Un voyage dans les Pouilles. Première étape, Bari

Trois heures quand nous sortons de la gare pour aller jusqu’à l’hôtel Romeo en traînant nos bruyantes valises de touristes. Le principal avantage de cet hôtel défraîchi, c’est sa proximité avec la gare. Le second jour nous rejoignons E. et R. à l’Hôtel di Rossi, plus onéreux, mais sans eau chaude et sans savon. C’est de notre faute. Nous avons eu peur des contraintes des hébergements chez l’habitant. Pas de réception chez les loueurs de chambres et donc nécessité de prévenir à l’avance de son heure et de s’y tenir. On s’imaginait devant une porte close, avec un numéro de téléphone qui sonnait dans le vide (« Eh ! Monsieur vous êtes là ? Ouvrez-nous la porte pour l’amour de Dieu »). Le portier 24 heures sur 24 est une option rassurante, mais les hôtels de Bari sont rares et ne font guère d’efforts.

L’hôtel Romeo est situé près d’une université avec des inscriptions qui ressemblent aux nôtres. A Paris, les étudiants manifestent entre colère et fête. Ici, pour l’étranger, le mal être est moins perceptible et pourtant les diplômés n’ont guère de perspective.

Tout ce quartier Murat qui va jusqu’à la vieille ville suit un plan en damier. Il est constitué de gros immeubles 19e ; les vitrines étincelantes alternent avec des cafés-pâtisseries. La Via Sparano, la rue la plus chic, abrite des magasins de vêtements de luxe mondialisés. De l’autre côté du Cours Vittorio Emmanuele II, commence l’enchevêtrement des ruelles de Bari Vecchia.

San-Sabino et San Nicola

On découvre l’architecture apulienne : façade simple ornée d’une rosace, murs blancs, allure légère.

En Français habitués à la gratuité des églises, nous ne sommes pas contents de payer l’entrée, mais en Italie l’entretien des églises incombe au clergé et le billet permet d’accéder à la crypte de la cathédrale et au musée diocésien.

Dans la crypte, une forêt de colonnes dorées.

Crypte de Saint Sabin

Une des chapelles abrite un lit où est allongée Sainte Colombe. Née dans une famille noble de Saragosse, cette sainte s’enfuit, se rend en France, où elle adopte le nom de Colombe. Elle parvient à Sens, (qui a été au centre de la vie ecclésiastique jusqu’au 17e siècle, puisque l’évêque de Paris dépendait de l’archevêque de Sens). Sainte Colombe subit le martyre en l’an 274. La description des guides insiste sur sa chair miraculeusement préservée et sur son bel habit de soie… Je m’approche. Je vois une vieille demoiselle dont la couleur marron et l’apparence font penser à une momie. Mais l’état de conservation, est suspect. Elle est morte depuis longtemps et pas assez parcheminée. Miracle religieux, magie, supercherie ? Je ne sais trop. A quoi sert Sainte Colombe ? Est-ce qu’on l’adore ? Est-ce qu’on lui demande de satisfaire des vœux ? Je m’en vais vite, un peu fascinée, un peu écoeurée.

Sainte Colombe

Dans le musée diocésien, je découvre les rouleaux d’un manuscrit byzantin qui suffisent à justifier la visite.

Bari. Musée diocésien. Les rouleaux de l’ Exultet. 10e-11e siècles
Bari. Musée diocésien. La Récolte du miel
Bari. Exultet. Le texte est écrit à l’envers ce qui permet aux fidèles d’admirer les enluminures pendant que le diacre lit. Ici, la Terre touche deux palmiers.

L’extérieur de Saint-Nicolas est encore plus dépouillé que celui de la cathédrale. Le porche est orné de jolies sculptures, tête de lions usées par le temps.

A l’intérieur, c’est le même contraste qu’à San Sabino entre le blanc de la pierre et l’opulence du plafond.

Après, c’est le plaisir de faire tout ce que font les touristes. On découvre les marchandes en train de préparer dans la rue des orecchietti (les pâtes locales en forme d’oreille). On se perd dans les ruelles :

Au coin des rues, on tombe sur des autels populaires avec des Vierges qui veillent sur leur quartier.

Mais nous sommes mal organisés. Quand nous voulons dîner tout est fermé. Il ne reste que des pizzerias pour touristes ou des cafés-pâtisseries. Il semble que les Italiens vivent de gâteaux !

