Notes sur la visite de la Galerie Dorée à la Banque de France

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Marie-Cybèle

Nous venons visiter la galerie dorée, galerie de style Régence située dans l’hôtel de Toulouse à Paris, actuel siège de la Banque de France.

Marie-Cybèle, responsable du patrimoine historique et artistique de l’établissement nous arrête dans l’antichambre le temps de nous présenter le second des propriétaires de l’hôtel, Louis-Alexandre de Bourbon, fils de Louis XIV et de Madame de Montespan. C’est lui qui commanda le somptueux décor régence de lambris doré qui a donné sa physionomie à la célèbre galerie dorée.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, et le style régence de la galerie

Cette introduction est l’occasion de réviser le statut complexe des enfants adultérins de Louis XIV. Le roi les fait légitimer pour qu’ils puissent lui succéder en cas d’extinction de la Maison de Bourbon, mais en 1717, à la demande des princes « légitimes », un nouvel édit révoque cette décision, précisant qu’en cas d’extinction de la Maison de Bourbon le dernier Roi ne pourrait pas désigner de successeur, la nation reprenant ses droits. C’est dans ce contexte que Philippe d’Orléans, beau-frère du comte de Toulouse, assura la régence (Arnaud Manas 2017).

L’éblouissement : « C’est trop ! »

Et puis, la guide ouvre la porte de chêne et nous découvrons la Galerie dorée. C’est un oh ! général, tellement l’ensemble est fastueux, – C’est trop, dit quelqu’un à côté de moi !

Magnificence de la Galerie dorée

Histoire d’une galerie

Entre 1635 et 1640, le marquis de la Vrillière avait fait construire ici une galerie par Mansart. Inspirée du Palais Farnèse, cette loggia fermée de 40 mètres de long servira plus tard de modèle à la Galerie d’Apollon au Louvre et à la Galerie des Glaces de Versailles.

En 1713, l’hôtel est vendu à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, qui entreprend d’ambitieux travaux, confiés à l’architecte Robert de Cotte. D’un hôtel abimé, il va refaire un neuf. La galerie est aussi redécorée par le sculpteur François-Antoine Vassé, auteur d’extraordinaires lambris sculptés déclinant les thèmes de la chasse et de la marine, en référence aux charges du comte. Ce dernier avait été fait grand amiral de France dès l’âge de 5 ans, et plus tard, grand veneur. Evidemment, ces fonctions attribuées à un bambin prêtent à sourire, mais le comte de Toulouse ne fut pas un amiral de salon : au côté de son père, il participa aux campagnes terrestres de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) puis, sur mer, à la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1713). Il s’illustra en Méditerranée : à Palerme et à Messine puis lors de la bataille de Malaga en août 1704. À la suite de cette dernière action, le roi Philippe V d’Espagne le décora de l’ordre de la Toison d’or. 

Les décors de Vassé sont en tout cas un des beaux exemples de l’art de la Régence.

La tête du cerf fait allusion à la charge de Grand Veneur
Amphitrite et les dauphins qui l’amènent auprès de Poséidon rappellent le grand amiral

De façon plus inattendue, des armes iroquoises et guyanaises évoquent les opérations menées au Canada et en Guyane, qui sont à cette époque supervisées par la marine.

Au bas de la sculpture un casse-tête à boule iroquois

Devant un tel foisonnement je me perds avant d’apprivoiser les scènes et les grands miroirs où je m’aperçois dans un décor vertigineux contribuent à l’enchantement.

Toute la sculpture est dorée et le lieu blanc et doré sera désormais connu sous le nom de « Galerie Dorée ».

La glace placée au-dessus de la cheminée – où se reflète toute la pièce – multiplie le décor à l’infini

Réviser sa mythologie avec François Périer

Les peintures des plafonds ont été conçues par François Périer :  elles me déçoivent, mais il impossible de savoir si François Périer en est responsable. Les fresques s’étant dégradées, elles ont été reproduites au 19eme siècle par Paul et Raymond Balze et les frères Denuelle. Reste à s’amuser à reconnaître les thèmes : les quatre éléments sont représentés dans quatre tableaux aux quatre coins de la galerie : l’eau avec Neptune et Amphitrite, la terre avec Pluton et Proserpine, le feu avec Jupiter et Sémélé et l’air avec Éole et Junon… Au centre, en majesté, le char d’Apollon précédé de l’étoile du matin et suivi de la Lune traversant le ciel.

L’Air évoque aussi la régence d’Anne d’Autriche – Louis XIII mourant tente de retenir les vents dans des sacs, qui représentent les Grands du Royaume et la Fronde naissante

Voici aussi l’enlèvement de Proserpine par Pluton,

Anne d’Autriche symbolisée par Proserpine choisit la France contre l’Espagne (ici une des représentations de la déesse Cybèle/Cérès en vieille femme… Cependant à l’arrière-plan Cérès/Déméter  parcourt la terre sur son char à la recherche de sa fille..

L’identification de Cérès et de Déméter reste bien confuse pour moi : je ne suis pas  habituée à une représentation négative de Cérès en vieille Cybèle.

De façon générale, cette façon de mêler à la vie des dieux la vie privée des puissants du moment ne donne pas du tout l’impression d’un drame cosmique. C’est un mélodrame auquel les personnages n’ont pas vraiment l’air de croire même s’ils font de grands gestes. Cependant, jouer à reconstituer les deux histoires qui se déroulent est un divertissement plaisant.

Les tableaux sont des copies, les originaux ayant été décrochés sous la Révolution. C’est au Louvre qu’il faudra chercher les toiles acquises par La Vrillière, signées Le Guerchin, Nicolas Poussin, Guido Reni, Alessandro Turchi et Pierre de Cortone. Un détail m’attire dans ces toiles : Marie Cybèle explique que ceux qui sont les seuls à nous dévisager d’un œil admoniteur (qui nous adresse des avertissements) sont le peintre et sa jeune femme Les autres personnages sont regardés ou se regardent. La jeune femme est peinte en sphinx, ce qui est logique puisque le tableau représente le Nil, mais je dois dire que me frappe le geste de l’époux qui la caresse comme une grosse chatte.

Allégorie du Nil reconnaissable au sphinx

Le secret de la banque de France

En 1793, à la mort du fils du comte de Toulouse, l’hôtel est confisqué comme bien national. En 1808, il est racheté par la Banque de France, une banque privée créée par Napoléon pour gérer les réserves d’or et décider de l’émission de monnaie. La Galerie trouve alors une fonction officielle d’accueil des assemblées générales des gros actionnaires.

