Rushdie et le socle vide d’une statue de Voltaire

Il est difficile de trouver les mots pour dire ce que je ressens après l’attaque contre Salman Rushdie. Trente ans avaient passé depuis la fatwa des Iraniens et nous avions fini par croire que la condamnation à mort de l’écrivain n’était plus d’actualité, mais l’homme qui l’a poignardé n’avait pas désarmé.

Salman Rushdie. https://www.youtube.com/watch?v=ye34RRpVJmg

Pendant ces trente ans, il y a d’ailleurs eu beaucoup d’assassinats destinés à terrifier le monde intellectuel, les traducteurs de Salman Rushdie, les caricaturistes de Charlie Hebdo, des professeurs comme Samuel Paty…, des personnes souvent choisies parce qu’elles usaient de la liberté d’expression garantie par nos constitutions.

Chaque fois, il s’est trouvé de bons esprits pour expliquer qu’un tel degré de violence s’expliquait par une folie paranoïaque, que les tueurs étaient des déséquilibrés en perdition, plutôt que des meurtriers calculateurs.

Opposer folie et raison n’a pas de sens. Le fanatisme religieux est inséparable du politique dans un contexte mondialisé qui voit des Etats comme l’Iran ou l’Afghanistan en conflit avec l’Amérique et ses alliés. Les rapports entre ces pays et l’Otan sont marqués par des sanctions économiques et par des guerres  ̶  qui, pour avoir eu lieu à l’extérieur de nos pays ont bien eu lieu.

La violence impitoyable des assassins ne saurait pourtant être excusée par ces agressions qui ne suffisent pas à expliquer qu’on décapite un professeur, qu’on massacre les spectateurs d’un concert, ou qu’on poignarde un écrivain 30 ans après la parution d’un roman que l’auteur de l’attentat n’a sans doute jamais lu. Il se peut que la santé mentale des exécutants soit fragile, mais ce ne sont pas eux qui ont inventé les motifs et les moyens de leur passage à l’acte. Ce sont d’abord des idées qui veulent faire taire Salman Rushdie et derrière les idées les pouvoirs étatiques ou religieux qui soutiennent l’assaillant. La première réaction du porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Téhéran est une approbation et une menace « En insultant les choses sacrées de l’islam et en franchissant les lignes rouges de plus d’un milliard et demi de musulmans et de tous les adeptes des religions divines, Salman Rushdie s’est exposé à la colère et à la rage des gens ».

On peut aussi s’interroger sur le drôle de climat qui règne en Occident. L’idéologie de la petite minorité extrémiste se nourrit de l’humiliation d’une stagnation économique et culturelle qui dure encore dans des régions entières du Proche et du Moyen Orient. Cette situation a conduit des populations à s’exiler alors même que leurs pays avaient retrouvé leur indépendance. Paradoxe de ces situations postcoloniales voulues par ceux qui s’en disent victimes !

De Polyeucte l’exalté à Brassens le sceptique

La culture européenne a elle-même longtemps cultivé l’admiration pour ceux qui risquaient leur vie dans des causes religieuses ou politiques. Quand j’étais au lycée, on étudiait encore Polyeucte de Corneille.

Polyeucte, prince arménien, est marié à Pauline, la fille du gouverneur romain, qu’il aime profondément. Tout juste baptisé et éclairé par une révélation soudaine, il décide de « braver l’idolâtrie » et de briser les statues d’un temple romain. Cette action aura des conséquences tragiques jusque sur son entourage puisque sa femme et son beau-père se convertissent et risquent à leur tour d’être mis à mort. On nous invitait en classe à choisir entre le prosélytisme véhément de l’exalté qui recherche une mort en martyr et la tolérance généreuse de son rival, Sévère, qui approuve « que chacun ait ses dieux, (et) qu’il les serve à sa mode ». Des lycéennes qui rêvaient d’héroïsme choisissaient  parfois le radicalisme de Polyeucte.

Le Polyeucte de Donizetti dans Les Martyrs

Certes, alors que l’islamiste sacrifie la vie des autres, Polyeucte n’était coupable d’aucun crime de sang, mais ses discours enflammés invitaient le peuple à la révolte, menaçant l’ordre public et la possibilité d’entretenir des rapports paisibles avec ses semblables.

En fait, peu importait la cause. Ce qui séduisait les lycéennes enthousiastes c’était l’engagement de qui sacrifiait sa vie à une histoire plus grande que la sienne. Nous étions encore proches de la deuxième guerre mondiale : les attentats des résistants, dénoncés pendant l’occupation comme « terroristes », étaient admirés comme des manifestations de courage qui avaient redonné de l’espoir au pays. Sainteté et héroïsme se confondaient. Polyeucte pouvait incarner cet élan qui fait tout risquer pour une croyance.

J’ai l’impression qu’on n’ose plus, dans les lycées, lire cette pièce ambiguë et Polyeucte serait considéré en 2022 comme un fanatique briseur de statues (peu différent des talibans qui ont détruit les Bouddhas de Bâmiyân).

Brassens a très bien mis en vers les raisons de se désengager (il pensait plutôt aux rapports entre monde communiste et monde capitaliste):

Mourir pour des idées
L’idée est excellente
Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue
Car tous ceux qui l’avaient
Multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus
[…]

Or, s’il est une chose
Amère, désolante
En rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater
Qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente

Les Saint Jean bouche d’or
Qui prêchent le martyre
Le plus souvent d’ailleurs, s’attardent ici-bas
Mourir pour des idées
C’est le cas de le dire
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas

Dans presque tous les camps
On en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité
J’en conclus qu’ils doivent se dire
En aparté, « mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente » [
…]

Encore s’il suffisait
De quelques hécatombes
Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât
Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre, on y serait déjà

Mais l’âge d’or sans cesse
Est remis aux calendes
Les Dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort
Toujours recommencée, mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente
[… Les paroles complètes sont en ligne]

Contre l’indifférence

Quelle qu’ait pu être la cruauté des guerres de religion qui l’ont déchirée, l’Europe du 21e siècle inclut aujourd’hui tous ses citoyens sans discriminations dans une communauté fondée sur des bases politiques qui se passent du religieux. Force est pourtant de constater que nous sommes peu nombreux, si on considère la totalité des pays du globe, à estimer que le respect de la liberté d’expression et le respect des minorités sont des valeurs suffisantes pour souder une société ? Nous découvrons, effarés, que nos idées jugées d’un néocolonialisme arrogant s’exportent mal. Et même en Europe… Les musulmans français dans leur immense majorité sont des gens paisibles, mais parmi ces millions de Français et d’exilés, se trouvent des fanatiques résolus que des réseaux sociaux mondialisés aident à trouver ce que, et qui, ils pourront détester.

Et puis, où s’arrête le soupçon qu’inspire le sacré à la majorité des Français ? Au religieux ? Le rejet des passions identitaires ne touche-t-il pas aussi des entités laïques, la Patrie, la République, l’Europe… que notre pays cosmopolite et individualiste considère, elles aussi, avec suspicion ? Qu’on les appelle fanatisme ou idéologie, les mêmes élans ne sont-ils pas derrière l’expérience religieuse et l’expérience politique ?

Notre méfiance devant toute croyance se constate à la distance qui se creuse avec le nationalisme ukrainien. Jusqu’où comprenons-nous l’abnégation avec laquelle la majorité de ce peuple est prête à sacrifier sa vie pour défendre son droit à une Ukraine indépendante ? Jusqu’où partageons-nous la conception du sacré inhérente à l’idée de patrie ? Plus médiocrement, comment se passera l’hiver quand il faudra se débrouiller sans gaz russe ?

Que nous reste-t-il pour nous préserver de l’indifférence ? Même si je doute que la lecture des ouvrages de Voltaire nous rende le courage intellectuel de l’engagement, j’admire ses combats aux côtés des victimes de l’intolérance et son analyse des causes du fanatisme :

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. […] Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique […] »

« Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant- goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. »

Voltaire ne s’est pas borné au travail critique sur cette « maladie ». Avec fougue, empathie et ténacité, il s’est engagé, a risqué sa liberté pour obtenir par exemple la réhabilitation du protestant Jean Calas (1698–1762) accusé du meurtre de son fils Marc-Antoine et mis à mort de façon atroce, prétendument parce que celui-ci voulait se convertir au catholicisme .

A Paris, Ville (des) Lumière(s), l’ombre d’une lâcheté

Puisse le Voltaire de  l’affaire Calas,  nous convaincre de ne pas nous réfugier dans la neutralité sceptique. Quelles que soient la complexité, l’absurdité et la cruauté du monde, il nous faut apprendre avec Voltaire à défendre sans hésiter la liberté d’expression.  En 2020, quelques vandales avaient dégradé sa statue, installée tout près des quais de la Seine sur le flan de l’Académie française. Bien que le chapitre de Candide qui dénonce l’esclavage soit sans équivoque, Voltaire à leurs yeux était coupable de n’avoir développé aucun programme politique de sortie de l’esclavage et d’avoir placé des capitaux dans les bateaux négriers (calomnie, selon les historiens. Ses accusateurs n’ont fourni qu’une lettre dont l’authenticité n’est pas établie à l’appui de leur thèse). Sous couvert de “combat décolonial”, ces censeurs s’emploient à effacer la figure de celui qui a contribué de façon décisive à la délégitimation de l’esclavage à une période où cela n’allait pas de soi.

La Mairie de Paris avait retiré la statue, officiellement pour la nettoyer. Deux ans plus tard, elle s’apprête à la cacher derrière les grilles de l’ancienne faculté de médecine. Le socle du square Honoré Champion restera vide.

Socle vide de la statue de Voltaire, square Honoré Champion

Les responsables de la Mairie de Paris auraient-ils honte des Lumières ? Auraient-ils peur de ceux qui se disent offensés pour mieux s’en prendre à la liberté et à la tolérance ?  Quand Voltaire sera caché pour éviter tout dissensus, c’est un des symboles culturels qui rend notre pays désirable qui aura été affaibli.

Bibliographie succincte

Brassens « Mourir pour des idées », google.com/search ?q=brassens+mourir+pour+des+idées+paroles&oq=brasse&aqs=chrome.1.69i59l2j69i57j0i433i512j46i175i199i433i512j46i131i175i199i433i512l3j46i175i199i433i512l2.7019j0j15&sourceid=chrome&ie=UTF-8

Dion, Jacques, 2022, « Voltaire, reviens, ils sont devenus fous », Marianne 11 au 17 août 2022.

Ehrard, Jean, 2008, Lumières et esclavage. L’esclavage colonial et l’opinion publique en France au XVIIIe siècle, Paris, André Versailles.

Voltaire, 1764, Dictionnaire philosophique, Version image [archive], sur le site Gallica , https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626129s/f8.item.r=dictionnaire%20philosophique

Polyeucte, https://www.google.com/search?q=gallica+bnf+polyeucte&tbm=isch&ved=2ahUKEwjSx9aJjPH5AhXLesAKHVCUC60Q2-cCegQIABAA&oq=gallica+bnf+polyeucte&gs_lcp=CgNpbWcQAzoECCMQJzoFCAAQgAQ6BAgAEB46BggAEB4QCDoECAAQGFCLHljZRmD6RmgAcAB4AIABNYgB_AKSAQE5mAEAoAEBqgELZ3dzLXdpei1pbWfAAQE&sclient=img&ei=8lUPY9KGJ8v1gQbQqK7oCg&bih=1066&biw=2131#imgrc=X12uazg9P3b3fM

Campagne électorale

Cela fait trois bonnes semaines que je n’ai rien mis sur le blog. Un peu de travail en retard, impression d’un moment suspendu entre les élections…

De Saturnin le canard à « Elisez-moi président »

Pendant les jours qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron, il n’y avait guère sur les panneaux électoraux du quartier que les affiches du Parti Animaliste, apparemment la seule organisation à avoir autant des colleurs mobilisés. Les affiches ne montraient pas la tête  d’un candidat, mais un canard jaune en buste (apparenté au personnage des albums de Saturnin le canard). Le 12 juin, leur campagne massive a abouti à 1,12 % des suffrages exprimés au niveau national. Difficile de savoir s’ils étaient satisfaits du résultat.

Saturnin le canard en campagne électorale

Ensuite sont apparues les affiches de Crystal Duponcel, candidate « Les Patriotes », très vite recouvertes de graffitis tracés au feutre noir.

Graffiti sur une affiche de Debout la France

Théoriquement, la loi punit d’une contravention de 450 euros le fait de dégrader une affiche sur un panneau officiel, mais cette activité nocturne est discrète et les délinquants ne courent pas beaucoup de risques. Et puis, il y a la tradition de la clandestinité magnifiée par Aragon dans l’Affiche Rouge.

à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA France

Et les mornes matins en étaient différents

Il a fallu arriver au jour du vote pour voir tous les panneaux couverts. Les visages des aspirants à la députation étaient accompagnés des portraits de leurs mentors. « Avec Zemmour », disait l’un ; « Elisez-moi premier ministre », demandait Mélenchon et curieusement pour un homme qui dénonce la personnification du pouvoir son visage occupait davantage de place que le visage des candidats ! Le slogan résume à lui tout seul le programme de la Nupes.

Mélenchon premier ministre

Il est vrai que l’électeur moyen était perdu devant les nouveaux noms des organisations politiques.  Du temps où on votait pour les candidats socialistes, républicains, communistes, etc., la première partie du nom précisait de quel type de groupe il s’agissait, la seconde évoquait plus ou moins des lignes politiques bien identifiées.

Aujourd’hui, les noms de partis ne portent plus de mémoire. Ils font penser à des slogans publicitaires destinés à séduire des segments de la population. Ils visent un public jeune comme Génération.s,, lors de la vaine tentative de Hamon en 1917, ou Insoumis qui flatte le goût supposé de la nouvelle génération pour les valeurs transgressives. Nupes n’est plus qu’un nom de produit (tantôt prononcé comme dupes, tantôt comme Barthès). Je doute que les gens soient capables de déplier l’acronyme, l’important est de « donner envie » comme un nouveau produit qu’il faut vendre avant que le désir ne s’en émousse au profit d’une nouvelle marque.

