Trois ateliers d’artistes rue Cassini

La villa de Jean-Paul Laurens au n°5

Pas besoin de code, avait-il dit. Je ne comprenais pas. Est-ce que l’immeuble était si pauvre que les rôdeurs n’étaient pas tentés d’y pénétrer ? A l’arrivée, tout s’était éclairci : la porte d’entrée était ouverte et les derniers retardataires, dont nous faisions partie, se dépêchaient d’entrer. Dans le vestibule, l’hôte en personne était là pour les accueillir et les débarrasser de leurs manteaux. « Comment vas-tu, mon cher Charles. C’est gentil d’être venu. » J’ai vu que les invités étaient des familiers et je me suis présentée pour expliquer notre présence : « Nous sommes des amis de Guillaume » – « Il a bien fait de vous dire de venir. Vous êtes les bienvenus. Quel musicien exceptionnel ! ». A gauche, débutait un escalier étroit qui desservait deux étages. Au mur, des tableaux plus qu’estimables. Un petit plat de framboises rouges m’a rappelé Louise Moillon. Il y avait  des marines, des bateaux, mais nous étions en retard : il fallait monter. Au second, un grand salon prenait toute la largeur de l’immeuble. Des rangées de chaises pliantes étaient presque toutes occupées par des invités qui avaient une dizaine d’années de plus que nous. Quelques jeunes gens étaient installés sur l’escalier d’accès à une mezzanine.

Nous nous sommes assis au fond en face du grand piano à queue. Tous les murs étaient couverts de toiles de la fin du dix-neuvième siècle.

Le concert était somptueux. Nous connaissions la beauté du son de notre ami, le violoncelliste Guillaume Martigné, mais nous découvrions la puissance et la virtuosité de la jeune pianiste Etsuko Hirosé. Ils jouaient en particulier la sonate pour violon de Franck transcrite pour violoncelle, et la sonate que nous avons écoutée ce soir-là était à la fois familière et toute différente, moins brillante, plus intime, à cause des sons graves du violoncelle.

Nous voulions partir vite à la fin de l’audition, après avoir remercié les artistes, mais je m’attardais avec la sensation troublante d’un lieu connu dont pourtant je ne reconnaissais rien.

Le temps de s’approcher du mur du fond pour lire la signature, Laurens, sur les tableaux. Oui, j’avais jadis été invitée il y a cinquante ans chez des Laurens qui habitaient près des jardins de l’Observatoire, mais notre hôte portait un autre nom. Dans le souvenir confus qui me restait de cet après-midi, il n’y avait pas d’escalier, cependant la salle de concert devait être à un étage élevé puisque la pièce était inondée de soleil. Je revoyais un grand piano appuyé contre un mur. Tout le monde était jeune en ce temps-là et la musique qu’on jouait dans cette salle était moins professionnelle. En ce temps-là, j’aurais peut-être pu me lever et massacrer l’Appassionata de Beethoven sans choquer personne….

Je me suis décidée à demander si c’était bien là qu’avait habité la famille Laurens de mon souvenir. « Bien sûr ! » avait expliqué une dame qui s’était présentée comme une bridgeuse amie de la famille. L’arrière-grand-père, le peintre Jean-Paul Laurens, avait fait construire cette villa avec l’atelier où nous nous trouvions.

Il n’y avait pas de mystère. La maison appartenait toujours à des Laurens, une famille assez unie pour que les cousins succèdent aux cousins en changeant d’étages sans qu’une querelle ne les oblige à vendre. L’actuel propriétaire était le mari d’une des filles de la dynastie des peintres Laurens. La mezzanine avait été agrandie, la décoration changée, « Mais vous voyez, avait ajouté l’amie, il y a toujours des concerts. C’était surtout la femme d’Olivier qui aimait la musique. Elle est décédée. C’est elle qui sourit sur la photo. Son mari poursuit la tradition. »

J’étais donc bien venue au 5 rue Cassini, mais c’est comme si les hommes de cette après-midi lointaine s’étaient métamorphosés en personnages du Temps retrouvé, cheveux blancs, traits durcis, nez saillant. Si les femmes avaient l’air d’avoir moins changé grâce à leurs cheveux teints, elles aussi s’affaissaient sur leurs chaises incommodes, trop fatiguées pour soutenir leur buste… L’immobilité du concert était si pénible à certaines qu’elles battaient la mesure avec enthousiasme, afin de ne pas s’assoupir.

Des générations de peintres

En ce temps-là, j’étais trop jeune pour me préoccuper de ce qu’avaient pu peindre les Laurens de la rue Cassini.

Jean-Paul Laurens était un  peintre d’histoire célèbre de la IIIe République, qui avait entre autres décoré le Panthéon et l’Hôtel de Ville de Paris. Comme il venait de Toulouse, il avait tout naturellement utilisé la brique pour faire bâtir sa villa.

Jean-Paul Laurens, La mort de Sainte Geneviève. Panthéon. (fichier Wikipédia)

Paul-Albert Laurens, dit Albert, son fils aîné, était peintre lui aussi (de même que le frère cadet, Pierre). Une partie des tableaux exposés, plus intimistes que ceux de son père, étaient de lui. Il avait été le camarade de classe d’André Gide, qu’il avait rejoint lors du long séjour de Gide en Afrique du Nord entre 1893 et 1894. Il était l’auteur du portrait exposé à Orsay.

Portrait de Gide en 1924 par Paul-Albert Laurens exposé à Orsay

Son Gide au regard direct, aiguisé, surligné par d’épais sourcils, vous regardait intensément avec un soupçon d’ironie.

Le frère le plus jeune, Jean-Pierre Laurens (dit parfois Pierre) était un républicain dreyfusard, ami de Péguy qu’il a admirablement représenté, enveloppé dans sa pèlerine de pèlerin, visage d’intellectuel éclairé par les convictions.

Péguy par Jean-Pïerre Laurens (en depôt au Centre Charles Péguy de Tours) Wikipédia

Quand Péguy était parti pour la guerre, c’est chez Pierre et Albert qu’il était passé le dernier jour pour dire au revoir.

Les trois maisons conçues par Louis Süe et Paul Huillard

La promenade qui m’a ramenée devant cette demeure m’a permis de voir dans la pleine lumière du jour trois villas conçues par le même duo d’architectes et pourtant  entièrement différentes.

Notre numéro 5 en brique couleur rouge  foncé a l’air d’une demeure du 15e siècle sortie d’un guide florentin ou flamand. Les chambres du bas ne donnent pas sur la rue et la façade a donc une allure stricte malgré son élégance.

5 rue Cassini

Au n° 3bis, les architectes Louis Süe et Paul Huillard ont aussi conçu en 1906 l’hôtel-atelier de Lucien (1861/1945) et Jeanne Simon. Lucien est surtout connu comme un peintre du pays bigouden et pour ses scènes de la vie de famille. Je n’ai pas trouvé grand-chose concernant l’œuvre de Jeanne (Dauchez) Simon. Une petite vignette sur Wikipédia ne lui rend sans doute pas justice.

Jeanne (Dauchez) Simon. Deux fillettes (Wikipédia)

L’hôtel est surtout frappant par les grandes croisées verticales qui rythment la façade.

3 bis rue Cassini

Le n°7 est un pastiche du style Louis XV avec petit fronton et décors floraux. Il fut construit pour le peintre Czernichowski.

7 rue Cassini

Parée du souvenir de peintres trop oubliés, la rue Cassini est un voyage dans le temps, quand ce quartier, encore un peu campagne, était à la portée des bourses d’un milieu social d’artistes qui n’existe plus sous cette forme. Elle contient un tout petit fragment de ma jeunesse, d’autant plus troublant qu’il consiste en une scène unique : la lumière d’un après-midi d’été qui allumait des reflets sur le couvercle d’un piano à queue et les visages bienveillants de ceux qui ouvraient leur salon à des inconnus.

Les tours Duo de Jean Nouvel (quartier Gambetta)

Arrogantes, genre « je peux tout faire avec mon béton, y compris transgresser les lois de l’équilibre », excentriques, les tours Duo2, implantées dans le quartier Massena à la limite du 13e arrondissement de Paris et d’Ivry-sur-Seine, sont visibles dans tout le sud-est parisien.

De l’architecture de Paris, elles conservent la monumentalité puisqu’elles montent à 120 et 180 mètres de hauteur, mais elles prétendent périmer les notions classiques de beauté et de laideur : personne ne peut échapper à l’angle choisi par Jean Nouvel qui fait s’incliner une des tours au niveau des derniers étages.

