Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué (Fontainebleau)

Les médias répètent en boucle : « Soyez prudents, soyez patients, soyez responsables : respectez les gestes barrière ». Ils font tout pour maintenir un niveau maximum d’anxiété. Peut-être que les pronostics alarmistes sur la probable remontée catastrophique de l’épidémie en Ile de France, sont raisonnables et qu’il vaut mieux ne pas faire les malins avec le coronavirus. Mais ce discours laisse de côté le fait que chaque jour de confinement, qui coûte à la France 2 milliards d’euros et un chômage de masse, crée aussi des dégâts psychologiques : « J’ai du mal à sortir. Je n’y arrive pas »,  me dit une amie. « Une partie de moi décide de rester cachée dans l’appartement… ». Combien de temps faudra-t-il pour que s’estompe la terreur ?

Nous, nous voulions oublier nos deux mois confinés en courant à Fontainebleau.

– Vous n’avez pas peur des contagieux ?

 – Nous y allons mardi. Nous partirons tôt. Tant pis, si nous croisons tout Paris au retour !

Comme nous étions au parking du cimetière du Vaudoué avant 9 heures, il n’y avait presque personne. Quelques grimpeurs, quelques amoureux du silence. Le chemin montait vers les 25 bosses. A la redescente, le parking était plein, mais on s’était régalés pendant des heures sans croiser grand monde.

– C’est beau, t’ai-je dit au retour.

Nous avons voulu te raconter l’herbe qui poussait déjà au milieu du chemin, le lapereau même pas effrayé, entr’aperçu au bord de la route ; le vipereau trop confiant qu’un promeneur matinal avait couché en travers du chemin d’un coup de bâton. Et te montrer notre moisson de photos.

Vers le cimetière du Vaudoué
Fontainebleau. 25 Bosses

Tu as fait ta petite moue condescendante. Tu boudais d’être coincée dans les 100 kilomètres qui entourent Paris, et que la Corse te reste inaccessible.

– Tes photos sont toujours les mêmes : en Corse, le granite fait des paysages sublimes… Mais tes Parisiens qui parlent de monts et de vallées, je crois qu’ils n’ont jamais vu une montagne. Ils se vantent de leurs rochers d’escalade. Qu’est-ce qu’ils diraient du massif de Cagna ? Ils croient être près du ciel quand ils ont gravi une bosse. Bosse, c’est le mot juste. Et les vallées sont des ravins ; les gouffres, des modèles réduits, comme si l’on traversait le jardin miniature d’un dignitaire chinois où quelques roches valent pour des montagnes.

Bon, tes photos. C’est vrai que ça fait du bien de voir la lumière, les lichens sous la dernière écharpe de brume matinale et soleil rasant, c’est joli…

Lichens

et c’est vrai que Fontainebleau a de beaux arbres et qu’on aime les voir tout auréolés de soleil.

Châtaignier

– Ce qui est encore mieux pour le moral, on sent combien le coronavirus importe peu à la forêt.

Le Sylvain

« Je t’accorde aussi l’histoire de Claude-François Denecourt, cet ancien soldat qui s’est consolé de son rêve napoléonien fracassé en dessinant les chemins de la forêt. J’aime bien penser à lui en héros des bois. On l’avait révoqué d’un poste de concierge en 1832 à cause de ses idées républicaines. Il avait 44 ans. Ça lui a évité de macérer dans l’humiliation. Jusqu’à sa mort, il a dressé la carte des lieux et tracé 150 kilomètres de sentiers.

Avant lui, de grandes routes droites, qui existent toujours, traversaient Fontainebleau. Ce qu’il a inventé, c’est l’art de se promener en suivant des sentiers sinueux : Il a fabriqué des labyrinthes entre les rochers, permis au promeneur de descendre dans des vallons bas, puis de remonter à flanc de coteau jusqu’à des « points de vue ». Il a créé le balisage au moyen de flèches bleues, pour que le visiteur ne s’égare pas. Ses chemins tortueux menaient auprès des arbres les plus remarquables et des roches les plus fantastiques à qui il donnait des noms. En baptisant les sites, les arbres (600), les rochers (700), il accrochait au réel des amorces d’histoires qui flottent toujours, un peu brumeuses, autour. Ce chêne n’est pas un chêne, c’est le Chêne des Fées. Ce rocher n’est pas simplement un rocher, c’est le Rocher de Merlin l’Enchanteur… A partir de 1839, il publie des éditions successives de son Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Il fait également aménager des fontaines, des grottes, des escaliers à l’aide des pavés de rebut rachetés aux carriers qui exploitent le grès de la forêt et, grâce à une souscription lancée en 1853, une tour d’observation appelée « Fort l’empereur » (actuellement la tour Denecourt).

En 1855, de grands écrivains (dont Victor Hugo, Nerval, Baudelaire, Georges Sand, Théophile Gautier lui rendent hommage avec un recueil de textes.  Théophile Gautier le nomme « le Sylvain » :

« Sylvain, que l’on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. Les hommes s’imaginent qu’il a été soldat de Napoléon, et ils ont peur eux les apparences ; mais, comme vous le savez, rien n’est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime se promener en forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif. » (Théophile Gautier, 1855)

DENECOURT, Claude-François, 1839, Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Itinéraire du palais, de la forêt et des environs, (dernière édition 1931; rééd Hachette/BNF 2018)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6531559w/f9.image.r=Indicateur%20historique%20et%20descriptif%20de%20Fontainebleau

2007, La forêt des poètes. Fontainebleau. Hommage à Denecourt, réédition, Barbizon, éd. Pôles d’images.

