Don Giovanni à l’opéra Garnier

Nous avions réservé depuis un an trois places pour un Don Juan dirigé par Philippe Jordan et chanté par de jeunes interprètes qui ont l’âge de leur rôle.

De Charles Garnier à Claude Lévêque

Quand nous arrivons à l’opéra Garnier, les grandes statues ailées du toit accrochent un dernier reflet de soleil sous un ciel d’orage.

Je n’aime guère l’Opéra Garnier, mais c’est un plaisir que ce soit Charles Garnier, un architecte de trente-cinq ans complètement inconnu, qui ait remporté le concours de 1861, mettant ainsi fin à la période haussmannienne avec un bâtiment qui n’a rien à voir avec la grise austérité des immeubles sans décor, sans courbes, pauvres en balcons qui caractérise le style du baron. Au bout de la percée de la rue de l’Opéra, on aperçoit le bâtiment-manifeste de l’insolent Charles Garnier.

A l’Impératrice Eugénie de Montijo (1826-1920) qui s’étonnait du manque de style caractérisable de l’ensemble, l’arrogant aurait répondu : «Non, ces styles ont fait leur temps. C’est du Napoléon III ». Par son éclectisme et son exubérance décorative, le monument est, en effet,  devenu le symbole du style Napoléon III.

La façade principale a tant de sculptures qu’il est impossible de tout voir. Et je me borne à saluer la copie de la célébrissime  «Danse » de Carpeaux.

Nous voici dans l’escalier central, époustouflant je dois dire, avec ses courbes raffinées, tantôt concaves, tantôt convexes, ses balustrades de marbre rouge, ses petits balcons sur lesquels les spectateurs se montraient avant de se rendre à la représentation. Il n’y a plus guère de comtesses en robes longues pour assurer le spectacle depuis qu’on va à l’opéra en sortant du bureau, mais depuis janvier 2019, le bel escalier est orné d’une installation de Claude Lévêque : d’énormes pneus de tracteurs, couverts à la feuille d’or  ce qui devrait éviter tout risque de crevaison.

C’est la même opération que sur la place Vendôme, ou qu’à Versailles où Jeff Koons avait exposé ironiquement des jouets d’enfants monstrueusement agrandis dans le pompeux palais du roi-soleil. Ce n’est pas l’idée de mêler l’ancien et le contemporain qui me dérange, et j’ai toujours aimé la pyramide de Pei au Louvre ou les colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal. Ce qui me choque, en bonne petite bourgeoise peut-être, c’est le mauvais goût provocant de ces pneus installés dans un endroit somptueux que je me réjouis de revoir à Garnier.

Ces pneus, d’un mauvais goût affirmé, dénoncent-ils le luxe tapageur du lieu et veulent-ils bousculer le conservatisme des spectateurs ? Avec la crise de l’automobile et des gilets jaunes, Claude Lévêque retrouve un peu d’actualité, mais les spectateurs sont devenus difficiles à choquer. Ils supportent, en se demandant seulement pourquoi l’art contemporain a besoin de parasiter les lieux emblématiques de la culture pour montrer qu’il est moderne.

Voir Philippe Jordan diriger

Nous avons une baignoire, très en avant de la fosse d’orchestre. Il faut aller à l’Opéra pour tomber sur ces  loges prolongées par un arrière-salon avec canapé, parfait pour converser pendant que se déroule le spectacle… ou pour autre chose.

La partie droite de la scène est invisible et c’est sans doute ce qu’on appelle une mauvaise place, mais nous dominons la fosse d’orchestre et nous voyons diriger presque de face Philippe Jordan, qui tient par ailleurs le piano forte. Il est à lui seul la moitié du spectacle. Nous le voyons dans sa danse de chef d’orchestre, comme le voient les musiciens. Pendant qu’un bras assure la battue, l’autre dessine la séduction, la peine ou la vengeance, accompagnant les voix, cherchant à calmer les violons ou à intensifier le son (« Réveillez-vous les musiciens. Faites voir l’enfer qui s’ouvre ! »). Nous surprenons son visage passionné ouvert, douloureux qui se plaint avec Dona Elvira, qui grimace comme possédé, sourit à une phrase particulièrement belle, s’inquiète, puis se détend, soulagé.

