ou d’une serviette, sa peau jaune, ses membres grêles, sa grande bouche batracienne ne rappelaient pas beaucoup que cet être fut un homme.» Histoire de la Révolution, 1848.

La main gauche repose sur un feutre vert posé sur une planche. Elle tient encore un billet de Charlotte Corday qui lui a permis de s’introduire auprès de lui : – « Marie Anne Charlotte Corday au citoyen Marat – il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ». La compassion, toujours ! Sur un coffre est peint en lettres capitales : « N’AYANT PU ME CORROMPRE, ILS M’ONT ASSASSINÉ ».

Posés sur la caisse, un encrier, un assignat et une lettre qui fait état de la générosité de Marat :« Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ».

David explique la composition saisissante du tableau : j’ai pensé qu’il serait intéressant de l’offrir dans l’attitude où je l’ai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple. Mais bien sûr, son Marat doit beaucoup aux Mises au tombeau de la peinture religieuse. D’ailleurs le rapprochement du Christ et de Marat est immédiat, comme l’explique Jacques Guilhaumou dans La Mort de Marat.

En 1795, les Sabines appellent à la réconciliation

La fortune a tourné. Robespierre a été guillotiné et David est en prison. Une fois relâché, il tourne la page. Pendant 3 ans, il s’attelle à une toile gigantesque de 5 mètres 22 sur 3,85, tirée de l’histoire romaine. Une fois la toile achevée, il organise une exposition publique payante, ce qui lui permet de s’émanciper des commandes publiques. Quelques artistes américains ont déjà innové de la sorte, mais en France en passait par les salons de peintures organisés par l’Académie.

Poussin avait peint l’enlèvement des Sabines par les Romains,  David a choisi le moment de la réconciliation. Trois ans ont passé depuis l’enlèvement ; des Sabines ont eu des enfants avec leurs ravisseurs, et demandent que cessent les hostilités. Tite Live nous décrit la scène : « (Elles) sont allées, courageuses, au milieu des projectiles, leurs cheveux défaits et leurs vêtements déchirés. Courant dans l’espace entre les deux armées, elles essayèrent d’arrêter tout nouvel affrontement et de calmer les passions en appelant leurs pères dans l’une des armées et leurs maris dans l’autre à ne pas appeler la malédiction sur leurs têtes et la souillure du parricide sur celle de leur descendance, en salissant leurs mains du sang de leur beau-fils et beau-père. Elles criaient : « Si ces liens de parenté, si ces mariages vous sont odieux, c’est contre nous qu’il faut tourner votre colère ; c’est nous qui sommes la cause de cette guerre. Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères, de rester veuves ou orphelines. » Gagnés par l’émotion, les soldats des deux clans mirent fin à la bataille.

La toile est fatigante à voir pour ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire et de la mythologie romaine car tout est fait pour signifier. A la tête des femmes révoltées par la guerre, Hersilie s’interpose entre son père Tatius, roi des Sabins, et son mari Romulus, premier roi légendaire de Rome.

A droite, on reconnait Romulus grâce à son bouclier rutilant et orné de la louve romaine.  Sa position, inscrite dans un triangle évoque la stabilité. Il brandit sa lance (virile) contre son beau-père Tatius.

Le roi sabin situé à gauche, dont la position inclinée évoque un moindre statut dans l’histoire, pointe son épée vers la terre (le baudrier protège la décence).

Entre les deux, Hersilie, femme de Romulus et fille de Tatius écarte les bras pour séparer les combattants au mépris de sa vie. Hersilie incarne la patrie réunifiée…

 Hersilie en tunique blanche, symbole de pureté !

mais je lui préfère la femme habillée de rouge, les bras levés, placée derrière elle, au centre du tableau. Je renonce à m’intéresser à la totalité et j’isole (comme beaucoup) cette figure encadrée par les bras d’Hersilie. Avant même d’en regarder le détail, je perçois la couleur rouge morceau d’émotion et la détermination du regard puisqu’elle est seule à me regarder. La toile m’ennuie un peu : David qui avait admiré les bas-reliefs romains, peint un peu comme s’il dessinait des statues et ses personnages sont étrangement immobiles, figés dans leurs gestes significatifs.

David. La femme en rouge

La peinture n’a pas changé le monde. David  est à présent rallié à Napoléon.

David sera le principal imagier de l’Empire. L’unité des révolutionnaires étant rompue, il n’y a plus qu’à se rallier à des héros solitaires. Son Bonaparte idéalisé qui monte sur un cheval fougueux à l’assaut du col du Mont Saint- Bernard et sa grande scène du couronnement sont dans tous les manuels scolaires.

Si le mot propagande me vient pour Napoléon, c’est que David a quitté les thématiques collectives de sa période militante et s’est mis au service du pouvoir

Le Sacre de Napoléon (il n’était pas dans l’exposition, étant resté à sa place dans le Musée du Louvre

Prendre du bon temps

Vers la fin de sa vie, Jacques-Louis David a vu s’effondrer les idéaux pour lesquels il s’était battu. Les Bourbons sont à Parie et il vit en exil à Bruxelles. Il a l’énergie à 73 ans de mettre en chantier une dernière œuvre de vastes dimensions (308 × 265 cm), Mars désarmé par Vénus. Le peintre une fois de plus se fait metteur en scène, mais cette fois l’œuvre concerne une scène privée.

 Mars désarmé  par Vénus. 1824. Bruxelles

Que reste-t-il si on ne peut plus croire au progrès ? Le vaudeville ! Mars a abandonné son bouclier ainsi que son arc à une servante à droite ; il tend son épée de la main gauche sans un regard. Vénus est vue de dos (un dos tout droit venu des tableaux d’Ingres, l’élève le plus doué de David). Elle présente à Mars une couronne de fleurs. A vrai dire ce Mars jovial, rougissant d’avance en pensant au bon temps qu’il va prendre et les deux colombes qui dissimulent opportunément son sexe sont un peu le triomphe du mauvais goût.

