Forêt de Fontainebleau. Vers le rocher de Bouligny

Il y a le train-train de la semaine qui aide à supporter les images de guerre, la montée du désintérêt pour le vote, les sondages électoraux. Nous allumons l’ordinateur. Je travaille un peu.

Mais la parenthèse du dimanche  est l’occasion de quitter Paris, d’éteindre les écrans, d’échapper à la brutalité des nouvelles.

Je mets les grosses chaussures, je ramasse le bâton de marche qui désormais assure mon pas dans les descentes ; je remplis le sac à dos avec l’opinel qui jamais ne quitte la poche droite, une salade de riz, des clémentines, la tablette de chocolat que je partagerai avec les copains. Cette fois, c’est du côté de Bouligny et du rocher d’Avon, près de Fontainebleau, mais ça pourrait être n’importe où dans la forêt. Après les tourbillons de neige de vendredi, le soleil revenu a séché l’herbe en un jour.

forêt de Fontainebleau. Secteur de Bouligny et d’Avon

Chaque printemps, nous nous émerveillons de la poussée de la vie qui met du vert aux branches.

Pour quelques heures, les apparences nous suffisent : les carriers qui travaillaient dans la forêt n’avaient sans doute pas le temps de la regarder. Nous qui n’avons rien d’autre à faire, nous transformons tout en images : les jeux de l’ombre avec les boules de grès…

les jeux de l’eau avec des touffes d’herbes comme dans un tableau japonais

Mare de Bouligny

Tout est à la fois pareil et particulier dès qu’on s’arrête.

Le plus beau, c’est de voir la lumière réveiller les couleurs en commençant par le jaune.

Dans cette forêt, si quadrillée, chaque rocher biscornu a un nom et c’est vrai que  des mufles, des carapaces, des gueules se rencontrent partout. Voici une tête aplatie de crocodile avec ses mâchoires puissantes qui avancent :

Le crocodile. Rocher de Bouligny

… deux têtes géantes :

Même une branche noircie fichée dans le sol devient facilement un lézard voyageur en route pour son heure de marche nordique.

Le lézard marcheur

Nous étions préhistoriques, nous voici pré-romantiques devant le médaillon qui orne un abri naturel, le manoir d’Oberman. C’est à raison qu’on célèbre le personnage créé par Senancour car il est un des premiers à avoir célébré Fontainebleau :

J’aime ici l’étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses (Oberman par de Senancour, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56959455.texteImage#)

Le manoir d’Obermann

Et justement, il se promène du côté du Mont Chauvet… Perpétuellement seul, et déplorant le vide de son existence :
Fontainebleau , 14 août, II.. Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever par un beau jour ; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m’agite avec force, me pousse et m’oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable. (LETTRE XVII.)

Le vent a cessé. Dans le petit vallon l’air est tiède. Les tas de feuilles mortes ne sont pas encore recouvertes par les fougères. Les marcheurs ralentissent. C’est l’heure des histoires. Ivan évoque son frère, le plus doué des fils de la famille, capable de tenir tout le monde en haleine, sous le charme de récits qui se prolongeaient tard dans la nuit. Un voyage déglingué devenait l’aventure fabuleuse qu’on aurait aimé vivre. Mais c’était une sorte d’Oberman aussi désespéré que le premier ; Un 31 décembre, il était entré dans un étang glacé dont il ne voulait plus sortir. Le bistrotier désemparé avait appelé Ivan. Une fois le frère sorti de l’eau et réchauffé, il a fait signe qu’il voulait un papier : « Je ne parlerai plus ! » Bien sûr, il n’a pas tardé à reprendre le fil de son discours.

Et le soir, le groupe dîne ensemble, chacun apportant quiche, gratin, fromages ou mousse au chocolat. On parlera de nourriture et pas seulement des catastrophes du monde.

Senancour (de) Obermann, 1804, nvlle éd 1852,  préfacée par George Sand, Paris, Charpentier

passagedutemps.com/2020/05/18/le-chemin-des-25-bosses-a-partir-du-cimetiere-du-vaudoue-fontainebleau/

passagedutemps.com/2020/06/13/croix-daugas-et-rocher-cassepot-des-metiers-dans-la-foret/

La Carte du Tendre à Fontainebleau

Seulement une petite promenade de 5 kilomètres dans la forêt détrempée par une semaine de pluie.

Près de Fontainebleau, la cour du roi Louis Philippe (1830-1848) s’est amusée à nommer les sentiers qui tournent autour du rocher des Demoiselles. Ce rocher s’appelait plus vulgairement rocher des Putains depuis le règne de Louis XV, où on avait exilé hors du parc du château les prostituées qui y exerçaient leur métier. Désormais, les hommes se rendaient en lisière de la forêt. Que pouvaient  faire les dames de la cour, sinon sourire et tirer profit de leurs lectures de la Clélie de Mademoiselle de Scudéry ? On se promène aujourd’hui dans cette « Carte du Tendre »…

Clélie, Histoire Romaine par Madeleine de Scudéry. La carte du tendre (BNF)

… où les roches escarpées se nomment rocher des Dryades ;

Emile-René Ménard (1862-1930). « Les Dryades ». Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

… les carrefours, carrefour des Soupirs, carrefour des Embrassades, carrefour des Demoiselles, carrefour du Bonheur ; les routes, route des Filles, route de Vénus, route de la Tendresse, route de la Joie, mais aussi route des Pleurs et des Regrets… et ce parcours commence au parking du Vert Galant qu’il faut imaginer avec les calèches des messieurs, comme on voit aujourd’hui les automobiles qui stationnent sur les routes du bois de Vincennes.

A part, ses jolis noms, le chemin offre comme partout des points de vue, des rochers bizarres qui évoquent des mufles d’animaux, des défilés étroits qui mesurent notre tour de taille.

Aujourd’hui les averses tambourinent sur les anoraks et les lèvres commencent à gercer.

Forêt de Fontainebleau. Un jour pluvieux

Quand la pluie cesse, elle est encore là dans  l’odeur de terre mouillée éventrée par les sangliers, dans la  mare sombre, dans la mousse gorgée d’eau, sur les racines glissantes

La mare des Salamandres

Il n’y a que les fougères et les chênes qui gardent leur couleur d’automne. Je ne sais pas pourquoi ils conservent leurs feuilles, mais le résultat est là : leurs teintes chocolat coïncident avec notre besoin de boisson chaude.

