Le défilé du Nouvel an asiatique

Il fait très froid. Un brouillard humide a envahi les rues. Si ça continue comme ça Paris va s’immobiliser dans le gel. Mais nous sommes le 22 janvier, jour du défilé du nouvel an asiatique dans le Marais. Vers 15h30, des Parisiens et des touristes venus des quatre coins de la capitale se pressent à la sortie du métro Arts et Métiers pour voir passer le défilé. Les couleurs envahissent les rues : rouge des lampions et des banderoles pour ramener la joie, jaune d’or des costumes, pour rappeler le soleil.

Ce sont de belles images, mais je connais très mal les récits qui les sous-tendent.

Le dragon, par exemple. Je sais seulement que c’est un dieu qui veille sur les pluies bienfaisantes ; il symbolise la richesse apportée par les pluies, la sagesse et le pouvoir. Son image brodée sur les costumes de cérémonie représente l’autorité impériale. La fonction du dragon ne ressemble en rien à celle du dieu des monothéismes,  créateur de l’ensemble du monde, soucieux d’imposer ses commandements. J’imagine que dans un pays agraire, le dragon incarne la fin du monde confiné de l’hiver, la puissante énergie reproductrice du printemps… Nous attendons son passage. Plus le dragon est long, plus il porte chance. Bon ! Celui du Marais est modeste, ses « porteurs » assez placides et ce dragon de rue apparaît comme un dieu de théâtre, mais il transmet la joie

Religion ? Parade de carnaval, je ne sais pas trop ?

Marche du dragon. Paris 2023

Le défilé est organisé par corporations. Les participants sont rangés sous des bannières de commerçants. J’imagine  que ces associations paient les tenues de parades et peut-être même les jeunes gens qui scandent la marche en tapant tout l’après-midi sur leurs tambours et leurs cymbales…

Banderoe, tambour et cymbales

Ne sont-ils pas payés ces « échassiers » qui rencontrent un franc succès et tous ceux qui grelottent dans leurs costumes pailletés et font bonne figure ?

Les échasses

Chaque confrérie rivalise d’imagination. Voici une réinterprétation motorisée de la chaise à porteur pour promener une élégante avec sa coiffure surmontée de deux oreilles gigantesques, et voici un enfant dans un pyjama de cérémonie, recouvert d’un grand col brodé et d’un gilet rouge.

Elégante avec sa coiffure à pompons
Petit prince sur son trône

Des bambins bleus balancent leurs lanternes rouges en agitant des têtes de lapins d’eau (car nous entrons dans l’année du lapin d’eau, qui selon les astrologues devrait être une année de « yin », incitant à la réflexion et à l’introspection)

Enfants aux lanternes

Des papillons de satin agitent doucement leurs ailes jaunes et roses :

Le papillon jaune

En tout cas, les Chinois de Paris se chargent de remplacer les anciennes fêtes populaires des Parisiens et le font avec une gentillesse et une fantaisie qui font du bien. Oublions le monde transitoire et angoissant qui est le nôtre, Bonne année, bonne année du Lièvre d’eau !

新年好 Xin Nian Hao, 

La Sorbonne Nouvelle s’installe avenue de Saint-Mandé

Dans le haut de l’avenue de Saint-Mandé, on croisait des ombres frileuses qui se hâtaient de rentrer après leurs courses de la rue du Rendez-Vous. Les trottoirs étaient vides sauf à la sortie des classes. En dehors de ces moments d’animation, on rencontrait bien quelques chiens accompagnés de leurs maîtres, ou quelques propriétaires prévoyants qui avaient pris rendez-vous avec le notaire. Mais on se sentait très loin dans cette avenue, silencieuse, alors qu’elle est proche de la place de la Nation, du mouvement des voitures, du bruit des clients des cafés, des grands cris les soirs de match à l’Irish Pub Nation, des grognements des sans-abris seuls sur leurs bancs et des appels des cargaisons d’Italiens que les cars débarquaient devant le supermarché.

Ce que l’avenue de Saint-Mandé avait de plus remarquable à part ses beaux platanes selon moi, c’était la vitrine des Cordistes Savoyards, spécialisés dans les travaux en hauteur, et que j’imaginais tout juste descendus des sommets alpins pour réparer les gratte-ciel parisiens.

L’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris3) vient de déménager cet automne au coin de l’avenue Saint-Mandé et de la rue de Picpus. Elle a quitté un bâtiment amianté pour de nouveaux locaux tout en courbes, conçus par l’architecte Christian de Portzamparc. Le campus est plutôt agréable : le regard glisse entre les bâtiments, confronte des plans, le premier ondule légèrement pour mieux contraster avec l’arrière-plan raide que l’on voit par une brèche.

Sorbonne Nouvelle. Avenue Saint-Mandé. L’Accueil

Ça et là quelques touches de couleur et une passerelle transparente, formule obligatoire pour lier des bâtiments entre eux

Sorbonne Nouvelle-Arrondi du premier plan et arrière-plan rectiligne

L’hiver est enfin arrivé et il fait un froid coupant à cause du vent, aussi les étudiants ne traînent pas devant l’entrée. L’été, on les retrouvera assis sous les platanes de l’avenue de Saint-Mandé à moins qu’ils ne préfèrent les bains de soleil sur les pelouses de la place de la Nation. Cafés et fast-foods commencent à ouvrir rue de Picpus. La rue sera bien plus gaie…. Peut-être qu’à terme,  les pharmacies et les audio-prothésistes seront un peu moins nombreux et que des restaurants à trois sous s’installeront.

La bibliothèque du campus accessible à tout le quartier est confortable : luxe inattendu des niches isolées entre les bibliothèques où on peut lire tranquillement devant une fenêtre.

Tout irait bien s’il n’était pas apparu le jour de la rentrée que l’université était trop petite et qu’il allait falloir faire des cours dans la salle de théâtre ; qu’on allait devoir louer des salles dans le quartier, et que les cours « en distanciel » qui avaient démoralisé les étudiants pendant deux ans de covid allaient recommencer. La logique aurait voulu qu’on affecte à l’université la tour cylindrique qui abritait l’Office national des forêts récemment désaffectée, juste à côté. Le surcoût aurait été absorbé car la location coûte cher au long des années, mais l’Etat brade ses biens à des promoteurs.