Le renouvellement est aussi syntaxique.  En marche, Ensemble, des phrases sans verbe, sont à peine des dénominations. Bien sûr, on peut tout transformer en noms, mais ici, les responsables des campagnes de communication ont cherché à résoudre le paradoxe d’une dynamique qui ne se figerait pas en une entité. L’essentiel est d’éviter le rejet des partis, maintenant « qu’encarté » est devenu péjoratif.

Quand ils parlent du paysage électoral, les journalistes ne savent pas désigner les trois agrégats issus des élections (quatre, si on prend en compte les abstentionnistes). On opposait la gauche et la droite depuis la Révolution. Depuis que Macron a réussi (au moins provisoirement) à installer l’idée que le clivage de la droite et de la gauche était « dépassé », les dénominations des blocs elles-mêmes sont flottantes. La plupart des journalistes ont ajouté « extrême » à droite et à gauche. A la veille du second tour des élections, le Nouvel Observateur titre « Marine le Pen au second tour : le péril de l’extrême droite », mais s’interroge sur Mélenchon : l’abrogation de la loi Travail, la retraite à 60 ans, la garantie d’autonomie pour les jeunes, le rétablissement de l’ISF, la 6e République… est-ce l’extrême gauche ou seulement la gauche trahie par Hollande ?

Après tout, cette bataille autour des dénominations n’est peut-être pas aussi grave qu’on le pense parfois. Pour celui qui classe la baleine parmi les poissons, le nom « marche bien » et n’empêche pas celui qui entend « Regarde le gros poisson » de se représenter l’objet ainsi désigné.

L’absence des objets et la condition d’émigré

Nous avons été invités dans un élégant appartement à l’orée du bois de Vincennes en même temps qu’une amie d’origine arménienne.

Au mur, des miroirs, des tableaux dans des cadres dorés : « L’encadreur m’avait annoncé qu’il n’y avait rien à faire pour réparer un cadre abimé, qu’il fallait le changer », mais son employée a chuchoté : ‶Ces cadres de plâtre, je les connais. Ça se reprend vous savez. C’est une affaire de patience. Si vous voulez″… ». J’avais voulu. Le tableau venait d’une tante et c’était important pour moi de le sauver, tel que je l’avais toujours vu. Je n’avais pas besoin qu’il soit extraordinaire, juste qu’il ramène à la vie les fantômes de mon enfance. »

Notre amie arménienne a soupiré. « C’est ça que je n’aurai jamais. Quand mes grands-parents, mes tantes, mes oncles sont morts, ils n’ont rien laissé derrière eux. Toi, tu vis encore avec ce tableau-mémoire qui incarne ta tante, ou plutôt les dimanches de ton enfance où tu lui rendais visite. Je n’ai rien qui me rattache intensément au passé. C’est ça émigrer, tu comprends. Partir avec une valise, un baluchon, quelques billets dissimulés sous la semelle de ses chaussures et rien d’autre pour dire ‶j’ai été sur cette terre moi aussi. J’ai acheté un tableau dans une galerie. Je l’ai fait encadrer soigneusement. Il a vieilli avec nous »

La vie de mes ancêtres s’est volatilisée, il n’en reste rien. »

Souris dans un appartement parisien

En janvier 2021, quand nous sommes retournés à Paris après les fêtes, H.V. que nous hébergions et qui était resté dans l’appartement, nous a accueillis d’un air préoccupé :

« Mauvaise nouvelle, a-t-il dit. J’ai vu une souris dans la cuisine »

Une souris, c’est mignon, tout petit, peu dérangeant et nous les célébrons dans les films pour enfants et dans les peluches.

Deux souris aux Champs Elysées 25 sept 2015, journée sans voitures

Oui ! une souris n’a rien de redoutable, mais toutes les trois semaines une femelle met au monde une douzaine de souriceaux, dont à peu près la moitié va à son tour faire de même ! Voir une souris, c’est prévoir la prolifération qui va s’en suivre.

J’ai vérifié tous les placards, inspecté les moindres recoins. Il n’y avait aucune trace suspecte. Les souris n’avaient pas touché aux provisions. J’ai presque été vexée de voir que rien ne les attiraient. Elles sont peut-être habituées aux pizzas, burgers et aux petits gâteaux d’autres habitants de l’immeuble.

Trois jours ont passé et nous avons découvert des crottes dans le salon sous des coussins du canapé. Tout a été fouillé. Nous avons trouvé quelques flocons de poussière et un vieux stylo, mais rien d’autre.

Mon mari a installé une tapette qui avait servi des années auparavant dans la petite ville où nous vivions. Nous avons mis des bouts de fromage. Bien sûr, c’était pénible d’infliger une mort cruelle à de pauvres bestioles, mais que faire d’autre ? La nuit, nous guettions le couinement des souris prises au piège. En vain. Quelques jours à nouveau, et un soir, dans la cuisine, une souris a refait une apparition. Elle a tout de suite filé derrière le réfrigérateur.

Avec un sentiment de quasi panique, mon mari a couru chez le dératiseur qui lui a vendu un gros sac de sachets de poison et d’appâts. « Il en faut pour toutes les pièces, pour tous les placards, partout où des souris peuvent passer. Elles ne résisteront pas à nos pièges », a-t-il dit. Et il ajouté : « cela fait 400 euros. » Nous avons disposé les pièges. Il y en avait partout, mais pas une souris n’est venue les visiter.

Des amis nous ont donné de sages conseils :  « Adoptez un chat, a dit l’un. De préférence une chatte ; ce sont de meilleures chasseuses ». « Moi j’ai mis un tapis de glu sur leur passage. Ça a été radical. » Ils ont vanté les boîtes avec aliments empoisonnés, les ultra-sons. Notre fille a préconisé les huiles essentielles car « les souris détestent particulièrement l’odeur de menthe poivrée » Une semaine a passé sans que rien ne change. Quelques traces au salon. Les pièges ne fonctionnaient pas. Le découragement s’est installé « – Au moins, la menthe, ça sent bon, a dit notre fille. » La menace que faisaient planer les envahisseurs exerçait une emprise constante sur notre vie. Chaque fois qu’on ouvrait la porte on s’attendait à être accueillis par une horde de souris en furie…

Le dératiseur de l’immeuble est venu. Après avoir tout regardé, installé ses propres pièges, il a dit « Je ne suis pas inquiet. Je crois que votre souris est une souris perdue,  sinon vous auriez déjà une invasion ! »  

Une souris perdue, ça change tout. Cela m’a rendue la souris sympathique ; je crois que c’est à cause de la complainte de Mandrin qui va être pendu et qui demande à ses amis de prévenir sa mère :

Ils m’ont jugé à pendre, ah, c’est dur à entendre
À pendre et étrangler sur la place du, vous m’entendez

À pendre et étrangler sur la place du marché

Monté sur la potence, je regardais la France
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un, vous m’entendez
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un buisson

Compagnons de misère, allez dire à ma mère
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant, vous m’entendez
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant perdu

Désormais, je pense à la souris perdue qui erre dans les étages de l’immeuble sans jamais retomber sur ceux qu’elle aime.  Elle ne trouve pas l’issue du labyrinthe qui lui rendrait son groupe et s’accroche à la piste qui la ramène régulièrement chez nous. Elle vient nous rendre visite tous les trois, quatre jours. Un chapelet de crottes signale son passage, ou bien elle fait une apparition rapide dans la cuisine et disparaît aussitôt. Elle ne s’attaque à rien et retourne dans les espaces interstitiels laissés entre les étages par la poussière de bois et le ciment effrités.

Un matin cependant, j’ai trouvé des bouts de papier déchiquetés devant une des bibliothèques de mon bureau. Je me suis précipitée. J’ai fébrilement dégagé la grosse Encyclopédie dite de Trévoux (achetée une misère chez un bouquiniste et qui a la noble allure des livres reliés au dix-huitième siècle). Les volumes sont intacts, mais la souris a construit un nid dans l’espace qui se situe entre les livres et le mur.

Et voilà,  sa chambre de souris, c’était là.

D’où pouvaient venir ces papiers couverts d’une écriture manuscrite ? J’ai tout de suite su : dans la bibliothèque d’à côté, il y a une boite à chaussures où nous gardons nos anciennes lettres d’amoureux. Le couvercle était bien en place et pourtant une fois ôté, on a vu que les lettres avaient été rongées. Dans un coin du carton, il y avait quelques rubans de papier prêts à être emportés vers le nid.

Ces lettres, nous les avions gardées sans les relire comme si elles enfermaient pour toujours la joie extraordinaire de l’amour qui se confondait avec notre jeunesse. Désormais, la boîte contient des lettres trouées, des morceaux de passé incohérents. Pourtant, nous l’avons remise à sa place.

Ayant ainsi dévoré un peu de notre vie, la souris a déménagé. En tout cas, elle n’est plus jamais revenue.

A propos d’une publicité : jeux de mots et orthographe dans les couloirs du métro

Leur sourire s’adresse à la foule qui emprunte le métro. Il dit la joie de jeunes filles qui vont dépasser les limites qu’on leur assignait – ou qu’elles s’imposaient – grâce au parrainage des donateurs sollicités par l’affiche.

Mon regard a tout de suite été accroché par l’écart entre le mot potentiel qui était attendu et la graphie potentielle qui déforme l’usage orthographique pour superposer au sens de capacités un deuxième sens, l’idée que les destinataires des dons sont des filles, des elles, qui seront sauvées. Une communication « sérieuse » ennuie, disent les publicitaires, d’où le jeu de mots qui attire l’attention.

La graphie potentielle crée une sorte de halo qui cumule le but recherché (lever des fonds pour permettre le développement des compétences de jeunes filles), l’identité sexuelle des victimes de l’injustice sociale visées par la campagne (elle) et le rejet des traditions qui peuvent être bousculées si on ose s’affranchir d’un ordre archaïque (que l’orthographe symbolise et dont la « faute » montre la fragilité.)

Est-ce que je suis la grincheuse de service ? Je ne suis pas sûre d’apprécier ce jeu de mots sur deux homophones car je me demande si la jeune génération, dont la compétence orthographique est devenue très flottante, va repérer l’effet rhétorique de la subversion orthographique, ou si elle reçoit le message dans un brouillard linguistique.

Libérons leur #potentielle. Publicité d’une ONG affichée en octobre 2021

L’emploi de conjuguer est problématique dans Il est temps de montrer que le potentiel se conjugue aussi au féminin. On sait que l’opposition du verbe qui se conjugue et du nom n’est plus transmise efficacement  aux élèves: écrire que le potentiel se conjugue au féminin, c’est aussi tordre l’usage scolaire du mot conjugaison, réservé au verbe dans son emploi grammatical.

« Nous ne sommes pas à l’école, dites-vous et les publicitaires jouent avec les mots pour notre plus grand plaisir ». D’accord ! Mais le nombre de ceux qui peuvent jouir des jeux orthographiques se raréfie, cependant que s’affaiblit chaque jour la connaissance du code partagé qui leur est sous-jacent.

Post-scriptum

L’orthographe reste un sujet passionnel. Je n’avais pas posté mon billet que des contestations argumentées dénonçaient mon manque d’humour.

Oui, je te trouve un peu grincheuse de service sur ce coup. Certes l’orthographe se perd et beaucoup de gens ne verront rien des intentions des auteurs de la publicité. Et on peut, en effet, s’inquiéter devant cette perte qui menace l’égalité et notre idéal démocratique (je m’en émeus aussi..).. mais enfin, ce n’est pas nouveau que la publicité joue sur les mots et sur l’orthographe et qu’y faire ?? je ne trouve pas cette publicité très réussie mais la présence de ‘elles’ dans ‘potentielles’ nous parle quand même un peu et attire l’oeil (YT).

De fait un jeu de mot ne menace pas le français écrit et il attire l’œil efficacement. Si je l’ai signalé, c’est qu’il me paraît symptomatique de la schizophrénie actuelle. Mes lecteurs trouvent sympa d’afficher dans l’espace public un message qui s’adresse à ceux qui ont des yeux pour voir (qui connaissent suffisamment le code pour jouir de sa transgression). La publicité «  n’est pas destinée aux jeunes (pauvres encore) mais aux vieux (riches!) futurs donateurs. Je la trouve plutôt réussie. « Positivons »! Comme nous le recommandent d’autres publicités, écrit Marianne… Certes, mais la publicité est quand même vue par tous et une part croissante des usagers du métro ne la comprend pas ce qui introduit une curieuse partition dans le public.

Par ailleurs la société se lamente régulièrement sur l’incompétence des jeunes Français en matière de langue écrite. Lundi encore, Le Monde rendait compte des réactions des employeurs qui font un critère de recrutement décisif de la maîtrise de l’orthographe (et plus largement du maniement de la langue écrite) car les fautes des salariés leur coûtent trop cher : « Soixante-seize pour cent des employeurs se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes de leurs équipes, avec des répercussions très importantes sur leur crédibilité et leur efficacité professionnelle et, par conséquent, sur la réputation, la productivité et même la performance financière des entreprises. » (Baromètre Voltaire-Ipsos, Le Monde du 25 octobre 2021)

L’école ne transmet plus efficacement la langue écrite. Les raisons de cet effondrement sont complexes. On peut citer entre autres la faible attractivité du métier d’enseignant avec ses effets sur le recrutement, la féminisation excessive qui prive les garçons de modèles masculins incarnant l’importance des matières scolaires, la diminution des heures consacrées à l’étude systématique de la langue, le recul de la copie qui impliquait une imprégnation « par la main » de l’orthographe au profit de la photocopie, le recul de l’exercice quotidien de conditionnement, etc.).

A toutes ces causes s’ajoute une attitude de remise en question de la norme, portée par les générations qui, elles, avaient été entraînées à maîtriser une orthographe conservatrice et sa grammaire. Les jeux publicitaires contribuent à cette désinstitutionalisation.

(Cette remarque n’implique pas, évidemment, qu’il ne soit pas nécessaire de simplifier l’orthographe, par exemple le fameux accord du participe passé avec avoir qui n’est quasiment plus réalisé à l’oral).

