Un séjour à Bruxelles assombri par la guerre

Je suis en train de visiter Bruxelles une fois les séminaires terminés. Cette nuit, Kiev a été attaquée par l’armée de Poutine qui se fiche bien de rentrer dans une ville martyre pourvu qu’elle y entre en vainqueur. Je ressens tout et son contraire, loin, très loin de la guerre qui vient de commencer en Ukraine, et en même temps coincée dans une Belgique étrangère loin de la France (à une heure trente de Paris !), avec une sensation de malaise qui va en s’accentuant pendant que je déambule sur la Grand-Place en regardant les tourelles, les frontons, les pignons  et les médaillons tout à coup illuminés par le soleil qui réveille l’éclat de l’or. Mon mari s’énerve tout à coup « Trop d’or ! Trop d’or ! », mais c’est seulement parce qu’il a mauvaise conscience, lui aussi et nous commençons une discussion idiote. « Tu exagères, c’est fantastique, cet endroit, etc. ».

Les façades dorées de la Grand-Place

Rue au Beurre, rue du Poivre, rue des Harengs, rue Chair et Pain, rue du Marché aux herbes, des noms pour faire semblant d’arpenter le Bruxelles des corporations médiévales : dans ces rues, des pizzerias, des restaurants espagnols, maghrébins ou des Chez Léon. Il n’y a pas de ville à l’abri du temps et du tourisme. Les noms sont là comme les derniers signes du passé disparu.

Place sainte Catherine, la fontaine Anspach, ses lézards géants ou crocodiles, ses griffons à tête de chien. Nous étions si occupés avec les animaux que n’avons pas levé les yeux vers les allégories féminines disposées autour de l’obélisque.

Fontaine Anspach au crocodile
Fontaine Ansrach à la chimère

Comme cette ville est désorganisée (encore plus en ce moment où des grues hérissent tous les quartiers !)

De temps à autre, l’arrière des bâtiments est abattu et on garde les façades qui serviront à déguiser la transformation. Presque partout, des ensembles hétéroclites : il n’y a pas de place qui ne soit abimée par un édifice de béton ; les bâtiments anciens peuvent être coiffés d’énormes écrans publicitaires. Je n’aime pas non plus l’architecture 19ème des palais du Mont des Arts dont la lourdeur est bien étrange quand on songe à la beauté des maisons brabançonnes de la Grand-Place, à l’élégance des bâtiments de l’Art nouveau. Et pourtant on se sent bien à Bruxelles. Peut-être à cause du calme de rues silencieuses et vides si proches de la cohue des zones touristiques.

La cathédrale Saint-Michel-et-Gudule domine une butte où ont déjà éclos les crocus du printemps

Saint-Michel-et-Gudule

C’est un beau bâtiment, un peu massif, qui ne soulève pas l’enthousiasme, mais voici qu’on arrive devant une chaire baroque. On  appelait chaire de vérité cette chaire de la cathédrale avec sa représentation théâtrale et dramatique  d’Adam et Eve chassés du paradis :

Tournée vers l’ange, Eve, n’aperçoit pas le squelette, alors que nous, les spectateurs de l’âge chrétien, nous voyons les doigts osseux de la Mort presque au-dessus de sa tête.

Hendrik van Verbruggen 1699. chaire de la cathédrale Eve et la mort

La sculpture parle de la condition humaine qui résulte du premier péché, avec des vies désormais accompagnées par la Mort.

De l’autre côté de la colline, nous arrivons rue des Sables où Horta avait dessiné un comptoir de tissus aujourd’hui converti en musée de la BD

Horta. Musée de la BD

Il y a d’autres bâtiments de Horta au-delà du jardin zoologique ; pour les regarder, nous traversons une ville turque. De paisibles matrones à foulard, beaucoup d’enfants. Les demeures d’Horta sont si peu entretenues qu’on n’en devine pas l’élégance. Tout le monde parle turc, m’a-t-il semblé, dans ce quartier. De brassage de population, je n’en vois guère…