Les autorités de Paris 3 avaient signé sans méfiance le déménagement de Censier à Nation parce qu’il fallait absolument désamianter les locaux. La santé du personnel était menacée et les vieux docteurs de la médecine du travail cherchaient les cancers de la plèvre et du larynx une fois par an. Il n’était pas question de revenir dans les anciens locaux. La vente financerait les travaux !

Mais à peine le déménagement terminé, on apprend que les locaux une fois désamiantés seront attribués à sa vieille rivale Sorbonne Université, ainsi qu’à la faculté Assas. Que s’est-il passé ? J’imagine le désappointement de l’équipe qui dirige l’université. Est-ce que la Sorbonne Nouvelle- Paris 3 ne pouvait pas gagner contre Paris 4 parce que l’université était réputée plus frondeuse que sa concurrente ? Est-ce que le gouvernement préférait donner les coups de pouce nécessaires pour dégager quelques universités de réputation internationale. La Sorbonne nouvelle était trop petite. Ses chercheurs enseignaient bon an, mal an, mais ils n’étaient pas assez mobilisés sur des alliances internationales, capables de séduire les représentants du gouvernement. J’imagine que les universitaires de Paris3 Nation vont continuer à travailler tranquillement et que les plus ambitieux changeront d’université.

Et les gens du quartier comment voient-ils l’arrivée des étudiants ? « Je m’inquiète un peu m’a dit une cliente de la libraire des Champs magnétiques de la rue du Rendez-Vous. J’aimais bien ma tranquillité ». « Le quartier sera enfin vivant » a répondu une autre.

A la recherche des maisons rouges

Cette année, la brume froide a attendu pour se poser sur Paris, puis la ville a fini par retrouver le ciel gris de l’automne, comme si on avait besoin de ça alors que dure la guerre d’Ukraine, que s’envole l’inflation, que redémarre le Covid… et on pense inévitablement  à Aragon qui se désespérait après Baudelaire de ces gris terribles de l’automne :

« Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois… » Aurélien (ch 10)

Paris a des couleurs

Est ce par refus des longs mois sans soleil que quelques architectes ont bâti des bâtiments colorés ou par détestation de la sobriété bourgeoise ? Quand on parcourt seulement les avenues d’Haussman, on croit que la ville est entièrement grise, mais tout Parisien sait qu’on y voit davantage de couleurs qu’on l’imaginait. Je suis surtout sensible aux rouges et d’ailleurs je suis persuadée qu’il n’y a pas de meilleur anti-gris. Plein de langues l’affirment. Le rouge est la couleur par excellence en russe : la place Rouge de Moscou  (Krasny = красный, « rouge ») n’est pas une place révolutionnaire, mais une belle place (krassivy « красивый ») car la langue russe rapproche la beauté et la couleur rouge dont la plénitude réjouit tout un chacun.

Ce n’est pas si loin de l’espagnol qui utilise la même racine pour rouge et coloré, colorado. Le savant Michel Pastoureau explique la prépondérance du rouge par le fait que ce sont les pigments de la terre ocre-rouge que l’homme a su maîtriser en premier avec le noir du charbon de bois. Le rouge se retrouve dès la préhistoire, dans l’art paléolithique.

Pour lutter contre l’hiver, j’ai décidé de chercher les immeubles rouges dans les rues de Paris-la-grise.

Les briques tendres du début du 17e siècle

Les places royales sont plutôt roses. Ainsi la place des Vosges voulue par Henri IV avec ses façades de briques encadrées de pierres blanches.

Un des bâtiments de la place des Vosges depuis la rue de Birague

Un peu moins connu, l’hôpital Saint-Louis (1610) conçu par Claude Chastillon, l’architecte de la place des Vosges, avec sa cour carrée, entourée par des bâtiments de brique et de calcaire.

Hôpital Saint-Louis. Le même décor de briques et de pierres, signature du premier tiers du 17e siècle

Les habitations à loyer modéré (HBM) : la brique, la brique !

La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle sont de grands moments où les architectes ont travaillé avec la brique. Je commence par Hector Guimard. Agé de 27 ans, encore inconnu, il construit le Castel Béranger au 14, rue La Fontaine, entre 1895 et 1898. Ce fut le début de l’Art Nouveau dont les caractéristiques premières sonl mélange de matériaux briques, pierre, meulière, grès flammés, fer forgé et les courbes florales.

Castel Béranger, Guimard. 14 rue Jean-de-La-Fontaine, 16e. La cour intérieure

L’immeuble est aussi la première réalisation à loyer modéré et il est remarquable que l’architecte s’y installe (combien d’architectes vivent aujourd’hui dans les HLM qu’ils dessinent ?).

C’est surtout dans les années 1920 à 1939 qu’on édifie des immeubles habitables par des couches populaires, (aujourd’hui vendus à prix d’or) qui faisaient une ceinture rose, beige, brune près des boulevards des Maréchaux. 40 000 logements furent construits et 120 000 personnes ont pu quitter leurs masures des fortifs et des banlieues proches. On trouve aussi ces HBM dans quelques espaces disponibles du centre-ville.

La brique s’est imposée parce que c’était un matériau économique, mais les architectes retrouvaient leur liberté dans les détails : ils ont donné un rythme à leurs façades en jouant des contrastes de couleurs:

Square Delormel (14e) : jaune, rouge, jaune
101 boulevard Jourdan (14e)

Ils ont dessiné des encorbellements dignes de palais :

… ajouté escaliers et loggias

115 boulevard Jourdan

La brique n’était pas réservée au petit peuple. Au hasard des promenades voici, en face du cimetière du 14e arrondissement, le 21-23 rue Froidevaux. Georges Grimbert a dessiné cet immeuble en 1929.

21-23 rue Froidevaux

Ce bâtiment possède de larges baies vitrées, sur trois étages, qui éclairaient des ateliers occupés par des artistes dans l’entre-deux-guerres. Autour des fenêtres la brique laisse place à des mosaïques.

L’Institut d’Art et d’archéologie, 3 rue Michelet : du béton et des briques à la mauresque

L’Institut d’Art et d’archéologie est un édifice étonnant construit entre 1925 et 1928 afin d’abriter l’immense bibliothèque d’histoire de l’art du couturier Jacques Doucet, ainsi que des salles de cours pour les étudiants en art et histoire de l’art de l’Université de Paris. Jacques Doucet, a su engager pour sa bibliothèque Breton puis Aragon avec qui la collaboration durera jusqu’à l’entrée d’Aragon au parti communiste.