J’ai entendu, depuis la représentation, des critiques se moquer du style « compassé » de Philippe Jordan. Certes, il tourne le dos à quarante ans de baroqueux. Son tempo est un peu lent par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il n’y a pas d’accent toutes les trois mesures, peu d’attaques abruptes… mais du coup, j’entends merveilleusement la texture de l’écriture mozartienne. C’est comme de la musique de chambre où chaque pupitre s’écoute comme un instrument soliste.

Lister les mérites d’un spectacle ou évoquer l’expérience si rare de la rencontre d’une voix

Bon ! Je déteste le décor monumental de béton gris supposé évoquer Chirico, et qui fait plutôt penser à des HLM bas de gamme… (Il est vrai que depuis notre loge, nous ne voyons pas la partie droite de la scène avec des balcons et des arcades). De toute façon, je m’en fiche. La mise en scène d’Ivo van Hove et le jeu des acteurs sont passionnants. Un des plaisirs de la soirée est de découvrir de jeunes chanteurs au début de leur carrière. Etienne Dupuis est un Don Giovanni vraiment méchant, un prédateur compulsif qui fait penser à  Harvey Weinstein, ou à un malfrat dans son imperméable mastic, à l’affut dans les recoins sombres. Aucune grandeur ! Il menace ses victimes avec son pistolet et cherche moins à les séduire qu’à obtenir leur soumission sous peine de mort (la dimension de défi au Ciel est effacée dans cette atmosphère où la conquête se mène à l’aide d’un pistolet braqué sur qui résiste). Philippe Sly, Leporello, n’est peut-être pas la voix du siècle, et il lui arrive (rarement) d’être décalé avec l’orchestre, mais c’est un bon acteur qui fait vivre son personnage. Maître et valet se ressemblent tellement qu’on ne s’étonne pas de voir Elvira s’y tromper !

Nous avions aperçu Masetto – Mikhail Timoshenko –  dans un film sur l’opéra Bastille alors qu’il avait à peu près vingt-cinq ans et qu’il étudiait avec l’Atelier lyrique de l’Opéra. Il chantait si bien tout en étant modeste,et  si heureux de chanter avec les grands, que j’avais envie de l’aimer et là, je suis un peu déçue sans savoir pourquoi. Stanislas de Barbeyrac- Ottavio chante très bien. Pour une fois, le fiancé n’est pas fade… mais on tremble un peu pour lui dans l’aigu. Le commandeur, Ain Anger, est parfait. Et je trouve son retour autrement plus convainquant que lorsque les metteurs en scène animaient des statues.

Nicole Car,  Donna Elvira, victime absolue de Don Giovanni  est touchante en amoureuse tremblante et brûlante à la fois.

J’aurais voulu que Donna Anna (Jacquelyn Wagner) ait davantage de puissance vocale. Elle joue très bien la femme forte (qui résiste un peu au mariage avec Ottavio) mais sa voix légère la trahit. Je note tous ces noms pour le plaisir de les mémoriser, de les reconnaître la prochaine fois que je sortirai.

Le metteur en scène ne croit guère au dernier acte. Le commandeur couvert de sang qui erre sur le plateau n’a vraiment pas l’air d’un instrument de la justice divine. Du coup, la mort désacralisée de Dom Juan a perdu son aspect de défi romantique. C’est cohérent, même si cela ne me paraît pas correspondre à la musique… Le chœur final chanté par les survivants devant un décor de fenêtres fleuries avec couches des enfants séchant au soleil est terriblement ironique. C’est donc là le bonheur promis à Donna Anna et à Zerlina ? On comprend qu’elles hésitent un peu.

Mais pourquoi distribuer des bons points comme si j’étais critique musical, pourquoi ne pas dire qu’au milieu d’une interprétation qui me plaisait tranquillement, il a fallu soudain le soprano ensoleillé d’Elsa Dreisig pour que la joie m’envahisse…  Non seulement sa voix est sensuelle, mais tout en elle est expressif. Elle est comme elle veut craquante, piquante et quelque chose de plus quand elle chante le désir.

Peut-être est-ce que je vais à l’opéra pour éprouver cette émotion que je reconnais immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de passer par une analyse rationnelle.

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