Le Chêne. Feuilles sèches et vert acide de la mousse

Et justement, la promenade s’achève et, à 10 kilomètres, le château-musée de Rosa Bonheur offre un salon de thé ouvert comme une promesse de bien-être et de chaleur.

https://www.visorando.com/randonnee-la-carte-du-tendre-en-foret-de-fontaineb/

Blaise, Olivier, http://www.fontainebleau-photo.fr/2011/10/une-carte-du-tendre-au-rocher-des.html

Clélie, histoire romaine… par Mr de Scudéry,…. Volume 1https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8707367p/f424.image

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/les-dryades

De la Table du Roi à la mare aux Evées. Fontainebleau à la fin de l’hiver

Tout Fontainebleau est  planté, travaillé, organisé par l’homme. Un peu partout, on voit des marques de cette exploitation millénaire.

La Table du roi

Non loin de Bois-le-Roy, une de ces traces étonne. Arthur et ses chevaliers auraient pu s’asseoir sur ces sièges de pierre dissimulés dans les profondeurs de Fontainebleau. C’est la Table du roi, sculptée en 1723. Chaque année, le 1er mai, le Grand Maître des Eaux et Forêts entouré de ses officiers s’y rendait pour recevoir les redevances et les présents rituels des usagers du bois : l’abbesse du Lys portait un jambon et deux bouteilles ; un boulanger de Melun donnait un grand gâteau ; les pêcheurs ayant des pêcheries sur le Loing et la Seine dans l’étendue de la maîtrise de Fontainebleau devaient un plat de poisson ; le Maître des Hautes Œuvres (le bourreau) de Melun un grand gâteau et deux deniers, les nouveaux mariés apportaient un gâteau et  cinq deniers (abbé Guilbert 1731, t. 2. p. 192) . La procession des donateurs se déroulait au milieu de la forêt et les officiers consommaient ensuite ces victuailles en s’installant autour de la table de grès après avoir convié le peuple à une fête qui se prolongeait toute la nuit.

Ce matin de mars, Fontainebleau parle d’autant plus à l’imagination que la forêt est encore plongée dans l’hiver. Partout des branches et des troncs noirs sur un sol de feuilles mortes pareil aux longs chemins d’hiver où erraient les chevaliers bretons quand ils poursuivaient le Graal. Le souvenir des romans de Chrétien de Troyes est d’autant plus prenant que la nature n’y est pas représentée comme un symbole, mais comme réelle, avec ses chevaliers qui courent les bois et gaspillent leur temps à suivre des traces évanescentes… Le conte dit qu’ils croient suffisamment à leur rêve pour s’obstiner jusqu’à ce que leur songe advienne, éblouissant.

Chaque année, nous aussi, nous faisons effort pour substituer à la réalité de l’hiver les images secrètes d’un printemps qui n’est encore que le fantôme d’une saison. Dans l’air froid d’un matin un peu brumeux, notre besoin de printemps nous apprend l’espérance.

La Table du Roi 1723

Dans ce secteur de la table du Roi, les forestiers ont planté des chênes ; certains sont devenus colossaux, de ces chênes que les hommes ont baptisés pour dire qu’ils sont uniques.

Les Sept Frères

Route du Chêne aux chiens, à 30 mètres de la route de l’Epine foreuse, celui-ci se nomme les Sept Frères, d’après les sept tiges de son bouquet. Il faut au moins être quatre pour l’entourer. Les troncs les plus gros, cependant, ne font pas toujours les arbres les plus majestueux. Pour être vraiment imposant, il faut que l’arbre soit isolé, qu’il soit seul à déployer ses branches contre le ciel. Celui-ci est peut-être un peu trop entouré. Il va falloir revenir et le regarder avec sa feuillaison pour voir comment il s’inscrit dans le paysage.

Débute ensuite une zone argileuse avec deux petites mares. Dans la première, les iris d’eau pointent déjà. Les eaux prisonnières seront peut-être asséchées l’été car je n’ai pas vu le ruisseau qui vient les alimenter, mais la végétation pousse irrésistiblement qui veut vivre, recommencer :

Fontainebleau. Petite mare

Nous nous arrêtons au premier muret. La brume du matin s’est levée et sous le soleil qu’aucun feuillage ne vient tamiser il fait soudain bon comme un jour d’avril. Un couple arrive par le chemin de l’Epine Foreuse qui vient de la mare aux Evées (ou OEvées si l’on fait dériver le nom des œufs pour indiquer que la mare avait des poissons portant des œufs ?). Les promeneurs sont âgés, minces et d’allure sportive. Tous les deux sont masqués. Je leur dis :

– Vous croyez que c’est utile le masque, ici où nous sommes seuls et séparés par 5 mètres même quand nous nous croisons ?

La dame regarde autour d’elle comme si des essaims de coronavirus voletaient alentour, prêts à pénétrer dans son nez.

– Vous comprenez, vous, pourquoi le virus circule en Corrèze où il n’y a pas grand monde ? Mon avis est qu’on ne sait pas grand-chose sur ce virus.

La mare artificielle des Evées : « dans une telle forêt un bûcheron est un vandale »

Après le muret commencent des fossés séparés par des talus qui rayonnent depuis la mare aux Evées. Ces chenaux ont été creusés sous Louis Philippe pour assécher des bas-fonds marécageux et ne laisser qu’un réservoir central suffisamment profond pour qu’il reste de l’eau l’été. Avant les travaux, la zone était nauséabonde et dangereuse. On y pénétrait peu. Le pourtour a été aménagé et un banc a été installé pour les promeneurs, les terre-pleins ont été plantés de chênes, d’épicéas et de peupliers. Les aménageurs de 1837 souhaitaient que de nouvelles plantations poussant de façon homogène et donc faciles à exploiter, permettent aux propriétaires de dégager du profit. Ils se félicitèrent ainsi des travaux :

Banquettes des fossés creusés autour de la mare aux Evées

« [..] nous dirons qu’avant 1830 la mare aux OEvées était un vrai cloaque, un repaire de crapeaux (sic) et de bêtes aussi horribles. A cette époque, afin de donner de l’occupation aux ouvriers sans travail et sans pain, le roi Louis Philippe fit consacrer une somme assez considérable à l’assainissement de ce marais malsain ; alors des tranchées ont été ouvertes dans toute la longueur ; les terres rejetées sur les côtés sont aujourd’hui couvertes de jeunes plantations dont on a tout lieu d’espérer la réussite. Un bassin a été creusé au milieu pour resserrer les eaux dans un espace moins considérable, en sorte que ce terrain, d’environ 32 arpents d’étendue, est aujourd’hui sauvé des inondations et rendu à la culture.

