Dans la forêt, j’ai rencontré…
La partie située au Sud-ouest de la forêt de Fontainebleau est la moins fréquentée par les promeneurs. Paradoxalement, c’est peut-être grâce à l’affreuse autoroute A6 qui la sépare du reste du domaine. J’y ai vu des collines pentues et des vallons, des platières désolées, grandes dalles de pierre brisées par le gel et l’eau, et une mer de sable, des rochers d’escalade et des bosses d’entraînement, des landes, des bosquets de bouleaux, quelques châtaigniers et des bouts de forêt méditerranéenne avec des pins et des fougères auxquels ne manquent que le thym et la sarriette.
Toutes les forêts sont pleines de carrefours où il ne faut pas se tromper surtout quand rien n’indique le chemin. Les deux frères aînés, qui prennent la route de gauche, perdront leur liberté ; le cadet, qui prend la voie droite, parviendra jusqu’à la princesse, pourra la délivrer et conquérir un royaume.
A Fontainebleau, pas d’inquiétude ! Grâce aux balisages et aux panneaux précis qu’on rencontre partout dans le massif on ne s’égarera pas.
Quelques rêveurs regrettent pourtant la forêt aventureuse des contes. Toujours, ils se disent que le chemin qu’ils n’ont pas suivi serait remarquable et les mènerait au profond du bois où ils pourraient marcher le jour durant sans rencontrer âme qui vive.
A Fontainebleau, on croise de petits jeunes gens insouciants qui vont chercher les bons coins d’escalade (ils disent spots). Ils trimballent tout un attirail de cordes et de gros matelas de mousse. Les pierres qui font leur joie sont de petites montagnes de grès (une roche constituée de sable lié par un solide ciment de silice ou de calcaire). Ce grès a été exploité à partir de la moitié du 14e siècle et au 19ème siècle il y a eu jusqu’à 2000 carrières. En 1907, la forêt a été patrimonialisée et l’exploitation interdite. Aux Trois Pignons, une carrière a quand même perduré jusqu’en 1983. Peu après, en 1986, un carrier venu du Portugal a décidé de s’installer en bordure de la forêt, sur la commune de Moigny-sur-Ecole, et son fils, Francisco de Oliveira, poursuit la production. (http://www.parc-gatinais-francais.fr/metiers-d-art/les-gres-de-fontainebleau/)
Avec le gré le plus grossier, les tailleurs fabriquaient des pavés et des bordures de trottoirs, Des grés de meilleure qualité permettaient de réaliser des pièces décoratives, des ogives ou des fenêtres. Pour transporter ces pavés et ces blocs de pierre, on avait empierré des chemins, dont des vestiges subsistent par endroits. La forêt était traversée par le vacarme des tombereaux, les hennissements des chevaux épuisés par la pente et par le bruit lointain des marteaux de ceux qui taillaient la pierre.
De nos jours, on n’entend plus que les randonneurs qui s’interpellent, ceux qui vont vers les lieux d’escalade, ceux qui se bornent à rechercher les pierres qui ressemblent à de grands animaux antédiluviens. En effet, la forêt est aussi le lieu des métamorphoses, des nymphes des arbres dont les souples chevelures flottent au gré des vents, et des sorcières qui changent les enfants en animaux. Petite sœur entend encore la source murmurer : « Celui qui boit de mon eau est changé en tigre ; celui qui boit de mon eau est changé en tigre » et c’est parfois un éléphant qui sort du couvert.
Ou bien quelqu’un crie : « Les tortues ! Les tortues sont de retour ! »
On voit errer, d’énormes bêtes qui flairent ; les enfants ravis les approchent, les effleurent de la main, grimpent sur leur dos.

Les sables du Cul du chien
Plus loin, on tombe sur le sable étincelant du Cul du chien (on peut voir une truffe cocasse dans le rocher planté au milieu, mais le nom officiel est Le Bilboquet), qui a aussi été exploité, notamment pour des verreries et des faïenceries. C’est, paraît-il, un des plus purs du monde.
Il y a aussi des cavernes, d’où sortent par l’échancrure des roches de grosses racines vertes nouées et tordues qui pourraient bien se changer en serpents, le soir venu. Et cependant dehors, on voit le vert tendre des arbres de mai.
Des bandes de choucas s’envolent brusquement, ou bien un merle fait du tapage pour dix. Une fois, nos avons croisé une biche et ses faons. Une fois, une seule, une horde de sangliers.
Par les saisons
Je vais à Fontainebleau par toutes les saisons.
L’hiver, quand l’air est froid et sec, que le sol crisse sous nos chaussures et que nos haleines font de petits nuages blancs, quand les plantes dorment, que les fougères sont de grands plumeaux givrés.
