Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

1er avril : Mya et Thomas ; télé-travail et chômage technique

Depuis deux semaines, nous sommes confinés et je suis passée au télétravail. Au début, j’aimais la nouvelle organisation. Avant je mettais 45 minutes les bons jours pour arriver au bureau et autant pour revenir, plus le stress de la ligne 13, saturée quelle que soit l’heure. La seule chose qu’elle avait de bien, cette ligne 13, c’est que si j’oubliais de me réveiller, je pouvais toujours envoyer un SMS à mon patron : “DSL, bloquée dans le métro. Arrive quand je peux‶. Là, ce n’est plus possible. A part la perte de mon alibi favori, je ne voyais que des avantages au confinement.

Cependant, l’écran est épuisant. Les heures s’enchaînent sans les pauses conviviales devant la machine à café qu’on se permettait dans le monde d’avant. Les journées n’ont plus de raison de s’interrompre. Le soir, je continue parfois tard jusqu’à ce que mes dossiers soient achevés. Quand je me couche, les phrases tourbillonnent encore dans ma tête. Parfois, Thomas dort déjà. Il est plus raisonnable que moi et arrête à 18 heures, tâche finie ou pas. Seulement voilà, je n’arrive pas à fermer l’ordinateur.

Moi, dit Thomas, mon monde professionnel s’est écroulé. Je suis au chômage technique. Tous mes concerts sont annulés, aussi loin que je puisse voir dans l’avenir. J’essaie de ne pas m’angoisser et de réfléchir à ma vie de musicien soliste, d’un voyage à l’autre, des Emirats-Arabes-Unis à Kyoto, sans jamais me poser. A peine un concert avec le quatuor est-il terminé que j’enchaîne avec une amie harpiste ou un groupe de jazz. Ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé, même si des amis m’envient et me disent que j’ai des soucis de riche, mais je constate un désaccord croissant entre mes convictions et mes actes, par exemple la critique des transports aériens et le fait que je sois tout le temps en avion ; mon rêve de faire connaître Bach à ceux qui en sont privés par la pauvreté et le fait de jouer pour de riches émirs qui s’achètent une culture. Quand je pense à ces dernières années, j’ai l’impression d’une parodie. La musique a déserté la vie du “grand musicien″, transformé en voyageur de commerce.

J’essaie de prendre cet arrêt comme une occasion de réfléchir. Je travaille mes partitions en silence pour ne pas gêner Mya. Derrière les notes imprimées sur le papier, j’entends quelque chose qui n’existe pas encore et que mes doigts feront vivre, cet accent sur la première note, ce phrasé qu’il faut souligner un peu plus et qui donnera au Cygne de Saint-Saëns l’ampleur et la souplesse qu’il demande.

Le confinement est aussi une cure de sincérité, l’occasion de trouver comment et pourquoi je veux encore jouer de la musique. Des petites phrases me tournent dans la tête. « La vie à préserver quoi qu’il en coûte dont on te parle dans ces temps de pandémies n’est pas un but suffisant. Que veux-tu en faire ? »

Mais je ne sais pas quoi faire du temps qui reste puisque tout est fermé, les salles de sport, les cinémas, les parcs, et qu’il est impossible d’aller se promener dans le centre de Paris. « Et puis c’est avec toi Mya que je voudrais profiter des heures confinées. Si les librairies étaient ouvertes, j’irais acheter la Pâtisserie en vingt leçons et on se lancerait. »

Je  réponds un peu sèchement qu’on n’avait pas besoin de dérivatifs à nos vies. « La mienne est assez remplie, je trouve ! Et comme je m’entends parler de façon désagréable, je m’en veux : « Oh ! Thomas, c’est seulement que je déteste cette organisation qui me transforme en droguée du travail. »

– Ce n’est pas grave, Mya ! Je cuisinerai et tu goûteras. Je crois que je suis fait pour les joies tranquilles du confinement avec toi.

De toute façon, Mya n’aime pas ce temps suspendu. Elle sait pourtant combien elle est privilégiée. Thomas et elle sont à deux pour affronter cette période. Ils sont bien installés dans un appartement suffisamment grand pour que chacun puisse s’isoler. Il n’y a pas d’enfants qui les obligent à jongler entre l’ordinateur pour le bureau, le violoncelle qu’il faut quand même pratiquer un peu, les cours des enfants à la maison, le rôle de répétiteur de flute à bec, les interminables jeux de société, la mauvaise conscience quand on n’en peut plus et qu’on les flanque devant la télé.

Le soleil entre par la fenêtre une bonne partie du jour puisqu’ils habitent au 7ème étage. Un tout petit balcon permet de s’installer pour prendre le café à l’air, mais les semaines ont perdu leur forme. Mya laisse s’écouler le temps. Les weekends ressemblent aux lundis. C’est la même organisation des jours un peu écœurante à la longue.

Quelquefois elle se lève, déjeune et fonce sur l’ordinateur en robe de chambre. Pourquoi s’habiller puisqu’elle ne va pas sortir ? Elle réalise à quel point elle dépendait d’une horloge extérieure qui rythmait ses jours, d’un agenda, d’un calendrier avec des fêtes et des vacances. Cette vie ressemble à la vie qu’elle mènera quand elle sera trop vieille pour sortir et que les jours à venir ressembleront à ceux du présent.

L’avenir pense Mya, c’est d’être surpris ! Ici, il n’y a plus que des jours semblables et l’impression que rien d’inattendu ne peut arriver.

Elle supporte mal de ne pas savoir si le confinement va durer un mois, ou davantage. « Quand sera-t-il possible de sortir ? » devient une question obsédante. Si le confinement ne s’arrête pas vite, elle va s’effondrer, perdre le contrôle. C’est comme une maladie incurable avec laquelle il faut apprendre à cohabiter. Elle sourit parce que la ‶maladie de la vie confinée″ lui paraît plus évidente que le virus qui circule dans les rues.

Thomas descend faire quelques courses. Il croise l’homme au chien qui habite dans l’immeuble d’à côté où il mène une vie recluse et solitaire, sortant tous les jours avec son chien au poil jaune, s’asseyant sur le même banc d’où il hèle les passants. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. » D’habitude, il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter et échanger trois mots, forcément limités, car l’homme répète en boucle « Les chiens, eux, sont fidèles ». De temps à autre, le chien pose la tête sur les genoux de son maître, puis reprend la pose, debout à quelques pas pour montrer qu’il est solide à son poste. Dans la vieille rue, les bourgeois tolèrent ce marginal qui habite une chambre de bonne prêtée par une âme compatissante.

Dans notre immeuble aussi, quelqu’un avait acheté une minuscule chambrette située au-dessus de nos têtes et avait bricolé un branchement sauvage sur l’eau et l’électricité des parties communes pour la rendre habitable. La copropriété a laissé faire et Arnaud Véron a passé quelques années dans ce cagibi avant de repartir pour l’Ardèche.