La RATP ose le féminisme sans passer par l’écriture inclusive

Le métier de conducteur de bus, traditionnellement masculin s’est ouvert aux femmes. La RATP recrute désormais des femmes ou des hommes bien sûr quelle que soit leur origine ethnique.  C’est pourquoi une affiche du métro montre une jeune femme d’origine non-européenne, radieuse, le volant d’un bus entre les mains. Ainsi les femmes qui passent dans les couloirs ne pourront pas se dire « Ce métier n’est pas pour moi ! ». Cette opportunité d’emploi s’adresse aussi à elles : « Moi aussi je peux le faire ! ».

Le texte qui accompagne l’affiche est ainsi rédigé : « Devenez conducteur de bus ». Les néo-féministes prétendent que les femmes sont invisibilisées par le genre masculin. Les lectrices ne se sentiraient pas concernées par un tel message. Selon les militantes de l’écriture inclusive, il faudrait écrire avec un point médian quelque chose comme conduct.eur.rice afin d’abréger la lourde coordination, « Devenez conducteur ou conductrice ».

En réalité, la solution du point médian gênerait, voire empêcherait la lecture pour la plupart des passants. D’une part, le point sert habituellement à séparer les phrases. Cette habitude de lecture fondamentale, installée depuis le cours préparatoire, est perturbée par des points qui interrompent quelque chose qui n’est pas une phrase. Une autre habitude de lecture est de séparer les mots par des blancs. Or conduct.eur.rice vaut comme l’abréviation de trois mots (conducteur, ou, conductrice). Pis encore, les tronçons isolés par des points n’ont aucune fonction sémantique ; par exemple « rice » n’a aucun sens en français. Enfin, habitué à faire correspondre des lettres et des sons, un lecteur ordinaire va avoir tendance à lire « conducteurice ».

Utiliser la coordination que le lecteur est invité à rétablir produit par ailleurs un effet étrange : la présence du masculin ET du féminin donne l’impression que conducteur n’est pas tout à fait le même métier que conductrice. Soit on devient conducteur, soit on devient conductrice, comme s’il s’agissait d’activités distinctes. Des années de luttes féministes pour conquérir le droit d’occuper tous les postes de travail en tant qu’être humain se trouvent ainsi niées. (Bien évidemment, quand il s’agit de s’identifier on n’est pas tenu au générique et il est tout à fait banal de dire : « je suis conductrice »)

Devenez conducteur de bus (H/F)

Le concepteur de l’affiche en est sagement resté à l’orthographe reçue, considérant que dans le contexte le masculin générique était sans équivoque : conducteur englobait évidemment les femmes et les hommes. Pour les grincheux, il a ajouté H/F entre parenthèses (ce qui montre qu’il existe toute sorte de moyens discursifs de souligner des intentions, sans perturber la langue écrite).

Conclusion ? C’est en contexte qu’il faut juger du caractère équivoque ou non d’un message. Pour promouvoir l’égalité professionnelle, l’affiche clairement féministe de la Ratp n’a pas besoin d’une graphie ostentatoire.

Fin d’année 2020. (Coronavirus 6)

Maison et Prison

Le lieu que nous appelons « la maison » –quand nous disons « Allez ! Il se fait tard. On rentre à la maison » – est un appartement. Qu’en raconter ? Il est rempli de la vie que nous y menons, des heures tranquilles passées à lire au chaud pendant l’hiver, au frais pendant l’été, de la lumière qui entre par les grandes portes fenêtres, des pauses passées ensemble à parler de tout et de rien. Tout ceci donne à cet endroit son caractère protecteur et studieux. « La maison, c’est là où tu es », dit-il ou dit-elle. Chacun a la sagesse de sortir, d’aller voir une amie, de déjeuner avec un ancien collègue pendant quelques heures parce que nous savons qu’un nid, c’est très bien pour s’y retrouver à condition de s’en envoler.

J’ai eu d’autres maisons dont la plus importante parce que c’est celle de ma petite enfance était à Chatou, un pavillon de banlieue où j’ai habité quelques années, immense dans mon souvenir, sans doute modeste en réalité.

Si je pense « la maison », vient d’abord l’image de l’arbre de Noël installé dans un coin du salon. En ce temps-là on illuminait les sapins avec de vraies bougies et je sens encore l’odeur de cire mêlée au parfum des aiguilles chaudes. Les dizaines de petites flammes dansantes des bougies se reflétaient dans les boules rouges, vacillaient au moindre déplacement d’air

Je revois aussi ma chambre avec son papier peint turquoise clair parsemé de bouquets blancs, peut-être des œillets, plus sûrement des fleurs de fantaisie. Une fois la lumière éteinte, les ombres des feuilles de peupliers, éclairées par le réverbère de la rue, s’agitaient sur le verre dépoli de la fenêtre. De ce mélange d’obscurité et de lumière surgissaient des monstres qui m’effrayaient jusqu’au moment où le sommeil effaçait tout.

La maison était surtout inséparable du jardin, du vieux figuier où le chat faisait la sieste, des iris violets du printemps, des énormes bouquets de rhubarbe, si gros que je pouvais m’y dissimuler quand on jouait à cache-cache. Je n’avais d’autre but dans la vie que d’observer ce que contenait cet enclos depuis la file des peupliers de la grille, jusqu’à la plate-bande du milieu avec son odeur de terre remuée où maman allait bientôt semer les gaillardes, les pieds d’alouette et les cosmos. Au-delà commençait le pré sauvage, lieu de mes plus grandes explorations. Cette maison mi-réelle, mi rêvée n’était pas un nid douillet, mais un monde en miniature où je pouvais marcher dans l’herbe mouillée, courir après le chat, me balancer dans les branches du figuier, regarder passer les nuages.

Que deviennent nos maisons en temps de confinement ? Elles sont bizarrement contaminées par les mots que nous utilisons pour parler des prisons. « Rien à voir », direz-vous à raison, entre le confort de nos logements et les lieux sordides où sont enfermés les condamnés, mais la première citation du Trésor de la Langue Française associe prison et ennui :

J’espère, lui dit-il, que vous ne vous êtes pas trop ennuyé en prison ARLAND, Ordre, 1929, p.440.

(En fait, la suite de la citation s’arrange un peu grâce aux dures et bénéfiques leçons du châtiment, du moins si l’on aime les visions punitives de la vie : « J’ai toujours pensé que ce qu’un homme peut rencontrer de plus utile vers la vingtième année, c’est une longue maladie ou un séjour en prison… »)

De même, les messages qu’envoient les amis enfermés chez eux par le couvre-feu, rapprochent confinement et ennui : « le plus difficile, c’est l’ennui », « jours d’ennui maximum », etc… Et la maison refermée est coupée de l’espace : « Pour avoir un espace et des contacts à soi, le télé-travail est terrible ; je ne peux plus sortir pour aller au travail. »

Dans une prison, écrit encore le dictionnaire, on « est gardé pendant un temps plus ou moins long… » Le temps qu’il faut « tirer » obsède les prisonniers. Certains des confinés du Covid finissent par les envier. « Au moins, m’écrit un ami, quand on a purgé sa peine, on sort de prison. Là, personne ne croit plus à une date où le confinement s’arrêtera. »

Le temps suspendu, les jours qui se ressemblent, l’espace restreint, l’absence de rapport avec le monde extérieur (ce monde existe-t-il encore ?) sont communs à notre expérience du confinement et au statut de prisonnier.

Il faut être Stendhal ou Giono pour voir au-delà des murs :

 « J’ai passé dans cette prison quelques-unes des plus belles heures de ma vie » « Avec ma demi-boule de pain et ma cruche d’eau tous les quatre jours, que voulaient-ils que je fasse, sinon rêver ?  Et, rêver, ils étaient bien petits garçons pour reclure mes rêves » (Noé, éd 1973, p.168)

Le Corps et l’âme. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520

Quelques heures avant la fermeture du Louvre nous étions passés à l’exposition Le Corps et l’Ame. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520 car nous aimons revoir les œuvres que nous connaissons, et de nouveaux rapprochements enrichissent souvent l’image que nous en gardons. Il était déjà tard et nous l’avons aperçue plutôt que visitée. Nos souvenirs d’histoire de l’art créditaient Michel Ange d’avoir ajouté à la beauté des nus antiques les sentiments qui les habitent. Et tel est bien l’axe de cette exposition sur la sculpture du Quattrocento à travers l’Italie qui tantôt évoquait la grâce des corps nus,

Madeleine (?) tenant la couronne d’épines et les clous de la Crucifixion » (vers 1500) par Michel-Ange – Musée du Louvre
Marie-Madeleine tenant la couronne d’épines et les clous de la Crucifixion
(vers 1500) par Michel-Ange – Musée du Louvre
« Bacchus et Ariane » (vers 1505-1510) par Tullio Lombardo – Kunsthistorisches Museum (Vienne)

…tantôt la désolation et la fureur.  Chez les petits maîtres, l’émotion était un signe codifié : les bouches entr’ouvertes de Giovanni Angelo del Maino  se retrouvent dans toutes les représentations de l’âge classique :

Giovanni Angelo del Maino vers 1515. Florence Déposition
Guido Mazzoni. Marie-Madeleine vers 1485-1489. Musée d’art médiéval de Padoue

… Les bras levés et les yeux renversés suggèrent l’intensité des passions sublimes C’est au 15e semble-t-il que s’invente ce code gestuel appliqué pendant l’âge classique. 

Marie-Madeleine et saint Jean l’Evangéliste.Giovanni Angelo del Maino – avant 1515 – Côme, Cathédrale

Avec Michel Ange, on n’a plus affaire à  un grand théâtre décoratif ; ce qu’il fait vivre ce sont les énigmes de nos vies, le mélange de bien et de mal, de courage et de faiblesse qui les hante.

Mais quel rapport avec ton couplet mélancolique sur les maisons/prisons me dit mon lecteur imaginaire… ? Aucun, si ce n’est que je suis privée de la ville pleine de vie et que je comble ce manque avec mes souvenirs d’exposition. Il me semble appartenir au peuple des « sans », dont la description avait scandalisé sous la présidence de Hollande. Bien sûr, je devrais avoir honte de comparer les « sans dents » et les petits bourgeois privés de leurs musées, de leurs théâtres, de leurs cafés, de leurs restos où diner avec des copains, et pourtant je vois bien que le sentiment de manque est général.

En attendant la délivrance de 2021, il ne me reste qu’à partager mes dernières images du monde d’avant avec vous.

Novembre 2020 confiné

Je reçois les plaintes de mes amis confinés :

– Où est le temps où je courais dans la rue, poussée par le vent, pour aller plus vite retrouver mon amoureux ? Où est le temps, privé d’espace ?

– Étant un mammifère à sang chaud, le contact avec les autres me manque ! Je suis malade d’éloignement.

– Il me reste des mondes de papier ; des héros de télé. Sans la conversation autour d’une tasse de café, c’est un peu vain.

– Je ne veux pas opposer le plaisir de marcher dans la ville et le plaisir de lire, mais quand même je me sens condamnée à la station assise, coincée dans mon bureau, devant le livre ouvert que je n’ai aucun plaisir à lire.

– Ta voix au téléphone, elle me fait encore davantage sentir ton absence.

– En fait de promenade, c’est dans mon passé que je me promène…

– Le deuxième confinement est plus triste parce que j’ai l’impression qu’il sera suivi d’un troisième, une fois les fêtes passées. Est-ce que cette vie dont on a retiré les plaisirs cessera un jour ?

Quand le téléphone se tait, je regarde par la fenêtre, les toits gris. Rien que les toits gris d’en face (la couleur de rien serait-elle grise ?)

Il faut sortir sur le balcon ; les arbres que j’ai vu s’épanouir au printemps sont toujours là, mais à présent, ils perdent leurs feuilles.

Pour me consoler je me dis qu’il vaut mieux observer intensément un petit bout de la ville que de courir partout sans voir ce que l’on voit. Il suffit d’attendre. Il suffit de ces nuages très noirs au-dessus de nos têtes et d’un ciel qui s’embrase avant la nuit pour que la beauté s’invite chez moi.

Le confinement paraît peu de choses à la privilégiée que je suis (un compagnon, une retraite, un appartement qui nous appartient…) à côté des évènements récents. Le pauvre Samuel Paty vient de mourir d’une mort atroce parce qu’il avait montré des caricatures sur Mahomet lors d’un cours sur la laïcité. Quelques jours plus tard, trois personnes étaient poignardées parce qu’elles étaient dans une église.

Le 24 octobre on pouvait lire sur le JDD une tribune signée Malka, Badinter,Kintzler en l’honneur du professeur : « On a tué un homme. De la manière la plus barbare et la plus expressive qui soit, dans le rituel codifié d’exécution religieuse de l’islam radical. On a assassiné un homme pour avoir accompli sa tâche avec modestie et sans frémir. On a exécuté un professeur qui remplissait la mission la plus noble, celle de contribuer à l’émancipation et à la construction de la conscience des jeunes élèves dont il avait la charge pédagogique et morale. On s’est attaqué au creuset de la République, son école. »

Rares sont les textes qui comme celui-ci me paraissent à la hauteur de mon émotion. La plupart me suffoquent.

La peur de ce qui nous attend demain, l’humiliation devant notre incapacité à empêcher les attentats, le sentiment qu’une fraction non négligeable de la population semble approuver cette mise à mort, suscitent des torrents de polémiques furieuses. On traite d’abjects fascistes ceux qui s’alarment de l’efficacité de la propagande islamiste… La frontière entre le refus d’un islam fasciste et le respect des croyances de tous semble impossible à poser. Le dégoût m’envahit, me donne envie de ne plus lire ces diatribes furieuses, ces concentrations de haine. Pour pouvoir continuer à vivre dans un pays protégé par la loi, il faudrait sans doute davantage honnêteté intellectuelle, et un peu de courage.

Lacryma Voce : un choeur en temps de pandémie

A quoi sert un choeur ? « Allégresse de chœur fait beau visage« 

Chanter dans une chorale, ce n’est pas seulement chanter des mélodies envoûtantes, c’est se rassembler avec d’autres avec qui on fait émerger de la musique à partir des notes blanches et noires inscrites sur le papier. Pour beaucoup de choristes, les membres de la chorale constituent un groupe de partage, voire une famille qui compense la solitude.

