Une semaine à Moscou (1)

Le Voyage de la chorale Glinka

Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.

Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »
La chorale de Moscou
La chorale du Palais Khorochevo
Choeur Glinka

Une famille retrouvée après quatre générations

J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)

Moscou : quelques chiffres

J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.

L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »

« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »

Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).

Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié

Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.

Un petit tour sur la place Rouge

Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.

Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.

Hôtel Metropol (photo JMB)
La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol

En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…

Rue Nikolskaya

Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).

Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia

Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.

Cour du n° 8
Cour du n° 8 de la rue Nikolskaya
L’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya

Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.

Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?

Valentino et Lénine

Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.

La Fontaine du Goum

Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.

La Patinoire de la place Rouge

A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions

Saint-Basile

Saint-Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan  le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.

La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ».Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un  royaume.

Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.

3 réflexions sur “Une semaine à Moscou (1)

  1. Saint-Pétersbourg, j’y suis allée en hiver il y a plus de quarante ans pour 24 heures. C’était une ville splendide, noire et délabrée… des fondrières partout, des façades écaillées… qui s’appelait encore Leningrad. J’imagine que le St Pet actuel n’a plus rien à voir…

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