Aujourd’hui, le jardin de l’Observatoire est tout nu et ne cache rien de la large façade de style « mauresque » de Paul Bigot. Je ne sais de cet architecte normand que ce qu’en dit Wikipédia, un érudit qui a réalisé un grand plan de Rome au 4e siècle et qui s’est spécialisé dans les monuments funéraires. Mais qui sait quels rêves habitent un architecte, le soulèvent au-delà du destin d’un concepteur de monuments aux morts et fait qu’on regarde encore son énorme palais de briques sombres ? Bien sûr, il y a les briques romaines qui ont bâti la Rome de l’Empire, mais d’où lui viennent les flammèches du haut du mur qui font penser, dit-on, à l’architecture musulmane sub-saharienne ?

Institut d’Art et d’Archéologie. Rue Michelet
Institut d’Art et d’archéologie. Entrée rue Michelet

Aujourd’hui, je cherche les immeubles dont le rouge est plus agressif.

Il y a belle lurette que l’immeuble déguisé en pagode par  M. Loo en 1926 ne fait plus scandale. Ses couleurs d’un rouge sombre chaleureux illuminent la rue au grand plaisir des passants.

La Pagode de Monsieur Loo rue de Courcelles

Je saute presque un siècle pour arriver à l’immeuble Garance du ministère de l’Intérieur au 18-20 rue des Pyrénées. Son côté rouge brillant est un peu estompé par les nuances des lattes, amarante, Bordeaux, framboise, et bien sûr le rouge garance qui lui donne son nom. Que penser cependant du matériau pauvre, et du dessin moitié jeu de cubes, moitié paquebot prêt à quitter le rivage, en l’occurrence le garage de la RATP qui précédait les bureaux du ministère et qui est dissimulé au sous-sol. On ne sait pas comment le bâtiment va vieillir.

20 rue des Pyrénées. Le Garance

Rue Antoine Bourdelle, les murs stridents d’une école de commerce vont du rouge  au jaune poussin.

Ecole de commerce de la rue Bourdelle 14e
Ecole de commerce (IStec) Paris 15e

Dans le 15e, près de la statue de la Liberté, on ne peut manquer l’hôtel Novotel Paris Tour Eiffel construit en 1976 (ex-Hôtel Nikko) et sa célèbre façade en damier :

Hôtel Novotel. Paris 1976

Voici l’inévitable immeuble du 31-33 rue de la Glacière. Rouge coquelicot, sans le moindre encadrement qui pourrait atténuer un peu ce rouge terrible.

31-33 rue de la Glacière

Je termine par un souvenir. Entre 2004 et 2018, un musée imaginé par Antoine de Galbert a présenté de grandes collections privées d’Art contemporain boulevard de la Bastille. Sa « Maison rouge » a définitivement fermé ses portes le 28 octobre 2018. Bien sûr, on n’aimait pas tout, mais c’était passionnant de découvrir les coups de cœur de vrais collectionneurs qui suivaient des artistes parce qu’ils aimaient leur travail et non pour faire de bonnes affaires.

La Maison Rouge, c’était mieux avant (photo Cristina Appel)

https://www.catherinedormoy.com/fr/home/projets/14-logements-sociaux-1238.html

Michel Pastoureau, 2016, Rouge. Histoire d’une couleur, Paris, Seuil.

Wikipédia, Paul Bigot,

https://passagedutemps.com/tag/pagode-du-48-rue-de-courcelles/

Le Joli Wax du marché Dejean

Le marché Dejean est ouvert tous les jours sauf le dimanche après-midi et le lundi. 

Quand on descend au métro Château Rouge en laissant derrière soi le boulevard Barbès pour se diriger vers la rue Poulet et le marché Dejean, les guides et blogs vous promettent un dépaysement absolu. Ce quartier, écrivent-ils, est quelque chose à part, une sorte de « mini-Afrique » (https://www.justacote.com/paris-75018/marche/marche-dejean-2497794.ht

En m’y rendant, j’imaginais donc un quartier spécial, isolé du reste de la ville. Rien ne distingue pourtant l’atmosphère de la rue Poulet où nous entrons, de l’atmosphère des rues voisines et les dames qui y promènent leurs bébés sont seulement plus nombreuses que celles qu’on croise dans mon quartier. Les coiffeurs afro et les boutiques de produits de beauté pour les peaux noires se retrouvent ailleurs dans l’Est de Paris, les magasins de téléphones sont partout.

Dans la rue Dejean (qui n’a que 70 mètres de long), les poissons, la viande, les fruits et légumes ne sont pas plus exotiques que dans les boutiques de la rue d’Avron, ou au marché d’Aligre. Manioc, gombos, piments, bananes plantain sont aussi chers d’ailleurs et, décidément les bouchers halal et leurs gros tas de viande ne m’attirent pas du tout.

Fruits et légumes au marché Déjean

Comme le marché n’a pas la magnificence exotique que j’imaginais, mon esprit désireux de découvrir un quartier à part m’oblige à m’intéresser à  des particularités moins évidentes. Grâce à Brigitte Rasolaina qui a mené des enquêtes à Dejean, je sais qu’est rassemblée dans ce petit espace une précieuse collection de langues à commencer par le lingala, qui sert de langue véhiculaire. Mais il faudrait savoir écouter, échanger, et les langues qui circulent me restent inaccessibles.

Pour entrer dans le quartier, il faudrait surtout comme dans chaque quartier de Paris, nouer des connaissances avec les commerçants, s’intéresser aux qualités des gens. Quand j’ai demandé comment préparer les plantes que je voyais dans une cagette, le vendeur d’herbes pourtant inoccupé, m’a expédiée à la va-vite: « C’est comme des épinards », et il a cessé de se préoccuper de moi. Les commerçants de mon marché discutent recettes quand ils ont le temps. A vrai dire ils discutent de tout et de rien, du temps qu’il fait, de leurs gros et petits ennuis, des manies des clients, des difficultés qu’ils rencontrent pour recruter des jeunes capables de rendre la monnaie, ou des jeunes qui veulent bien se lever à 4 heures du matin par tous les temps, …  Mais alors, on ne cherche plus à trouver des signes pittoresques. On va au marché, c’est tout.