Cappuccino ou comment utiliser la mousse de lait pour former de jolis dessins sur le café

Schlumberger Gustave. Les rouleaux d’Exultet de Bari et de Salerne. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 41ᵉ année, N. 1, 1897. pp. 96-101.DOI : https://doi.org/10.3406/crai.1897.70917.www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1897_num_41_1_70917

www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1897_num_41_1_70917

Articles Wikipédia pour San Sabino, Saint Colombe, Saint Nicolas

Un Tintoret de poche au Musée Jacquemart-André

Que pouvais-je attendre d’une exposition sur le Tintoret dans ces petites salles du musée Jacquemart-André ? Le peintre est célèbre pour avoir réalisé des compositions immenses comme la Crucifixion conservée à la Scuola Grande de San Rocco dont la célèbre perspective demande plus de cinq mètres de haut, ou le monumental Paradis du Palais Ducal et ses 23 mètres de long. Et comment rendre justice à l’auteur de plus de centaines de tableaux, dans un lieu si exigu ? De fait l’exposition se concentre sur des œuvres « intimes », 16 toiles, des dessins et quelques œuvres qu’il a inspirées au 19e siècle en tentant de dégager des thématiques pertinentes.

Dans nos mémoires de lycéens, Jacopo Robusti, dit Tintoretto, le Tintoret, (1518-1594), est associé au maniérisme vénitien pour son utilisation dramatique de la perspective et de la lumière.

Fils aîné de Giovanni Battista qui travaillait dans le domaine de la teinture de la soie, Jacopo a toujours revendiqué ses origines, n’hésitant pas à signer « Jacobus Tentorettus » (Portrait de Jacopo Sansovino, vers 1566). Sa petite taille et son caractère moqueur ou quelque peu mordant, ce qui lui vaut le surnom de granelo de pevere (grain de poivre) (voir la notice de Wikipédia pour tout ce qui concerne la vie du Tintoret) Sa formation est mal connue, bien que certains historiens pensent qu’il fut l’élève de Veronese, La relation entre les artistes fut difficile et rapidement, le Tintoret étudie par lui-même dessinant des modèles vivants ou copiant moulages et estampes. Il effectue notamment des études à partir de modèles de l’Aube, du Jour, du Crépuscule et de la Nuit de Michel-Ange dont l’influence sera grande. Il place dans son atelier l’inscription: « Il disegno di Michelangelo ed il colorito di Tiziano » (« Le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien »)

Ses contemporains ont très vite admiré et critiqué à la fois la rapidité avec laquelle il peignait et l’audace sans précédent de sa touche. Ainsi dans Orphée et Pluton, il procède par longs coups de pinceaux. Des serpents colorés font onduler le fond de la toile, remplissant l’enfer de flammes par une force expressionniste et non réaliste.

Peinture représentant un homme puissant, portant une couronne, s'adressant à une figure féminine avec des cheveux ondulés, le tout enveloppé dans des nuages dramatiques.

C’est un tableau qui est au-delà de la ressemblance. En le regardant, on comprend pourquoi Le Tintoret sera appelé il Furioso.

Peindre la catastrophe

En 1539, il ouvre son propre atelier à Venise. Je m’attarde devant Phaeton, l’autre toile qui date de ces années-là. Phaéton, le fils du soleil, a perdu la maîtrise du char de son père… Les chevaux se rapprochent de la terre et le soleil brûle la peau des Ethiopiens et assèche les fleuves en se rapprochant dangereusement de la terre. Pour empêcher des désastres plus grands, Zeus détruit le chariot, entraînant la mort de Phaéton. Tintoret peint la chute du jeune homme qui fonce vers la mort, tête en avant et cette contreplongée audacieuse crée la sensation de l’espace. La vue en perspective, les raccourcis du corps, la manière de peindre un dos musculeux comme une sculpture rappellent Michel Ange.

Peinture représentant un homme nu tombant avec des chevaux en bas, dans un ciel bleu, avec une roue large à gauche.

Le désir et les femmes

Dans une autre salle, sont rassemblés les portraits de Danaé, Suzanne et Léda. Les cartels font remarquer que les trois jeunes femmes (même la chaste Suzanne) ont les attributs des courtisanes : bijoux précieux, colliers de perles, miroirs, coiffures sophistiquées. Le plus beau de ces tableaux est celui de Suzanne dont le corps blanc irradie. Le crâne luisant d’un des vieillards n’est qu’une pauvre réplique. Tout  est regard. Œil oblique du vieux, regard baissé de Suzanne qui se « mire en son miroir », et le nôtre, spectateur, qui devenons complices de ce jeu de voyeurisme, comme les féministes le dénoncent.

Une femme nue assise devant un miroir, avec des fleurs et un paysage verdoyant en arrière-plan. Un homme âgé est vu au loin, dans un jardin.
Suzanne au bain

Mais Tintoret ne se prive pas de se moquer du désir masculin puisque Léda, après l’étreinte divine, enfermera le cygne dans une cage où l’attend déjà un canard.

Un canard et un chat noir se rencontrent près d'une cage, avec une figure humaine en arrière-plan.
Léda et le cygne; détail

L’intensité des mouvements dans la peinture religieuse

Il y a quelques tableaux religieux. J’aime beaucoup La Création des animaux. Ce qui compte, c’est l’élan des oiseaux et des poissons prolongeant le geste de Dieu qui leur donne l’élan vital.