Les tours Duo depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Les jours de bonne humeur, la grande tour fait penser à une géante qui incline la tête ; la toiture de la petite tour est posée comme un bibi coquet sur la dalle du dernier étage. de la petite.

Les tours Jean Nouvel depuis l’avenue de France

Les jours d’exaspération, on trouve que cette recherche prétentieuse écrase la ligne des bords de Seine.

Bien sûr, les promoteurs ajoutent un versant « social » à leurs bâtiments. Un auditorium sera accessible de façon indépendante, par la rue ; il y aura deux jardins, et les boutiques seront des magasins de proximité.

On a adjoint aux bureaux un hôtel quatre étoiles de 120 chambres avec au sommet, un restaurant et un bar panoramique ouverts au public. Mais les clients vont-ils se précipiter dans un hôtel qui domine le périphérique. A quelques kilomètres de là les tours Mercuriales ne trouvent pas de repreneur et vieillissent et pourtant, elles sont tout près de la gare routière de Galliéni qui déversent un flot de visiteurs.

Les tours Mercuriales vues depuis l’échangeur de Bagnolet

Et puis pourquoi continuer avec les grandes tours alors que se développe le télétravail et que tout le monde se lamente sur les malheurs des banlieusards obligés à d’interminables déplacements. La ZAC Paris Rive Gauche doit-elle se poursuivre comme si les alertes climatiques ne venaient pas interroger sur l’extension illimitée de Paris ?

Les vœux

Un jour encore pour envoyer des vœux, mais cette année, il faut un peu se forcer. Les nouvelles du monde sont sinistres. On cherche beaucoup pour trouver des pays où le plaisir de vivre est possible, de la Chine qui muselle son opposition, à la Russie qui interdit « Memorial », de l’Angleterre qui laisse pourrir Assange dans une prison, à l’Afrique de l’Ouest qui multiplie les coups d’Etat militaires et à l’Europe qui ne croit plus à la force de sa civilisation et qui est obsédée par la menace d’une submersion de l’étranger.

Je vous envoie cependant des voeux modestes. J’espère que la pandémie finira par se lasser et permettra à nouveau de sourire à des visages entiers…

La colline de Passy. La rue de l’Alboni

Arrivée par le pont de Bir-Hakeim

A Paris, la ligne 6, aérienne de Pasteur à Passy, est la plus belle ligne de métro, avec des échappées spectaculaires sur les Invalides, sur la tour Eiffel, sur l’île aux Cygnes (au demeurant, une triste bande de terre malgré son nom gracieux). Elle franchit la Seine au niveau du pont de Bir-Hakeim que les promeneurs traversent souvent à pied pour admirer sa structure en fer.

ou pour se photographier devant la statue de bronze d’une guerrière à cheval brandissant un glaive. Jeanne d’Arc selon le sculpteur, finalement intitulée La France renaissante.

Pont de Bir-Hakeim. La France Renaissante. Holger Wederkinch 1930

Au loin cinq tours au décor foisonnant, tour-lanterne, tourelles, toits d’ardoise…

Les gens ne viennent pas pour les contempler. Dans les années 70, ils se photographiaient devant l’immeuble donnant sur le quai où fut tourné le Dernier Tango à Paris. Aujourd’hui, ils s’intéressent à la tour Eiffel.

L’Alboni

De l’autre côté du pont, commence la rue de l’Alboni, (Wikipédia apprend aux curieux qu’Alboni est le nom d’une cantatrice italienne du 19eme siècle et pas d’un pays apparenté à l’Albanie).  

Le métro escalade la colline, coupant en deux un petit parc, reste du domaine de l’industriel protestant Delessert, enrichi sous l’Empire grâce à sa fabrique de sucre de betteraves. Ses descendants ont loti une partie de la propriété au moment de l’Exposition universelle. De Delessert, fait baron par Napoléon, fondateur des caisses d’épargne et botaniste estimable, reste seulement le nom d’un boulevard sur la colline.

Le lotissement a été confié à l’architecte Louis Dauvergne qui a signé 8 des 9 immeubles du lotissement. Le numéro 10 est le plus extravagant par sa hauteur et par le luxe de son décor, une colonnade que surmonte une rotonde, elle-même coiffée d’un dôme et terminée par une lanterne. J’aime beaucoup cette lanterne « inutile », témoignage d’un moment où les architectes pouvaient perdre de la place (donc de l’argent) pour satisfaire les goûts de commanditaires qui embourgeoisaient les dômes et les coupoles jadis réservés aux églises.

Lanterne du n° 10 de la rue de l’Alboni

Au bas de la rue, à  gauche, un escalier très raide, caché entre les piles du métro et les arbres du square, rejoint la station Passy, située à mi pente.

Escalier menant à la station Passy (direction Nation)

A droite du métro, un escalator facilite la montée. Quelqu’un a fait apposer une plaque en l’honneur de Jean Nohain sur la grille de cette partie droite du jardin, mais qui connaît encore l’animateur Jean Nohain ? La survie qu’offre la plaque n’est qu’une demi-survie, à l’usage de flâneurs déjà âgés.

Du sommet de la colline, on domine la station Passy et les rails, qui se perdent au loin de l’autre côté de la Seine.

Vue en contre-plongée de la station Passy

Tout autour du jardin, on retrouve les hauts immeubles parisiens, mais il suffit de quelques arbres pour faire une forêt de ville, et d’un escalier pour se dérober aux bruits. Et il est alors facile de se persuader que l’Alboni vit à l’écart de la métropole.

Square de l’Alboni. Quelques immeubles

Voici la place de Costa Ricca, la rue de Passy et ses boutiques du temps d’avant où les fières bourgeoises du quartier vont toujours faire leurs courses,

A Passy, j’aime surtout le moment où les tours de l’Alboni se détachent sur le ciel en train de s’assombrir. Déjà le soir est là. A cette heure tardive, dans la rue mal éclairée, sans cafés ni commerce, quelques silhouettes hâtent le pas comme si elles avaient peur des ténèbres. Le vieil escalier descend vers la nuit. Le vent agite les arbres, se rapproche, fait tournoyer les feuilles mortes qui s’abattent sur les marches. Elles sentent l’humus et une odeur amère d’automne. A mi-pente, la station Passy attend les voyageurs comme une petite gare de montagne où les passagers transis se regroupent avant de redescendre vers la plaine.

La rue la plus étroite de Paris, le parc le plus vaste de Paris

La ville de pierre de taille aux larges rues rectilignes est en bas. Vers Belleville, les maisons sont moins durables, moins admirables. Certaines sont encore en plâtre. Des immeubles neufs ont poussé entre des îlots où subsistent des bicoques minuscules. Il y a partout des petits bistrots. Même ceux qui ragent contre la gentrification de la ville profitent de l’équilibre instable entre deux populations. Des retraités fauchés et des bobos bien installés dans la vie qui ont payé 800 000 euros leurs trois pièces dans une résidence banale ou qui transforment d’anciens taudis en ateliers d’artistes. Tous ces gens se mélangent dans les rues du quartier et lui donnent son apparence charmante d’un Paris qui est encore « mélangé ».

Rue du Plateau des haïkus. Pas besoin d’éditeurs, on les accroche sur des grilles, mais qui les lit ?

Haïkus, rue du Plateau

Les rues portent des noms champêtres rue des Alouettes, avenue de la Grotte, rue des Rigoles… J’aime les  séduisants passages à deux pas des artères encombrées. Celui du Plateau, au pavage intact, est le plus étroit de Paris (Plus, je crois, que la célèbre rue du Chat-qui-Pêche, mais je sais bien que chaque partie de Paris a sa rue secrète et resserrée, qu’on l’appelle rue du Prévôt, sentier des Merisiers, passage des Chantres … ). Le cycliste qui arrive vers nous porte une belle casquette Gavroche à carreaux. D’ailleurs, il nous donne son adresse pour qu’on lui envoie la photo, même si nous disons que le téléphone portable ne lui rendra pas justice.

Passage du Plateau

On longe les locaux de la Gaumont, cité Elgé, (LG comme Louis Gaumont), Pour ma génération, rodent encore les souvenirs des années glorieuses de la télévision. C’est bien là et c’est très loin. On peut seulement jouer comme Perec aux Je me souviens  Je me souviens de Jean-Christophe Averty et de Cinq colonnes à la une. Je me souviens du Dom Juan de Marcel Bluwal avec un Piccoli irrésistible et inquiétant qui arpentait les Salines d’Arc-et-Senan (davantage que les décors des plateaux de la Gaumont). Les habitants du quartier qui ne se résignaient pas à la disparition pure et simple des locaux ont négocié l’installation d’une Frac (Fonds Régional d’Art Contemporain) dont j’ignorais tout. Je suis souvent très déçue par les choix des Fracs qui me semblent conformistes et ennuyeux, mais j’y passerai cette année pour retarder le moment où le besoin de logements l’emportera sur la nostalgie.

