A la recherche du passé disparu. Les plus anciennes maisons de Paris

Rue François Miron : le Moyen Age reconstruit

Les guides emmènent les touristes visiter les numéros 11 et 13 de la rue François Miron situés sur l’axe Est-Ouest de Paris. Leurs colombages sont, disent-ils, de remarquables « témoins de l’architecture médiévale parisienne ». Le principe de construction repose sur une ossature de bois massif, généralement du chêne, sur laquelle viennent s’insérer des remplissages en torchis, en briques ou en plâtre. En fait, les immeubles, peut-être édifiés à la Renaissance, ont été refaits entièrement et leurs colombages en forme de croix de Saint-André ne datent que de la restauration de la fin des années 1960. Je ne sais pas si la restauration est de surface ou si elle a concerné le squelette de la maison.

immeuble de la rue François Miron : A l’enseigne du mouton

La maison qui se voulait médiévale dans la rue Volta

La rue Volta, étroite et ténébreuse, correspond parfaitement à notre représentation du Paris médiéval. On a longtemps cru que le numéro 3 remontait aux environs de 1300. Cette conviction s’est installée sous le Second Empire, à une époque où Hugo et ses amis cherchaient à protéger le Paris médiéval menacé par les destructions haussmanniennes. Quoi de plus mobilisateur que de défendre la plus ancienne maison de Paris !

Mais en 1979 une historienne découvrit un acte notarié établissant que le numéro 3 avait été construit en 1644, sur un terrain vierge. Son propriétaire, un menuisier, avait reproduit le style architectural médiéval, notamment les colombages interdits pourtant depuis 1607 à cause des risques d’incendie.

Ainsi, même au 16ème siècle, le Moyen Âge parisien pouvait être une recréation.

La maison du 3 rue Volta reconvertie en restaurant asiatique

Nicolas Flamel fait construire en 1407 la maison la plus ancienne de Paris

La véritable  plus ancienne maison de Paris se situe dans la partie prospère de la rue de Montmorency qui va de la rue Beaubourg à la rue des Archives, et qui comporte un bel hôtel où Nicolas Fouquet Madame de Sévigné ont vécu.

La maison construite en 1407 se trouve au numéro 51. Surprise : sa façade est en pierre de taille. Rien ici du pittoresque médiéval attendu.

Son commanditaire, Nicolas Flamel (1330-1418), était copiste et écrivain public avant de devenir libraire-juré de l’Université de Paris. Vers l’âge de quarante ans, il épousa Pernelle, une veuve aisée. Sans enfants, les époux multiplièrent fondations pieuses, chapelles, stèles et œuvres charitables. De cet ensemble ne subsiste aujourd’hui que la maison du 51 rue de Montmorency.

Maison de Nicolas Flamel

Cette générosité se situe au croisement de deux réalités : la profonde misère parisienne et la piété du couple.

Comme aujourd’hui, Paris regorge de gens venus de partout chercher du travail et qui servent de main d’œuvre bon marché. Au 15eme siècle, ils parlaient béarnais picard, bourguignon… et souvent les patrons les désignaient du nom de leur province d’origine. Les plus miséreux gagnaient à peine de quoi manger et erraient d’abris en abris, chassés par les propriétaires dès qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer.

Flamel et sa femme se souciaient des pauvres, et ils craignaient aussi pour le salut de leur âme. Ils espéraient être accompagnés, après leur mort, des prières des nécessiteux qu’ils avaient aidés et qui plaideraient pour eux au moment où il leur faudrait affronter le jugement de Dieu.   Une inscription longtemps dissimulée sous un mauvais badigeon le rappelle :

«Nous homes et femes laboureurs demourans ou porche de ceste maison qui fut faite en l’an de grâce mil quatre cens et sept somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une paternostre et un ave maria en priant Dieu que sa grâce face pardon aus povres pescheurs trespasses Amen.

Dans sa Description de la ville de Paris (1434) citée par Wikipedia, Guillebert de Mets confirme l’existence de ces oeuvres charitables (en ligne sur princeton.edu [archive]) :

Gobert le souverain escripvain qui composa l’art d’escripre et de taillier plumes, et ses disciples par leur bien escripre furent retenus des princes, comme le jeune Flamel, du duc de Berry ; Sicart, du roy d’Angleterre ; Guillemin, du grand ministre de Rodes ; Crespy, du duc d’Orléans ; Perrin de l’Empereur Sigemundus de Romme » – « Item Flamel l’aisné, escripvain qui faisoit tant d’aumosnes et d’hospitalitez et fit plusieurs maisons ou gens de mestiers demouroient en bas et du loyer qu’ils paioent, estoient soutenus povres laboureurs  en haut. »

Nicolas, dans sa jeunesse, s’était lancé à corps perdu dans le travail, avait voulu compter dans la société, avait fait des affaires encore et encore ! Mais après la mort de Pernelle, le vieil homme avait peut-être voulu racheter son « moi » volontariste et orgueilleux et faire sienne la parole du Christ : « Heureux ceux qui ont un cœur de pauvre car le royaume de Dieu est à eux ». Cependant il demeurait homme d’affaires : c’est le loyer perçu par la boutique située au rez-de-chaussée qui devait financer l’hébergement gratuit des travailleurs pauvres du quartier.

La naissance d’un alchimiste

Nicolas Flamel fut enterré à l’église de Saint-Jacques -la Boucherie ; il avait fait sculpter, au flanc nord de l’église,  un portail orné de sculptures où il s’était fait représenter en compagnie de son épouse Pernelle. L’église fut détruite à la fin de la période  révolutionnaire et seul subsiste le clocher, la tour Saint-Jacques qui continue d’aimanter les rêveries parisiennes.

Sa pierre tombale est aujourd’hui conservée au musée de Cluny.

À sa mort, Flamel laissa de nombreuses propriétés. Pourtant, les historiens soulignent aujourd’hui que sa fortune fut probablement exagérée. Sa réputation de richesse naquit autant de l’imagination populaire que de la réalité de ses biens (voir l’excellente notice Wikipédia)

Mais les gens aiment les fortunes mystérieuses. On en vint bientôt à murmurer qu’il devait sa richesse à la découverte de la pierre philosophale, capable de transformer les métaux en or. En 1612, parait à Paris un livre attribué à Nicolas Flamel, le Livre des figures hiérogliphiques (aujourd’hui considéré généralement comme une œuvre de Béroalde de Verville). Le texte explique ce que l’on appelle en Alchimie « le Grand Œuvre », c’est à dire la réussite parfaite de la transmutation du plomb en or.

