Vacances bretonnes

Autrefois, les estivants de juillet partaient surtout vers le Sud. Mais cette année, les Français ont pris peur après deux épisodes de chaleur intense. Après avoir étouffé dans les villes, ils ont été nombreux à prendre la route de la Bretagne.

En Bretagne, le temps peut changer cinq fois par jour, un brouillard frais s’étendre, et tout recouvrir. Ceux qui croyaient détester la brume ou l’averse, offraient leur visage à la fraîcheur. Même les cris affreux des goëlands leur semblaient délectables.

Brume à Belle-Ile

Se sentir comme des personnages de Shakespeare à la vie cernée de brouillard n’était pas déplaisant et de paisibles percherons prenaient des allures de fantômes.

Puis tout à coup le temps se levait et les paysages reprenaient leur forme, les dernières écharpes de brume s’évaporaient dans la mer.

Et la journée s’achevait par un crépuscule flamboyant.

Les Bretons voient les vacanciers arriver en file indienne sur les routes, se mettent à les appeler « nos réfugiés climatiques ». Ils n’en restent pas moins courtois, peut-être parce que ce sont les premières vagues et que la maladie du tourisme n’a pas encore tout gangrené.

Seuls quelques villages ne vivent plus que des visiteurs. A Locronan, les belles maisons de pierres et la richesse de l’église du 15e et 16e siècles rappellent la prospérité de cette petite ville de tisserands et de marchands dont les toiles à voile équipaient jusqu’aux marines de l’invincible armada espagnole. Aujourd’hui les ateliers sont remplacés par des boutiques de souvenirs et des restaurants. On rêve d’un meilleur équilibre entre tourisme et vie locale ce qui n’empêche pas de faire le plein d’images emblématiques.

Locronan. Maison sur la place
Locronan . Chapelle
Locronan. Gisant dans l’église

Belle-Île

Bien sûr, ailleurs aussi, les gites et les maisons d’hôtes se sont multipliées et les habitants commencent à avoir du mal à se loger.

Dans les petits villages de Belle Ile, on compte 70 résidences secondaires pour 30 habitations principales. Le prix du mètre carré a augmenté de 40,5% en un an à Sauzon et des familles bellîloises vivent dans des mobil-homes ou dans des caravanes.

Les villas luxueuses coexistent avec la pauvreté. Quand on entre chez la fermière pour acheter des œufs, la longère pittoresque  a encore un sol de terre battue.

On a pourtant l’impression qu’il y a une vie après le départ des estivants dans ces îles de Bretagne. Belle-Île, la plus grande des îles du golfe de Gascogne, ne fait pas plus de 20 kilomètres, mais Le Palais est une vraie commune avec des commerces prospères, deux librairies, une bibliothèque, un marché… J’ai assisté il y a quelques années à une jolie représentation du Festival lyrique (du 31 juillet au 14 août). Si j’étais restée un peu plus longtemps j’aurais voulu revoir la librairie-salon de thé si jolie de Liber & co qui se proposait d’associer concerts et lectures. 

Sauzon beaucoup plus petit doit être plus difficile à habiter à l’année, même si l’été le port pourrait gagner au concours de port le plus pittoresque du Morbihan avec ses façades colorées.

J’aime surtout à Belle-Île la côte sauvage, ses falaises déchiquetées qu’aucun hôtel ou résidence « vue imprenable » ne vient défigurer, ses criques minuscules atteignables par le sentier côtier.

Il n’y a guère, à la pointe des Poulains, près du phare, que l’étrange demeure édifiée en 1911 par Sarah Bernard qui y amenait amis et amants. Elle se préoccupait aussi des pêcheurs de l’île, et il lui est arrivé de donner des représentations de théâtre, à Paris, pour aider des familles en difficulté.

Belle-Ille. Fort Sarah Bernard
Belle-Ile. La Cote Sauvage. Au loin, le phare de Poulains
Belle-Ile. La Cote Sauvage. Au loin, le phare de Poulains

Les iliens se félicitent des entreprises artisanales qui se sont implantées : une distillerie produit du whisky (Kaerilis), de la bière (Morgat), des biscuits et des confiseries (la Bien Nommée). Les souffleurs de verre de Fluïd produisent des carafes, des bouchons, des verres de luxe. Ultimate Fishing, a créé une entreprise d’équipement de pêche au leurre, qui distribue des produits par Chronopost en vingt-quatre heures et emploie 14 salariés.