Et voici le plus beau parc de Paris, géniale invention de l’architecte Alphand qui a disposé des grottes, un temple romanesque sur une colline, et fait planter des arbres qui sont devenus somptueux.

Le Belvédère et le temps de la Sibylle

Les coureurs plébiscitent les Buttes Chaumont parce que le domaine est escarpé, que les itinéraires possibles sont variés et qu’on peut courir sous des voûtes de feuillage qui donnent l’impression d’être loin. La course de la Saint-Valentin a lieu dans ce parc des Buttes-Chaumont. Conformément à l’esprit libertaire des habitants, elle associe l’évènement sportif et la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle.

Les sportifs ne font pas toujours montre d’une telle tolérance. Je suis tombée sur un billet (heureusement ils sont rares) d’un coureur protestant contre les foules qui envahissent les allées le samedi pour les photos de mariage (http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm

Les habitués des Buttes Chaumont ont sans doute remarqué la présence de mariés accompagnés de leur « clique » tous les samedis matins aux buttes.

Photos souvenir sur les bords du lac. Le décor est idéal pour ce genre de cliché mais faut pas pousser… le parc n’est pas réservé ni réservable.

Impossible de courir le samedi au bord du lac sans voir l’allée (pourtant bien large ) encombrée par les familles et amis qui se croient seuls au monde.

De fait, samedi, jour des mariages, les Buttes Chaumont se remplissent d’une foule colorée et heureuse.

Il y a d’ailleurs aussi des mauvais coucheurs chez les piétons ordinaires qui avancent à petits pas en barrant le chemin et s’offusquent de devoir partager l’espace.


Chaniac, Régine & Jean-Pierre Jézéquel, 2007, « Les Buttes Chaumont : l’âge d’or de la production ? « , Quaderni, p. 65-79.

http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm

Hôtel de la Marine : les arts du luxe au 18e siècle

(2 place de la Concorde, 8e. Tlj. 10h30-19h ; le ven. 10h30-22h.)

La rentrée est encore plombée par l’interminable succession des vagues épidémiques. Tous ceux qui vivent de culture retiennent leur souffle. Les concerts seront-ils annulés ? Les auditeurs reviendront-ils ? Les musées redeviendront-ils accessibles ? Les amateurs inassouvis, mais inquiets, se demandent s’ils doivent prendre le risque de renouveler des abonnements ou s’enfermer en attendant la nouvelle vague.

Et pourtant un autre univers s’est ouvert pendant quelques heures passées à l’Hôtel de la Marine et les soucis du présent se sont effacés. La restauration des appartements du 18eme siècle est d’une somptuosité et d’une méticulosité rarement atteintes. J’ai beau savoir que ce monde (profondément inégalitaire) va s’écrouler quelques années plus tard, et que dans ce même palais, sera signé en 1793 le procès-verbal d’exécution de Marie Antoinette, l’atmosphère fin de l’Ancien Régime, miraculeusement reconstituée, a dissipé découragement et incertitude le temps d’une visite.

L’histoire du palais

A l’origine de l’Hôtel de la Marine, il y a la Ville de Paris qui décide en 1748 de dresser une statue équestre à la gloire du roi. L’œuvre est confiée au sculpteur Edme Bouchardon.

Bouchardon. Statue équestre de Louis XV. Coll. photographique de Paul Vitry

A la statue, il faut un écrin : ce sera un vaste terrain à l’ouest du jardin des Tuileries. L’emplacement, à la limite du Paris d’alors, appartient au Roi, ce qui permet de limiter les frais d’expropriations ; il paraît idéal puisque la place constituera un  trait d’union entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées.

Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du roi, imagine une vaste esplanade ouverte, au sud, sur la Seine (le pont de la Concorde n’existe pas encore). Au nord, deux grandes façades de part et d’autre de la rue Royale menant à la Madeleine, habillent la place. Décision rare, l’architecte décide qu’aucun autre bâtiment ne doit la fermer. Elle doit rester ouverte vers la Seine, bordée uniquement par des pelouses et des fossés à l’Est et à l’Ouest. Les places royales sont d’habitude encadrées par des immeubles emblématiques du pouvoir. Ici, l’on a deux palais qui au départ étaient sans destination et l’interdiction d’installer d’autres bâtiments. L’ espace n’est pas délimité. Il reste vide.

Le palais situé le plus à l’ouest accueille aujourd’hui l’Hôtel Crillon et le siège de l’Automobile Club de France. Dans le palais de l’Est, on décide en 1765, d’installer le Garde-Meuble royal. Cette institution, ancêtre du Mobilier National, avait pour fonction d’acheter et d’entretenir le mobilier du roi : lits, chaises, tables… linge de maison, armes et bijoux de la monarchie.   (voir pour aujourd’hui passagedutemps.wordpress.com/2019/09/27/ateliers-et-reserves-du-mobilier-national-le-mobilier-des-grands-de-ce-monde/). Deux intendants, Pierre-Elisabeth de Fontanieu et Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray vont occuper ce palais pendant 25 ans et l’aménager en fonction des besoins du Garde-Meuble, avec des appartements de fonction, des zones de stockage, des galeries d’exposition…. Car à partir de 1776, les visiteurs pouvaient admirer ces collections royales, tous les mardis entre avril et novembre, ce qui permettait de faire connaître le savoir-faire des artisans français.

L‘Hôtel de la Marine depuis la Fontaine des fleuves édifiée sous Louis Philippe

Sous la Révolution, la statue équestre de Louis XV est détruite. L’état-major de la Marine s’installe dans l’hôtel en 1798 pour y rester jusqu’en 2015  (avec quelques années d’interruption pendant la dernière guerre quand l’état major de la marine allemande investit les lieux). En 2015, le Ministère de la Marine rejoint le Ministère de la défense à Balard. Que faire du palais ? L’offre de l’émir Hamad bin Abdullah qui a financé les deux-tiers de la restauration a été retenue. Paris a été ainsi doté d’un musée supplémentaire et l’émir, l’un des grands collectionneurs au monde, a obtenu le droit d’exposer ses collections durant vingt ans dans l’ancienne Galerie des Tapisseries, 400 m2. Les opposants au projet ont fait observer en vain que le Qatar était  déjà propriétaire de grands complexes hôteliers (Royal-Monceau, Grand Hôtel…) et d’hôtels particuliers de la Place Vendôme à l’Île Saint-Louis). L’émir a obtenu le droit d’organiser deux fois par an une exposition temporaire dans un bâtiment de quatre cents mètres carrés.

Recréation du passé

Le palais a été traité comme un tableau de maître sous la direction de Delphine Christophe, conservatrice générale du patrimoine, de Christophe Bottineau, l’architecte en chef des monuments historiques, et de deux décorateurs privés, Michel Charrière et Joseph Achkar : il s’agissait d’ôter les couches de peinture ajoutées au cours des ans afin de rétablir l’image originelle On a l’habitude à présent de tels travaux effectués sur des peintures, mais c’est tout un bâtiment qui a été traité comme un tableau : en retirant jusqu’à dix-huit couches de peinture accumulées au fil des ans, « nous avons pu retrouver celle d’origine, qui était protégée par un vernis » ». (https://www.forumfr.com/sujet930958-au-c%C5%93ur-de-paris-l%E2%80%99h%C3%B4tel-de-la-marine-retrouve-ses-couleurs-du-xviiie-si%C3%A8cle.html)

Le cabinet de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray. Le parquet est une marqueterie de sycomore, amarante et acajou avec des effets de relief remarquables
Le cabinet de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray. Bureau à cylindre de Riesener. Le parquet est une marqueterie de sycomore, amarante et acajou

Les tapisseries du salon de jeux viennent d’une autre pièce et ont été encadrées par une bordure provenant du même atelier et permettant d’ajuster tapisseries et murs.

Le reste est art de la mise en scène : les tables de jeu ont encore des jetons et des cartes qui ont l’air d’être restées là après une partie

L’illusion est particulièrement forte dans la salle à manger. Près de la table qui n’est pas encore desservie, on découvre, les restes factices d’un déjeuner d’huîtres. On peut rester longtemps à admirer les broderies florales des soies peintes sur le mur, les frais bouquets enrubannés avec leurs festons noués ou déroulés.