Dès lors, Nicolas Flamel devient le grand alchimiste français et sa fortune littéraire lui vaut l’immortalité que l’occultisme n’a pu lui donner.

Les Romantiques s’emparent du personnage. Gérard de Nerval en fait un homme ayant vendu son âme au diable pour obtenir l’or ; d’autres, comme Amans-Alexis Monteil, imaginent en lui un sage immortel détenteur de secrets qui permettent de voir ce que la société cache.

Aujourd’hui,  dans Harry Potter, J. K. Rowling reprend le mythe : Nicolas Flamel y apparaît comme le créateur de la pierre philosophale, cachée à Poudlard pour empêcher Voldemort de s’en emparer. La pierre est finalement détruite pour empêcher qu’elle ne tombe entre de mauvaises mains, mettant ainsi fin à l’immortalité de Flamel et de sa femme.

Les historiens contre les rêves

Les historiens sont terribles : en quelques articles, ils dissipent les mythes.

La maison de la rue François-Miron n’a que des colombages récents.
La prétendue maison médiévale de la rue Volta date du 17ème siècle.
Nicolas Flamel ne fut probablement jamais alchimiste.
Et il n’habita sans doute jamais la maison de la rue de Montmorency.

Pourtant, malgré les archives, malgré les dates, malgré les preuves, nous, promeneurs naïfs, continuons à nous raconter ces histoires que récuse l’Histoire.

Gérard de NervalNicolas Flamel, 1828.

Alexandre DumasLa Tour Saint-Jacques, 1856[108].

 Wikipédia (Nicolas Flamel, une notice remarquable)

Monteil, Amans -Alexis , 1846-1847 , « Le Souffleur », Histoire des Français des divers états, ou Histoire de France aux cinq derniers siècles. [Tome 2] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k92241f/f424.item.r=Amans%20Alexis%20MonteilFlamel%20flamel)

Rowling,

De la République à la rue des Archives. Le Haut-Marais

Béranger

Lorsqu’on vient de la place de la République, et qu’on a pris le passage Vendôme, on arrive rue Béranger. La rue a reçu son nom du poète-chansonnier qui y est mort au numéro 5.

Pendant tout le 19e siècle, Béranger était considéré comme un des plus grands poètes et un martyr de la liberté plusieurs fois condamné sous Charles X (« Charles le Simple ») qui était sa tête de turc. Voici un exemple de ses vers, écrits dans la prison de La Force en 1828.  Dans 14 juillet, il se décrit gamin au spectacle de la prise de la Bastille, et rappelle la morale qu’en tire son grand-père :

Pour un captif, souvenir plein de charmes !
J’étais bien jeune ; on criait : Vengeons-nous !
À la Bastille ! aux armes ! vite, aux armes !
Marchands, bourgeois, artisans couraient tous. (bis.)
Je vois pâlir et mère et femme et fille ;
Le canon gronde aux rappels du tambour. (bis.)

Victoire au peuple ! il a pris la Bastille !
Un beau soleil a fêté ce grand jour,

                A fêté ce grand jour e. (bis.)

Enfants, vieillards, riche ou pauvre, on s’embrasse.
Les femmes vont redisant mille exploits.
Héros du siège, un soldat bleu qui passe 
Est applaudi des mains et de la voix.
Le nom du roi frappe alors mon oreille ;
De Lafayette on parle avec amour.
La France est libre et ma raison s’éveille.
Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                A fêté ce grand jour.

Le lendemain un vieillard docte et grave
Guida mes pas sur d’immenses débris.
« Mon fils, dit-il, ici d’un peuple esclave,
« Le despotisme étouffait tous les cris.
« Mais des captifs pour y loger la foule,
« Il creusa tant au pied de chaque tour,
« Qu’au premier choc le vieux château s’écroule.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« La Liberté, rebelle antique et sainte,
« Mon fils, s’armant des fers de nos aïeux,
« À son triomphe appelle en cette enceinte
« L’Égalité, qui redescend des cieux.
« De ces deux sœurs la foudre gronde et brille.
« C’est Mirabeau tonnant contre la cour.
« Sa voix nous crie : Encore une Bastille !
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« Où nous semons chaque peuple moissonne.
« Déjà vingt rois, au bruit de nos débats,
« Portent, tremblants, la main à leur couronne,
« Et leurs sujets de nous parlent tout bas.
« Des droits de l’homme, ici, l’ère féconde
« S’ouvre et du globe accomplira le tour.
« Sur ces débris, Dieu crée un nouveau monde.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour. »

De ces leçons qu’un vieillard m’a données,
Le souvenir dans mon cœur sommeillait.

Mais je revois, après quarante années,
Sous les verrous, le Quatorze Juillet.
Ô Liberté ! ma voix, qu’on veut proscrire,
Redit ta gloire aux murs de ce séjour.
À mes barreaux l’aurore vient sourire ;
Un beau soleil fête encor ce grand jour,
                Fête encor ce grand jour.

En quête de vieux hôtels particuliers.

Aux 3, 5 et 5 bis, l’école primaire Béranger et le collège Pierre-Jean-de-Béranger sont installés dans les hôtels Peyrenc de Moras et de la Haye, vendus par la suite à Bergeret de Frouville. Les portes cochères monumentales datant du 18e siècle et repeintes à la couleur vert bleu de la modernité rappellent l’importance de ces demeures privées.

Porte de l’école Béranger

Mais les portes closes ne s’ouvrent que pour les élèves. Comme je ne peux pas parler de ce que je ne vois pas, je vais raconter ce que j’ai lu de la famille d’un des propriétaires, Peyrenc de Moras. Je trouve qu’il a un nom magnifique, ce Peyrenc de Moras, même si ce nom s’explique par l’achat des terres de Moras qui a permis à Peyrenc de mettre une rallonge à son patronyme.

