Avenue Rapp : immeubles Lavirotte, cathédrale orthodoxe du quai Branly

A tous ceux qui sont toujours en train de prendre l’avion pour parcourir le monde et voir le plus de choses possibles, il faut rappeler les plaisirs qu’offrent les rues de Paris, pourvu qu’on prenne le temps de les regarder. Il est vrai que le square et l’avenue Rapp sont des lieux particulièrement étonnants qui procurent au promeneur autant de bonheurs visuels que de questions sans solutions.

Tout commence au petit square Rapp où on aperçoit d’abord le beau trompe l’œil en treillage sur le mur qui clôt l’impasse. Sur la gauche, une construction exubérante en pierres et en briques de l’architecte Lavirotte et du céramiste Bigot, maître des grés flammés. Elle possède une tourelle d’angle couverte de tuiles vernissées et des décors loufoques à force d’éclectisme.

Sur la droite, l’édifice imposant de la société théosophique de France dont le porche qui monte presque au dernier étage accentue le caractère monumental.

Tourelle du square Rapp

Ce nom éveille le vague souvenir d’un mouvement ésotérique né au tournant des années 1900.

Façade du centre théosophique

Façade du centre théosophique

Mais alors que vient faire la feuille de l’ambassade du Costa Rica qui loge dans le même immeuble ? Est-ce que ce pays a des liens privilégiés avec la société ?  Ou bien a-t-il choisi cet immeuble parce que le loyer était modéré ? J’aurais aimé monter l’escalier, rencontrer le consul. Mais le consulat est fermé et d’ailleurs personne ne m’aurait laissé parler avec le consul.

 

 

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Il en va de même de la société de théosophie : la place est déserte. La porte est close. Wikipédia, la grande ressource sur le téléphone portable, explique que la Société théosophique « est une association internationale prônant la renaissance du principe théosophique ancien selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle ». La société a été fondée en 1875 par Héléna Petrovna Blavatsky, ainsi que par le Colonel Henry Steel Olcott et William Quand Judge. Ses quartiers généraux, dit l’article, « furent établis en Inde à Adyar ». Voici pourquoi les éditions et le site de la société poartent à ce nom Adyar.

Helena Blavatsky a l’air d’une riche héritière au fort caractère. Mariée à 17 ans, elle s’enfuit aussitôt pour parcourir le monde pendant 23 ans, devançant Alexandra Neil de 50 ans au Tibet, avant de fonder son mouvement. Celui-ci s’est largement diffusé et l’auteur de l’article cite une liste de membres illustres de cette société qui vont de Piet Mondrian à Yeats, Edison ou l’éditeur Camille Flammarion. Il y a quelque chose d’étrange dans la fureur que la société de théosophie déclenche chez certains internautes ; à l’abri d’internet, ils se livrent à des propos haineux.

Cependant le programme affiché sur la porte paraît inoffensif : quelques conférences de personnes qui se proposent de vous aider à trouver votre voie : allégories bibliques selon la Doctrine Secrète par Brigitte Taquin, les Pouvoirs latents dans l’Etre humain par Tram-Thi-Kim-Dieu. Le cours d’un maître de sagesse au nom indien, projeté en vidéo.

Le théâtre Adyar abrite aussi des concerts (est-ce pour pouvoir payer les frais ou parce que la musique joue un rôle dans l’éveil spirituel de l’humanité ?).

J’aimerais une fois rencontrer les gens qui suivent ces conférences. J’imagine des personnes âgées, au regard doux qui s’ennuient dans leurs appartements trop grands. C’étaient peut-être les mêmes qui venaient écouter Yves Nat en 1953 quand il joua l’intégrale des sonates de Beethoven dans le théâtre Adyar. Des internautes qui écrivent sur Facebook disent du bien de la salle, tout en déplorant le mauvais état des fauteuils. Sur les photos, on voit des fauteuils rouges, mais le velours doit être rapé à présent.

29 avenue Rapp

Au 29 avenue Rapp se tient l’immeuble le plus célèbre du tandem Lavirotte et Bigot, construit en 1901.

La structure est intéressante à cause du refus de la symétrie qui défie l’immobilité de la pierre, des variations opérées sur des formes connues (comme la lucarne agrandie du deuxième étage).

29 avenue Rapp . Derniers étages

Cependant, on vient surtout pour voir les couleurs et les ornements foisonnants qui ont valu à l’immeuble un prix au concours de la ville de Paris de 1901 (On vient un peu aussi à cause des descriptions scabreuses des guides qui expliquent que le décor central du porche représente un phallus inversé).