Peinture montrant des oiseaux volant dans le ciel au-dessus d'une mer peuplée de poissons, avec un personnage tenant un bâton.

Parmi toutes les œuvres à personnages, je m’attarde devant le groupe, présent après la mort du Christ avec une mise en scène soulignée. Des lignes obliques guident l’oeil, la cuisse du Christ, les jambes potelées de l’ange et sur l’autre oblique le tissu rouge bouillonnant de la robe de la Vierge, les corps penchés sur le cadavre et sur la vierge en pâmoison. Ce théâtre de la mort est aussi un théâtre des couleurs, rouge, jaune, visages éclairés de blanc sur un fond noir.

Tableau représentant la mise au tombeau du Christ, entouré de figures, dans un style artistique riche en couleurs.
Déploration sur le Christ mort

Le face à face Tintoret Manet

La fin de l’exposition est consacrée à l’influence du Tintoret sur le 19e siècle. Tache impossible, mais il y a l’Autoportrait du peintre à 70 ans dont Manet trouvait que c’était le plus beau tableau du monde.

Le visage fatigué du vieux maître se détache nous regardant de face ce qui est très rare en peinture.

Portrait d'un homme avec une barbe grise et des cheveux clairs, portant des vêtements sombres, sur un fond sombre.

A côté, la copie de Manet de 1854, les traits plus appuyés, presque cernés de noir.

Portrait d'un homme âgé avec une longue barbe grise, vêtu d'une tunique noire, dans un cadre doré. Le texte en haut indique 'JACOBVS TEN TORE TVS PICTVM'.

Wikipédia. Le Tintoret

Le prix de la reine-claude

Septembre 2026

Aujourd’hui, c’est jour de marché. Certains commerçants n’ont pas honte d’afficher des reines-claudes à 11 euros.  11 euros vraiment ?

Je passe mon chemin, et je trouve des prix moins déraisonnables, mais j’ai du mal à absorber ce qui arrive.

Notre maraîcher vend ses tomates 7 euros : il a eu la sécheresse, l’été a été si chand que ses tomates n’ont pas poussé et hier, les sangliers assoiffés ont retourné la terre et ont dévasté un champ en quelques heures. Quand il est arrivé le matin, il a eu envie de tout arrêter. Bien sûr, il va replanter, mais combien de fois ! Il en veut aux sangliers et aux lois qui interdit de les abattre.

Bon. Je vais quand même acheter quelques tomates. Au moins, celles qui ont poussé sont savoureuses.

Ceux qui ont un niveau de vie moins confortable que le mien renoncent au marché de plein air et vont acheter au supermarché de quoi faire manger les enfants :les grandes surfaces sont moins chères que les petits producteurs et les haricots surgelés sont encore abordables !

Et voilà comment le réchauffement climatique n’est plus seulement le souvenir d’un été brûlant. Il accélère la décomposition du centre-ville et nous pousse à renoncer au marché.

Mon cœur d’avare

L’expression « avare de bouts de chandelle » désigne une personne qui cherche à faire de petites économies insignifiantes, des « économies de bouts de chandelle » et qui dépense une énergie qui pourrait être mieux employée pour sauver des sommes dérisoires. Je me reconnais dans cette radinerie. A l’époque où l’on allumait encore le gaz avec des allumettes, quel plaisir j’avais à sauver des allumettes déjà employées. Je les sauvegardais dans une soucoupe. Si un deuxième feu brûlait sur la cuisinière, je les retournais pour les allumer par l’autre bout.

Aujourd’hui, je garde les élastiques que les maraichers emploient pour nouer des bottes de légumes et je réutilise comme sacs poubelles les sachets des commerçants.

Je me sépare difficilement de la vaisselle ébréchée. J’ai encore le vieux pied d’un mixer plongeant alors que nous en avons acheté un nouveau plus efficace, « parce que ça peut toujours servir. ».

En forêt, j’adore ramasser du muguet, des châtaignes, des champignons et je suis la première à repérer des fraises des bois que je savoure, même si elles sont desséchées.

Ces manies parcimonieuses me ramènent au temps où toute une génération pratiquait la chasse au gaspillage. Dans le tiroir de son buffet, ma grand-mère accumulait des boutons dépareillés, serrés dans une boîte de pastilles, des bouts de ficelle roulés en pelote, des vis, un mètre de couturière, des piles dont personne ne savait si elles marchaient encore, des clés qui n’ouvraient plus rien depuis vingt ans, des cartes postales que je lui envoyais et encore un tas d’objets dont je ne me souviens pas. Le refus de jeter allait de pair avec une épargne permanente. Ma grand-mère calculait tout. Son repas du soir était fait de chicorée au lait et de tartines de beurre (car depuis la fin de la guerre, on ne l’économisait plus le beurre !). Moi, j’avais de la soupe.