Commissaires de l’exposition : Sébastien Allard et Côme FabreDavid Chanteranne, Jacques-Louis David, l’empereur des peintres, Passés Composés, Paris, 2025, 326 p.Jacques Guilhaumou, 1793, la mort de Marat, coll. « La mémoire des siècles »

Le Palais Royal sous la neige

A peine avais-je déploré l’absence de neige sur Paris que les flocons se sont mis à tomber. J’ai eu une brève pensée pour ceux dont la vie allait se compliquer avec les trains et les bus bloqués, les embouteillages, … mais j’étais ravie de voir la merveille lumineuse qui transformait la ville.

La neige luisait sur le Cours de Vincennes

Le lendemain, le soleil brillait. Nous nous sommes émerveillés en voyant les cyclamens du balcon que le grésil avait changé en joyaux sans qu’ils cessent de s’épanouir.

Dans l’après-midi, la couche moelleuse avait fondu et la chaussée liquéfiée était devenue de la boue noirâtre…. Cependant le Palais Royal, préservé des camions de dessalage et des voitures, offrait encore une jolie surface blanche, un peu tassée par les allées et venues des piétons.

Les boules de Buren comme des boules de neige minéralisées

Dans les allées, c’était le monde inversé. Le sol éclairait des arbres noirs.

Au fond, deux silhouettes en cornettes blanches, religieuses de fiction échappées d’un film sur les années d’après-guerre :

Tout le monde était joyeux, surtout les chiens.

Les adultes faisaient concurrence aux enfants pour bâtir des bonshommes :

Pourquoi donc la neige et le froid de l’hiver nous rendent-ils si heureux ?

Pekka Halonen  (1865-1933) le peintre des neiges

Le Petit Palais poursuit ses expositions des peintres du froid. Après le Suédois Liljefors, voici le Finlandais Pekka Halonen qui célèbre la claire lumière nordique et les neiges de son pays.

Identité finlandaise

L’angle choisi par les commissaires est historique et politique (l’invasion de l’Ukraine n’est pas étrangère à ce rappel des relations agressives que la puissante Russie entretient avec ses voisins). L’exposition commence par une grande carte de Finlande et un rappel des dates clés de l’histoire du pays depuis sa cession par la Suède à l’empire du tsar en 1809. Elle évoque la remise en cause de l’autonomie de la Finlande par les Russes au tournant du siècle et le combat de nombreux artistes pour l’indépendance du pays qui s’en est suivi. Pekka Halonen s’engage dans le mouvement patriotique Nuori Suomi (« La Jeune Finlande ») pour qui résister passe par la culture et par les arts. Nuori Suomi est à l’origine, une publication artistique et littéraire annuelle qui fait connaître l’épopée finnoise du Kalevala (composée dans les années 1830 à partir de contes populaires) qui a transformé des parlers paysans en langue de culture, la musique de Sibelius qui, sans jamais tomber dans le folklorisme, a inventé une musique nationale majestueuse, les paysages du peintre Akseli Gallen-Kallela qui célèbrent la beauté de la nature finlandaise. Pekka Halonen fait partie de ce groupe de patriotes qui contribue à la reconnaissance d’un art finlandais à la fin du 19e siècle.

Akselli Gallen-Kallela,  Le Grand Pic noir, 1893 © Musée d’Orsay. L’oiseau à tête rouge tout seul sur sa branche

Les écologistes pourraient aussi revendiquer Halolen comme un précurseur. Il emmène sa famille vivre à trente kilomètres d’Helsinki au bord d’un lac alors inhabité, construit sa maison de bois avec l’aide de son frère. Avec sa femme, il cultive des tomates, des choux et des pommes de terre… sans pesticides.

On peut s’interroger sur le bonheur qu’a trouvé sa femme dans cette vie, une pianiste qu’on disait brillante, à qui il a fait huit enfants, et que l’on voit sarcler les choux dans certaines toiles. J’ai une amie qui était la compagne d’un peintre célèbre et qui m’avait dit : « On néglige trop le rôle des femmes de peintres dans leur carrière. »

Dans la grande demeure qui domine les eaux du lac, Halonen peut peindre les jours de mauvais temps : les fenêtres ouvertes de chaque côté forment le cadre naturel de ses tableaux. Ses paysages sont plus que des paysages. Ils symbolisent une nature authentique et sauvage : « La source originale de mon inspiration est la nature. Depuis trente ans, je vis au même endroit avec la forêt à mes pieds. J’ai souvent pensé que j’avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte. Il me suffit de me rendre dans la forêt pour voir les plus merveilleuses des peintures – et je n’ai besoin de rien d’autre », racontait Pekka Halonen au journal Svenska Pressen en 1932. (https://lagoradesarts.fr/-Pekka-Halonen-Symphonies-en-blanc-majeur-.html)

Sa peinture n’a pas la force d’invention des grands réalistes (Courbet Manet, Degas, Caillebotte…) mais elle est sincère. Le portrait de son frère violoniste évite de sur jouer l’émotion musicale :

Le joueur de kantele se concentre sans expression appuyée en accordant toute son attention à la technique instrumentale.

Le Joueur de kantele (cithare finlandaise) 1892

Les couleurs du blanc

La dernière salle est dédiée aux tableaux de neige. Ils exercent une étrange fascination sur nous à qui l’hiver fait à présent défaut.

Tout est blanc. Pourtant rien n’est blanc : la neige ne décolore pas toujours le monde. Elle le pare de cent nuances, mauves froids de la première neige, violets d’un jour de soleil, bleus des ombres du bois de bouleaux.

Neige amoncelée qui efface les formes, les transforme en figures indistinctes, renflées par endroits, affaissées ailleurs.