Au centre-ville, le français et le flamand alternent. Quand je demande en français mon chemin, je ne me heurte pas à un refus ou à une réponse en flamand comme ça m’était arrivé il y a une dizaine d’années. Mais la chanteuse Adèle chante sa peur du séparatisme dans sa chanson j’aime Bruxelles :

Et si elle se sépare et qu’on ait à choisir un camp

Ce serait le pire des cauchemars, tout ça pour une histoire de langues

Les relations entre langues sont enchevêtrées avec la politique. Je le ressens particulièrement en ce moment où Poutine fait envahir un pays en invoquant les mêmes arguments que les arguments allemands de 1938 : en 1938 pour Hitler, les citoyens tchécoslovaques de langue allemande étaient « des Allemands », dont le territoire, les Sudètes, devait revenir à l’Allemagne. Pour Poutine, les citoyens ukrainiens de langue maternelle russe sont « des Russes ». (Les Ukrainiens auraient dû garantir des droits linguistiques à ces russophones, mais de là à envahir un pays au nom du déterminisme ethnique, il y a un fossé qui nous bouleverse). Pourtant, partout en Europe, on voit monter une demande d’Etat-Nation confondant peuples, religions, langues. Hier, c’était en Catalogne, Aujourd’hui les discours de Zemmour séduisent de nombreux Français… alors qui peut parier sur la stabilité du couple Flamands/Wallons)

Le lendemain, il fait froid et humide. Nous trouvons refuge dans les musées royaux de la colline des Beaux-Arts.

Gabriel Grupello. Fontaine murale aux dieux marins, 1675

Je ne sais plus quelle Amphitrite et quel triton sont représentés dans cette fontaine placée en bas de l’escalier principal, mais j’ai pris la photo à cause du trou qui perce le sein par où l’eau devait couler… Les statues bruxelloises coulent par tous les orifices !

Dans ce musée, il y a les tableaux que je connais si bien que je les les revois distraitement et d’autres que  je connais et où je découvre encore et encore de nouvelles images qui m’accompagneront.

Bruegel bien sûr avec le grouillement de personnages si petits qu’on ne voit pas immédiatement le sens des scènes. Dans Le Massacre des innocents, il faut les regarder une à une pour que s’organise le contraste entre les soldats cruels, paisibles, sur leurs chevaux avec les villageois suppliant qu’on épargne leurs enfants. L’attaque des Russes est dans nos têtes et charge ce tableau d’un sens tragique. Nous avions rêvé de paix avec la Russie, si proche par la culture du reste de l’Europe, en oubliant qu’il n’y a plus de peuple civilisé une fois qu’il est happé par la brutalité de la guerre.

Vers la gauche du tableau, un couple discute avec un soldat qui a déjà saisi leur bébé, mais qui se retourne pour écouter ce qu’ils essaient de négocier. Le père traîne sa fille par le bras. Son index pointe vers la fillette qui résiste : « Prenez la fille et épargnez le garçon ». C’est la première fois que je discerne l’index de ce père qui, en sacrifiant sa fille, espère sauver son fils. Le triomphe du mal, c’est aussi d’entraîner les gens ordinaires à des choix terrifiants. Autant et plus que la structure d’ensemble du tableau, ce sont tous ces épisodes qui composent Le Massacre des Innocents. Le dispositif de Bruegel consiste à montrer les récits minuscules et abominables qui donnent le sens de ce qui se passe.

Prenez plutôt notre fille ! (Massacre des Innocents par Bruegel, le fils. Détail)

Je revois la chute des anges rebelles, troublant mélange d’images oniriques et de réalisme tout droit hérité de Jérôme Bosch et des enlumineurs. Les ailes immenses du grand machaon porte-queue, la tête bouclée d’un ange dont le corps a la forme d’une fraise… Les Bruegel peignent des personnages aux contours nets, aux couleurs délimitées sans vibrations. Les visages grotesques, sont à peine esquissés, suggérés à l’aide de deux traits. Et c’est suffisant ! Pas étonnant que la Belgique soit le royaume de la BD.

Bruegel. La Chute des anges rebelles. détail

Revoilà des Rubens. Qu’est-ce qu’un tableau qui nous touche ? Pourquoi les grands Rubens ne me font pas signe, tandis que je vois le génie dans les 4 esquisses d’une tête de Maure ?