Quand j’étais petite, nous n’étions pas riches, pourtant j’ai le souvenir de n’avoir été privée de rien. Peut-être étions nous trop occupés à imaginer un avenir meilleur pour manquer de quelque chose. C’est ce qui rend impossible la comparaison entre nos années d’après-guerre et cette rentrée 2026, où tant de gens constatent, avec amertume, qu’ils seront plus pauvres que leurs parents.

Fondation Cartier. Première visite

La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.

L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025) 

Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…

En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani

… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.

Tracing Fallen Sky 2020.

Et la ville entre par les fenêtres.

Du métal et du verre ouvrant sur la rue

La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !

Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.

Fondation Cartier. Hall d’accueil
Fondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa

Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.

Le Chat d’Agnès Varda
Olga de Amaral

En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.

Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;

Solange Pesoa. Miraceus

des empreintes de Penone

et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.

Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo

La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.

Alex Červeny. Détail

Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.

L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.

L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.

Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris Beaux-Arts.
https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/

Palafrugell (2) Le Musée du liège et le musée de la sculpture

Au musée du liège installé dans l’ex-usine la plus importante de Catalogne on voit avec mélancolie les étapes du travail qui s’en va. Tout d’abord, la montée en puissance de l’usine quand, à Reims, au 18ème siècle, Dom Perignon a voulu remplacer les chevilles de bois entourées de tissu par des bouchons de liège. Des fabriques se sont développées dans les pays méditerranéens où poussent les chênes-liège. Au début du 20e siècle, 15 000 ouvriers vivaient du liège en Catalogne. A Palafrugell, des mannequins donnent une idée des savoir-faire des artisans d’excellence qui en un tour de main arrondissaient un bouchon de champagne.

Les outils du sculpteur de liège

Peu à peu des machines remplacent les gestes. Ce sont elles désormais qui mettent en forme la matière : conduire la machine est une tâche appauvrie et les artisans d’élite devenus inutiles sont de plus en plus remplacés par une main d’œuvre féminine moins payée. La concurrence de l’étranger et du plastic étant trop forte, l’usine finit par fermer.

Il ne restait plus qu’à installer un musée… du liège

Comme dans les mines de charbon, les forges, les moulins, les pêcheries de toute l’Europe… la fin de l’activité économique laisse place à la muséification.

Reste la belle architecture moderniste de l’ex bâtiment industriel.

Porte du Musée du liège à Palafrugell

.

Une autre partie de l’usine a été reconvertie en musée de la sculpture, grâce à un mécène De l’extérieur, le Cao Mario luit doucement dans la nuit.

La ville a l’air endormie, sauf à la fenêtre une silhouette sombre adossée à une des fenêtres. Serait-ce le fantôme du passé ?

L’après-midi le musée se visite. Il y a des œuvres qui accrochent tout de suite le regard. J’ai sottement oublié de noter les noms des artistes. Je mets quand même quelques photos de ceux dont j’ai le nom :

Isabel Cruellas. Des herbes flexibles dans un matériau dur
Gérard Mas. entre classicisme et impertinence
Teresa Riba. D’en Haut

Une exposition est consacrée au sculpteur argentin Marcel Marti, aussi bon dessinateur que sculpteur, qui hésite entre figuration et abstraction. Dans les œuvres qui m’intéressent le plus, il invite à s’intéresser au jeu des matériaux

Exposition Marcel Marti

ou il propose une réflexion sur l’espace, la lumière permettant de pénétrer à l’intérieur des œuvres.

Quand on quitte le musée, c’est pour retrouver dans la chaleur, le château d’eau de Can Mario qui sert de repère à la ville.

Approche du printemps

C’était dans la forêt Les arbres étaient réduits à leurs branches.

Les feuilles desséchées, couleur de terre, avaient l’âge de la saison. Et rien ne verdissait encore sinon la mousse qui recouvrait les troncs.

Seulement si on se penchait, on découvrait les petites lances de brins d’herbe pâles qui essayaient de pousser la croûte des feuilles mortes.

Les hommes qui tirent la langue. Cinq mascarons parisiens

Peu à peu les Parisiens partent, soulagés pour un moment que le Front national ne soit pas (encore ?) aux affaires. Les jeunes gens qui rêvaient de ressusciter 1936 ont disparu (A chaque époque les Français vont chercher une référence ancienne à leur envie de changement. En 1789, les discours des Romains ont fourni le modèle historique… La Commune en appelait à 1789,  les années 2000 ont essayé de ressusciter le programme de la Résistance, Mélenchon a fait une belle OPA sur 1936 avec ce nom de Nouveau Front populaire, mais le goût de la commémoration résiste mal aux vacances. Les étudiants se sont dispersés en attendant la rentrée).

Il n’y a que les monuments qui subsistent au centre de la ville de pierre voulue par Haussmann.

Quand j’ai commencé ce blog il y a bientôt dix ans, j’ai bien aimé flâner le long des rues en levant les yeux et découvrir les mascarons, étonnée par l’engouement des architectes pour ces têtes sans corps(https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/). En ce moment je collectionne ceux qui tirent la langue.