Le quartier Dejean m’est resté ainsi inassimilable. J’ai vu la pauvreté au lieu de la féérie équatoriale que je croyais trouver.

Cependant rue Poulet, il y a la boutique de tissus wax que je cherche. Cela fait longtemps que j’aime les vêtements africains, leurs alliances de couleur vibrantes, roses de verroterie, mariés à des soleils orange et jaune, lignes crénelées noires et blanches cernées par des feuilles, cœurs d’hibiscus entremêlés…

A présent, c’est ma provinciale de fille qui se plaît à marier le wax (pour l’essentiel fabriqué en Hollande) et les tissus plus classiques, et qui m’envoie  chercher des coupons soldés.

La vitrine de Wax Joli Afrique suffit à illuminer la rue et le commerçant nous aide à dénicher des coupons sans donner l’impression que nos achats modestes lui font perdre son temps (Cela change des rugueux échanges avec les vendeuses du Marché Saint Pierre et de Reine, longtemps des hauts lieux du tissu bon marché, qui, en augmentant leurs prix, ont perdu leur attrait pour des couturières d’occasion).

Wax Joli Afrique, 30 rue Poulet

Brigitte Rasoloniaina, 2012, Le marché Dejean du XVIIIème arrondissement de Paris, Paris, L’Harmattan.

Le pont Caulaincourt et le cimetière de Montmartre. Les vivants et les morts

Le pont Caulaincourt me donne l’impression de reculer vers une époque lointaine car il me rappelle un peu le Pont de l’Europe de Caillebotte, sans doute à cause des croisillons en forme de X qui rythment la rambarde, parce que l’ombre projetée sur le trottoir dessine des motifs qui prolongent le décor géométrique, et parce que la grande diagonale du pont occupe presque toute l’image transformant les passantes en silhouettes chargées d’exprimer la mobilité urbaine.

Pont Caulaincourt. Paris 18e
Caillebotte. Pont de l’Europe 1876 (version du musée de Rennes)

Le pont Caulincourt domine (et coupe en deux) un cimetière installé dans d’anciennes carrières de gypse. La première fois que j’y suis passée, le soir tombait. Les dernières lueurs du couchant éclairaient un amoncellement désorganisé de tombes. Le paysage paraissait tourmenté, avec des pentes sombres qui me semblaient des gouffres et les rares lumières des immeubles qui formaient une muraille autour d’un vaste amphithéâtre.

En plein jour, l’effet de viaduc dominant un paysage déchiqueté s’est estompé, mais reste cette rencontre saisissante entre le pont des vivants et le cimetière des morts.

Partie haute du cimetière de Montmartre

D’en-bas, on voit des tombes qui viennent toucher le tablier du pont.

Cimetière de Montmartre. Les tombes sous le pont

La construction n’a pas été de tout repos. La mairie de Paris souhaitait désenclaver la butte et le seul passage possible était le cimetière. Il fallait cependant déplacer les sépultures touchées par les travaux ce que refusaient les familles concernées, en particulier celle de l’amiral Charles Baudin qui adressa une pétition au Sénat. Le Sénat s’assembla, délibéra, réfléchit et vota la suppression du chantier en 1861. Il fallut attendre 1888 pour que les travaux démarrent et aujourd’hui le pont couvre une partie du cimetière.

Cimetière de Montmartre. tombes recouvertes par le pont Caulaincourt

Ce lieu de malheur est aussi un lieu de promenade. Quelques personnes prennent des photos du plan pour pouvoir retrouver les sépultures célèbres : le cimetière a été ouvert en 1798 et bien des écrivains, des peintres, d’autres artistes du 19e et du 20e siècles y sont enterrés, Stendhal, Alexandre Dumas fils, Zola, Beckett… Nijinski, la sœur de la Malibran, la compositrice et mezzo Pauline Viardot, des comédiens et des chanteurs comme France Gall sous une verrière, Dalida dont la statue en sainte vêtue de blanc surprend un peu…

De petits sentiers serpentent entre les tombes.

Nous ne fréquentons guère les morts célèbres, mais puisque nous sommes là , nous jetons un coup d’œil sur la sépulture des Goncourt. On croit souvent que les deux frères ont été des compagnons pour la vie, mais Jules est mort de syphilis a 40 ans et Edmond lui a survécu plus de 25 ans.

Profils des frères Goncourt sur leur tombe. Photo J-M. Branca

Je ne sais pas qui a voulu que son tombeau soit veillé par deux gardiens égyptiens. Hélas, le temps ronge aussi les tombeaux et je n’ai pas su déchiffrer le nom inscrit au-dessus de la porte.

Tombe à l’égyptienne

Il y a aussi des monuments spectaculaires comme celui de Delamare- Bischel, un édifice Art nouveau de pierre rose étalant ses grâces depuis la flamme du sommet, jusqu’aux formes en drapé du pied. Les historiens du cimetière donnent le nom de l’architecte, Boiret, mais les Delamare-Bischel ne leur sont pas connus.

Si ce tombeau a été voulu pour conquérir l’immortalité, c’est raté. L’histoire semble avoir oublié cette famille.

Olympiades

La dalle du 13e arrondissement

Le quartier des Olympiades correspond à cette immense dalle où, à l’ombre des tours de béton de près de 40 étages, sont implantés des restaurants, des épiceries, de gigantesques entrepôts de produits importés d’Asie, une annexe de l’université Paris 1, un campus privé et même deux pagodes.

Olympiades. Les grandes tours
Les Olympiades. Au loin les toits en pagode du parvis

L’îlot est bordé par les rues de Tolbiac, Nationale, Regnault et l’avenue d’Ivry, célèbre pour ses restaurants asiatiques.  On accède à la dalle surélevée par des volées d’escaliers consciencieusement graffitées.