Le premier travail d’une chorale est de créer des liens. Le chef de chœur joue un rôle essentiel ; il doit être compétent et aimer la musique bien sûr, mais son amour doit être contagieux et suffisamment bienveillant pour qu’il n’y ait pas de compétition parmi les choristes, et que l’emporte l’élan collectif.

Lacryma Voce est de ce point de vue, une chorale classique parisienne exemplaire. Elle a été conçue il y a environ 50 ans par Pierre Molina qui a créé en 1971 un premier chœur non professionnel avant de former les chœurs de Paris 13 qui ont regroupé jusqu’à 800 personnes. Le niveau atteint était tel que le chœur a été invité à Strasbourg, à Prague dans des programmes difficiles.

Matthieu Stefanelli, qui a pris la succession de P. Molina, fonctionne avec une structure qui permet toujours d’accueillir des amateurs autour d’un programme commun. Trois niveaux sont constitués. Les débutants travaillent lentement, guidés par Jacqueline Renouvin, et suivent une formation musicale ; un chœur moyen, capable de lire la musique, travaille plusieurs œuvres et donne un premier concert en février et un second en juin. Un « petit chœur » avancé ajoute encore au programme des œuvres qu’il peut travailler plus rapidement. Le nombre des choristes (environ 300) permet de payer des musiciens et des solistes professionnels. A côté du travail en parallèle, des moments de regroupement jalonnent l’année jusqu’au concert final.

Concert Lacryma Voce

Certains choristes peuvent donc avoir une technique vocale embryonnaire, et des voix plus ou moins fatiguées (car c’est souvent à la retraite qu’on trouve le temps d’aller dans une chorale). Or le programme est exigeant, du Magnificat de Bach, au Requiem de Verdi, du Messie de Haendel, au Requiem de Fauré et à une composition raffinée de M. Stefanelli… Le travail en commun et le nombre des chanteurs permet de transcender les faiblesses du chœur et d’aboutir à un résultat satisfaisant.

Juin 2017. Photo Estann
Concert Lacryma Voce, juin 2017. Photo Estann

Matthieu Stefanelli est pianiste et compositeur. Sans faire des cours de composition, il inscrit les œuvres dans l’histoire de l’écriture musicale, distingue interprétation baroque, classique, moderne. L’analyse reste légère, mais on perçoit mieux les structures et on comprend mieux les points de vue qu’il défend dans sa direction. Nicolas Jortie l’assiste, répétiteur pendant que Matthieu fait travailler le petit chœur, accompagnateur virtuose ensuite. Nicolas  organiste et pianiste, semble avoir toute la musique dans sa mémoire, de sorte que tout ce qui est joué apparaît immédiatement comme une reprise-transformation suggérant que la musique est une immense bibliothèque où tout se répond. Pour fonctionner, Lacryma Voce a besoin de toute une structure bénévole car on ne gère pas une grosse structure sans un trésorier, un régisseur, une secrétaire… je mentionnerai Suzanne Guinardeau, dite Suzon, qui s’occupe de la billetterie parmi mille choses et gère l’interface avec le lycée, Thierry Deplanche qui fabrique les précieux fichiers de travail qui permettent à chaque choriste de pratiquer sa partie dans les intervalles des répétitions et les chefs de pupitre dont les messages résument les consignes de travail et font le lien entre le bureau et les participants.

Concert Lacryma Voce avec Sylvia Kevorkian soprane soliste.

Rentrée sous Covid 19

Quand est arrivé le Covid 19 (j’écris le, comme le virus, beaucoup plus utilisé que la comme la maladie) tout s’est arrêté ; les choristes ont été plongés dans la consternation et je n’ose penser à l’angoisse des musiciens pour qui le chœur était un complément de ressources appréciable. A la rentrée, le bureau de l’association a cherché des moyens de reprendre.

Les protocoles sanitaires mis en place sont rigoureux : les effectifs de répétition ont été divisés par deux. Dans le grand gymnase du lycée Ravel, les fenêtres restent ouvertes, l’entrée se fait par l’arrière du bâtiment de façon à ce qu’on ne croise pas les lycéens. Les dimensions de la salle permettent une distanciation physique raisonnable ; les choristes chantent masqués. Les pauses ont été supprimées pour que personne n’ait la tentation de se faire la bise, ou même de se rapprocher. Les chaises sont nettoyées au gel hydro-alcoolique, après la répétition.

Petit miracle, une bonne partie du chœur était là, heureux d’attaquer Le Messie de Haendel, se réjouissant de chanter une musique festive, bonne antidote contre les tourments du moment. En tout cas, à la fin de la première répétition, on retrouvait l’émotion très particulière du chant fabriqué avec l’autre. Malgré le masque, nous sommes repartis avec l’expérience familière d’harmonie qui se produit avec les autres, et vaut pourtant intensément pour soi-même.

La perte de la communauté ?

Cependant, le 26 septembre, l’autorisation sanitaire vient d’être retirée pour quinze jours sur ordre du préfet, sans qu’on soit sûr que cette activité soit plus dangereuse que les trajets en métro, l’ascenseur de l’entreprise, la récupération des enfants à l’école par les grands-parents, les réunions familiales… car les choristes sont certainement plus disciplinés que les amis qui boivent des coups dans les cafés et qui profitent du temps de consommation pour traîner sans masque.

En ce début octobre, chacun va prendre des décisions dans l’incertitude. Se rendre compte de ce qui arrive est très difficile : tout paraît fini, mais parfois on rêve que les répétitions reprennent. Faut-il annuler son inscription, rester sans savoir si pour la deuxième année Lacryma Voce va s’interrompre ? Les dégâts peuvent paraître bien secondaires. Quelques dizaines de chanteurs renonceront à une activité qu’ils aiment et qui ponctue leur vie. Mais pour les amateurs de musique, chanter de son mieux va de pair avec constituer le public fervent de multiples concerts et j’ai  peur que tout le secteur de la musique classique en soit un peu plus affaibli.

5 octobre… décembre 2020

Le 5 octobre, le lycée a fermé son gymnase ; le bureau nous a répartis par pupitres et a proposé d’utiliser la plateforme Zoom. La première fois, la cacophonie était épouvantable et les voix ne se superposaient jamais. Les choristes qui avaient décidé de s’accrocher ont appris, une fois passées les salutations, à fermer leurs micros et leurs caméras. Le chef de chœur a monologué pour un auditoire qu’il ne voyait pas, dans un univers électronique qui reproduisait bien médiocrement le monde réel.

Même ainsi les millions de connexions parallèles entraînent des décalages. Le flux est instable, De temps à autre, il ralentit puis s’interrompt. L’image se fige

Répétition Zoom. Capture d’écran

Cette bande hachée (dont se plaignent tous les utilisateurs de zoom) est particulièrement pénible s’agissant de musique car elle transforme en unités discontinues les beaux entrelacs baroques de Haendel. Mais béni soit Zoom qui fait circuler avec les conseils, informations sur l’esprit des morceaux, l’envie de travailler

Malgré les caprices du tempo électronique, les sopranes s’accrochent, séparées, lointaines, mais attentives ensemble. Pour le moment il s’agit de se remobiliser ; elles s’ajusteront plus tard.

Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

1er avril : Mya et Thomas ; télé-travail et chômage technique

Depuis deux semaines, nous sommes confinés et je suis passée au télétravail. Au début, j’aimais la nouvelle organisation. Avant je mettais 45 minutes les bons jours pour arriver au bureau et autant pour revenir, plus le stress de la ligne 13, saturée quelle que soit l’heure. La seule chose qu’elle avait de bien, cette ligne 13, c’est que si j’oubliais de me réveiller, je pouvais toujours envoyer un SMS à mon patron : “DSL, bloquée dans le métro. Arrive quand je peux‶. Là, ce n’est plus possible. A part la perte de mon alibi favori, je ne voyais que des avantages au confinement.

Cependant, l’écran est épuisant. Les heures s’enchaînent sans les pauses conviviales devant la machine à café qu’on se permettait dans le monde d’avant. Les journées n’ont plus de raison de s’interrompre. Le soir, je continue parfois tard jusqu’à ce que mes dossiers soient achevés. Quand je me couche, les phrases tourbillonnent encore dans ma tête. Parfois, Thomas dort déjà. Il est plus raisonnable que moi et arrête à 18 heures, tâche finie ou pas. Seulement voilà, je n’arrive pas à fermer l’ordinateur.

Moi, dit Thomas, mon monde professionnel s’est écroulé. Je suis au chômage technique. Tous mes concerts sont annulés, aussi loin que je puisse voir dans l’avenir. J’essaie de ne pas m’angoisser et de réfléchir à ma vie de musicien soliste, d’un voyage à l’autre, des Emirats-Arabes-Unis à Kyoto, sans jamais me poser. A peine un concert avec le quatuor est-il terminé que j’enchaîne avec une amie harpiste ou un groupe de jazz. Ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé, même si des amis m’envient et me disent que j’ai des soucis de riche, mais je constate un désaccord croissant entre mes convictions et mes actes, par exemple la critique des transports aériens et le fait que je sois tout le temps en avion ; mon rêve de faire connaître Bach à ceux qui en sont privés par la pauvreté et le fait de jouer pour de riches émirs qui s’achètent une culture. Quand je pense à ces dernières années, j’ai l’impression d’une parodie. La musique a déserté la vie du “grand musicien″, transformé en voyageur de commerce.

J’essaie de prendre cet arrêt comme une occasion de réfléchir. Je travaille mes partitions en silence pour ne pas gêner Mya. Derrière les notes imprimées sur le papier, j’entends quelque chose qui n’existe pas encore et que mes doigts feront vivre, cet accent sur la première note, ce phrasé qu’il faut souligner un peu plus et qui donnera au Cygne de Saint-Saëns l’ampleur et la souplesse qu’il demande.

Le confinement est aussi une cure de sincérité, l’occasion de trouver comment et pourquoi je veux encore jouer de la musique. Des petites phrases me tournent dans la tête. « La vie à préserver quoi qu’il en coûte dont on te parle dans ces temps de pandémies n’est pas un but suffisant. Que veux-tu en faire ? »

Mais je ne sais pas quoi faire du temps qui reste puisque tout est fermé, les salles de sport, les cinémas, les parcs, et qu’il est impossible d’aller se promener dans le centre de Paris. « Et puis c’est avec toi Mya que je voudrais profiter des heures confinées. Si les librairies étaient ouvertes, j’irais acheter la Pâtisserie en vingt leçons et on se lancerait. »

Je  réponds un peu sèchement qu’on n’avait pas besoin de dérivatifs à nos vies. « La mienne est assez remplie, je trouve ! Et comme je m’entends parler de façon désagréable, je m’en veux : « Oh ! Thomas, c’est seulement que je déteste cette organisation qui me transforme en droguée du travail. »

– Ce n’est pas grave, Mya ! Je cuisinerai et tu goûteras. Je crois que je suis fait pour les joies tranquilles du confinement avec toi.

De toute façon, Mya n’aime pas ce temps suspendu. Elle sait pourtant combien elle est privilégiée. Thomas et elle sont à deux pour affronter cette période. Ils sont bien installés dans un appartement suffisamment grand pour que chacun puisse s’isoler. Il n’y a pas d’enfants qui les obligent à jongler entre l’ordinateur pour le bureau, le violoncelle qu’il faut quand même pratiquer un peu, les cours des enfants à la maison, le rôle de répétiteur de flute à bec, les interminables jeux de société, la mauvaise conscience quand on n’en peut plus et qu’on les flanque devant la télé.

Le soleil entre par la fenêtre une bonne partie du jour puisqu’ils habitent au 7ème étage. Un tout petit balcon permet de s’installer pour prendre le café à l’air, mais les semaines ont perdu leur forme. Mya laisse s’écouler le temps. Les weekends ressemblent aux lundis. C’est la même organisation des jours un peu écœurante à la longue.

Quelquefois elle se lève, déjeune et fonce sur l’ordinateur en robe de chambre. Pourquoi s’habiller puisqu’elle ne va pas sortir ? Elle réalise à quel point elle dépendait d’une horloge extérieure qui rythmait ses jours, d’un agenda, d’un calendrier avec des fêtes et des vacances. Cette vie ressemble à la vie qu’elle mènera quand elle sera trop vieille pour sortir et que les jours à venir ressembleront à ceux du présent.

L’avenir pense Mya, c’est d’être surpris ! Ici, il n’y a plus que des jours semblables et l’impression que rien d’inattendu ne peut arriver.

Elle supporte mal de ne pas savoir si le confinement va durer un mois, ou davantage. « Quand sera-t-il possible de sortir ? » devient une question obsédante. Si le confinement ne s’arrête pas vite, elle va s’effondrer, perdre le contrôle. C’est comme une maladie incurable avec laquelle il faut apprendre à cohabiter. Elle sourit parce que la ‶maladie de la vie confinée″ lui paraît plus évidente que le virus qui circule dans les rues.

Thomas descend faire quelques courses. Il croise l’homme au chien qui habite dans l’immeuble d’à côté où il mène une vie recluse et solitaire, sortant tous les jours avec son chien au poil jaune, s’asseyant sur le même banc d’où il hèle les passants. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. » D’habitude, il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter et échanger trois mots, forcément limités, car l’homme répète en boucle « Les chiens, eux, sont fidèles ». De temps à autre, le chien pose la tête sur les genoux de son maître, puis reprend la pose, debout à quelques pas pour montrer qu’il est solide à son poste. Dans la vieille rue, les bourgeois tolèrent ce marginal qui habite une chambre de bonne prêtée par une âme compatissante.

Dans notre immeuble aussi, quelqu’un avait acheté une minuscule chambrette située au-dessus de nos têtes et avait bricolé un branchement sauvage sur l’eau et l’électricité des parties communes pour la rendre habitable. La copropriété a laissé faire et Arnaud Véron a passé quelques années dans ce cagibi avant de repartir pour l’Ardèche.

1er avril : Thomas se transforme en concertiste de palier

 « Quand même ! Un musicien c’est fait pour jouer devant un public. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’enregistrent dans leur salon, se filment et postent le tout sur You Tube. J’ai même entendu le Boléro de Ravel, joué par l’Orchestre National confiné : chaque musicien chez lui a joué sa partition, qui a ensuite été mixée et assemblée par les techniciens de Radio France. Pourtant, ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin de la rencontre avec le public, j’ai besoin qu’elle soit réelle. J’ai besoin de sentir le bouleversement émotionnel que provoquent certains sons de mon instrument ; il me faut la circulation d’énergie que je ressens quand je suis sur scène.

