A Thomery : le château de Rosa Bonheur (1822-1899)

12, rue Rosa-Bonheur, Thomery 77. Du mar. au dim. 11h-17h (visite guidée obligatoire un peu chère, mais très bien faite 15 euros… le prix sert à restaurer et à entretenir ce domaine privé qui est aussi aidé par la Mission du patrimoine). Le château est aussi une maison d’hôte.

Une peintre animalière du 19e siècle

De Rosa Bonheur, on peut admirer une toile puissante au musée d’Orsay, le Labourage Nivernais, qui lui vaut une médaille d’or en 1849. Elle a moins de 30 ans, devient riche et célèbre d’un coup et le restera toute sa vie. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1865, devient officier en 1894.

Une vie éclatante et puis l’oubli à la fois parce qu’elle était une femme, et plus encore parce que la peinture animalière était tombée en désuétude et que d’ailleurs son art réaliste tourne le dos à la modernité. D’après Ambroise Vollard, Paul Cézanne la tient en piètre estime. « Il me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosa Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage nivernais très fort. “Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant” (Wikipédia, article Rosa Bonheur note 60). »

Rosa Bonheur. Le Labourage nivernais célèbre la puissance de l’animal (Musée d’Orsay)

Elle devient aujourd’hui une icône féministe. Le mouvement LGBTQIA + admire qu’elle ait su déjouer tranquillement les préjugés qui voulaient que les femmes se cantonnent aux portraits et aux fleurs faute d’avoir la « force » de peindre de grands formats. Ainsi, comme Le Labourage d’Orsay, Le Marché aux chevaux, acquis par le Metropolitan de New York, est une toile de 5 mètres de long qui donne une bonne idée de sa force et de son ambition (et qui parle à notre époque : elle célèbre l’animal dans sa puissance alors que la monumentalité était réservée jusqu’alors aux sociétés humaines).

Rosa Bonheur. Le Marché aux chevaux. Metropolitan.
>http://www.metmuseum.org/works_of_art/collection_database/european_paintings/the_horse_fair_rosa_bonheur/objectview.aspx?collID=11&OID=110000135

On admire aussi la femme émancipée qui ne s’est pas mariée afin de rester indépendante. Rosa Bonheur a refusé les codes qui régissaient l’apparence physique des femmes, portant les cheveux courts, s’habillant en pantalon pour visiter les foires ou monter à cheval (il lui faut renouveler tous les six mois une autorisation de « travestissement »). Elle a partagé sa vie avec deux femmes, Nathalie Micas jusqu’au décès de celle-ci, en 1889, puis Anna Klumpke sa consolatrice aidante et aimante, à partir de 1898. La nature des rapports entre Rosa Bonheur et ses amies reste ambiguë, Rosa Bonheur proclamant sa répugnance pour les relations physiques, mais elle fait d’Anna, son héritière et sa légataire universelle. Lesbianisme ? Sororité ? La différence importe peu.

Le château de By

Vers 1860, Rosa Bonheur acquiert le château de By dans la commune de Thomery. Elle fait construire un atelier, un salon, et une salle d’études au-dessus des communs. Cette élévation est réalisée par l’architecte de l’usine Meunier à Noisiel, dans un style néo-gothique normand qui mêle la brique, la pierre et le bois.

Elle chasse l’architecte qui n’a pas su construire une verrière propre à assurer une lumière zénithale constante, mais conserve le bâtiment qui a fière allure avec sa tourelle pointue, sa tour d’angle, ses fenêtres décorées de colonnes.

Dans le parc de quatre hectares attenant au château, elle nourrit de nombreux animaux et oiseaux moutons, sanglier, cerfs, ara et aigle et même deux lions qui ont été élevés au biberon. Fathma la lionne qui vit en semi-liberté s’abandonne parfois comme un chaton à ses caresses.