La banque est nationalisée en 2 étapes. Au moment du Front populaire, une loi réduit le pouvoir des actionnaires et du Conseil au profit de celui de l’Etat. En 1945, la banque est nationalisée afin de faciliter le financement de la reprise économique.

La Banque de France est toujours chargée de garder un trésor de 2500 tonnes d’or. Elle les conserve sous nos pieds dans un lieu appelé « la Souterraine », d’une superficie de plus de 10 000 m2. Cela explique le contrôle strict de nos identités et la vigilance du garde à la sortie.

Terriblement luxueuse, la galerie dorée. Trop ? En tout cas bien accordé à son statut de palais du pouvoir et de la richesse… Curieusement, nous n’y avons croisé que des portiers. Le personnel de la banque est invisible, laissant ce décor de théâtre à sa solitude dorée, comme si les fonctionnaires ne s’y réveillaient que les jours de fête.

Quelques références

Arnaud Manas, 2017, « Les transformations de la Galerie dorée du comte de Toulouse »,https://doi.org/10.4000/crcv.14438

Bertin Georges-Eugène, 1901, Notice sur l’hôtel de La Vrillière et de Toulouse, occupé depuis 1810 par la Banque de France, Paris, Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France.

Saint-Simon Louis de Rouvroy duc de, Œuvres complètes éditées par Cheruel https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70363.texteImage

Exploration de l’art contemporain à La Villette

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Claire

Après le MacVal, nous n’avions pas programmé la visite d’un autre lieu dédié à l’art contemporain. Le hasard de la planification de France-Alzeimer nous a cependant conduits à 100% L’Expo à La Villette. C’est une exposition consacrée à de jeune diplômés, sélectionnés par un jury composé, — sans surprise, de membres participant au courant dont sont issus les participants. Mais existe-t-il d’autres voies de sélection ?

L’exposition met majoritairement l’accent sur la démarche plutôt que sur des techniques traditionnelles comme le dessin ou la peinture académique. Encore que… certaines œuvres, comme le château façon Disneyland de Jordan Roger, témoignent d’une impressionnant virtuosité dans le travail de la céramique et de la broderie.

Mais au fond, qu’est-ce que l’art contemporain ? Sans prétendre en donner une définition, j’ai choisi d’aborder cette exposition à travers la diversité des expériences qu’elle propose.

Art et politique

Zoé Saudrais abolit la frontière entre art et politique. Ses banderoles revendicatives, ses évocations de repas militants — lieux de rencontre entre artistes et collectifs en lutte — brouillent volontairement la frontière entre création et action. Pour Zoé Saudrais, l’art est un outil de mobilisation. Il repose sur la force du message, slogans percutants, dénonciation des injustices, mise en lumière des luttes, des femmes immigrées. Il ne suppose pas de grande maîtrise technique, et invite à partager des moments d’action collective .

Zoé Saudrais. Bannière
Zoé Saudrais. Exaltation des luttes des femmes immigrées

Blessures familiales

D’autres artistes puisent dans leurs expériences intimes. Leurs œuvres s’enracinent dans des histoires familiales, qui rejoignent des préoccupations contemporaines, discriminations liées à l’orientation sexuelle, à l’exil, au déracinement.

Rescapé de l’enfer familial religieux et patriarcal, Jordan Roger montre à première vue, des œuvres légères. Son château rose très kitsch, fait sourire. Mais cette légèreté dissimule la violence subie. Élevé chez les Témoins de Jéhovah, l’artiste a été rejeté par sa famille lorsque celle-ci a découvert son homosexualité. De là le jeu avec son patronyme, Roger,   reconnaissable, mais barré.

Jordan RogerBurn Them All, 2022, 100 éléments de faïence

Lorsque l’on approche, les ornements couleur corail se révèlent être des flammèches. Le château, symbole d’un imaginaire enfantin et normatif, est sur le point de s’embraser. Rien n’est encore détruit, mais tout annonce le brasier qui détruira l’ordre patriarcal.

Au premier abord, l’œuvre de Yunyi Guan est mièvre, mais la moustiquaire, sur laquelle des papillons sont venus se poser, délimite un petit espace protecteur pour des enfants perdus entre la Chine et la France. Une fillette a été élevée en Chine par les grands-parents ; sa cadette, par les parents qui pouvaient désormais s’offrir un toit familial. L’aînée a-t-elle été assez aimée ?

La peur de l’oubli accompagne le déracinement. Bahar Kocabey, chassée du Kurdistan-Syrien dessine ses oliviers au fusain. L’un d’eux a pris des proportions monumentales. Il appartient sûrement au passé et son absence de couleur ajoute à sa qualité fantomatique. Deux chevelures féminines flottent dans l’air, mais elles ont perdu leurs corps : Bahar Kocabey, n’a plus de place dans le monde où sa famille avait vécu. Des exilées, il reste seulement ces traces vouées à disparaître.

Bahar Kocabey, L’effacement

Les idées ont besoin d’une forme. Leur donner une apparence sensible exige beaucoup d’énergie. Un château de Walt Disney, une moustiquaire constellée de papillons, deux chevelures sans corps… sont les formes concrètes qui correspondent aux idées de patriarcat, d’insécurité ou de déracinement.  Sans doute faut-il une grande force pour croire à ses propres métaphores.

Identités postcoloniales

Plusieurs artistes explorent la question de l’identité de femmes issues de l’immigration dans un contexte postcolonial. Leur reconstruction passe souvent par le corps, et notamment par la chevelure, chargée de symboles.

Le lit de cheveux de Priscilla Benyahia suscite un certain malaise, que l’on retrouve dans la vidéo de Tatiana Da Silva où des femmes passent de grands peignes dans leur chevelure. Ces œuvres dérangent — et c’est sans doute le but des artistes. L’art doit parler de ce qui (me) fait souffrir, (m’)offrir une compensation… mais à quel public s’adresse-t’-‘il ?

Priscilla Benyahia Le lit de cheveux

Merveilles de l’enfance

Charlotte Alves se souvient des univers qu’elle inventait, enfant sage, au bord d’un lac : elle imaginait des créatures étranges qui vivaient sous la surface sombre. Aujourd’hui, elle les fait renaître. Ce sont des monstres bienveillants aux couleurs éclatantes, des tortues devenues coussins, des crevettes géantes — un bestiaire joyeux plébiscité par les enfants qui visitent l’exposition.

Charlotte Alves. Crevette facétieuse

Sans conclusion

Cet art, contrairement à la peinture impressionniste que l’on célèbre en ce moment avec Renoir, est très rarement fait pour s’accrocher dans son salon. Il n’est pas fait non plus pour provoquer l’extase d’une contemplation sans finalité. Plus souvent, il accompagne un besoin de réparation. Qui y répondra ?

