Nuit blanche 2016 : la fête à l’ère de la foule

Ce n’était pas la foule politique des manifestations, qui se constitue en collectif animé des mêmes idéaux. Ce n’était pas non plus le public des matchs de football avec ses moments d’exaltation violente et sa fureur d’appartenir à une Nation, à une ville ou à un club. Ceux qui étaient là s’étaient rassemblés pour voir les spectacles qu’on leur avait préparés ou plus simplement pour pouvoir dire « j’y étais ».

Rue de Rivoli, les gens piétinaient, cantonnés sur les trottoirs par une file ininterrompue de véhicules (c’est ce soir-là qu’il aurait fallu proclamer une « journée sans voitures ! ») Au Châtelet, la cohue de piétons n’avançait que sous la poussée de ceux de l’arrière qui eux aussi « voulaient voir ». Une foule patiente cependant, qui se laissait doucement dériver vers les rues qui mènent à la Seine. Une fois sur les quais, elle refluait un peu car les escaliers qui descendent sur les berges étaient obstrués par des grappes de jeunes gens à qui on avait promis qu’il y avait quelque chose sous le tunnel.

Au bord de l’eau, la police empêchait qu’un mouvement de foule n’aboutisse à une noyade, mais en cas de panique, il y aurait eu des morts, évidemment !

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Cependant, à ce moment de la nuit les gens étaient gais. Venus là pour s’amuser, ils semblaient avoir oublié les menaces d’attentats. Une grande blonde accompagnée de ses petites sœurs avait mis ses super chaussures lumineuses.

Nous avons été emportés vers le pont au Change, du côté de la Conciergerie où, disaient les programmes, Pierre Delavie avait « retourné » le bâtiment. Nous sommes arrivés en face d’un grand trompe l’œil, une toile qui donnait l’illusion de voir l’intérieur de l’édifice, avec des colonnes trapues, inversées, dont les arcs ne portaient pas une voûte, mais un sol baigné par le fleuve. Seulement, les milliers de gens rassemblés empêchaient de trouver le point de vue idéal, voulu par l’artiste. N’importe ! Le contraste des colonnes surgies des ténèbres et des lumières était déjà un beau spectacle. On s’agglutinait. On s’exclamait : « C’est trop bien, on croirait qu’il y a un bâtiment dans l’eau !»

nuit-blanche-2016-la-conciergerieLa mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

L’œuvre s’appelle Eveil et par la grâce de la vidéo et du mouvement très lent avec lequel les statues s’animaient, elle évoquait ces figures des contes de fées, du château de la Belle au bois dormant, ou de La Belle et la bête qui hésitent entre statues et êtres humains .

Nous avions décidé d’aller écouter Gwenaël Morin à Saint-Germain l’Auxerrois. Il devait lire en chaire le « Sermon sur la Mort et la brièveté de la vie » que Bossuet avait dit en 1662 devant Louis XIV et la cour. Il s’agit d’une méditation sur la fragilité de l’existence et l’espoir de la résurrection. Bossuet était considéré au 17ème et au 18ème siècle comme le plus grand des écrivains français. Aujourd’hui, son style paraît trop pompeux, trop complexe, surtout à cause de ses grandes périodes avec subordonnées à la latine. Les professeurs, auraient d’ailleurs peur de heurter les convictions de leurs élèves en leur faisant lire cet évêque catholique. Tournant le dos à la kermesse joyeuse, nous nous réjouissions d’entendre ce morceau d’éloquence sacrée sous les voûtes d’une des belles églises de Paris.

Des dizaines de gens sont venus comme nous… Mais que se passe-t-il, ? Au lieu de dire le texte, Gwenaël Morin le réduit à une suite de syllabes, chacune séparée de la suivante par une seconde de silence, de telle sorte que l’auditeur ne parvient pas à les lier entre elles. La sémantique commence au mot et ces syllabes isolées ne signifient rien.

On commence par rire et puis on se demande ce que veut faire Gwenaël Morin en pulvérisant ainsi Bossuet. Sans doute, il ne s’agit pas seulement d’être original. Peut-être a-t-il lu les philosophes de la déconstruction et veut-il nous faire découvrir quelque chose d’incongru qui insiste derrière la transparence fonctionnelle des phrases ? Là où Bossuet écrit « Me sera-t-il permis aujourd’hui devant la cour d’ouvrir un tombeau ? », l’auditeur serait invité à entendre sous la séquence sonore « -ra » le mot « rat », ou à se demander si « père » affleure sous « permis » prononcé « per – mis »…, parce qu’on ne peut s’empêcher de vouloir comprendre quelque chose.

Gwenaël Morin à Saint Germain-l'Auxerrois

Plus vraisemblablement, le public est convié à assister au jeu de massacre de la rhétorique. Notre performeur s’octroie le droit de mettre en pièce le sermon et de désigner cette prose comme grotesque, comme si la seule leçon à tirer de l’expérience était qu’il valait mieux partir danser sur le pont des Invalides.

Ce travail de démolition me rappelle ma colère lorsque j’ai découvert l’oeuvre de la céramiste Françoise Schein qui, à la station Concorde, a pris la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et l’a transcrite sur les murs en supprimant espaces et ponctuation (points, deux-points et virgules décorent la ligne inférieure des panneaux).

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses

Il y a peu de chance que l’étranger de passage, le collégien faible lecteur ou le passant distrait imaginent même à quoi ils ont affaire. Sans doute l’auteure de l’œuvre s’est-elle satisfaite d’échapper au didactisme. Françoise Schein avait le pouvoir de faire connaître un texte fondateur de la République à des milliers de voyageurs et ça a dû lui paraître trop respectueux. Elle n’allait pas se laisser faire avec le respect ! Elle était libre et on allait voir ce qu’on allait voir.

Reste à savoir ce qu’une société dit d’elle-même quand elle réduit les monuments de sa culture à des matériaux pour plasticien. Est-ce être réactionnaire de se chagriner du renoncement à la transmission ?

Nous quittons la nuit interminable. Elle n’est pas faite pour nous. Elle s’adresse à ces tourbillons de jeunes gens qui passent en s’apostrophant, en riant, qui jouent des coudes dans l’espoir d’atteindre le Crazy Horse ou la boîte de nuit du pont des Invalides, qui passent avec leur belle envie de vivre et de jouir de cette nuit d’automne étincelante et tiède.

2 réflexions sur “Nuit blanche 2016 : la fête à l’ère de la foule

  1. Désenchantement ? Non ! Non ! J’ai aimé voir bouger doucement les images d’Eveil, comme si elles étaient vivantes. J’ai détesté ce que Gwenaël Morin faisait subir au sermon de Bossuet ; j’ai aimé la jeunesse charmante qui avait le coeur à la fête j’ai souffert de la foule… C’est comme toujours le verre est à moitié vide ET à moitié plein !
    A bientôt
    Sonia

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