Léonard de Vinci au Louvre

Pour enflammer nos repas de fêtes rien n’a égalé cette année les discussions sur la grève de la RATP et de la SNCF. Un autre sujet de dispute a été l’exposition Léonard de Vinci. Une amie a expliqué avec enthousiasme qu’elle ne regrettait pas d’avoir marché douze kilomètres pour se rendre au Louvre. L’exposition était exceptionnelle, illuminante, sublime !!! Son voisin a crié à l’imposture. Il aurait voulu voir le Léonard ingénieur et homme de cour et n’a trouvé ni maquettes (les salles d’exposition sont trop petites), ni costumes de fête alors que tout cela est au clos Lucet ! La troisième trouvait qu’il y avait trop peu de tableaux venus d’ailleurs et trop de dessins tout petits, malcommodes à regarder…

Il est vrai que le Louvre avait basé une partie de sa communication sur le fait qu’il exposerait L’Homme de Vitruve, déjà reparti à Parme, ainsi que « le tableau le plus cher du monde », le Salvador Mundi, disparu dans les coffres-forts d’un prince saoudien quelconque, et qui finalement n’a pas été obtenu. On avait affaire à une rétrospective d’un hyperpeintre starifié, dans un hypermusée mondialisé financé par des hypersponsors comme la Bank of America, et on verrait ce qu’on verrait. Léonard pulvériserait les records de visiteurs constatés pour Toutankhamon… A force d’accumuler les superlatifs, il ne pouvait y avoir que des déçus.

La rétrospective est pourtant l’occasion de voir des tableaux jamais rassemblés au Louvre, Léda, un Saint Jérome pénitent du Vatican, des portraits de cour admirables, une Vierge à l’Enfant dite “Madone Benois” venue de Saint-Pétersbourg (que je n’aime pas plus que ça), et des dizaines de dessins, croquis, pages de carnets en zoologie, en botanique, astro-physique, armes de guerre.

Et puis, nos façons de consommer de l’art ont changé. Avant, on allait au musée voir des chefs-d’œuvres isolés. On attend à présent des expositions de nouveaux points de vue sur le travail d’un artiste. Tantôt, comme pour la grande exposition sur Vermeer, on le compare aux autres peintres de genre de son époque ; tantôt, comme pour Picasso et Matisse, on confronte deux géants de l’art moderne. Cette fois, les conservateurs proposent une rétrospective pour faire connaître l’homme autant que l’artiste.

Ils montrent qu’il y a toute l’histoire de l’art derrière la vision d’un artiste, et non le réel… C’est pourquoi dès la première salle, ils nous confrontent à la statue du « Christ et Saint Thomas » en bronze réalisée par le maître de Léonard de Vinci, Andrea del Verrocchio. Tout autour de la statue, les travaux de l’écolier Léonard qui dessinait des modèles de tissu enduits de plâtre évoquent les lourds drapés du sculpteur.

Andrea del Verrochio. Le Christ et Saint Thomas

Une de mes draperies préférées contraste des parties parfaitement achevées où la lumière dessine les plis et des parties ébauchées où quelques zébrures permettent d’imaginer la forme à venir et tiennent surtout de l’écriture du créateur.

Léonard de Vinci. Drapé
Léonard de Vinci. Draperie

Les salles suivantes s’intéressent à la façon dont Léonard dialogue avec ses contemporains, Verrochio encore, Baldovinetti, Antonello da Messina ; la présence des antiques avec les marbres qui entourent Léda et le cygne ; l’omniprésence du travail d’atelier avec la reproduction de la Cène par son aide Marco d’Oggiono et les têtes d’apôtre peintes par son autre élève Antonio Boltraffio (peut-être l’auteur principal du mystérieux Salvator Mundi).

Je revois ce que je connais… La verticale de La Vierge aux rochers où sont disposées la main protectrice de la Vierge, l’index de l’ange qui montre Jean le Baptiste, les doigts de Jésus bénissant.

La Vierge aux rochers. Trois mains sur une verticale

La beauté de certains visages jamais ostentatoire, illuminée par un sourire impalpable, aimant, serein. (sourire qui ne passe pas par des lèvres retroussées et semble naître de nulle part) et, le fameux sfumato, les lignes de la chevelre se fondant dans l’atmosphère. Bien sûr, oui, oui, les anges si émouvants et le Saint Jean-Baptiste androgyne, qui font penser au titre du livre de Judith Butler Trouble dans le genre…

Je suis venue pour les belles esquisses rassemblées autour de ces toiles : les croquis préparatoires à des Vierges.

Vierge lavant l'enfant Jésus
La Vierge lavant l’enfant Jésus

L’Echevelée rêveuse et mélancolique, habituellement à Parme : j’y retrouve le mélange d’inachevé dans les arabesques de la chevelure et de fini qui me plaît tant.

La Scapigliata. L’Echevelée

La gloire de Léonard, que le Louvre célèbre, est d’avoir fait des tableaux parfaits, mais les oeuvres qui nous touchent vraiment sont inaccomplies.

Il y aussi les tout petits carnets que Léonard glissait sans doute dans ses poches : le Louvre rend hommage au génie de la Renaissance mathématicien, géomètre, ingénieur, anatomiste, botaniste … qui affirmait que la peinture avait besoin de la connaissance de lumière, des corps, de la sexualité, de l’univers entier et qu’elle était un art mental.

Tête de chien
https://www.photo.rmn.fr/CS.aspx?VP3=SearchResult&VBID=2CO5PCXE2R30U&SMLS=1&RW=1536&RH=752

A vrai dire, on voit ces carnets dans des conditions médiocres. On est obligé de se pousser rapidement pour laisser les suivants regarder, on ne peut pas se pencher sur la page. Le soir, j’ai cherché sur internet les reproductions des plus beaux feuillets (ils sont en accès libre) et j’ai pu apprécier  les détails, les lignes qui se croisent, se courbent et qu’on retrouve dans les tourbillons du déluge

Un Déluge
Codex Windsor, conservé à la Librairie Royale du château Windsor

J’ai pu, dans le silence retrouvé, contempler à loisir ces images. Les reproductions, de plus en plus fidèles, sont à la portée de tous, et elles permettent un usage personnel à chacun. Alors, pourquoi participer à des évènements culturels où on piétine à la queue leu leu autour des vitrines et comment se plaindre de la foule puisque j’en faisais partie ?

Quelque chose nous pousse à participer à ces grands évènements culturels, à voir le même peintre en même temps que tout le monde, à nous défendre si nous décidons de ne pas participer… et il est vrai qu’on ressent, même au coeur de la foule, une impression étrange à contempler le dessin authentique et fragile de l’Echevelée ! comme si la présence du peintre subsistait dans les oeuvres véritables, présence dont aucun fac-simile ne peut fournir l’équivalent. (Devenue métaphorique pour la plupart des catholiques quand ils parlent de la présence du Christ dans l’hostie, elle serait la dernière présence spirituelle à laquelle nous avons accès.)

Bibliographie : Un outil commode pour se repérer et pour accéder aux codex: https://inventionsdevinci.wordpress.com/2015/04/24/lacces-au-codex-pour-tous/

2 réflexions sur “Léonard de Vinci au Louvre

  1. La 4e expliquera qu’elle n’a pu obtenir de billet d’entrée pour l’exposition de cet artiste car la foule était si nombreuse sur la toile (désormais quasi unique mode de réservation) que tout accès était devenu inaccessible dès le début de l’exposition. Aussi, j’ai eu un grand plaisir à lire cet article, revenant encore et toujours à cette magnifique draperie. Merci Sonia !

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