Iouli et Alexandre Daniel (Moscou 6)

Misha et Nina ont organisé un repas pour fêter notre séjour à Moscou. Leur appartement est un appartement d’intellectuels où les étagères croulent sous des livres écrits dans toute sorte de langues. Leur fils qui n’a pas 17 ans parle un français excellent, appris pendant les quelques mois d’un séjour en France… Les parents de Michael se joignent au repas. C’est pendant cette soirée que je découvre le courage d’Alexandre Daniel.

Michaël Daniel entre sa mère et son père Alexandre Daniel

Toute ma génération se souvient du nom de son père, Iouli Markovitch Daniel, toujours associé à celui de Siniavski. Le procès de ces écrivains a sonné le glas des espérances suscitées par la politique de Khrouchtchev qui avait autorisé la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch et condamné le système des camps. Iouli Markovitch Daniel (1925-1988) était un écrivain et un traducteur connu. Il était le fils de Mordehai Meirovitch, dramaturge juif de langue yiddish, qui avait opté pour le pseudonyme de Marc Daniel et l’avait transmis à son fils Iouli. (Meirovitch, c’était aussi le nom de mon grand-père qui adopta pour sa part l’appellation de Rosoff ! Ainsi les deux branches de la famille perdirent le nom de Meirovitch.) Dans sa jeunesse, Mark Daniel s’était révolté contre l’ordre tsariste injuste, mais il s’inquiétait des dérives du nouveau système en place. 

Son fils, Iouli Daniel, mobilisé à 18 ans et plusieurs fois décoré, fut gravement blessé. A vingt ans, il était pensionné comme invalide de guerre. De retour à la vie civile, il étudia la littérature russe à l’université avant de partir enseigner à Kalouga, à 160 km de Moscou.

À partir de 1957, il se consacre à la traduction et à l’écriture sous le nom de plume de Nicolas Arjak. Ne pouvant publier ses œuvres dans son pays, il les fait paraître en Occident. La plus célèbre des nouvelles, Ici Moscou, qui donne son titre au recueil, raconte que le présidium du Soviet suprême avait décrété une «  journée des meurtres publics » pendant laquelle chacun pouvait exécuter qui il voulait, à l’exception des enfants, des militaires, des policiers et des employés des transports publics. La critique féroce des purges et le ton sarcastique du recueil lui valent d’être arrêté en même temps qu’André Siniavski et pour des raisons assez semblables. En février 1966, a lieu leur procès. Aragon prend fait et cause pour les accusés, et l’Humanité, organe du parti communiste français, publie ses protestations au nom du droit d’expression. L’émotion générale en Occident n’empêche pas Andrei Siniavski d’écoper de 7 ans de bagne et Iouli Daniel, à qui on reproche en plus son « cosmopolitisme » (euphémisme pour d’origine juive ?), de cinq ans. L’Union des écrivains soviétiques, qui voulait cantonner toute expression dans un conformisme étroit, avait fait un exemple.

Une fois libéré, en 1972, Siniavski émigre et devient professeur à la Sorbonne. Il finira sa vie en France.

J’ai sur mon bureau un recueil de Iouli Daniel paru en 2019 (Proses, Vers et traductions, Prosa, stikhi, perevodi) que mon cousin m’a offert. Je commence à déchiffrer ses poèmes qui sont à la portée de mon russe balbutiant. Sa volonté de témoigner, son refus de tout accommodement avec le régime expliquent peut-être que l’écrivain ait résisté aux conditions si dures de la prison. Une fois libéré, il resta en Russie. Il ne condamnait pas ceux qui partaient, mais il ne participa pas au mouvement d’émigration massive des Juifs. Qu’est-ce qu’un Juif quand on est athée, et qu’on ne croit pas que les clés de sa conduite se trouvent dans les dogmes religieux ? Une identité désuète selon tous ceux qui rêvent d’un monde délivré des divisions engendrées par les monothéismes. Iouli Daniel  pensait peut être ainsi. Mais je projette aussi sur lui mon impression que si je quittais la France, je quitterais ma langue, ma culture, mon identité. Est-il pire exil pour un écrivain russe que d’être exilé du russe ? N’est-ce pas une raison vitale de rester ?

En tout cas, depuis sa prison, Iouli Daniel avait écrit une « Romance sur sa patrie », qui est une déclaration d’amour fou pour la Russie. Voici le premier quatrain :

Ô mon pays, dis-moi au moins un mot

Devant toi, mon âme est pure

Est-il vrai que sans vergogne et pour toujours,

Nous – toi et moi – serons séparés par la calomnie ?

Je traduis mot à mot, désespérant de rendre le rythme, alors que la poésie russe est d’abord une poésie scandée. Voici un autre poème de prison où Iouli Daniel revendique la place de témoin pour les victimes muettes de la terreur :

« Verdict » (1ere tentative)

Tu n’oseras pas penser à ce qu’est ta vie

Regretter ta maison, et refuser d’avaler ta nourriture exécrée

Tu es un objectif,  une feuille de papier

Tu es un filet jeté dans cet étang

Ton chagrin agrègera la tristesse des autres

Le camp multipliera tes années de vieillesse

Ta fatigue portera le fardeau

Des limites étrangères des étendues polaires

Laisse tes cals douloureux

Te rappeler la blessure d’autrui

Etouffé par ces destins humains

Ton destin désormais sera  douleur

Tous les jours tu devras effacer la limite

Entre le « moi » léger et le pesant « nous autres »

Et mourir tous les jours

Pour les autres dont la mort fut muette

Oui, ton eau sera salée

Et ton pain amer, et ton sommeil sans rêves,

Tant qu’autour de toi tu verras ces visages

Et que dans ses robes noires la douleur sera à la peine

Au verdict, je réponds

OUI

A sa sortie de prison, il a repris son métier de traducteur qui lui permettait de vivre avant son arrestation, mais les autorités du pays ne l’ont autorisé à publier que sous pseudonyme. Inconnu sous cette identité, sauf des amis, il avait du mal à trouver du travail. Il survivait grâce à la fraternité de quelques poètes.