En architecture, un mascaron ou masque (de l’italien mascherone dérivé augmentatif de maschera, masque), est un ornement que l’on trouve souvent apposé sur la clé de voûte (ou le linteau) d’une fenêtre ou d’une porte. On les trouve aussi sur des piliers, comme les mascarons du Pont-Neuf  et sur les fontaines: comme ceux que Rodin a sculptés pour le parc de Sceaux.

Parc de Sceaux : deux mascarons d’Auguste Rodin

Pendant l’Antiquité, la fonction du mascaron était d’empêcher les mauvais esprits de pénétrer dans la demeure grâce à des figures grimaçantes. Quand les Français empruntent la chose et le terme à l’italien, le mascaron n’a plus qu’une fonction ornementale, même si la tradition du grotesque perdure.

 Certains propriétaires se sont cependant commandé un visage orné de lauriers à la hauteur de leur importance.

Une tête noble. Boulevard Raspail

D’autres ont voulu un portrait idéalisé de la personne qu’ils voulaient honorer :

Hôtel de Beauvais. Un mascaron représentant la reine Anne d’Autriche

Cependant le mascaron, conformément à son origine est souvent difforme, grimaçant. Victor Hugo décrivait ceux du pont-Neuf comme des : « cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon » (Hugo, Notre-Dame de Paris,1832).

Rien d’étonnant donc à voir des mascarons tirer la langue. J’en ai photographié quatre. Il y en a sûrement d’autres.

Ceux de la rue de Madrid et de la rue Joseph Bara ont de petites oreilles de satyre : tirer la langue est sans doute pour eux une invite sexuelle.

Mascaron du 5 rue Joseph Bara

Mascaron du 27 rue de Madrid

Le sculpteur de la rue du Rendez-vous est moins habile peut-être, mais cela rend le personnage encore plus frappant : sa bouche grande ouverte laisse sortir une grosse langue qui descend jusqu’à son cou au risque de le faire vomir. L’effort lui donne un air anxieux qui rend bien énigmatique le sens de la scène.

Au fait, je n’ai pas rencontré de femme qui tirait la langue !

L’image de celui qui tire la langue n’est pas figée. Rue des Jeûneurs, c’est un petit jeune homme joufflu au visage encadré de jolies boucles. A quoi, à qui peut-il donc tirer la langue ? Peut-être à une sorte de Célimène qui ne voulait pas de lui ? Le geste de séduction s’est transformé en mépris.

11 rue des Jeûneurs

Et j’oubliais le satyre du Pont Neuf qui invite les passantes à jouer avec lui.

En voici cinq pour le moment et je vais quitter Paris pour un moment. Merci à ceux qui en trouveront d’autres !

Deux références :

https://lindependantducoeurdeparis.blogspot.com/2020/07/mmclvii-un-mascaron-assez-facetieux-au.html

https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/).

Premiers jours de printemps : Corse 2024

La forêt de notre arrivée est un royaume où les pins sont des ombres que la brume efface.

Pins laricios dans la forêt de l’Ospédale

En bas, la pluie tombe. Cinq jours passent avant que la lumière vive ne revienne.

Le sixième jour, la grève des dockers de Marseille nous coince sur l’île et c’est le retour du soleil et de la clarté sur le pré
La chaleur se répand.
L’herbe et les feuilles brillent
Tous les oiseaux appellent : ils n’ont que leurs femelles en tête.
Un lézard sort de sa fente.

Je chemine sur le chemin de terre.
Je salue celui qui arrose son jardin en me plaignant de l’invasion d’oxalis qui a étouffé les marguerites. « C’est la guerre entre les plantes. – Il aurait fallu tondre avant la floraison. Un jardinier, ça vit sur place et ça rétablit la justice ! ».
Une vieille femme passe : « Je m’oblige à marcher. Bien sûr que j’ai mal, mais on est faits pour marcher jusqu’au bout, pas vrai ? »

Un cousin prend des mesures sur un mur de la chapelle où l’on apposera une plaque en l’honneur d’un oncle défunt.
« A midi, on ira manger des pâtes aux palourdes »

L’été, les hordes de touristes font de Pinarello un lieu à fuir.
La plage de mars est vide.
il n’y a personne sous la pinède qui borde le sable ; personne au bord de l’eau.
Nous suivons les minuscules laisses de mer (est-ce le nom de ces graviers noirs, pas plus gros que des grains de blé qui dessinent des frises ?)

C’est le printemps
le soleil.

Pinarello

Les nuages surgissent de derrière les montagnes
La pluie revient brusquement
D’un coup, tout est trempé.
Mais ici, l’eau est une fête avant l’été féroce.

Des tombes au Père-Lachaise

Sur la foi du nom du directeur de conscience de Louis 14, je croyais que le cimetière du Père-Lachaise datait du 17e siècle. J’ai appris qu’il avait ouvert seulement le 21 mai 1804. Comme il était « boudé » par les clients potentiels, les autorités ont fait transférer les restes de quelques célébrités du temps jadis, pour donner envie aux gens en vue de se faire enterrer près des tombes de Molière et de La Fontaine. Comme les quartiers d’habitation, les lieux d’inhumation sont soumis à la mode.