1er avril : Thomas se transforme en concertiste de palier

 « Quand même ! Un musicien c’est fait pour jouer devant un public. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’enregistrent dans leur salon, se filment et postent le tout sur You Tube. J’ai même entendu le Boléro de Ravel, joué par l’Orchestre National confiné : chaque musicien chez lui a joué sa partition, qui a ensuite été mixée et assemblée par les techniciens de Radio France. Pourtant, ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin de la rencontre avec le public, j’ai besoin qu’elle soit réelle. J’ai besoin de sentir le bouleversement émotionnel que provoquent certains sons de mon instrument ; il me faut la circulation d’énergie que je ressens quand je suis sur scène.

Est-ce que je ne peux pas essayer de jouer dans la cage d’escalier pour les résidents restés à Paris ? Seuls trois étages sont occupés dans l’immeuble. La plupart des habitants se sont enfuis dans des résidences secondaires et le rez-de-chaussée utilisé par des cabinets médicaux est désert. La concierge a posé un congé de maladie pour rejoindre son mari. A l’exception d’un Bulgare, les étudiants qui vivent au 8e sont partis se confiner chez leurs parents. Il reste 4 couples enfermés et tristes que j’ai convoqués pour 19 heures par affichettes apposées dans l’ascenseur.

Pendant quinze minutes, j’ai joué deux pièces pour violoncelle de Bach. Le prélude si célèbre de la première suite, suivi de l’allemande. Demain ce sera l’austère sarabande de la suite en ré, qui me serre encore le cœur chaque fois que je l’interprète.

Après les applaudissements, les auditeurs ne sont pas partis tout de suite. Ils me hélaient depuis le 6ème étage. Ils disaient que c’était comme un petit miracle plus fort que leur solitude, plus fort que ce temps trop mou qui se traînait ; que je faisais surgir tout un orchestre avec mes quatre cordes ; que je leur avais rendu le plaisir d’exister. Ils exagéraient, mais ils me permettaient de me dire que quelque chose était en train de recommencer.

2 avril : un squatteur s’installe

Ce nouvel équilibre de la vie confinée a été brutalement interrompu. Depuis hier, quelqu’un occupe la chambre de bonne qui est au-dessus de notre chambre à coucher. L’intrus n’a même pas pris le temps de s’installer discrètement. Il s’est mis à écouter le Coran à plein régime. Notre nuit a été un enfer. A deux heures du matin, Mya et moi n’en pouvant plus, nous sommes montés. Qu’est-ce qu’on allait trouver ? J’imaginais un baraqué barbu, écumant, qui brandissait le Coran d’une main et un grand couteau de l’autre. C’est un noir qui a ouvert (ouvert est un grand mot car la porte était défoncée). Il n’est ni grand, ni menaçant. Je lui ai dit :

 « Mon gars, je ne suis pas là pour dénoncer les gens comme toi. Tu profites du confinement pour t’introduire dans l’immeuble et te trouver un abri. Tant mieux pour toi. D’ailleurs le propriétaire vit en province, n’a pas besoin de l’endroit et ne te cherchera pas des noises… Mais tu peux t’attendre à la guerre si tu fais un pareil raffut. On travaille pendant la journée. On est fatigués. Il faut qu’on puisse dormir. On ne peut pas passer la nuit à entendre ta musique. Ton Coran, écoute-le avant 22 heures. On supportera deux heures si tu en as besoin pour être heureux ». A notre stupéfaction, son visage s’est durci et il l’a pris de haut :

– Je t’emmerde. J’écoute ce que je veux quand je veux. C’est ta faute si tu fais des boulots de merde. J’emmerde la France et les gens dans ton genre qui se  foutent de savoir si on a un logement ou si on est à la rue. Vous êtes des colonialistes comme des cons de blancs que vous êtes !

– Mya s’est interposée : « T’as pas de chance avec moi. Je viens du 93 comme toi, je suis une descendante d’esclave comme toute Martiniquaise qui se respecte ! Sauf que je me suis bougée le cul et que ce pays de merde comme tu dis m’a offert des études supérieures. Aujourd’hui, j’ai un bon job. Et toi ! Tu t’es jamais demandé si tu t’étais donné ne serait-ce qu’une petite chance de réussir ?

J’ai repris. « On n’est pas là pour régler des conflits de couleur de peau. Que tu sois blanc, noir, ou café au lait, j’en ai rien à fiche ! Mon problème c’est de pouvoir dormir la nuit. Tu te calmes ou j’appelle la police.

Il s’est mis à rire. « Tu verras bien si elle vient. »

J’ai appelé le commissariat. Le squatteur avait raison. Les flics ont refusé de se déplacer : « On ne peut rien pour vous. D’abord, vous n’êtes pas les propriétaires. Ce monsieur a peut-être leur accord pour s’installer. Vous n’avez pas le droit de porter plainte pour occupation illégale des lieux. Vous vous plaignez donc de tapage nocturne, mais ce n’est pas une urgence en temps de confinement, comprenez-le. On est deux au commissariat ; les autres sont malades ou gardent leurs enfants, et on doit régler toutes les bagarres dans des familles où les gens ne se supportent plus. Vous n’êtes pas une urgence. S’il vous agresse, rappelez. »

Le bruit a cessé vers quatre heures.

Le lendemain, on était épuisés. Nous avons essayé de joindre le syndic.  Inatteignable. Une secrétaire a dit qu’elle passait le message. Depuis rien. Le propriétaire, Arnaud  Véron, qui m’avait donné son numéro de téléphone quand il a déménagé en Ardèche, est injoignable. J’ai laissé un message pour qu’il réagisse. 

Nous voici embarqués dans une histoire absurde. La lutte contre les pauvres diables qui essaient de survivre dans l’illégalité, ce n’est pas notre affaire. Mais alors que l’appartement devrait être notre refuge, on affronte un occupant illégal agressif, sans qu’interviennent pour nous protéger ni les services de l’Etat, ni le syndic de l’immeuble. Cet abandon nous laisse abasourdis.

4 avril : une fuite d’eau

Nous avons à nouveau peu dormi. L’occupant du 8e n’a pas cessé de chanter la nuit. Le plancher des mansardes qui repose sur des traverses recouvertes de lattes doit être constitué d’une mince couche de plâtre qui laisse passer tous les sons. Soit les bonnes d’avant étaient épuisées et dormaient, soit les gens étaient habitués au bruit. Cet homme chante faux et fort. Au bout d’un moment, c’est intolérable.

Je me demande où nous trouvons le courage de nous lever le matin et de reprendre nos activités. Ce matin, l’intrus doit dormir puisque tout est calme.

