A la Fondation Custodia. Les estampes d’un Japon ouvert aux influences occidentales (1900-1960)

Custodia est une fondation d’art néerlandaise qui occupe l’ancien hôtel du ministre Turgot au 121 rue de Lille. Je ne devrais pas donner l’adresse de peur de participer à la découverte de cet endroit préservé (car il n’y a pas de queue dans ce musée qui organise des expositions remarquables). 200 mètres plus loin, la foule se presse à Orsay où l’atmosphère de supermarché est si étouffante qu’on se demande ce qu’on vient faire là. Pour peu que l’exposition soit « incontournable »,  on doit cheminer au rythme de la foule sans s’arrêter, comme si une voix répétait  « Il y a du monde derrière vous qui attend, vous ne pouvez pas rester si longtemps. Faites de la place, dépêchez-vous, avancez ! Avancez  ! ». Si on ralentit, on a l’impression de trop s’attarder comme si les visites aux musées mettaient les visiteurs dans la situation, évoquée par Jacques Brel, des soldats qui fréquentaient les bordels militaires où les prostituées les recevaient à la chaîne : « Au suivant ! Au suivant !  ».

A Custodia, pas de rythme imposé, pas de querelle parce que vous restez trop longtemps devant une toile, empêchant votre voisin de prendre une photo ou parce que quelqu’un passe au dernier moment devant vous alors que vous voulez prendre une photo…,

La fondation expose jusqu’au début 2019 des estampes japonaises provenant de la collection d’Elise Wessels. Cette femme, elle-même artiste, a rassemblé depuis vingt-cinq ans plus de deux mille gravures, livres illustrés, dessins préparatoires, aquarelles et peintures des années 1900-1960 qu’elle montre dans son musée privé d’Amsterdam, le Nihon no hanga.

Voici une exposition faite pour ceux qui, comme moi, ne connaissent guère en fait d’estampes et de gravures sur bois japonaises que l’œuvre d’Hokusai (1760-1849) – l’homme aux 30 000 dessins dont les inévitables vagues et Monts Fuji qui sont à présent affichés dans les couloirs des hôpitaux et des chambres d’hôtels… ou l’œuvre d’Utagawa Kuniyoshi ( 1798 – 1861) auquel le Petit Palais a récemment consacré une rétrospective qui m’a fourni un répertoire dépaysant de samouraïs et de monstres.

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Utagawa

Utagawa Kuniyoshi. Monstres et samourais au Petit Palais en novembre 2015

La modernité

Les estampes présentées à Custodia n’ont n’a rien à voir avec l’opposition traditionnelle de l’Orient et de l’Occident qui nourrit notre goût de l’étrangeté radicale. Elles invitent au contraire à se pencher sur les échanges entre le Japon et l’Europe du début du 20ème siècle.  Bien sûr, on savait l’engouement  de Van Gogh et de Monet pour les estampes japonaises… Ici, c’est le Japon qui découvre l’Occident et en est ébranlé. Quand les Japonais ont été autorisés à voyager, des artistes ont découvert l’Europe et l’idée qu’ils se faisaient de leur travail s’est rapprochée des conceptions occidentales : dans l’art traditionnel de l’estampe (expliqué dans un petit film), la question de l’auteur se brouille. Nous avons l’habitude d’admirer le geste de l’artiste, les variations de pression qui changent les lignes, mais l’estampe est fabriquée à la gouge, de même le jeu des couleurs appartenaient à l’artisan…. D’après ce que j’ai compris, un artiste comme Onchi Koshiro voudra désormais réaliser lui-même ses estampes afin de maîtriser toutes les étapes du processus créateur.

Les thèmes évoluent : la Bretonne de Yanamoto Kanae et son Village aux bords de Seine aux tons terreux et aux fines hachures pourraient être signés d’un nom de l’école de Pont-Aven.

Village des bords de Seine

Yamamoto Kanae. Village en bord de Seine (1913). Malheureusement les estampes sont sous- verre et il est presque impossible d’éviter les reflets.

Au lieu de samouraïs, les artistes montrent des villes « modernes » avec des bars, de grands magasins, des réverbères… Les surfaces peuvent se remplir, la ville devenir un échiquier coloré, les traits s’épaissir. Plus de ciel blanc et vide et pourtant les estampes gardent un sens du graphisme qui m’évoque le Japon, comme si l’artiste essayait de voir jusqu’où l’art traditionnel pouvait se faire un peu étranger. Une fois de plus, on voit combien la notiion d’identité doit faire une place à l’échange qui renouvelle les formes.

Azechi Umetarō, Pluie,
Pluie,

La prostitution est peinte plus crûment avec des geishas nues, tristes et solitaires..

L'Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964) DSC05608

L’Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964)

Les artistes se font aussi les témoins des changements qui touchent les Japonaises de la bonne société. Elles font du sport, jouent au billard et fument. Onchi Kōshirō a personnifié les saisons par des portraits de femmes. Celle qui incarne l’hiver ne porte pas de kimono. Enveloppée de fourrure avec son chaton couleur d’encre lové sur son épaule, c’est une Européenne aux yeux bleus (d’ailleurs le titre est écrit en français). Mais l’artiste a fait d’autres épreuves où l’élégante a les yeux noirs de son pays et où le nom de la saison apparaît sous son équivalent japonais.

Onchi Kōshirō

Onchi Kōshirō. L’hiver, issu de la série Belles femmes des quatre saisons (1927)

Les cadrages déséquilibrés du même Onchi Koshiro  et son goût pour la ligne stylisée rejoignent le travail des avant-gardes européennes. Une des plus belles estampe est  Le Plongeon… un trait dans l’espace, l’angle du plongeoir, la clarté de l’air. J’aurais voulu montrer une image, mais les terribles reflets du sous-verre ont brouillé ma photo et je ne sais pas si je suis autorisée à copier les images que l’on trouve sur le site de la fondation.

Les mêmes cadrages audacieux m’ont fait aimer La Chevelure d’Ito Shinsui.

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

Avant de partir, un coup d’œil par la fenêtre. Un jardin, des bancs…  Comme cet endroit doit être calme quand l’été précipite tout le monde aux terrasses des cafés !

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