Alexandre, le fils de Iouli, qui est là ce soir, est un historien qui a entre autres pris sur ses épaules la double tâche de rendre une identité aux morts du goulag et de lutter contre les atteintes présentes aux droits de l’homme. Il achève un dictionnaire des victimes de la répression politique. Il travaille au Memorial, une ONG fondée par Andreï Sakharov et Arseni Roginski  pendant la perestroïka qui, selon ses statuts, cherche indissociablement à « Promouvoir une société civile mature, et une démocratie fondée sur une société de droit, de façon à prévenir le retour du totalitarisme ».  L’association s’occupe d’ailleurs d’aide juridique et sociale, autant et plus que de recherches historiques.

Le pouvoir combat Memorial. En 2009, l’enquêtrice Natalia Estemirova, menacée de mort par le président de Tchétchénie, est assassinée. En 2012, Memorial tombe sous le coup d’une nouvelle législation : toutes les associations qui acceptent des financements de l’étranger doivent accepter l’appellation « agent étranger ». Je ne connais pas bien le travail de l’organisation, mais je retrouve dans l’historien qui dîne tranquillement avec nous le courage de ceux qui refusent de se laisser dicter leur conduite par la peur.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’aurais été capable d’un tel engagement ou si j’aurais vécu une vie accommodante (la question sans réponse que les enfants d’après-guerre se posaient. Qui aurais-je été pendant les années sombres ? Un héros ou un salaud ? Qu’aurais-je fait ? Aurais-je résisté ou aurais-je choisi la servitude volontaire?) En même temps, je suis bien consciente du caractère grandiloquent de mes propos, que désapprouverait certainement Alexandre Daniel, tellement discret, tellement raisonnable.

Du patriotisme

Misha nous a promenés dans de nouveaux quartiers. Il nous emmène au couvent de Novodievitchi, hélas fermé quand nous arrivons. On voit seulement des coupoles dorées dépasser de hauts murs rouges et un talus où Rachele fait glisser sa luge.

La nuit est tombée, mais nous escaladons les pentes raides de la colline de l’université Lomonossov de Moscou, une des sept sœurs staliniennes. Au bout de l’esplanade, la forêt éclairée brille de mille feux vénéneux, violets, roses, dorés. La guide de l’Agence Tsar avait raconté que ces débauches de lumières servaient à lutter contre la dépression !

Le lendemain, nous retrouvons Misha pour un tour dans l’ancien quartier Basmanny un peu moins touristique que le Moscou de la place Rouge.

Eglise de la Théophanie

Arrêt devant une  affiche de l’armée qui cherche à recruter et retour sur un mot-clé décidément, entendu presque à chaque rencontre, « patriotisme ».

Engage-toi !

Une telle récurrence est frappante pour un Français. Chez nous, le patriotisme ne fait plus consensus peut-être parce que la nation est désormais une unité floue (entre les petites patries tellement à la mode et l’Europe qui a récupéré une partie des attributs du pouvoir sans parvenir à donner le sentiment d’être une entité symbolique forte). A Moscou, nous avons entendu invoquer sans complexe le patriotisme, par le guide Sacha, où il signifiait la défense de la Russie contre l’envahisseur nazi ; par les enseignants du centre Korochevo pour renvoyer à un programme d’éducation ethno-culturel ; et  voici que Misha s’inquiète de voir sans cesse associés, dans une sorte de confusion, le pouvoir intérieur et la politique menée en Ukraine, le soutien au gouvernement devenant un devoir citoyen. Qu’on s’interroge sur la place de la démocratie dans la vie politique, on est soupçonné de n’être pas patriote! Le patriotisme prend alors le visage grimaçant de la répression.

Il y a des mots qui se prêtent plus que d’autres à l’amalgame.

NOTE 1 : Les femmes ont peu parlé, sans doute parce que la soirée était surtout consacrée à l’histoire de la famille retrouvée. Je regrette à présent de n’avoir pas assez interrogé Nina et la mère de Michaël.

Note 2 : Ces pages ont l’air bien critiques. Il faut les mettre en  balance avec les éloges de Michaël sur l’état des universités où Nina et lui travaillent.  Le niveau de recrutement est bon ; les équipes de travail sont enthousiastes. Enseignants et doctorants ont des bureaux confortables. En France, par exemple, estime Michaël, les conditions de travail, qui rendent la vie professionnelle intéressante, sont loin d’être aussi bonnes. Cela rejoint l’impression, certes totalement superficielle, du centre Korochevo avec ses professeurs qui semblent croire à leur avenir d’enseignants.

https://www.memo.ru/en-us/

https://www.memo.ru/en-us/memorial/mission-and-statute/

Roginski  Arseni (cofondateur de Memorial. Interviex 2018) http://therighttomemoryfilm.com/  

Daniel, Iouli, 1966, Ici Moscou. Nouvelles, J. Bonnet , A . M. Felkers , J . Michel, traducteurs, Paris, Sedimo.

Даниэльl, Юлий, 2019, Проза, Стихи, Переводи, москва, Оги.

Breuillard, Sabine, 1993, « La dissidence en U.R.S.S. : les années 1950-1980 – objet d’étude, sources, problèmes de méthode (Colloque de Moscou, 24-26 août 1992) », Revue des études slaves, t. 62. https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_2_6472

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