Je me sens à la fois las et surexcité. Je suis sorti faire trois courses pour marcher. Masque. Autorisation de sortie. Je pousse jusqu’à une épicerie qui vend, à prix d’or, de jolies fraises et de la papaye râpée. J’évite de toucher les légumes, je m’interdis de reposer un pot de confiture. Quand je rentre, je me surprends à regarder la poignée de la porte de l’ascenseur avec méfiance. Il va falloir que je me lave les mains. Chaque objet peut dissimuler un ennemi. Ce ne sont pas des contraintes très lourdes, mais ça m’impressionne de voir tout ce qui m’entoure se transformer en source de danger, tout contact devenir impossible.

A midi, Mya a vu passer le squatteur et a essayé de négocier. En vain. Vers 13 heures l’eau a commencé à couler.

On était encore à table. Une goutte est tombée dans le bol des fraises, puis une autre. Puis un filet d’eau… Nous avons mis une bassine, pris le temps de finir les fraises.

« Je croyais, a dit Thomas, que le confinement, c’était la trêve. Bon ! Je vais descendre la poubelle et j’essaie de réfléchir à ce que je peux dire pour éviter l’affrontement. Quand je remonte, on va voir le squatteur et puis j’appelle la mandataire de ceux qui nous louent l’appartement pour qu’elle prévienne le syndic. Préviens l’assurance de ton côté. »

Dans la courette, je remarque un Vélib abandonné. Je le remets dans la rue pour que le service de ramassage puisse le retrouver. Ça ne peut être que le squatteur puisque « l’emprunt » coïncide avec son arrivée. Nous montons au 8e demander qu’il coupe l’eau. Il n’est pas là. Arnaud Véron était soigneux. Une fois seulement, il y a avait eu un problème d’eau, couvert par les assurances. Son successeur fait n’importe quoi. Aujourd’hui, la porte défoncée permet d’entrer et de fermer un robinet oublié et il est parti en laissant le ventilateur fonctionner ; les fils trainent par terre. Le moindre court-circuit et tout flambe. L’odeur est suffocante ! Des boîtes de conserve ouvertes ont tourné avec la chaleur.

Une partie du foutoir a été déménagée dans le couloir : un matelas sale, des vieux papiers détrempés où l’encre a déteint et un micro-ondes. Nous ne l’avons pas vu apporter quoi que ce soit. Est-ce que ces débris crasseux datent du précédent occupant ?

Nous avons déposé une main courante par internet. Ecrit au syndic, difficilement atteignable par téléphone, pour lui demander de déposer plainte puisque cela ne nous est pas permis. Apparemment, seul Arnaud Véron ou bien, lui, le syndic sont habilités à le faire.

4 avril : le concert du soir

J’ai tenu quand même à jouer comme je le fais depuis quatre jours. A la fin du concert, on m’a demandé quel était l’âge de mon violoncelle et comment je pouvais le savoir. C’est la table d’harmonie qui donne l’âge parce que les luthiers utilisent des épicéas et que ces arbres poussent régulièrement : le bois est de couleur claire l’été et plus foncé l’hiver. Chaque cerne vaut un an et on peut les compter. Mon instrument date de la fin du 17ème siècle.

Mya a ensuite raconté notre situation. Les copropriétaires-spectateurs ont découvert sidérés qu’il y avait un occupant illégal, que le dernier étage était insalubre, qu’un premier dégât des eaux qui aurait pu être grave si nous n’avions pas pu intervenir. Nous avons échangé des numéros de téléphone et les voisins ont décidé de nous relayer auprès du syndic. Ils auront sans doute plus de poids que nous : ce sont ses employeurs.

De la discussion, il ressort que nous pouvons essayer de faire couper l’eau qui dépend des parties communes. L’occupant se découragera peut-être. Reste à convaincre le prudent syndic, qui nous oppose l’absence d’assemblée générale et l’impossibilité d’en convoquer une en temps de confinement. La prochaine aura lieu en novembre…

5 avril : le maquis des règles de copropriété

Un voisin a écrit et téléphoné au syndic qui traîne un peu les pieds pour déposer plainte et prendre la décision de faire couper l’eau, même si le branchement est illégal. Il se plaint que construire un dossier sur de tels problèmes est nécessairement chronophage et annonce qu’il va facturer ce travail supplémentaire.

Notre assureur ne veut pas couvrir le sinistre. C’est la seconde fois qu’il y a un problème et rien n’a été fait depuis la première inondation pour installer des canalisations conformes. Or, il apparaît qu’Arnaud Véron n’est pas davantage assuré que l’occupant illégitime. Nous annonçons donc que notre assureur va se retourner logiquement vers l’assurance de l’immeuble. Mya qui a travaillé dans ce secteur signale que l’assurance de l’immeuble risque de ne rien couvrir parce que la présence d’un squatteur la décharge de ses obligations. S’il apparaît que le syndic n’a rien fait pour traiter le problème, c’est lui qui sera en première ligne. Nous espérons qu’il sera assez intelligent, pour tenir compte de cette menace voilée.

Nous appelons aussi la mandataire qui gère notre appartement en lui annonçant que s’il n’y a pas de solution rapide, nous allons déménager. Nous lui suggérons d’acheter le taudis du 8e pour éviter qu’il ne soit régulièrement occupé, rendant de facto l’appartement très mal louable. Nous lui donnons le numéro de téléphone d’Arnaud Véron. Nous discutons un peu des arguments : le réduit est trop petit pour être loué, mais en cas de squat, le propriétaire est tenu pour responsable de tous les dégâts occasionnés. Il vaut donc mieux vendre à quelqu’un qui est sur place et qui peut réagir rapidement. Quelle serait son offre ?

5 avril : Anne-Edwine Castelnagay

– Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé Mya. On dormait tranquillement quand quelqu’un a sonné avec insistance à l’interphone. Je me suis levée pour voir qui pouvait appeler comme ça. C’était votre occupant du 8e qui demandait que je lui ouvre la porte du rez-de-chaussée. Moi, j’étais encore en mode radar et j’entendais quelqu’un qui répétait « je n’ai pas de clé. J’ai besoin qu’on m’ouvre. » Je l’ai regardé sur l’écran, je n’ai pas ouvert. Mais je voudrais comprendre comment il fait pour rentrer dans le hall. On dirait que notre système de fermeture ne sert à rien !

– Viens Mya, on descend pour essayer de comprendre comment il fait pour rentrer.  Une fois en bas, Mya a tout de suite repéré le problème :– «  Regarde, il a monté la targette qui permet de bloquer l’ouverture de la porte cochère. Nous, on ne fait pas attention, mais en fait la porte n’est pas fermée. Il est malin ce type. S’il n’était pas en train de transformer le 8eme en décharge publique, j’aurais plutôt de la sympathie pour lui. On va écrire aux voisins pour les prévenir de faire attention. »

– La seconde porte d’entrée : un grand coup de pied suffit pour l’ouvrir. Je dirai à Madame Castelnagay qu’il n’a pas eu besoin de sa pitié. Mais la porte est faussée désormais.