François Marie Peyrenc de Moras  (1718 -1771 ) était le fils d’Abraham Peyrenc (1686-1732), lui-même fils d’un chirurgien-barbier. Abraham était arrivé à Paris comme simple valet. Protestant, il n’avait pas tardé à se convertir au catholicisme et aux moyens de s’enrichir. Il avait séduit puis épousé Anne-Marie-Josèphe de Fargès la fille d’un fournisseur des armées qui avait fortune.  Il devint banquier dans le système de Law. Fortune faite, il échappa à la banqueroute, acheta les terres de Moras près de la Ferté Sous Jouarre et un titre de marquis. Anobli, il devint alors maître des requêtes et chef du conseil de la duchesse douairière de Bourbon (fille légitimée de Louis XIV et de Louise de la Vallières). En 1731, il quitta son hôtel pour s’installer faubourg Saint-Germain dans un magnifique hôtel devenu aujourd’hui le musée Rodin. 

Son histoire est digne du Paysan parvenu de Marivaux ou déjà du jeune Rastignac. Ses fils n’ont qu’à poursuivre : on lance le cadet, François-Marie dans l’administration : le voici conseiller au Parlement de Paris avant 20 ans, maître des requêtes à 24 ans, intendant à 32 ans, puis contrôleur général des finances de Louis XV, puis secrétaire d’Etat de la Marine.  Ascension éclair, mais François-Marie qui va de charge en charge sans mener à bien des projets n’avait pas l’âme d’un bon administrateur. Quand il abandonne ses charges, il a aggravé la dette du pays dont on s’inquiétait déjà. Les descendants Peyrenc de Moras mettent l’hôtel du Marais en location jusqu’en 1768 où la demeure est acquise par un collectionneur, Jean-François Bergeret de Frouville. C’est à lui qu’on doit les belles portes au fronton sculpté. Il fait aussi embellir l’hôtel par des boiseries et des scènes mythologiques commandées au peintre Boucher. Ces toiles ont appartenu à la famille Rothschild, ont été volées par les Allemands, restituées après la guerre, et finalement achetées par la Fondation Kimbell Art en 1972. Elles se trouvent aux Etats Unis

Les bijoutiers

Les rues voisines sont encombrées par les commerces chinois qui vendent d’étincelantes babioles pour trois sous.


500 mètres, plus bas, les cafés sont pleins et bruyants. On arrive au square du Temple, un des rares jardins du 3ème. Il ne reste rien de l’enclos des Templiers qui pendant sept siècles s’étendit sur plus de 6 hectares, ni de la grosse tour qui servit de prison à Louis XVI et Marie-Antoinette. C’est un autre monde aujourd’hui. Par ce dimanche trop chaud, le square est un paradis familial (un peu encombré). Pas d’énergumènes faisant du tapage, pas de joueurs de balle, chacun occupe sagement son carré de pelouse.

Square du Temple-Elie Wiesel

L’hôtel du maréchal de Tallard

Nous arrivons au cœur du Marais, rue des Archive où commencent les demeures les plus belles. Me voici au 78, devant l’hôtel du maréchal de Tallard (ou Amelot de Challou, dit le panneau explicatif). Hélas ! Un haut mur de clôture dissimule l’intérieur.

En entr’apercevant les grandes fenêtres, je rêve : le palais barricadé recèle un escalier monumental, des fresques à demi-effacées que je ne verrai pas. Mais j’oublie que les aristocrates avaient déjà commencé à quitter le quartier avec clavecins, tables incrustées de marqueteries, tables de jeux en bois de rose, tapisseries, girandoles, vases de porcelaine, petits miroirs et tapis des Gobelins. La Révolution avait achevé de déclasser le Marais. Au 19e siècle, une fois de plus dans Paris, le monde s’était inversé.

Escalier de l’hôtel Tallard

Un Paris industrieux avait succédé au quartier à la mode, tandis que s’écaillaient les boiseries et les plafonds peints. Une photo montre un atelier de passementerie qui s’était installé au fond de la cour du 78.

« Cour de l’hôtel du Maréchal de Tallard – 78, rue des Archives », Paris (IVème arr.), 1898. Photographie d’Eugène Atget (1857-1927). Paris, musée Carnavalet.

Si les nobles ont droit à des panneaux célébrant les propriétaires autant que les palais, le Paris  pauvre n’a pas laissé de traces, sinon sur quelques photos d’Atget

La pluie commence à tomber et voilà la fin de ma promenade dans le Haut Marais, mélange de demeures élégantes enfermées dans leurs hauts murs et d’échoppes bon marché.

Béranger, Oeuvres complètes, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9752132t.texteImage

Exploration de l’art contemporain à La Villette

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Claire

Après le MacVal, nous n’avions pas programmé la visite d’un autre lieu dédié à l’art contemporain. Le hasard de la planification de France-Alzeimer nous a cependant conduits à 100% L’Expo à La Villette. C’est une exposition consacrée à de jeune diplômés, sélectionnés par un jury composé, — sans surprise, de membres participant au courant dont sont issus les participants. Mais existe-t-il d’autres voies de sélection ?

L’exposition met majoritairement l’accent sur la démarche plutôt que sur des techniques traditionnelles comme le dessin ou la peinture académique. Encore que… certaines œuvres, comme le château façon Disneyland de Jordan Roger, témoignent d’une impressionnant virtuosité dans le travail de la céramique et de la broderie.

Mais au fond, qu’est-ce que l’art contemporain ? Sans prétendre en donner une définition, j’ai choisi d’aborder cette exposition à travers la diversité des expériences qu’elle propose.

Art et politique

Zoé Saudrais abolit la frontière entre art et politique. Ses banderoles revendicatives, ses évocations de repas militants — lieux de rencontre entre artistes et collectifs en lutte — brouillent volontairement la frontière entre création et action. Pour Zoé Saudrais, l’art est un outil de mobilisation. Il repose sur la force du message, slogans percutants, dénonciation des injustices, mise en lumière des luttes, des femmes immigrées. Il ne suppose pas de grande maîtrise technique, et invite à partager des moments d’action collective .