Il y a cependant un petit tableau de laine feutrée qui m’attire beaucoup, peut-être à cause du lien qu’entretient Ora Yerma avec la tradition… C’est un paysage nocturne. Une ombre noire enveloppe la partie gauche. Une lumière douce fait scintiller la partie droite comme si les nuages qui couvraient le ciel s’étaient écartés pour laisser la lune éclairer une plaine tranquille. Des animaux — moutons, ou peut-être chevaux, préhistoriques selon la guide — y reposent avec sérénité : figures blanches sur fond sombre, silhouettes noires sur fond clair

J’y vois, pour ma part, l’évocation d’un rêve, qui invite à la contemplation silencieuse.

100 ans après l’exposition de 1925 : une rétrospective au musée des Arts décoratifs

Jusqu’au 26 avril 2026, au Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er.

L’exposition 100 ans d’Art Déco commence par le souvenir de la grande exposition de 1925 qui a duré 6 mois, a rassemblé 20 000 créateurs venus de 21 pays et attiré des millions de visiteurs. L’exposition parisienne a eu un retentissement mondial. Il est vrai qu’elle concernait toutes les formes, architecture, mobilier, mode et textile, arts graphiques, publicité et graphisme, bijoux, papiers peints, vaisselle et vases, et donnait aux visiteurs l’impression d’entrer dans une ère moderne.. Pourtant, le nom même d’Art déco ne s’employait pas. Il s’imposera seulement en 1966, bien après que ce courant ait cédé à son tour la place à l’Art Moderne.

Les formes simplifiées et les couleurs franches d’une affiche de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes.

L’exposition de 1925, apothéose d’un style moderne

Pour moi, qui ai longtemps confondu Art Nouveau et Art déco, la visite est l’occasion d’une mise au point : l’Art Nouveau est tout en courbes ; l‘Art déco privilégie la géométrie, les formes angulaires, les meubles massifs, les couleurs pures…

Mais la rupture n’est pas brutale. Elle s’est amorcée dès les années 1910, et L’Art nouveau, n’a reculé que peu à peu. Les corbeilles de fruits et les décors floraux sont encore présents, même si leurs grâces surannées sont stylisées et ainsi profondément modifiées.

Le motif  floral de ce meuble de Ruhlmann, remonte au 18e siècle, mais il est ici « géométrisé »

Et les silhouettes de paons à longue traîne que l’on retrouve dans la belle grille dessinée par Jean Pérot et ouvragée par Léon Conchon viennent d’un monde ancien, mais elles sont comme épurées.

Dessin de Jean Pérot et ferronnerie de Léon Conchon 1922

Surtout, l’Art Déco se veut moderne. Il allie art et industrie, recycle des formes inventées par des ingénieurs pour l’aviation ou pour la guerre.

Les robes montrent les jambes

Dans le monde que j’habite, les codes vestimentaires n’ont guère de place. Hélas ! Je ne sais pas reconnaître une coupe en biais, ni apprécier la fausse simplicité d’une robe élégante. Il me faut la guide pour apprendre à regarder.

Les robes raccourcissent. Elles libèrent les corps. Les jambes se montrent, le corset disparaît. Grâce aux coupes en biais de Madeleine Vionnet, le tissu ne contraint plus : il suit, il accompagne, il épouse le mouvement. Les femmes marchent — et dans leur démarche se lit une promesse, un calcul peut-être, une liberté naissante.

De même, le chic de la robe de Frantz Jourdain tient à l’éclat des perles de verre qui illuminent l’élégante qui la porte, la transforment en objet scintillant.

Frantz Jourdain (1847-1935), Robe du soir en crêpe de soie brodé de perles de verre grises translucides. 1925.

Une panthère de fer forgé garde une salle entière consacrée à Cartier. Ici, le luxe s’adapte au deuil. Les veuves de guerre renoncent aux couleurs, mais pas à l’éclat. Le noir et blanc de Cartier respecte les contraintes et protège leur envie d’élégance.

Panthère par Bagues frères fondeurs pour Cartier

Un peu plus loin la broche de corsage de Boucheron ornée d’un pompon de soie et de pierres dures (lapis, corail, onyx, jade, turquoise) s’inspire de motifs égyptiens. Le mode de l’orientalisme coexistera avec des influences plus lointaines d’Extrême-Orient et d’Afrique.

Boucheron et l’égyptomanie. Devant de corsage

J’avais déjà vu sans vraiment les regarder des meubles et des objets qui viennent du musée et j’ai eu le plaisir qu’on éprouve à revoir ce que je connaissais déjà un peu. Mais l’exposition ne se contente pas de réveiller la mémoire : elle distingue, elle sépare.

A chacun son style

Sonia Delaunay, plutôt présente comme styliste que comme peintre, et Robert Mallet‑Stevens qui a dessiné l’arbre-en-béton réalisé par Jean et Joël Martel, font le lien avec le cubisme.

Les mannequins de Sonia Delaunay, qui portent des tissus simultanés, posent devant l’arbre en béton, dessiné par Mallet-Stevens et construit par les sculpteurs jumeaux Jean et Joël Martel

Saddier conjugue formes massives et spirales pour une coiffeuse confortable.

Coiffeuse en sycomore de Saddier et Fils (1928). A l’arrière-plan une porte pliante de Mallet-Stevens laquée, à délicat décor blanc

Le nom de Ruhlmann est partout présent. Il travaille des bois précieux — acajou, ébène, palissandre — impose sa sophistication sous une apparente simplicité. La marqueterie atteint alors son apogée.

Je comprends le prix atteint par ces créations, même lorsque les matériaux sont modestes : le vase de Dunand, qui avait appris la technique de la laque au Vietnam, est orné de débris de coquilles d’œufs — puisque l’ivoire, trop vivant, jaunit — Mais les éclats de coquilles doivent être incrustés un à un. Tout cela exige un temps, une précision presque déraisonnable.

Jean Dunand vase de cuivre laque et coquille d’oeuf 1924

Le pavillon de la société des artistes décorateurs

La Société des Arts décoratifs avait obtenu un espace aux Invalides en 1924 ce qui lui a permis d’être présente à l’exposition avec les projets primés d’ameublement pour une ambassade. On peut voir par exemple le spectaculaire bureau-bibliothèque de Pierre Chareau.