Le 5 octobre 1833, le roi Louis-Philippe étant à Fontainebleau, voulut s’assurer par lui-même dans quel état étaient les nombreuses plantations jusque-là exécutées par ses ordres dans la forêt : la mare aux OEvêes ne fut point oubliée. A son retour de Melun, ou sa majesté était allée passer en revue la garde nationale de cette ville, elle s’y fit conduire, y mit pied à terre et la parcourut dans tous ses sens. Déjà elle était dans un état salubre, qui, d’année en année, ne fera que s’améliorer. Ce lieu si pittoresque, si cher aux habitants de Melun, dont il est la promenade favorite, est donc devenu, grâce à la sollicitude du roi des Français pour la classe pauvre du pays, un rendez-vous d’été plein de charmes, un jardin public que visiteront toujours avec une nouvelle satisfaction les nombreux voyageurs attirés à Fontainebleau par ses souvenirs, les belles choses que renferme son palais et les admirables sites de sa forêt. Quatre promenades en forêt de Fontainebleau, Jamin E., 1837, H. Rabotin, Fontainebleau, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55252000.texteImagep. 213. (cité dans un document de Médard Thiry et Marie Liron « La Mare aux Evées revisitée »)

Comme aujourd’hui les écologistes, les Romantiques défendent la nature authentique et dénoncent ceux qui ne pensent qu’au profit. Jules Janin est le premier à s’émouvoir :

La mare aux Evées était jadis une vaste crapaudière, il est vrai, mais c’était le sublime du genre, le désordre primordial le plus vigoureux, le fouillis marécageux le plus riche, entouré d’un vaste amphithéâtre des arbres le plus vieux et les plus remarquables […] Les forestiers ont cru faire un coup de maître en appliquant sur ce terrain les principes du dessèchement des marais ; et vite, on s’est mis à faucher le fouillis aquatique, puis à pratiquer des saignées qui se rattachent à une petite mare centrale, et il en est résulté un beau soleil dont les rayons sont des fossés d’eau verte, et des digues de sable jaune, ce que voyant, les forestiers se sont applaudis car ils avaient réussi une figure fort régulière : « Ah ! Messieurs, disait un garde à des artistes, on a fait une belle chose de la mare aux Evées depuis que vous l’avez dessinée : c’est de toute beauté maintenant ! » Ce n’est pas tout. Sur les digues qui séparent les rigoles-rayons de cet admirable soleil, on a planté force peupliers blancs de Hollande, et autres arbres aquatiques dont on a fait briller le profit au bout d’une perspective de vingt années. Cette ignoble pépinière est destinée à masquer dans tous les sens la vue de ce site d’arbres séculaires, le plus grand et le plus pittoresque que nous connaissions en ce genre. Mais, hélas ! la réalité, qui ne respecte pas plus les théories des forestiers que celle de bien d’autres savants fait languir et jaunir une grande partie de ces vilains bois blancs de manière à faire espérer qu’ils mourront avant d’avoir acquis une hauteur d’homme. En revanche, il restera toujours un soleil bien ridicule. (Jules Janin, « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291)

C’est vrai ! Les bords des Evées cimentés et bien dégagés n’ont plus rien du marais touffu où les serpents et les crapauds étaient chez eux et où on risquait d’attraper les fièvres. Ils font penser aux bassins artificiels des jardins publics. En  1837, la vue devait être encore plus navrante. Les bûcherons avaient tout dégagé et emporté tout ce qui pouvait être exploité.  Les canaux géométriquement disposés et la mare étaient terriblement nus, mais n’en déplaise à Jules Janin, autour de la mare, les arbres ont bien poussé, en particulier les cyprès chauves venus de Louisiane.

Mare aux Evées

Lorsque son feuillage vire au rouge brique, le cyprès chauve ne ressemble pas du tout à un cyprès. On lit d’ailleurs qu’il appartient à la famille des genévriers. En mars, tronc et branches sont encore nus. On remarque seulement les étonnantes racines aériennes pneumatophores qui permettent à cet arbre des marécages de respirer. De loin, c’est comme si on voyait un jardin chinois.

Racines pneumophores d’un cyprès chauve

Le forestier détesté par Janin se nommait Achille Marrier de Bois d’Hyver. Les Archives départementales de Seine-et-Marne  rappellent que l’assainisseur des marais a aussi fait planter 5 600 ha de pins sylvestre afin de combler les landes et 800 ha de feuillus. Dès 1848, il y avait 45 000 pins supplémentaires en forêt et dans bien des endroits, on lui doit le visage actuel de Fontainebleau.  Il a aussi fait partie de ceux qui ont baptisé les routes et les carrefours. Plusieurs noms lui rendent d’ailleurs hommage (route Marrier, route Bois d’Yver, dont le nom m’a fait rêver puisque je lui cherchais une signification allégorique).

En 1872, Victor Hugo développe un thème plus subtil. Selon lui, la forêt et ses paysages font partie du patrimoine artistique de la France et c’est au nom d’une image de cette nature aménagée, telle que fixée par les peintres de Barbizon au XIXe siècle, qu’il ne faut pas aménager davantage. Nous connaissons encore cette tension :

Monsieur Rioffrey, Secrétaire général du Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau.

[Décembre 1872.]

Vous avez raison de compter sur mon adhésion.

Il faut absolument sauver la forêt de Fontainebleau. Dans une telle création de la nature, le bûcheron est un vandale. Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.

Je vous envoie bien cordialement ma signature. Victor Hugo https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Correspondance,_tome_III.djvu/3

La robe couleur de forêt

Mais comment retourner à la D 606 ? Je pose la question à une petite dame qui arrive à vélo. Sa tignasse est tout emmêlée et sa jupe tourbillonne autour d’elle. Des sacs à provisions sont accrochés au guidon. Elle pose le vélo, va fourrager dans un fossé en tenant retroussée sa jupe noire, revient, prend un sac et s’apprête à repartir, mais elle s’arrête pour me renseigner. Sa réponse est si embrouillée que nos amis l’ont cru dérangée, mais c’est nous qui la dérangions. Il faut quand même que je demande ce qu’elle fait :

– Que cherche-t-elle ? Que ramasse-t-elle dans les fossés ?