Zoé Saudrais. Bannière
Zoé Saudrais. Exaltation des luttes des femmes immigrées

Blessures familiales

D’autres artistes puisent dans leurs expériences intimes. Leurs œuvres s’enracinent dans des histoires familiales, qui rejoignent des préoccupations contemporaines, discriminations liées à l’orientation sexuelle, à l’exil, au déracinement.

Rescapé de l’enfer familial religieux et patriarcal, Jordan Roger montre à première vue, des œuvres légères. Son château rose très kitsch, fait sourire. Mais cette légèreté dissimule la violence subie. Élevé chez les Témoins de Jéhovah, l’artiste a été rejeté par sa famille lorsque celle-ci a découvert son homosexualité. De là le jeu avec son patronyme, Roger,   reconnaissable, mais barré.

Jordan RogerBurn Them All, 2022, 100 éléments de faïence

Lorsque l’on approche, les ornements couleur corail se révèlent être des flammèches. Le château, symbole d’un imaginaire enfantin et normatif, est sur le point de s’embraser. Rien n’est encore détruit, mais tout annonce le brasier qui détruira l’ordre patriarcal.

Au premier abord, l’œuvre de Yunyi Guan est mièvre, mais la moustiquaire, sur laquelle des papillons sont venus se poser, délimite un petit espace protecteur pour des enfants perdus entre la Chine et la France. Une fillette a été élevée en Chine par les grands-parents ; sa cadette, par les parents qui pouvaient désormais s’offrir un toit familial. L’aînée a-t-elle été assez aimée ?

La peur de l’oubli accompagne le déracinement. Bahar Kocabey, chassée du Kurdistan-Syrien dessine ses oliviers au fusain. L’un d’eux a pris des proportions monumentales. Il appartient sûrement au passé et son absence de couleur ajoute à sa qualité fantomatique. Deux chevelures féminines flottent dans l’air, mais elles ont perdu leurs corps : Bahar Kocabey, n’a plus de place dans le monde où sa famille avait vécu. Des exilées, il reste seulement ces traces vouées à disparaître.

Bahar Kocabey, L’effacement

Les idées ont besoin d’une forme. Leur donner une apparence sensible exige beaucoup d’énergie. Un château de Walt Disney, une moustiquaire constellée de papillons, deux chevelures sans corps… sont les formes concrètes qui correspondent aux idées de patriarcat, d’insécurité ou de déracinement.  Sans doute faut-il une grande force pour croire à ses propres métaphores.

Identités postcoloniales

Plusieurs artistes explorent la question de l’identité de femmes issues de l’immigration dans un contexte postcolonial. Leur reconstruction passe souvent par le corps, et notamment par la chevelure, chargée de symboles.

Le lit de cheveux de Priscilla Benyahia suscite un certain malaise, que l’on retrouve dans la vidéo de Tatiana Da Silva où des femmes passent de grands peignes dans leur chevelure. Ces œuvres dérangent — et c’est sans doute le but des artistes. L’art doit parler de ce qui (me) fait souffrir, (m’)offrir une compensation… mais à quel public s’adresse-t’-‘il ?

Priscilla Benyahia Le lit de cheveux

Merveilles de l’enfance

Charlotte Alves se souvient des univers qu’elle inventait, enfant sage, au bord d’un lac : elle imaginait des créatures étranges qui vivaient sous la surface sombre. Aujourd’hui, elle les fait renaître. Ce sont des monstres bienveillants aux couleurs éclatantes, des tortues devenues coussins, des crevettes géantes — un bestiaire joyeux plébiscité par les enfants qui visitent l’exposition.

Charlotte Alves. Crevette facétieuse

Sans conclusion

Cet art, contrairement à la peinture impressionniste que l’on célèbre en ce moment avec Renoir, est très rarement fait pour s’accrocher dans son salon. Il n’est pas fait non plus pour provoquer l’extase d’une contemplation sans finalité. Plus souvent, il accompagne un besoin de réparation. Qui y répondra ?

Il y a cependant un petit tableau de laine feutrée qui m’attire beaucoup, peut-être à cause du lien qu’entretient Ora Yerma avec la tradition… C’est un paysage nocturne. Une ombre noire enveloppe la partie gauche. Une lumière douce fait scintiller la partie droite comme si les nuages qui couvraient le ciel s’étaient écartés pour laisser la lune éclairer une plaine tranquille. Des animaux — moutons, ou peut-être chevaux, préhistoriques selon la guide — y reposent avec sérénité : figures blanches sur fond sombre, silhouettes noires sur fond clair

J’y vois, pour ma part, l’évocation d’un rêve, qui invite à la contemplation silencieuse.

Eva Jospin. Forêts, Grottes et temples de carton au Grand Palais

Exposition jusqu’au 15 mars 2026

Eva Jospin transforme le carton en forêts, grottes, monuments.

La forêt pétrifiée

Sa forêt pourtant n’est pas une « vue » mais une masse végétale qui empêche d’y pénétrer. Il n’y a pas de chemin qui l’ouvre et les branches hérissées d’épines empêchent de parvenir aux princesses enfermées dans les profondeurs. C’est une forêt-matière et non l’image d’un paysage.

Mon amie déteste cette représentation funèbre : – C’est une forêt de carton qui ne connaît ni automne, ni printemps. Toute vie l’a désertée… Je ne peux pas imaginer des oiseaux devant ces branches sèches, devant ces arêtes d’arbres où manquera toujours l’impression verte de fougères et de la terre humide.

Grand Palais. 2026. Eva Jospin. La forêt pétrifiée

Plus loin, un cratère dont les dimensions sont assez petites, mais qui a l’air gigantesque car on n’en voit pas le fond. Des échelles évoquent une carrière où des ouvriers pourraient descendre pour extraire des minerais, mais c’est une mine sans mineurs… qui donne comme l’ensemble des œuvres exposées l’impression d’un lieu que toute présence humaine a quitté.

Grand Palais 2026. Eva Jospin. La mine

Je n’ai cependant pas l’impression de voir un spectacle morbide. Sans doute mon plaisir est-il inséparable des métamorphoses du matériau transformé. Le carton, une fois découpé, collé couche sur couche, pli sur pli, creusé au burin, raboté, frotté rivalise avec des matériaux plus nobles. Selon le traitement appliqué, il peut devenir brique :

Eva Jospin. Palais de briques

ou cuir aux teintes délicates.