Pierre Chareau. Bureau Bibliothèque pour une ambassade française

C’est aussi de ce projet d’ambassade que provient le chiffonnier aux belles hanches d’André Groult. « Il est réalisé en galuchat, explique la guide ».J’ignorais tout du galuchat jusqu’à cette visite… J’ai adoré ce mot galuchat situé quelque part entre galoche et galurin qui est tombé dans mon oreille. Il m’a ravie avant même d’en comprendre le sens. Il s’agit du cuir de poisson, en particulier de la partie ventrale de la roussette, dont les écailles hérissées de pointes rendent indispensable un ponçage énergique. Après ce travail, le cuir est très lisse.

Pendant deux heures, je vois du galuchat partout.

André Groult (1884-1966), décorateur. Chiffonnier, Paris, 1925. Galuchat, hêtre, acajou, ivoire.
La chaise rayonnante de Clément Rousseau. 1921 : palissandre, galuchat, ivoire, garniture en soie

Quelques meubles, une photographie : voilà comment renaît un intérieur disparu. Celui de Jacques Doucet, mécène flamboyant, passeur entre les arts. Au-dessus du divan, La Charmeuse de serpents veille — image à la fois étrange et familière.

Mais ce monde reste fermé. L’Art déco reste l’apanage d’une toute petite élite malgré les efforts des grands magasins pour élargir la clientèle. Il n’y a pas de miracle et la belle commode de 1925 de la Maîtrise des Galeries Lafayette, en bois de violette et marqueterie est inaccessible aux gens ordinaires. Ce sont les affiches et quelques objets qui ont répandu la nouvelle esthétique.

Lalique. La fontaine gelée

Il est 11h 30. La visite s’achève. La foule envahit les escaliers qui montent aux salles d’exposition. Ce n’est évidemment pas la même chose d’apercevoir les bijoux de Cartier dans la cohue et d’avoir eu, grâce à France Alzheimer, le privilège de visiter l’exposition dans un musée presque vide.

2026 : assumer le luxe de l’Orient-Express

L’Art déco est lié au goût des voyages et de la vitesse. L’Orient-Express en est l’un des mythes. Déjà, René Prou, René et Suzanne Lalique avaient participé à la fabrication de ce luxe en mouvement. En 2026, le musée s’associe au projet des groupes LVMH et Accor qui souhaitent relancer l’Orient Express.

Le studio Maxime d’Angeac a conçu de nouveaux wagons qui pastichent les anciens. Le mélange de passé et de présent agit comme un tour de prestidigitation : il nous fait basculer dans le monde d’Agatha Christie. Voici la cabine où Ratchett a été tué de douze coups de couteaux.

Orient-Express. 2026. Un compartiment

Et voici la salle à manger où dîne la société cosmopolite qui emprunte le train.

Enfin voici le célèbre décor des merles et des raisins :

Dans le monde confortable de l’Orient-Express, l’extérieur n’a pas besoin de pénétrer. Le spectacle des oiseaux de cristal remplace les pays traversés.

Je ne sais pas si je prendrai un jour l’Orient Express, mais comme les autres visiteurs, j’ai éprouvé un instant le léger vertige du passage de l’autre côté du temps.

A voir : Le galuchat en trompe-l’oeilhttps://www.meublepeint.com/faux-galuchat.htm

« No Kings Day » à la Bastille (29 mars 2026)

Ils ne suffisaient pas à faire foule, mais il y avait quand même quelques centaines de manifestants, le plus souvent des Américains vivant à Paris.

No Kings Day à la Bastille

Ils avaient apporté des pancartes : « Non à la guerre, pas de rois, Balance le Trump tout de suite (Dump the Trump now). Ils s’étaient déguisés en symboles de la liberté et de la démocratie américaine.

La Statue de la liberté, symbole de la démocratie américaine

Même les chiens portaient des slogans.

Des militants français étaient venus prononcer des discours contre toutes les oligarchies du monde, contre la traque des immigrés et pour la défense des services publics. Puis des chanteurs avaient entonné des hymnes qui avaient une curieuse couleur religieuse en invitant le public à reprendre en chœur le refrain

Au refrain, la chanteuse demande à tout le monde de reprendre en choeur, parce qu’une chanson de protestation est un ciment qui réunit le public dans un « Nous » optimiste.

Un mouvement de protestation américain, c’est aussi un moment de célébration.

Apprendre à regarder l’art contemporain au Mac Val

Quand j’ai décidé d’accompagner au Mac Val l’Association si réconfortante, Art, Culture et Alzheimer Paris, à l’exposition « Le Genre Idéal », je croyais me rendre à une exposition critique sur la catégorisation binaire du masculin et du féminin) ou sur le système restreint des possibilités offertes aux femmes artistes … Mais le conservateur narquois, Nicolas Surlapierre, a trompé mes attentes. « Genre » fait allusion à la hiérarchie des genres dans l’art classique telle que codifiée par Félibien en 1667 :

« Ainsi celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement, et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres… un Peintre qui ne fait que des portraits, n’a pas encore cette haute perfection de l’Art, et ne peut prétendre à l’honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensembles ; il faut traiter l’histoire et la fable. »

Tout en rappelant ainsi que l’art s’inscrit dans une tradition, l’équipe du Mac Val a montré qu’il en jouait en modifiant l’importance relative des éléments de cette typologie. Elle invite aussi à changer de regard en rebaptisant les vieilles rubriques, par exemple, les biens (la nature morte) invite à une critique de la société de consommation, les gens (le portrait) suggère que les anonymes sont les sujets des figurations actuelles…

A raison, la guide qui accompagnait la visite a choisi de prendre son temps en se limitant à quelques œuvres. Toutes ne m’ont pas plu, mais Camille m’a appris à les regarder, à m’en étonner et à essayer de les comprendre.

Dans le hall d’accueil, hors exposition, le cordage cuivré, immense, d’Alice Anderson évoque le réseau des câbles sous-marins à la base de notre monde hyperconnecté.

Alice Anderson UNDERSEA INTERNET CABLES », 2015-25

Sur une petite table, Toguo, un artiste du Cameroun, a sculpté des bustes en forme de tampons, comme les tampons administratifs qu’on applique sur les visas des migrants, afin de mieux les traquer.

Barthélémy Toguo.

Pour la section consacrée au paysage, nous nous sommes arrêtés devant une œuvre d’Agnès Varda, La mer immense et la petite mer immense. Il s’agit d’une mer sans prétention artistique, comme on la voit l’été sur une plage de sable. La mer de mes stéréotypes est une mer tempétueuse qui a peut-être sa source dans les navires de Vernet se fracassant contre des rochers, ou peut-être dans les photos que l’on vend dans toutes les bourgs de Bretagne de phares submergés par d’énormes vagues. Quand, je dis mer, je vois aussi des couchers de soleil qui transforment l’eau en lac de lumière éblouissante. La mer immense d’Agnès Varda n’éblouit pas. J’ai envie de dire qu’elle lutte contre les (mes) clichés. La mer immense (280 sur 500 cm), accompagnée du bruit des vagues attire comme le réel ; la petite mer immense est une représentation cadrée (et ces deux modalités du « comme si c’était vrai » renvoient au fait qu’il s’agit toujours d’un point de vue et d’un simulacre.