… que les herbes sont d’un blond filasse un peu terne et craquent sous le pied :
Seules certaines mousses sont restées très vertes avec de petits boutons de grésil qui étincellent.
Les soirs tombent vite. La brume monte du vallon, estompe toutes les formes, repeint en noir les arbres défeuillés, en bleu les collines, et le ciel vire au mauve pâle avant de devenir noir.
Le beau temps revient. Les bouleaux ont retrouvé leur ramure légère qui ondoie, tremblote, parpelège au soleil naissant.
Chaque fois que nous sortons, nous constatons l’avancée du printemps. les fougères colorent d’émeraude la forêt. Ce jour-là, on aurait dit que le bois imitait des paysages de Cézanne avec les grandes arcades des arbres tordus par le vent, les verticales des pins.
Et puis, l’été est là et les soirs enchantés où le soleil descend doucement et joue avec les feuillages, répandant des images d’or.
Le vert tendre a foncé. Certains jours, on s’attarde au bord des mares parce qu’il fait une chaleur énorme. Plus elles sont secrètes, plus nous les aimons. Celle-ci avec son gris et son noir intenses paraît plus sombre qu’elle n’est parce qu’elle est sous le couvert des pins. Les grenouilles ont sauté toutes à la fois en entendant nos voix. Des bulles crèvent à la surface. Quel animal s’est tapi dans l’eau ténébreuse ?

mare Froideau
La forêt fleurit, puis les graines se forment et bientôt vient l’automne.
Il pleut. L’humidité ravive la forêt. La promenade du jour commence par une brève ondée, suivie d’un arc en ciel.

L’arc en ciel
L’orage a laissé derrière lui un bleu orageux et l’odeur de la terre mouillée. Les flaques d’eau prisonnières des vasques creusées dans le grès forment partout de minuscules abreuvoirs. Déjà, les nuages sombres reviennent par l’ouest. Il n’est pas dit que les marcheurs sortiront du massif avant le prochain grain.
A cause du vent froid, et de notre peau qui se hérisse dans le cou, la lande parait plus vaste qu’elle n’est « en réalité ».
J’aimerais pourtant que la marche s’interrompe. Je resterais tranquille à regarder les millions de formes répétées qui constituent chaque petit coin de forêt. Chaque brin de bruyère avec ses clochettes réitérées, chaque branche de bouleau recommencée jusqu’à former un feuillage, chaque ramure de pin avec ses bouquets d’aiguilles reproduits obstinément et qui de loin deviennent des tâches de couleur. Pourquoi la nature répète-t-elle à l’infini ? Pourquoi cette prolifération ? Et en même temps, pourquoi ne répète-t-elle jamais, car il y a une incroyable quantité de variations dans le spectacle du bosquet ? Cette feuille de bouleau déjà jaune, tandis que sa voisine est encore verte, et celle-ci qui vient de tomber sans qu’on sente un souffle de vent, ce buisson de bruyère qui regorge de différences infimes, de particularités que je ne sais pas comprendre, variations autour d’un modèle ? Mais où est-il ce modèle ?
Il a plu ; il fait doux. Voici le temps des champignons, ceux qui poussent bien classiquement dans la mousse…
et ceux que nourrit le bois en putréfaction, montrant au promeneur, s’il est curieux, comment deux organismes se mêlent.
Aujourd’hui, c’est la mi-septembre, le soleil descend doucement. Il ne brûle plus. Juste avant de disparaître derrière une colline, il illumine les branches du châtaignier à travers lesquelles transparaît la roche bleue, aussi bleue qu’un tissu précieux.
Les derniers marcheurs se hâtent pour rentrer avant la fin du jour. Silhouettes noires, ombres qui s’allongent, chevelures nimbées de lumière.
Et cela recommencera, l’hiver, le printemps, l’été, l’automne, et encore, et encore. La forêt, soustraite aux évènements de notre monde répète les saisons et cela nous paraît sans fin.
Bonjour
Merci de cette tres longue et bien agréable promenade
C’est vrai que c’est tellement agréable de se promener ainsi dans les bois, les forêts. Regarder autour de soi jusqu’à la plus petite des choses qui nous entourent et s’émerveiller de tout 😀
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Merci pour votre commentaire. Je crois que ce que vous dites est encore accentué par le jeu de la photo qui immobilise « tel » champignon, « tel » petit bois de bouleaux dans sa présence irréductible.
Je suis allée voir votre promenade à Saint-Denis et je vous remercie d’avoir si bien su nous faire voir ces quartiers.
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Fontainebleau est un peu loin pour moi sans voiture. Pourtant j’aimerais y aller au petit matin …
Merci pour votre passage et l’appréciation sur St Denis, n’hésitez pas à y laisser une trace de votre visite
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Très bel article!