A la mort de ses compagnons, elle les fait naturaliser et les installe dans l’atelier. « C’est l’atelier d’autrefois, dit la guide. On n’a rien changé, pas même la couleur des murs. On a même laissé (ou plutôt retrouvé au grenier et remis en place) les traces du peintre, sa palette, son cendrier, sa paire de lunettes, son parapluie. »

Atelier de Rosa Bonheur avec le portrait réalisé par Anne Klumpke

Dans cette vaste pièce, sont entassés des meubles, le piano où jouait Annette Micas, des commodes et des guéridons. Partout, des animaux vous regardent de leurs gros yeux de verre. Sur les murs, des têtes de chevaux, l’ara empaillé, des cornes de mouflons, des trophées de cerfs… Par terre, un crocodile, la peau tannée de la lionne Fathma avec sa tête naturalisée… L’ensemble fait davantage penser à un rendez-vous de chasse ou à un musée des arts taxidermiques qu’à l’atelier d’un peintre. On est mal à l’aise avant de comprendre que l’animal mort, évidé et naturalisé n’est pas exhibé comme un « autre », mais conservé comme un proche avec qui les liens ne peuvent être rompus.

La teinte sombre des meubles et de la peinture accentuent la pénombre due au mauvais temps et au soir qui tombe.

Posée sur un meuble, la tête d’un sanglier
Bureau de Rosa Bonheur. Au fond, le piano de Nathalie Micas

C’est peut-être ce que nous, les touristes, nous cherchons. Un château du Bois Dormant où il suffit de rouvrir la porte pour effacer les années.

Après le décès de Rosa Bonheur en 1899, Anna Klumpke a dû organiser une vente des toiles pour solder le différend avec les membres de la famille qui voulaient attaquer l’héritage. C’est pourquoi on ne voit guère dans l’atelier-galerie actuel que de toutes petites toiles pastorales (avec des silhouettes humaines à peine esquissées), des gravures (dont certaines de grande qualité) et l’esquisse d’une de ces toiles grand-format qui ont fait à raison sa réputation.

Rosa Bonheur. Château de By

Les reflets empêchent de photographier un âne touchant, mais le regard pénétrant du lion a la même qualité. Le lion échange un regard avec le spectateur en partenaire et non comme un animal donné à voir.

Ce lion me fait irrésistiblement penser à un de mes tableaux préférés de Géricault exposé dans l’aile Sully du Louvre. Le peintre a représenté un cheval légèrement de biais, avec un regard triste et profond.

Géricault. Tête de cheval. Musée du Louvre

Je crois me souvenir que c’est avec Géricault que les animaux sont entrés de plein droit dans l’histoire de la peinture. L’angoisse frémissante du cheval blanc me frappe davantage que la placidité sérieuse du lion (C’est peut-être une affaire de technique. Géricault procède par touches larges et s’émancipe du dessin alors que Rosa Bonheur trace chaque détail) mais la dignité qu’elle attribue à ses modèles va au-delà du simple réalisme.

L’accueillant salon de thé

Nos anoraks et nos sacs à dos détonnent dans le joli salon de thé ouvert par les propriétaires actuels. Ceux d’entre nous qui ont de la boue sur leur pantalon à cause d’une chute éprouvent un peu de honte devant les petites tasses de porcelaine fines sur les nappes. Mais la gêne passe vite avec l’odeur du chocolat.

Château de By. Le salon de thé

Il y aura à l’automne, une grande exposition Rosa Bonheur à Orsay pour le bicentenaire de sa naissance, occasion de réévaluer son apport à l’histoire de l’art et notre rapport à ce style qui a tourné le dos au renouvellement des formes de la peinture moderne. En tout cas, traiter Rosa Bonheur de peintre académique ne dit rien de son secret, la poursuite d’un rêve d’animalité harmonieuse conjuguant force et élégance qui apparente lion, bœufs, chevaux, moutons. Ce ne sont pas simplement des animaux « fidèlement » représentés. Ce sont bien des Rosa Bonheur.