Est-ce que je ne peux pas essayer de jouer dans la cage d’escalier pour les résidents restés à Paris ? Seuls trois étages sont occupés dans l’immeuble. La plupart des habitants se sont enfuis dans des résidences secondaires et le rez-de-chaussée utilisé par des cabinets médicaux est désert. La concierge a posé un congé de maladie pour rejoindre son mari. A l’exception d’un Bulgare, les étudiants qui vivent au 8e sont partis se confiner chez leurs parents. Il reste 4 couples enfermés et tristes que j’ai convoqués pour 19 heures par affichettes apposées dans l’ascenseur.

Pendant quinze minutes, j’ai joué deux pièces pour violoncelle de Bach. Le prélude si célèbre de la première suite, suivi de l’allemande. Demain ce sera l’austère sarabande de la suite en ré, qui me serre encore le cœur chaque fois que je l’interprète.

Après les applaudissements, les auditeurs ne sont pas partis tout de suite. Ils me hélaient depuis le 6ème étage. Ils disaient que c’était comme un petit miracle plus fort que leur solitude, plus fort que ce temps trop mou qui se traînait ; que je faisais surgir tout un orchestre avec mes quatre cordes ; que je leur avais rendu le plaisir d’exister. Ils exagéraient, mais ils me permettaient de me dire que quelque chose était en train de recommencer.

2 avril : un squatteur s’installe

Ce nouvel équilibre de la vie confinée a été brutalement interrompu. Depuis hier, quelqu’un occupe la chambre de bonne qui est au-dessus de notre chambre à coucher. L’intrus n’a même pas pris le temps de s’installer discrètement. Il s’est mis à écouter le Coran à plein régime. Notre nuit a été un enfer. A deux heures du matin, Mya et moi n’en pouvant plus, nous sommes montés. Qu’est-ce qu’on allait trouver ? J’imaginais un baraqué barbu, écumant, qui brandissait le Coran d’une main et un grand couteau de l’autre. C’est un noir qui a ouvert (ouvert est un grand mot car la porte était défoncée). Il n’est ni grand, ni menaçant. Je lui ai dit :

 « Mon gars, je ne suis pas là pour dénoncer les gens comme toi. Tu profites du confinement pour t’introduire dans l’immeuble et te trouver un abri. Tant mieux pour toi. D’ailleurs le propriétaire vit en province, n’a pas besoin de l’endroit et ne te cherchera pas des noises… Mais tu peux t’attendre à la guerre si tu fais un pareil raffut. On travaille pendant la journée. On est fatigués. Il faut qu’on puisse dormir. On ne peut pas passer la nuit à entendre ta musique. Ton Coran, écoute-le avant 22 heures. On supportera deux heures si tu en as besoin pour être heureux ». A notre stupéfaction, son visage s’est durci et il l’a pris de haut :

– Je t’emmerde. J’écoute ce que je veux quand je veux. C’est ta faute si tu fais des boulots de merde. J’emmerde la France et les gens dans ton genre qui se  foutent de savoir si on a un logement ou si on est à la rue. Vous êtes des colonialistes comme des cons de blancs que vous êtes !

– Mya s’est interposée : « T’as pas de chance avec moi. Je viens du 93 comme toi, je suis une descendante d’esclave comme toute Martiniquaise qui se respecte ! Sauf que je me suis bougée le cul et que ce pays de merde comme tu dis m’a offert des études supérieures. Aujourd’hui, j’ai un bon job. Et toi ! Tu t’es jamais demandé si tu t’étais donné ne serait-ce qu’une petite chance de réussir ?

J’ai repris. « On n’est pas là pour régler des conflits de couleur de peau. Que tu sois blanc, noir, ou café au lait, j’en ai rien à fiche ! Mon problème c’est de pouvoir dormir la nuit. Tu te calmes ou j’appelle la police.

Il s’est mis à rire. « Tu verras bien si elle vient. »

J’ai appelé le commissariat. Le squatteur avait raison. Les flics ont refusé de se déplacer : « On ne peut rien pour vous. D’abord, vous n’êtes pas les propriétaires. Ce monsieur a peut-être leur accord pour s’installer. Vous n’avez pas le droit de porter plainte pour occupation illégale des lieux. Vous vous plaignez donc de tapage nocturne, mais ce n’est pas une urgence en temps de confinement, comprenez-le. On est deux au commissariat ; les autres sont malades ou gardent leurs enfants, et on doit régler toutes les bagarres dans des familles où les gens ne se supportent plus. Vous n’êtes pas une urgence. S’il vous agresse, rappelez. »

Le bruit a cessé vers quatre heures.

Le lendemain, on était épuisés. Nous avons essayé de joindre le syndic.  Inatteignable. Une secrétaire a dit qu’elle passait le message. Depuis rien. Le propriétaire, Arnaud  Véron, qui m’avait donné son numéro de téléphone quand il a déménagé en Ardèche, est injoignable. J’ai laissé un message pour qu’il réagisse. 

Nous voici embarqués dans une histoire absurde. La lutte contre les pauvres diables qui essaient de survivre dans l’illégalité, ce n’est pas notre affaire. Mais alors que l’appartement devrait être notre refuge, on affronte un occupant illégal agressif, sans qu’interviennent pour nous protéger ni les services de l’Etat, ni le syndic de l’immeuble. Cet abandon nous laisse abasourdis.

4 avril : une fuite d’eau

Nous avons à nouveau peu dormi. L’occupant du 8e n’a pas cessé de chanter la nuit. Le plancher des mansardes qui repose sur des traverses recouvertes de lattes doit être constitué d’une mince couche de plâtre qui laisse passer tous les sons. Soit les bonnes d’avant étaient épuisées et dormaient, soit les gens étaient habitués au bruit. Cet homme chante faux et fort. Au bout d’un moment, c’est intolérable.

Je me demande où nous trouvons le courage de nous lever le matin et de reprendre nos activités. Ce matin, l’intrus doit dormir puisque tout est calme.

Je me sens à la fois las et surexcité. Je suis sorti faire trois courses pour marcher. Masque. Autorisation de sortie. Je pousse jusqu’à une épicerie qui vend, à prix d’or, de jolies fraises et de la papaye râpée. J’évite de toucher les légumes, je m’interdis de reposer un pot de confiture. Quand je rentre, je me surprends à regarder la poignée de la porte de l’ascenseur avec méfiance. Il va falloir que je me lave les mains. Chaque objet peut dissimuler un ennemi. Ce ne sont pas des contraintes très lourdes, mais ça m’impressionne de voir tout ce qui m’entoure se transformer en source de danger, tout contact devenir impossible.

A midi, Mya a vu passer le squatteur et a essayé de négocier. En vain. Vers 13 heures l’eau a commencé à couler.

On était encore à table. Une goutte est tombée dans le bol des fraises, puis une autre. Puis un filet d’eau… Nous avons mis une bassine, pris le temps de finir les fraises.

« Je croyais, a dit Thomas, que le confinement, c’était la trêve. Bon ! Je vais descendre la poubelle et j’essaie de réfléchir à ce que je peux dire pour éviter l’affrontement. Quand je remonte, on va voir le squatteur et puis j’appelle la mandataire de ceux qui nous louent l’appartement pour qu’elle prévienne le syndic. Préviens l’assurance de ton côté. »

Dans la courette, je remarque un Vélib abandonné. Je le remets dans la rue pour que le service de ramassage puisse le retrouver. Ça ne peut être que le squatteur puisque « l’emprunt » coïncide avec son arrivée. Nous montons au 8e demander qu’il coupe l’eau. Il n’est pas là. Arnaud Véron était soigneux. Une fois seulement, il y a avait eu un problème d’eau, couvert par les assurances. Son successeur fait n’importe quoi. Aujourd’hui, la porte défoncée permet d’entrer et de fermer un robinet oublié et il est parti en laissant le ventilateur fonctionner ; les fils trainent par terre. Le moindre court-circuit et tout flambe. L’odeur est suffocante ! Des boîtes de conserve ouvertes ont tourné avec la chaleur.

Une partie du foutoir a été déménagée dans le couloir : un matelas sale, des vieux papiers détrempés où l’encre a déteint et un micro-ondes. Nous ne l’avons pas vu apporter quoi que ce soit. Est-ce que ces débris crasseux datent du précédent occupant ?

Nous avons déposé une main courante par internet. Ecrit au syndic, difficilement atteignable par téléphone, pour lui demander de déposer plainte puisque cela ne nous est pas permis. Apparemment, seul Arnaud Véron ou bien, lui, le syndic sont habilités à le faire.

4 avril : le concert du soir

J’ai tenu quand même à jouer comme je le fais depuis quatre jours. A la fin du concert, on m’a demandé quel était l’âge de mon violoncelle et comment je pouvais le savoir. C’est la table d’harmonie qui donne l’âge parce que les luthiers utilisent des épicéas et que ces arbres poussent régulièrement : le bois est de couleur claire l’été et plus foncé l’hiver. Chaque cerne vaut un an et on peut les compter. Mon instrument date de la fin du 17ème siècle.

Mya a ensuite raconté notre situation. Les copropriétaires-spectateurs ont découvert sidérés qu’il y avait un occupant illégal, que le dernier étage était insalubre, qu’un premier dégât des eaux qui aurait pu être grave si nous n’avions pas pu intervenir. Nous avons échangé des numéros de téléphone et les voisins ont décidé de nous relayer auprès du syndic. Ils auront sans doute plus de poids que nous : ce sont ses employeurs.

De la discussion, il ressort que nous pouvons essayer de faire couper l’eau qui dépend des parties communes. L’occupant se découragera peut-être. Reste à convaincre le prudent syndic, qui nous oppose l’absence d’assemblée générale et l’impossibilité d’en convoquer une en temps de confinement. La prochaine aura lieu en novembre…

5 avril : le maquis des règles de copropriété

Un voisin a écrit et téléphoné au syndic qui traîne un peu les pieds pour déposer plainte et prendre la décision de faire couper l’eau, même si le branchement est illégal. Il se plaint que construire un dossier sur de tels problèmes est nécessairement chronophage et annonce qu’il va facturer ce travail supplémentaire.

Notre assureur ne veut pas couvrir le sinistre. C’est la seconde fois qu’il y a un problème et rien n’a été fait depuis la première inondation pour installer des canalisations conformes. Or, il apparaît qu’Arnaud Véron n’est pas davantage assuré que l’occupant illégitime. Nous annonçons donc que notre assureur va se retourner logiquement vers l’assurance de l’immeuble. Mya qui a travaillé dans ce secteur signale que l’assurance de l’immeuble risque de ne rien couvrir parce que la présence d’un squatteur la décharge de ses obligations. S’il apparaît que le syndic n’a rien fait pour traiter le problème, c’est lui qui sera en première ligne. Nous espérons qu’il sera assez intelligent, pour tenir compte de cette menace voilée.

Nous appelons aussi la mandataire qui gère notre appartement en lui annonçant que s’il n’y a pas de solution rapide, nous allons déménager. Nous lui suggérons d’acheter le taudis du 8e pour éviter qu’il ne soit régulièrement occupé, rendant de facto l’appartement très mal louable. Nous lui donnons le numéro de téléphone d’Arnaud Véron. Nous discutons un peu des arguments : le réduit est trop petit pour être loué, mais en cas de squat, le propriétaire est tenu pour responsable de tous les dégâts occasionnés. Il vaut donc mieux vendre à quelqu’un qui est sur place et qui peut réagir rapidement. Quelle serait son offre ?

5 avril : Anne-Edwine Castelnagay

– Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé Mya. On dormait tranquillement quand quelqu’un a sonné avec insistance à l’interphone. Je me suis levée pour voir qui pouvait appeler comme ça. C’était votre occupant du 8e qui demandait que je lui ouvre la porte du rez-de-chaussée. Moi, j’étais encore en mode radar et j’entendais quelqu’un qui répétait « je n’ai pas de clé. J’ai besoin qu’on m’ouvre. » Je l’ai regardé sur l’écran, je n’ai pas ouvert. Mais je voudrais comprendre comment il fait pour rentrer dans le hall. On dirait que notre système de fermeture ne sert à rien !

– Viens Mya, on descend pour essayer de comprendre comment il fait pour rentrer.  Une fois en bas, Mya a tout de suite repéré le problème :– «  Regarde, il a monté la targette qui permet de bloquer l’ouverture de la porte cochère. Nous, on ne fait pas attention, mais en fait la porte n’est pas fermée. Il est malin ce type. S’il n’était pas en train de transformer le 8eme en décharge publique, j’aurais plutôt de la sympathie pour lui. On va écrire aux voisins pour les prévenir de faire attention. »

– La seconde porte d’entrée : un grand coup de pied suffit pour l’ouvrir. Je dirai à Madame Castelnagay qu’il n’a pas eu besoin de sa pitié. Mais la porte est faussée désormais.

5 avril : Pierre et Alice

Pierre n’a plus grand-chose à voir avec la personne avec qui j’ai commencé à vivre. Il est vieux à présent et moi aussi je suis une vieille femme… Le beau visage aux traits bien lisses s’est affaissé. Il a pris du ventre (pendant que je prenais des cuisses), le cheveu se fait rare. Et moi, je suis nettement ratatinée.

Ma jeunesse a fichu le camp. Avant le confinement, quand je croisais encore les voisins, je voyais bien que j’étais une mémé pour eux. Au mieux, une « vieille dame charmante »… Je ne reste une « jeune-vieille » que dans le regard de Pierre… Oui dit-il « Le bon vin m’endort/ L’Amour me réveille encore ». Et pour lui, je pense : « Allez la vieille. Il faut tenir le coup. Il est sympa le temps qui nous reste ».