Un campus privé, Cluster Paris Innovation

Les Olympiades ont été pensées dans les années 70 par l’architecte Michel Holley, adepte de la ville en hauteur ; construits sur les friches industrielles laissée par la construction automobile, les immeubles portent les noms optimistes des villes qui accueillaient les jeux olympiques, Sapporo, Mexico, Athènes, Helsinki, Cortina, Tokyo… La population est restée assez mélangée et la cité n’a pas basculé dans la précarité grâce au panachage des régimes de propriété, appartements en accession libre ou aidée, appartements en location privée, logements « à loyer normal », logements sociaux (ILN ou HLM), ateliers d’artistes en duplex… On a logé là des boat people rapatriés en France après la chute de Saigon en 1975 dont 60% étaient en fait des Chinois de la diaspora. Aujourd’hui, des Asiatiques de classe sociale moyenne supérieure habitent les immeubles privés situés vers l’avenue d’Ivry. Des Français de classe sociale moyenne supérieure habitent dans les immeubles privés situés vers les rues de Tolbiac et Baudricourt. Une population à dominante française comprenant des résidents des DOM-TOM et des résidents originaires d’Afrique du Nord naturalisés, allant de la classe moyenne, moyenne inférieure au quart-monde dans les HLM Grenoble, Rome et, dans une moindre mesure, Squaw-Valley qui se sont dégradés.

Quand on se promène sur l’esplanade, on a l’impression que les jeunes se mélangent. Les adultes pratiquent plutôt une juxtaposition ethnique sans agressivité où chacun reste avec son groupe.

Les trafics (prostitution, drogue, mais aussi inoffensives ventes à la sauvette de menthe ou de coriandre) ont augmenté. Pour autant, d’après le témoignage d’une dame retraitée,  les bandes n’ont pas pris le contrôle de la cité, même si le visiteur peut hésiter à s’engager dans certains recoins et même si cette dame ne flâne pas sur l’esplanade.

Avant peut-être, elle y allait avec son mari, mais ils ont cessé de s’arrêter aux terrasses des cafés… « et puis, on ne peut pas toujours manger chinois, même si c’est bon marché. Il faudrait parler avec des parents qui ont de jeunes enfants. Pour eux, c’est bien de se promener loin des voitures. » Il y a un centre culturel de la ville de Paris (ADAC), mais finalement, elle n’en profite pas. C’est sûrement très bien, mais elle n’a pas le temps.

Elle fréquente le supermarché Big store, si commode, où l’on trouve même des pattes de poulet vendues dans des sachets d’un kilo qu’elle n’a jamais osé acheter… On croise dans les allées des clients avec de lourds sacs de riz, des épices, des durians… Les employés asiatiques blaguent en français. Même, chez les Chinois la langue se transmet mal… ou les gens appartiennent à différentes langues et doivent se parler en français.

1 kilo de pattes de poulets

Les temples des Olympiades

Au n° 37 de la rue du Disque, sous la dalle, à l’entrée d’un parking ou d’une halle de stockage, se trouve un temple tenu par l’Association des Résidents en France d’Origine Indochinoise (A.R.F.O.I). Les résidents asiatiques arrivés les premiers ont installé ce lieu de culte dans un parking. Sans doute étaient-ils heureux d’avoir échappé aux massacres qui accompagnent la fin des guerres, mais nostalgiques d’une Asie quittée sans billet de retour. Leur temple n’a pas que des fonctions religieuses. On peut y suivre des cours de chinois et de français, y pratiquer la musique traditionnelle, y  rencontrer des amis, se faire aider pour les papiers administratifs. C’est là qu’on répète les danses des défilés. Dans la lumière cafardeuse du sous-sol de béton, l’amicale a aménagé un lieu qui protège de la solitude.

Un temple dans la lumière cafardeuse du sous-sol des Olympiades

C’est l’ARFOI qui a commencé à célébrer le Nouvel An chinois et qui a pris l’habitude d’offrir aux Parisiens un grand défilé avec danseurs, tambours, lanternes rouges et dragons de papier. Dans l’entrée, l’association affiche ses bonnes relations avec le monde politique qui se joint volontiers à l’évènement.

Avec les autorités. L’album de photos
Anne, Manuel, Jean-Marie et les autres…

Les places sont toujours précaires pour les exilés et il est bien d’ajouter l’appui des puissants du jour à la protection des dieux.

Le temple situé au niveau du 44 avenue d’Ivry est plus opulent. Il a été fondé par la famille Teochew (ou Chaozhou), originaire de la province du Guangdong partie en Asie du Sud Est : des urnes décorées accueillent le visiteur dès l’extérieur.

Urnes de bronze à l’entrée du temple des Teochew

Dans la grande salle, les statues dorées de Bouddhas sont imposantes.

Temple des Teochew. Les trois bouddhas

Sur les deux côtés, les luohan, des personnages ayant atteint le stade du nirvana qui les libère des afflictions terrestres. Je n’ai aucune idée des raisons pour lesquelles, ils ont des caractéristiques physiques qui me paraissent comiques. Pourquoi ces yeux globuleux, ces oreilles allongées ? Pourquoi ces rides profondes chez ceux qu’on pourrait croire détachés du monde ? Ces petits ventres rebondis chez des ascètes ? 

Luohans

Pourquoi les sourcils démesurément tombants (représentés par de la filasse) de celui-ci ?

Le luohan aux sourcils démesurés

Le sacré des autres est décidément incompréhensible.

Je ne saurai pas, alors que le gardien m’aurait sans doute renseignée. Il doit nous trouver bien grossiers de visiter son temple comme nous avons visité le supermarché et de ne même pas déposer une offrande. C’est tant pis pour nous. Celui qui ne donne rien a une vie plus triste que celui qui donne.

Je n’ai toujours pas vu le film de Jacques Audiard, sorti en 2021 qui se déroule dans ce quartier. Ce sera pour la rentrée.