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Sonia,
C’est une nature bien effrayante que la première partie de ton texte évoque, une forêt de conte allemand où on est censé se perdre et où de mauvaises surprises vous attendent à chaque pas.. L’idée même de transformation en animaux variés pourrait me donner des cauchemars et cet affleurement de rochers aux formes de bêtes extraordinaires m’effraierait autant que la maison de l’ogre.. Les forêts du nord de la France, d’Allemagne ou d’ailleurs me paraissent maléfiques.. et c’est bien normal que les héros des contes ne puissent savoir à l’avance où ils doivent aller car justement, c’est à eux de le décider dans une forêt obscure et non balisée.. Autant te dire que je ne suis pas une bonne candidate à la promenade solitaire en forêt. .Accompagnée ou en groupe, c’est différent, même si je ne peux me déprendre d’une sourde inquiétude.. peut-être parce que je n’ai longtemps connu que la plaine..
En tout cas, il me semble que ton texte, c’est deux textes en fait et il faudrait (pensé-je !!) que tu revoies la première partie où manquent parfois des mots et qui témoigne d’une écriture trop hâtive.. En ce qui concerne la deuxième partie, je crois que, moi, je préfère un texte plus court qui évoque UNE promenade à un texte plus général.. mais enfin.. les droits de l’auteur sont souverains..
Bisous. Yvonne
attention ! tu as écrit ‘gré’ pour ‘grès’.. ça mérite une visite sur le divan, non ??
(pour moi, c’est encore différent phonologiquement.. on n’est pas nombreux à avoir ce sentiment (cette conviction ??)
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Merci pour ce long commentaire (presque une lettre)
Pourquoi deux parties ? Parce que je voulais évoquer deux expériences de la forêt… D’abord, celle des chemins et des rencontres. La route que je n’ai pas prise et qui me paraît souvent devoir mener « là-bas », au lieu que décrivent si bien les contes (et tu as raison de dire que la métaphore du chemin est celle qui nous invite à nous trouver…En l’occurrence, mon conte n’était pas allemand, c’est le conte russe des pommes qui rendent la jeunesse et de l’eau vitale, mais on le retrouve dans toute l’Europe ; les fils du tsar partent l’un après l’autre, arrivent à un carrefour. Sur une pierre, est écrit le message suivant : « si tu vas à droite, tu te sauveras, mais ton cheval mourra ; si tu vas à gauche, tu sauveras ton cheval, mais tu seras perdu. Si tu vas tout droit tu trouveras une femme ». ) Je crois qu’on est tous sensible à ce langage de l’image/mot du carrefour. Ou aller ? A quoi, nous invite la vie ? Et dans cette forêt particulièrement, où les pierres sont souvent des rêves pétrifiés.
Dès qu’on se promène, on a aussi l’expérience du cycle des saisons. Ce n’est plus je m’enfonce dans les bois à la rencontre de l’inconnu. C’est, je m’assieds ; je ressens la courbe de l’année, les saisons qui passent et recommencent.
C’est écrit à la paresseuse, mais c’est une double expérience qui compte pour moi.
Et puis, merci pour « gré ». C’est vrai que je n’entends pas la différence des é/è en fin de mot. J’avais corrigé le texte, le matin suivant, mais j’ai peut-être laissé encore des bêtises
A bientôt. Sonia
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Bel article auquel je rajouterais l’art rupestre https://eauterrefeuair.wordpress.com/2016/12/14/art-rupestre-dans-le-massif-greseux-de-fontainbleau/
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et pour la dernière carrière de grès c’est pas là : https://eauterrefeuair.wordpress.com/2017/02/20/la-derniere-carriere-de-gres-de-fontainebleau/
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Merci, ma formulation était vraiment trop approximative. Je l’ai corrigée et j’ai rajouté un lien avec votre bel article.
Je suis tombée une fois sur des gravures rupestres, mais je n’ai rien de systématique. Un but de promenades à venir…
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Il y a de la poésie dans vote article et de très belles photos. Avez vous un compte facebook ou autre. j’anime le site consacré aux carrières de grès. Nous pourrions échanger des informations. Vous pouvez me contacter par mail à l’adresse suivante. Patrick.dubreucq@wanadoo.fr.
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Merci pour votre commentaire élogieux. Le hasard est merveilleux. J’étais en train de rédiger une petite note sur le rocher Cassepot et comme j’ai abordé les carriers dans un paragraphe, j’ai évidemment mis votre site en bibliographie https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com/.
Je vais vous écrire rapidement. J’espère que vous ne serez pas trop déçu. Je n’ai pas de connaissances approfondies sur la forêt. Seulement, une fascination qui va croissant.
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