Borin, Marie Rosa Bonheur, 2011, Une artiste à l’aube du féminisme, Pygmalion.

Dossier Rosa Bonheur sur le site du conseil général de Seine et Marne

Testament de Rosa Bonheurhttps://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Rosa_Bonheur

https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fbooks.google.fr%2Fbooks%3Fid%3DXs_xpV8HRqcC

Klumpke, Anna, 1909, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion.

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Klumpke_-_Rosa_Bonheur_sa_vie,_son_%C5%93uvre,_1909.

https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/labourage-nivernais-68

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Bonheur

La Carte du Tendre à Fontainebleau

Seulement une petite promenade de 5 kilomètres dans la forêt détrempée par une semaine de pluie.

Près de Fontainebleau, la cour du roi Louis Philippe (1830-1848) s’est amusée à nommer les sentiers qui tournent autour du rocher des Demoiselles. Ce rocher s’appelait plus vulgairement rocher des Putains depuis le règne de Louis XV, où on avait exilé hors du parc du château les prostituées qui y exerçaient leur métier. Désormais, les hommes se rendaient en lisière de la forêt. Que pouvaient  faire les dames de la cour, sinon sourire et tirer profit de leurs lectures de la Clélie de Mademoiselle de Scudéry ? On se promène aujourd’hui dans cette « Carte du Tendre »…

Clélie, Histoire Romaine par Madeleine de Scudéry. La carte du tendre (BNF)

… où les roches escarpées se nomment rocher des Dryades ;

Emile-René Ménard (1862-1930). « Les Dryades ». Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

… les carrefours, carrefour des Soupirs, carrefour des Embrassades, carrefour des Demoiselles, carrefour du Bonheur ; les routes, route des Filles, route de Vénus, route de la Tendresse, route de la Joie, mais aussi route des Pleurs et des Regrets… et ce parcours commence au parking du Vert Galant qu’il faut imaginer avec les calèches des messieurs, comme on voit aujourd’hui les automobiles qui stationnent sur les routes du bois de Vincennes.

A part, ses jolis noms, le chemin offre comme partout des points de vue, des rochers bizarres qui évoquent des mufles d’animaux, des défilés étroits qui mesurent notre tour de taille.

Aujourd’hui les averses tambourinent sur les anoraks et les lèvres commencent à gercer.

Forêt de Fontainebleau. Un jour pluvieux

Quand la pluie cesse, elle est encore là dans  l’odeur de terre mouillée éventrée par les sangliers, dans la  mare sombre, dans la mousse gorgée d’eau, sur les racines glissantes

La mare des Salamandres

Il n’y a que les fougères et les chênes qui gardent leur couleur d’automne. Je ne sais pas pourquoi ils conservent leurs feuilles, mais le résultat est là : leurs teintes chocolat coïncident avec notre besoin de boisson chaude.

Le Chêne. Feuilles sèches et vert acide de la mousse

Et justement, la promenade s’achève et, à 10 kilomètres, le château-musée de Rosa Bonheur offre un salon de thé ouvert comme une promesse de bien-être et de chaleur.

https://www.visorando.com/randonnee-la-carte-du-tendre-en-foret-de-fontaineb/

Clélie, histoire romaine… par Mr de Scudéry,…. Volume 1https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8707367p/f424.image

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/les-dryades

Kiefer au Grand Palais Ephémère

Jusqu’au 11 janvier

Je me demandais comment remplir l’espace démesuré du Grand Palais éphémère. Anselm Kiefer y a reconstitué un atelier géant pour ses œuvres gigantesques (comme ce grand paysage enneigé de 15 mètres de largeur, ou bien comme ses toiles verticales de presque 9 mètres de hauteur).

L’espace de béton gris est nu, mal éclairé, même si les spots du plafond peuvent, à ce qu’en dit Anselm Kiefer, évoquer des étoiles. Les toiles sont disposées sur des petites roues qu’on peut penser provisoires.