Deux références interessantes :

Enquête sur la qualité de vie aux Olympiades, mars 2003, https://www.apur.org/sites/default/files/documents/publication/documents-associes/151.pdf?token=XPXbhC_E

https://sites.google.com/site/arfoiparis37/

Trois ateliers d’artistes rue Cassini

La villa de Jean-Paul Laurens au n°5

Pas besoin de code, avait-il dit. Je ne comprenais pas. Est-ce que l’immeuble était si pauvre que les rôdeurs n’étaient pas tentés d’y pénétrer ? A l’arrivée, tout s’était éclairci : la porte d’entrée était ouverte et les derniers retardataires, dont nous faisions partie, se dépêchaient d’entrer. Dans le vestibule, l’hôte en personne était là pour les accueillir et les débarrasser de leurs manteaux. « Comment vas-tu, mon cher Charles. C’est gentil d’être venu. » J’ai vu que les invités étaient des familiers et je me suis présentée pour expliquer notre présence : « Nous sommes des amis de Guillaume » – « Il a bien fait de vous dire de venir. Vous êtes les bienvenus. Quel musicien exceptionnel ! ». A gauche, débutait un escalier étroit qui desservait deux étages. Au mur, des tableaux plus qu’estimables. Un petit plat de framboises rouges m’a rappelé Louise Moillon. Il y avait  des marines, des bateaux, mais nous étions en retard : il fallait monter. Au second, un grand salon prenait toute la largeur de l’immeuble. Des rangées de chaises pliantes étaient presque toutes occupées par des invités qui avaient une dizaine d’années de plus que nous. Quelques jeunes gens étaient installés sur l’escalier d’accès à une mezzanine.

Nous nous sommes assis au fond en face du grand piano à queue. Tous les murs étaient couverts de toiles de la fin du dix-neuvième siècle.

Le concert était somptueux. Nous connaissions la beauté du son de notre ami, le violoncelliste Guillaume Martigné, mais nous découvrions la puissance et la virtuosité de la jeune pianiste Etsuko Hirosé. Ils jouaient en particulier la sonate pour violon de Franck transcrite pour violoncelle, et la sonate que nous avons écoutée ce soir-là était à la fois familière et toute différente, moins brillante, plus intime, à cause des sons graves du violoncelle.

Nous voulions partir vite à la fin de l’audition, après avoir remercié les artistes, mais je m’attardais avec la sensation troublante d’un lieu connu dont pourtant je ne reconnaissais rien.

Le temps de s’approcher du mur du fond pour lire la signature, Laurens, sur les tableaux. Oui, j’avais jadis été invitée il y a cinquante ans chez des Laurens qui habitaient près des jardins de l’Observatoire, mais notre hôte portait un autre nom. Dans le souvenir confus qui me restait de cet après-midi, il n’y avait pas d’escalier, cependant la salle de concert devait être à un étage élevé puisque la pièce était inondée de soleil. Je revoyais un grand piano appuyé contre un mur. Tout le monde était jeune en ce temps-là et la musique qu’on jouait dans cette salle était moins professionnelle. En ce temps-là, j’aurais peut-être pu me lever et massacrer l’Appassionata de Beethoven sans choquer personne….

Je me suis décidée à demander si c’était bien là qu’avait habité la famille Laurens de mon souvenir. « Bien sûr ! » avait expliqué une dame qui s’était présentée comme une bridgeuse amie de la famille. L’arrière-grand-père, le peintre Jean-Paul Laurens, avait fait construire cette villa avec l’atelier où nous nous trouvions.

Il n’y avait pas de mystère. La maison appartenait toujours à des Laurens, une famille assez unie pour que les cousins succèdent aux cousins en changeant d’étages sans qu’une querelle ne les oblige à vendre. L’actuel propriétaire était le mari d’une des filles de la dynastie des peintres Laurens. La mezzanine avait été agrandie, la décoration changée, « Mais vous voyez, avait ajouté l’amie, il y a toujours des concerts. C’était surtout la femme d’Olivier qui aimait la musique. Elle est décédée. C’est elle qui sourit sur la photo. Son mari poursuit la tradition. »

J’étais donc bien venue au 5 rue Cassini, mais c’est comme si les hommes de cette après-midi lointaine s’étaient métamorphosés en personnages du Temps retrouvé, cheveux blancs, traits durcis, nez saillant. Si les femmes avaient l’air d’avoir moins changé grâce à leurs cheveux teints, elles aussi s’affaissaient sur leurs chaises incommodes, trop fatiguées pour soutenir leur buste… L’immobilité du concert était si pénible à certaines qu’elles battaient la mesure avec enthousiasme, afin de ne pas s’assoupir.

Des générations de peintres

En ce temps-là, j’étais trop jeune pour me préoccuper de ce qu’avaient pu peindre les Laurens de la rue Cassini.

Jean-Paul Laurens était un  peintre d’histoire célèbre de la IIIe République, qui avait entre autres décoré le Panthéon et l’Hôtel de Ville de Paris. Comme il venait de Toulouse, il avait tout naturellement utilisé la brique pour faire bâtir sa villa.

Jean-Paul Laurens, La mort de Sainte Geneviève. Panthéon. (fichier Wikipédia)

Paul-Albert Laurens, dit Albert, son fils aîné, était peintre lui aussi (de même que le frère cadet, Pierre). Une partie des tableaux exposés, plus intimistes que ceux de son père, étaient de lui. Il avait été le camarade de classe d’André Gide, qu’il avait rejoint lors du long séjour de Gide en Afrique du Nord entre 1893 et 1894. Il était l’auteur du portrait exposé à Orsay.

Portrait de Gide en 1924 par Paul-Albert Laurens exposé à Orsay

Son Gide au regard direct, aiguisé, surligné par d’épais sourcils, vous regardait intensément avec un soupçon d’ironie.

Le frère le plus jeune, Jean-Pierre Laurens (dit parfois Pierre) était un républicain dreyfusard, ami de Péguy qu’il a admirablement représenté, enveloppé dans sa pèlerine de pèlerin, visage d’intellectuel éclairé par les convictions.

Péguy par Jean-Pïerre Laurens (en depôt au Centre Charles Péguy de Tours) Wikipédia

Quand Péguy était parti pour la guerre, c’est chez Pierre et Albert qu’il était passé le dernier jour pour dire au revoir.

Les trois maisons conçues par Louis Süe et Paul Huillard

La promenade qui m’a ramenée devant cette demeure m’a permis de voir dans la pleine lumière du jour trois villas conçues par le même duo d’architectes et pourtant  entièrement différentes.

Notre numéro 5 en brique couleur rouge  foncé a l’air d’une demeure du 15e siècle sortie d’un guide florentin ou flamand. Les chambres du bas ne donnent pas sur la rue et la façade a donc une allure stricte malgré son élégance.