Souvent, il se fait pierre. Comme le carton est moins dur que la pierre, on ne risque pas de s’y blesser. Je m’inquiète cependant. Combien de temps va-t-il durer ?

Des monuments de carton

En 1926, au Grand Palais, Eva Jospin expose surtout des rocailles, des cénotaphes, des dômes… toujours en carton qui réinterprètent à leur façon le mélange de monuments, de grottes et de végétation que l’on trouve dans les jardins italiens.

Eva Jospin. Cénotaphe

En approchant, on découvre la délicatesse minutieuse de certains ornements. Ce sont des stalactites qui ornent les grottes, des incrustations de coquillages, des plantes qui ont trouvé des interstices où plonger leurs racines et qui dégringolent des voûtes des niches votives.

Eva Jospin. Grand Palais 2026. Petites lianes

A nouveau, l’amie proteste : Quel sens ont ces grottes ? Evidemment, on y est à l’abri, mais c’est un monde morbide qu’Eva Jospin ne quitte jamais, sans m’expliquer pourquoi.

– Est-ce qu’un projet s’explique ? Eva Jospin a-t -elle posé un sens au départ ?  Si elle savait précisément ce qu’elle cherche, elle ne le chercherait pas. Je crois qu’elle poursuit son travail jusqu’à découvrir le sens des espaces qu’elle construit. Sa technique qu’elle contrôle de mieux en mieux fait surgir des jardins, des monuments qui la surprennent la première.

– Aucun être n’habite ces édifices. Au mieux, je vois un décor pour une fête qui n’a pas eu lieu.

Ce mélange de nature et de culture sans présence humaine semble donner raison à mon amie… Des lianes reprennent leurs droits sur le monument et le transforment en ruine. Eva Jospin ne communique-t-elle pas un vif sentiment de la vulnérabilité du monde ?

Duomo

Le Duomo vidé de sa signification initiale, est lui aussi un décor que sa dimension monumentale permet de pénétrer pour jeter un œil sur l’oculus bleu. Je fais comme les visiteurs. Je pointe mon téléphone… et je me demande ce que signifie ce temple sans croyants. Il me renvoie à un monde lointain (celui des jardins d’Hubert Robert) un peu mélancolique.

Eva Jospin. L’oculus du duomo

Les teintes raffinées des broderies

Nous nous réconcilions autour des broderies. J’apprécie qu’un artiste se livre à l’exploration de divers médiums. À présent, grâce aux ressources dont dispose Éva Jospin, elle collabore avec des artisans de Bombay et propose des œuvres de grands formats. La forêt n’était pas morte, mais en sommeil, et elle a retrouvé ses teintes vibrantes. Le brillant de la soie confère un aspect vaporeux aux tableaux, évoquant une atmosphère printanière.

Eva Jospin. Forêt au printemps

Mais au fond, ce qui me plaît le plus est le mélange de grottes, de temples et de végétation. C’est un monde auquel je me sens relié. Il suscite l’impression d’être une petite chose dans un monde balayé par le temps.

NB

On peut voir gratuitement un aspect du travail d’Eva Jospin au Beaupassage qui relie le boulevard Raspail, la rue de Grenelle et la rue du Bac.  Au 14 boulevard Raspail, grâce à un jeu de miroirs, le passage nous immerge dans une de ses forêts et mène à une placette remplie de restaurants étoilés, mais aussi de cafés abordables. On peut s’y poser pour un moment au calme.

Pour continuer

Les détails minuscules des installations sont commentés par Myriam Panigel  https://netsdevoyages.car.blog/2026/01/28/eva-jospin-grottesco-au-grand-palais/comment-page-1/ et il y a de jolies photos de ces détails sur le blog de W. Jöckel https://paris-blog.org/2026/02/07/eva-jospin-grottesco-eine-ausstellung-im-grand-palais/

Bar à chats

« Mais tu n’as pas parlé du Bar à chats », m’écrit Wolf Jocker !

Désolée, je n’ai pas évoqué les chats qu’on rencontre dans les cimetières, dans les squares et dans les cours tranquilles des « villas » protégées de la circulation. Et oui, je n’ai pas non plus mentionné les bars à Chats.

Celui que tu m’as indiqué, le Café des Chats du 11ème, est situé 9 rue Sedaine, à deux pas de Bastille. Tu m’as envoyé une jolie photo de la vitrine pour me donner envie d’y faire un tour.

Deux chats dans la vitrine du café des chats de la rue Sedaine. Photo Wolf Jöckel

Un mercredi de bruine, j’ai descendu la rue Sedaine, terne et vide. Au 9, j’ai poussé la porte et j’ai attendu dans un sas. Une jeune femme m’a priée de me désinfecter les mains, puis elle m’a invitée à m’asseoir sur une table prévue pour une personne. Dans la salle, il y avait partout des arbres à chats, des corbeilles, des coussins confortables à l’intention des chats qui sommeillaient, se léchaient les pattes ou qui circulaient tranquillement. « On peut jouer avec eux, m’a dit la jeune femme, mais seulement s’ils ont envie de passer un moment avec vous. »

Le Café des Chats, 9 rue Sedaine

Je pensais trouver des veuves esseulées, des célibataires incapables de donner un peu de leur temps à un partenaire humain, les animaux étant chargés de combler leur solitude. En fait, le café était rempli par des mères accompagnées d’enfants et par de jeunes couples d’amoureux.

Les chats choisissaient (ou pas) d’interagir avec les clients. Les enfants parlaient à voix basse dans ce café apaisant.

Un autre café, Chat Mallows a ouvert ses portes il y a deux ans. Situé au cœur du 15e,  30, rue des Volontaires, il est ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 21h. il faudra que j’essaie d’y aller un jour.

J’aime beaucoup le blog de Wolf Jöckel Paris und Frankreich Blog. Il propose trois fois par mois des balades dans la ville (ou parfois ailleurs en France), des visites de musées, des réflexions sur l’actualité. Et bien sûr, son blog indique scrupuleusement ses sources afin que les lecteurs puissent poursuivre la réflexion.