Je suis un peu perplexe : phallus-vitrage prolongé par un gland, ou bien motif floral innocent constitué par une tige et deux renflements symétriques à l’extrémité supérieure, tronc rigide comme l’est le tronc d’un arbre ou la tige de certaines fleurs, portant des outres gonflées qui contiennent des  graines ou des pépins, comme les figues dans leur petit sac de peau  ? (Tiens, mais la figue est justement un mot obscène pour désigner les testicules) ? Faut-il considérer que tout ce qui est droit est un phallus (ici plutôt triste puisqu’il est orienté vers le bas)  ? Que tout arbre est phallique et toute prairie féminine ?

29 avenue Rapp. Le porche

Et la fenêtre, qu’en penser ? A-t-elle une forme de vase banale (ici soulignée par les géraniums) ou représente-t-elle un coït ?

29 avenue Rapp. La fenêtre au scarabée.JPG

Si on s’approche, on s’amuse du bestiaire fantaisiste rassemblé sur la façade : deux têtes de bœufs, un oiseau couronné aux ailes dépliées, un lézard dont la queue forme de jolies arabesques, une tortue bicéphale, une scène de chasse (oiseau posé aux ailes repliées au risque du chat qui le guette) de gros scarabées sous les fenêtres (à moins qu’il ne s’agisse des phallus évoqués plus haut)…

 

 

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Les sculptures représentent aussi des êtres humains : Adam et Eve de part et d’autre de la porte, une femme au col de renard dont j’ai lu qu’il s’agissait de l’épouse de Jules Larivotte. Que penser de la juxtaposition d’une dame un peu mélancolique et d’une Eve souriante. On peut y voir deux représentations de l’amour, celui qui  fonde la famille bourgeoise, celui, bien plus sexuel de la petite Eve, si provocante.

29 avenue Rapp. La dame et Eve

Le Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe

Quelques pas encore le long de l’avenue Rapp. Il est cinq heures, l’air a déjà la fraîcheur du soir. Nous passons devant le centre orthodoxe russe, inauguré le 20 octobre, mais encore inaccessible puisque les fresques et les mosaïques de l’intérieur ne sont pas achevées. On voit cependant les hauts murs qui entourent la cathédrale et les bulbes dorés qui accrochent la lumière. Il paraît que le maire de Paris, Delanoë, avait exigé que les coupoles de la cathédrale orthodoxe soient d’un or pâle qui ne puisse pas concurrencer Saint-Louis des Invalides.

Le choix d’un or « modeste » n’a pas empêché les reproches. Poutine aurait installé un outil de propagande en plein cœur de Paris. Voulait-il ainsi renforcer l’église de Moscou, la cathédrale de la rue Daru étant passée au patriarcat de Constantinople, et mieux contrôler la diaspora russe ? Affirmer la puissance de la fédération de Russie en inscrivant ce bâtiment imposant à deux pas de la tour Eiffel ? Ou même espionner le conseiller diplomatique de l’Élysée, son chef d’état-major et le service du courrier présidentiel, hébergés dans un immeuble du quai Branly, en dissimulant un système d’écoute dans les coupoles ? A cette dernière dénonciation, l’ambassadeur de Russie a joliment répondu que les progrès des systèmes d’espionnage rendraient obsolètes de telles installations. Quoi qu’il en soit, le travail de Jean-Michel Wilmotte est à la fois sobre et élégant et une fois passées les polémiques on s’apercevra que le centre s’inscrit fort bien dans le paysage, tout près du pont Alexandre III dont, actuellement, on retient seulement que c’est le pont le plus majestueux de Paris.

centre-culturel-russe-avenue-rapp

Centre Spirituel et Culturel Ortodoxe Russe. Avenue Rapp

2 avenue Rapp. Centre Spirituel russe

Les coupoles du Centre Russe

Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe. 1-5 quai Branly

Reste qu’il est inquiétant de voir confondues dans un « Centre culturel et spirituel orthodoxe » une église, une école franco-russe, une institution de recherche… La Russie actuelle n’a décidément rien à voir avec la laïcité  de séparation « à la française » et ce centre montre que, quelles que soient les déclarations sur le statut pluri-confessionnel de la Russie, la religion orthodoxe est la religion d’Etat ! (Accessoirement, on s’est peu s’indigné de voir « l’étranger » financer un lieu de culte en France. J’imagine ce qu’on aurait entendu si l’Arabie saoudite avait installé une énorme mosquée sur ce même emplacement ! )

Cent ans après la révolution de 1917, la collusion entre l’église et l’Etat russe montre à quel point sont fragiles les « évolutions » que je croyais irréversibles. La menace du retour de l’intolérance et du pouvoir patriarcal est mondiale, tantôt sous cette forme russe de l’alliance du trône et de l’autel, tantôt sous la forme américaine qui envoie le conservateur Trump à la présidence, tantôt sous la forme encore plus menaçante d’Erdogan qui emprisonne toute opposition à son pouvoir islamique.

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