Des enfants sont nés, ont grandi, sont partis vivre ailleurs. Nos souvenirs subsistent. Dans notre appartement privé de fleurs depuis que les marchés ont fermé, tu évoques tout à coup une brassée de jonquilles ramassée dans un bois tout près de Paris…  C’était il y a deux ans. Tu t’en souviens ?  Est-ce que ce serait ça d’être un couple, ce lien du passé et du présent qui fait que je ne peux penser à ma vie sans que la mémoire me revienne de moments où tu figures. Tiens quand nous lisons les déclarations des féministes de 2020 je me revois, défilant dans la rue pour le droit à l’avortement. Juste avant le confinement, des militantes néoféministes ont chassé des “hommes cis et blancs” qui voulaient participer à une réunion parce que selon elles ils “invisibilisaient” les luttes des femmes. Dans certains slogans la haine contre les hommes me paraît paroxystique : « Le lesbianisme n’est pas un choix : c’est une bénédiction ! » Les réunions avec toi étaient plus joyeuses. On avait le droit de se plaire et plus si affinité…

Est-ce qu’être un couple, c’est sourire des expressions de l’autre qui reviennent constamment ? Le « Tu exagères » de Pierre ! mi-reproche, mi constat, chaque fois que je m’emporte sur ce que racontent les journalistes, ou bien parce qu’on part à 19h pour un rendez-vous à 20 heures à l’autre bout de Paris, chaque fois que je suis contente de croquer quelqu’un en une formule assassine. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ! – Bon j’admets que j’exagère un peu, mais un tout petit peu alors… »

Nos mots de clan, nos mots de passe familiaux, nos shibboleths. Pierre qui vient de l’Est a toujours dit « et si on faisait une salade de doucette ». J’ai longtemps rétabli « de mâche, tu veux dire », et à présent, je l’écoute joyeusement parler de doucette et de brimbelles.

On a usé le temps, regardé les années filer par la fenêtre en couple. Ce matin, nous sourions ensemble au retour du printemps, et nous faisons la grimace ensemble quand le thermomètre nous inflige un brusque retour de l’hiver. Voir le monde depuis une fenêtre, c’est se laisser absorber par des riens, des trois fois rien… La lumière qui glisse sur l’immeuble d’en face. 

– C’est vraiment le printemps, les pucerons sont de retour. Mais d’où sortent-ils donc ?

6 avril : Alice se déconfine un peu pendant que Pierre reste à la maison

C’est bête ce printemps radieux dont personne ne profite, les uns parce qu’ils le regardent de l’autre côté de la fenêtre ; les autres parce qu’ils travaillent à flux tendu pour nourrir et soigner les premiers. J’ai décidé de tricher et d’aller jusqu’à la Seine qu’on ne peut pas fermer. Au début du confinement, je critiquais les déserteurs, ces 15% de Parisiens sans civisme qui ont fui la ville au risque de contaminer le reste du pays. A présent, je les envie, même si je ne m’en vante pas. Si j’étais à la campagne, je serais entourée de vrais arbres. J’ai besoin de les voir déplier leurs milliers de feuilles au soleil d’avril. Dans l’appartement je me recroqueville et je supporte mal d’anticiper sur la réduction du cercle de mon existence. Pas encore. Pas encore ! Et puis, je n’en peux plus d’attendre des nouvelles de nos enfants retenus l’une à New-York, l’autre à Pékin. Tant qu’ils vont bien, je vais bien, mais c’est dur de les imaginer malades sur un lit d’hôpital, perdus dans des pays étrangers. La géographie heureuse de la mondialisation a laissé place à la menace de la solitude.

Mon Pierre s’accommode mieux que moi de la situation. Il relit tranquillement les classiques. Moi, je sors ! Si les policiers m’arrêtent je dirai que je ne pensais pas avoir marché tant que ça.

C’est en revenant 3 heures plus tard, que j’ai heurté un jeune homme presque devant ma porte. Il est vrai que j’avais le nez en l’air pour essayer d’apercevoir un merle qui s’en donnait à cœur joie. Le choc a été assez rude pour que je lâche mon sac et que tout s’éparpille sur le trottoir, trousseau de clés, papiers, téléphone et même le livre que j’emporte toujours avec moi afin de lire tranquillement si je m’arrête quelque part.

– Je suis désolé, Madame.

– C’est moi qui dois m’excuser. Il fait si beau que je suis sortie pour regarder les arbres d’un peu plus près et je n’ai peut-être pas marché droit. Mais vous comprenez, le confinement je n’en peux plus ; j’étais comme une lionne en cage. Bon, je vous ai heurté. C’est raté pour la distance de sécurité.  Mais sur le fond, je m’en fiche un peu. Entre Alzheimer, le cancer et le coronavirus, je ne sais vraiment pas choisir. Je laisse le hasard décider.

– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous auriez tort de ne pas profiter de la vie. Elle vous plaît puisque vous partez pour admirer les arbres. Et puis pensez à tous ceux que vous pouvez contaminer. C’est aussi pour les autres le confinement. Moi aussi j’étais insouciant ; Je me disais « quand bien même, il y aurait 30 000 morts, ce n’est rien pour 67 millions d’habitants. Si la société s’effondre parce qu’on met la France à l’arrêt, ça n’ira pas non plus….

– C’est vous qui le dites. Je ne vois pas pourquoi on doit tout arrêter pour les morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans. Est-ce qu’on ne doit pas aussi se préoccuper des quarantenaires qui vont perdre leur travail et que le stress tuera d’une crise cardiaque ?

– Je raisonnais comme vous, mais la mort d’un proche ça change tout.  J’ai un vieil oncle qui est tombé malade et il est mort en 10 jours. Je suis content de vivre dans une société qui ne tire pas un trait sur les vieux.

– Toutes mes condoléances, Monsieur. Je ne trouve rien à vous dire sinon que vous me ramenez à la raison. Bien sûr ! Bien sûr ! Vous avez raison. Eloignons-nous, mais… profitons de l’occasion pour nous présenter. J’habite au 24. Je m’appelle Alice Lefebvre.
– Moi c’est Elie Hulot. Mes parents ne m’ont pas rendu service en choisissant ce prénom pour ce nom, mais on s’y fait.

On s’est quittés avec une drôle d’impression d’impolitesse. Plus moyen de se serrer la main, mais je n’ai pas de gestes à ma disposition. Je ne me vois pas checker à l’américaine. Pas encore en tout cas. Ni saluer à la japonaise les mains jointes. J’ai vaguement incliné la tête et le jeune homme a fait de même en ajoutant « Prenez soin de vous », devenu une formule aussi obligatoire que « Bonne journée » dans le monde d’avant.

Pierre m’a accueillie comme une rescapée d’un grand danger (et depuis mon retour il guette si une petite toux n’est pas en train de s’installer) :  « J’ai vu quelque chose ou plutôt quelqu’un pendant que tu étais partie faire la follette. Du linge séchait sur la rambarde du balcon d’en face. Le temps de me dire que c’était la première fois que quelqu’un osait étendre quelque chose sur notre belle rue bourgeoise, la fenêtre s’est ouverte et j’ai vu un noir. Déménager en temps de confinement, il faut être fort. Est-ce que tu crois que c’est le propriétaire qui l’a installé, ou bien a-t-il a appris que la chambre était vide et qu’il fallait profiter du confinement qui a sérieusement vidé l’immeuble pour s’installer ?

Je l’ai salué et ma foi il m’a répondu d’un signe de main, mais on était trop loin pour se faire la conversation. Je lui aurais dit « Vous avez donc quitté l’Afrique ? » et il m’aurait dit « Oui, maintenant j’habite Paris »… ou « Je suis aussi parisien que vous, mon vieux. J’arrive tout droit de Porte de Pantin » et je lui aurais dit « Quelle drôle d’idée, de venir s’installer dans le 12e. Il n’y a pas plus endormi. Pour un jeune homme comme vous » et il m’aurait peut-être dit, « oui, les gens ont l’air maussade, mais normalement, il y a Chez Prosper où va la jeunesse, et surtout l’Irish Coffee », mais en fait, on ne s’est rien dit du tout. Il a ramassé sa serviette de bains et il est rentré dans sa mansarde. »

7 avril : Alice s’invite à un des concerts sur le palier

Mon amie, Anne-Edwine Castelnagay, m’a invitée à écouter Thomas dans son immeuble. « Alice, tu t’installeras au second. Il joue depuis le 7e étage. Tu verras, la cage d’escalier est un bon espace de concert.

Quand j’arrive, le violoncelliste s’apprête à interpréter Songs of the birds, composé par Pablo Casals à partir d’un vieux chant populaire catalan. Il s’est enregistré au piano (il explique que cela l’oblige à suivre inexorablement l’accompagnement sans pouvoir ralentir ou accélérer et qu’il s’excuse par avance du côté raide de son exécution). Au milieu du morceau, quelqu’un appelle l’ascenseur, puis on entend une porte s’ouvrir puis se refermer, toute chose qu’on ne supporterait pas dans un concert. Pourtant le résultat est d’une mélancolie poignante qui me met les larmes aux yeux. Le violoncelle, tel un aimant, a capté nos émotions à fleur de peau.

Je pense que la beauté de ce morceau si simple tient aussi au fait qu’il évoque l’essentiel de ce qui fait fonctionner notre corps, le battement du cœur évoqué par le piano, le glissement du souffle dans les lents mouvements de l’archet. C’est ce dont nous parle la pandémie.

A la fin du concert, tout le monde échange des nouvelles du squat. Je  prends le numéro de téléphone des musiciens. Comme nous habitons en face, il nous est facile d’intervenir si nous observons des allées et venues suspectes.

10 avril : Pierre prévient Thomas des nouvelles activités du squatteur

Les choses vont très vite. Les gens d’en face nous ont prévenus par téléphone:

– On restait tard devant la fenêtre. On a vu votre « ami » du 8e qui venait ouvrir à deux personnes. Une dame en short court et hauts talons et son cavalier. Jamais vus avant, ceux-là ! Si vous voulez, on reste en faction, et si le manège recommence avec d’autres personnes, on vous appelle. Vous préviendrez la police qui les cueillera pour proxénétisme

En fait, ce soir, ils sont trois au-dessus de nos têtes. Bruit des talons de la fille, bruit de choses qui tombent. Clameurs des toasts… Puis des bruits non équivoques d’un couple qui fait bruyamment l’amour.

« Et bien, me dit Mya, c’est une distraction. On n’a pas besoin d’allumer la télé. Mais cela nous ôte tout envie de nous livrer à nos propres ébats érotiques ».

Là-haut plus de bruit. Il est quatre heures du matin. Thomas et Mya ont tellement sommeil qu’ils ne parviennent pas à s’endormir.

Quand le lendemain, Mya voit passer le squatteur, elle le hèle pour le menacer. Le gars fait face avec arrogance :

– Ne t’en prends pas à ma copine. Elle ne vous a rien fait. Elle aussi, elle veut vivre. Vivre. C’est tout.

Et puis c’est un miracle. Il n’y a pas eu de bruit cette nuit du 11 mai. L’intrus s’en est allé. Les jours éprouvants vont peut-être cesser.

12 avril : quatre dealers

Hélas ! Il a laissé place à quatre jeunes gens qui se livrent clairement à du trafic. Nous les avons vus passer devant la vitre sans tain de la cuisine. Ils s’étaient arrêtés sur le palier pour souffler un peu avant d’attaquer le dernier étage. « C’est nos petits clients du douzième qui vont être contents », a dit un roux en rigolant. « Finie la pénurie. Puis au-dessus de nos têtes, des éclats de rire, des gloussements très forts ». Puis nous avons entendu des va-et-vient. Thomas a rappelé la police.

– Je les ai entendus, criait-il. Je vous assure que je les ai vus passer. D’accord, ils squattent et vous n’y pouvez rien, mais cette fois vous pouvez venir faire un flagrant délit.

Le silence à l’autre bout du téléphone montrait éloquemment que l’agent était sceptique.

Nous avons espéré quand même une intervention pendant deux heures, puis nous avons admis que personne ne viendrait. Le lendemain, nous avons placardé dans la cage d’escalier et dans le hall une lettre menaçante pour dire que nous avons dénoncé le trafic de drogue que nous avons observé.

Profitant du départ des habitants du deuxième et du troisième, les clients des dealers ont envahi l’escalier principal et ont abandonné derrière eux  les détritus de leur consommation nocturne. Quand nous descendons nous buttons sur des cannettes vides, des cartons de pizzas, des mégots de shit.

 Le 14, les quatre ont disparu, pourtant personne ne retrouve de sérénité. Le silence enveloppe le quartier, mais ce n’est pas le calme d’une ville délivrée de la circulation, qui nous fascinait tant en mars. C’est le silence d’un immeuble sur le point d’être assailli par des ennemis au comportement imprévisible. Que vont-ils inventer ? Il n’y a par ailleurs que de mauvaises nouvelles. Arnaud Véron demande une somme extravagante de 70 000 euros pour ces 5 mètres carrés inhabitables. Autant dire qu’il refuse de vendre. Le syndic dit et redit que le poursuivre va coûter cher et prendre au minimum deux ou trois ans. A demi-mot, il a suggéré de recruter quelques gros bras et de se débarrasser des occupants par la force.

Quand même, ce que les squatteurs ne savent pas, c’est que les habitants de l’immeuble se parlent de palier à palier et qu’ils font pression sur le syndic pour qu’une solution soit trouvée ! Dans ces moments de connivence, nous nous sentons moins seuls.

En attendant, le premier occupant est revenu.

17 avril : Une chute suspecte

Comme on doit passer devant la fenêtre de notre cuisine pour accéder au dernier étage, il est impossible de ne pas entendre qui monte sur les marches de fer de l’escalier de service en temps ordinaire et là en plus, nous guettons ! Voilà que la fille de ce soir se met à crier que ce n’était pas la somme convenue et notre squatteur hurle plus fort qu’elle. « Pourquoi tu brailles si fort. Si j’avais su que tu étais une gueularde hystérique, je t’aurais pas proposé le job !  Si tu continues comme ça ils vont appeler les flics qui vont t’embarquer. T’as pas de papiers. Rappelle-toi. Maintenant, tu te tires. »

Un bruit de chute. Puis plus rien

L’étudiant du fond du couloir descend précipitamment. Il toque à notre fenêtre. « Prévenez la police. Il y a une femme inconsciente dans l’escalier. »

Elle doit être à l’hôpital maintenant. On entrevoit la fin de nos problèmes. Elle va porter plainte et il va devoir partir, peut-être direction la prison.