L’Atelier monumental (Photo J.M. Branca)
Kiefer. Grand Palais Ephémère. Vue d’ensemble (Photo Steve Appel)

D’habitude, dans les ateliers, le jour entre par de grandes verrières. Ici, l’éclairage réduit plonge les toiles dans une pénombre accordée aux scènes tragiques qu’évoque le peintre et à sa palette sombre, noire, ocre, grise, blanche. Au premier abord, c’est la mort et la désolation sont partout et il faut approcher pour se rendre compte que la pâte est traversée par des éclats colorés, des bleus des rouges, que des plaques de peinture sombre s’argentent soudain parce que le soleil vient de percer les nuages et de les toucher.

La démesure fait partie de l’efficacité de ce lieu. Un critique du Monde, Philippe Dagen, trouve que l’effet est trop facile, mais je le trouve justement accordé à l’évocation de ce qui s’est passé en Europe. Peut-être, parce que comme Kiefer, je suis une enfant du monde en ruine laissé par la guerre et par l’extermination du peuple juif.

Les traces de la guerre envahissent l’espace, blockhaus ruiné, épave d’un avion de plomb (qui ne volera jamais) bombardé par des pavots,  haches plantées dans la toile,

Pavots et mémoire
Caddie empli de pierres calcinées
Les Haches

L’exposition est un hommage à Paul Celan dont les poèmes s’inscrivent en lettres blanches sur la toile :

Der Stein auf dem Meer

Les signes de l’anéantissement des Juifs sont discrets (vêtements tachés abandonnés, chaussures laissées par les morts) et renvoient aussi aux destructions de la guerre (de toutes les guerres). Pourtant la peinture de Kiefer n’est pas (seulement) une œuvre de désolation. Comme Celan, qui évoquait la nature au bout de la catastrophe humaine, voici donc la présence matérielle du monde, les lanternes magiques des pavots, la beauté des fougères trempées dans l’or. Kiefer ne pratique pas un art abstrait. Disposant ses toiles selon des axes géométriques simples, il travaille des épaisseurs de peinture et dans cette pâte, il inscrit des matériaux naturels, fougères contemporaines des premiers âges, pavots symboles antiques de l’oubli qui menace… Tout fait signe et tout a l’évidence du monde.

Psaume

Personne ne nous pétrira de nouveau
de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire
que nous voulons fleurir.
A ton encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes
et resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage du ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Au fond de l’exposition, le plasticien reconstitue les réserves où s’entassent des matériaux, les débris qui témoignent de la destruction, éclats de verre, gravats calcinés, cendres, gants, fils électriques, roses séchées, robe de plâtre, tout ce qui peut et doit être transmué en œuvre.

Cendres, débris
La Robe blanche

L’art de Kiefer est réaliste autant que symbolique, et le spectateur s’émeut de son humanisme inquiet après des années de minimalisme, de formalisme et de dérision.

Marcel Proust, un roman parisien

Musée Carnavalet. 23, rue de Sévigné, Paris 3e. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures Jusqu’au 10 avril 2022. www.carnavalet.paris.fr, Commissaire de l’exposition, Anne-Laure Sol.

Le Paris de la Belle Epoque. La comédie sociale

Dans l’exposition Proust du musée Carnavalet, pas de madeleine trempée dans du thé, ni de grive musicienne perchée sur la haute branche d’un bouleau. Pas de ces scènes initiatiques que l’on découvrait à l’adolescence, l’œil médusé : les amours saphiques de Montjouvain ; la rencontre de Jupien et du baron Charlus, comparés le premier à une orchidée offerte, le second à un bourdon ; le bordel tenu par Jupien où le narrateur observe par un œil-de-bœuf le même baron de Charlus en train de se faire fouetter (il n’apparaît à Carnavalet que dans un extrait d’un film contemporain). Il était bien sûr impossible de montrer le bal des têtes où les personnages de la recherche reviennent « déguisés » en vieillards car le temps cruel a transformé les fiers aristocrates du salon Guermantes en loques ridicules.