Agnès Varda. La mer immense et la petite mer immense

La guide commente un monstera (j’ai toujours dit philodendron ?), parfait exemple de nature morte. Laurent Pernot a utilisé une structure métallique et du polyester pour représenter les feuilles qu’il a recouvertes de cendres obtenues en brûlant des livres.

Laurent Pernod. Monstera géante

L’œuvre invite à une réflexion sur l’expression même de nature morte. Le passé des livres brûlés (dont les feuilles viennent du monde végétal) rejaillit sous forme d’une plante, grise, comme un fantôme.

Ali Cherri installe sur un plateau lumineux des objets archéologiques et ethnographiques de provenance variée. Objets muets sortis de leur contexte, sans mise en perspective ni hiérarchie.

Ali Cherri

Il n’est pas toujours simple de se passer du langage. Sans l’appui d’un discours, la scène est ambigüe. Ali Cherri veut-il dénoncer l’idée même de collection née d’un geste de prédation et de décontextualisation violente ?

Dans la section des « biens », nous retrouvons des objets de consommation familiers : une paire de chaussures pour mieux rebondir dans la vie

un frigo monté sur skis, symbole de consommation et de société des loisirs.

Présence Panchounette. Frigo sur des skis,1987

Dans la section consacrée aux scènes de genre, ou au portrait (on peut discuter) on voit L’ivrogne de Gilles Barbier un homme ivre agenouillé. Un tourbillon de nuages et d’objets hyperréalistes sort de sa tête : livres, ustensiles de cuisine, chapeaux, mais aussi rats et étourneaux….

Gilles Barbier. L’Ivrogne

 J’ai oublié de prendre des photos « Des heures ».  C’est peut-être que la peinture d’histoire, au sommet de la hiérarchie de Félibien a laissé place à des œuvres politiques qui ne s’appuient plus sur la mythologie et qui vieillissent trop vite.

Le MAC VAL s’obstine à défendre l’art contemporain depuis 20 ans. Ça se passe une fois de plus « en banlieue »… tout près. Il suffit de prendre la ligne 7 jusqu’à Villejuif-Louis Aragon, puis le bus 172 ou le tram T9 depuis la Porte de Choisy.

Référence. Félibien 1667, Préface aux Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, pendant l’année 1667, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626828s/f33.item

De la ‘banlieue’ au téléphérique urbain

Quand j’avais 20 ans, mon Paris allait d’Etoile aux colonnes de la place de la Nation… Au Sud, je dépassais la porte d’Orléans seulement pour me rendre à la Maison des Examens d’Arcueil ou pour prendre « l’autoroute du soleil…

Si je franchissais exceptionnellement le périphérique qui sépare Paris et la banlieue depuis 1973, je tombais dans un monde qui ressemblait à un mauvais rêve : une succession de dépôts, de panneaux publicitaires, de casses de voitures, d’emprises ferroviaires, des maisons grisâtres, de mares d’eaux usées, de zones d’activité plus ou moins délabrées,. Y aller, c’était me perdre dans des quartiers labyrinthiques, avec des avenues parallèles ou perpendiculaires, baptisées allée des Lilas, chemin du Grand Orme ou rue de l’Alouette – là où il n’y avait ni lilas, ni alouettes. Ces rues n’offraient aucun point de repère. Habituée aux trouées monumentales d’Haussmann, je m’étonnais de ne voir ni clocher, ni monument civil permettant de retrouver une direction parmi tous ces bâtiments semblables.

Peu à peu pourtant, des Parisiens s’étaient habitués à aller jusqu’à Mousquetaires, Mammouth, Leclerc, Darty, Ikéa. Même si la banlieue était un quadrillage d’axes encombrés de longues files de camions, ils menaient aux lieux où on pouvait participer à la fête de la consommation. Parallèlement, le centre ville se barricadait contre les voitures : pendant la mandature d’Anne Hidalgo à coups de hausse du tarif de stationnement, le trafic a spectaculairement baissé à Paris. Cependant, à l’extérieur du périphérique, les milliers d’habitants obligés de se déplacer pour travailler en ville souffraient dans les embouteillages, dépensaient de plus en plus en essence ou prenaient des trains bondés et inconfortables. Cela faisait au moins 50 ans qu’on construisait des logements dans les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis, et le Val-de-Marne sans prévoir les déplacements des habitants.

Le téléphérique C1 du Val de Marne : de la ligne 8 du métro jusqu’à à Villeneuve-Saint-Georges

Quelquefois, il y a quand même de bonnes nouvelles. En décembre, le Val-de-Marne a mis en service le Câble C1, le tout premier téléphérique urbain d’Île-de-France. Inauguré le 13 décembre 2025, le téléphérique part du terminus de la ligne 8 (Pointe du Lac) et dessert en 18 minutes cinq stations, Créteil, Limeil‑Brévannes, Valenton et Villeneuve‑Saint‑Georges, sur un tracé de 4,5 kilomètres.

Le coût, qui s’élève à 138 millions d’euros, doit être mis en perspective avec les alternatives. Un prolongement de la ligne 8 du métro dans cette même zone aurait par exemple coûté près de 100 millions d’euros par kilomètre et le téléphérique est 2 à 3 fois moins coûteux que le tramway.

Départ du téléphérique à la Pointe du Lac

Pour les gens sérieux, il s’agit d’échapper au gros embouteillage entre Créteil et Limeil et de dépenser moins d’essence, mais voici que se développe un tourisme  du téléphérique, dont nous sommes de bons représentants. Dans notre petit groupe de 10 qui occupe une nacelle, tout le monde est ravi de voler au-dessus des bretelles d’autoroutes infranchissables, de découvrir l’importance de l’emprise de la SNCF, et des bassins de traitement des eaux usées. Et puis on se sent comme aux sports d’hiver dans une nacelle silencieuse…. D’où l’inévitable : Eh ! Thérèse, tu as oublié tes skis !

Survol panoramique dans les navettes de la ligne C1

Après un grand coude, nous longeons des fresques… celle d’un échassier est la plus spectaculaire..

L’itinéraire que nous avons choisi à l’arrivée complique les choses : 3 kms vers le RER de Villeneuve Saint Georges (avec une halte dînette dans un square), 2 stations de RER jusqu’à Brunoy au bord de l’Yerres.