Ici, on pense à une estampe japonaise avec la mince découpure d’un arbre, l’évitement des couleurs vives:

Les lignes d’une peinture japonaise

Là, les rochers qu’on aperçoit par la déchirure du manteau neigeux forment des taches horizontales qui s’opposent aux verticales des arbres et changent la toile en tableau abstrait.

Ainsi le « réaliste » Hanolen peignant au bout du monde des paysages sauvages s’est-il rapproché des simplifications de la peinture des avant-gardes européennes.

Beaux Arts, Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande, Petit Palais

Salons de musique parisiens

Le concert privé

Un mail donnait l’adresse de l’immeuble et le code de l’appartement. Je n’ai hélas pas eu le temps de m’attarder dans le hall, d’admirer les marbres polychromes, les fresques, le petit amour porte-torche. A l’étage, le propriétaire a ouvert la porte, nous a accueillis en souriant et nous a fait part de l’endroit où nous pourrions trouver sa femme. « Elle vous attend au salon ».

Hall d’immeuble

Le salon-salle à manger doit bien faire 100 mètres carrés : on pourrait y installer un petit orchestre sans que l’auditoire soit trop près des musiciens. Les invités sont assis sur des sièges bien alignés réservés aux concerts. Le fond est occupé par un Steinway posé contre un papier peint qui reproduit une vue de Venise. Pas de murs chargés de portraits de famille, mais quand même un joli portrait d’une dame en rose.

Ce lieu convenait admirablement à la sonate numéro 1 pour violoncelle et piano de Brahms et aux 5 pièces dans le ton populaire de Schumann interprétées par Etsuko Hirose, la pianiste, et Guillaume Martigné, le violoncelliste. Dans les salles de concert, la musique vient de loin alors que dans ce salon, le public était entouré par le son tout proche. Les vibrations des instruments ajoutaient encore à la magie du jeu à deux quand, avant même l’attaque, on voyait les respirations s’accorder ; à la magie de l’écriture musicale où le piano luttait avec le violoncelle, l’opposition des deux instruments devenant encore plus spectaculaire avec le jeu virtuose ; à la magie du moment où on pouvait croire que les âmes s’étaient envolées derrière les paupières closes des musiciens.

Guillaume Martigné en concert

Quelquefois, des concerts privés ont lieu au printemps et par les fenêtres ouvertes entrent les parfums de merveilleux jardins. Les générations se mêlent. Même les très petits enfants écoutent.

Louise Tchalik. 2023
Concert à Fontenay-aux-Roses

La musique de chambre dans les salons du 19e siècle

Bien sûr, le phénomène de la musique en privé n’est pas neuf. Sous l’Ancien Régime on a fait de la musique de chambre chez les rois (Les musiciens de la chambre étaient les musiciens attachés à la chambre du roi, c’est-à-dire à ses appartements privés, bien distincts des musiciens qui composaient pour l’église ou pour les spectacles équestres). Des musiciens étaient aussi rattachés aux hôtels particuliers de nobles ou d’amateurs fortunés. 

Au 19e siècle encore, l’État qui n’avait pas mis en place de véritable politique musicale, se reposait sur les gens du monde qui invitaient des amateurs à écouter chez eux des musiciens.

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Pendant la Belle époque, les salons les plus réputés sont ceux de Winnareta de Polignac (héritière des machines à coudre Singer qui a épousé un prince de Polignac, heureux de refaire sa fortune). Bonne musicienne, elle soutient la création contemporaine, commande à Stravinsky, Satie ou Falla des œuvres destinées à être interprétées dans son hôtel particulier. Chez la comtesse Élisabeth Greffuhle, on entend Wagner, Mahler ou Schoenberg ; chez Marguerite de Saint-Marceaux qui servit un peu de modèle à Madame Verdurin, on rencontre Chausson, Lalo, Vincent d’Indy, Paul Dukas, Ravel, Pierre Louÿs, Debussy, Fauré.  Au 31 rue de Monceau, règne Camille Saint-Saëns ; Madeleine Lemaire défend aussi Reynaldo Hahn qui deviendra l’un de ses plus proches amis.

Les maîtresses de maison se font la guerre pour rassembler les invités et les artistes les plus élégants. Proust a raillé la lutte que mène Madame de Saint-Euverte pour attirer dans son salon le plus grand nombre possible de personnes connues : « En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque sorte passer in extremis la revue des troupes qui devaient le lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. » (Sodome et Gomorrhe)

Souvent les femmes invitées ont à cœur d’étaler vêtements et parures éblouissantes, et les hommes viennent en habit. Mme de Saint-Marceaux est une exception, qui insistait pour qu’on ne s’habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d’élégance et de distinction. (Myriam Chimènes 2004)  

Donc rien de neuf ? La musique « de salon » continuerait aujourd’hui les pratiques des personnages de Proust.

Des musiciens en exil

Il me semble pourtant que la pratique des concerts à la maison explose en ce moment. Je vais parfois dans des endroits où il suffit de pouvoir entasser une cinquantaine de personnes. Dans les appartements slavisants, j’ai ainsi rencontré des Russes qui ont fui quand Poutine a attaqué l’Ukraine, et qui fraternisent avec des membres de la diaspora géorgienne ou ukrainienne. Tous se rassemblent par amour de la musique, mais aussi pour parler leurs langues, se sentir vivants, se désoler de l’emprise de Poutine sur la société russe.

Les murs du salon, la cheminée, les guéridons sont pleins des témoignages d’une vie d’amitié, de maison ouverte, de souvenirs de voyage, de cartes postales et d’invitations auxquelles il est urgent de répondre. Dans les coins, il y a des amoncellements de livres et de journaux.