L’exposition porte essentiellement sur l’autre aspect de la Recherche, la comédie sociale de la Belle Epoque qui rivalise avec la comédie humaine de la Restauration décrite dans les œuvres de Balzac.

Tout commence par l’évocation d’un Paris de 1871, année de naissance de Marcel Proust, avec un petit tableau des Tuileries, qui montre encore les ruines de l’aile du Louvre incendiée pendant la commune.

La première partie de l’exposition rassemble des photos et des portraits de la famille. C’est presque un jeu entre un « Du côté de sa mère », à qui Marcel adolescent ressemble tant, alors qu’il paraît n’avoir pas grand-chose du père et un « Du côté de son père », puisque le frère, Robert, évoque le père : Robert sera médecin comme le père et Marcel préfèrera l’art comme sa mère bien aimée.

M. A. Proust

Les premières salles exposent aussi des objets emblématiques comme le « théâtrophone » avec lequel Marcel Proust écoutait des opéras depuis son appartement, et des représentations emblématiques de Paris, colonne Morris longuement décrite dans le roman, vue de balcon où une élégante prend l’air, calèches et cabs dans de larges avenues, triviales vespasiennes…

Colonne Morris. Béraud (1849-1935)

La chambre de Proust,

Ce qui impressionne les visiteurs, c’est l’austérité de la chambre dans laquelle ce grand bourgeois a passé pourtant le plus clair de son temps à la fin de sa vie, Cette chambre, présentée dans les collections du Musée Carnavalet, a été déplacée dans le cadre de l’exposition. Nous sommes frappés par les dimensions modestes du lit en laiton,  par la laideur de la pelisse au col de fourrure. 

La Pelisse

Les chambres successives qu’a occupées Proust sont pourtant si importantes que leur description ouvre la recherche, notamment la chambre d’hiver, peut-être déjà celle de la rue Hamelin « où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment : où par un temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même […] Où est la chambre réelle ? Moins celle que nous avons sous les yeux, que la chaude caverne de papier surgie de l’imagination de Proust.

La présentation d’une robe chasuble de Fortuny est aussi l’occasion de réfléchir à l’écart entre l’évocation littéraire des chefs d’œuvre d’un couturier, symbole de Venise (bien qu’Espagnol), et la terne réalité. C’est peut-être les trois mètres qui nous séparent de la robe exposée qui empêche de bien voir le jeu des couleurs moirées. Dans mon souvenir, le tissu réinventé d’après d’antiques dessins de Carpaccio miroitait davantage avec ses détails délicats comme une aile de papillon et je cherche en vain l’évocation des décors orientaux dans le vêtement obscur que présente le musée.

Les salons

La seconde partie est consacrée aux soirées mondaines de la haute société. Des tableaux évoquent la débauche de lumière des salons (on vivait dans un pays noir que la génération de demain retrouvera peut-être pour des raisons d’économie d’énergie, un Paris souvent brouillardeux puisque la ville se chauffait au charbon et que de nombreuses usines polluaient l’atmosphère). C’est ce contraste que mettent en scène des peintres au nom bien oublié comme Gervex ou Prinet.

Le Balcon. René, Xavier, François Prinet (1861-1946). Musée des Beaux-Arts de Caen
La façade flamboyante du Pré Catelan. Gervex (1852-1929)

La tradition veut que Liane de Pougy, courtisane qui aurait été un des modèles d’Odette figure dans la baie centrale.