(Paris und Frankreich Blog. Eine Seite für Paris- und Frankreich-Liebhab

Des animaux dans Paris : sculptures et fresques de chats

La dermatose nodulaire contagieuse a disparu des actualités. Pourtant, nous ressentons encore un sentiment de profond malaise en nous souvenant de l’abattage de troupeaux entiers pour une maladie rarement mortelle et non transmissible à l’homme. Fallait-il massacrer les vaches et désespérer les petits éleveurs pour défendre les exportateurs ?

Vaches songeuses en Normandie

A Paris, nous sommes loin. Au début du 20e siècle, on croisait encore des troupeaux qu’on menait à l’abattoir. Le spectacle et l’odeur écœurante de la mort sont devenus insupportables aux citadins et les lieux de l’exécution ont été éloignés des villes. Dans les supermarchés, la viande, prête à cuisiner est dissociée de l’animal, découpée, présentée dans des barquettes.

Quelques traces des abattoirs subsistent cependant. Le parc Georges Brassens conserve le souvenir de celui de Vaugirard (1896 -1978). Deux sculptures d’Isidore Bonheur (un frère de Rosa Bonheur) représentent des taureaux grandeur nature.

Un taureau d’Isidore Bonheur, parc Brassens

Lapins, souris et rats sont régulièrement éradiqués. Renards et belettes se réfugient dans les bois tout proches ;ils viennent se servir dans nos poubelles, mais sont difficiles à surprendre. Notre ordinaire est constitué de chats 250 000 chats (1 pour 8 habitants) et 100 000 chiens (Mairie de Paris, 2021) et de pigeons… plus quelques corneilles, merles et pies.

Des noms de rues remplacent les animaux absents, impasse des Chevaux, rue de la Colombe, rue des Lions-Saint-Paul, rue des Oiseaux… rue aux ours (à rapprocher en fait des oies, oue en ancien français, qui vagabondaient dans les rues à la différence des ours)… Le nom peut aussi être attribué via une enseigne comme à la rue du Chat-qui-pèche (du nom d’une enseigne célébrant le chat habile d’un poissonnier). Les dénominations n’ont parfois rien à voir avec les bêtes : la rue du Pélican est à l’origine une rue dédiée à la prostitution, rue du Poil-au-con (poil étant la forme accentuée de pel que l’on retrouve dans pelisse).

Les mascarons animaux des immeubles et des hôtels sont souvent des masques de lions ou de béliers supposés barrer le chemin aux malfaisants, bien qu’on trouve aussi des espèces plus inattendues, chats, dragons, hiboux.

Des sculptures variées viennent orner des façades, animaux domestiques, animaux liés à la chasse, mais aussi, plus surprenant, des crustacés (étoiles de mer, langoustes…), des insectes comme le scarabée du 21 bis de la rue Charles Leroux.

Les fontaines sont dédiées aux animaux aquatiques… mais Niki de Saint Phalle a installé un éléphant prêt à asperger les passants place Stravinsky.

Niki de Saint Phalle. L’éléphant de la place Stravinsky

Aujourd’hui, le Street Art multiplie les représentations animales. Je revisite évidemment le chat craquant de Christian Grémy (C215), museau taché de blanc, moustaches hérissées, qui regarde le monde avec intensité et bienveillance.

C215. Le Chat du boulevard Vincent Auriol

Aujourd’hui, je partage ma collection, bien incomplète, de chats…

Quelques représentations du chat

Cela me donne envie de feuilleter mes photos. Le chat rouge du passage de la Voûte fait le gros dos par-dessus un escalier. Il évoque paraît-il un chat de Charles Trenet .

Chat du Passage de la Voûte

Parfois les chats qui ornent les façades sont réduits à leur tête. Ainsi rue Saint-Denis, sur la façade décrépite de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Devanture de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Ou au 17 avenue du Bel Air

Un chat d’Ardoin sur la façade du 17 avenue du Bel Air.

D’autres fois, le sculpteur célèbre l’agilité du chat d’immeuble

Butte Bergeyre. Le chat et la souris

Et c’est aussi le couple du chat et de la souris qu’évoque une des enseignes conservées à Carnavalet, même si plus assoiffé qu’affamé, le chat qui a trop bu se montre incapable d’attraper le moindre rongeur :

Chat ivre nargué par une souris. Enseigne Carnavalet

Une peinture pour finir dans la rue Crémieux : le bond prodigieux du chat menace deux oiseaux

Rue Crémieux. Le Chat et les oiseaux

A ma prochaine balade, j’ajouterai le Chat (de Monsieur Chat) qui arbore un énorme sourire et colonise, murs, toits et cheminées.

https://parisontheme.blogspot.com/search/label/LES%20ANIMAUX%20DANS%20L%27ARCHITECTURE%20PARISIENNEjeudi 30 janvier 2014

https://www.paris.fr/pages/les-animaux-a-paris-6287

Le Palais Royal sous la neige

A peine avais-je déploré l’absence de neige sur Paris que les flocons se sont mis à tomber. J’ai eu une brève pensée pour ceux dont la vie allait se compliquer avec les trains et les bus bloqués, les embouteillages, … mais j’étais ravie de voir la merveille lumineuse qui transformait la ville.

La neige luisait sur le Cours de Vincennes

Le lendemain, le soleil brillait. Nous nous sommes émerveillés en voyant les cyclamens du balcon que le grésil avait changé en joyaux sans qu’ils cessent de s’épanouir.

Dans l’après-midi, la couche moelleuse avait fondu et la chaussée liquéfiée était devenue de la boue noirâtre…. Cependant le Palais Royal, préservé des camions de dessalage et des voitures, offrait encore une jolie surface blanche, un peu tassée par les allées et venues des piétons.

Les boules de Buren comme des boules de neige minéralisées

Dans les allées, c’était le monde inversé. Le sol éclairait des arbres noirs.

Au fond, deux silhouettes en cornettes blanches, religieuses de fiction échappées d’un film sur les années d’après-guerre :

Tout le monde était joyeux, surtout les chiens.