Boris et Micha Kiner

A la fin du programme, le dernier accord éteint, on range les chaises, on installe une table, vite assiégée par les invités à qui le récital a donné terriblement faim et soif.

Et les musiciens ? Les exilés, privés de leurs conservatoires, de leurs salles de concert, sont heureux de pouvoir partager de la musique bien qu’ils soient obligés de courir ces salons où ils jouent pour des sommes dix fois inférieures à leur rémunération d’avant. Trop heureux s’il y a de la joie partagée. Comme la salle n’est pas plongée dans l’obscurité, ils voient les fronts se plisser si une œuvre est désarçonnante. Les interprètes les plus prudents glissent dans le programme quelques morceaux connus de tous. Au plaisir de la musique s’ajoute pour l’assistance le souvenir du temps où des enfants sages devenus des vieilles dames prenaient des cours de piano et massacraient cette chaconne de Bach, où des adolescents devenus de vieux soixante-huitards dansaient sur ce tango de Piazzolla !

Le moment difficile est le moment où l’organisatrice du concert pose un chapeau sur le piano. « N’oubliez pas de donner quelque chose si le concert vous a plu ! » Des gens se lèvent et ouvrent leur porte-monnaie pour déposer 10 euros (moins qu’une place de cinéma), rarement 20 ou 30. D’autres évitent même cette partie du salon. « Ah bon, c’est payant ? »  et s’esquivent vers le buffet.

« J’ai renoncé à écrire participation libre sur mes invitations. J’avais trop honte quand je voyais des dames élégantes mettre un ou deux euros Aujourd’hui, je précise que la place coûte 20 euros ou plus si on le souhaite », m’a dit une de ces organisatrices bénévoles.

Myriam Chimènes 2004, Mécènes et musiciens. Du salon au concert à Paris sous la IIIe République, Paris, Fayard.

Fondation Cartier. Première visite

La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.

L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025) 

Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…

En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani

… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.

Tracing Fallen Sky 2020.

Et la ville entre par les fenêtres.

Du métal et du verre ouvrant sur la rue

La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !

Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.

Fondation Cartier. Hall d’accueil
Fondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa

Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.

Le Chat d’Agnès Varda
Olga de Amaral

En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.

Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;

Solange Pesoa. Miraceus

des empreintes de Penone

et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.

Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo

La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.

Alex Červeny. Détail

Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.

L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.

L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.

Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris Beaux-Arts.
https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/

Novembre à la plaine de Chanfroy (Fontainebleau)

Ivan qui connaît la forêt comme sa poche a déniché un chemin inconnu tout près de la plaine de Chanfroy, non loin des stèles en hommage aux fusillés du maquis d’Achères. Bizarrement, c’est le seul endroit de Fontainebleau où les sentiers n’ont pas de noms. Il n’y a pas d’autres repères que les barrières, piles de troncs d’arbres abattus, bouquet de hêtres… puis au bout d’un bon kilomètre, les noms familiers reviennent, la route de Saint-Mégrin qui va bientôt croiser le GR11.

Les Fougères de novembre

A présent, un vallon encaissé. Un petit animal invisible remue dans les fougères. En fait, c’est un sanglier qui soudain se décide à franchir le sentier. Il traverse au galop juste derrière nous. Une forme noire passe, est passée… et après on voit seulement sa course dans les fourrés de fougères d’en face, masse noire, broussailles opaques… du noir… un buisson… du noir encore… puis rien.

Et quoi encore ? C’est le mois des feuilles qui craquent, des brindilles à terre, des mousses détrempées, des écorces et des champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Le champignon en forme d’oeuf

La plupart sont vénéneux, mais toujours surprenants. On ne rentre jamais bredouilles des recherches de novembre.

Il est cinq heures.  Comme dans un rêve, même les pas des marcheurs les plus proches se perdent dans le silence… La nuit viendra très vite.

La Malmaison, demeure des Beauharnais

Tu me demandes ce que j’ai pensé de notre visite à la Malmaison, ce château un peu campagne, perdu au fond des Hauts-de-Seine.

Le grand parc était peu accueillant le jour où nous y sommes allés entre deux averses.

 On voyait pourtant qu’il y avait des arbres superbes, dont un cèdre qui dépassait du bosquet à l’arrière du château. Devant l’entrée, le jardin des dahlias, les dernières roses.

La Malmaison. Allée latérale

Nous nous sommes vite mis à l’abri. Seule, j’aurais parcouru trop vite une demeure qui « n’est pas mon style ». Grâce à notre guide, Marie, à la fois savante (mais pas trop) et intéressée par son sujet, j’ai commencé à voir ce que le style Empire avait d’unique.

Parcourir le château

Tout de suite, dans le hall, s’impose le modèle romain avec un buste d’empereur… mais non, c’est un frère de Napoléon à qui le sculpteur a fait une tête de César sans aucun rapport avec les traits du modèle. Des colonnes de faux marbre (en fait des poteaux de bois), des décors de glaives et de couronnes.

Marie nous montre les astuces de jeunes architectes qui inventent la maison modulable : grâce à des portes coulissantes, les miroirs s’écartent et l’atrium devient une partie de la salle à manger qui reprend le même carrelage blanc et noir ce qui donne de l’unité à l’ensemble. Les décors peints sont copiés sur les peintures que l’on vient de retrouver à Pompéi.

La Malmaison. Marie, notre guide, dans la salle à manger
La Malmaison. Une danseuse

Une salle du conseil, tapissée de tentures en forme de tente militaire, s’explique par la hâte de l’empereur, qui a voulu ce décor express de toile rayée.