Une soirée au Pré Catelan. Détail. Lyane de Pougy (Gervex 1852-1929)

La voix de Céleste Albaret

L’exposition évoque bien sûr les contemporains qui ont inspiré (entre autres) des personnages de la Recherche comme la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952) transfigurée en Oriane de Guermantes, qui apparaît dans un beau portrait de Nadar

La Comtesse Greffuhle. Photo de Nadar

J’ai été émue par trois minutes d’interview où l’on entend Céleste Albaret raconter le moment où Proust met le mot « fin » à son manuscrit. Dans les dernières pages du Temps retrouvé, l’écrivain malade, déjà mort pour le monde,  évoquait  l’anxiété « de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand je suspendais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir »  Céleste est aussi heureuse que son patron, même si elle lui fait remarquer que cette fin ne la concerne pas car il lui restera à transcrire et à interpréter toutes les paperolles collées aux pages du manuscrit. De fait, l’exposition présente quelques pages sur lesquelles Proust corrigeait les épreuves imprimées, avec les ratures, ajouts, corrections qui font de ses manuscrits un objet fascinant.

Le Paris qu’évoquent les images rassemblées à Carnavalet ressemble et ne ressemble pas au Paris rêvé des lecteurs de Proust. Mais au fond, c’est bien une des leçons de la Recherche que la déception obligée qui accompagne la rencontre du réel. La chambre de l’écrivain, la robe de Fortuny, la silhouette de Robert de Montesquieu sont plus vrais, métamorphosés par le style qui les a fixés pour toujours dans nos mémoires, et pourtant cela n’empêche pas de rêver sur leurs modèles

La colline de Passy. La rue de l’Alboni

Arrivée par le pont de Bir-Hakeim

A Paris, la ligne 6, aérienne de Pasteur à Passy, est la plus belle ligne de métro, avec des échappées spectaculaires sur les Invalides, sur la tour Eiffel, sur l’île aux Cygnes (au demeurant, une triste bande de terre malgré son nom gracieux). Elle franchit la Seine au niveau du pont de Bir-Hakeim que les promeneurs traversent souvent à pied pour admirer sa structure en fer.

ou pour se photographier devant la statue de bronze d’une guerrière à cheval brandissant un glaive. Jeanne d’Arc selon le sculpteur, finalement intitulée La France renaissante.

Pont de Bir-Hakeim. La France Renaissante. Holger Wederkinch 1930

Au loin cinq tours au décor foisonnant, tour-lanterne, tourelles, toits d’ardoise…

Les gens ne viennent pas pour les contempler. Dans les années 70, ils se photographiaient devant l’immeuble donnant sur le quai où fut tourné le Dernier Tango à Paris. Aujourd’hui, ils s’intéressent à la tour Eiffel.

L’Alboni

De l’autre côté du pont, commence la rue de l’Alboni, (Wikipédia apprend aux curieux qu’Alboni est le nom d’une cantatrice italienne du 19eme siècle et pas d’un pays apparenté à l’Albanie).  

Le métro escalade la colline, coupant en deux un petit parc, reste du domaine de l’industriel protestant Delessert, enrichi sous l’Empire grâce à sa fabrique de sucre de betteraves. Ses descendants ont loti une partie de la propriété au moment de l’Exposition universelle. De Delessert, fait baron par Napoléon, fondateur des caisses d’épargne et botaniste estimable, reste seulement le nom d’un boulevard sur la colline.

Le lotissement a été confié à l’architecte Louis Dauvergne qui a signé 8 des 9 immeubles du lotissement. Le numéro 10 est le plus extravagant par sa hauteur et par le luxe de son décor, une colonnade que surmonte une rotonde, elle-même coiffée d’un dôme et terminée par une lanterne. J’aime beaucoup cette lanterne « inutile », témoignage d’un moment où les architectes pouvaient perdre de la place (donc de l’argent) pour satisfaire les goûts de commanditaires qui embourgeoisaient les dômes et les coupoles jadis réservés aux églises.

Lanterne du n° 10 de la rue de l’Alboni

Au bas de la rue, à  gauche, un escalier très raide, caché entre les piles du métro et les arbres du square, rejoint la station Passy, située à mi pente.

Escalier menant à la station Passy (direction Nation)

A droite du métro, un escalator facilite la montée. Quelqu’un a fait apposer une plaque en l’honneur de Jean Nohain sur la grille de cette partie droite du jardin, mais qui connaît encore l’animateur Jean Nohain ? La survie qu’offre la plaque n’est qu’une demi-survie, à l’usage de flâneurs déjà âgés.

