Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».

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