Je n’aime pas beaucoup la succession de petites maisons aux portes closes que l’on trouve dans beaucoup de cimetières français. Mais finalement, le Père Lachaise contient tant de souvenirs qu’il est fascinant. Il reste à trouver les histoires qui nous laissent stupéfaits ou qui nous touchent.

Elisabeth Stroganoff épouse Demidoff

Un des plus grands tombeaux du cimetière a été construit pour Elisabeth Stroganoff épouse Demidoff, une baronne russe décédée en 1818 dont j’ignorais tout. La baronne aimait Paris où elle avait choisi de vivre après s’être séparée d’un mari ennuyeux qu’on lui avait fait épouser à seize ans.

Le temple élevé sur une colline était en contrejour. Aussi, les visiteurs, s’ils levaient les yeux vers les colonnes depuis l’allée située en contrebas, étaient-ils persuadés qu’ils voyaient entre deux colonnes l’imposant fessier d’une jeune morte. Ils disaient rêveurs : « Quel drôle d’idée de sculpter un pareil derrière… et qui nous tourne le dos en plus ! ». En s’approchant, ils découvraient leur méprise en reconnaissant un double écusson couronné où figuraient les armes du comte Demidoff.  L’erreur pour grossière qu’elle soit va bien à ce qu’on imagine de la vie légère de d’Elisabeth Stroganoff mais les êtres peuvent faire ce qu’ils veulent de leur vie. La sépulture est là pour rappeler qu’après la mort d’une aristocrate, seuls importent les liens qui font d’elle pour l’éternité une épouse Demidoff.

l’histoire de la sépulture ne s’arrête pas là : à la fin du 19e siècle, un journaliste en mal de copie raconta que, dans son testament, la baronne avait promis sa fortune à celui qui passerait 365 jours de réclusion volontaire auprès de son corps. Il paraît qu’il y eut beaucoup de candidats. Les gens croient volontiers aux fantômes et ils étaient fascinés par l’idée d’une morte séjournant encore dans le cercueil où elle menait une vie crépusculaire en attendant d’assouvir son besoin de chair fraîche.

La 19e division, est assez près de la 55e où se trouve le tombeau de Thiers encore plus pompeux ! En vain ! Thiers restera l’homme qui est allé négocier avec l’ennemi la libération de 60 000 prisonniers de guerre afin d’écraser la Commune,  celui qui a fait fusiller les derniers insurgés réfugiés au père Lachaise, alors même que l’insurrection avait été écrasée. Victor Hugo qui n’avait pas approuvé le soulèvement a salué le courage des communards dans un poème :

Là des tas d’hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;
Il semble que leur mort à peine les effleure,
Qu’ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,
Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.
Nul ne bronche. On adosse à la même muraille
Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,
Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu !

(…)

Que fûmes-nous pour eux avant cette heure sombre ?
Avons-nous protégé ces femmes ? Avons-nous
Pris ces enfants tremblants et nus sur nos genoux ?
L’un sait-il travailler et l’autre sait-il lire ?
L’ignorance finit par être le délire ;
Les avons-nous instruits, aimés, guidés enfin,
Et n’ont-ils pas eu froid ? et n’ont-ils pas eu faim ?
C’est pour cela qu’ils ont brûlé vos Tuileries.
Je le déclare au nom de ces âmes meurtries,
Moi, l’homme exempt des deuils de parade et d’emprunt,
Qu’un enfant mort émeut plus qu’un palais défunt
C’est pour cela qu’ils sont les mourants formidables,
Qu’ils ne se plaignent pas, qu’ils restent insondables,
Souriants, menaçants, indifférents, altiers,
Et qu’ils se laissent presque égorger volontiers.
Méditons. Ces damnés, qu’aujourd’hui l’on foudroie,
N’ont pas de désespoir n’ayant pas eu de joie.
Le sort de tous se lie à leur sort. Il le faut. (Les Fusillés)

Mémoire Nécropolitaine 

Près du rond-point Casimir Périer, se trouve une chapelle vide avec un appareil photo, installé au fond. Un QRcode affiché à l’entrée renvoie au site créé par André Chabot et Anne Fuart. Bien vivant, le couple a créé l’association La Mémoire Nécropolitaine qui comporte un fonds documentaire de plus de 200 000 clichés glanés de par le monde, véritables témoignages des richesses funéraires de l’humanité. (https://www.lassurance-obseques.fr/memoire-necropolitaine-futur-de-passe-sinvite-pere-lachaise/)

Boris Akounine, son pseudonyme, et Grigori Tchkhartichvili, le nom réel d’un écrivain géorgien auteur de romans policiers, est un autre de ces amateurs qui arpentent les cimetières. Dans son Histoires de cimetières signé de ses deux noms, Akounine/Tchkhartichvili fait confiance à la littérature pour attirer l’attention des visiteurs. C’est dans ce livre que j’ai appris qu’on avait transféré les os de stars de la littérature pour lancer le Père Lachaise comme on lance un parfum ou une série télévisée. Je m’avise qu’il a mis la photo du monument de la baronne Stroganoff pour illustrer son chapitre sur le Père-Lachaise.