Salle à manger. Détail des tentures

On voit les lits à baldaquins, la salle de bains (les bains étaient si « fatigants » que des lits de repos permettaient de se remettre d’une petite faiblesse)

La salle de bains. A droite, un lit de repos

Le premier intendant du Garde-Meuble de la Couronne, Pierre-Elisabeth de Fontanieu, était célibataire et libertin. Pour ses plaisirs, il fit aménager un cabinet de miroirs jouxtant sa chambre à coucher avec des miroirs décorés de personnes très dénudées. L’épouse du second intendant, Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray se hâta de faire transformer certaines divinités en chérubins et de dissimuler un peu la nudité des femmes.

Hôtel de la marine. Le Cabinet des glaces. Détail

Pierre-Elisabeth de Fontanieu, disposait également de son cabinet de physique, dans lequel il aimait créer des pierres semi-précieuses.

Après ce sont les salles d’apparat du 19e et les souvenirs d’histoire, notamment le bureau où a été préparé par Schœlcher l’acte d’abolition de l’esclavage.

Le confident

On ne conçoit plus de visites aux musées sans explication. Un audio-guide a été imaginé, qui n’est pas « savant », et qui est pourtant plein de détails car le public ne veut pas seulement qu’on lui dise que le palais a 12 000 m2  et qu’il a été construit entre 1758 et 1774. Il veut qu’on excite son imagination, il veut regarder par le trou de la serrure la vie des occupants du palais. C’est ce que les muséographes ont fait. Ils ont mis à la disposition des visiteurs un casque baptisé « Confident » qui «se déclenche automatiquement à l’endroit où l’on est, et laisse la parole à des personnages qui jouent des scènes de la vie du lieu ou évoquent des faits marquants de l’histoire du palais. » Au son du Confident, nous avons fait le Grand tour prévu pour 1h30, mais qui peut durer au gré des haltes du visiteur. Une Fanchon et un valet courent dans les pièces pour nous faire voir comment  les « petites gens » faisaient fonctionner les appartements de l’intendant du Garde-meuble.

La visite se poursuit par la loggia, avec vue sur la place de la Concorde. J’ai l’impression de comprendre tout à coup ce qui est fascinant dans cet ensemble : la place est si grande qu’elle a encore l’air vide (peut-être le Covid, qui l’a débarrassée des cars et des embouteillages, accentue l’impression d’un espace démesuré). Aujourd’hui, les contrastes de lumière transforment le sol en une immense plage éblouissante ponctuée de statues et de lampadaires noirs.

Place la Concorde depuis la loggia de l’Hôtel de la Marine

Fin de la visite

Bien sûr que c’était très beau ces dorures, ces lustres à pendeloques, ces meubles d’ébénistes parisiens, ces pendules, ces décors fastueux ou gracieux, mais je pensais à l’église de Carbini sertie dans un grand cercle de montagnes, à la simplicité de son plan réduit à l’essentiel, au visage schématique du modillon, au sculpteur qui n’avait même pas eu besoin de tracer une bouche pour représenter l’humanité éternelle. (https://passagedutemps.wordpress.com/2021/08/28/leglise-romane-de-carbini/)

Et puis, j’ai aussi ressenti une gêne à visiter un nouveau musée dans le cœur de Paris, qui n’a même plus besoin de construire puisque l’Etat ne trouve pas d’autre usage pour ses bâtiments les plus symboliques. Je m’inquiète de la rupture entre les générations de Parisiens qui occupaient des fonctions centrales dans cette grande ville et la génération actuelle qui n’a d’autre vie proposée, que le tourisme pour un public mondialisé. Est-ce que les Français sont déjà sortis de l’histoire ? Est-ce que l’ancienne énergie d’un peuple a cédé la place à la quiétude de propriétaires qui louent leurs appartements à des vacanciers tout en s’inquiétant vaguement des dégâts que commettront un jour des émeutiers de banlieue.

https://www.hotel-de-la-marine.paris/L-Hotel-de-la-Marine/Les-dates-cles#

Street Art. Quelques fresques situées à l’est du boulevard Vincent Auriol

/passagedutemps.wordpress.com/2019/04/19/les-fresques-du-boulevard-vincent-auriol/

/https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

Je m’étais promis de compléter nos balades sur le boulevard Vincent Auriol par un billet-promenade sur quelques fresques situées entre cet axe et sa parallèle du boulevard Masséna.

Dans le 13e, comme on sait, la pratique des fresques murales n’a rien à voir avec les pratiques clandestines  et éphémères des graffeurs, qui sont d’ailleurs parfois condamnés pour dégradation de l’espace public. L’art des fresquistes est institutionnalisé : il s’affiche à la demande et grâce aux financements de la mairie.

Le seul raté dont j’ai eu connaissance (Le Monde 25 mai 2019) est venu de l’architecte Gilles Béguin et de la désigner Isabelle Jégo, chargés de la réhabilitation de cinq barres de logements sociaux à l’îlot Say (du nom de l’ancienne raffinerie de sucre qui était installée là jusqu’à la désindustrialisation des années 60).  En 2019, furieux d’imaginer leur « œuvre » dénaturée par une fresque, Gilles Béguin et Isabelle Jégo ont obtenu du tribunal l’interdiction de toute intervention de street art sur les bâtiments, à moins d’un accord préalable écrit de leur part.

Îlot Say

Ce qui est à la fois drôle et triste, c’est que rien n’est plus morne que les blocs de béton du duo, supposés évoquer les carrés de sucre de la raffinerie Say. Ainsi, ce lieu sans qualité enferme la non-trace d’un art coloré et festif refusé par un duo vaniteux.

Les grandes fresques du 13e constituent un art muséifié. A Paris, le musée ART42 leur est d’ores et déjà entièrement consacré et les galeries ne manquent pas, à commencer par la galerie Itinerrance de Mehdi Ben Cheikh (qui est derrière ce projet de street art du 13e). La galerie est installée rue René Goscinny. Cet art officiel – ce qui n’a rien de péjoratif sous ma plume – tourne le dos à l’art tout aussi officiel des FRAC, (Fonds régionaux d’art contemporain ). Autant les FRAC ont du mal à rencontrer l’adhésion du public, autant Mehdi Ben Cheikh et le maire du 13ème ont  trouvé la formule d’une expression monumentale qui plaît à la majorité des habitants et des touristes.

Liberté, Egalité, Fraternité. Obey

Repartons du boulevard, Vincent Auriol à l’angle de la rue Jeanne d’Arc. La grande fresque d’Obey (Shepard) Revolution 2  a les couleurs tranchées de l’agit prop, Le dessin simplifié cherche l’efficacité et il est impossible de ne pas se laisser happer par le regard de l’héroïne. Son visage s’inscrit immédiatement dans la mémoire comme le poster de Barack Obama qui a rendu Obey célèbre, comme la Marianne, elle aussi aux couleurs du drapeau français, qui pleurait récemment des larmes de sang avec les victimes de la pandémie.

Street Art, fresques du 13e Arrondissement, Obey, rue Jeanne d'Arc
Obey, 93 rue Jeanne d’Arc Paris 13 – fresque réalisée en juin 2012

Attirantes, en rivalité avec la publicité, jouant sur ce qui nous plait dans la société qu’elles dénoncent les images d’Obey  se  veulent des actes politiques qui font réfléchir.

Si l’on continue la rue Jeanne d’Arc vers l’église, on tombe sur une fresque de Logan Hicks. Très différente des autres, plus petite aussi, elle tient du dessin d’architecte, de la photo de nuit. J’aime bien cette évocation de l’atmosphère miroitante et pressée de la grande ville.

Logan Hicks, place Jeanne d’Arc, New York

Si on tourne à droite, on se perd dans les petites rues. La ville est tranquille, les thèmes des fresques, assez sages (mère à l’enfant, grands hommes, motifs décoratifs) provoquent moins de désir, et de joie… qu’on en éprouve lorsqu’on remonte le boulevard Vincent Auriol.

Je crois que la fresque la plus ancienne du quartier se trouve rue Clisson. C’est un trompe-l’œil (tout près de la rue J.S Bach) qui représente l’artiste Fabio Reti peignant un portrait géant du compositeur d’après la reproduction d’un portrait en médaillon.

Fabio Rieti, rue Clisson, Bach

Au bout de la rue Jean-Sébastien Bach, deux pans de bleus sur un mur blanc. Qui est le concepteur ? Je ne sais pas

Près de la Rue Lahire, un plan du quartier, encadré par des portraits de Jeanne et de ses compagnons, peu inspiré. Je saute quelques rues pour me retrouver au croisement de la rue Jean Colly et de Château des rentiers  devant un immense  plan du métro du quartier en carrelage… changer les proportions suffit pour chasser la réalité et donner une allure de chasse au trésor

Rue Jean Colly. Coin Château des rentiers. Plan du métro géant

Arrêt au croisement de Tolbiac docteur Magnan et Choisy pour un nouveau visage réaliste et sentimental de C215, l’Age d’Or. Un gamin des favellas regarde l’agitation du carrefour.

