Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

Quand j’ai quitté Paris, le Marais était un quartier populaire, où les gens de la rive gauche s’aventuraient rarement. Je me souviens y être allée pour dîner un soir d’hiver où tout était obscur et silencieux. On n’avait pas croisé grand monde parce qu’il faisait froid. Il était tombé un peu de neige que les rares automobiles avaient transformée en boue sale. Comme je parlais avec nos amis, je n’avais pas fait attention aux noms des rues. Je déambulais, loin de ma rive gauche, dans un quartier perdu dont tous les bâtiments se ressemblaient. Comment imaginer aujourd’hui le Marais de ce temps-là, ce lieu ténébreux, où la crasse transformait les palais en taudis, où les dépôts noirs de suie effaçaient jusqu’aux formes des façades ?

La cause des femmes

Nous sommes entrés dans un restaurant-coopérative dont les prix variaient en fonction des ressources des convives. Nous avons  partagé une grande table avec des inconnus. Ce jour-là, nous avons discuté de la situation des femmes. Même celles qui n’étaient pas des militantes constataient amèrement que les révoltes étudiantes leur avaient fait peu de place. A la fin des réunions pour l’émancipation des peuples, il fallait des petites mains pour la vaisselle ou pour faire tourner les ronéos, et c’étaient toujours les femmes qui s’y collaient !  Je me souviens de cette soirée. Nous avions déjà le sentiment désenchanté que les utopies révolutionnaires viraient au cauchemar l’une après l’autre. Mais nous nous promettions, avec énergie, de modifier un peu nos vies. Nous ne voulions plus rester silencieuses dans les assemblées générales, ou nous laisser spécialiser dans les corvées. Je ne sais plus qui a dit : « La révolution qui va réussir, c’est celle qui va abattre le patriarcat ». Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression  que les choses vont mieux de ce côté-là, du moins dans le milieu protégé qui est le mien, même s’il m’arrive de penser que la contraception a fait davantage pour ouvrir des possibles que tous nos discours ? N’est-ce pas la pilule qui a permis que la maternité soit un choix et non une maternité subie, qui a entraîné la limitation des naissances ; n’est-ce pas la pilule qui a permis notre entrée massive dans le monde du travail, clé de notre indépendance ?

Récemment, j’ai voulu retourner dans ce restaurant des années 70. Evidemment, je me suis perdue ! Fallait-il tourner tout de suite sur Sainte-Croix de la Bretonnerie ? Aller plutôt vers la rue des Blancs-Manteaux ? De toute façon, les entrepôts et les ateliers ont disparu. La population pauvre est partie ou bien elle est devenue invisible. Le Marais est un des quartiers les plus chers de Paris et les fonds de pension rachètent les appartements qui se libèrent pour les louer aux touristes. Le soir, la lumière est partout : les vitrines des cafés et des commerces resplendissent ; les enseignes lumineuses chassent l’obscurité et aplatissent les ombres. Une foule dense vient pour faire la fête. Là où le pas des passants résonnait dans des rues désertes, on entend de la musique et des rires.

Le Marais d’aujourd’hui est à la fois un musée géant,  un quartier juif modernisé pour touristes, qui doit moins aux ashkénazes qu’aux sépharades, malgré son surnom de Pletz (la « petite place » qui vient du yiddish). Les gays sont installés du côté du BHV, transformé en magasin branché qui multiplie les rayons de « marques ». Les Chinois font de l’import-export dans le haut Marais. On se promène dans ces mondes séparés qui ne sont pas reliés entre eux, même si les frontières en sont fluides. On se repère aux cuisines proposées par les restaurants, aux noms des commerces, le tout étant recouvert par le développement des boutiques de prêt à porter et des galeries d’art.

Le Marais-Musée

Il a fallu la loi de 1962 sur le ravalement des monuments parisiens (dite Loi Malraux) pour que les hôtels du Marais soient restaurés et retrouvent leur ancienne splendeur. Un certain nombre de ces hôtels sont des monuments qui se visitent, l’Hôtel de Soubise aux façades géométriques abritait les archives nationales, aujourd’hui déménagées à Saint-Denis. Chaque été, des musiciens viennent jouer dans son beau jardin. L’Hôtel de Sully abrite le Centre des Monuments Nationaux. Les visiteurs adorent passer par l’entrée qui permet de passer directement sur la place des Vosges, l’Hôtel Carnavalet, qu’a loué longtemps Madame de Sévigné, était mon favori. Malheureusement, son musée de l’histoire de Paris est en travaux jusqu’à la fin de 2019…. Mais aujourd’hui, nous allons flâner rue des Rosiers.

La rue des Rosiers : fallafels et prêt-à-porter

Le Marais juif attire presque davantage de visiteurs que les palais. On vient pour se recueillir sur le sort des Juifs, mais surtout par goût du pittoresque, pour acheter des vêtements ou parce qu’on peut y manger des fallafels qui sont avec les pizzas, les kebabs et les burgers la base de la nourriture des jeunes générations.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe, victimes de pogroms, dans les pays de l’Est, ont afflué en France, le premier pays à avoir voté leur émancipation pendant la Révolution française, puis à condamner son armée plutôt que de laisser l’innocent capitaine Dreyfus pourrir au bagne. Ces immigrés s’entassaient dans les tout petits logements du Marais. C’est à la présence ashkénaze qu’on doit la haute synagogue de la rue Pavée, réalisée en 1913 par Guimard, le grand architecte de l’art nouveau.