5 avril : Pierre et Alice

Pierre n’a plus grand-chose à voir avec la personne avec qui j’ai commencé à vivre. Il est vieux à présent et moi aussi je suis une vieille femme… Le beau visage aux traits bien lisses s’est affaissé. Il a pris du ventre (pendant que je prenais des cuisses), le cheveu se fait rare. Et moi, je suis nettement ratatinée.

Ma jeunesse a fichu le camp. Avant le confinement, quand je croisais encore les voisins, je voyais bien que j’étais une mémé pour eux. Au mieux, une « vieille dame charmante »… Je ne reste une « jeune-vieille » que dans le regard de Pierre… Oui dit-il « Le bon vin m’endort/ L’Amour me réveille encore ». Et pour lui, je pense : « Allez la vieille. Il faut tenir le coup. Il est sympa le temps qui nous reste ».

Des enfants sont nés, ont grandi, sont partis vivre ailleurs. Nos souvenirs subsistent. Dans notre appartement privé de fleurs depuis que les marchés ont fermé, tu évoques tout à coup une brassée de jonquilles ramassée dans un bois tout près de Paris…  C’était il y a deux ans. Tu t’en souviens ?  Est-ce que ce serait ça d’être un couple, ce lien du passé et du présent qui fait que je ne peux penser à ma vie sans que la mémoire me revienne de moments où tu figures. Tiens quand nous lisons les déclarations des féministes de 2020 je me revois, défilant dans la rue pour le droit à l’avortement. Juste avant le confinement, des militantes néoféministes ont chassé des “hommes cis et blancs” qui voulaient participer à une réunion parce que selon elles ils “invisibilisaient” les luttes des femmes. Dans certains slogans la haine contre les hommes me paraît paroxystique : « Le lesbianisme n’est pas un choix : c’est une bénédiction ! » Les réunions avec toi étaient plus joyeuses. On avait le droit de se plaire et plus si affinité…

Est-ce qu’être un couple, c’est sourire des expressions de l’autre qui reviennent constamment ? Le « Tu exagères » de Pierre ! mi-reproche, mi constat, chaque fois que je m’emporte sur ce que racontent les journalistes, ou bien parce qu’on part à 19h pour un rendez-vous à 20 heures à l’autre bout de Paris, chaque fois que je suis contente de croquer quelqu’un en une formule assassine. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ! – Bon j’admets que j’exagère un peu, mais un tout petit peu alors… »

Nos mots de clan, nos mots de passe familiaux, nos shibboleths. Pierre qui vient de l’Est a toujours dit « et si on faisait une salade de doucette ». J’ai longtemps rétabli « de mâche, tu veux dire », et à présent, je l’écoute joyeusement parler de doucette et de brimbelles.

On a usé le temps, regardé les années filer par la fenêtre en couple. Ce matin, nous sourions ensemble au retour du printemps, et nous faisons la grimace ensemble quand le thermomètre nous inflige un brusque retour de l’hiver. Voir le monde depuis une fenêtre, c’est se laisser absorber par des riens, des trois fois rien… La lumière qui glisse sur l’immeuble d’en face. 

– C’est vraiment le printemps, les pucerons sont de retour. Mais d’où sortent-ils donc ?

6 avril : Alice se déconfine un peu pendant que Pierre reste à la maison

C’est bête ce printemps radieux dont personne ne profite, les uns parce qu’ils le regardent de l’autre côté de la fenêtre ; les autres parce qu’ils travaillent à flux tendu pour nourrir et soigner les premiers. J’ai décidé de tricher et d’aller jusqu’à la Seine qu’on ne peut pas fermer. Au début du confinement, je critiquais les déserteurs, ces 15% de Parisiens sans civisme qui ont fui la ville au risque de contaminer le reste du pays. A présent, je les envie, même si je ne m’en vante pas. Si j’étais à la campagne, je serais entourée de vrais arbres. J’ai besoin de les voir déplier leurs milliers de feuilles au soleil d’avril. Dans l’appartement je me recroqueville et je supporte mal d’anticiper sur la réduction du cercle de mon existence. Pas encore. Pas encore ! Et puis, je n’en peux plus d’attendre des nouvelles de nos enfants retenus l’une à New-York, l’autre à Pékin. Tant qu’ils vont bien, je vais bien, mais c’est dur de les imaginer malades sur un lit d’hôpital, perdus dans des pays étrangers. La géographie heureuse de la mondialisation a laissé place à la menace de la solitude.

Mon Pierre s’accommode mieux que moi de la situation. Il relit tranquillement les classiques. Moi, je sors ! Si les policiers m’arrêtent je dirai que je ne pensais pas avoir marché tant que ça.

C’est en revenant 3 heures plus tard, que j’ai heurté un jeune homme presque devant ma porte. Il est vrai que j’avais le nez en l’air pour essayer d’apercevoir un merle qui s’en donnait à cœur joie. Le choc a été assez rude pour que je lâche mon sac et que tout s’éparpille sur le trottoir, trousseau de clés, papiers, téléphone et même le livre que j’emporte toujours avec moi afin de lire tranquillement si je m’arrête quelque part.

– Je suis désolé, Madame.

– C’est moi qui dois m’excuser. Il fait si beau que je suis sortie pour regarder les arbres d’un peu plus près et je n’ai peut-être pas marché droit. Mais vous comprenez, le confinement je n’en peux plus ; j’étais comme une lionne en cage. Bon, je vous ai heurté. C’est raté pour la distance de sécurité.  Mais sur le fond, je m’en fiche un peu. Entre Alzheimer, le cancer et le coronavirus, je ne sais vraiment pas choisir. Je laisse le hasard décider.

– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous auriez tort de ne pas profiter de la vie. Elle vous plaît puisque vous partez pour admirer les arbres. Et puis pensez à tous ceux que vous pouvez contaminer. C’est aussi pour les autres le confinement. Moi aussi j’étais insouciant ; Je me disais « quand bien même, il y aurait 30 000 morts, ce n’est rien pour 67 millions d’habitants. Si la société s’effondre parce qu’on met la France à l’arrêt, ça n’ira pas non plus….

– C’est vous qui le dites. Je ne vois pas pourquoi on doit tout arrêter pour les morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans. Est-ce qu’on ne doit pas aussi se préoccuper des quarantenaires qui vont perdre leur travail et que le stress tuera d’une crise cardiaque ?

– Je raisonnais comme vous, mais la mort d’un proche ça change tout.  J’ai un vieil oncle qui est tombé malade et il est mort en 10 jours. Je suis content de vivre dans une société qui ne tire pas un trait sur les vieux.