26 rue du docteur Magnan. C 215. L’Age d’Or

Pour aujourd’hui, c’est tout, puisqu’il faut encore courir dans une des épiceries des frères Tang 48 avenue d’Ivry et 168 avenue de Choisy. Dans ce supermarché superlatif, je trouve tout ce dont je peux rêver comme épices et sauces asiatiques pour des cuisines thaïlandaises, chinoise, coréenne, japonaise… Je commence à apprivoiser les légumes, mais les poissons et les volailles m’impressionnent encore. Une autre fois peut-être.

Tang Frères. Avenue de Choisy

ART42 (96, Boulevard Bessières, 75017 Paris – Métro Porte de Clichy (musée gratuit, malheureusement inaccessible en ces temps de COvid)

COSNARD Denis, http://lafabriquedeparis.blogspot.com/2012/11/la-raffinerie-say-ou-la-jamaique-paris.html

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/05/28/street-art-et-architecture-en-conflit-sur-la-dalle_5468800_3246.html

La floraison des cerisiers au Jardin des Plantes. Hanami à Paris

Au Japon, chaque année, l’éclosion des fleurs de cerisiers est l’occasion de grands rassemblements populaires. La foule s’installe en famille sur des couvertures, festoie, danse et passe quelques heures à contempler les cerisiers. Cette fête d’Hanami a conquis Paris. Je ne sais pas si les Français partagent les conceptions religieuses des Japonais : nos poètes, me semble-t-il, associent la fragilité des fleurs à la vieillesse et à la mort, plutôt qu’à la joie que suscite la beauté qui revient au printemps. Mais nous vivons une période mondialisée et nombreux sont à présent ceux qui se précipitent dans les endroits où l’on peut voir des cerisiers, le jardin Albert Kahn, le parc Martin Luther King, le square situé à l’arrière de Notre Dame, les jardins de la tour Eiffel, la placette devant la librairie Shakespeare and Co…

Bien sûr le parc de Sceaux est l’endroit le plus connu. Jusqu’à la pandémie, un monde fou venait pique-niquer sous les 264 cerisiers du parc et se mêler aux Japonais de Paris pour assister à des représentations gratuites de danse et de tambour. J’y suis passée en 2019. Aujourd’hui, les rassemblements sont sûrement interdits et le parc est trop loin du périmètre de sortie auquel j’ai droit.

Fête d’Hanami au parc de Sceaux, 2019

Au Jardin des Plantes, le cerisier le plus célèbre est celui dont les branches touchent le sol, et sous lequel les visiteurs vont se faire photographier dès le mois de mars.

 Prunus Serrulata Shirotae

Cette photo date de l’an dernier. A quelques pas de l’arbre, l’œil hésitait entre l’image d’une montagne de neige et une vision plus analytique qui s’attardait sur les bouquets, chacun captant la lumière à sa façon. Ce 15 avril, le grand cerisier est déjà presque défleuri. Les derniers pétales qu’éparpille la brise n’évoquent plus que la brièveté du printemps de la vie. Amours et floraisons si passagers !

Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

La fête d’Hanami est moins mélancolique que dans le poème d’Apollinaire et la beauté éphémère des fleurs réjouit les cœurs des Japonais qui célèbrent l’appartenance au grand cycle de la vie, le retour annuel des fleurs avec le cycle des saisons.

Au jardin des Plantes, c’est maintenant le moment de gloire d’un prunus opulent où chaque branchette porte un bouquet  de pompons roses. Autour de l’arbre. Les visiteurs font la queue pour se faire prendre en photo dans des poses gracieuses…sauf une dame qui rouspète : « Il est trop ! Trop paré. Le rose est trop ! Trop riche, je dirais » 

Le cerisier blanc planté symétriquement de l’autre côté de l’allée est moins admiré. Pourtant je ne me suis pas lassée de contempler ses fleurs si légères, dont le blanc changeait dans la lumière, tantôt étincelant autour du bois très noir des branches, tantôt  presque gris sous les nuages.

J’ai aimé surtout que la structure de l’arbre reste bien visible sous sa couronne de fleurs faite d’une matière impalpable si simple et si claire.

Quand Hanami sera passé, il restera à visiter les autres trésors du jardin, la roseraie, le jardin alpin, le coin des pivoines, la gloriette de Buffon et à s’attarder le long des parterres en essayant de retenir les noms des plantes.

La cité des reflets à La Défense

Il y a à peu près soixante ans, la voie royale dessinée par Le Nôtre depuis le Louvre s’achevait vers Courbevoie, par un rond-point orné d’une statue de Louis Ernest Barrias nommée La Défense de Paris en l’honneur des défenseurs de Paris lors de la guerre de 1870 contre les Prussiens. Tout autour des usines, non loin le bidonville de Nanterre.

En 1958, les aménageurs décidèrent d’implanter à cet endroit un quartier d’affaires autour du CNIT, Palais des Expositions recyclé en centre commercial.

Le CNIT : un palais des expositions, recyclé en centre commercial

Quelques tours

La première tour, la tour Nobel, fut achevée en 1966. Elle est visible aujourd’hui au bout du bassin Takis. .Jean de Mailly tout en imitant les tours américaines, avait adouci la brutalité de la forme parallélépipédique par des angles arrondis. Sa façade en « mur-rideau », composée de panneaux articulés (inventés par Jean Prouvé) fut beaucoup admirée. D’autres tours suivirent transformant la zone en terrain de jeu pour architectes. Parmi mes favorites, la tour Areva, (baptisée à l’origine tour Fiat parce que le PDG de Fiat disposait d’un appartement au 44ème étage), s’ est inspirée du monolithe du film 2001 Odyssée de l’espace.

Tour Areva. Le monolithe

Quatre années de crises (1973-1978) menacèrent la Défense, mais le goût de Mitterrand pour les chantiers pharaoniques permit le redémarrage du site.  Le centre commercial des Quatre Temps fut inauguré en 1981, la Tour ELF (actuelle Total) en 1985, le grand cube évidé de l’Arche de la Défense en 1987.

Grande Arche de La Défense
Grande Arche. L’auvent et les marches

l’arrivée de la ligne A du RER (1977) et le prolongement du métro désenclavèrent le quartier. Aujourd’hui, les travaux se poursuivent avec le prolongement du RER E.

Chantier à La Défense

Aujourd’hui, on déambule dans un vaste paysage de tours qui rivalisent pour renouveler les modèles anciens. Coeur Défense, conçu par Jean-Paul Viguier et réalisé en 2001, comporte deux tours décalées, caractérisées par leur finesse et leurs extrémités arrondies et trois bâtiments bas construits dans le même style.

Coeur Défense

J’aime beaucoup la tour EDF dont je viens d’apprendre qu’elle a été dessinée par I.Ming Pei (l’architecte de la Pyramide du Louvre). Le demi cône qui s’incruste dans les  premiers étages du bâtiment fait songer aux plis dont les sculpteurs habillent leurs statues.

Tour EDF de I. Ming Pei

A cette longue forme conique étirée vers le haut correspond l’énorme cercle de l’auvent qui protège des intempéries ou du soleil ceux qui arrivent.

Tour EDF. Reflets dans le bassin Takis

La tour Majunga (2014), outre qu’elle montre qu’avec les nouveaux matériaux toutes les formes sont possibles, est habillée d’un revêtement précieux

Tour Majunga

Des tours moins immédiatement séduisantes renouvellent les formes anciennes. Ainsi  D2 conçue par Antony Béchu et Tom Sheehan joue des formes arrondies.

Tour D2

D’autres rappellent les éclats irréguliers que des chocs produisent sur les silex …

Tour Carpe Diem et ses angles rentrants évoquant la taille des pierres précieuses

Tous ces gratte-ciel constituent un entassement un peu chaotique, que la Grande Arche est venue ordonner. Ce sont des bâtiments triomphalement verticaux, sans rien qui arrête le regard vers le haut. Ils sont réalisés dans des matériaux durs et brillants. Leurs vitrages ne se contentent pas d’être lumineux : ils renvoient une lumière dure et brillante, elle aussi. Non loin de la Seine et de ses méandres, ils proclament le triomphe de l’architecte qui substitue un monde géométrique aux irrégularités naturelles, qui remplace les briques des usines et les pierres du cœur de la ville grise par un matériau vitrifié et étincelant.

La Défense. Coucher de soleil

Même l’église adopte les normes de la Défense : triomphe du lisse, jeux de couleur délicats, clocher qui évoque un ordinateur portable mince et discret.