Du sommet de la colline, on domine la station Passy et les rails, qui se perdent au loin de l’autre côté de la Seine.

Vue en contre-plongée de la station Passy

Tout autour du jardin, on retrouve les hauts immeubles parisiens, mais il suffit de quelques arbres pour faire une forêt de ville, et d’un escalier pour se dérober aux bruits. Et il est alors facile de se persuader que l’Alboni vit à l’écart de la métropole.

Square de l’Alboni. Quelques immeubles

Voici la place de Costa Ricca, la rue de Passy et ses boutiques du temps d’avant où les fières bourgeoises du quartier vont toujours faire leurs courses,

A Passy, j’aime surtout le moment où les tours de l’Alboni se détachent sur le ciel en train de s’assombrir. Déjà le soir est là. A cette heure tardive, dans la rue mal éclairée, sans cafés ni commerce, quelques silhouettes hâtent le pas comme si elles avaient peur des ténèbres. Le vieil escalier descend vers la nuit. Le vent agite les arbres, se rapproche, fait tournoyer les feuilles mortes qui s’abattent sur les marches. Elles sentent l’humus et une odeur amère d’automne. A mi-pente, la station Passy attend les voyageurs comme une petite gare de montagne où les passagers transis se regroupent avant de redescendre vers la plaine.

Souris dans un appartement parisien

En janvier 2021, quand nous sommes retournés à Paris après les fêtes, H.V. que nous hébergions et qui était resté dans l’appartement, nous a accueillis d’un air préoccupé :

« Mauvaise nouvelle, a-t-il dit. J’ai vu une souris dans la cuisine »

Une souris, c’est mignon, tout petit, peu dérangeant et nous les célébrons dans les films pour enfants et dans les peluches.

Deux souris aux Champs Elysées 25 sept 2015, journée sans voitures

Oui ! une souris n’a rien de redoutable, mais toutes les trois semaines une femelle met au monde une douzaine de souriceaux, dont à peu près la moitié va à son tour faire de même ! Voir une souris, c’est prévoir la prolifération qui va s’en suivre.

J’ai vérifié tous les placards, inspecté les moindres recoins. Il n’y avait aucune trace suspecte. Les souris n’avaient pas touché aux provisions. J’ai presque été vexée de voir que rien ne les attiraient. Elles sont peut-être habituées aux pizzas, burgers et aux petits gâteaux d’autres habitants de l’immeuble.

Trois jours ont passé et nous avons découvert des crottes dans le salon sous des coussins du canapé. Tout a été fouillé. Nous avons trouvé quelques flocons de poussière et un vieux stylo, mais rien d’autre.

Mon mari a installé une tapette qui avait servi des années auparavant dans la petite ville où nous vivions. Nous avons mis des bouts de fromage. Bien sûr, c’était pénible d’infliger une mort cruelle à de pauvres bestioles, mais que faire d’autre ? La nuit, nous guettions le couinement des souris prises au piège. En vain. Quelques jours à nouveau, et un soir, dans la cuisine, une souris a refait une apparition. Elle a tout de suite filé derrière le réfrigérateur.

Avec un sentiment de quasi panique, mon mari a couru chez le dératiseur qui lui a vendu un gros sac de sachets de poison et d’appâts. « Il en faut pour toutes les pièces, pour tous les placards, partout où des souris peuvent passer. Elles ne résisteront pas à nos pièges », a-t-il dit. Et il ajouté : « cela fait 400 euros. » Nous avons disposé les pièges. Il y en avait partout, mais pas une souris n’est venue les visiter.