– Toutes mes condoléances, Monsieur. Je ne trouve rien à vous dire sinon que vous me ramenez à la raison. Bien sûr ! Bien sûr ! Vous avez raison. Eloignons-nous, mais… profitons de l’occasion pour nous présenter. J’habite au 24. Je m’appelle Alice Lefebvre.
– Moi c’est Elie Hulot. Mes parents ne m’ont pas rendu service en choisissant ce prénom pour ce nom, mais on s’y fait.

On s’est quittés avec une drôle d’impression d’impolitesse. Plus moyen de se serrer la main, mais je n’ai pas de gestes à ma disposition. Je ne me vois pas checker à l’américaine. Pas encore en tout cas. Ni saluer à la japonaise les mains jointes. J’ai vaguement incliné la tête et le jeune homme a fait de même en ajoutant « Prenez soin de vous », devenu une formule aussi obligatoire que « Bonne journée » dans le monde d’avant.

Pierre m’a accueillie comme une rescapée d’un grand danger (et depuis mon retour il guette si une petite toux n’est pas en train de s’installer) :  « J’ai vu quelque chose ou plutôt quelqu’un pendant que tu étais partie faire la follette. Du linge séchait sur la rambarde du balcon d’en face. Le temps de me dire que c’était la première fois que quelqu’un osait étendre quelque chose sur notre belle rue bourgeoise, la fenêtre s’est ouverte et j’ai vu un noir. Déménager en temps de confinement, il faut être fort. Est-ce que tu crois que c’est le propriétaire qui l’a installé, ou bien a-t-il a appris que la chambre était vide et qu’il fallait profiter du confinement qui a sérieusement vidé l’immeuble pour s’installer ?

Je l’ai salué et ma foi il m’a répondu d’un signe de main, mais on était trop loin pour se faire la conversation. Je lui aurais dit « Vous avez donc quitté l’Afrique ? » et il m’aurait dit « Oui, maintenant j’habite Paris »… ou « Je suis aussi parisien que vous, mon vieux. J’arrive tout droit de Porte de Pantin » et je lui aurais dit « Quelle drôle d’idée, de venir s’installer dans le 12e. Il n’y a pas plus endormi. Pour un jeune homme comme vous » et il m’aurait peut-être dit, « oui, les gens ont l’air maussade, mais normalement, il y a Chez Prosper où va la jeunesse, et surtout l’Irish Coffee », mais en fait, on ne s’est rien dit du tout. Il a ramassé sa serviette de bains et il est rentré dans sa mansarde. »

7 avril : Alice s’invite à un des concerts sur le palier

Mon amie, Anne-Edwine Castelnagay, m’a invitée à écouter Thomas dans son immeuble. « Alice, tu t’installeras au second. Il joue depuis le 7e étage. Tu verras, la cage d’escalier est un bon espace de concert.

Quand j’arrive, le violoncelliste s’apprête à interpréter Songs of the birds, composé par Pablo Casals à partir d’un vieux chant populaire catalan. Il s’est enregistré au piano (il explique que cela l’oblige à suivre inexorablement l’accompagnement sans pouvoir ralentir ou accélérer et qu’il s’excuse par avance du côté raide de son exécution). Au milieu du morceau, quelqu’un appelle l’ascenseur, puis on entend une porte s’ouvrir puis se refermer, toute chose qu’on ne supporterait pas dans un concert. Pourtant le résultat est d’une mélancolie poignante qui me met les larmes aux yeux. Le violoncelle, tel un aimant, a capté nos émotions à fleur de peau.

Je pense que la beauté de ce morceau si simple tient aussi au fait qu’il évoque l’essentiel de ce qui fait fonctionner notre corps, le battement du cœur évoqué par le piano, le glissement du souffle dans les lents mouvements de l’archet. C’est ce dont nous parle la pandémie.

A la fin du concert, tout le monde échange des nouvelles du squat. Je  prends le numéro de téléphone des musiciens. Comme nous habitons en face, il nous est facile d’intervenir si nous observons des allées et venues suspectes.

10 avril : Pierre prévient Thomas des nouvelles activités du squatteur

Les choses vont très vite. Les gens d’en face nous ont prévenus par téléphone:

– On restait tard devant la fenêtre. On a vu votre « ami » du 8e qui venait ouvrir à deux personnes. Une dame en short court et hauts talons et son cavalier. Jamais vus avant, ceux-là ! Si vous voulez, on reste en faction, et si le manège recommence avec d’autres personnes, on vous appelle. Vous préviendrez la police qui les cueillera pour proxénétisme

En fait, ce soir, ils sont trois au-dessus de nos têtes. Bruit des talons de la fille, bruit de choses qui tombent. Clameurs des toasts… Puis des bruits non équivoques d’un couple qui fait bruyamment l’amour.

« Et bien, me dit Mya, c’est une distraction. On n’a pas besoin d’allumer la télé. Mais cela nous ôte tout envie de nous livrer à nos propres ébats érotiques ».

Là-haut plus de bruit. Il est quatre heures du matin. Thomas et Mya ont tellement sommeil qu’ils ne parviennent pas à s’endormir.

Quand le lendemain, Mya voit passer le squatteur, elle le hèle pour le menacer. Le gars fait face avec arrogance :

– Ne t’en prends pas à ma copine. Elle ne vous a rien fait. Elle aussi, elle veut vivre. Vivre. C’est tout.

Et puis c’est un miracle. Il n’y a pas eu de bruit cette nuit du 11 mai. L’intrus s’en est allé. Les jours éprouvants vont peut-être cesser.

12 avril : quatre dealers

Hélas ! Il a laissé place à quatre jeunes gens qui se livrent clairement à du trafic. Nous les avons vus passer devant la vitre sans tain de la cuisine. Ils s’étaient arrêtés sur le palier pour souffler un peu avant d’attaquer le dernier étage. « C’est nos petits clients du douzième qui vont être contents », a dit un roux en rigolant. « Finie la pénurie. Puis au-dessus de nos têtes, des éclats de rire, des gloussements très forts ». Puis nous avons entendu des va-et-vient. Thomas a rappelé la police.

– Je les ai entendus, criait-il. Je vous assure que je les ai vus passer. D’accord, ils squattent et vous n’y pouvez rien, mais cette fois vous pouvez venir faire un flagrant délit.

Le silence à l’autre bout du téléphone montrait éloquemment que l’agent était sceptique.

Nous avons espéré quand même une intervention pendant deux heures, puis nous avons admis que personne ne viendrait. Le lendemain, nous avons placardé dans la cage d’escalier et dans le hall une lettre menaçante pour dire que nous avons dénoncé le trafic de drogue que nous avons observé.

Profitant du départ des habitants du deuxième et du troisième, les clients des dealers ont envahi l’escalier principal et ont abandonné derrière eux  les détritus de leur consommation nocturne. Quand nous descendons nous buttons sur des cannettes vides, des cartons de pizzas, des mégots de shit.