Musique à l’île de Groix

L’île de Groix est beaucoup plus petite (8 kilomètres de long et 3 de large à peine). On retrouve comme à Belle-Île une côte rocheuse et quelques plages de sable dont celle de Locmaria dont on vous fait remarquer la forme convexe due aux courants. L’île est protégée car elle est trop loin du continent pour qu’on puisse envisager de construire un pont. Il faut prendre à Lorient un des bateaux de la compagnie Océane (qui n’effectue que 3 ou 4 dessertes journalières vers Port Tudy.

Port-Tudy

Le trajet dure 45 minutes). Les tarifs découragent les automobilistes, ce qui fait que le moyen de déplacement plébiscité par les estivants est le vélo.

L’île de Groix n’a pas de monuments remarquables (bien que je n’aie pas inventorié les menhirs et dolmens). Quelques demeures de pierre qui témoignent de sa prospérité au début du 19e siècle, au temps de la pêche au thon et à la sardine et des conserveries. (La première usine de sardines de Groix ouvrit en 1864. A la fin du 19e siècle, l‘île comptait 150 patrons pêcheurs et 1 500 matelots qui pêchaient à eux seuls plus de 80% des thons du littoral Atlantique français. Lorsque la pêche commença à décliner, les iliens ont cherché des solutions pour éviter le tout tourisme. Aujourd’hui, ils vantent chaque emploi créé, la conserverie et le fumoir qui ont permis de recruter une vingtaine de salariés, les caramels  au beurre salé et les biscuits et surtout les Parcabouts. L’inventeur, Chien Noir, s’inspirant des cordages des marins, a conçu d’immenses filets suspendus qui permettent de circuler d’arbre en arbre. Il est aussi possible de dormir dans des Nids d’île, sortes de cocons accrochés aux plus grands arbres dans le Parcabout de Groix. Les parcs aériens s’exportent à travers le monde par exemple au Japon et en Corée du Sud et l’entreprise emploie 43 salariés. Ailleurs aussi, on se démène pour développer sa région, mais à Belle-Ile comme à Groix, on a l’impression que toute la population soutient les entrepreneurs, se réjouit de chaque emploi créé, a à cœur de valoriser toutes les initiatives.

Il faut aussi une énergie peu commune pour faire vivre le festival Musique à Groix qui attire des amateurs, instrumentistes et choristes, venus de France et d’ailleurs. Philippe Barbey-Lallia, le directeur, est épaulé par une armée de bénévoles qui préparent bien en amont les aspects matériels des stages, accueillent les musiciens, déménagent les pianos, organisent apéritifs et pots de départ.

Nous sommes venus là en rêvant d’un miracle : – voir se transformer en 6 jours des choristes inexpérimentés en musiciens capables d’interpréter une œuvre aussi complexe que La Petite Messe de Rossini. C’est tout l’art du chef de chœur Mathieu Stefanelli. C’est lui qui repère les fautes qui restent (et il y en a beaucoup ), qui essaie de mener sa troupe d’une première lecture note à note à une interprétation.

Et tout cela suppose d’apprendre à respirer, à s’appuyer sur des consonnes, à installer un rythme bondissant en expulsant de l’air à petits coups de diaphragme.

Il nous répète qu’il ne faut pas avoir peur d’une fausse note mais chanter à gorge déployée pour que planent très haut des voix pures, il peste parce que nous plongeons dans nos partitions et qu’il doit accrocher nos regards : « Par cœur, mesdames ! Mettez une paire de lunettes sur la partition pour penser à me regarder ».

La veille du concert, en écoutant les solistes, on rêve de projeter sa voix comme eux. Pourtant, ce n’est pas ce qu’on attend d’un choriste. On attend qu’il fasse chœur et se fonde dans le collectif grâce à une mystérieuse communion. On se console avec le vieux proverbe : « Mieux vaut chanter comme un bon chardonneret que comme un piètre rossignol ».

Le jour J, on se lance dans les morceaux acrobatiques : les quatre voix se cherchent,  se poursuivent, se nouent, ensemble pour un instant, puis se défont, sans répit… jusqu’à l’Agnus Dei quand s’élève la voix inconsolable de l’alto.

2 août 2019. Eglise de Groix. Petite messe solennelle de Rossini (Photo Mbarek)

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