Eglise Notre-Dame de la Pentecôte (Frank Hammoutene)

Heureusement, la dalle qui ordonne le paysage selon l’axe qui va de la Grande Arche à l’Arc de Triomphe (c’est une très bonne chose) l’horizontalise un peu. C’est très chouette une dalle : ça élimine les cailloux des chemins, les irrégularités des pavés. On chemine en se sentant protégés de la circulation et des obstacles. La ligne droite nous amène sans nous faire perdre de temps 300 m plus loin… Evidemment la promesse de nature que les concepteurs du lieu se croient obligés d’ajouter fait sourire. Quelques touffes d’herbes à moitié exotiques sont décrites de façon emphatique : « espace de liberté, biodiversité, prairie fleurie…plus les cartels célèbrent la nature, plus les jardins-jardinières sont rabougris.

Sculptures

Nous avons jeté un coup d’œil sur des sculptures disséminées dans le quartier. L’araignée rouge d’Alexandre Calder, surtout connu pour ses mobiles, mesure 15 mètres de haut. Calder parlait de stabile à son égard…Sur cette première photo en effet l’araignée géante occupe paisiblement  le parvis.

L’Araignée rouge et la tour Elf (Total)

Quand le visiteur se déplace elle paraît sur le point d’attaquer..

Calder. Araignée Rouge menaçante.

Au pied de la Tour Areva, posé sur un dallage en granit, le buste d’une sorte d’Apollon installé en 1983 par Igor Mitoraj (un Franco-Polonais 1944-2014). Le dieu déchu se retrouve non sans mélancolie dans cet environnement de tours gigantesques où le haut et le bas sont inversés où des nuages flottent sur les parois de verre.

Igor Mitoraj. Gran Toscano (1983)

Du même sculpteur, voici Icare :

Igor Mitoraj. Icare

Avec le ‘Point croissance’ (Point Growth) de Lim Dong Lak, 1999, on retrouve le plaisir de jouer avec les reflets du globe


Point Growth de Lim Dong Lak, 1999
Point Growth. Reflets dans le globe

L’œuvre la plus célèbre est Le Pouce de César.

Le Pouce de César

Destinée à l’origine à une exposition sur le thème de la main, cette sculpture provocatrice en ces temps de dénonciation du machisme a été réalisée à partir d’un moulage du pouce de César.

La statue du 19e siècle a été conservée. Sans doute avait-elle eu un jour fière allure, mais dans cet environnement de verre et d’acier, elle semble surtout anachronique et c’est touchant. De quel ennemi cette femme veut-elle protéger Paris à présent ?

Est-ce que nous n’essayons pas, au contraire, d’attirer des investisseurs du monde entier dans les palais à moitié vides ?  

A l’autre bout du temps, le parvis est quasi privé de piétons par Le Covid, Les employés qu’on n’a pu mettre en télétravail sont résignés à manger des pizzas en utilisant les murets comme tables.

La Défense fait penser à un somptueux décor de jeu vidéo où la partie vient d’être perdue. Ceux qui rêvent que le même monde va repartir attendent que les parties reprennent. Les collapsologues annoncent qu’on va bientôt dire aux joueurs Game over. Selon leurs prédictions, la cité des affaires aura duré à peu près soixante-dix ans, moins que le temps d’une vie.

https://lagazette-ladefense.fr/tag/dossier/

http://www.paris-unplugged.fr/1958-histoire-de-la-defense/

Cossé Laurence, 2016, La Grande Arche, Paris, Gallimard.

https://lagazette-ladefense.fr/2019/05/29/i-m-pei-a-laisse-une-trace-a-la-defense/

Jardin de statues. Les Tuileries

Je ne remarquais pas la plupart des sculptures dans les espaces publics. Il a fallu que des partisans de la cancel culture (culture de l’annulation) demandent l’enlèvement du monument de Colbert installé devant l’Assemblée Nationale pour que je réalise que ces effigies ne sont pas que décoratives, qu’elles ont une signification. Colbert a certainement préparé le Code noir qui a donné un cadre juridique à l’esclavage dans les Antilles, même si celui-ci a été promulgué en 1685 après sa mort. La demande d’annulation se comprend du point de vue de ceux qui vivent dans la mémoire douloureuse de l’esclavage (on n’imaginerait pas de statues de Pétain sur nos places publiques, quand bien même il a été célébré pour son rôle en 14-18, et les rues Pétain ont été rebaptisées).  Mais cette demande heurte la majorité des Français qui adhèrent à la vision positive de ce qu’a apporté l’Etat et qui resituent le Code Noir dans un contexte où l’esclavage était répandu bien au-delà de l’Europe.. En obtenant qu’on enlève la statue de Colbert, les militants effaceraient aussi la mémoire du grand homme d’Etat qui a unifié l’ensemble des lois du royaume. En mai 2020, des statues de Schoelcher l’abolitionniste de la IIe République ont été détruites par des militants martiniquais, furieux qu’on célèbre un blanc et non les luttes des esclaves martiniquais qui s’étaient à plusieurs reprises révoltés contre leur servitude. Posant des mémoires irréconciliables, ils veulent oublier le rôle que des blancs ont joué dans la fin de leur martyre… Là, mon incompréhension est totale. Il faut penser seulement en termes de race, d’origine et de sang. pour parler ainsi. Dans ma jeunesse, on attribuait ces réactions à l’extrême droite.

En tout cas, ces luttes mémorielles font que je regarde mieux ce que célèbrent les monuments qui peuplent les jardins publics.

En décembre, maintenant que les arbres commencent à perdre leurs feuilles, qu’il n’y a presque personne dans les allées, le parc des Tuileries est un jardin de statues. Il fait froid, nous irons voir les cavaliers de la Concorde et les Maillol du Carrousel une autre fois. Notre promenade nous mène seulement du bassin de l’Octogone au bassin rond à hauteur de la station de métro des Tuileries.

Je n’avais pas pris la mesure de la diversité des sculptures qui sont regroupées. Il y a celles qu’on attend dans un jardin à la française, des dieux et des nymphes… On trouve aussi les héros tourmentés de sculpteurs du 19e, les monuments aux hommes politiques, tous les courants de l’art du 20e siècle néoclassique, abstrait, ludique…

Diane à la biche

Cette Diane élégante est l’œuvre de Guillaume 1er Coustou (1677- 1746), frère cadet de Nicolas et père de Guillaume Coustou (fils), eux aussi sculpteurs de renom. Après un séjour (assez agité) à Rome où il finit par déserter l’Académie de France, Guillaume revient à Paris, est admis à l’Académie royale de peinture et de sculpture, et, comme son frère en deviendra par la suite directeur. Il travaille alors pour les commandes officielles de Louis XIV.

Dans les allées latérales, on trouve (malheureusement engrillagées pour des travaux d’hiver) de jolis moulages d’Apollon et de Daphné des deux frères (Guillaume1er pour Daphné et Nicolas pour Apollon). Je m’étonne que les jeunes féministes qui se réclament de me too ne demandent pas le déboulonnage de cette représentation d’une tentative de viol : Apollon touché par une flèche d’Eros tombe amoureux de Daphné. Celle-ci, touchée par une flèche de plomb n’a que dégoût pour lui. Elle se sauve :

« La fuite rehausse encore sa beauté. Mais le jeune dieu, renonce à lui adresser en vain de tendres propos et, poussé par l’Amour lui-même, d’un pas vif, il suit la nymphe à la trace en redoublant de vitesse. Quand un chien des Gaules a aperçu un lièvre dans une plaine découverte, les deux courent, l’un pour saisir sa proie, l’autre pour sauver sa vie ; le premier, sur le point de happer le fuyard, il espère déjà le tenir, et le museau tendu, il serre de près ses traces ; l’autre, ne sachant s’il va être pris, se dérobe aux morsures et esquive la gueule qui le frôle. Ainsi le dieu et la vierge, sont poussés, l’un par l’espoir, l’autre par la crainte. Lui cependant, porté par les ailes de l’amour, est le plus prompt et n’a pas besoin de repos, déjà il penche sur le dos de la fugitive, et de son haleine effleure les cheveux épars sur son cou. Elle est à bout de forces, livide, et, dans sa fuite éperdue, vaincue par la fatigue, elle dit en regardant les eaux du Pénée : « Viens mon père, viens à mon secours, si vous les fleuves, avez un pouvoir divin. Délivre-moi en me transformant, détruis la beauté qui m’a faite trop séduisante. » une mince écorce entoure son sein délicat, ses cheveux se changent en feuillage, ses bras en rameaux ; ses pieds tout à l’heure si agiles, adhèrent au sol par des racines incapables de se mouvoir ; la cime d’un arbre lui sert de tête ; de ses charmes il ne reste que l’éclat (Ovide- 1- 522-577) »

Daphné et Apollon

Les artistes ont rendu la course folle des protagonistes en penchant leurs corps selon de grandes lignes obliques, Apollon tendant le bras vers sa proie, Daphné jetant en avant deux bras implorants. L’ensemble est un petit miracle d’équilibre aidé par deux troncs d’arbre. Cependant la grâce sensuelle de ces très jeunes gens est telle qu’on n’imagine pas qu’Apollon soit un violeur en puissance, ni Daphné une proie terrifiée.