 Le 14, les quatre ont disparu, pourtant personne ne retrouve de sérénité. Le silence enveloppe le quartier, mais ce n’est pas le calme d’une ville délivrée de la circulation, qui nous fascinait tant en mars. C’est le silence d’un immeuble sur le point d’être assailli par des ennemis au comportement imprévisible. Que vont-ils inventer ? Il n’y a par ailleurs que de mauvaises nouvelles. Arnaud Véron demande une somme extravagante de 70 000 euros pour ces 5 mètres carrés inhabitables. Autant dire qu’il refuse de vendre. Le syndic dit et redit que le poursuivre va coûter cher et prendre au minimum deux ou trois ans. A demi-mot, il a suggéré de recruter quelques gros bras et de se débarrasser des occupants par la force.

Quand même, ce que les squatteurs ne savent pas, c’est que les habitants de l’immeuble se parlent de palier à palier et qu’ils font pression sur le syndic pour qu’une solution soit trouvée ! Dans ces moments de connivence, nous nous sentons moins seuls.

En attendant, le premier occupant est revenu.

17 avril : Une chute suspecte

Comme on doit passer devant la fenêtre de notre cuisine pour accéder au dernier étage, il est impossible de ne pas entendre qui monte sur les marches de fer de l’escalier de service en temps ordinaire et là en plus, nous guettons ! Voilà que la fille de ce soir se met à crier que ce n’était pas la somme convenue et notre squatteur hurle plus fort qu’elle. « Pourquoi tu brailles si fort. Si j’avais su que tu étais une gueularde hystérique, je t’aurais pas proposé le job !  Si tu continues comme ça ils vont appeler les flics qui vont t’embarquer. T’as pas de papiers. Rappelle-toi. Maintenant, tu te tires. »

Un bruit de chute. Puis plus rien

L’étudiant du fond du couloir descend précipitamment. Il toque à notre fenêtre. « Prévenez la police. Il y a une femme inconsciente dans l’escalier. »

Elle doit être à l’hôpital maintenant. On entrevoit la fin de nos problèmes. Elle va porter plainte et il va devoir partir, peut-être direction la prison.

Le lendemain, la police est venue demander notre témoignage au début de l’après-midi. On a dit ce qu’on avait entendu, mais un policier nous apprend que la femme blessée a refusé de porter plainte. Il est pessimiste sur la suite donnée à l’enquête : « Il ne se passera rien. Sans plainte, pas de suite. ».

Vu du côté du squatteur

Evidemment, l’histoire récente ne dit rien de l’enfance du squatteur. On ignorera toujours où il est né, s’il a grandi avec son père et sa mère, ou  si, comme ça arrive, sa mère a été abandonnée avec ses gamins sur les bras. On ne saura pas dans quelle barre d’HLM il vivait, si le parc immobilier s’était dégradé ou s’il était bien entretenu. D’où lui venait sa rancœur, l’évidence que les choses sont mal réparties en France.

Il leur crachait au visage qu’il voulait liquider ce monde injuste, mais pourquoi a-t-il commencé à détester les blancs ? A cause de ses mauvaises notes à l’école qu’il imputait aux profs « racistes », ou de ce moment où il se fait vider du collège pour une bagarre parce qu’un gamin s’était moqué de lui, ou l’avait regardé de travers ? L’autre avait pris cher. Il avait fallu appeler une ambulance, et il avait été exclu.

Quand a-t-il commencé à trafiquer ?  Avec son job de guetteur pour des trafiquants de cannabis. On peut penser qu’il a grandi à la vitesse des gamins des cités, apprenant chaque immeuble à double entrée, chaque bosquet du parc, chaque passage obscur où semer les flics.

Première vente. Le cœur lui bat furieusement quand il échange l’argent contre un sachet de poudre blanche. – C’est le trac de la première fois, lui dit son compagnon. Il s’habitue et pourtant chaque transaction voit son pouls s’accélérer.

Première nuit au poste. Police fasciste. Black Power

La juge lui dit « Si tu as affaire à la police ce n’est pas parce que tu es noir, c’est parce que tu commets des actes répréhensibles, punis par le Code pénal. Faire du trafic de drogue, voler des scooters ce sont des délits interdits par la loi. Les policiers ne s’en prennent pas à toi sans raison ! Le meilleur moyen de t’éviter des confrontations avec les forces de l’ordre c’est de ne pas commettre de délit. » Cela ne fait que l’exaspérer.

A présent, le bizness démarre. Il a investi dans la location du placard, mais il peut récupérer l’argent du loyer avec des prostituées plus ou moins droguées. Et c’est un bon emplacement : dans la piaule d’à côté dont il a forcé la serrure, il  stocke du shit que les revendeurs viennent chercher la nuit pendant que les vieux bourgeois dorment. A deux pas d’une fac qui va bientôt ouvrir. Un emplacement d’avenir.

Il peut imaginer que sa petite entreprise va prospérer et qu’il va sortir enfin de la galère. Son tour est venu, il en est sûr ! Cet endroit mérite qu’on l’exploite à fond.

Et voilà que deux bourgeois montent pour l’engueuler parce que la bassine d’eau a débordé. Pas le temps de penser à tout. Tant pis pour la pouffiasse qui vit en-dessous.

Cette même nuit, Mya parvient à amadouer un commissariat à 3 heures du matin. Elle raconte sa situation impossible. Elle a prévenu quand il y avait du vacarme,  prévenu quand il y avait de la prostitution, prévenu quand il y avait du trafic de drogue et personne n’est venu. Que veut-on d’elle ? Que peut-elle faire ? Et maintenant elle pleure au téléphone.

Le commissaire a envoyé trois agents, mais le résultat ne ressemble pas du tout à un épisode réussi de Julie Lescaut :

17 avril : Les flics débarquent au 8e

Les flics débarquent au 8ème.. Thomas et Mya les entendent discuter avec le squatteur qui fanfaronne sûr de son impunité :

« Vos papiers !

– Je suis chez moi. Je n’ai pas à les montrer

Ils n’insistent pas. Redescendent. S’arrêtent chez Thomas et Mya.

– Il dit qu’il est chez lui ! On n’a pas le droit d’intervenir.

– J’ai le téléphone du propriétaire, dit Thomas. Il me l’a laissé quand il est parti en province.

Les flics appellent. Miracle ! Arnaud Véron répond.