Les adultes faisaient concurrence aux enfants pour bâtir des bonshommes :

Pourquoi donc la neige et le froid de l’hiver nous rendent-ils si heureux ?

Salons de musique parisiens

Le concert privé

Un mail donnait l’adresse de l’immeuble et le code de l’appartement. Je n’ai hélas pas eu le temps de m’attarder dans le hall, d’admirer les marbres polychromes, les fresques, le petit amour porte-torche. A l’étage, le propriétaire a ouvert la porte, nous a accueillis en souriant et nous a fait part de l’endroit où nous pourrions trouver sa femme. « Elle vous attend au salon ».

Hall d’immeuble

Le salon-salle à manger doit bien faire 100 mètres carrés : on pourrait y installer un petit orchestre sans que l’auditoire soit trop près des musiciens. Les invités sont assis sur des sièges bien alignés réservés aux concerts. Le fond est occupé par un Steinway posé contre un papier peint qui reproduit une vue de Venise. Pas de murs chargés de portraits de famille, mais quand même un joli portrait d’une dame en rose.

Ce lieu convenait admirablement à la sonate numéro 1 pour violoncelle et piano de Brahms et aux 5 pièces dans le ton populaire de Schumann interprétées par Etsuko Hirose, la pianiste, et Guillaume Martigné, le violoncelliste. Dans les salles de concert, la musique vient de loin alors que dans ce salon, le public était entouré par le son tout proche. Les vibrations des instruments ajoutaient encore à la magie du jeu à deux quand, avant même l’attaque, on voyait les respirations s’accorder ; à la magie de l’écriture musicale où le piano luttait avec le violoncelle, l’opposition des deux instruments devenant encore plus spectaculaire avec le jeu virtuose ; à la magie du moment où on pouvait croire que les âmes s’étaient envolées derrière les paupières closes des musiciens.

Guillaume Martigné en concert

Quelquefois, des concerts privés ont lieu au printemps et par les fenêtres ouvertes entrent les parfums de merveilleux jardins. Les générations se mêlent. Même les très petits enfants écoutent.

Louise Tchalik. 2023
Concert à Fontenay-aux-Roses

La musique de chambre dans les salons du 19e siècle

Bien sûr, le phénomène de la musique en privé n’est pas neuf. Sous l’Ancien Régime on a fait de la musique de chambre chez les rois (Les musiciens de la chambre étaient les musiciens attachés à la chambre du roi, c’est-à-dire à ses appartements privés, bien distincts des musiciens qui composaient pour l’église ou pour les spectacles équestres). Des musiciens étaient aussi rattachés aux hôtels particuliers de nobles ou d’amateurs fortunés. 

Au 19e siècle encore, l’État qui n’avait pas mis en place de véritable politique musicale, se reposait sur les gens du monde qui invitaient des amateurs à écouter chez eux des musiciens.

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Pendant la Belle époque, les salons les plus réputés sont ceux de Winnareta de Polignac (héritière des machines à coudre Singer qui a épousé un prince de Polignac, heureux de refaire sa fortune). Bonne musicienne, elle soutient la création contemporaine, commande à Stravinsky, Satie ou Falla des œuvres destinées à être interprétées dans son hôtel particulier. Chez la comtesse Élisabeth Greffuhle, on entend Wagner, Mahler ou Schoenberg ; chez Marguerite de Saint-Marceaux qui servit un peu de modèle à Madame Verdurin, on rencontre Chausson, Lalo, Vincent d’Indy, Paul Dukas, Ravel, Pierre Louÿs, Debussy, Fauré.  Au 31 rue de Monceau, règne Camille Saint-Saëns ; Madeleine Lemaire défend aussi Reynaldo Hahn qui deviendra l’un de ses plus proches amis.

Les maîtresses de maison se font la guerre pour rassembler les invités et les artistes les plus élégants. Proust a raillé la lutte que mène Madame de Saint-Euverte pour attirer dans son salon le plus grand nombre possible de personnes connues : « En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque sorte passer in extremis la revue des troupes qui devaient le lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. » (Sodome et Gomorrhe)

Souvent les femmes invitées ont à cœur d’étaler vêtements et parures éblouissantes, et les hommes viennent en habit. Mme de Saint-Marceaux est une exception, qui insistait pour qu’on ne s’habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d’élégance et de distinction. (Myriam Chimènes 2004)  

Donc rien de neuf ? La musique « de salon » continuerait aujourd’hui les pratiques des personnages de Proust.

Des musiciens en exil

Il me semble pourtant que la pratique des concerts à la maison explose en ce moment. Je vais parfois dans des endroits où il suffit de pouvoir entasser une cinquantaine de personnes. Dans les appartements slavisants, j’ai ainsi rencontré des Russes qui ont fui quand Poutine a attaqué l’Ukraine, et qui fraternisent avec des membres de la diaspora géorgienne ou ukrainienne. Tous se rassemblent par amour de la musique, mais aussi pour parler leurs langues, se sentir vivants, se désoler de l’emprise de Poutine sur la société russe.

Les murs du salon, la cheminée, les guéridons sont pleins des témoignages d’une vie d’amitié, de maison ouverte, de souvenirs de voyage, de cartes postales et d’invitations auxquelles il est urgent de répondre. Dans les coins, il y a des amoncellements de livres et de journaux.

Boris et Micha Kiner

A la fin du programme, le dernier accord éteint, on range les chaises, on installe une table, vite assiégée par les invités à qui le récital a donné terriblement faim et soif.

Et les musiciens ? Les exilés, privés de leurs conservatoires, de leurs salles de concert, sont heureux de pouvoir partager de la musique bien qu’ils soient obligés de courir ces salons où ils jouent pour des sommes dix fois inférieures à leur rémunération d’avant. Trop heureux s’il y a de la joie partagée. Comme la salle n’est pas plongée dans l’obscurité, ils voient les fronts se plisser si une œuvre est désarçonnante. Les interprètes les plus prudents glissent dans le programme quelques morceaux connus de tous. Au plaisir de la musique s’ajoute pour l’assistance le souvenir du temps où des enfants sages devenus des vieilles dames prenaient des cours de piano et massacraient cette chaconne de Bach, où des adolescents devenus de vieux soixante-huitards dansaient sur ce tango de Piazzolla !