– Tout le monde me pose la question. Je ne ramasse pas, je donne aux oiseaux.

Aucune remarque sur la nécessité de préserver l’équilibre des espèces, pas de célébration des oiseaux, mais des gestes concrets dont l’effet, certes local, est plus effectif  que bien des discours sur l’écologie.

En repartant, on perçoit mieux le système des fossés creusés en étoile à partir de la mare. Ils sont remplis d’une eau noire et stagnante qui prend des tons d’étain dès que le ciel s’y reflète. Les dessins des branches reflétées dans l’eau rappellent les marbres que nous avions vus en Ariège, le « grand antique noir » d’Aubert, même si le reflet du ciel est plus terne que le blanc brillant du marbre.

Les tranchées elles sont bordées par des talus humides couverts de mousse. Quand le soleil brille, le vert de la mousse devient extraordinairement vif. Si l’on se penche sur l’eau on découvre alors que sortent de l’ombre du talus des rouges-bruns épais, mordorés comme certains velours et on pense qu’à la place de Peau d’âne on aurait demandé au roi une robe couleur de forêt.

https://archives.seine-et-marne.fr/fr/achille-marrier-de-bois-dhyver-1794-1874

Broch, Louis, les inscriptions de la forêt de Fontainebleau du XVIIeme siècle à nos jours, https://fr.calameo.com/books/00007944277e3fd16dc58

Guilbert, Pierre, (Abbé). Description historique des château, bourg et forest de Fontainebleau contenant Une Explication Historique des Peintures, Tableaux, Reliefs, Statues, Ornemens qui s’y voyent ; & la vie des Architectes, Peintres & Sculpteurs qui y ont travaillé. Paris, André Cailleau, 1731. Deux volumes in-12 (17 cm x 10 cm), 4-6-4-243-14-310 p. https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001101334626

https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-02395434/document

Janin, Jules , « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291 https://gallica.bnf.fr/ark:/12 148/cb343612621/

… Et Yves Bonnefoy qui parle si bien des récits arthuriens dans « L’Attrait des romans bretons », L’Imaginaire métaphysique, Paris, Le Seuil, 2006.

Croix d’Augas et rocher Cassepot. Des métiers dans la forêt

Les rues de Paris ne nous sont pas encore complètement rendues. Nombre d’endroits sont encore fermés, sans qu’on comprenne toujours pourquoi. Nous avons voulu revoir la Cité Universitaire de Paris, mais elle est encore inaccessible. Les cafés sont fermés, ou alors il faut aller dehors, mais les cafetiers n’ont pas de chance : depuis qu’ils ont le droit d’ouvrir leurs terrasses, il fait frais ou il pleut.

Une fois de plus, nous fuyons vers Fontainebleau entre deux averses pour retrouver un lieu qui a continué à exister tranquillement sans se soucier de la pandémie. On peut rester des heures à regarder sans comprendre ce qui fait pousser si droit les troncs noirs des pins laricio, comment s’organise la régularité irrégulière qui fait se déployer leurs branches, pourquoi les branches des chênes partent vers le haut et celles des mélèzes vers le bas, pourquoi les branches se divisent… ? Pour autant, dès qu’on prend le temps de se promener à Fontainebleau, on voit que rien n’y est «éternel », ni les rochers aux formes fantastiques, ni la végétation. La forêt a été modelée par les activités humaines. Cette fois, nous partons de la Croix d’Augas tout près de Fontainebleau, pour nous diriger vers le rocher Cassepot. (Pour une fois, j’ai trouvé le sens de ce nom Cassepot, autre nom de la raiponce à feuilles de bétoine, Phyteuma betonicifolium).

Raiponce à feuilles de bétoine. (Cassepot)
http://rene2.fond-ecran-image.com/blog-photo/2013/07/26/mon-regard-sur-la-flore-des-montagnes-my-looking-of-the-mountain-flowers/b-bleu-raiponce-a-feuilles-de-betoine

Le sentier que nous allons suivre, inauguré en 1890, a été tracé par Charles Colinet, successeur de Denecourt.

Circuit du Rocher Cassepot depuis la Croix d’Augas

Les Amis de la forêt de Fontainebleau contre l’Office National des Forêts

Tout près de la D 116, on tombe sur des troncs énormes attendant d’être emportés pour être débités en planches. La destruction de ces grands pins serre le cœur. A la place des troncs géants alignés sur la route, l’Office National des Forêts (ONF) replantera sûrement des résineux, mais ceux-ci ne seront pas plus hauts que des piquets.

Coupes de bois près de la Croix d’Augas

Je sais bien que la forêt de Fontainebleau  est une création récente : nous devons les chênes à Colbert, qui les destinait à la marine. Il n’y avait pas davantage de pins avant les 18e et 19e siècles,. Franchard était une gorge aride. C’est pourquoi elle paraissait plus escarpée qu’elle ne nous semble l’être aujourd’hui. De même, les bizarres formations rocheuses des bords des platières étaient sans doute plus impressionnantes que de nos jours. Sur les platières du Cassepot, seuls poussaient la bruyère, le genévrier et le genêt qui donnaient un air mélancolique à ces vastes étendues.

Oui, ce sont les forestiers qui ont inventé Fontainebleau en remodelant ses paysages et ils ont raison de dire qu’une forêt s’entretient. Mais pourquoi abattent-ils tous les grands arbres à la fois, au lieu de pratiquer des coupes avec précaution ? La forêt doit être rentable, mais l’argument économique justifie-t-il qu’elle perde son âme ?

Récemment encore, les Amis de Fontainebleau ont obtenu la suspension de coupes massives prévues dans le massif des Trois Pignons, mais à La Croix d’Augas, la logique économique a prévalu.

Nous passons devant les mares Froideau, un peu tristes.

mares Froideau

Près du grand point de vue du Cassepot, nous traversons d’anciennes carrières de grès qui rappellent qu’avant de devenir un haut lieu touristique Fontainebleau faisait vivre toute une population de carriers.

La forêt industrielle : les carrières de grès

Chaque fois que nous nous baladions ensemble, Ivan nous rappelait l’histoire du grès de Fontainebleau, cette roche composée de sable (quartz) et d’un ciment fourni par la silice dissoute par la mer Stampienne qui avait envahi le bassin parisien entre trente-sept et trente-trois millions d’années avant JC. Le sable, qui peut atteindre soixante mètres d’épaisseur, affleure par endroits. Les sables du Cul du Chien, particulièrement blancs, sont de la silice quasi pure, répétait patiemment Ivan, ce qui en fait  une matière première précieuse pour l’optique de précision. C’est ce sable qui a fourni le ciment siliceux nécessaire pour former les blocs de grès de Fontainebleau, disposés en bancs dans la masse sableuse, puis dégagés par l’érosion.