Au bout d’un moment le flic raccroche et s’adressant au couple. « C’est compliqué votre affaire. M. Véron dit qu’il a prêté la pièce pour dépanner. L’occupant nous a dit qu’il paie un loyer pour cette chambre qui fait moins de 5 mètres carrés au sol. C’est vraisemblable. En tout cas, c’est un placard à balais qu’on n’a pas le droit de louer, de surcroît complètement insalubre. A mon avis, M. Véran est un marchand de sommeil. Vous pouvez dénoncer la situation à la commission d’insalubrité de la Ville de Paris qui est assez réactive. Demandez au syndic de porter plainte lui aussi.  C’est son rôle. En attendant l’intervention des services, ne montez pas. Ce gars, il a l’air cheloux. Il a des couteaux. On ne le sent pas ». Mon jeune ami, insiste un policier : « On voit que vous avez un caractère impétueux. N’allez pas l’assommer, on ne sait pas comment ces choses-là finissent. Lui, il n’a rien à perdre. Vous avez votre amoureuse, votre travail, votre vie devant vous. Ne le touchez pas. Soyez patient ».

18 avril : Il faut couper l’eau des parties communes communes

Le lendemain le squatteur se vante. « Tu ne peux rien contre moi. Je te l’avais dit. J’ai la loi pour moi ! Ah ! Ah ! Votre élite est foutue. Vive le Pouvoir noir !»

L’eau appartient aux parties communes. Le syndic a accepté de faire venir un plombier qui va couper l’arrivée, en espérant que le gars soit incapable de faire un nouveau branchement. Sans eau, le local est beaucoup moins intéressant. Peut-être que tout va cesser.

C’est étrange. D’un côté le pouvoir nous répète sans cesse que la meilleure façon de participer à la vie de la nation est de rester chez soi. Ne sortez plus, on s’occupe de tout est le mot d’ordre. En même temps, le même « pouvoir » (faut-il encore dire pouvoir, tant il organise son impuissance ?) nous pousse à des actes d’une grande violence dont nous ne sommes pas très fiers.

1er mai : Que va faire le propriétaire ?

Thomas appelle le propriétaire du réduit et lui annonce qu’il a déposé une main courante contre le squatteur qui a inondé trois fois leur appartement, que la police considère que le local est insalubre. « L’assurance ne couvre rien, tu risques de te retrouver avec une porte murée. Tu ne pourras plus du tout  vendre. – Merci, dit l’autre, qui ne précise pas du tout ses intentions. »

2 mai : « Est-ce que vous n’avez pas de cœur ? » 

L’eau a été coupée pendant l’absence du squatteur. A son retour, il est venu furieux frapper à la porte de la cuisine. « Je n’aurais plus d’eau, mais vous non plus. Vous allez voir ! » On s’est un peu énervés : « La dernière inondation, c’était sur notre lit. Tu crois que c’est possible de se réveiller sous une couverture trempée parce qu’un idiot part sans fermer son robinet. »

Le lendemain son voisin voit le squatteur en train de cisailler un câble avec un cutter. Il l’arrête à temps. « Malheureux tu vas t’électrocuter, c’est un câble électrique » et descend raconter à Thomas ce qui se passe.

Le soir, à minuit, le squatteur sonne à nouveau aux différents étages. Le 3 mai, Anne-Edwige prévient Mya qu’il a demandé de l’eau. J’ai fait comme la dernière fois. Je n’ai pas répondu et il a fini par partir en criant «  Vous n’avez pas de cœur ». Je suis restée mal à l’aise. Vous savez, j’ai vécu en Amérique latine, et la situation m’a rappelé une chanson d’amour, la Samaritaine :

Te pedí un vaso de agua,

Guambrita y..no me lo diste.

Me lo negaste,

Prenda querida.

Si me niegas el agua

Guambrita y…pierdo la vida

.

Je t’ai demandé un verre d’eau, ne me le refuse pas. Si tu me refuses l’eau, je perds la vie…. Et bien je me sentais un peu comme la personne qui refuse un verre d’eau à l’assoiffé de la chanson. L’homme qui me faisait peur était en même temps un mendiant qui demandait miséricorde. Je suis chrétienne. Je vais écouter des sermons où on m’explique que Jésus qui vient de demander à boire à une femme de Samarie, lui offre en échange une eau vive pour étancher sa soif, sa soif de justice. Et moi, je refuse de l’eau à quelqu’un qui a soif.

Mya répond, véhémente. « Cet homme n’est pas un pauvre diable, mal éduqué quelconque. Quand il a cru qu’il nous tenait, il jouissait de notre impuissance. Il nous a rendu la vie impossible. Il continue d’ailleurs. Jésus ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il loue ceux qui placent au centre de leur vie le souci de la justice. Je ne peux pas sauver ma peau et m’occuper d’un vaurien. On a essayé de négocier. Il est incapable de tenir compte des autres. Et puis, vous non plus, vous n’avez pas envie que l’immeuble se transforme en lieu où on trafique des stupéfiants et où on fait travailler des prostituées. »

Grâce aux concerts, une petite société se reforme trois fois par semaine sur les marches d’escalier de l’immeuble. Le problème du squatteur aussi angoissant qu’apparemment insoluble nous réunit autant que la musique. On commence par discuter des actions à entreprendre et souvent la discussion se prolonge sans but précis, autour du sens de ce qu’on vit, le confinement, l’action de l’Etat, la démocratie, mais toujours, on en revient à l’étrange tolérance des pouvoirs publics en faveur des squatteurs.

La voisine du troisième est furieuse : ce sont des gens qui vivent de la victimisation et je remarque que chaque fois qu’il y a un noir qui commet un vol ou qui se comporte de façon illégale, un journaliste nous explique que c’est un pauvre garçon. Pendant ce temps-là les classes moyennes sont en train de tomber. Alors cette ânerie de “privilège blanc“…. Les paysans et les petits commerçants qui n’ont jamais de vacances et gagnent moins que le Smic vont se dire : “Je finis pas le mois, j’ai du mal à élever mes enfants, et en plus, il faut que je m’excuse de mon privilège blanc ! C’est vraiment n’importe quoi ! Moi, ma fille est médecin, elle a fait 10 ans d’études après le bac, elle travaille comme une folle, risque sa vie pour des écervelés qui ne prennent aucune précaution et tout ça pour moins de 2000 euros par mois. Pendant ce temps, n’importe quel gars qui ne veut pas travailler reçoit le RSA, s’installe chez les autres et au nom de cet état de fait obtient des droits… ″

Alice est la plus ambivalente. L’ordre établi lui semble difficile à défendre en bloc : « On sait bien qu’il n’y a pas assez de logements disponibles à Paris et qu’il y a beaucoup de propriétaires cupides qui préfèrent louer à des touristes de passage qu’à des gens modestes. Et puis, si j’étais à la place du squatteur, je serai exaspérée d’entendre sans cesse que la France m’entretient ; que je touche le RSA pour ne rien faire, alors que je n’arrive pas à trouver du travail et que la moindre vitrine du centre-ville étale des richesses qui me sont inaccessibles. J’en aurai marre d’entendre que mon HLM de lointaine banlieue est un progrès sur les bidonvilles d’Afrique, alors que je suis français.

