L’église romane de Carbini

Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)

Carbini. L’Alta Rocca

L’église romane

Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.

Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste

Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.

Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.

Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico

L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.

L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.

Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.

Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite,  le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…

Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.

La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent

Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.

Les Giovannali

Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.

L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.

Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.

On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :

« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.

Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux cerfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :

La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella. Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. ( https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html

Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.

En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364  à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.

Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.

«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »

Quelques titres

www. carbini.fr

Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.

Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.

Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf

Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.

8 réflexions sur “L’église romane de Carbini

  1. Une fois encore la découverte d’un bien joli lieu, grâce à toi ma chère Sonia!
    Mais quels étaient donc ces sacrifices? Maitre Mondoloni, homme apparemment passionné, vous en a t-il fait la confidence?
    Bises
    Marie

    J’aime

    • Je ne sais pas si les recherches ont beaucoup avancé depuis les travaux de Moracchini-Mazel et D>. Carrington. Les procès de l’inquisition sont vagues et les accusations de sacrifices et de débauche sexuelle datent d’histoires remaniées. Si la Bibliothèque nationale redevient accessible, j’y ferai un tour pour ne pas en rester à des citations de seconde main !

      J’aime

  2. C’est tout à fait surprenant cette église avec son campanile comme un phare qui éclaire l’immensité du paysage.
    Coïncidence surprenante aussi qui fait précisément de Carbini un haut lieu de spiritualité.
    Pour les giovannali comme pour les cathares il semblerait que l’on retrouve toujours la pénitence, l’ascétisme, la non violence comme faisant partie intégrante de ces courants spirituels dissidents au sein de l’eglise catholique.
    D’après Anne Brenon ( Les Cathares) les religieux et religieuses ordonnés par leur évêque prononcaient des vœux de chasteté, de pauvreté auxquels s’ajoutaient non violence et végétarisme absolu.

    J’aime

  3. Le campanile est d’autant plus saisissant qu’il s’élève au milieu de cet immense plateau cerné par les forêts et les crêtes déchiquetées de Bavella. Le clocher est une des rares traces humaines au milieu de ces forêts sombres…
    Quant aux Giovannali, ils étaient trop pauvres pour avoir laissé beaucoup de traces (je crois que les commentateurs actuels exploitent Giovanni della Grossa. On peut tenter de les imaginer à partir des courants dissidents des Franciscains (relais des Cathares ? Peut-être comme le croyaient les historiens du 19e siècle), mais accompagnant aussi une révolte sociale. En attendant que de nouvelles sources soient publiées, on peut relire Le Nom de la rose.)
    Sonia

    J’aime

  4. Chère Madame
    Merci pour cette publication sur votre Blog.
    Une récompense pour moi , passionné depuis l’adolescence , par l’histoire de cette Piève de Carbini dont la branche maternelle de ma famille est originaire.
    A votre disposition pour d’autres rencontres afin de vous faire découvrir d’autres lieux historiques du patrimoine bâti de mon village
    Bien cordialement
    Alain Mondoloni

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.