Ça vous explique les platières, concluait Ivan. Elles peuvent être longues de 3 km et d’une épaisseur variant de 3 à 10 mètres. Les blocs sont aux bords de ces plateaux. On demandait : Pourquoi les trous dans les roches ? – Et bien, sans doute y avait-il des parties calcaires plus tendres et plus solubles qui ont disparu pendant que le gré résistait.

Pierre fantôme

A la promenade suivante, nous avions oublié les dates : comment se souvenir d’une pareille épaisseur de temps alors qu’on a du mal à mémoriser la succession des rois de France ?

Mais avec l’histoire des carrières, nous changeons d’horloge. Les premières carrières de Fontainebleau datent de l’an mille. Le gré étant une roche trop dure pour être sculptée, contrairement au calcaire, sa principale utilisation est la fabrication de pavés pour paver les rues ou pour construire des fondations comme à Moret-sur-Loing. En 1184, une Ordonnance Royale autorise l’ouverture par adjudications, de carrières là où se trouvaient des bancs de grès.

Un an plus tard Philippe-Auguste exige le pavage de toutes les rues de Paris ce qui entraîne le développement de l’industrie du taillage du grès. A partir de la fin du 18e siècle et jusque dans les années 1840 on comptait, selon les saisons, entre 1000 et 2000 ouvriers dans le massif.

Dans un paysage où il n’y avait pas encore de pins, et où le grès affleurait, chaque entrepreneur recrutait entre 10 à 15 ouvriers carriers qui enlevaient d’abord la végétation au-dessus du front de taille, puis décapaient le sol afin de préparer le plan de chute.


Front de taille près des mares Froideau

La première phase de l’exploitation consistait à abattre un bloc, le plus important possible.
Des coins en fer étaient disposés en ligne dans des mortaises appelées aussi « boites à coins » sur le dessus de la platière, permettant de détacher des blocs de 200, 300 voir 400 tonnes.
Dans une partie de la carrière appelée « atelier », les carriers débitaient les gros blocs en blocs plus petits jusqu’à atteindre la dimension d’un pavé. Le rythme de production était de 6 pavés par carrier et par heure, durant une journée de 12 heures.

Les écales formées par les grès sont les déchets restés sur place. Ces empilements de restes de pavés sont aujourd’hui recouverts par la végétation.  

Buttes d’écales recouvertes par la végétation

La production déclina ensuite par suite de la concurrence du grès des Ardennes, réputé plus résistant, et du granite de Bretagne, qui possède l’énorme avantage sur le grès, de ne pas être glissant lorsqu’il est mouillé. A partir de 1850, l’émergence de l’asphalte et des pavés de bois pour le recouvrement des chaussées accélère l’obsolescence des grès de Fontainebleau. L’exploitation des carrières dans la forêt de Fontainebleau a cessé en 1907 au grand soulagement des promeneurs. La forêt industrielle a été transformée en parc touristique et même les traces de l’activité des carriers ont été muséifiées.

SUR LES CARRIERS

Je mets ces quelques notes en attendant de suivre une prochaine fois le sentier des carriers aménagé par l’ONF qui part du Carrefour du Coq, Faisanderie de Fontainebleau à côté du Centre d’initiation à la forêt de l’ONF. (le sentier passe par des abris de carriers qui constituent un « village »). Voir le site internet de l’ONF où l’on peut télécharger un audioguide, une plaquette et un livret du sentier des carriers.

Voir aussi le Blog https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com/ animé par Patrick Dubreucq. On y trouve les dates des promenades organisées, expositions et ouvrages concernant les carriers de Fontainebleau.

Dans le cadre des journées du patrimoine, le dernier tailleur de grès de cettte région ouvre les portes de sa carrière à Moigny-sur-Ecole, route de Boutigny-sur-Essonne.

Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué (Fontainebleau)

Les médias répètent en boucle : « Soyez prudents, soyez patients, soyez responsables : respectez les gestes barrière ». Ils font tout pour maintenir un niveau maximum d’anxiété. Peut-être que les pronostics alarmistes sur la probable remontée catastrophique de l’épidémie en Ile de France, sont raisonnables et qu’il vaut mieux ne pas faire les malins avec le coronavirus. Mais ce discours laisse de côté le fait que chaque jour de confinement, qui coûte à la France 2 milliards d’euros et un chômage de masse, crée aussi des dégâts psychologiques : « J’ai du mal à sortir. Je n’y arrive pas »,  me dit une amie. « Une partie de moi décide de rester cachée dans l’appartement… ». Combien de temps faudra-t-il pour que s’estompe la terreur ?

Nous, nous voulions oublier nos deux mois confinés en courant à Fontainebleau.

– Vous n’avez pas peur des contagieux ?

 – Nous y allons mardi. Nous partirons tôt. Tant pis, si nous croisons tout Paris au retour !

Comme nous étions au parking du cimetière du Vaudoué avant 9 heures, il n’y avait presque personne. Quelques grimpeurs, quelques amoureux du silence. Le chemin montait vers les 25 bosses. A la redescente, le parking était plein, mais on s’était régalés pendant des heures sans croiser grand monde.

– C’est beau, t’ai-je dit au retour.

Nous avons voulu te raconter l’herbe qui poussait déjà au milieu du chemin, le lapereau même pas effrayé, entr’aperçu au bord de la route ; le vipereau trop confiant qu’un promeneur matinal avait couché en travers du chemin d’un coup de bâton. Et te montrer notre moisson de photos.

Vers le cimetière du Vaudoué
Fontainebleau. 25 Bosses

Tu as fait ta petite moue condescendante. Tu boudais d’être coincée dans les 100 kilomètres qui entourent Paris, et que la Corse te reste inaccessible.

– Tes photos sont toujours les mêmes : en Corse, le granite fait des paysages sublimes… Mais tes Parisiens qui parlent de monts et de vallées, je crois qu’ils n’ont jamais vu une montagne. Ils se vantent de leurs rochers d’escalade. Qu’est-ce qu’ils diraient du massif de Cagna ? Ils croient être près du ciel quand ils ont gravi une bosse. Bosse, c’est le mot juste. Et les vallées sont des ravins ; les gouffres, des modèles réduits, comme si l’on traversait le jardin miniature d’un dignitaire chinois où quelques roches valent pour des montagnes.