On est surpris par l’abondance des sièges dans la plupart des pièces. Ils permettent d’improviser des réunions. La plupart ont été récupérés à Saint-Cloud après l’incendie du château lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Notre guide raconte fort joliment le métier de détective qui fait l’ordinaire de la vie des conservateurs : ils courent les ventes, compulsent les catalogues pour récupérer les fauteuils qui manquent à la collection de la Malmaison. J’apprends à reconnaître les sièges de style Empire inspirés de l’Antiquité, nouvelles allusions à la puissance romaine. Les accoudoirs sont sculptés de sphinx, têtes de lions ou aigles impériaux. Partout aussi l’acajou, matériau noble.

Ces sièges, on les retrouve y compris dans la chambre à coucher où Joséphine recevait parfois allongée.

Deux styles sont juxtaposés. Napoléon construit l’image d’un homme au travail qui ne perd pas de temps à décorer ses appartements. D’ailleurs, un escalier dérobé lui permettait d’aller directement de sa chambre à coucher à la bibliothèque du rez-de-chaussée où se trouvent des livres annotés de sa main et des cartes. Joséphine, fille de planteurs dont la fortune repose sur l’esclavage, a le goût du luxe. Elle orne sa chambre et son boudoir de riches étoffes, soie cramoisie, semée de motifs dorés pour la chambre à coucher, tentures en mousseline pour le boudoir. Elle accumule les toilettes spectaculaires, les objets précieux, comme les nécessaires de voyage en marqueterie, qui sont aussi des coffres comportant des tiroirs secrets ou encore les services en porcelaine peinte.

Malmaison. Chambre de Napoléon
Service de dessert : la sorbetière. Une commande de prestige

Après son divorce, elle fera décorer la Malmaison avec le motif du cygne, son emblème.

La Malmaison. Service à décor botanique

Ce que j’aime le plus, c’est le salon de musique : on y voit la harpe de Joséphine et le piano vertical à incrustations d’Hortense (dont j’apprends qu’elle était musicienne et que ses chansons (150) ont été appréciées). A partir de 1796, les réceptions données par la future impératrice Joséphine sont transformées en véritables concerts. Napoléon Bonaparte s’y montre assidu. Après le sacre, Hortense fera entendre ses compositions dans plusieurs célébrations officielles et certains de ses airs seront utilisés pour accompagner des marches des troupes de la Grande Armée. J’ai lu que ses œuvres les plus connues sont plutôt languissantes et font écho au style troubadour apprécié des hôtes de la Malmaison, comme« Le Beau Dunois », « Quelle est cette femme éplorée » et « La Mélancolie ».

Quel dommage que le musée n’ait pas une installation permettant d’entendre quelques compositions alors qu’un CD a été enregistré.

Une famille recomposée

Grâce aux cours de rattrapage dispensés par notre guide, j’ai pu imaginer la vie et la postérité de cette famille « recomposée ». Hortense et Eugène de Beauharnais adoptés par Bonaparte lui demeurent fidèles (malgré quelques hésitations). Ironie de l’histoire, leur beau-père a quitté leur mère pour avoir un héritier et pourtant, ce seront des descendants de Joséphine qui seront, via Hortense, Empereur des Français et via Eugène, rois de Suède, Danemark, Norvège.

Joséphine est une figure noire de l’histoire de France : elle a défendu l’esclavage qui a valu sa prospérité à sa famille. On lui reproche aussi d’avoir séduit Napoléon plus jeune qu’elle de 6 ans. On lui prête de nombreux amants, dont le député Paul Barras, figure du Directoire qui l’entretient, et vers la fin de sa vie le tsar, ennemi de l’empereur à qui elle demande sa protection. On critique surtout ses dépenses, qui l’amènent à prendre des commissions, douteuses lui permettant de mener grand train. En 1808, on dénombre une cinquantaine d’habits de cour, près de 680 robes, 500 châles ou fichus, plus de 1 000 paires de gants et près de 800 paires de chaussures. Or, un des plaisirs de notre visite tient dans l’amitié (si le mot n’est pas irrespectueux pour une impératrice !) que lui manifeste Marie.

La Malmaison. « Joséphine demande son appui au Tsar« 

Joséphine ne fait pas que gaspiller les deniers de la France. Elle est une icône de mode, copiée dans toute l’Europe et elle relance les industries du luxe, par exemple les soieries de Lyon. Outre son goût pour les arts décoratifs, Marie admire surtout la force du caractère de Joséphine. A peine échappée de la guillotine grâce à la chute de Robespierre, elle rebondit. De même, elle survit grâce au tsar à la chute de Napoléon. Ses vraies passions sont ses collections de roses, ses serres aux plantes rares et ses animaux exotiques, kangourou, lamas zèbres, cygnes noirs, autruches et même un orang-outang que les visiteurs viennent voir manger à table.

Son fils Eugène a été adopté par Napoléon : il est colonel à 22 ans grâce à son beau-père, mais aussi à son courage. Nommé vice-roi d’Italie, il se révèle bon administrateur. Marié à Marie-Amélie de Bavière, il aura 6 enfants avec elle. Une de ses filles, mariée à Oscar de Bernadotte est à l’origine des souverains de Suède, Norvège, Danemark et Luxembourg.

Hortense, éduquée à l’Ecole de Saint-Germain-en-Laye pour jeunes filles, ouverte par Madame Campan, ancienne dame de chambre de Marie Antoinette, a une solide formation artistique. Lors de la Terreur, son père est guillotiné et sa mère est libérée in extremis en 1794. Napoléon, qui l’a adoptée comme Eugène, la marie à son frère Louis Bonaparte. Cette union dont aucun des deux époux ne voulait se révèle désastreuse ! Ils auront cependant trois enfants Napoléon-Charles, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon. Ce troisième fils deviendra empereur sous le nom de Napoléon III. Hortense obtient la séparation de corps, mais ne peut divorcer, car Napoléon a interdit le divorce aux membres de la famille impériale. Elle fut reine de Hollande jusqu’à l’abdication de son mari. A la chute de l’Empire, protégée par le tsar Alexandre, elle n’en subit pas d’abord les conséquences, Louis XVIII acceptant de la transformer en duchesse de Saint Leu… Après les 100 jours, Napoléon se réfugie à la Malmaison près d’Hortense. Louis XVIII la punit alors en l’exilant loin de Paris. En Suisse, près du lac de Constance,  elle recrée un cercle  d’artistes et d’écrivains, parmi lesquels figurent Franz Liszt, Alexandre Dumas et Lord Byron.