5 rue Cassini

Au n° 3bis, les architectes Louis Süe et Paul Huillard ont aussi conçu en 1906 l’hôtel-atelier de Lucien (1861/1945) et Jeanne Simon. Lucien est surtout connu comme un peintre du pays bigouden et pour ses scènes de la vie de famille. Je n’ai pas trouvé grand-chose concernant l’œuvre de Jeanne (Dauchez) Simon. Une petite vignette sur Wikipédia ne lui rend sans doute pas justice.

Jeanne (Dauchez) Simon. Deux fillettes (Wikipédia)

L’hôtel est surtout frappant par les grandes croisées verticales qui rythment la façade.

3 bis rue Cassini

Le n°7 est un pastiche du style Louis XV avec petit fronton et décors floraux. Il fut construit pour le peintre Czernichowski.

7 rue Cassini

Parée du souvenir de peintres trop oubliés, la rue Cassini est un voyage dans le temps, quand ce quartier, encore un peu campagne, était à la portée des bourses d’un milieu social d’artistes qui n’existe plus sous cette forme. Elle contient un tout petit fragment de ma jeunesse, d’autant plus troublant qu’il consiste en une scène unique : la lumière d’un après-midi d’été qui allumait des reflets sur le couvercle d’un piano à queue et les visages bienveillants de ceux qui ouvraient leur salon à des inconnus.

Les tours Duo de Jean Nouvel (quartier Gambetta)

Arrogantes, genre « je peux tout faire avec mon béton, y compris transgresser les lois de l’équilibre », excentriques, les tours Duo2, implantées dans le quartier Massena à la limite du 13e arrondissement de Paris et d’Ivry-sur-Seine, sont visibles dans tout le sud-est parisien.

De l’architecture de Paris, elles conservent la monumentalité puisqu’elles montent à 120 et 180 mètres de hauteur, mais elles prétendent périmer les notions classiques de beauté et de laideur : personne ne peut échapper à l’angle choisi par Jean Nouvel qui fait s’incliner une des tours au niveau des derniers étages.

Les tours Duo depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Les jours de bonne humeur, la grande tour fait penser à une géante qui incline la tête ; la toiture de la petite tour est posée comme un bibi coquet sur la dalle du dernier étage.

Les tours Jean Nouvel depuis l’avenue de France

Les jours d’exaspération, on trouve que cette recherche prétentieuse écrase la ligne des bords de Seine.

Bien sûr, les promoteurs ajoutent un versant « social » à leurs bâtiments. Un auditorium sera accessible de façon indépendante, par la rue ; il y aura deux jardins, et les boutiques seront des magasins de proximité.

On a adjoint aux bureaux un hôtel quatre étoiles de 120 chambres avec au sommet, un restaurant et un bar panoramique ouverts au public. Mais les clients vont-ils se précipiter dans un hôtel qui domine le périphérique. A quelques kilomètres de là les tours Mercuriales ne trouvent pas de repreneur et vieillissent et pourtant, elles sont tout près de la gare routière de Galliéni qui déversent un flot de visiteurs.

Les tours Mercuriales vues depuis l’échangeur de Bagnolet

Et puis pourquoi continuer avec les grandes tours alors que se développe le télétravail et que tout le monde se lamente sur les malheurs des banlieusards obligés à d’interminables déplacements. La ZAC Paris Rive Gauche doit-elle se poursuivre comme si les alertes climatiques ne venaient pas interroger sur l’extension illimitée de Paris ?

Les vœux

Un jour encore pour envoyer des vœux, mais cette année, il faut un peu se forcer. Les nouvelles du monde sont sinistres. On cherche beaucoup pour trouver des pays où le plaisir de vivre est possible, de la Chine qui muselle son opposition, à la Russie qui interdit « Memorial », de l’Angleterre qui laisse pourrir Assange dans une prison, à l’Afrique de l’Ouest qui multiplie les coups d’Etat militaires et à l’Europe qui ne croit plus à la force de sa civilisation et qui est obsédée par la menace d’une submersion de l’étranger.

Je vous envoie cependant des voeux modestes. J’espère que la pandémie finira par se lasser et permettra à nouveau de sourire à des visages entiers…

La colline de Passy. La rue de l’Alboni

Arrivée par le pont de Bir-Hakeim

A Paris, la ligne 6, aérienne de Pasteur à Passy, est la plus belle ligne de métro, avec des échappées spectaculaires sur les Invalides, sur la tour Eiffel, sur l’île aux Cygnes (au demeurant, une triste bande de terre malgré son nom gracieux). Elle franchit la Seine au niveau du pont de Bir-Hakeim que les promeneurs traversent souvent à pied pour admirer sa structure en fer.

ou pour se photographier devant la statue de bronze d’une guerrière à cheval brandissant un glaive. Jeanne d’Arc selon le sculpteur, finalement intitulée La France renaissante.

Pont de Bir-Hakeim. La France Renaissante. Holger Wederkinch 1930

Au loin cinq tours au décor foisonnant, tour-lanterne, tourelles, toits d’ardoise…

Les gens ne viennent pas pour les contempler. Dans les années 70, ils se photographiaient devant l’immeuble donnant sur le quai où fut tourné le Dernier Tango à Paris. Aujourd’hui, ils s’intéressent à la tour Eiffel.

L’Alboni

De l’autre côté du pont, commence la rue de l’Alboni, (Wikipédia apprend aux curieux qu’Alboni est le nom d’une cantatrice italienne du 19eme siècle et pas d’un pays apparenté à l’Albanie).  

Le métro escalade la colline, coupant en deux un petit parc, reste du domaine de l’industriel protestant Delessert, enrichi sous l’Empire grâce à sa fabrique de sucre de betteraves. Ses descendants ont loti une partie de la propriété au moment de l’Exposition universelle. De Delessert, fait baron par Napoléon, fondateur des caisses d’épargne et botaniste estimable, reste seulement le nom d’un boulevard sur la colline.

Le lotissement a été confié à l’architecte Louis Dauvergne qui a signé 8 des 9 immeubles du lotissement. Le numéro 10 est le plus extravagant par sa hauteur et par le luxe de son décor, une colonnade que surmonte une rotonde, elle-même coiffée d’un dôme et terminée par une lanterne. J’aime beaucoup cette lanterne « inutile », témoignage d’un moment où les architectes pouvaient perdre de la place (donc de l’argent) pour satisfaire les goûts de commanditaires qui embourgeoisaient les dômes et les coupoles jadis réservés aux églises.