Bon, tes photos. C’est vrai que ça fait du bien de voir la lumière, les lichens sous la dernière écharpe de brume matinale et soleil rasant, c’est joli…

Lichens

et c’est vrai que Fontainebleau a de beaux arbres et qu’on aime les voir tout auréolés de soleil.

Châtaignier

– Ce qui est encore mieux pour le moral, on sent combien le coronavirus importe peu à la forêt.

Le Sylvain

« Je t’accorde aussi l’histoire de Claude-François Denecourt, cet ancien soldat qui s’est consolé de son rêve napoléonien fracassé en dessinant les chemins de la forêt. J’aime bien penser à lui en héros des bois. On l’avait révoqué d’un poste de concierge en 1832 à cause de ses idées républicaines. Il avait 44 ans. Ça lui a évité de macérer dans l’humiliation. Jusqu’à sa mort, il a dressé la carte des lieux et tracé 150 kilomètres de sentiers.

Avant lui, de grandes routes droites, qui existent toujours, traversaient Fontainebleau. Ce qu’il a inventé, c’est l’art de se promener en suivant des sentiers sinueux : Il a fabriqué des labyrinthes entre les rochers, permis au promeneur de descendre dans des vallons bas, puis de remonter à flanc de coteau jusqu’à des « points de vue ». Il a créé le balisage au moyen de flèches bleues, pour que le visiteur ne s’égare pas. Ses chemins tortueux menaient auprès des arbres les plus remarquables et des roches les plus fantastiques à qui il donnait des noms. En baptisant les sites, les arbres (600), les rochers (700), il accrochait au réel des amorces d’histoires qui flottent toujours, un peu brumeuses, autour. Ce chêne n’est pas un chêne, c’est le Chêne des Fées. Ce rocher n’est pas simplement un rocher, c’est le Rocher de Merlin l’Enchanteur… A partir de 1839, il publie des éditions successives de son Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Il fait également aménager des fontaines, des grottes, des escaliers à l’aide des pavés de rebut rachetés aux carriers qui exploitent le grès de la forêt et, grâce à une souscription lancée en 1853, une tour d’observation appelée « Fort l’empereur » (actuellement la tour Denecourt).

En 1855, de grands écrivains (dont Victor Hugo, Nerval, Baudelaire, Georges Sand, Théophile Gautier lui rendent hommage avec un recueil de textes.  Théophile Gautier le nomme « le Sylvain » :

« Sylvain, que l’on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. Les hommes s’imaginent qu’il a été soldat de Napoléon, et ils ont peur eux les apparences ; mais, comme vous le savez, rien n’est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime se promener en forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif. » (Théophile Gautier, 1855)

DENECOURT, Claude-François, 1839, Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Itinéraire du palais, de la forêt et des environs, (dernière édition 1931; rééd Hachette/BNF 2018)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6531559w/f9.image.r=Indicateur%20historique%20et%20descriptif%20de%20Fontainebleau

2007, La forêt des poètes. Fontainebleau. Hommage à Denecourt, réédition, Barbizon, éd. Pôles d’images.

19 mai : Je complète ce billet par le commentaire de Phrygane :

« A défaut de pouvoir aller courir en forêt de Fontainebleau, quoi de plus enchanteur que de parcourir l’indicateur historique et descriptif de Fontainebleau de Claude-Francois Denecourt.Les noms des lieux,des arbres , des rochers entraînent dans un fantastique voyage poétique : l’antre de la fée Vipérine, la grotte aux cristaux, la grotte Étincelle, le sentier des Lierres , du Feu d’Artifice , l’oasis des Amants, la table des Muses, le passage du Serpent, le bain d’Acteon ..Les références littéraires sont partout : le belvédère de Balzac, les chaos de Shakespeare, de Victor Hugo de Georges Sand, du Tasse, de Corneille, l’esplanade Pétrarque, les chênes Voltaire, jean Jacques Rousseau , Bernardin de Saint Pierre…La peinture : les belvédères Nicolas Poussin, d’Ingres, du Titien , les sentiers Watteau, Jean François Millet, le chaos de Michel Ange, les chênes Delacroix, Chardin…La musique aussi avec les chênes Rossini , Massenet, Gounod…L’histoire : le défilé de Vaucouleurs, la grotte de la Pucelle, le belvédère de Jeanne d’Arc, la route La Fayette, les chênes Charlemagne, le Roland…Et tous les noms qui se déroulent au fil des pages font de la forêt de Fontainebleau un haut lieu de mémoire.Merci ,Sonia, pour cette découverte.« 

Phraygane a raison. C’est un des charmes de la promenade à Fontainebleau de rencontrer partout les panneaux qui aident à se repérer, tout en proposant un itinéraire mémoriel et une prise de possession symbolique de la forêt. Depuis Adam, nous savons que nommer c’est exercer un acte de souveraineté. Denoncourt et ses successeurs sont de beaux exemples de donneurs de noms. Ils ont fait de Fontainebleau une vraie forêt de Brocéliande en nous faisant passer par l’antre de la fée Vipérine et par des rochers sacrés, et un jardin des Muses qu’hantent les ombres des écrivains, des peintres et des musiciens.

Chemin de la Mée. carrefour du Rocher Fin

Le sentier Denoncourt à Apremont (Fontainebleau)

On vit désormais en sachant que l’homme a la possibilité de détruire tout ce qui rend sa vie humaine… on vit sous la menace nucléaire depuis les bombes d’Hiroshima, dans l’attente du réchauffement climatique ou de la destruction des espèces à cause de l’agriculture chimique. Nous voyons déjà des campagnes sans insectes, des haies sans oiseaux, des talus sans coquelicots.

Dans le même temps, la vision du passé a changé. Au 18ème siècle, l’âge de la Terre était estimé à 6.000 ans en fonction de la succession des descendants d’Adam évoqués dans la Bible. Aujourd’hui, on nous parle de 4,55 milliards d’années et la présence de l’homme sur terre est devenue un accident insignifiant. Nous reconstituons difficilement 10 000 ans de son histoire, alors que devant le moindre paysage, il nous faut nous compter en millions d’années.