Le moment difficile est le moment où l’organisatrice du concert pose un chapeau sur le piano. « N’oubliez pas de donner quelque chose si le concert vous a plu ! » Des gens se lèvent et ouvrent leur porte-monnaie pour déposer 10 euros (moins qu’une place de cinéma), rarement 20 ou 30. D’autres évitent même cette partie du salon. « Ah bon, c’est payant ? »  et s’esquivent vers le buffet.

« J’ai renoncé à écrire participation libre sur mes invitations. J’avais trop honte quand je voyais des dames élégantes mettre un ou deux euros Aujourd’hui, je précise que la place coûte 20 euros ou plus si on le souhaite », m’a dit une de ces organisatrices bénévoles.

Myriam Chimènes 2004, Mécènes et musiciens. Du salon au concert à Paris sous la IIIe République, Paris, Fayard.

Fondation Cartier. Première visite

La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.

L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025) 

Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…

En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani

… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.

Tracing Fallen Sky 2020.

Et la ville entre par les fenêtres.

Du métal et du verre ouvrant sur la rue

La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !

Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.

Fondation Cartier. Hall d’accueil
Fondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa

Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.

Le Chat d’Agnès Varda
Olga de Amaral

En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.

Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;

Solange Pesoa. Miraceus

des empreintes de Penone

et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.

Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo

La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.

Alex Červeny. Détail

Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.

L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.

L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.

Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris Beaux-Arts.
https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/

L’Eglise de Gentilly et ses anges de bronze

Le weekend est fini et ça se ressent sur les routes d’Île-de-France. Les chaînes d’info répètent qu’il y a plus de 600 kilomètres de bouchons. Bison futé a vu rouge en vain car nous n’avons pas résisté aux dernières heures de soleil, pas plus que des millions de Parisiens. Aussi, nous voilà coincés dans la voiture. On arrive enfin au dernier bout d’autoroute, avec ses hauts murs graffités, là où l’autoroute croise le périphérique tout aussi bloqué et assourdissant. Juste avant le tunnel, on a l’impression que c’est Paris qu’on a mis en cage. Avec l’air irrespirable, il est hors de question d’ouvrir une fenêtre.

Arrivée de l’autoroute du Soleil. Paris

Apparaît alors sur la gauche un mince clocher au sommet duquel se trouvent quatre anges en bronze, aux larges ailes déployées.

Gentilly. Eglise du Sacré-Cœur

Depuis cet observatoire, les anges pourraient réconforter les automobilistes, mais ils inclinent la tête et ferment les yeux (peut-être pour signifier qu’ils sont étrangers à une civilisation qui a inventé le tourisme de masse et les embouteillages). On ne saurait trouver la raison de pareil emplacement, sinon de servir de repère aux automobilistes. De fait, lorsque je vois l’église, je suis contente. « Ça y est, nous arrivons à Paris, nous serons bientôt rentrés même s’il faut encore une heure pour les derniers kilomètres! »

Je n’étais donc jamais allée dans cet improbable lieu de culte surplombant des nœuds autoroutiers.

On peut cependant le visiter facilement en passant par la Cité universitaire Internationale et la passerelle du Cambodge qui enjambe le périphérique.

Après la première guerre mondiale, des capitalistes paternalistes avaient constitué une fondation nationale sans but lucratif, afin de bâtir une Cité universitaire internationale, destinée à promouvoir la compréhension entre jeunes du monde entier. Quand on pense aux prédateurs actuels, on peut trouver que ceux d’avant avaient parfois du bon, même s’ils expiaient peut-être l’argent gagné à Verdun en vendant des canons.  L’église a été édifiée dans ce cadre entre 1933 et 1936. Elle ne pouvait pas être dans la cité que son caractère laïc empêchait de privilégier des cultes, mais le clergé parvint à lever des fonds pour la construire tout près. Ce fut l’église du Sacré-Cœur de Gentilly, construite sur un plan en croix latine et dans un style néo-roman en béton armé. 

Cependant les étudiants de la Cité universitaire, n’y sont guère allés et encore moins après 1968. Elle a fini par être attribuée aux Portugais qui l’ont restaurée et qui réunissent des centaines de paroissiens pour les messes du dimanche.

Aujourd’hui le temps est radieux. Les cerisiers de la cité universitaire sont en fleurs.

L’allée de platanes aux jeunes feuilles est encore lumineuse.

Les jeunes gens préfèrent cependant les bains de soleil sur la pelouse.

Cité Universitaire. La Pelouse

Une passerelle en bois mène à Gentilly.

Malheureusement le Sacré-Coeur ouvre seulement le dimanche pour les messes. Nous nous contenterons de tourner autour du portail, d’admirer le grand Christ en majesté de Georges Saupique, si bien accordé à la démesure de l’église.

Portail de l’Eglise du Sacré-Coeur de Gentilly sculpté par Georges Saupique

Les habitants de Gentilly qui prennent la passerelle rejoignent leurs immeubles en suivant une petite allée coincée entre l’église et l’autoroute. Ils longent le terrain de joueurs de pétanque et les coins où des chaises ont été installées sous les cerisiers, juste sous le mur anti-bruit.

Gentilly, Gentilly de ma mémoire, c’est aussi la ruelle déserte que suivent Rémi et Vitalis une nuit de tempête de neige, à la recherche d’une carrière où s’abriter. La carrière est murée ; le vieux Vitalis mourra de froid protégeant Rémi dans ses bras, ce qui sauvera l’enfant. Pendant deux ans, Vitalis, ancien chanteur d’opéra célèbre, devenu un artiste des rues ambulant, aura été le père spirituel de Rémi et lui aura transmis son idéal moral. Sans famille a été un grand roman de mon enfance. Aujourd’hui, j’aime bien lire qu’Hector Malot le créateur de Sans Famille a été à la hauteur de ses personnages, militant sa vie durant pour l’abolition du travail des enfants et le droit des femmes de quitter leur mari.

Je ne sais pas où sont les carrières de Gentilly. La prochaine balade !

Bibliographie : https://passagedutemps.com/2020/06/28/la-cite-universitaire-100-ans-darchitecture-et-dutopie-universitaire/