C’est encore Guillaume Costou qui représente l’été sous les traits de Cérès, une des saisons qui ornent le bassin octogonal.

Cérès ou l’Eté

En face voici L’Hiver encapuchonné et tout renfrogné, qui se chauffe les mains à un brasero. Jean Raon, (1631 -1707) qui a travaillé principalement à Versailles en est l’auteur. Le marronnier lui fait une belle couronne dorée

Au reste la hauteur des piédestaux et leurs yeux sans prunelles les isole.

Tuileries. L’Hiver de Jean Raon

Finies l’élégance, le caractère modéré ! Voici une mode naturaliste, impressionnante quand il s’agit à nouveau d’une de ces scènes de rapt si fréquentes dans l’art occidental. Laurent Honoré Marqueste (1848-1920) a rendu la force sauvage du centaure Nessus, à la fois par la torsion du cheval et par la main qui se crispe sur la Déjanire éperdue que l’homme cheval est en train d’enlever (1892).

L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920). Détail

Les rôles sexuels de l’homme et de la femme sont plus explicites que pour la légende de Daphné. Animalité et emploi de la force pour l’homme ; passivité pour sa vicime.

L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920)

Hélas ! La statue est bien abimée. La patte gauche du pauvre centaure n’est plus qu’un moignon et laisse passer un bâton qui fait plutôt mauvais effet.

Voici dans un bosquet un monument à Perrault charmant, grâce à la joyeuse ronde des petites filles qui entourent le piédestal et à l’humour du chat. Gabriel Edouard Baptiste Pech l’a sculpté entre 1903 et 1908.

Gabriel Edouard Baptiste Pech 1903. Monument à Perrault
Le Chat botté, son collier de souris et son gros rat à la ceinture. Monument à Perrault

L’Etat honorait le conteur aimé des enfants, mais aussi celui qui avait plaidé pour que le jardin de Nôtre reste accessible au public.  Colbert, contrôleur général des Finances, s’inquiétait des dégâts que le « peuple » pouvait causer au jardin (décidément Colbert joue à nouveau le rôle du grand seigneur dur aux petites gens). Perrault comme il le rapporte dans ses mémoires s’est opposé à lui en lui assurant  que les visiteurs respectaient le jardin :

La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde jusqu’au plus petit bourgeois, a pour ce jardin. Non seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher ; ils s’y promènent tous comme des personnes raisonnables. Les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, surtout à présent que l’on n’entre plus au Luxembourg [1] ni à l’hôtel de Guise. »

Ce que confirment les jardiniers

« Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l’air ; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des Rois ne sont si grands et si spacieux, qu’afin que tous leurs enfants puissent s’y promener. »

Et le jardin reste accessible à tous.

Déjà 1909. Le monument en marbre à Waldeck-Rousseau, du même Laurent-Honoré Marqueste (1848-1920)  auteur du Centaure, comprend un buste et un groupe d’ouvriers accompagnés de la République

Monument à Waldeck-Rousseau. Marqueste

Pierre Waldeck Rousseau est à l’origine de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dite loi Waldeck-Rousseau. Il soutient aussi des lois sociales : le 30 mars 1900 est promulguée une loi qui rréduit le temps de travail des femmes et des enfants. Le 30 septembre, il soutient une nouvelle loi Millerand-Colliard qui abaisse à onze heures la durée du travail journalier pour les hommes et à 60 heures la semaine de travail. C’est pourquoi, des ouvriers sont représentés au pied du monument. Les codes de la représentation sont assez drôles. Des nus antiques pour les ouvriers et une toge à la romaine pour P. Waldeck-Rousseau.

La sculpture moderne est moins militante à première vue. L’acteur Jean-Paul Belmondo a offert deux statues néo-classiques de son père, Paul Belmondo : Apollon et Jeannette aux formes épurées, aux corps luisants dans le jour qui décline.

Apollon et Jeannette de Paul Belmondo

On va plus vite car le froid s’accentue. Le temps de s’arrêter dans cette partie couverte du bois pour trois personnages en bronze du sculpteur Etienne Martin (1913-1995) créés en 1967 qui ont été installés en 2000. Ils sont non figuratifs et pourtant étrangement vivants, massifs et très présents.

Trois personnages. Etienne Martin 1967

En cherchant bien dans les racines de L’arbre aux voyelles de Penone, on doit pouvoir reconnaître la forme de lettres. Le O est le facile à trouver. Après ça se complique.

L’Arbre aux voyelles. Penone

En tout cas, ce tronc qui traîne est un beau pied de nez à l’esthétique des jardins à la française. Un arbre déraciné, ça fait plutôt désordre… et puis contrairement aux êtres éphémères qui peuplent les jardins, l’arbre métallique, même abattu, ne disparaîtra pas.

Parc Monceau. Que reste-t-il de la Folie du duc de Chartres ?

Provisoirement, malgré le temps agréable, je ne peux plus aller et venir comme je veux. Heureusement, l’espace rétréci est compensé par l’immensité de temps enfoui dans chaque quartier de Paris.

Cela fait un moment que je voulais achever mon tour de l’enceinte des Fermiers généraux bâtie entre 1786 à 1789 pour faciliter le contrôle des marchandises rentrant dans Paris et mieux récupérer l’argent des taxes. Le mur murant Paris rend Paris murmurant, résumait Beaumarchais, pour décrire l’hostilité que cette pression fiscale supplémentaire suscitait chez les Parisiens. D’ailleurs, des fraudeurs appuyés par le peuple de Paris s’y étaient attaqués un peu avant la prise de la Bastille : entre le 9 et le 13 juillet 1789, ils avaient incendié des barrières, marquant au fond le vrai début de la Révolution.

Il subsiste seulement quatre des pavillons d’octroi que Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) avait été chargé d’édifier ; j’y ai consacré quelques billets :

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/18/la-rotonde-de-la-villette/

https://passagedutemps.wordpress.com/2020/01/19/en-descendant-le-boulevard-raspail/

https://passagedutemps.wordpress.com/2020/03/28/le-reve-de-pierre-de-claude-nicolas-ledoux-1736-1806-la-saline-royale-darc-et-senans/)

Pour achever mon tour de Paris, je dois retourner à la Rotonde du parc Monceau qui faisait partie de la Barrière de Chartres. Ce pavillon est situé à l’entrée du parc.

La folie de Chartres

En 1778, Louis-Philippe, duc de Chartres, achète un grand terrain qui deviendra une fois aménagé par le peintre Carmontelle et l’architecte Colignon « la Folie de Chartres ».

Je me perds avec tous ces Louis-Philippe : les princes changent de titres au long de leur vie et se plaisent à transmettre leur prénom à leurs enfants. Il y eut d’abord Louis-Philippe dit « le Gros »,  (1725-1785), duc de Chartres, puis duc d’Orléans à la mort de son père. (Je l’appellerai Louis-Philippe I). Il a pour fils Louis-Philippe (1747-1793) (Louis-Philippe II, pour ne pas mélanger, dit Philippe-Egalité pendant la révolution). Né duc de Montpensier, Louis-Philippe II devient à son tour duc de Chartres à la mort de son grand-père, et duc d’Orléans à la mort de son père. Réformateur, franc-maçon, il est le premier en France  à se faire vacciner, lui et sa famille, contre la variole, donnant ainsi l’exemple. Il est élu député de la Convention, vote la mort du roi, mais sera guillotiné à son tour en 1793. Son fils, Louis-Philippe III deviendra roi des Français de 1830 à 1848.

En 1769, alors qu’il n’est encore que duc de Chartres, Louis Philippe II épouse Marie Adélaïde de Bourbon, la famille ayant préféré à la « pureté du sang », la grande fortune de cette héritière, descendante d’un des « bâtards légitimés » de Louis XIV. (L’aristocratie du 18e siècle se dispensait facilement de fidélité. Le duc a des maîtresses dont la plus connue est la célèbre éducatrice Madame de Genlis… Lui-même, malgré sa ressemblance avec Louis-Philippe I, a prétendu pendant la Révolution, qu’il était le fils du cocher de sa mère qui avait multiplié elle aussi les aventures !)