Dans le soleil du père : Georges Hyppolite Géricault et le troisième tombeau de Théodore Géricault

Tout m’émeut dans l’étrange tombeau de Géricault situé dans la 12e division. La mort violente du peintre, l’intervention du sculpteur Etex qui ne supporte pas que le grand artiste repose sous une dalle quelconque et qui décide de lui élever un tombeau. La contribution financière de Georges Hippolyte, l’enfant illégitime qui n’a pas été reconnu par son père et qui financera la statue de bronze qui orne aujourd’hui la tombe.

Avant même de peindre le Radeau de la Méduse, Géricault vivait au-delà de la vie qui lui était destinée.

Il aimait les chevaux. J’ai reproduit dans un billet consacré à Rosa Bonheur, une tête de cheval blanc aux beaux yeux graves, qui est conservée au Louvre https://wordpress.com/view/passagedutemps.com). Il peignait l’écho des batailles perdues où la gloire apparaît comme une imposture. Il était fasciné par la mort et la folie.  Pour s’imprégner des couleurs des mourants, il ramenait des membres, coupés sur des cadavres de l’hôpital Beaujon, qui pourrissaient dans son atelier. Il peignait le regard oblique des fous. Il peignait son chat mort  et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il s’agissait aussi de lui.

Il aimait les folles courses à cheval où il manquait de se rompre les os. Il finit par chuter à 33 ans. Il survécut quelques mois à l’accident, à demi paralysé, avant qu’une infection se déclare dont il est mort en 1824. Ses biographes évoquent aussi une tuberculose osseuse ou la syphilis comme causes du décès.

En 1837, Antoine Etex, sculpteur néoclassique reconnu, travaillait à un monument funéraire au Père-Lachaise lorsqu’il découvrit que le peintre n’avait aucun tombeau. Etex est resté à l’arrière-plan de l’aventure romantique, mais il avait ses lettres de noblesse. On peut voir sur l’Arc de Triomphe deux groupes sculptés par lui, La Résistance et La Paix. Ils ont hélas, trop de retenue pour émouvoir, mais Etex comprenait l’art de Géricault qui avait estomaqué les visiteurs du salon de 1819 avec Le Radeau de la Méduse. Il savait, lui, que Géricault qui avait embrassé si passionnément, si férocement, la peinture était un génie. Il lance une souscription, propose un modèle en plâtre qui sera retenu par un jury. Il a représenté Géricault « à la façon d’un gisant étrusque » étendu sur le couvercle d’un sarcophage, sa palette de peintre encore à la main. (Hachet).  Il doit emprunter de l’argent pour terminer l’œuvre présentée avec succès au salon de 1841.

Tombe de Géricault, avenue de La Chapelle

Malheureusement, la statue de marbre tendre s’abime et il faut la mettre à l’abri au musée de Rouen. Etex sculpte un nouveau monument. Finalement, un legs du fils naturel de Géricault, Georges Hippolyte, permet de faire couler en bronze, la statue ainsi que les bas-reliefs évoquant les tableaux les plus célèbres du peintre.

Géricault avait eu ce fils avec Alexandrine Caruel, de 28 ans plus jeune que son mari, l’oncle de Théodore à qui elle avait été mariée presque enfant. La suite est facile à imaginer : la demoiselle et le vieux mari ; Théodore, cavalier hors norme de belle allure, peintre virtuose célèbre à 21 ans, avec cette énergie tourmentée qu’on retrouvera dans la monstrueuse accumulation de mourants du Radeau de la Méduse.

Comment a été élevé leur enfant déclaré à sa naissance comme le fils de la bonne et d’un père inconnu ? Les familles de cette époque ne transigeaient pas avec l’adultère et plus d’un enfant bâtard se heurtait au secret de son origine qui se dérobait. Géricault a été envoyé à l’étranger en 1816, à la suite du scandale. De retour en France, il n’a semble-t-il jamais cherché à rencontrer Georges Hippolyte. Cependant, après le décès du peintre, le grand-père reconnut son petit-fils. On peut imaginer que le père devenu doublement un fantôme hanta ce fils toute sa vie. Il l’avait abandonné après lui avoir donné la vie, puis il l’avait abandonné en mourant trop tôt.

