Occi (1) Haute-Corse : histoire de Fra Felice

Au Moyen Age, Occi village de Balagne aujourd’hui abandonné, avait été implanté sur la crête d’une colline pour que les habitants puissent se protéger des razzias. Les ruines d’une tour de guet témoignent de cette fonction défensive. Au 19e siècle, elle avait perdu sa nécessité et les paysans étaient descendus vers la plaine.

Occi. Une tour de guet ?
Occi. Ruine aux chardons

Une fois escaladé le chemin qui monte au  village, on tombe sur un écriteau qui retrace l’histoire de son dernier habitant, mort vers 1918 et ce panonceau ajoute la rêverie à la promenade.

Félix Giudicelli était né à 1830 à Lumio et il appartenait à la plus riche famille d’Occi, propriétaire de la quasi-totalité des maisons et de plus d’un tiers du territoire de la commune. Comme il avait fait des études en Italie et qu’il pouvait écrire des vers latins, il était la gloire de la maison et j’imagine que ses vieilles tantes pensaient qu’elles vivaient avec Virgile ressuscité.

L’époque étant héroïque, il s’était aussi affilié aux Carbonari qui, en Italie, luttaient contre les Autrichiens. On se réunissait dans des salles obscures pour échanger à voix basse de beaux arguments, sur les gouvernements constitutionnels et l’unité italienne. C’est là peut-être qu’il croisa le futur Napoléon III. Il évoquait souvent le sauf-conduit qu’il tenait de sa main.  

De retour au village, il se fit appeler Monsieur le Comte. Il s’habillait toujours en redingote et chapeau haut de forme. Et il remerciait en italien quand la boulangère lui rendait la monnaie du pain « Grazie Signorina ». « Du grand théâtre pour un public de bergers et de cultivateurs. – Vous croyez  que c’est excentrique et décalé ? Il n’y a que les imbéciles de Paris qui pensent que c’est en pure perte, car les Corses ont le goût du grand ! Et ne croyez pas qu’il soit contradictoire d’être Monsieur le Comte dix-neuvième du nom, d’aimer porter de jolies redingotes de drap fin, et d’être patriote ».

Cependant le village d’Occi perdait peu à peu ses habitants au profit de Lumio, moins âpre, où on avait élargi la route pour permettre le passage des charrettes. Il resta. Sa maison était peut-être la grande maison avec son mur soutenu par un contrefort.

Occi. Ruine au contrefort

Sur le panonceau, l’intrigue paraît ensuite discontinue. Le comte au chapeau haut de forme est devenu Fra Felice, un ermite. Bien sûr, on peut changer vers la fin de sa vie et trouver autant de plaisir dans la sainteté qu’on en avait à jouer l’aristocrate.

Il avait laissé derrière lui le théâtre du monde. En bas, c’était Lumio, avec cet art des bourgs corses de s’arrondir au flanc d’une colline,

Lumio. Vue générale

avec l’ église et son charmant buffet d’orgue, décoré de guirlandes et d’instruments…

Lumio. Le buffet d’orgue

et ces  petits cafés où les hommes restent tranquillement assis devant une bouteille fraîche et deux verres de pastis à critiquer le gouvernement et à réinventer le monde. En devenant Fra Felice, Félix Giudicelli voulait s’éloigner du monde où on est capable de s’entretuer pour un verger de pêchers ou pour les yeux noirs d’une Juliette de village. Il était loin à présent des passions villageoises pour la terre, les biens, les familles.

C’est seulement quand le vent venait de la mer, qu’il entendait sonner les cloches de Lumio.

Dans ces hauteurs, on peut s’enorgueillir de solitude et de pauvreté. Mais en fait, peut-on parler de pauvreté pour de longues journées gonflées de soleil à regarder les milans tourner calmement dans le ciel, et pour la volupté qu’il trouvait à ramasser des mûres presque sèches le long des chemins et à cueillir des figues pas plus grosses que le pouce ? Avec un quignon de pain, c’était royal. Devant ses yeux, la baie de Calvi. Le jour, quand la colline brûle sous le soleil, la lumière qui ruisselle de partout efface toutes les couleurs, mais le soir on mesure l’étendue de la vue.

Baie de Calvi (depuis la colline d’Occi)

Avec la voie lactée au-dessus de sa tête, il se disait que le royaume était proche.

II me plaît de l’imaginer ainsi, sec et maigre comme sa colline de rocs et de maquis.  Même si Fra Felice était tout autre dans le monde réel, ce que j’ai retenu – ou rêvassé – de sa vie s’accorde parfaitement avec les ruines et avec la vue extraordinaire. Une fiction vraie en quelque sorte qui ajoute du sens à ce lieu

.voir Occi 2 : https://passagedutemps.wordpress.com/2019/09/28/histoire-docci-2-la-rebati-plus-beau-quavant/

2 réflexions sur “Occi (1) Haute-Corse : histoire de Fra Felice

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