C’est là qu’elle finit sa vie.

Coïncidence ! La parure de saphirs de la reine Hortense, achetée par Louis-Philippe pour sa femme Marie-Amélie, a été volée au Louvre quelques jours après notre visite.

Branda Pierre, Joséphine, le paradoxe du cygne, Paris, Perrin)

CD, Hortense, compositrice de son temps, La Nouvelle Athènes à Malmaison, chez Paraty, 20 €.

Georges de La Tour. Une lumière dans notre nuit

Musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2025 au 26 janvier 2026

Les spécialistes de l’art ont beau critiquer Malraux, c’était un « regardeur » magnifique. En tout cas, il m’a appris dans Les Voies du silence à aimer le peintre des images nocturnes, quand peu de gens encore s’intéressaient à lui.

Gorges de La Tour est aussi célébré  pour ses tableaux clairs. Ce sont des scènes de duperies où la beauté des corps, l’ovale candide des visages et la richesse des vêtements sont là pour tromper. Pas de mouvements convulsifs comme chez le Caravage, mais des gestes suspendus et des yeux qui s’épient… cependant des mains s’apprêtent à dérober une bourse, à  cisailler une chaîne d’or, à dissimuler des cartes gagnantes.  A leur tour, nos regards se font voyeurs, complices de voleuses et de tricheurs. Mais ces tableaux ne sont pas là.

La Tour, Georges . Le Tricheur. deFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, RF 1972 8 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010066276https://collections.louvre.fr/CGU

L’exposition commence avec les portraits de pauvres peints au début de sa carrière. S’il avait représenté seulement les apôtres d’Albi, les Vielleurs ou Les Mangeurs de pois tenaillés par la faim (1620), il serait Velasquez ou Louis Le Nain, un peintre de la dignité des humbles et ce serait déjà très beau.

Le Vielleur au chien vers 1620. Musée du Mont-de-Piété de Bergues

Ainsi son musicien aveugle n’est ni misérable, ni grotesque et le petit chien aux yeux suppliants qui le guide achève d’attirer la sympathie.

Le vielleur au chien. Le regard du petit chien

Mais La Tour est déjà le peintre du dialogue de la lumière et de l’ombre. Très tôt, puisque la Femme à la puce date de 1632 : une femme dénudée pour s’épouiller émerge de l’obscurité, à demi éclairée par une  bougie. Aucun décor, sinon une chaise rouge, aucun arrière-plan. 

Femme à la puce (vers 1632) Nancy

La Tour a sans doute emprunté au Caravage ses thèmes et ses fonds sombres, mais il refuse déjà la débauche des couleurs et la gesticulation des personnages.

Un enfant, un ange, Jésus

Les tableaux inoubliables sont pourtant ceux où l’échange entre ombre et lumière rejoint la représentation de l’invisible.

Rien ne sépare le monde sacré et le monde profane.

Le tableau le plus célèbre est celui qui s’intitule Le Nouveau Né : deux femmes se taisent, unies dans la contemplation du nouveau-né. Quelques parties de leur corps se détachent grâce à la lumière de la bougie, cachée par la main de la femme la plus âgée : le regard de la plus âgée se pose sur la jeune femme. « Est-ce elle, ma fille qui est devenue mère ? » Les paupières de la plus jeune se baissent sur son enfant. Ses formes sont schématisées : courbes de l’épaule, du buste, du visage ; angle du coude et du nez, triangle de la bordure brodée de la chemise. Les couleurs sont uniformément disposées sur chaque plan. Le rouge enveloppe le corps et le bébé repose sur le fond pyramidal de ce rouge simplifié, homogène.

Le Nouveau-Né. (1647-48) Rennes

 Quignard écrit : « On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plutôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir » (1991 p. 48).

La Madeleine présentée dans l’exposition est seule au milieu de la nuit dans le retrait d’une cellule. Une veilleuse éclaire quelques livres pieux et un crâne. La pénitente a encore le visage lisse et les cheveux longs et sombres de la jeunesse et pourtant elle est hors du temps de la vie. Elle ne bouge pas. Elle fixe la flamme. et n’attend que la délivrance.

Madeleine pénitente de Washington 1635-1640

Le crâne rappelle la mort au bout de la vie terrestre, mais tout est serein dans ce tableau qui invite à s’absenter du monde pour regarder seulement l’invisible.

 Consolatrice ou railleuse cruelle ?

le tableau que j’aime entre tous est une scène que la disproportion des proportions entre une immense femme et un vieil homme rapproche des scènes de rêve ou de cauchemar.

La femme s’incline vers un homme désespéré. Elle est si grande qu’elle ne tient pas dans le tableau et doit se pencher pour ne pas sortir du cadre de la composition. Son ample robe serrée sous ses seins accentue encore sa stature. Est-elle une consolatrice ou bien la femme de Job qui invite son mari à blasphémer ? Au musée, le titre tranche. Il s’agit de Job raillé par sa femme ; on voit d’ailleurs sur le sol le tesson avec lequel Job maigre et presque nu gratte ses ulcères.

Le Prisonnier-Job raillé par sa femme. Epinal (date inconnue)

A Epinal, le tableau s’est appelé Le prisonnier et c’est sous ce titre que René Char a évoqué pendant la guerre l’ange rouge à la robe gonflée comme allégorie de la poésie.

Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours.  (…) la robe gonflée remplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.

