Dans les archives de pierres de la forêt. Les carriers de grès de Fontainebleau

A Fontainebleau, les promeneurs romantiques rêvaient à des cataclysmes antédiluviens en voyant les blocs de rochers tourmentés qui parsèment la forêt. Patrick Dubreucq qui sait tout ce qu’on peut savoir sur l’histoire des tailleurs de pierre de la forêt oblige à abandonner ces rêvasseries et à voir Fontainebleau comme une création humaine. D’ailleurs, il n’est pas moins captivant d’apprendre que le paysage du Long Boyau n’a pas 200 ans et qu’il résulte du travail des carriers qui venaient tailler le grès dans les solitudes pierreuses de la forêt. Les arbres aussi sont récents, qu’a fait planter et greffer Jean Charles de Larminat, conservateur des Eaux et Forêts entre 1815 et 1830, recouvrant peu à peu les landes de feuillus, mais aussi de pins qui demandent peu d’eau (l’eau est rare à Fontainebleau) : pins sylvestres, pins maritimes, mais aussi pins noirs lariccio venus de Corse sur la route Ronde ou cèdres du Liban à la Gorge du Houx.

De l’industrie intense des carriers, il reste beaucoup de traces qu’il faut apprendre à voir.

Patrick Dubreucq

Le grès de Fontainebleau est exploité avec certitude au moins depuis le 15e siècle pour paver Paris (certains estiment qu’on peut remonter à l’édit de Philippe Auguste demandant qu’on pave les rues de la capitale). Dans les années 1820 c’est près de trois millions de pavés qui sont extraits chaque année de la forêt. . La forêt de Fontainebleau faisant partie du domaine royal, il fallait acquitter des droits pour ouvrir des ateliers. L’exploitation avait commencé près de la Seine, parce qu’il fallait bien transporter les pavés et ce n’était pas le moins pénible du travail. Quelques femmes y ont participé en transportant les pavés sur leurs dos jusqu’à l’aire de chargement. Quand les chemins « de vidange » étaient suffisamment larges, des chevaux les emportaient de là jusqu’aux quais de Valvins ou de Bois-le-Roi.

Les carrières du Long Boyau, ouvertes sous Napoléon III

Les carrières du Long Boyau furent parmi les dernières à ouvrir. Tout le long du chemin, la paroi verticale qui fend le paysage est un front de taille que les hommes attaquaient, une fois ôtée la couverture végétale.

Front de taille au Long Boyau. Dans la fente du rocher, des promeneurs facétieux ont installé des dents et ils ont esquissé un visage au dessus du sourire de pierre

Les roches rondes ont été lissées par les eaux pendant des millénaires, mais la plaque rose est une blessure creusée par le travail des carriers.

Détail du front de taille

Les blocs détachés du banc

Patrick Dubreucq explique les techniques utilisées. Les carriers classaient les grès d’après le son entendu lorsqu’on frappait la pierre, classement important car les ingénieurs des travaux publics exigeaient du gré dur pour qu’il puisse résister au passage répété des véhicules, mais les carriers payés au mille de pavés, préféraient parfois débiter du grès tendre plus facile à tailler, quitte à décevoir l’acheteur futur.

La technique d’abattage dite à la mortaise consistait à insérer des coins en acier dans une cavité creusée dans le grès puis à frapper avec une masse pour détacher des blocs.

Une mortaise, ou cavité creusée dans le grès pour recevoir des coins en acier (ici demi cavité puisque les blocs ont été séparés)

On pouvait aussi  forer un trou dans lequel on insérait des cartouches d’explosifs avant de remplir le haut avec du sable humide et de le recouvrir de tôle chargée de pierres pour guider l’explosion.

Trou de mine

Des blocs de 50 à 100 tonnes se détachaient ainsi du banc. L’opération était répétée pour diviser le bloc en parties, jusqu’à atteindre la taille permettant d’obtenir des pavés, des bornes et d’autres produits commercialisables.

Trois blocs restés là ont l’apparence des ruines d’une forteresse de géants.

Sous la mousse d’un vert si brillant malgré le jour gris, il y a les tas de rebuts, des « écales », laissées par la taille des blocs.

Monticules d’écales recouverts par la mousse

Les abris de carrier

On trouve dans la forêt plus de deux-cents abris de pierres sèches. Construits surtout avec des écales, de hauteur réduite, ils servaient à stocker outils et provisions, peut-être à se reposer pendant les pauses. Sur la colline qui domine les Gorges du Houx et du Long Boyau, les abris sont regroupés. On les visite sous le nom de « village des carriers ». Bien sûr, ces gites précaires n’ont jamais fait office de village !

Abri de carrier
Intérieur d’un abri avec sa cheminée. Une pancarte prévient : Vestige archéologique. Prière de le respecter

Les voies pavées que nous traversons ne sont pas toujours celles qui ont été utilisées pour transporter le grès. Ces voies de vidange, des chemins empierrés pour permettre aux roues des charrettes de ne pas s’enfoncer, avaient parfois une bande de sable au milieu car les sabots du cheval avaient plus d’adhérence sur le sable. Mais les allées pouvaient servir aux attelages des dames qui suivaient les chasseurs lors des grandes chasses à courre dans la forêt royale ou bien sûr au transport du bois.

Voie carrossable dans la forêt

La patience de l’archiviste

Il faut aimer beaucoup les inconnus de l’histoire, les sans-blasons, sans-fortune et sans grandeur pour se noyer dans les archives, pour passer des heures et des jours à dépouiller les registres de décès, pour s’obstiner à rechercher dans la masse des journaux locaux un entrefilet consacré à un accident, quelques lignes qui donneront peut-être un peu de corps aux existences obscures des carriers de la forêt.

Patrick Dubreucq a patiemment rendu leur nom à ces oubliés de l’histoire. Il ne s’est pas découragé devant la monotonie des informations qu’il récupérait car il savait qu’elles deviendraient précieuses une fois cumulées. Après avoir consulté les registres d’inhumation du cimetière de Fontainebleau entre 1844 et 1857, il a ainsi montré qu’entre ces deux dates, comparée aux autres professions, l’espérance de vie des carriers de grès était écourtée de 15 ans, ces derniers étant victimes d’une variété de silicose appelée le « rhume de Saint-Roch » du nom de leur saint patron.

De temps à autre, l’archive en disait un peu plus. Un accident était survenu : des blocs de grès s’étaient détachés trop tôt et avaient écrasé un ouvrier sans le tuer, mais en le mutilant. Une lettre du chirurgien de l’hôpital de Fontainebleau qui avait dû l’amputer proposait de trouver une place au malheureux estropié. La suite donnée à la lettre n’avait pas été retrouvée et il n’y avait plus d’autre trace de l’existence de l’homme amputé. L’enquête débouchait sur une lacune. Quelques lignes, puis le vide, mais ce silence même de l’archive déclenche l’imagination et l’émotion.

Un tableau de Courbet, disparu dans les bombardements de Dresde, et dont restent une gravure et des copies, évoque la pauvreté des carriers vêtus d’habits déchirés et leur travail si pénible. Ce tableau est à la fois un manifeste réaliste qui fit scandale et il transforme les tailleurs de pierre en icones de la dénonciation de l’exploitation ouvrière.

 (http://courbetcestmoi.altervista.org/les-casseurs-de-pierres/?doing_wp_cron=1634310480.2886691093444824218750)

Pourtant, Patrick Dubreucq ne décrit pas les casseurs de pierres comme des malheureux résignés, mais comme des hommes fiers d’avoir choisi ce métier de plein air, loin des usines. Il raconte la grève de 1830 qui a abouti au départ du baron de Larminat, le conservateur des Eaux et Forêts évoqué plus haut, accusé entre autres de prélever des taxes trop lourdes. Pour une fois, la grève avait payé ; personne n’avait été poursuivi et c’est le baron qui avait dû partir. (Sans doute, Charles de Larminat payait-il ainsi ses liens trop étroits avec le régime de Charles X.)

En 1853, ces pauvres sont, comme le constate un autre inspecteur « toujours insoumis et exigeants » (dans François Beaux et al.p 35).  Ils sont aussi solidaires et désireux d’acquérir de l’instruction : dès 1832, en l’absence d’une organisation d’Etat, ils ont créé une société de secours mutuels qui permettait d’assister les malades, les veuves et les orphelins et certains carriers viennent suivre les cours du soir des Frères des Ecoles chrétiennes, malgré des journées de travail de plus de 10 heures.

Tout s’est arrêté pourtant avec la concurrence des pavés de meilleure qualité venus de Seine-et-Oise, de Bretagne ou de Belgique. Bientôt l’asphalte sera préférée et les protestations de plus en plus vives des artistes et des poètes achèvent de convaincre les autorités qu’il faut interdire l’exploitation du grès et réserver la forêt aux promeneurs.

Le passé s’éloigne et ne subsiste que sous forme de ces doubles traces que Patrick Dubreucq a appris à lire : celles qui demeurent dans la forêt ; celles qui dorment dans les archives.

Quelques références

Beaux François, Patrick Dubreucq, Dominique Lejeune (coord) et alii, , 2016, AAF, 26 rue de la Cloche – BP 14 – 77301 FONTAINEBLEAU cedex
Tél. : (33)1 64 23 46 45. Permanence le mardi de 10 h à 12 h, http://www.aaff.fr/index.php/2015-03-25-19-16-11/les-cahiers-des-aff

Blog de Patrick Dubreucq consacré aux Carrières et carriers de grès du massif de Fontainebleau et alentours : https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com

10 réflexions sur “Dans les archives de pierres de la forêt. Les carriers de grès de Fontainebleau

  1. Une fois de plus très bel exemple de visée de tourisme culturel, avec les notes, les photos, les références que vous donnez, Sonia! Bien des billets que vous nous donnez mériteraient de faire partie d’un cours de « Tourisme culturel » justement, notamment dans les masters universitaires (je pense surtout à ceux que je connais, en Italie) « Tourisme… » ac alia. Si vous le permettez, je vais en parler avec des collègues (de français) dans lesdits masters. Pour nous, toujours un grand plaisir d’apprendre, grace à vous
    mg

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  2. Je suis contente d’avoir des nouvelles par blog interposé et je Dis merci de cette appréciation généreuse… Si tourisme culturel veut dire l’intérêt pour les traces que laisse le passé dans les lieux, la nature, jadis exploitée partout se prête à l’enquête, et je serais contente d’avoir des lectrices informées, Mais mes billets ne sont-ils pas trop désinvoltes ? Je les ai davantage conçus comme un journal de promenades, de rencontres et de lectures, que comme un travail systématique. Je m’enchante qu’un peu de soleil sur de la mousse suffise pour qu’on devine des vieux tas de pavés.à Fontainebleau… Mais bien sûr, je m’expose aux reproches de superficialité. c’est pourquoi j’aime bien faire parler des intercesseurs quand j’en recnontre. Et surtout, c’est pourquoi je distingue mes billets de mon activité professionnelle d’antan !
    Toute mon amitié
    Sonia

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    • Il y a des vestiges un peu partout. Le plus simple à trouver, je crois est celui que l’ONF a balisé : Carrefour du coq, route de l’ermitage
      77300 Fontainebleau
      Celui que nous avons suivi n’est pas très loin (carrefour des Gorges de Franchard sur la D 301, puis route des Gorges de Franchard). Belle balade
      Sonia

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    • Merci à toi Patrick. Le compliment me touche beaucoup, venant du spécialiste de l’histoire des carriers. Tu n’as sans doute pas retrouvé toutes tes paroles, mais j’espère n’avoir pas trahi l’essentiel (encore qu’en historien, tu penses que l’essentiel est dans la précision) et j’espère surtout avoir donné envie aux lecteurs du blog d’aller faire un tour parmi les carrières, avec la revue des l’Association des Amis de la Forêt de Fontainebleau à la main.

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