Le lendemain, la police est venue demander notre témoignage au début de l’après-midi. On a dit ce qu’on avait entendu, mais un policier nous apprend que la femme blessée a refusé de porter plainte. Il est pessimiste sur la suite donnée à l’enquête : « Il ne se passera rien. Sans plainte, pas de suite. ».

Vu du côté du squatteur

Evidemment, l’histoire récente ne dit rien de l’enfance du squatteur. On ignorera toujours où il est né, s’il a grandi avec son père et sa mère, ou  si, comme ça arrive, sa mère a été abandonnée avec ses gamins sur les bras. On ne saura pas dans quelle barre d’HLM il vivait, si le parc immobilier s’était dégradé ou s’il était bien entretenu. D’où lui venait sa rancœur, l’évidence que les choses sont mal réparties en France.

Il leur crachait au visage qu’il voulait liquider ce monde injuste, mais pourquoi a-t-il commencé à détester les blancs ? A cause de ses mauvaises notes à l’école qu’il imputait aux profs « racistes », ou de ce moment où il se fait vider du collège pour une bagarre parce qu’un gamin s’était moqué de lui, ou l’avait regardé de travers ? L’autre avait pris cher. Il avait fallu appeler une ambulance, et il avait été exclu.

Quand a-t-il commencé à trafiquer ?  Avec son job de guetteur pour des trafiquants de cannabis. On peut penser qu’il a grandi à la vitesse des gamins des cités, apprenant chaque immeuble à double entrée, chaque bosquet du parc, chaque passage obscur où semer les flics.

Première vente. Le cœur lui bat furieusement quand il échange l’argent contre un sachet de poudre blanche. – C’est le trac de la première fois, lui dit son compagnon. Il s’habitue et pourtant chaque transaction voit son pouls s’accélérer.

Première nuit au poste. Police fasciste. Black Power

La juge lui dit « Si tu as affaire à la police ce n’est pas parce que tu es noir, c’est parce que tu commets des actes répréhensibles, punis par le Code pénal. Faire du trafic de drogue, voler des scooters ce sont des délits interdits par la loi. Les policiers ne s’en prennent pas à toi sans raison ! Le meilleur moyen de t’éviter des confrontations avec les forces de l’ordre c’est de ne pas commettre de délit. » Cela ne fait que l’exaspérer.

A présent, le bizness démarre. Il a investi dans la location du placard, mais il peut récupérer l’argent du loyer avec des prostituées plus ou moins droguées. Et c’est un bon emplacement : dans la piaule d’à côté dont il a forcé la serrure, il  stocke du shit que les revendeurs viennent chercher la nuit pendant que les vieux bourgeois dorment. A deux pas d’une fac qui va bientôt ouvrir. Un emplacement d’avenir.

Il peut imaginer que sa petite entreprise va prospérer et qu’il va sortir enfin de la galère. Son tour est venu, il en est sûr ! Cet endroit mérite qu’on l’exploite à fond.

Et voilà que deux bourgeois montent pour l’engueuler parce que la bassine d’eau a débordé. Pas le temps de penser à tout. Tant pis pour la pouffiasse qui vit en-dessous.

Cette même nuit, Mya parvient à amadouer un commissariat à 3 heures du matin. Elle raconte sa situation impossible. Elle a prévenu quand il y avait du vacarme,  prévenu quand il y avait de la prostitution, prévenu quand il y avait du trafic de drogue et personne n’est venu. Que veut-on d’elle ? Que peut-elle faire ? Et maintenant elle pleure au téléphone.

Le commissaire a envoyé trois agents, mais le résultat ne ressemble pas du tout à un épisode réussi de Julie Lescaut :

17 avril : Les flics débarquent au 8e

Les flics débarquent au 8ème.. Thomas et Mya les entendent discuter avec le squatteur qui fanfaronne sûr de son impunité :

« Vos papiers !

– Je suis chez moi. Je n’ai pas à les montrer

Ils n’insistent pas. Redescendent. S’arrêtent chez Thomas et Mya.

– Il dit qu’il est chez lui ! On n’a pas le droit d’intervenir.

– J’ai le téléphone du propriétaire, dit Thomas. Il me l’a laissé quand il est parti en province.

Les flics appellent. Miracle ! Arnaud Véron répond.

Au bout d’un moment le flic raccroche et s’adressant au couple. « C’est compliqué votre affaire. M. Véron dit qu’il a prêté la pièce pour dépanner. L’occupant nous a dit qu’il paie un loyer pour cette chambre qui fait moins de 5 mètres carrés au sol. C’est vraisemblable. En tout cas, c’est un placard à balais qu’on n’a pas le droit de louer, de surcroît complètement insalubre. A mon avis, M. Véran est un marchand de sommeil. Vous pouvez dénoncer la situation à la commission d’insalubrité de la Ville de Paris qui est assez réactive. Demandez au syndic de porter plainte lui aussi.  C’est son rôle. En attendant l’intervention des services, ne montez pas. Ce gars, il a l’air cheloux. Il a des couteaux. On ne le sent pas ». Mon jeune ami, insiste un policier : « On voit que vous avez un caractère impétueux. N’allez pas l’assommer, on ne sait pas comment ces choses-là finissent. Lui, il n’a rien à perdre. Vous avez votre amoureuse, votre travail, votre vie devant vous. Ne le touchez pas. Soyez patient ».

18 avril : Il faut couper l’eau des parties communes communes

Le lendemain le squatteur se vante. « Tu ne peux rien contre moi. Je te l’avais dit. J’ai la loi pour moi ! Ah ! Ah ! Votre élite est foutue. Vive le Pouvoir noir !»

L’eau appartient aux parties communes. Le syndic a accepté de faire venir un plombier qui va couper l’arrivée, en espérant que le gars soit incapable de faire un nouveau branchement. Sans eau, le local est beaucoup moins intéressant. Peut-être que tout va cesser.

C’est étrange. D’un côté le pouvoir nous répète sans cesse que la meilleure façon de participer à la vie de la nation est de rester chez soi. Ne sortez plus, on s’occupe de tout est le mot d’ordre. En même temps, le même « pouvoir » (faut-il encore dire pouvoir, tant il organise son impuissance ?) nous pousse à des actes d’une grande violence dont nous ne sommes pas très fiers.

1er mai : Que va faire le propriétaire ?

Thomas appelle le propriétaire du réduit et lui annonce qu’il a déposé une main courante contre le squatteur qui a inondé trois fois leur appartement, que la police considère que le local est insalubre. « L’assurance ne couvre rien, tu risques de te retrouver avec une porte murée. Tu ne pourras plus du tout  vendre. – Merci, dit l’autre, qui ne précise pas du tout ses intentions. »

2 mai : « Est-ce que vous n’avez pas de cœur ? » 

L’eau a été coupée pendant l’absence du squatteur. A son retour, il est venu furieux frapper à la porte de la cuisine. « Je n’aurais plus d’eau, mais vous non plus. Vous allez voir ! » On s’est un peu énervés : « La dernière inondation, c’était sur notre lit. Tu crois que c’est possible de se réveiller sous une couverture trempée parce qu’un idiot part sans fermer son robinet. »

Le lendemain son voisin voit le squatteur en train de cisailler un câble avec un cutter. Il l’arrête à temps. « Malheureux tu vas t’électrocuter, c’est un câble électrique » et descend raconter à Thomas ce qui se passe.

Le soir, à minuit, le squatteur sonne à nouveau aux différents étages. Le 3 mai, Anne-Edwige prévient Mya qu’il a demandé de l’eau. J’ai fait comme la dernière fois. Je n’ai pas répondu et il a fini par partir en criant «  Vous n’avez pas de cœur ». Je suis restée mal à l’aise. Vous savez, j’ai vécu en Amérique latine, et la situation m’a rappelé une chanson d’amour, la Samaritaine :

Te pedí un vaso de agua,

Guambrita y..no me lo diste.

Me lo negaste,

Prenda querida.

Si me niegas el agua

Guambrita y…pierdo la vida

.

Je t’ai demandé un verre d’eau, ne me le refuse pas. Si tu me refuses l’eau, je perds la vie…. Et bien je me sentais un peu comme la personne qui refuse un verre d’eau à l’assoiffé de la chanson. L’homme qui me faisait peur était en même temps un mendiant qui demandait miséricorde. Je suis chrétienne. Je vais écouter des sermons où on m’explique que Jésus qui vient de demander à boire à une femme de Samarie, lui offre en échange une eau vive pour étancher sa soif, sa soif de justice. Et moi, je refuse de l’eau à quelqu’un qui a soif.

Mya répond, véhémente. « Cet homme n’est pas un pauvre diable, mal éduqué quelconque. Quand il a cru qu’il nous tenait, il jouissait de notre impuissance. Il nous a rendu la vie impossible. Il continue d’ailleurs. Jésus ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il loue ceux qui placent au centre de leur vie le souci de la justice. Je ne peux pas sauver ma peau et m’occuper d’un vaurien. On a essayé de négocier. Il est incapable de tenir compte des autres. Et puis, vous non plus, vous n’avez pas envie que l’immeuble se transforme en lieu où on trafique des stupéfiants et où on fait travailler des prostituées. »

Grâce aux concerts, une petite société se reforme trois fois par semaine sur les marches d’escalier de l’immeuble. Le problème du squatteur aussi angoissant qu’apparemment insoluble nous réunit autant que la musique. On commence par discuter des actions à entreprendre et souvent la discussion se prolonge sans but précis, autour du sens de ce qu’on vit, le confinement, l’action de l’Etat, la démocratie, mais toujours, on en revient à l’étrange tolérance des pouvoirs publics en faveur des squatteurs.

La voisine du troisième est furieuse : ce sont des gens qui vivent de la victimisation et je remarque que chaque fois qu’il y a un noir qui commet un vol ou qui se comporte de façon illégale, un journaliste nous explique que c’est un pauvre garçon. Pendant ce temps-là les classes moyennes sont en train de tomber. Alors cette ânerie de “privilège blanc“…. Les paysans et les petits commerçants qui n’ont jamais de vacances et gagnent moins que le Smic vont se dire : “Je finis pas le mois, j’ai du mal à élever mes enfants, et en plus, il faut que je m’excuse de mon privilège blanc ! C’est vraiment n’importe quoi ! Moi, ma fille est médecin, elle a fait 10 ans d’études après le bac, elle travaille comme une folle, risque sa vie pour des écervelés qui ne prennent aucune précaution et tout ça pour moins de 2000 euros par mois. Pendant ce temps, n’importe quel gars qui ne veut pas travailler reçoit le RSA, s’installe chez les autres et au nom de cet état de fait obtient des droits… ″

Alice est la plus ambivalente. L’ordre établi lui semble difficile à défendre en bloc : « On sait bien qu’il n’y a pas assez de logements disponibles à Paris et qu’il y a beaucoup de propriétaires cupides qui préfèrent louer à des touristes de passage qu’à des gens modestes. Et puis, si j’étais à la place du squatteur, je serai exaspérée d’entendre sans cesse que la France m’entretient ; que je touche le RSA pour ne rien faire, alors que je n’arrive pas à trouver du travail et que la moindre vitrine du centre-ville étale des richesses qui me sont inaccessibles. J’en aurai marre d’entendre que mon HLM de lointaine banlieue est un progrès sur les bidonvilles d’Afrique, alors que je suis français.

– La faute à qui ? La Grande Borne de Grigny était un quartier de jolis petits immeubles construits pour des cadres avant que la ville devienne un pivot du trafic de drogue. Tous ceux qui pouvaient partir ont fui. La faute à qui si des jeunes comme lui désertent l’école avant de venir pleurer qu’on ne leur donne pas un travail de banquier ! »

– On n’a pas de chance d’être tombé sur lui, mais il pose le problème de toutes les personnes “non blanches“ qui nous en veulent parce qu’elles sont confrontées à plus d’occasions d’être discriminées. Les noirs se logent moins bien ; trouvent moins facilement du travail, vivent davantage dans des quartiers où on n’aimerait pas habiter, on le sait bien. Même si tous n’ont pas des comportements impeccables, loin de là, ils voient leurs rapports avec la police sous l’angle de la guerre des races et c’est vrai qu’on les contrôle sans cesse et que ça doit rendre fou.

– Mais on mélange un peu tout là, reprenait la voisine du troisième, on n’a pas à faire à quelqu’un de discriminé. On a affaire à quelqu’un qui pourrit la vie d’un immeuble parce qu’il y vend de la drogue et y installe des prostituées. Et puis franchement, on ne va pas supprimer le droit de propriété pour pallier les carences de l’Etat. En plus Alice, les gens que vous approuvez crient à la haine de la République et veulent tout ramener à un conflit de races. En tout cas, ils ne donnent pas envie d’embaucher ceux qui cherchent du travail, ou d’accueillir de nouveaux migrants.

– Là, on se retrouve, concluait Alice. J’ai horreur de leur façon de poser des appartenances essentialisées. Leur attitude ne risque pas d’aboutir à ce qu’une majorité soit d’accord pour améliorer la situation.

29 mai : Une porte interdit l’accès au 8e

Le squatteur s’accroche. Mya a alors l’idée de faire poser une porte blindée à l’entrée du couloir du 8e.  Comme il s’agit de parties communes, il est possible d’intervenir et, heureusement, un des membres du Conseil syndical confiné lui aussi a pris la décision avec le syndic. La porte arrivera dans le courant du mois de mai. Pour le moment, on dirait une course de vitesse. Les voisins d’en face ont entendu des pas et des coups au-dessus de leur chambre. Ils sont montés. Il n’y avait personne, mais ils sont sûrs qu’il s’agissait d’une tentative d’effraction. Dans notre aile de l’immeuble, nous avons trouvé une nouvelle chambre forcée, ouverte, un matelas sale posé sur le sol. Et le vacarme nocturne s’étend.