Les bords de l’Yerres

Après une semaine de pluies violentes et de froid, ce dimanche très doux est délicieux.  Les feuilles commencent à pousser et les pétales d’aubépines à tomber. Dans les arbres, c’est encore le merveilleux vert du premier printemps.

Bords de l’Yerres

Au bord de l’eau canards, oies bernaches, foulques, ragondins…. Déjà des couples se forment.

Trois copains ont installé des pliants pour passer l’après-midi entre hommes

Mais quand même, comment le baigneur de Caillebotte faisait-il pour plonger ?

Les cafés manquent cruellement tout au long de la promenade et il faut passer l’île Panchout et ses vaches écossaises et arriver à Yerres pour trouver une terrasse. Quand nous quittons le café, il est trop tard pour entrer dans la  propriété du peintre Gustave Caillebotte. J’étais jadis venue visiter sa belle maison bourgeoise et le parc de onze hectares qui l’entoure. Je reviendrai. Paris est tout proche par le RER D.

Il n’y a (presque) plus de frontières et la « banlieue » est furieusement tendance !

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/12/en-ile-de-france-un-telepherique-pour-reduire-les-fractures-urbaines_6657006_3234.html

https://edito.seloger.com/tendances/vivre/val-de-marne-bientot-premier-telepherique-urbain-d-ile-de-france-article-21442_9.html

Eva Jospin. Forêts, Grottes et temples de carton au Grand Palais

Exposition jusqu’au 15 mars 2026

Eva Jospin transforme le carton en forêts, grottes, monuments.

La forêt pétrifiée

Sa forêt pourtant n’est pas une « vue » mais une masse végétale qui empêche d’y pénétrer. Il n’y a pas de chemin qui l’ouvre et les branches hérissées d’épines empêchent de parvenir aux princesses enfermées dans les profondeurs. C’est une forêt-matière et non l’image d’un paysage.

Mon amie déteste cette représentation funèbre : – C’est une forêt de carton qui ne connaît ni automne, ni printemps. Toute vie l’a désertée… Je ne peux pas imaginer des oiseaux devant ces branches sèches, devant ces arêtes d’arbres où manquera toujours l’impression verte de fougères et de la terre humide.

Grand Palais. 2026. Eva Jospin. La forêt pétrifiée

Plus loin, un cratère dont les dimensions sont assez petites, mais qui a l’air gigantesque car on n’en voit pas le fond. Des échelles évoquent une carrière où des ouvriers pourraient descendre pour extraire des minerais, mais c’est une mine sans mineurs… qui donne comme l’ensemble des œuvres exposées l’impression d’un lieu que toute présence humaine a quitté.

Grand Palais 2026. Eva Jospin. La mine

Je n’ai cependant pas l’impression de voir un spectacle morbide. Sans doute mon plaisir est-il inséparable des métamorphoses du matériau transformé. Le carton, une fois découpé, collé couche sur couche, pli sur pli, creusé au burin, raboté, frotté rivalise avec des matériaux plus nobles. Selon le traitement appliqué, il peut devenir brique :

Eva Jospin. Palais de briques

ou cuir aux teintes délicates.

Souvent, il se fait pierre. Comme le carton est moins dur que la pierre, on ne risque pas de s’y blesser. Je m’inquiète cependant. Combien de temps va-t-il durer ?

Des monuments de carton

En 1926, au Grand Palais, Eva Jospin expose surtout des rocailles, des cénotaphes, des dômes… toujours en carton qui réinterprètent à leur façon le mélange de monuments, de grottes et de végétation que l’on trouve dans les jardins italiens.

Eva Jospin. Cénotaphe

En approchant, on découvre la délicatesse minutieuse de certains ornements. Ce sont des stalactites qui ornent les grottes, des incrustations de coquillages, des plantes qui ont trouvé des interstices où plonger leurs racines et qui dégringolent des voûtes des niches votives.

Eva Jospin. Grand Palais 2026. Petites lianes

A nouveau, l’amie proteste : Quel sens ont ces grottes ? Evidemment, on y est à l’abri, mais c’est un monde morbide qu’Eva Jospin ne quitte jamais, sans m’expliquer pourquoi.

– Est-ce qu’un projet s’explique ? Eva Jospin a-t -elle posé un sens au départ ?  Si elle savait précisément ce qu’elle cherche, elle ne le chercherait pas. Je crois qu’elle poursuit son travail jusqu’à découvrir le sens des espaces qu’elle construit. Sa technique qu’elle contrôle de mieux en mieux fait surgir des jardins, des monuments qui la surprennent la première.

– Aucun être n’habite ces édifices. Au mieux, je vois un décor pour une fête qui n’a pas eu lieu.

Ce mélange de nature et de culture sans présence humaine semble donner raison à mon amie… Des lianes reprennent leurs droits sur le monument et le transforment en ruine. Eva Jospin ne communique-t-elle pas un vif sentiment de la vulnérabilité du monde ?

Duomo

Le Duomo vidé de sa signification initiale, est lui aussi un décor que sa dimension monumentale permet de pénétrer pour jeter un œil sur l’oculus bleu. Je fais comme les visiteurs. Je pointe mon téléphone… et je me demande ce que signifie ce temple sans croyants. Il me renvoie à un monde lointain (celui des jardins d’Hubert Robert) un peu mélancolique.

Eva Jospin. L’oculus du duomo

Les teintes raffinées des broderies

Nous nous réconcilions autour des broderies. J’apprécie qu’un artiste se livre à l’exploration de divers médiums. À présent, grâce aux ressources dont dispose Éva Jospin, elle collabore avec des artisans de Bombay et propose des œuvres de grands formats. La forêt n’était pas morte, mais en sommeil, et elle a retrouvé ses teintes vibrantes. Le brillant de la soie confère un aspect vaporeux aux tableaux, évoquant une atmosphère printanière.

Eva Jospin. Forêt au printemps

Mais au fond, ce qui me plaît le plus est le mélange de grottes, de temples et de végétation. C’est un monde auquel je me sens relié. Il suscite l’impression d’être une petite chose dans un monde balayé par le temps.

NB

On peut voir gratuitement un aspect du travail d’Eva Jospin au Beaupassage qui relie le boulevard Raspail, la rue de Grenelle et la rue du Bac.  Au 14 boulevard Raspail, grâce à un jeu de miroirs, le passage nous immerge dans une de ses forêts et mène à une placette remplie de restaurants étoilés, mais aussi de cafés abordables. On peut s’y poser pour un moment au calme.