Ce dimanche d’avril à Fontainebleau, Ivan évoquait la mer tropicale, nommée mer stampienne, qui occupait  le Bassin Parisien il y a 35 millions d’années. Elle avait laissé derrière elle de 30 à 60 mètres d’épaisseur de sable, recouvert d’une dalle de grès de 4 à 5 mètres d’épaisseur. Le grès, d’ailleurs, ce n’est jamais que du sable lié par un « ciment » de calcaire ou de silice. Sur le plateau, on marche sur ces  dalles qu’un mouvement de bascule (contre coup des chaînes du Massif Central) était venu ensuite fracturer.

L’eau avait dissout la silice en suivant les fissures de la roche et avait fini par former les étranges carapaces, les mufles, les ailes que l’on trouve un peu partout dans la forêt.

Des millions d’années entassées sous nos pieds avaient passé sans un homme pour les vivre, pour les penser, pour les raconter. A côté de cette immensité des temps géologiques, il y a le rythme annuel des saisons qui nous est tout autant étranger : la forêt d’avril n’a pas besoin de mémoires, ni de traditions, ni de personne qui se souvienne du passé pour que le printemps avance.

Les bouleaux, qui se détachent sur le fond des sombres pins, ont commencé à déplier leurs feuilles.

Grands bouleaux. Route de Clair Milan

Pendant qu’ils reverdissent, les chênes attendent on ne sait quel signal. Dans chaque espèce, les arbres s’éveillent ensemble selon des rythmes énigmatiques.

Nous suivons à peu près le sentier Denecourt Colinet n°6  qui fait le tour des Gorges d’Apremont encore peu fréquentées en cette saison. La piste mène le promeneur des platrières pauvres en eau, à part quelques mares très noires, comme la Mare aux Biches et la Mare aux Sangliers…

Mare aux sangliers

à quelques belvédères,

… des vallons escarpés

des amas rocheux, dont la célèbre grotte des brigands où, dans L‘Education Sentimentale, Frédéric emmène Rosanette afin de fuir l’agitation du Paris révolutionnaire de 1848 et découvre une autre sorte de violence : « La furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes igorés ».

Mais plus beaux que les points de vue « remarquables », il y a ces moments où le soleil, comme un peintre, entoure d’un cerne de lumière le bord d’un arbre ou d’un rocher.

Fontainebleau : les brouillards du massif de Coquibus

A Fontainebleau plus qu’ailleurs, on ressent le cycle du temps et je voudrais être capable d’exprimer la paix que procure l’éternel retour des saisons.

Voici l’automne et ses brouillards. Les hêtres sont déjà entrés dans leur sommeil d’hiver. Leur silence est doux et profond. Je me sens aussi calme que ces arbres tranquilles érigés sur leur fastueux tapis de feuilles.

12.2018.Coquibus.FontainebleauDSC05648

Au versant de la colline, le froid a dépouillé les branches des chênes et les a changées en serpents. Il a coloré de roux la chevelure des fougères.

12.2018.FontainebleauDSC0565Coquibus13

Mais aujourd’hui, les couleurs sont voilées.

Coquibus112.2018.FontainebleauDSC05649.jpgLumière et ombre se confondent. Les lichens sont les seules lampes qui luisent dans la forêt…

Fontainebleau. Coquibus. Lichens.JPG

En cette saison, il y a partout des sentiers où, dès que j’arrive, passent des silhouettes de chevaliers qui cherchent l’aventure ; des mares,  où si j’arrive doucement, je peux voir des filles-fées qui se regardent dans le miroir de l’eau, et des carrefours où je m’attends à voir passer de grands cerfs portant des croix de feu entre leurs bois.

Fontainebleau. Dans le massif des Trois Pignons

Dans la forêt, j’ai rencontré…

La partie située au Sud-ouest de la forêt de Fontainebleau est la moins fréquentée par les promeneurs. Paradoxalement, c’est peut-être grâce à l’affreuse autoroute A6 qui la sépare du reste du domaine. J’y ai vu des collines pentues et des vallons, des platières désolées, grandes dalles de pierre brisées par le gel et l’eau, et une mer de sable, des rochers d’escalade et des bosses d’entraînement, des landes, des bosquets de bouleaux, quelques châtaigniers et des bouts de forêt méditerranéenne avec des pins et des fougères auxquels ne manquent que le thym et la sarriette.

Fontainebleau 09.2017. Sous-bois de sept (2)

Toutes les forêts sont pleines de carrefours où il ne faut pas se tromper surtout quand rien n’indique le chemin. Les deux frères aînés, qui prennent la route de gauche, perdront leur liberté ; le cadet, qui prend la voie droite, parviendra jusqu’à la princesse, pourra la délivrer et conquérir un royaume.

A Fontainebleau, pas d’inquiétude ! Grâce aux balisages et aux panneaux précis qu’on rencontre partout dans le massif on ne s’égarera pas.

rts des pieds pourris

Quelques rêveurs regrettent pourtant la forêt aventureuse des contes. Toujours, ils se disent que le chemin qu’ils n’ont pas suivi serait remarquable et les mènerait au profond du bois où ils pourraient marcher le jour durant sans rencontrer âme qui vive.

A Fontainebleau, on croise de petits jeunes gens insouciants qui vont chercher les bons coins d’escalade (ils disent spots). Ils trimballent tout un attirail de cordes et de gros matelas de mousse. Les pierres qui font leur joie sont de petites montagnes de grès (une roche constituée de sable lié par un solide ciment de silice ou de calcaire). Ce grès a été exploité à partir de la moitié du 14e siècle et au 19ème siècle il y a eu jusqu’à 2000 carrières. En  1907, la forêt a été patrimonialisée et l’exploitation interdite. Aux Trois Pignons, une carrière a quand même perduré jusqu’en 1983. Peu après, en 1986, un carrier venu du Portugal a décidé de s’installer en bordure de la forêt, sur la commune de Moigny-sur-Ecole, et son fils, Francisco de Oliveira, poursuit la production. (http://www.parc-gatinais-francais.fr/metiers-d-art/les-gres-de-fontainebleau/)

Avec le gré le plus grossier, les tailleurs fabriquaient des pavés et des bordures de trottoirs, Des grés de meilleure qualité permettaient de réaliser des pièces décoratives, des ogives ou des fenêtres. Pour transporter ces pavés et ces blocs de pierre, on avait empierré des chemins, dont des vestiges subsistent par endroits. La forêt était traversée par le vacarme des tombereaux, les hennissements des chevaux épuisés par la pente et par le bruit lointain des marteaux de ceux qui taillaient la pierre.