Esquisse pour des têtes de Maures (voir aussi https://wordpress.com/post/passagedutemps.com/7547)

Le musée de Bruxelles se croit obligé de montrer ces dessins accompagné d’un texte de repentance qui s’accuse d’avoir trop longtemps laissé le titre d’origine Quatre études sur la tête d’un nègre, devenu « inapproprié » et rebaptisé Esquisses pour des têtes de Maure en 2007-2008. Pas sûr que le visiteur habitué à penser qu’un Maure est un habitant de l’ancienne Mauritanie, que l’on appellerait aujourd’hui un Berbère du Maghreb…. s’y retrouve.

Il aurait peut-être mieux valu expliquer sur un cartel que « nègre » n’avait pas de valeur insultante à l’époque de Rubens, mais le tabou nord-américain l’a une fois de plus emporté. Le musée craint que la communauté africaine de Belgique trouve la nouvelle dénomination tout aussi offensante… Il ferait mieux de souligner la place qu’occupait la représentation d’un Africain dans toutes les Adorations des rois mages peintes par Rubens. Voici un détail de celle de Bruxelles !

Rubens. L’Adoration des Mages de Bruxelles

J’apprivoiserai Jordaens une autre fois. Le sous-sol contient des centaines de tableaux du 19e et surtout ceux de Constantin Meunier dont je ne me lasse pas.

Constantin Meunier, Le Creuset brisé

La frise des métallurgistes aligne les hommes de profil selon une ligne descendante qui va des ténèbres de gauche jusqu’au rouge de la fournaise à droite. Le travail des forges a remplacé les peines de l’enfer et ce n’est plus le langage des mains qui dit le sens des tableaux comme au temps de la peinture classique, mais le mouvement des corps, l’arc de cercle d’un dos ployé qui répond à l’arc de cercle d’une roue. Meunier montre la peine des ouvriers traités en esclaves et leur noblesse comme personne.

Le musée contient cent autres merveilles comme ce Vuillard, Les deux écoliers, mais nous sommes éreintés.

Vuillard. Les deux écoliers

Juste une halte devant la Circé fin de siècle qui annonce Me too. Il est clair qu’on n’attend pas de ces porcs  une quelconque capacité à procurer un peu de volupté à la froide Circé.

Gustav Adolf Mossa. Circé

Nous voici dans le Thalys si confortable qu’on ne le sent pas partir ; nous glissons dans le noir jusqu’à Paris où l’on retrouve les actualités. L’Ukraine constate qu’elle est seule. L’Europe qui n’a ni armée, ni industrie, ni goût du sacrifice hésite devant les sanctions économiques qui la toucheront autant qu’elles vont toucher le pouvoir russe. Combien de temps notre monde douillet va-t-il continuer ainsi en affichant sa faiblesse, sa nostalgie du temps d’avant, ses musées qui sont le double fantasmé de sa grandeur passée ?

Moi qui ai l’air critique, je ne sais pas ce que voudrait dire « aider l’Ukraine ». Je fais comme tout le monde. Je bavarde et j’ai honte.

Références

Mauriscus en latin signifiait noirâtre. Au 1er siècle avant J.-C, la Mauretanie était un royaume berbère, qui correspondait à ce que nous appelons l’Afrique du Nord. Le terme s’emploie aussi après la conquête de la péninsule ibérique pour désigner les Musulmans résidant en Europe, et parfois des hommes venus d’Afrique au sens large. La tragédie d’Othello a comme sous-titre Le Maure de Venise. (voir Robert historique)

Notre collection en question #museumminquestions (réseaux sociaux@fineartsbelgium

Wikipédia https://nl.wikipedia.org/wiki/Hendrik_Frans_Verbruggen

5 réflexions sur “Un séjour à Bruxelles assombri par la guerre

  1. Sur fond de guerre, le tableau de Vuillard , Les deux écoliers , qui évoque une promenade insouciante et lumineuse sous les arbres fait soudain prendre conscience de la fragilité de notre monde.

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