Le nouveau ménage achète un domaine de 26 hectares dans la plaine Monceau aux portes de Paris. L’architecte Colignon leur construit la dite Folie de Chartres. En 1773, le duc s’adresse au peintre Carmontelle pour aménager le jardin.  Louis Carrogis de Carmontelle est un merveilleux touche-à-tout, dessinateur loué pour la ressemblance de ses portraits de profil, auteur de petites comédies qu’il fait jouer dans les fêtes du vieux duc (Louis-Philippe I), inventeur de « panoramas », des rouleaux de papier de Chine (de vélin), parfois de plusieurs dizaines de mètres, présentant une succession de scènes dans des paysages bucoliques que l’on déroule pour les spectateurs plongés dans le noir, comme s’ils assistaient à un long plan-séquence. Un de ces panoramas est conservé au musée de Sceaux et le musée Paul Getty a mis en ligne un autre rouleau de 37 m de long (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/).

En 1778, Carmontel achève ce jardin extravagant, une sorte de microcosme fouillis des curiosités du monde entier. Dans son livre, Le Jardin de Monceau, il écrivait : « Si l’on peut faire d’un Jardin pittoresque un pays d’illusions, pourquoi s’y refuser » (p.4).

Carmontel remet les clés du jardin au duc de Chartres, Paris, musée Carnavalet, https://www.photo.rmn.fr/archive/10-541705-2C6NU0YDJDJD.html

L’aménagement suppose un art hydraulique poussé. Carmontel a prévu une cascade (qui est) « le point haut d’où les eaux se distribuent quand elles y ont été amenées par la pompe à feu qui est proche de la serre chaude, & par le moulin que le vent fait agir » (p.6). De là, tout un circuit permet d’aller de fausses ruines en ponts, rivière, jusqu’au point bas, le bassin nautique.  L’eau était remontée à l’aide de pompes.

Les édifices presque juxtaposés évoquent des bâtiments exotiques comme la tente tartare, environnée de Peupliers d’Italie, de Sycomores et de Sureaux (p.10), le minaret ou le pavillon de Jeu de Bagues d’une Chine de fantaisie,

planche XVI : le jeu de bague chinois.
Planche gravée du livre de Carmontel (1777)

Trois pagodes chinoises portent un grand parasol qui couvre ce jeu. Ces pagodes, appuyées sur une barre horizontale, meuvent avec le plancher qui est sous leurs pieds. La mécanique, qui les fait tourner, est mise en mouvement par des hommes dans un souterrain pratiqué au-dessous. Des bords du plancher partent quatre branches de fer, dont deux soutiennent des dragons sur lesquels les Messieurs montent à cheval ; sur les deux autres branches sont couchés des Chinois soutenant d’un bras un coussin sur lequel s’assoient les Dames ; ils tiennent d’une main un parasol garni de grelots, & de l’autre un second coussin servant à poser les pieds. Au bord du grand parasol sont suspendus des œufs d’autruche & des sonnettes. A droite & à gauche de ce jeu de bague, du côté du pavillon, sont des bancs ottomanes placés dans des enfoncements de verdure. Ces bancs sont en pierre & imitent des carreaux de Perse, au-dessus sont des draperies rayées de violet, d’aurore et de blanc soutenues par des bâtons. C’est où se tient la compagnie pour voir courir la bague. De droite et de gauche de ces ottomanes, sont des vases ou cassolettes imitant le bronze rouge : leurs guirlandes & ornements sont dorés

Le passé est lui aussi évoqué à travers une pyramide, de petits temples antiques, des ruines féodales. Enfin des fabriques de jardin (ferme, moulin hollandais…) représentent la campagne.

Dans l’Isle des moutons

Le guide de Luc-Vincent Thiéry donne idée de l’entassement des « surprises » qui attendaient le visiteur :

Après avoir admiré les reflets de la colonnade corinthienne dans l’eau dont elle décore les bords, & fuivant ce baffin fur la droite vous rencontrerez un pont de bois peint en gris & noir de-deffus, lequel vous appercevrez la tente tartare, le, petit temple de marbre & le jeu de bague chinois. En tournant à gauche au fortir de ce pont, vous entrerez dans le jardin botanique compofé d’arbres arbufles & plantes tant indigènes qu’exotiques https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119125s/f124.item.texteImage

De cet ensemble, il ne subsiste presque que la naumachie (inspirée de l’Antiquité qui y faisait représenter des batailles navales). Carmontelle pour l’aménager avait fait récupérer des colonnes d’un monument funéraire détruit, imaginé par Catherine de Médicis pour le tombeau de son mari à Saint-Denis).

Colonnade de la Naumachie

Demeure aussi une pyramide qui rappelle que le duc était Grand Maître du Grand Orient de France. La salle aménagée à sa base contenait à l’époque une statue de la déesse Isis et servait de lieu de réunion pour sa loge.

La pyramide maçonnique et sa petite porte menant à un sous-ysol aménagé pour les rites d’initiation

Du jardin anglais au parc Monceau

Fatigué peut-être de cet amas fantasque, le duc fait réaménager le jardin des illusions par l’Ecossais William Blaikie. Le parc devient un jardin anglais avec du gazon et des arbres.
L’architecte Claude-Nicolas Ledoux ajoute en 1784, une Rotonde, pavillon d’octroi entouré d’un péristyle de 16 colonnes. La partie inférieure est occupée par les bureaux de l’octroi ; le duc qui a offert le terrain et payé 12 000 livres a l’usage de la partie supérieure afin de jouir de la vue de son jardin.

Rotonde du parc Monceau. Une des grilles de Davioud

En 1793, le parc est confisqué et accueille des foules nombreuses. Après la Révolution, il est récupéré par les Orléans qui décident de détruire la Folie de Chartres et de construire un autre pavillon.  Louis-Philippe III qui préférait sa propriété de Neuilly fait déménager le temple de marbre blanc, transformé en temple de l’Amour au bout de l’île de la Jatte. Le pavillon de 1802 est détruit à son tour dans les années 1860. Même avant cette date, il ne restait presque rien de la Folie de Chartres

En 1852, racheté par les frères Pereire, des banquiers, le parc a fait l’objet d’une opération immobilière.  Des hôtels particuliers sont aménagés le long d’avenues fermées par quatre portes monumentales. L’opulence des hôtels particuliers, le luxe étalé par les grandes fortunes qui les faisaient construire transformait sans doute les jardinets des hôtels en jardins de paradis (le peuple ne pouvait y entrer le soir puisque le parc est fermé par des grilles)  Le parc amputé est attribué à l’Etat qui vend son domaine à la Ville de Paris. Le parc Monceau redessiné par Alphand est un parc tranquille avec des pelouses, de beaux arbres et des statues que, je le crains, personne ne regarde vraiment.

Le petit pont sur la rivière date du 19e siècle. Il a été dessiné par Davioud (sûrement d’après le souvenir des ponts vénitiens).

Il y a de très beaux arbres, tulipier, érable, platane d’Orient vieux de 170 ans…

Je pense au passé agité de ce parc, à Philippe-Egalité, à Ledoux, symbole des contradictions de la période des Lumières, aux banquiers Pereire et à l’argent qui ruisselait dans les beaux quartiers sous le Second Empire. Au lieu du jeu des bagues qui amusait l’aristocratie, tourne un manège d’enfants, mais en tendant l’oreille on devrait pouvoir entendre quelque chose du fracas de la grande histoire.

Bibliographie

http://www.parcsafabriques.org/monceau/monceau1.htm

Carmontelle, Louis de. Jardin de Monceau, près de Paris, appartenant à S. A. S. Mgr. le duc de Chartres. 1779 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1066592n

https://bibliotheque-numerique.inha.fr/collection/item/16611-memoire-sur-les-tableaux-transparents-du-citoyen-carmontelle?offset=3

Markovic, Momcilo, 2013, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Révolution française, 372 avril-juin, p. 27-48, https://journals.openedition.org/ahrf/12765

Trois transparents de Carmontelle sont aujourd’hui connus. L’un, très fragmentaire, est conservé au musée Condé à Chantilly (http://www.musee-conde.fr/). Un autre, beaucoup plus grand, se trouve au musée de l’Île de France à Sceaux (http://domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.fr/lesexpositions/archives-des-expositions/les-quatre-saisons-de-carmontelle/). Néanmoins, doublé, il a subi d’importantes pertes de matières et a dû subir une restauration en 2003. Enfin, le J. Paul Getty Museum (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/) conserve un rouleau de 37 m de long.