De nos jours, on n’entend plus que les randonneurs qui s’interpellent, ceux  qui vont vers les lieux d’escalade, ceux qui se bornent à  rechercher les pierres qui ressemblent à de grands animaux antédiluviens. En effet, la forêt est aussi le lieu des métamorphoses, des nymphes des arbres dont les souples chevelures flottent au gré des vents, et des sorcières qui changent les enfants en animaux. Petite sœur entend encore la source murmurer : « Celui qui boit de mon eau est changé en tigre ; celui qui boit de mon eau est changé en tigre » et c’est parfois un éléphant qui sort du  couvert.

éléphant près de Larchant DSC_0042Ou bien quelqu’un crie : « Les tortues ! Les tortues sont de retour ! »

rochers-tortuesDSC02227

On voit errer, d’énormes bêtes qui flairent ; les enfants ravis les approchent, les effleurent de la main, grimpent sur leur dos.

Sables du cul du chien. oct 2016

Les sables du Cul du chien

Plus loin, on tombe sur le sable étincelant du Cul du chien (on peut voir une truffe cocasse dans le rocher planté au milieu, mais le nom officiel est Le Bilboquet), qui a aussi été exploité, notamment pour des verreries et des faïenceries. C’est, paraît-il, un des plus purs du monde.

 

Il y a aussi des cavernes, d’où sortent par l’échancrure des roches de grosses racines vertes nouées et tordues qui pourraient bien se changer en serpents, le soir venu. Et cependant dehors, on voit le vert tendre des arbres de mai.

21 mai 2017.Racine dans la grotte

Des bandes de choucas s’envolent brusquement, ou bien un merle fait du tapage pour dix. Une fois, nos avons croisé une biche et ses faons. Une fois, une seule, une horde de sangliers.

Par les saisons

Je vais à Fontainebleau par toutes les saisons.

L’hiver, quand l’air est froid et sec, que le sol crisse sous nos chaussures et que nos haleines font de petits nuages blancs, quand les plantes dorment, que les fougères sont de grands plumeaux givrés.

23.1.2016 Les fougères2

… que les herbes  sont d’un blond filasse un peu terne et craquent sous le pied :

23.1.2016

Seules certaines mousses sont restées très vertes avec de petits boutons de grésil qui étincellent.

23.1.2016. mousse sous le givre

Les soirs  tombent vite. La brume monte du vallon, estompe toutes les formes, repeint en noir les arbres défeuillés, en bleu les collines, et le ciel vire au mauve pâle avant de devenir noir.

janv2014;le soir mauve

Le beau temps revient. Les bouleaux ont retrouvé leur ramure légère qui ondoie, tremblote, parpelège au soleil naissant.

bouleaux et nuagesDSC_0033

Chaque fois que nous sortons, nous constatons l’avancée du printemps. les fougères colorent d’émeraude la forêt. Ce jour-là, on aurait dit que le bois imitait des paysages de Cézanne avec les grandes arcades des arbres tordus par le vent, les verticales des pins.

_Foret mois de mai

Et puis, l’été est là et les soirs enchantés où le soleil descend doucement et joue avec les feuillages, répandant des images d’or.

Fontainebleau2017.06.18_roche mer de sable

Chaos rocheux à la mer de sable

Le vert tendre a foncé. Certains jours, on s’attarde au bord des mares parce qu’il fait une chaleur énorme. Plus elles sont secrètes, plus nous les aimons. Celle-ci avec son gris et son noir intenses paraît plus sombre qu’elle n’est parce qu’elle est sous le couvert des pins. Les grenouilles ont sauté toutes à la fois en entendant nos voix. Des bulles crèvent à la surface. Quel animal s’est tapi dans l’eau ténébreuse ?

mare Froideau

mare Froideau

La forêt fleurit, puis les graines se forment et bientôt vient l’automne.

Gousses de genêt (2)

Il pleut. L’humidité ravive la forêt. La promenade du jour commence par une brève ondée, suivie d’un arc en ciel.

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L’arc en ciel

L’orage a laissé derrière lui un bleu orageux et l’odeur de la terre mouillée. Les flaques d’eau prisonnières des vasques creusées dans le grès forment partout de minuscules abreuvoirs. Déjà, les nuages sombres reviennent par l’ouest. Il n’est pas dit que les marcheurs sortiront du massif avant le prochain grain.

A cause du vent froid, et de notre peau qui se hérisse dans le cou, la lande parait plus vaste qu’elle n’est « en réalité ».

Fontainebleau. La lande

J’aimerais pourtant que la marche s’interrompe. Je resterais tranquille à regarder les millions de formes répétées qui constituent chaque petit coin de forêt. Chaque brin de bruyère avec ses clochettes réitérées, chaque branche de bouleau recommencée jusqu’à former un feuillage, chaque ramure de pin avec ses bouquets d’aiguilles reproduits obstinément et qui de loin deviennent des tâches de couleur. Pourquoi la nature répète-t-elle à l’infini ? Pourquoi cette prolifération ? Et en même temps, pourquoi ne répète-t-elle jamais, car il y a une incroyable quantité de variations dans le spectacle du bosquet ? Cette feuille de bouleau déjà jaune, tandis que sa voisine est encore verte, et celle-ci qui vient de tomber sans qu’on sente un souffle de vent, ce buisson de bruyère qui regorge de différences infimes, de particularités que je ne sais pas comprendre, variations autour d’un  modèle ? Mais où est-il ce modèle ?

bruyères bouleaux pins

Il a plu ; il fait doux. Voici le temps des champignons, ceux qui poussent bien classiquement dans la mousse…

Fontainebleau 09.2017 Champignonet ceux que nourrit le bois en putréfaction, montrant au promeneur, s’il est curieux, comment deux organismes se mêlent.

les saprophytes

Aujourd’hui, c’est la mi-septembre, le soleil descend doucement. Il ne brûle plus. Juste avant de disparaître derrière une colline, il illumine les branches du châtaignier  à travers lesquelles transparaît la roche bleue, aussi bleue qu’un tissu précieux.

Fontainebleau 09.2017. Branches dorées et roche

Les derniers marcheurs se hâtent pour rentrer avant la fin du jour. Silhouettes noires, ombres qui s’allongent, chevelures nimbées de lumière.

Et cela recommencera, l’hiver, le printemps, l’été, l’automne, et encore, et encore. La forêt, soustraite aux évènements de notre monde répète les saisons et cela nous paraît sans fin.