Reconnaissance à Georges de la Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’être humain. (Feuillets d’Hypnos, vers 1944 : 76-77)

Pascal Quignard, lui, hésite entre la menaçante femme de Job et la figure monumentale de la Philosophie, qui porta secours à Boèce emprisonné (1991, p. 58). Pendant le règne de Théodoric, vers 524, le philosophe Boèce, traducteur d’Aristote et de Platon, maître des offices du Sénat, avait été accusé de fomenter une alliance avec Byzance. L’empereur l’avait fait jeter en prison et torturer. Alors qu’il était écrasé par le malheur et qu’il attendait la mort dans son cachot, la Philosophie lui était apparue pour le réconforter. Elle avait une stature majestueuse, se penchait vers lui. Recroquevillé sur son tabouret, il  leva les yeux vers elle et raffermi par la puissance de sa sagesse qui brillait d’une beauté supérieure, il écrivit La Consolation, un des textes majeurs du Moyen Age.

C’est étrange le pouvoir qu’un tableau a sur nous. La Tour en grand imagier a trouvé la forme qui s’est imprimée dans ma mémoire : l’homme abandonné, en proie à la peur et à l’angoisse ; la poésie ou la philosophie qui portent secours et triomphent des ténèbres.

***

Les conditions de visites sont médiocres. Les 8 pièces de Jacquemard-André sont trop petites pour la foule des visiteurs agglutinés devant les toiles. Elles n’offrent pas de recul pour les plus grandes œuvres …Pourtant nous sommes là.. Si on voulait chipoter on se demanderait pourquoi le Louvre n’a pas prêté le Tricheur, ou l’Adoration des Bergers… Mais pour rien au monde nous ne laisserions passer cette occasion de voir 23 tableaux du plus rare des peintres.

Les toiles de contemporains permettent peut-être aux amateurs de faire le point sur la part de l’influence italienne (une Madeleine pâmée de Finson, un saint Pierre du Pensionnaire de Saraceni…) et de l’influence du Nord (de magnifiques gravures de Callot et de Bellange,) dans le miracle que représentent pour le spectateur non spécialiste la simplicité méditative du maître du clair-obscur.

CHAR René, Feuillet d’Hypnos, Paris Gallimard.1946.
VANPETEGHEM E. (éd. et trad.), BOÈCE, La Consolation de Philosophie, Paris, 2008.
MALRAUX André, Les Voies du silence Paris, Gallimard, 1951.
QUIGNARD Pascal, La Nuit et le Silence : Georges de la Tour, Flohic, 1991.

Poitiers, la ville aux cent clochers

Notre-Dame la Grande (en travaux) dont on ne voit que le clocher…

Vous avez certainement fait cette expérience d’une ville dont vous n’attendiez rien de spécial et qui vous séduit de plus en plus à mesure que le temps passe. Invitée pour une soirée d’étude, j’ai pris le temps de me promener à Poitiers avec un plaisir que chaque heure accroissait.

Le cœur historique de la ville s’élève au sommet d’un éperon rocheux haut de 120 mètres qui rejoint la ville par « les escaliers du diable » permettant de couper les lacets de la route.

Une ville à vivre

Je me suis retrouvée dans une ville universitaire charmante où il y a moins de retraités grisonnants que de jeunes gens, moins d’automobiles que de vélos. On va on vient. On s’arrête sur un banc pour voir les pigeons au bain. Au 137, de la Grand Rue, après des dizaines de galeries, boutiques bohèmes, petits restaurants, on fait une halte devant la vitrine d’une des dernières fabriques artisanales de parapluies.

On observe les allées et venues des gens à vélo et à pied, indifférents au séjour de Jeanne d’Arc dans leur ville, mais qui vous renseignent aimablement sur la plus belle rue où voir les maisons à colombages.

Rue de la Cathédrale. Emplacement de l’hôtellerie de la rose où Jeanne d’Arc a été logée.
Maison à colombages

On prend le temps d’un café au soleil. L’automne est délicieux car le beau temps n’est plus synonyme de chaleur brûlante.

Le palais d’Aliénor d’Aquitaine

Oh ! On allait passer sans entrer car de l’extérieur on voit un palais de justice de sous-préfecture. Or, la façade rajoutée dissimule une des entrées du palais d’Aliénor d’Aquitaine. A présent que le palais de justice a déménagé, on peut accéder à la grande salle gothique de 50 mètres de longueur sur 17 mètres de largeur où se rassemblait la cour d’Aliénor. La poussée féministe fait reparler de la duchesse, occupée de politique et pas seulement de vers de troubadours.

Aliénor, mariée très jeune à un fils de Louis VI le Gros devient vite reine de France à à la suite de la mort accidentelle du frère aîné de son mari et de la mort de son beau-père. Quinze ans plus tard, elle accompagne son mari à la seconde croisade, mais s’oppose à ses choix stratégiques. De son côté, Louis VII, fâché de ne pas avoir de fils (et lassé des infidélités de sa femme), finit par demander le divorce. Il l’obtient en 1152, sous prétexte d’un lien de consanguinité.  Deux mois plus tard, Aliénor se remarie avec le futur Henri II d’Angleterre, ce qui entraînera comme on sait cent ans de guerre entre les Anglais et les Français. Plus tard, (1173-1174), la reine sera emprisonnée pendant 15 ans par son second époux après la révolte de ses fils, alliés à des barons aquitains Elle profite dès 1189 de son veuvage pour reprendre les rênes de son Aquitaine, pour conseiller son fils Richard, nouveau roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, puis pour venir en aide à son dernier fils Jean sans Terre ayant succédé à Richard, mort prématurément en 1199. Jusqu’à la fin de sa vie en 1204, Aliénor tente de soustraire son duché à la convoitise de Philippe Auguste, nouveau roi de France.

