Déambulation dans le Paris d’Haussmann

E. Hazan, dans L’Invention de Paris, reproche à Haussmann d’avoir éventré les vieux quartiers pour permettre le mouvement des troupes, de façon à pouvoir mater rapidement un peuple rebelle, prompt à la révolte. Il lui reproche aussi d’avoir accentué l’embourgeoisement de la ville. Mais il admet que les travaux du second Empire ont apporté l’eau, les égouts, l’éclairage au gaz et transformé un Paris médiéval qui pourrissait littéralement tant le manque d’hygiène était général. Quoi qu’il en soit, l’urbanisme d’Haussmann se confond aujourd’hui avec l’image de la ville.

Les travaux, voulus par l’empereur, avaient commencé avec Jean-Jacques Berger, préfet de la Seine de 1848 à 1853. Sous sa direction, la rue de Rivoli avait été prolongée et le dégagement du Louvre et de l’Hôtel de Ville amorcé. Cependant, le coût des travaux à entreprendre et l’endettement qui en résulterait l’effrayaient et c’est son successeur, le baron Haussmann, qui n’hésitera pas à emprunter pour dégager les moyens financiers nécessaires. C’est bien lui qui a fait réaliser les percées principales. Entre 1852 et1859 un axe nord/sud : le boulevard Saint-Michel (qui double la rue Saint-Jacques, une ancienne voie romaine), le boulevard de Strasbourg et le boulevard Sébastopol). Un axe qui va de l’ouest vers l’est : la rue de Rivoli prolongée jusqu’à la rue Saint-Antoine, élargie sous son impulsion.   Après 1859, les travaux s’accélèrent : des places énormes sont ouvertes (notamment la place de la République, la place du Trône et la place de l’Etoile, tout le quartier de la colline de Chaillot, les boulevards qui mènent aux gares Saint-Lazare, de l’Est et du Nord, etc., etc.). L’Atlas du Paris haussmanien de Pierre Pinon est la bible qui permet de comprendre un peu la mécanique des travaux haussmaniens.

Les Parisiens vont vivre dans les gravats pendant des années au milieu des baraques écroulées, de la boue et de la poussière avant de voir émerger un quadrillage d’artères rectilignes et nues, tendues vers l’horizon. Quand on passe des plans de Paris à la rue concrète, la rupture radicale avec l’architecture antérieure frappe tout autant. Les nouveaux règlements interdisaient les avancées des parties supérieures des immeubles à l’exception des balcons. Pas de pergolas, de bow windows (oriels,) pas de parties en saillie, ni de courbes ondulées. Les ornements étaient limités aux consoles, souvent en forme de volutes qui soutiennent les balcons et aux arabesques de fer forgé des balustrades. Encore faut-il ajouter que ces ornements sont souvent abstraits.

Le premier étage (second pour nous car nous comptons l’entresol pour un) est destiné aux riches et a droit à des balcons et à une plus grande hauteur sous plafond. Les balcons filants du cinquième devant l’étage de couronnement sont là pour la symétrie et pour accentuer les lignes de fuite. Le nombre de niveaux est limité à cinq initialement. Depuis la fin du 18ème siècle, la hauteur des façades était en principe de 17,54  mètres. On pouvait toutefois aller jusqu’à 20 mètres de hauteur dans les rues de 20 mètres de largeur qu’Haussmann était en train d’ouvrir. Les toits étaient à 45 degrés.

21 rue Etienne Marcel

21 rue Etienne Marcel

Les immeubles des riches ne pouvaient guère se distinguer que par quelques pilastres, tandis que les gens plus modestes s’en tenaient  aux consoles. Les architectes devaient s’ennuyer.

Mais on pouvait raccorder ces immeubles si semblables par les lignes droites des toitures, et par les balustrades noires des balcons. L’alignement des ferronneries était au service d’une perspective sévère et claire.

Lorsque je regarde la rue de l’Opéra, je vois les obliques filer au loin vers la ligne d’horizon, sans rencontrer d’obstacle. La perspective s’allonge, s’allonge jusqu’à  l’opéra Garnier ainsi mis en valeur.