Quand Georges Hyppolite apprit qui il était, il se mit à chercher des ressemblances en contemplant les tableaux de son père. La romancière André Chedid imagine cette quête du père par le fils dans son roman Sous le soleil du père, rédigé à partir de notes retrouvées à la mort de Georges Hippolyte. En 1841, à 24 ans, autorisé à porter le nom du mort, il avait rédigé un testament jamais modifié par lequel il léguait la fortune familiale à l’Etat à condition qu’une part importante du don soit consacrée à la restauration du tombeau. Quand il meurt 40 ans plus tard, en 1882, dans une chambre d’un hôtel de Bayeux, on retrouve le testament sur lui. Les sculptures d’Etex sont alors fondues en bronze.

Il faut avoir été privé de sa filiation pour croire qu’il est important d’avoir son nom gravé sur une pierre. Georges Hippolyte n’obtiendra pas d’être enterré dans la tombe du peintre, mais pour quelques curieux, il est Géricault, le fils.

 La mémoire de la commune de 1871 : le mur des Fédérés

En 1871, la commune s’est achevée par la semaine sanglante du 21 au 28 mai quand les derniers résistants ont perdu devant l’armée versaillaise. Dans l’enceinte du cimetière, 147 communards ont été fusillés.

Le mur que l’on visite n’est pas celui du massacre, commémoré aujourd’hui par une statue dans le jardin Samuel de Champlain. Il est dans le petit cimetière de Charonne là où l’on a retrouvé les corps jetés dans une fosse commune. Chaque année une foule militante se rassemble devant une plaque commémorative. Ils étaient 1000 personnes en 1880, 5000 en 81, 20 000 en 82,.

1936 Manifestation commémorative devant le Mur des Fédérés, en présence de Maurice Thorez, Léon Blum, Maurice Paz, Marcel Cachin, Mme Blum, Marcel Gitton, Jacques Duclos, André Morizet, Jules Moch. Au premier rang : les vétérans de la Commune] :  [photographie de Marcel Cerf]

Malgré ce souvenir sanglant, le cimetière de Charonne est charmant, tout petit, serré contre l’église qui ressemble à une église de village, (ce qu’elle était d’ailleurs). On voit forcément une grande statue de fonte en habit du 18e siècle. C’est Bègle dit Magloire. Il est difficile de démêler la mythomanie, la facétie et l’histoire dans l’épitaphe de celui qui se disait le Secrétaire de Robespierre (lequel n’en a jamais eu d’après les historiens). L’autodérision l’emporte chez celui qui remplace son nom de Bègue par Magloire : “Bègue dit Magloire, peintre en bâtiments, patriote, poète, philosophe et secrétaire de Monsieur Robespierre 1793”.

 Il semblerait en fait qu’il ait été un peu rebouteux. Ayant fait fortune. Il acheta son emplacement en 1833 et fit édifier ce monument. Pour son inhumation, il avait prévu 5 francs par convive, chargé de chanter sa gloire et de boire à sa mémoire : « Il nous faut chanter à la gloire / De Bègue François-Eloy / Ami rare et sincère / Fit mention dans son testament / Qu’il fut enterré en chantant. / Pour le fêter en bon vivant / Il nous laissa chacun cinq francs / En vrais disciples de Grégoire / Versons du vin et puis trinquons / buvons ensemble à sa mémoire ; / C’est en l’honneur de son trépas / Qu’il a commandé ce repas ». (Marie-Christine Pénin, https://www.tombes-sepultures.com/crbst_1045.html

Et toi que ramèneras-tu dans les filets de la mémoire, la chronique, révolutionnaire (version grandiose ou version grotesque) ? Le souvenir du plus romantique des peintres ? Les rêves de grandeur d’une aristocrate dont le nom n’évoque qu’une recette de bœuf pour la quasi totalité des Français ?

AKOUNINE Boris TCHKHARTICHVILI Grigori, 2014, Histoires de cimetières, tr. Paul Lesquene, Lausanne, Les éditions Noir sur Blanc.

https://www.lassurance-obseques.fr/memoire-necropolitaine-futur-de-passe-sinvite-pere-lachaise/

https://fr.anecdotrip.com/l-etrange-testament-de-la-comtesse-demidoff–vinaigrette

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lisabeth_Alexandrovna_Stroganoff

https://www.jean-charles-hachet.com/Gericault-et-ses-trois-tombeaux.html

https://www.lejournaldesarts.fr/opinion/reflexions-sur-la-maladie-et-la-mort-de-theodore-gericault-1791-1824-113481)

https://www.tombes-sepultures.com/crbst_1045.html

Gallica, Cerf, Marcel (1911-2010) [Photographe] [1405]

Mont Saint-Michel. Quelques images

Ce qui fait la magie du Mont-Saint-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.

Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.

La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.

Le Mont depuis le terrain d’aviation
Route de la baie (vers Saint-Genest)

Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :

Soleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant un champ de seigle

ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on ne discerne plus où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.

Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.

Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès  des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.

Mont Saint-Michel. La montée verte

Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.

Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.
Les minces colonnes du cloître

Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre.

La nef de l’abbatiale depuis le cloître

Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.

Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)

La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.