Pour continuer

Les détails minuscules des installations sont commentés par Myriam Panigel  https://netsdevoyages.car.blog/2026/01/28/eva-jospin-grottesco-au-grand-palais/comment-page-1/ et il y a de jolies photos de ces détails sur le blog de W. Jöckel https://paris-blog.org/2026/02/07/eva-jospin-grottesco-eine-ausstellung-im-grand-palais/

Escher : En noir et blanc (1898-1972)

Près de deux cents dessins de Maurits Cornelis Escher sont exposés à la Monnaie de Paris. A l’entrée, l’énorme boule miroir qui reflète et déforme le hall de l’édifice avertit que nous entrons dans le royaume des illusions.

Hall de la Monnaie de Paris

Il y a un premier Escher qui fait de belles gravures d’une nature quasi géométrique.

M.C. Escher. Castrovalva (Italie) 1929

Parmi les œuvres qui évoquent un paysage, ma préférée est la lithographie intitulée Trois Mondes. Trois comme l’air où vivent les arbres, l’eau où nage un poisson et la surface qui constitue l’essentiel de la gravure puisque on voit les arbres seulement comme un reflet. L’automne a dépouillé les branches des feuilles d’arbres. Elles flottent à la surface de l’eau.  On aperçoit sous la surface un poisson les yeux exorbités.

M.C. Escher. Trois mondes. Lithographie

Formes jumelles transformées et couples d’opposés

L’œuvre qui a valu un premier succès mondial à Escher a la forme d’un losange. Un banc de poissons clairs nageant dans une eau sombre occupe le triangle inférieur. Les poissons se transforment peu à peu en oiseaux noirs qui traversent le ciel blanc de la partie supérieure.

Contrairement à la première impression, les animaux ne se répètent pas exactement à l’identique : les détails des dessins situés à la pointe s’estompent au milieu ; il ne reste que des silhouettes imbriquées comme dans un puzzle.

Là où l’eau et le ciel s’inversent, l’œil hésite : qu’est ce qui est le fond ? Qu’est ce qui est la forme ?

M.C. Escher. Ciel et eau

Positif et négatif s’inversent à nouveau dans des gravures qui font penser au jeu où il faut trouver une ou des images cachées dans des images.  Les cartels expliquent que les motifs répétés indéfiniment constituent ce que les mathématiciens nomment un pavage, (Comme dans un puzzle, des motifs s’emboitent de sorte qu’il n’y a plus d’espace entre eux.)

Les recherches d’Escher font écho au choc qu’il avait éprouvé devant la beauté fascinante des mosaïques de l’Alhambra. La quête de formes géométriques complexes auto-suffisantes ne laissant aucun interstice sur le plan va l’obséder.

M.C. EscherDivision régulière du plan IV (chiens rouges)1957

Certaines gravures grouillent de monstres, serpents, chauves-souris, papillons gigantesques, méduses, oiseaux à bec crochu…. Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait de messages, ni même d’efforts pour susciter de l’angoisse. Rien d’humaniste dans ces œuvres… une satisfaction abstraite.

Selon le « monde » dans lequel on se trouve

Le tableau qu’Escher nomme Relativité joue de la perspective à partir d’une architecture d’intérieur. Des corps réduits à une forme de mannequins miniaturisés, comme on en vend pour que des peintres puissent étudier le mouvement, occupent cet espace. Bien qu’ils soient nombreux, ils n’interagissent pas et comme ils n’ont pas de visage, ils n’expriment aucun sentiment.

Au milieu de la gravure, une figurine gravit les escaliers, mais le palier auquel elle accède est à la fois horizontal (elle s’apprête à y poser le pied) et vertical (comme le suggère un mur percé par une porte). La même impossibilité se retrouve en bas à gauche où la marionnette qui descend l’escalier arrive sur une surface qui est à la fois nécessairement plane dans l’espace où elle se trouve et verticale selon la logique de la construction. Les portes indispensables pour circuler dans la demeure et pour aller dans le jardin n’appartiennent pas au monde des escaliers.

M.C. Escher. Relativité. 1953

A droite, pendant qu’un mannequin descend, un autre qui porte un plateau descend en empruntant le dessous de la volée de marches. La représentation de l’escalier peut être interprétée de deux façons différentes alternativement. Mais si on se situe dans le présent de la scène représentée, les deux faces de l’escalier (dessus/dessous) ne peuvent pas être empruntés en même temps dans le même espace.

On peut se contenter d’essayer de repérer les procédés employés par Escher pour dérouter notre perception. S’ajoute cependant l’impression de mélancolie qui vient de ce que les personnages ne peuvent communiquer bien qu’aucune ligne de démarcation ne les sépare. Chacun, absorbé par ses occupations, est enfermé dans sa bulle et ignore l’existence des mondes dont il ne fait pas partie.

Je me suis arrêtée devant un miroir sphérique où se reflète le buste du dessinateur. Sa main agrandie par la déformation du premier plan tient la sphère, mais je vois aussi à l’extérieur, la même main ayant gardé sa forme originelle qui tient la boule… Ainsi cette main est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur (sans compter la main réelle qui a dessiné)

M.C. Escher. Autoportrait au miroir sphérique 1935

Je ne suis pas assez attentive pour comprendre tous les trucages et paradoxes d’Escher, prestidigitateur surdoué. En fait, mes termes sont inexacts. Escher cherche des vérités que je ne comprends pas. D’habitude, devant des œuvres, je suis plus ou moins reliée aux intentions des peintres par le savoir sur le monde qu’elles évoquent. Ici, je ne suis pas assez patiente pour me plonger dans les mathématiques dont les formules sont supposées soulever le voile de la réalité.

Les sites renvoient à Douglas Hofsdater (1979, tr. 1921) Gödel, Escher, Bach. les brins d’une guirlande éternelle, Paris, Dunod.(que l’exposition m’a donné envie de lire).

Pour les paresseux….https://blog.messortiesculture.com/article/dans-lescalier-relatif-de-m-c-escher-1201#:~:text=Les%20angles%20auxquels%20les%20escaliers,d%C3%A9stabiliser%2C%20tel%20un%20prestidigitateur%20surdou%C3%A9%20!

Bar à chats

« Mais tu n’as pas parlé du Bar à chats », m’écrit Wolf Jocker !

Désolée, je n’ai pas évoqué les chats qu’on rencontre dans les cimetières, dans les squares et dans les cours tranquilles des « villas » protégées de la circulation. Et oui, je n’ai pas non plus mentionné les bars à Chats.

Celui que tu m’as indiqué, le Café des Chats du 11ème, est situé 9 rue Sedaine, à deux pas de Bastille. Tu m’as envoyé une jolie photo de la vitrine pour me donner envie d’y faire un tour.