19 mai : Je complète ce billet par le commentaire de Phrygane :

« A défaut de pouvoir aller courir en forêt de Fontainebleau, quoi de plus enchanteur que de parcourir l’indicateur historique et descriptif de Fontainebleau de Claude-Francois Denecourt.Les noms des lieux,des arbres , des rochers entraînent dans un fantastique voyage poétique : l’antre de la fée Vipérine, la grotte aux cristaux, la grotte Étincelle, le sentier des Lierres , du Feu d’Artifice , l’oasis des Amants, la table des Muses, le passage du Serpent, le bain d’Acteon ..Les références littéraires sont partout : le belvédère de Balzac, les chaos de Shakespeare, de Victor Hugo de Georges Sand, du Tasse, de Corneille, l’esplanade Pétrarque, les chênes Voltaire, jean Jacques Rousseau , Bernardin de Saint Pierre…La peinture : les belvédères Nicolas Poussin, d’Ingres, du Titien , les sentiers Watteau, Jean François Millet, le chaos de Michel Ange, les chênes Delacroix, Chardin…La musique aussi avec les chênes Rossini , Massenet, Gounod…L’histoire : le défilé de Vaucouleurs, la grotte de la Pucelle, le belvédère de Jeanne d’Arc, la route La Fayette, les chênes Charlemagne, le Roland…Et tous les noms qui se déroulent au fil des pages font de la forêt de Fontainebleau un haut lieu de mémoire.Merci ,Sonia, pour cette découverte.« 

Phraygane a raison. C’est un des charmes de la promenade à Fontainebleau de rencontrer partout les panneaux qui aident à se repérer, tout en proposant un itinéraire mémoriel et une prise de possession symbolique de la forêt. Depuis Adam, nous savons que nommer c’est exercer un acte de souveraineté. Denoncourt et ses successeurs sont de beaux exemples de donneurs de noms. Ils ont fait de Fontainebleau une vraie forêt de Brocéliande en nous faisant passer par l’antre de la fée Vipérine et par des rochers sacrés, et un jardin des Muses qu’hantent les ombres des écrivains, des peintres et des musiciens.

Chemin de la Mée. carrefour du Rocher Fin

3 réflexions sur “Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué (Fontainebleau)

  1. A défaut de pouvoir aller courir en forêt de Fontainebleau, quoi de plus enchanteur que de parcourir l’indicateur historique et descriptif de Fontainebleau de Claude-Francois Denecourt.
    Les noms des lieux,des arbres , des rochers entraînent dans un fantastique voyage poétique : l’antre de la fée Vipérine, la grotte aux cristaux, la grotte Étincelle, le sentier des Lierres , du Feu d’Artifice , l’oasis des Amants, la table des Muses, le passage du Serpent, le bain d’Acteon ..
    Les références littéraires sont partout : le belvédère de Balzac, les chaos de Shakespeare, de Victor Hugo de Georges Sand, du Tasse, de Corneille, l’esplanade Pétrarque, les chênes Voltaire, jean Jacques Rousseau , Bernardin de Saint Pierre…
    La peinture : les belvédères Nicolas Poussin, d’Ingres, du Titien , les sentiers Watteau, Jean François Millet, le chaos de Michel Ange, les chênes Delacroix, Chardin…
    La musique aussi avec les chênes Rossini , Massenet, Gounod…
    L’histoire : le défilé de Vaucouleurs, la grotte de la Pucelle, le belvédère de Jeanne d’Arc, la route La Fayette, les chênes Charlemagne, le Roland…
    Et tous les noms qui se déroulent au fil des pages font de la forêt de Fontainebleau un haut lieu de mémoire.
    Merci ,Sonia, pour cette découverte.

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    • Les logiciens disent des noms propres que ce sont des étiquettes vides puisqu’ils désignent directement les porteurs de noms sans passer par des concepts. Mais nous savons bien que, parce qu’ils désignent, ils s’entichissent de tout ce que nous associons aux personnages qui ont porté ces noms. Ce sont bien des « lieux de mémoire ». Merci pour l’avoir si bien rappelé et pour avoir souligné le rôle de Nouvel Adam, joué par Denoncourt.

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  2. Bonjour Sonia
    A propos du Bataclan
    A la fin des années 50, le Bataclan était une salle de cinéma, c’est là que je suis allé la première fois
    au cinéma et c’était pour voir les 10 commandements, sorti en 1958, nous habitions au 53 bd Voltaire jusqu’au printemps 1957, au dessus du magasin de meubles, à l’enseigne « au meuble choisi » de mon père, qu’il a exploité jusqu’en 1962, à la place du magasin de meuble, ce fut, pendant pas mal de temps, l’enseigne de matériel audio-vidéo haut de gamme « Magma », qui n’existe plus, à l’heure actuelle.

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