Avenue de l'Opéra

Avenue de l’Opéra

Ces rues peuvent paraître interminables à force d’être si semblables et si raides. Ainsi, la Rue Lafayette qui comporte peu de commerces, peu d’appartements et se vide après 17 heures de sa population d’employés. Elle prend alors un caractère funèbre. Si le boulevard Saint-Michel ou le boulevard Magenta n’ont pas cette allure de rues-fantômes, c’est  qu’on y vit, mais aussi qu’on y a planté des arbres qui animent les façades, en hiver de leur graphisme désordonné, en été de l’ombre de leurs feuillages.

boulevard Sébastopol

boulevard Sébastopol

A visiter les quartiers haussmanniens, j’apprends du vocabulaire et des façons de dire. A présent, je nomme les refends (ces lignes tracées à l’extérieur des murs et qui simulent vaguement les jointures entre des pierres, et servent surtout à redoubler les lignes horizontales le long des façades. J’ai appris aussi à dire bossage vermiculé pour l’ornementation imitant les traces que laissent les vers dans une matière molle, des courbes sinueuses courtes et irrégulières, gravées en creux dans la pierre. Les architectes ont pu en trouver l’idée au Louvre ou à la porte Saint-Martin, mais ces ornements sont démocratisés et appliqués aux immeubles de rapport du 19ème. Parler d’étage de couronnement (dernier étage et combles) me ravit

Bossage vermiculé

Bossage vermiculé

Le plaisir d’employer des mots techniques tient à ce qu’ils semblent assurer une prise solide sur les choses. A y regarder de plus près, ils sont moins stables qu’il y paraît : Le dictionnaire Robert applique le terme modénature au profil des moulures, alors que Wikipédia dit qu’il concerne l’ensemble des décors de la façade (encadrement, corniche, bandeau……). Quoi qu’il en soit, ces mots sont plutôt lents à se transformer. On peut les orner presque autant que les choses qu’ils désignent, parler par exemple des consoles à volutes, des consoles enrichies de guirlandes fabrique seulement des sous-classes de consoles.

Au contraire, la force des mots courants s’épuise vite en ce moment si troublé : nous disons nation, français et nous avons l’impression de manipuler des valeurs désuètes, de renvoyer à des enthousiasmes douteux. Finkielkraut et d’autres cherchent à les ranimer et les guetteurs furieux (qui abondent en France) ne manquent pas de dénoncer leur trahison. « Finkielkraut et les siens sont au mieux, disent-ils, des réactionnaires ». Je dirais plutôt des conservateurs et, soit dit en passant, je regrette, comme eux, qu’on ne cherche pas davantage à « conserver » les mots (et les discours où ils s’inscrivent) pour établir des ponts entre le passé et le présent. Mais on ne peut pas s’en tenir au discours du déclin, de la décadence.

Il y a autant de promesses que de menaces dans le monde d’aujourd’hui. Et par exemple la numérisation permet à des millions de jeunes gens d’écrire. D’accord, ils ne ponctuent pas beaucoup  et je m’ennuie très souvent à les lire. Mais ils écrivent. Il y a peu, les hommes s’en tenaient à la déclaration d’impôts ; les femmes à la correspondance familiale et aux lettres du jour de l’an pour la parentèle. Aujourd’hui, on s’invective sur les réseaux sociaux, on défend avec chaleur, on dénigre avec rage tout ce qui arrive. On tient son blog comme j’essaie de le faire en ce moment. Comment ne pas voir que cette « prise d’écriture » généralisée est une étonnante avancée démocratique ? Ce que les personnes en feront est incertain, mais ne peut être vu seulement comme une catastrophe qui menace la culture.

2 réflexions sur “Déambulation dans le Paris d’Haussmann

  1. Bonjour Sonia,

    Votre billet me ravit: moi qui suit de passage à Paris (comme ailleurs) la plupart du temps, votre description des façades m’ouvrent les yeux sur les trésors que l’on cotoie sans vraiment les apprécier.
    Quant à la nécessité d’un blog, elle est évidence dés le premier lecteur. Quelquefois je baisse un peu les bras et procrastine devant l’écran , j’apprécie donc d’autant plus votre commentaire !

    Philfff

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    • Bonjour, bonjour,
      Ce que ce blog m’apprend surtout c’est à ralentir le pas. J’ai couru toute ma vie et la plupart du temps, je traversais Paris en métro pour aller le plus vite possible d’un lieu à l’autre. Aujourd’hui, la société m’offre des heures libres et comme en ce moment j’ai moins envie de courir le monde que la plupart de mes contemporains, la ville est à moi !

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