Deux chats dans la vitrine du café des chats de la rue Sedaine. Photo Wolf Jöckel

Un mercredi de bruine, j’ai descendu la rue Sedaine, terne et vide. Au 9, j’ai poussé la porte et j’ai attendu dans un sas. Une jeune femme m’a priée de me désinfecter les mains, puis elle m’a invitée à m’asseoir sur une table prévue pour une personne. Dans la salle, il y avait partout des arbres à chats, des corbeilles, des coussins confortables à l’intention des chats qui sommeillaient, se léchaient les pattes ou qui circulaient tranquillement. « On peut jouer avec eux, m’a dit la jeune femme, mais seulement s’ils ont envie de passer un moment avec vous. »

Le Café des Chats, 9 rue Sedaine

Je pensais trouver des veuves esseulées, des célibataires incapables de donner un peu de leur temps à un partenaire humain, les animaux étant chargés de combler leur solitude. En fait, le café était rempli par des mères accompagnées d’enfants et par de jeunes couples d’amoureux.

Les chats choisissaient (ou pas) d’interagir avec les clients. Les enfants parlaient à voix basse dans ce café apaisant.

Un autre café, Chat Mallows a ouvert ses portes il y a deux ans. Situé au cœur du 15e,  30, rue des Volontaires, il est ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 21h. il faudra que j’essaie d’y aller un jour.

J’aime beaucoup le blog de Wolf Jöckel Paris und Frankreich Blog. Il propose trois fois par mois des balades dans la ville (ou parfois ailleurs en France), des visites de musées, des réflexions sur l’actualité. Et bien sûr, son blog indique scrupuleusement ses sources afin que les lecteurs puissent poursuivre la réflexion.

(Paris und Frankreich Blog. Eine Seite für Paris- und Frankreich-Liebhab

Des animaux dans Paris : sculptures et fresques de chats

La dermatose nodulaire contagieuse a disparu des actualités. Pourtant, nous ressentons encore un sentiment de profond malaise en nous souvenant de l’abattage de troupeaux entiers pour une maladie rarement mortelle et non transmissible à l’homme. Fallait-il massacrer les vaches et désespérer les petits éleveurs pour défendre les exportateurs ?

Vaches songeuses en Normandie

A Paris, nous sommes loin. Au début du 20e siècle, on croisait encore des troupeaux qu’on menait à l’abattoir. Le spectacle et l’odeur écœurante de la mort sont devenus insupportables aux citadins et les lieux de l’exécution ont été éloignés des villes. Dans les supermarchés, la viande, prête à cuisiner est dissociée de l’animal, découpée, présentée dans des barquettes.

Quelques traces des abattoirs subsistent cependant. Le parc Georges Brassens conserve le souvenir de celui de Vaugirard (1896 -1978). Deux sculptures d’Isidore Bonheur (un frère de Rosa Bonheur) représentent des taureaux grandeur nature.

Un taureau d’Isidore Bonheur, parc Brassens

Lapins, souris et rats sont régulièrement éradiqués. Renards et belettes se réfugient dans les bois tout proches ;ils viennent se servir dans nos poubelles, mais sont difficiles à surprendre. Notre ordinaire est constitué de chats 250 000 chats (1 pour 8 habitants) et 100 000 chiens (Mairie de Paris, 2021) et de pigeons… plus quelques corneilles, merles et pies.

Des noms de rues remplacent les animaux absents, impasse des Chevaux, rue de la Colombe, rue des Lions-Saint-Paul, rue des Oiseaux… rue aux ours (à rapprocher en fait des oies, oue en ancien français, qui vagabondaient dans les rues à la différence des ours)… Le nom peut aussi être attribué via une enseigne comme à la rue du Chat-qui-pèche (du nom d’une enseigne célébrant le chat habile d’un poissonnier). Les dénominations n’ont parfois rien à voir avec les bêtes : la rue du Pélican est à l’origine une rue dédiée à la prostitution, rue du Poil-au-con (poil étant la forme accentuée de pel que l’on retrouve dans pelisse).

Les mascarons animaux des immeubles et des hôtels sont souvent des masques de lions ou de béliers supposés barrer le chemin aux malfaisants, bien qu’on trouve aussi des espèces plus inattendues, chats, dragons, hiboux.

Des sculptures variées viennent orner des façades, animaux domestiques, animaux liés à la chasse, mais aussi, plus surprenant, des crustacés (étoiles de mer, langoustes…), des insectes comme le scarabée du 21 bis de la rue Charles Leroux.

Les fontaines sont dédiées aux animaux aquatiques… mais Niki de Saint Phalle a installé un éléphant prêt à asperger les passants place Stravinsky.

Niki de Saint Phalle. L’éléphant de la place Stravinsky

Aujourd’hui, le Street Art multiplie les représentations animales. Je revisite évidemment le chat craquant de Christian Grémy (C215), museau taché de blanc, moustaches hérissées, qui regarde le monde avec intensité et bienveillance.

C215. Le Chat du boulevard Vincent Auriol

Aujourd’hui, je partage ma collection, bien incomplète, de chats…

Quelques représentations du chat

Cela me donne envie de feuilleter mes photos. Le chat rouge du passage de la Voûte fait le gros dos par-dessus un escalier. Il évoque paraît-il un chat de Charles Trenet .

Chat du Passage de la Voûte

Parfois les chats qui ornent les façades sont réduits à leur tête. Ainsi rue Saint-Denis, sur la façade décrépite de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Devanture de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Ou au 17 avenue du Bel Air

Un chat d’Ardoin sur la façade du 17 avenue du Bel Air.

D’autres fois, le sculpteur célèbre l’agilité du chat d’immeuble

Butte Bergeyre. Le chat et la souris

Et c’est aussi le couple du chat et de la souris qu’évoque une des enseignes conservées à Carnavalet, même si plus assoiffé qu’affamé, le chat qui a trop bu se montre incapable d’attraper le moindre rongeur :

Chat ivre nargué par une souris. Enseigne Carnavalet

Une peinture pour finir dans la rue Crémieux : le bond prodigieux du chat menace deux oiseaux

Rue Crémieux. Le Chat et les oiseaux

A ma prochaine balade, j’ajouterai le Chat (de Monsieur Chat) qui arbore un énorme sourire et colonise, murs, toits et cheminées.

https://parisontheme.blogspot.com/search/label/LES%20ANIMAUX%20DANS%20L%27ARCHITECTURE%20PARISIENNEjeudi 30 janvier 2014

https://www.paris.fr/pages/les-animaux-a-paris-6287