Le vendredi 29, l’installateur vient monter une porte blindée. Elle ressemble à une issue de cinéma. On ne peut pas la bloquer de l’intérieur, pour ne pas retarder la sortie en cas de problème, mais elle résistera aux tentatives d’effraction. Une fois de plus le squatteur était parti pour le weekend. Il n’y a donc même pas eu d’affrontement. Les affaires qui pourrissaient dans le couloir ont été descendues et ramassées par la voirie, y compris des sacs de femmes dont on peut se demander où ils avaient été volés. Au milieu du fouillis une valise noire que nous avons descendue sans l’examiner. Quand l’intrus est revenu, il a trouvé porte close. Il a essayé d’ouvrir, donné de grands coups de pieds dans la porte, mais en vain, et a fini par se décourager.

Il a dormi dans la cage de l’escalier principal où la concierge, qui a repris son travail, l’a trouvé. Elle a appelé la police qui l’a embarqué.

2 juin : « Où est ma valise noire ?

Tout est normal. L’homme au chien est assis sur son banc. Il porte son éternelle houppelande noire, bien qu’il fasse chaud à présent. Il me hèle. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. Les chiens, eux, sont fidèles ». Ses cheveux sont coupés de près. Il est un des premiers à être retourné chez le coiffeur.

J’ai repris le métro. Vide et propre. Dans le monde déconfiné qui recommence, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de chercher le sens de mon existence. Il va falloir que je joue tout simplement pour la gagner et que je chasse les pensées importunes sur la vraie vie. Je suis heureux d’avoir des propositions car personne ne sait si le virus ne va pas revenir à l’automne.

Quand je regagne notre appartement, l’obscurité commence à descendre. Elle est moins épaisse qu’au début du confinement parce que l’été approche. La concierge qui a repris son travail m’annonce que l’homme est revenu, mais il n’était pas agressif. Il lui a seulement reproché de l’avoir mis dans cette situation : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »

– Elle lui a expliqué qu’elle n’était pas là, qu’elle n’était pour rien dans la pose de la porte. Et puis elle a ajouté. « Pourquoi tu t’es comporté, comme ça ? Si tu avais respecté les gens de l’immeuble, personne ne t’aurait embêté ? ». Il s’est tu un moment. Il a encore dit : « J’avais une valise noire. Il me la faut. C’est important pour moi ». « – La voirie a tout emporté. » Il n’a rien répondu et a tourné les talons.

3 juin : Soudain un visage collé aux carreaux

La concierge appelle Mya qui s’apprête à sortir de l’immeuble.  « Il est entêté votre squatteur. Il a demandé à nouveau sa valise ».

Cet entêtement est absurde, pense Mya, mais elle est mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il y avait d’important dans cette valise ? Des certificats de travail ? De l’herbe, dont il fait trafic ? Des objets volés ? Des adresses… ? C’est peut-être grâce à ce sac qu’il luttait contre la misère, à sa façon sordide, détestable, évidemment. Mais nous luttons tous pour survivre et c’était un pauvre diable.

Thomas s’est absenté pour le weekend. Mya est seule.

Un visage se colle aux carreaux de la cuisine. Elle sursaute. C’est le squatteur. Leurs yeux se croisent. Il tourne brusquement les talons pour redescendre l’escalier.

Elle reste seule avec la peur. Le futur lui fait peur. Il a le visage du capitalisme fou qui promet le pire. Il a le visage de la surpopulation et des millions d’émigrés qui espèrent trouver une vie meilleure en Europe. Il a le visage du squatteur mi-pitoyable, mi-menaçant.

Boulevard Voltaire

De Nation au Bataclan

Voilà un boulevard où j’allais rarement. La longue ligne droite d’une des percées haussmanniennes m’attirait moins que Saint-Antoine et ses anciennes cours et passages qui gardent quelque chose de l’atmosphère du temps où l’on fabriquait encore des meubles à Paris.

Le boulevard Voltaire, inauguré en 1862 sous le nom de boulevard du Prince-Eugène, avait été conçu pour contourner le centre par la place de la République et faciliter le passage de la troupe, trop facile à bloquer sur le boulevard Saint-Antoine. Zola évoque dans La Curée l’ampleur des destructions de ce vieux coin de Paris, les bâtisses éventrées, les pauvres logis détruits, et avec eux les existences anéanties des ouvriers que la spéculation rejetait vers les faubourgs.

Rue des Immeubles Industriels

Mais en ces temps de confinement, toute balade est propre à prendre et c’est d’abord l’occasion de repasser par la rue des Immeubles industriels dont les façades parfaitement alignées sont assez séduisantes. Un architecte, Emile Leménil, a édifié en 1877 dix-neuf immeubles identiques pour y loger des ouvriers au-dessus du rez-de-chaussée et de l’entresol, destinés aux activités artisanales et industrielles. L’ensemble est élégant avec des horizontales qui se prolongent tout le long de la rue en lignes de fuite, les verticales des colonnes de fonte et les mansardes qui rythment le dernier étage. Une machine à vapeur située au sous-sol d’un bâtiment du milieu de la rue, fournissait l’énergie, distribuée aux 230 ateliers qui occupaient jusqu’à 2 000 personnes. Les deux côtés étaient desservis grâce à un tunnel situé au niveau du 2e sous-sol. À l’époque, la plupart des artisans étaient des ébénistes ou des fabricants de meubles.(Wikipédia). Cette opération (plutôt rare à l’époque y compris par son souci du confort des logements pour des ouvriers) a reçu une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878.

Le boulevard Voltaire est moins vide que la semaine dernière et le feuillage duveteux des platanes a fait place à une ombre vert foncé. Pendant que nous sommes enfermés, le printemps avance inexorablement. Plus qu’une semaine !

Rue Voltaire

Plus qu’une semaine avant quoi, puisqu’on nous le répète chaque jour le 11 mai n’est que la date d’une timide reprise du travail, si nous sommes sages, si nous continuons à nous éviter comme avant !

Quand il n’y a rien de spécial à regarder, on regarde les boutiques : celle du quartier juif consacrée aux arts de la table, avec des chandeliers à neuf branches, des verres à kiddouch et leurs soucoupes en métal argenté, des napperons, des plateaux…

En face, une boutique de confiseries, « Dragées d’amour », non loin de la vitrine du dératiseur qui promet de débarrasser les clients des souris, pigeons, punaises, cafards, rats et mouches. Quand on s’approche, on peut voir les dessins des insectes comme dans les planches réalistes des écoles primaires d’antan.

Le Dératiseur. 131 bl. Voltaire

De temps à autres, de belles portes de fer forgé, comme celle du 224 qui servait d’entrée à une entreprise de spiritueux, en particulier d’absinthe, créée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans, dans le Doubs.

Cusenier. L’Absinthe oxygénée
N° 224. Fabrique et siège de la Société Cusenier

Aujourd’hui, c’est un espace de coworking. Partout on trouve les traces d’un passé artisanal, industriel qui s’est évaporé, remplacé par des bureaux, par des boutiques dédiées au soin du corps, fitness, coiffure, optique, pharmacie, laboratoires, par des restaurants, des cafés, des pâtisseries.

Au 201, un immeuble construit en 1882 fait le coin avec la rue Alexandre-Dumas. Du côté de cette rue se trouve un médaillon de l’écrivain, et au-dessus, la liste de ses œuvres principales (comme si on avait voulu mesurer à la toise sur ce mur la croissance du génie).

Médaillon d’Alexandre Dumas et liste de ses oeuvres

Alexandre Dumas possédait un hôtel particulier (malheureusement détruit) dans cette rue.

Le boulevard est aussi le lieu de toutes les expressions. Dans un passage, on trouve ce collage signé Levalet représentant un personnage entouré de triangles mystérieux.

Pourquoi le jeune homme agite-t-il cette forme triangulaire ? Est-il un Franc maçon ? Qu’est-ce que ce cochon-tirelire, lui aussi orné d’un triangle ? Et que signifie cette coiffure en forme de fez ?

Aux balcons çà et là, des syndicalistes rappellent qu’il ne suffit pas d’applaudir les médecins à 20 heures et qu’il faut de l’argent pour l’hôpital.

Rue Frot

Sur les trottoirs, entre des slogans politiques, des petits moments de poésie sentimentale.

Dans le 11e, les animalistes prospèrent. C’est tout de même assez curieux en ces temps de pandémie qui rappellent (certes de loin) la peste, de voir des murs couverts d’affiches appelant à la mobilisation en faveur des rats. Paradoxe : on s’alarme du mélange hommes, chauves-souris, pangolins responsables du coronavirus, mais on redécouvre avec bonheur les animaux sauvages qui s’aventurent dans les rues de Paris. Cet amour s’étend plus rarement aux rats. Là, je découvre qu’il est couplé avec l’écriture inclusive, décidemment, marqueur du nouveau progressisme. Ordinairement réservée aux personnes humaines, la marque de genre est ici étendue aux rats, rates, rotons et autres ratonnes !

Affiche animaliste

Un peu plus haut les flèches de Saint-Ambroise et le jardin Truillot que la mairie a récemment ouvert. Il est évidemment fermé en ce moment.

Saint-Ambroise (et le jeune homme au masque)
Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Au n° 50, à l’angle de Voltaire et de Richard Lenoir, nous arrivons à la salle de spectacle du Bataclan, aujourd’hui inséparable du souvenir d’un massacre djihadiste. La salle, construite dans le style des pagodes chinoises par l’architecte Charles Duval en 1864 s’appelait à l’origine Le Grand Café Chinois-Théâtre Ba-ta-clan. par référence à Ba-ta-clan, une opérette d’Offenbach.

Au Bataclan

Au Ba-Ta-Clan, eut lieu la première revue en 1883.  Le chanteur Paulus rachèta l’établissement en 1892. Aristide Bruant et Buffalo Bill s’y produisirent. En 1912, l’écrivaine Colette  participa à la revue Ca grise avec une pantomime La Chatte amoureuse.

Mistinguett et Maurice Chevalier s’y produiront aussi.

En 1952, une nouvelle salle de dimension plus modeste (1350 fauteuils) est inaugurée après un incendie.  Du café chinois d’antan il reste encore quelques têtes de dragon stylisées clouées sur des décors géométriques aux harmonies roses et jaunes.

Tête de dragon au Bataclan

Désaffecté un moment, le théâtre plaisait à nouveau à la jeunesse quand eut lieu un attentat terroriste massif le 13 novembre 2015.  90 personnes venues pour entendre un concert du groupe Les Eagles of death Metal sont mortes, assassinées par trois malfrats minables qui s’étaient racheté une identité en faisant la guerre à la société qui les entourait.

Depuis, le public est revenu, pour l’aura de la salle et avec le sentiment de défendre son droit à l’insouciance..

Nous avons dépassé notre kilomètre de balade depuis longtemps. Allez, il faut rentrer. Nous n’avons pourtant pas « épuisé la description du boulevard », comme aurait dit Pérec. Juste noté ce qui attirait nos regards et le banal boulevard Voltaire s’est transformé en un breuvage magique où flottent de minuscules grumeaux de temps.

Cinquante jours

Trop, disent les mails à présent…

« Je suis très déprimée »

« Ici, le moral est au plus bas »

« Il vaut mieux que je ne  parle pas de mes états d’âme, pas réjouissants »

« J’ai la certitude que tout va se dégrader. Les petits plaisirs de la vie, les restaurants, les cinémas, les diners avec les amis qui vont maintenant se méfier les uns des autres. »

Jusqu’au voisin que j’ai rencontré dans le couloir qui mène au local des poubelles. En pantoufles pour la première fois depuis que nous nous croisons, il m’a dit : « je suis triste. Le pire, c’est que je ne vois pas bien la suite ».

Au début, nous avons vanté le recul que permet l’arrêt de la vie agitée qu’on menait. On a dit que ce temps de retrait allait nous rendre créatifs.

On s’est mortifiés de ne pas vivre à 5 dans des logements insalubres et trop petits. On a eu honte d’avoir des rentrées d’argent régulières parce qu’on était des retraités. On a pensé aux personnes plus vulnérables que nous et on a trouvé qu’on avait la chance de ne pas être seuls et de nous aimer. Bien sûr, notre réclusion luxueuse n’avait rien à voir avec les souffrances d’Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits.

On aurait voulu dire. « Le virus, on s’en fiche, on préfère la vie à la santé, mais on nous répétait qu’il fallait être sages pour que les médecins puissent tenir. On nous disait que la seule grandeur dont nous étions capables à présent était de nous protéger »

Pour nous occuper, nous avons regardé et retransmis ce que nous recevions, des histoires drôles, des caricatures drôles, des vidéos drôles, des vidéos jolies et des chansons émouvantes. Deux mois après le début du confinement les histoires tournent encore en boucle… « Tu l’as celle de la femme qui part faire les courses avec son mari ? Au retour, ils enlèvent leurs masques… et Zut ! C’est pas lui. Moralité. Faites attention ! » On nous avait recommandé de relire les livres qui parlent d’épidémies, d’effondrement du monde, de prison et de solitude. Amazone a livré des milliers de La Peste, de Le Hussard sur le toit, de L’Amour au temps du choléra. Les délicats mentionnaient Voyage autour de ma chambre. On ne voulait pas utiliser Amazone et on avait attendu que la libraire puisse recommencer à travailler

On avait envoyé des poèmes de confinement, amorcé des journaux de confinement. On avait surabondamment utilisé WhatsApp, apprivoisé Zoom et communiqué avec le monde entier, tout en déplorant de confier nos données à on ne savait quelles multinationales.

Ce qui était étrange, c’est que le confinement actuel n’était pas si différent de notre vie habituelle. Lecture, écriture, cuisine… Nous avions même le droit de nous balader autour de notre immeuble.

On savait que la vie reprendrait mais on disait «  Nous resterons fragiles et apeurés longtemps ». Les amis écrivaient : « Et la vie nouvelle, tu y crois toi ? ! »

Et pourtant, on s’agaçait du pessimisme chronique des Français de leur défiance vis-à-vis d’un Etat dont ils attendaient pourtant à peu près tout. Au petit déjeuner, on discutait de la complicité de la presse qui accentuait le mélange de colère et de catastrophisme de la population, sans nous rendre compte qu’à l’abri dans notre appartement, nous aussi nous râlions et nous accusions.

Daniel Defoe avait écrit 278 ans avant : « Toutes choses reprirent leur cours peu désirable, redevenant ce qu’elles étaient auparavant ».