Lanterne du n° 10 de la rue de l’Alboni

Au bas de la rue, à  gauche, un escalier très raide, caché entre les piles du métro et les arbres du square, rejoint la station Passy, située à mi pente.

Escalier menant à la station Passy (direction Nation)

A droite du métro, un escalator facilite la montée. Quelqu’un a fait apposer une plaque en l’honneur de Jean Nohain sur la grille de cette partie droite du jardin, mais qui connaît encore l’animateur Jean Nohain ? La survie qu’offre la plaque n’est qu’une demi-survie, à l’usage de flâneurs déjà âgés.

Du sommet de la colline, on domine la station Passy et les rails, qui se perdent au loin de l’autre côté de la Seine.

Vue en contre-plongée de la station Passy

Tout autour du jardin, on retrouve les hauts immeubles parisiens, mais il suffit de quelques arbres pour faire une forêt de ville, et d’un escalier pour se dérober aux bruits. Et il est alors facile de se persuader que l’Alboni vit à l’écart de la métropole.

Square de l’Alboni. Quelques immeubles

Voici la place de Costa Ricca, la rue de Passy et ses boutiques du temps d’avant où les fières bourgeoises du quartier vont toujours faire leurs courses,

A Passy, j’aime surtout le moment où les tours de l’Alboni se détachent sur le ciel en train de s’assombrir. Déjà le soir est là. A cette heure tardive, dans la rue mal éclairée, sans cafés ni commerce, quelques silhouettes hâtent le pas comme si elles avaient peur des ténèbres. Le vieil escalier descend vers la nuit. Le vent agite les arbres, se rapproche, fait tournoyer les feuilles mortes qui s’abattent sur les marches. Elles sentent l’humus et une odeur amère d’automne. A mi-pente, la station Passy attend les voyageurs comme une petite gare de montagne où les passagers transis se regroupent avant de redescendre vers la plaine.

La rue la plus étroite de Paris, le parc le plus vaste de Paris

La ville de pierre de taille aux larges rues rectilignes est en bas. Vers Belleville, les maisons sont moins durables, moins admirables. Certaines sont encore en plâtre. Des immeubles neufs ont poussé entre des îlots où subsistent des bicoques minuscules. Il y a partout des petits bistrots. Même ceux qui ragent contre la gentrification de la ville profitent de l’équilibre instable entre deux populations. Des retraités fauchés et des bobos bien installés dans la vie qui ont payé 800 000 euros leurs trois pièces dans une résidence banale ou qui transforment d’anciens taudis en ateliers d’artistes. Tous ces gens se mélangent dans les rues du quartier et lui donnent son apparence charmante d’un Paris qui est encore « mélangé ».

Rue du Plateau des haïkus. Pas besoin d’éditeurs, on les accroche sur des grilles, mais qui les lit ?

Haïkus, rue du Plateau

Les rues portent des noms champêtres rue des Alouettes, avenue de la Grotte, rue des Rigoles… J’aime les  séduisants passages à deux pas des artères encombrées. Celui du Plateau, au pavage intact, est le plus étroit de Paris (Plus, je crois, que la célèbre rue du Chat-qui-Pêche, mais je sais bien que chaque partie de Paris a sa rue secrète et resserrée, qu’on l’appelle rue du Prévôt, sentier des Merisiers, passage des Chantres … ). Le cycliste qui arrive vers nous porte une belle casquette Gavroche à carreaux. D’ailleurs, il nous donne son adresse pour qu’on lui envoie la photo, même si nous disons que le téléphone portable ne lui rendra pas justice.

Passage du Plateau

On longe les locaux de la Gaumont, cité Elgé, (LG comme Louis Gaumont), Pour ma génération, rodent encore les souvenirs des années glorieuses de la télévision. C’est bien là et c’est très loin. On peut seulement jouer comme Perec aux Je me souviens  Je me souviens de Jean-Christophe Averty et de Cinq colonnes à la une. Je me souviens du Dom Juan de Marcel Bluwal avec un Piccoli irrésistible et inquiétant qui arpentait les Salines d’Arc-et-Senan (davantage que les décors des plateaux de la Gaumont). Les habitants du quartier qui ne se résignaient pas à la disparition pure et simple des locaux ont négocié l’installation d’une Frac (Fonds Régional d’Art Contemporain) dont j’ignorais tout. Je suis souvent très déçue par les choix des Fracs qui me semblent conformistes et ennuyeux, mais j’y passerai cette année pour retarder le moment où le besoin de logements l’emportera sur la nostalgie.

Et voici le plus beau parc de Paris, géniale invention de l’architecte Alphand qui a disposé des grottes, un temple romanesque sur une colline, et fait planter des arbres qui sont devenus somptueux.

Le Belvédère et le temps de la Sibylle

Les coureurs plébiscitent les Buttes Chaumont parce que le domaine est escarpé, que les itinéraires possibles sont variés et qu’on peut courir sous des voûtes de feuillage qui donnent l’impression d’être loin. La course de la Saint-Valentin a lieu dans ce parc des Buttes-Chaumont. Conformément à l’esprit libertaire des habitants, elle associe l’évènement sportif et la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle.

Les sportifs ne font pas toujours montre d’une telle tolérance. Je suis tombée sur un billet (heureusement ils sont rares) d’un coureur protestant contre les foules qui envahissent les allées le samedi pour les photos de mariage (http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm

Les habitués des Buttes Chaumont ont sans doute remarqué la présence de mariés accompagnés de leur « clique » tous les samedis matins aux buttes.

Photos souvenir sur les bords du lac. Le décor est idéal pour ce genre de cliché mais faut pas pousser… le parc n’est pas réservé ni réservable.

Impossible de courir le samedi au bord du lac sans voir l’allée (pourtant bien large ) encombrée par les familles et amis qui se croient seuls au monde.

De fait, samedi, jour des mariages, les Buttes Chaumont se remplissent d’une foule colorée et heureuse.

Il y a d’ailleurs aussi des mauvais coucheurs chez les piétons ordinaires qui avancent à petits pas en barrant le chemin et s’offusquent de devoir partager l’espace.


Chaniac, Régine & Jean-Pierre Jézéquel, 2007, « Les Buttes Chaumont : l’âge d’or de la production ? « , Quaderni, p. 65-79.

http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm