Dans l’espace-temps des Passages : du Palais Royal au boulevard Montmartre

Dans un blog dont le nom joue sur les sens du mot passage, endroit par où on passe, fragment d’un texte, traversée du temps, il fallait bien consacrer un billet aux Passages parisiens, ces formes nouvelles de commerce, inventées quand l’Angleterre et la France se partageaient le monde, aspiraient les matières premières d’Afrique et d’Asie pour les recracher en marchandises. En France, tout avait commencé quand le duc d’Orléans , bien désargenté, avait décidé de faire bâtir sur les quatre côtés de sa propriété du Palais Royal des immeubles avec arcades et boutiques. Balzac dans Les Illusions perdues raille ces « baraques, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin par des jours de souffrance appelées croisées.» Mais il constate « Ces alvéoles avaient acquis un tel prix par la suite de l’affluence du monde, que malgré l’étroitesse de certaines, à peine large de six pied et longues de huit à dix, leur location coutait mille écus.»

Sous l’Empire, on commença à construire des galeries couvertes qui protégeaient les visiteurs du froid, du chaud, des pestilences et des flaques de boue d’une ville sans égouts et sans trottoirs, et qui leur permettaient de flâner à l’abri devant les boutiques.

Plus tard, les Grands magasins où l’on empilait les produits sur plusieurs étages afin de maximiser l’effet d’opulence ont démodé ces longs couloirs étroits.

Aujourd’hui la ville moderne est éclatée : elle envoie les jeunes couples habiter  en banlieue, organise les achats autour des hypermarchés et ne ramène les gens au centre que pour le travail. Désormais, les Passages, qui concentraient ces trois fonctions, composent une image nostalgique de ville harmonieuse en miniature. On vient surtout pour admirer les beaux restes du XIXème siècle. Restaurés, nettoyés, illuminés, les passages Véro-Dodat, Vivienne, Colbert, Jouffroy sont à nouveau visités, tellement que les vieux Parisiens s’effarouchent. Ils en parlent seulement sur le mode du regret, en rouspétant : « Vous vous souvenez du graveur Stern ? Ils ont osé en faire un restaurant ! »

Dehors, il fait froid. La météo a annoncé un vent de tempête et le ciel est sombre au–dessus du Palais Royal. On passe un porche banal et on se retrouve dans une galerie. Francine fait admirer les carreaux blancs et noirs disposés en diagonale qui accroissent l’effet de profondeur, cependant que la structure de la galerie forme le cadre. L’ensemble rappelle les tableaux de la Renaissance où le dallage indique le point de fuite tandis que les colonnades et les portiques encadrent les scènes présentées aux spectateurs.

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Plus loin, l’éclairage devient zénithal : une clarté pâle et sans ombres tombe des grandes verrières. Comme les marchands d’aujourd’hui ont besoin des contrastes pour mettre en valeur les objets exposés, ils les recréent à l’aide d’un décor de guirlandes dorées, et d’éclairages intenses. Walter Benjamin qui a consacré de belles pages aux passages épinglait l’ambiguïté de ces lieux à qui la « richesse en miroirs donne « une ampleur fabuleuse » mais «  rend plus difficile l’orientation ».

« Car ce monde de miroirs peut bien avoir plusieurs significations et même une infinité de significations, il n’en demeure pas moins un monde ambigu à deux significations. Il cligne des yeux, il est toujours cela, et jamais rien, à partir de quoi un autre aussitôt surgit. L’espace qui le métamorphose le fait au sein du néant […] Un bruissement de regards emplit les passages. Il n’est aucune chose qui ici, au moment où l’on s’y attend le moins, n’ouvre fugitivement un œil pour le fermer dans un clignement rapide. Et si l’on se rapproche pour mieux voir, il a disparu. L’espace prête son écho au bruissement des regards » (Paris, capitale du XIXème siècle).

 

Les Louboutin de Véro-Dodat

Un flot d’hommes et de femmes, anxieux de terminer leurs courses de Noël, se déverse dans le passage Véro-Dodat. Le fabricant de chaussures Louboutin y a ouvert un magasin. Des femmes se pressent devant la vitrine avec autant d’enthousiasme et d’émotion qu’au Louvre pour la Joconde. Il y a celles qui se contentent d’un selfie et celles qui rêvent tout haut devant la paire frangée de perles ou la paire couverte de bijoux et se montrent la tige rouge du talon. « Est-ce que je peux les acheter, là, tout de suite, pour être sûre d’avoir le cadeau de Noël qui me convient ? » « Ce n’est peut-être pas raisonnable, mais elles sont divinement belles. Aïe ! Le compte bancaire début janvier quand l’échéance de l’assurance de la maison va tomber ! « Non, mais ces franges, j’adore !  Je les veux. Je ne dis pas que j’en ai besoin ou que je n’ai rien à me mettre. Mais tu as vu comme elles sont adorables. Je les vois avec une robe rouge vif. »  « D’ailleurs, je vais consommer durable puisque je compte les garder longtemps ». J’aime écouter ces filles pendant quelques minutes et emporter avec moi un fragment de leur vie. Sans doute, les chaussures Louboutin ne sont pas le but suprême de leurs désirs. Pour elles aussi, c’est un moment, leur moment « Aliénée et heureuse de l’être » !

 

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Une fois passée l’euphorie des chaussures, les vitrines optent pour la discrétion bourgeoise et les badauds moins nombreux prennent le temps d’admirer les décors du plafond : le grand jeu décoratif des hôtels particuliers que le XIXème siècle a démocratisé pour les simples passants.

Deux galeries chics, Vivienne 1823 et Colbert 1829

La galerie Vivienne est la plus élégante des galeries parisiennes avec ses décors Empire, ses couloirs spacieux, les arabesques de ses carrelages.

Galerie Vivienne (1) Toujours, elle a rivalisé avec sa voisine, la galerie Colbert. A présent que cette dernière abrite des institutions universitaires, la guerre a pris fin. Le seul commerce de Colbert est le restaurant du Grand Colbert à l’entrée. Ce jour là, trois enfants jouaient derrière la vitrine à saluer les passants pour tromper l’ennui du trop long déjeuner des parents.

Galerie Colbert

La galerie Colbert mène à une rotonde surmontée d’une coupole et ornée d’une statue de bronze représentant Eurydice piquée par un serpent.

galerie Colbert 20180921_173111

Le commanditaire a dû demander au sculpteur le médaillon en forme de ruche qui nous fait face.

Passage Colbert_135103Même si aujourd’hui, les lieux sont consacrés à de calmes études universitaires, ils gardent le souvenir de la grande bourgeoisie. On devine la voix assurée des banquiers, des commerçants enrichis, des entrepreneurs qui ont fait poser sur le mur cet emblème de leur pouvoir. Avec du travail, et de l’organisation sociale (et en accumulant du capital) la ruche humaine produirait l’abondance tout en enrichissant ceux qui spéculaient sur l’immobilier.

(On peut chercher dans Paris, ces petites ruches capitalistes. Il y en a également galerie Vivienne. J’en ai trouvé aussi une place de La République).

Passage des Panoramas, passage Jouffroy et passage Verdeau

Quelques pas dans la rue Vivienne suffisent pour rejoindre le passage des Panoramas. Il a été créé en 1800 ; c’est un des passages les plus anciens. Son nom lui vient des deux rotondes installées rue Feydeau où un entrepreneur américain présentait sur des toiles peintes des vues des villes de France et de l’Empire. Le spectateur, placé au centre de ces scènes circulaires croyait voir défiler des paysages. Ces « Panoramas » ont disparu dès 1831, remplacé par des « dioramas » encore plus réalistes. Dans le Père Goriot, Balzac évoque les plaisanteries que suscitaient l’engouement pour les spectacles optiques :

« La récente invention du Diorama, qui portait l’illusion de l’optique à un plus haut degré que dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, espèce de charge qu’un jeune peintre, habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.
– Eh bien ! monsieurre Poiret, dit l’employé au Muséum, comment va cette petite santérama ? Puis, sans attendre sa réponse : Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et à Victorine.
– Allons-nous dinaire ? s’écria Horace Bianchon, un étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue usque ad talones.
– Il fait un fameux froitorama ! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père Goriot ! Que diable ! votre pied prend toute la gueule du poêle.
– Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous froitorama ? il y a une faute, c’est froidorama.
– Non, dit l’employé du Muséum, c’est froitorama, par la règle : j’ai froit aux pieds.
– Ah ! ah ! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.
-Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c’est une soupe aux choux.
Tous les jeunes gens éclatèrent de rire. (t.1)

Nos –horama (vision, paysage) à nous, (devenus –rama par faux découpage comme dans Télérama) sont en banlieue, dans les Conforama, les Castorama et les Bricorama qui proposent des importations bon marché de Chine ou du Vietnam.

Le passage est aussi un des plus complexes avec ses sorties multiples. Les promeneurs qui tournent sans y prendre garde vers la Galerie Saint Marc ou vers le couloir des Variétés, qui donne accès à l’entrée des artistes du théâtre, se perdent régulièrement. Ces traverses sont des lieux sombres et à l’écart comme on en voit en rêve. Des rangées de maisons silencieuses, sans aucune décoration, qui ont l’air oublié. Le temps se ralentit dans ces couloirs écartés et une sensation de vide vous envahit, d’autant plus forte qu’on n’y rencontre personne, alors même qu’une cohue bruyante se presse dans l’axe principal.

Panoramas. Galerie Saint Marc

Panoramas. Galerie Saint Marc

Passage Vivienne et passage Jouffroy, on jouit du spectacle euphorique de boutiques charmantes. À l’angle de la galerie des Variétés, se trouvent les anciens locaux d’un graveur prestigieux. Stern a dû céder la place à un restaurant italien. L’atelier a été classé par les monuments historiques, ce qui a obligé les propriétaires à conserver les vieilles boiseries, mais le décorateur Stark pour « relooker » l’endroit a placé en vitrine un loup empaillé, bijouté et ailé et un lynx. Ils ont plutôt fière allure !

Passage des panoramas. Le Loup (2)

La proximité avec les Grands Boulevards et ses touristes, fait du passage un des plus fréquentés de Paris. Les restaurants ont donc proliféré se rajoutant au Bar des Variétés qui a conservé son vieux zinc et nappes à carreaux, et à l’Arbre à Cannelle qui a gardé ses boiseries. Désormais, crêperie, traiteur vietnamien, restaurant indien, fast food forment une bruyante colonie de restaurants qui proposent aux touristes une nourriture bon marché. On trouve aussi de nombreuses échoppes spécialisées dans la vente de timbres de collection. Même si la clientèle est rare, on peut penser que la vente d’un timbre prestigieux suffit à faire vivre les marchands pendant des mois.

De l’autre côté du boulevard Montmartre au 46, l’entrée du passage Jouffroy, construit en 1847, jouxte le Musée Grévin. Ce couloir est le plus gai et ses boutiques étincelantes attirent les gens les plus divers ; les uns fréquentent les magasins qui évoquent un passé lointain ; les autres les franchises mondialisées comme Marks et Spencer. Les commerces de luxe se mélangent aux bazars qui vendent des sucreries industrielles ou des articles de Paris importés d’Asie et où les touristes peu argentés trouvent les indispensables « souvenirs » à rapporter de leur séjour.

 

 

 

 

 

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Voici la boutique Fayet si différente des autres avec ses parapluies et ses cannes de collection! La promenade se fait remémoration, appel à la rêverie sur le Paris d’Aragon. Est-ce cette boutique qu’il a chantée dans Le Paysan de Paris ou celle d’un confrère dans un autre passage. Peu importe, car le propriétaire arrange son étalage comme s’il avait lu le livre : une brassée de longues tiges de cannes à pommeaux en têtes de chiens, têtes de lion et de cheval, femme offerte ou serpent ocellé « becs crochus, matières innombrables du jonc tordu à la corne de rhinocéros en passant par le charme blond des cornalines » (p.28).

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas (1)

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas

…et les bouquets de parapluies évoquent le monde du cancan.

Passage jouffroy 34. Les Parapluies

Je crois bien que l’étalagiste de la Maison du Roy se plaît à agencer la vitrine comme un conte de Noël légèrement grinçant où les princesses se laissent ensorceler par des souris et des grenouilles.

Passage Jouffroy. maison du Roi (1)

Au fond du couloir, sous une grosse horloge, il y a l’hôtel Chopin où le musicien n’a jamais résidé, mais où l’on peut dormir au calme après la fermeture du passage, à deux pas de l’agitation des boulevards. Les guides recommandent la chambre 409 qui domine le toit de verre et le dôme du Musée Grévin.

Passage Jouffroy.Hôtel Chopin

Au fait, tous les passages sont des lieux privés et c’est pourquoi, on n’y trouve pas de mendiants. C’est pourquoi surtout les promoteurs ont pu construire vite, sans s’embarrasser des règlement de voirie. De nos jours, pour protéger le repos des habitants, des grilles ferment les passages, dès 20h30 galerie Vivienne et passage Verdeau, à 21h 30, passage Jouffroy. A 22h, galerie Véro-Dodat… Il n’y a guère que le passage des Panoramas dont l’accès est possible jusqu’à minuit. Et tout est inaccessible le dimanche et les jours fériés : il faut bien que les concierges se reposent.

Après l’hôtel, le chemin bifurque et si on se retourne, on voit, au-dessus de l’issue de secours du musée Grévin, un bas-relief réunissant Richelieu, Henri IV, Napoléon Bonaparte, Louis XI et d’autres personnages moins faciles à identifier.

Passage Jouffroy. Escalier Grévin

La Librairie du Passage attend au bas des marches. Jadis, c’était un fouillis de livres introuvables qui servait de refuge quand il faisait trop froid ou trop chaud dehors, et qu’on se fatiguait d’errer d’un passage à l’autre. Est-ce que c’était là que tu feuilletais des livres sur les décadents sous la lumière voilée de la verrière ? Aujourd’hui, l’étalage, affiches arts déco, guides et livres d’arts, s’adresse plutôt aux touristes, à supposer que ces derniers ne préfèrent pas consulter leur téléphone portable. Mais ne boudons pas notre plaisir, la librairie paraît sauvée.

Passage Jouffroy. Librairie du passage2

Les losanges noirs, gris et blancs des carreaux  accompagnent les pas capricieux des promeneurs jusqu’à la rue de la Grange-Batelière. Après la traversée de la rue s’ouvre le passage Verdeau, lui aussi couvert par une verrière, rythmée par les lignes noires de l’armature métallique (« les arrêtes d’un poisson géant », a dit un commerçant).

Passage Verdeau

Et toujours, une horloge aimante le regard, comme si dans ces lieux il fallait à tout moment répondre à la question « Quelle heure est-il ? » et que la réponse obstinée, toujours rappelait qu’on n’arrête pas le temps.

On aperçoit à l’entrée l’effigie d’une femme avec des cheveux frisés et une blouse mauve, une sorte de joli fantôme du passé qui évoque le rituel funéraire  de « l’effigie vivante » du roi en cire imputrescible, réalisée d’après son masque mortuaire. Comme si nous étions dans l’antichambre d’une nécropole, la dame avertit que le passé n’a pas encore quitté cet endroit où antiquaires, galeristes, et libraires attendent le collectionneur.

Passage Verdeau. Bonheur des Dames

Déjà, nous laissons derrière nous ce petit monde, inséparable de la ville, qui lui appartient et qui en est pourtant séparé. Les noms des passages et des commerces ont été nos guides. Ils leur ont donné une identité et ont aidé la mémoire à bien les distinguer, mais ils ne font pas que désigner, ils sont travaillés par les histoires dont ils sont les porteurs : ils invitent à tendre l’oreille et à écouter, d’Aragon à Walter Benjamin, les mots qui rendent la promenade sans fin.

Bibliographie :

Aragon Louis, 1926, Le Paysan de Paris, Paris, Gallimard

Balzac Honoré de, [1835] 2004, Le Père Goriot, Paris, Le livre de Poche.

Benjamin, Walter, Paris, capitale du XIXème siècle. Le livre des Passages, Jean Lacoste, traducteur, Rolf Tiedermann, éditeur, Paris, éd. du Cerf.

Delorme Jean-Claude & Anne-Marie Dubois, 2014, Passages Couverts Parisiens, Paris, Parigramme.

Lambert, Guy, 2010, Paris et ses passages couverts – Editions du Patrimoine, Centre des Musées Nationaux – Collection Itinéraires.

 

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