Guimard synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée. Synagogue construite par Guimard

Un dicton disait alors « heureux comme dieu en France ». Pourtant, pendant la période de Vichy, 25.000 juifs du Marais furent déportés en Allemagne et massacrés : au numéro 14 de la rue de Bretagne, une plaque rappelle que la police française rassembla à cet endroit des juifs lors de la Rafle du Vel d’hiv en juillet 1942 et des plaques sur toutes les écoles du quartier témoignent du programme d’anéantissement qui a frappé même les enfants.

Peu à peu, les rapatriés d’Algérie ont pris le relais des ashkénazes. Les queues se forment devant les restaurants Marianne ou l’As du falafel qui proposent une cuisine séfarade.

L'As du fallafelP1040823.JPG

Mais la rue des Rosiers est surtout devenue un centre commercial piétonnisé et branché.

Happy Socks - rue des RosiersDSC05563

La boutique Happy Socks. Rue des Rosiers, on fête à  présent Halloween. Américanisation  des esprits au service du commerce…

Derrière les façades muséifiées, on trouve des boutiques vouées à la sape, comme au numéro 4, le Hammam-Sauna-Saint-Paul qui datait de 1863.

Le Hammam-Saint-Paul

Le Hammam-Sauna-Saint-Paul

Au n° 7,  en 1982, le restaurant de Jo Goldenberg a été la cible d’un attentat commandité par le Fatah qui avait fait 6 morts et 22 blessés. 40 ans plus tard, les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Le restaurant a fermé, remplacé par H&M. Aujourd’hui il cherche un repreneur.

Jo Goldenberg à louer 20181025_170118

L’ancien restaurant de Jo Goldenberg au coin de la rue Duval et de la rue des Rosiers

Seul le traiteur Sacha Finkelsztajn propose encore une cuisine d’Europe Centrale. Je viens dans sa petite boutique jaune pour ses strudels, ses vatrouchkas et pour ses merveilleux boreks au fromage de brebis,

Sacha Finkelsztajn 20181025_165456

Sacha Finkelsztajn. Saveurs yiddish, 27 rue des Rosiers

Partout, la foule se précipite fascinée dans les boutiques Bel Air, COS, Léa, Le Temps des cerises, H&M, René Dhery… Pourquoi là puisqu’on trouve les mêmes partout dans Paris?

Librairie du TempleRue des Hospitalières Saint-Gervais, la librairie du Temple est toujours là. Pour combien de temps ?

2 réflexions sur “Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

  1. Merci pour ce bel article.
    Le Marais est aussi le quartier des orgues et des musiciens du XVIIe siècle et tout spécifiquement le lieu de la famille COUPERIN. Dans ce vaste métier – au cours des siècles – l’organiste se place au niveau le plus élevée de la hiérarchie par le simple fait qu’il sert l’église, autorité suprême de l’époque et par son intermédiaire, il sert le Dieu catholique. La surélévation de son instrument renforce cet aspect. Il est à noté que les organistes du XVIIe siècle sont alors dégagés d’une contrainte corporative et jouissent alors d’un prestige et d’un traitement musical de faveur qui durera durant plus d’un siècle. Les femmes n’ont pas trouvé dans le Saint Lieu, des occasions de s’exprimer par la musique, que ce soit de l’autel à la maitrise, en passant par la tribune. Mais chez les Couperin, Marie-Madeleine Couperin touchait sérieusement l’orgue de St Gervais – St Protais avant d’y être relevée par Céleste Thérèse Couperin y exerça de renom jusqu’à 1830.
    Notons également dans ce même Marais, l’hôtel de Beauvais (aujourd’hui devenu la cour administrative), construit par Louis Lepautre. Si Anne d’Autriche assista de son balcon à l’entrée triomphale de Louis XIV et de Marie-Thérèse, l’hôtel y reçu le non moins célèbre WA Mozart dès le 18 novembre 1763, ce durant 5 mois lors de son premier voyage en Europe. Une plaque est installée dans la petite cour intérieur de l’hôtel, relevant ce séjour. Un célèbre tableau de Carmontelle marque ce passage.
    Pour autre exemple, le Marais des musiciens évoque aussi Marc-Antoine Charpentier, qui vint offrir ses services auprès de Mademoiselle de Guise lors de son retour d’Italie (vers 1670). Il y composa ses plus belles oeuvres dont le Te Deum (une plaque rue des archives en témoigne). Il fut musicien en l’église St Paul- St Louis, lieu où fut célébrée la première messe par le cardinal de Richelieu en mai 1641. Bossuet y prononça des oraisons. Le célèbre prédicateur jésuite Louis Bourdaloue y prêcha ses célèbres homélies à de nombreuses reprises, lors du Carême et de l’Avent, entre 1670 et 1693. Madame de Sévigné assista à tous ses sermons et Louis Bourdaloue est enterré dans la crypte de cette église. D’autres organistes n’y furent pas moins célèbres : Jean-Philippe Rameau, André Campra et Louis Marchand (en joute avec l’illustrissime JS Bach).

    Marie

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.