– La faute à qui ? La Grande Borne de Grigny était un quartier de jolis petits immeubles construits pour des cadres avant que la ville devienne un pivot du trafic de drogue. Tous ceux qui pouvaient partir ont fui. La faute à qui si des jeunes comme lui désertent l’école avant de venir pleurer qu’on ne leur donne pas un travail de banquier ! »

– On n’a pas de chance d’être tombé sur lui, mais il pose le problème de toutes les personnes “non blanches“ qui nous en veulent parce qu’elles sont confrontées à plus d’occasions d’être discriminées. Les noirs se logent moins bien ; trouvent moins facilement du travail, vivent davantage dans des quartiers où on n’aimerait pas habiter, on le sait bien. Même si tous n’ont pas des comportements impeccables, loin de là, ils voient leurs rapports avec la police sous l’angle de la guerre des races et c’est vrai qu’on les contrôle sans cesse et que ça doit rendre fou.

– Mais on mélange un peu tout là, reprenait la voisine du troisième, on n’a pas à faire à quelqu’un de discriminé. On a affaire à quelqu’un qui pourrit la vie d’un immeuble parce qu’il y vend de la drogue et y installe des prostituées. Et puis franchement, on ne va pas supprimer le droit de propriété pour pallier les carences de l’Etat. En plus Alice, les gens que vous approuvez crient à la haine de la République et veulent tout ramener à un conflit de races. En tout cas, ils ne donnent pas envie d’embaucher ceux qui cherchent du travail, ou d’accueillir de nouveaux migrants.

– Là, on se retrouve, concluait Alice. J’ai horreur de leur façon de poser des appartenances essentialisées. Leur attitude ne risque pas d’aboutir à ce qu’une majorité soit d’accord pour améliorer la situation.

29 mai : Une porte interdit l’accès au 8e

Le squatteur s’accroche. Mya a alors l’idée de faire poser une porte blindée à l’entrée du couloir du 8e.  Comme il s’agit de parties communes, il est possible d’intervenir et, heureusement, un des membres du Conseil syndical confiné lui aussi a pris la décision avec le syndic. La porte arrivera dans le courant du mois de mai. Pour le moment, on dirait une course de vitesse. Les voisins d’en face ont entendu des pas et des coups au-dessus de leur chambre. Ils sont montés. Il n’y avait personne, mais ils sont sûrs qu’il s’agissait d’une tentative d’effraction. Dans notre aile de l’immeuble, nous avons trouvé une nouvelle chambre forcée, ouverte, un matelas sale posé sur le sol. Et le vacarme nocturne s’étend.

Le vendredi 29, l’installateur vient monter une porte blindée. Elle ressemble à une issue de cinéma. On ne peut pas la bloquer de l’intérieur, pour ne pas retarder la sortie en cas de problème, mais elle résistera aux tentatives d’effraction. Une fois de plus le squatteur était parti pour le weekend. Il n’y a donc même pas eu d’affrontement. Les affaires qui pourrissaient dans le couloir ont été descendues et ramassées par la voirie, y compris des sacs de femmes dont on peut se demander où ils avaient été volés. Au milieu du fouillis une valise noire que nous avons descendue sans l’examiner. Quand l’intrus est revenu, il a trouvé porte close. Il a essayé d’ouvrir, donné de grands coups de pieds dans la porte, mais en vain, et a fini par se décourager.

Il a dormi dans la cage de l’escalier principal où la concierge, qui a repris son travail, l’a trouvé. Elle a appelé la police qui l’a embarqué.

2 juin : « Où est ma valise noire ?

Tout est normal. L’homme au chien est assis sur son banc. Il porte son éternelle houppelande noire, bien qu’il fasse chaud à présent. Il me hèle. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. Les chiens, eux, sont fidèles ». Ses cheveux sont coupés de près. Il est un des premiers à être retourné chez le coiffeur.

J’ai repris le métro. Vide et propre. Dans le monde déconfiné qui recommence, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de chercher le sens de mon existence. Il va falloir que je joue tout simplement pour la gagner et que je chasse les pensées importunes sur la vraie vie. Je suis heureux d’avoir des propositions car personne ne sait si le virus ne va pas revenir à l’automne.

Quand je regagne notre appartement, l’obscurité commence à descendre. Elle est moins épaisse qu’au début du confinement parce que l’été approche. La concierge qui a repris son travail m’annonce que l’homme est revenu, mais il n’était pas agressif. Il lui a seulement reproché de l’avoir mis dans cette situation : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »

– Elle lui a expliqué qu’elle n’était pas là, qu’elle n’était pour rien dans la pose de la porte. Et puis elle a ajouté. « Pourquoi tu t’es comporté, comme ça ? Si tu avais respecté les gens de l’immeuble, personne ne t’aurait embêté ? ». Il s’est tu un moment. Il a encore dit : « J’avais une valise noire. Il me la faut. C’est important pour moi ». « – La voirie a tout emporté. » Il n’a rien répondu et a tourné les talons.

3 juin : Soudain un visage collé aux carreaux

La concierge appelle Mya qui s’apprête à sortir de l’immeuble.  « Il est entêté votre squatteur. Il a demandé à nouveau sa valise ».

Cet entêtement est absurde, pense Mya, mais elle est mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il y avait d’important dans cette valise ? Des certificats de travail ? De l’herbe, dont il fait trafic ? Des objets volés ? Des adresses… ? C’est peut-être grâce à ce sac qu’il luttait contre la misère, à sa façon sordide, détestable, évidemment. Mais nous luttons tous pour survivre et c’était un pauvre diable.

Thomas s’est absenté pour le weekend. Mya est seule.

Un visage se colle aux carreaux de la cuisine. Elle sursaute. C’est le squatteur. Leurs yeux se croisent. Il tourne brusquement les talons pour redescendre l’escalier.

Elle reste seule avec la peur. Le futur lui fait peur. Il a le visage du capitalisme fou qui promet le pire. Il a le visage de la surpopulation et des millions d’émigrés qui espèrent trouver une vie meilleure en Europe. Il a le visage du squatteur mi-pitoyable, mi-menaçant.

2 réflexions sur “Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

  1. Chronique passionnante du confinement. Bel éventail de personnages et d’émotions, de pensées, de réflexions… Y a-t-il des groupes qui publient un journal du confinement, des groupes qui aboutissent à publication, sur papier ou ebook? ce texte le mérite bien. mariagrazia

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    • Merci Maria Grazia pour tous ces éloges. Nous avons écrit à 5 une petite pochade pendant le confinement (une sorte de cadavre exquis par épisodes). J’imagine que ça aurait pu amuser les spécialistes du web de voir quels usages on faisait du web pour sortir de l’isolement !
      Bel été. Les Italiens le méritent plus que nous qui n’avons connu q’un confinement relatif.
      Sonia

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