Lacryma Voce : un choeur en temps de pandémie

A quoi sert un choeur ? « Allégresse de chœur fait beau visage« 

Chanter dans une chorale, ce n’est pas seulement chanter des mélodies envoûtantes, c’est se rassembler avec d’autres avec qui on fait émerger de la musique à partir des notes blanches et noires inscrites sur le papier. Pour beaucoup de choristes, les membres de la chorale constituent un groupe de partage, voire une famille qui compense la solitude.

Le premier travail d’une chorale est de créer des liens. Le chef de chœur joue un rôle essentiel ; il doit être compétent et aimer la musique bien sûr, mais son amour doit être contagieux et suffisamment bienveillant pour qu’il n’y ait pas de compétition parmi les choristes, et que l’emporte l’élan collectif.

Lacryma Voce est de ce point de vue, une chorale classique parisienne exemplaire. Elle a été conçue il y a environ 50 ans par Pierre Molina qui a créé en 1971 un premier chœur non professionnel avant de former les chœurs de Paris 13 qui ont regroupé jusqu’à 800 personnes. Le niveau atteint était tel que le chœur a été invité à Strasbourg, à Prague dans des programmes difficiles.

Matthieu Stefanelli, qui a pris la succession de P. Molina, fonctionne avec une structure qui permet toujours d’accueillir des amateurs autour d’un programme commun. Trois niveaux sont constitués. Les débutants travaillent lentement, guidés par Jacqueline Renouvin, et suivent une formation musicale ; un chœur moyen, capable de lire la musique, travaille plusieurs œuvres et donne un premier concert en février et un second en juin. Un « petit chœur » avancé ajoute encore au programme des œuvres qu’il peut travailler plus rapidement. Le nombre des choristes (environ 300) permet de payer des musiciens et des solistes professionnels. A côté du travail en parallèle, des moments de regroupement jalonnent l’année jusqu’au concert final.

Concert Lacryma Voce

Certains choristes peuvent donc avoir une technique vocale embryonnaire, et des voix plus ou moins fatiguées (car c’est souvent à la retraite qu’on trouve le temps d’aller dans une chorale). Or le programme est exigeant, du Magnificat de Bach, au Requiem de Verdi, du Messie de Haendel, au Requiem de Fauré et à une composition raffinée de M. Stefanelli… Le travail en commun et le nombre des chanteurs permet de transcender les faiblesses du chœur et d’aboutir à un résultat satisfaisant.

Juin 2017. Photo Estann
Concert Lacryma Voce, juin 2017. Photo Estann

Matthieu Stefanelli est pianiste et compositeur. Sans faire des cours de composition, il inscrit les œuvres dans l’histoire de l’écriture musicale, distingue interprétation baroque, classique, moderne. L’analyse reste légère, mais on perçoit mieux les structures et on comprend mieux les points de vue qu’il défend dans sa direction. Nicolas Jortie l’assiste, répétiteur pendant que Matthieu fait travailler le petit chœur, accompagnateur virtuose ensuite. Nicolas  organiste et pianiste, semble avoir toute la musique dans sa mémoire, de sorte que tout ce qui est joué apparaît immédiatement comme une reprise-transformation suggérant que la musique est une immense bibliothèque où tout se répond. Pour fonctionner, Lacryma Voce a besoin de toute une structure bénévole car on ne gère pas une grosse structure sans un trésorier, un régisseur, une secrétaire… je mentionnerai Suzanne Guinardeau, dite Suzon, qui s’occupe de la billetterie parmi mille choses et gère l’interface avec le lycée, Thierry Deplanche qui fabrique les précieux fichiers de travail qui permettent à chaque choriste de pratiquer sa partie dans les intervalles des répétitions et les chefs de pupitre dont les messages résument les consignes de travail et font le lien entre le bureau et les participants.

Concert Lacryma Voce avec Sylvia Kevorkian soprane soliste.

Rentrée sous Covid 19

Quand est arrivé le Covid 19 (j’écris le, comme le virus, beaucoup plus utilisé que la comme la maladie) tout s’est arrêté ; les choristes ont été plongés dans la consternation et je n’ose penser à l’angoisse des musiciens pour qui le chœur était un complément de ressources appréciable. A la rentrée, le bureau de l’association a cherché des moyens de reprendre.