Poitiers. Grande salle du Palais d’Aliénor d’Aquitaine

Baptistère, cathédrale et musée

On ne visitera pas Notre-Dame la Grande en travaux, mais au bas de la pente, un baptistère (le plus ancien d’Europe, explique la personne de l’accueil).

A l’intérieur, un bric à brac de sarcophages mérovingiens et des fresques fort bien conservées à la gloire de saint Jean le Baptiste… A ma grande honte, j’ai imaginé que les touffes qui sortaient des buttes de terre représentaient les fumerolles d’un volcan menaçant. Il s’agissait de touffes d’herbes.

Tout près se trouve la cathédrale Saint-Pierre. A l’extérieur, trois portails sculptés et peu endommagés : un peuple de statues sort des tombeaux pour le jugement dernier. L’artiste exprime l’énergie harmonieuse des corps… bien loin des clichés sur les figures grotesques de l’époque médiévale.

Tout près un de ces jolis musées de province qu’on visite sans en sortir épuisé, en compagnie de quelques amateurs. A Poitiers, il y a bien sûr des œuvres puissantes de Camille Claudel, depuis La Valse jusqu’à cette Niobide blessée qui meurt solitaire.

Camille Claudel. Niobide blessée

Mais je me suis arrêtée aussi devant des œuvres « mineures », de celles qui souvent ne vous arrêtent pas. Un petit cervidé mérovingien :

Musée Sainte-Croix. Cervidé mérovingien

Un chapiteau facétieux qui représente une scène de dispute que des épouses essaient d’interrompre.

La Dispute. Chapiteau 11e ou 12e siècle

… un sabbat chez les sorcières…de je ne sais de qui. Les diables qui accompagnent les dames (la jeune, nue sur son balai, la vieille, plongée dans un grimoire) sont sympathiques. Ce tableau n’est pas là pour effrayer. Ceux qui l’ont acheté ont-ils pris le risque d’être dénoncés ou bien la grande période de persécution était-elle finie ?

Musée Sainte-Croix. Le sabbat. Fragment

…l’incroyable tableau de Broc, Apollon et Hyacynthe : Hyacinthe était aimé d’Apollon et de Zéphyr. Il préféra Apollon et se mit à jouer au disque avec lui. Le dieu du vent, jaloux, dévia le coup d’Apollon qui blessa mortellement son amant. La tendresse évidente entre les deux hommes, les teintes pastels qui transforment en douce étreinte les derniers moments d’Hyacinthe, et même l’écharpe rose du dieu Zéphyr font de ce tableau un tendre manifeste homosexuel.

Au pied de la butte, la ville moderne sans forme avec ses entrepôts, ses hangars, ses hôtels bon marché, et puis la gare et Paris à 1h 40.

Je reviendrai à Poitiers.

Les cachous

Une boite de Cachous

Ma grand-mère, quand elle venait me dire bonsoir, me donnait un bout de réglisse pour me donner le courage d’affronter la nuit glaciale de la Lorraine où l’on m’avait envoyée pour me guérir de mes bronchites permanentes.

Cet hiver là, il faisait -17°. Seule la cuisine de son appartement, où nous passions la soirée, quand je revenais de l’école, était chauffée. Au moment du coucher, ma grand-mère ouvrait grand la fenêtre de ma chambre, pour faire entrer « le bon air des Vosges ». De fait, l’air sec ne m’a pas rendue malade.

Mais j’avais froid dans le lit, malgré la triple épaisseur de lourds édredons. (« Trois comme les princesses, disait ma grand-mère »), froid tous les soirs malgré la bouillotte que je poussais centimètre après centimètre pour réchauffer mes pieds gelés, jusqu’à pouvoir enfin m’étendre sur le matelas.

Et il fallait apprivoiser la séparation jusqu’au matin. Quand elle refermait la porte et que j’étais plongée dans des ténèbres chargées d’ombres, le goût puissant de réglisse restait dans ma bouche longtemps comme un remède contre l’angoisse de l’abandon et l’inconfort de la chambre.

Plus tard, l’épicier du coin vendait des lacets de réglisse que j’ai essayés sans retrouver le goût puissant des bonbons de ma grand-mère.

Enfin, les Cachous Lajaunie qu’une publicité efficace venait de mettre à la mode sont arrivés dans notre supermarché. Je devais avoir une quarantaine d’années. Ce ne fut pas seulement le plaisir du goût retrouvé, ce fut un fil qui me reliait à l’ombre de ma grand-mère, aux nuits d’hiver où elle voulait me consoler d’être loin de ma famille (ce qui était plus difficile le soir, elle le savait bien).

Les Cachou Lajaunies qui ont permis ces retrouvailles avec le passé englouti de l’hiver vosgien ont brusquement disparu. J’ai acheté les derniers cet été, oubliés dans un magasin.

Le lent déclin des petits commerces

Je retrouve le quartier, les commerçants qui montrent que je suis une cliente qu’ils ont plaisir à voir, mais petit à petit, inexorablement, les commerces de proximité ferment. « Le petit » épicier arabe qui m’a parfois dépanné le soir a perdu sans doute la lutte contre le supermarché depuis que les caisses automatiques permettent de l’ouvrir toute la nuit.

Paris où l’on fait tranquillement ses courses à pied, me semblait un peu protégé de la concurrence des zones commerciales, mais internet et les livreurs à domicile sont redoutables. Le magasin d’articles de sport dont la vitrine est murée depuis plus d’un an peine à trouver un repreneur.

Ancienne vitrine d’Intersport

C’est fini aussi pour le traiteur qui faisait des plats délicieux, m’avait dit une amie !

Rue du Rendez-vous

En face, le magasin de jouets d’enfants en bois est vide, comme sont vides les boutiques de prêt à porter qui vendent forcément beaucoup plus cher que les marques chinoises.