Les protocoles sanitaires mis en place sont rigoureux : les effectifs de répétition ont été divisés par deux. Dans le grand gymnase du lycée Ravel, les fenêtres restent ouvertes, l’entrée se fait par l’arrière du bâtiment de façon à ce qu’on ne croise pas les lycéens. Les dimensions de la salle permettent une distanciation physique raisonnable ; les choristes chantent masqués. Les pauses ont été supprimées pour que personne n’ait la tentation de se faire la bise, ou même de se rapprocher. Les chaises sont nettoyées au gel hydro-alcoolique, après la répétition.

Petit miracle, une bonne partie du chœur était là, heureux d’attaquer Le Messie de Haendel, se réjouissant de chanter une musique festive, bonne antidote contre les tourments du moment. En tout cas, à la fin de la première répétition, on retrouvait l’émotion très particulière du chant fabriqué avec l’autre. Malgré le masque, nous sommes repartis avec l’expérience familière d’harmonie qui se produit avec les autres, et vaut pourtant intensément pour soi-même.

La perte de la communauté ?

Cependant, le 26 septembre, l’autorisation sanitaire vient d’être retirée pour quinze jours sur ordre du préfet, sans qu’on soit sûr que cette activité soit plus dangereuse que les trajets en métro, l’ascenseur de l’entreprise, la récupération des enfants à l’école par les grands-parents, les réunions familiales… car les choristes sont certainement plus disciplinés que les amis qui boivent des coups dans les cafés et qui profitent du temps de consommation pour traîner sans masque.

En ce début octobre, chacun va prendre des décisions dans l’incertitude. Se rendre compte de ce qui arrive est très difficile : tout paraît fini, mais parfois on rêve que les répétitions reprennent. Faut-il annuler son inscription, rester sans savoir si pour la deuxième année Lacryma Voce va s’interrompre ? Les dégâts peuvent paraître bien secondaires. Quelques dizaines de chanteurs renonceront à une activité qu’ils aiment et qui ponctue leur vie. Mais pour les amateurs de musique, chanter de son mieux va de pair avec constituer le public fervent de multiples concerts et j’ai  peur que tout le secteur de la musique classique en soit un peu plus affaibli.

5 octobre… décembre 2020

Le 5 octobre, le lycée a fermé son gymnase ; le bureau nous a répartis par pupitres et a proposé d’utiliser la plateforme Zoom. La première fois, la cacophonie était épouvantable et les voix ne se superposaient jamais. Les choristes qui avaient décidé de s’accrocher ont appris, une fois passées les salutations, à fermer leurs micros et leurs caméras. Le chef de chœur a monologué pour un auditoire qu’il ne voyait pas, dans un univers électronique qui reproduisait bien médiocrement le monde réel.

Même ainsi les millions de connexions parallèles entraînent des décalages. Le flux est instable, De temps à autre, il ralentit puis s’interrompt. L’image se fige

Répétition Zoom. Capture d’écran

Cette bande hachée (dont se plaignent tous les utilisateurs de zoom) est particulièrement pénible s’agissant de musique car elle transforme en unités discontinues les beaux entrelacs baroques de Haendel. Mais béni soit Zoom qui fait circuler avec les conseils, informations sur l’esprit des morceaux, l’envie de travailler

Malgré les caprices du tempo électronique, les sopranes s’accrochent, séparées, lointaines, mais attentives ensemble. Pour le moment il s’agit de se remobiliser ; elles s’ajusteront plus tard.

4 réflexions sur “Lacryma Voce : un choeur en temps de pandémie

  1. Eh oui…
    Je me suis réinscrite à notre autre chorale, Glinka, plus pour en assurer la survie que dans l’espoir d’y retourner bientôt. La chorale semble quand même une activité particulièrement « COVID friendly ». Hélas!

    J’aime

  2. Merci Sonia pour cet article écrit avec beaucoup de sensibilité
    Je reste toutefois toujours étonnée devant l’utilisa du mot « chorale » dans ce contexte amateur.
    Je préfère évoquer le mot « Choeur », la chorale étant plus utilisée pour l’apprentissage (enfants et adolescents)

    J’aime

    • Tu as sans doute raison, et je dirais sûrement « chœur de l’opéra de Paris « , mais mon Petit Robert donne les deux comme équivalents. Choeur pour moi fait davantage professionnel… Je vais corriger le titre et laisser 2 , 3 « chorale » car nous continuons à apprendre !

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.