Des amis nous ont donné de sages conseils :  « Adoptez un chat, a dit l’un. De préférence une chatte ; ce sont de meilleures chasseuses ». « Moi j’ai mis un tapis de glu sur leur passage. Ça a été radical. » Ils ont vanté les boîtes avec aliments empoisonnés, les ultra-sons. Notre fille a préconisé les huiles essentielles car « les souris détestent particulièrement l’odeur de menthe poivrée » Une semaine a passé sans que rien ne change. Quelques traces au salon. Les pièges ne fonctionnaient pas. Le découragement s’est installé « – Au moins, la menthe, ça sent bon, a dit notre fille. » La menace que faisaient planer les envahisseurs exerçait une emprise constante sur notre vie. Chaque fois qu’on ouvrait la porte on s’attendait à être accueillis par une horde de souris en furie…

Le dératiseur de l’immeuble est venu. Après avoir tout regardé, installé ses propres pièges, il a dit « Je ne suis pas inquiet. Je crois que votre souris est une souris perdue,  sinon vous auriez déjà une invasion ! »  

Une souris perdue, ça change tout. Cela m’a rendue la souris sympathique ; je crois que c’est à cause de la complainte de Mandrin qui va être pendu et qui demande à ses amis de prévenir sa mère :

Ils m’ont jugé à pendre, ah, c’est dur à entendre
À pendre et étrangler sur la place du, vous m’entendez

À pendre et étrangler sur la place du marché

Monté sur la potence, je regardais la France
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un, vous m’entendez
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un buisson

Compagnons de misère, allez dire à ma mère
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant, vous m’entendez
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant perdu

Désormais, je pense à la souris perdue qui erre dans les étages de l’immeuble sans jamais retomber sur ceux qu’elle aime.  Elle ne trouve pas l’issue du labyrinthe qui lui rendrait son groupe et s’accroche à la piste qui la ramène régulièrement chez nous. Elle vient nous rendre visite tous les trois, quatre jours. Un chapelet de crottes signale son passage, ou bien elle fait une apparition rapide dans la cuisine et disparaît aussitôt. Elle ne s’attaque à rien et retourne dans les espaces interstitiels laissés entre les étages par la poussière de bois et le ciment effrités.

Un matin cependant, j’ai trouvé des bouts de papier déchiquetés devant une des bibliothèques de mon bureau. Je me suis précipitée. J’ai fébrilement dégagé la grosse Encyclopédie dite de Trévoux (achetée une misère chez un bouquiniste et qui a la noble allure des livres reliés au dix-huitième siècle). Les volumes sont intacts, mais la souris a construit un nid dans l’espace qui se situe entre les livres et le mur.

Et voilà,  sa chambre de souris, c’était là.

D’où pouvaient venir ces papiers couverts d’une écriture manuscrite ? J’ai tout de suite su : dans la bibliothèque d’à côté, il y a une boite à chaussures où nous gardons nos anciennes lettres d’amoureux. Le couvercle était bien en place et pourtant une fois ôté, on a vu que les lettres avaient été rongées. Dans un coin du carton, il y avait quelques rubans de papier prêts à être emportés vers le nid.

Ces lettres, nous les avions gardées sans les relire comme si elles enfermaient pour toujours la joie extraordinaire de l’amour qui se confondait avec notre jeunesse. Désormais, la boîte contient des lettres trouées, des morceaux de passé incohérents. Pourtant, nous l’avons remise à sa place.

Ayant ainsi dévoré un peu de notre vie, la souris a déménagé. En tout cas, elle n’est plus jamais revenue.

Ango le Magnifique (1480-1551)

Du manoir de Varengeville aux « sauvages » de l’église Saint-Jacques de Dieppe et aux ogres de l’enfance

L’armateur-corsaire, ses capitaines et les nouveaux mondes

Jehan Ango était un armateur dieppois de la Renaissance. Jean Parmentier qui naviguait  pour lui sur « La Pensée « et écrivait des vers lettrés l’a appelé le « Magnifique ». De fait, il représente l’alliance locale de la finance et des idées nouvelles qui fit à une autre échelle la splendeur des Médicis.

A sa grande époque, Ango possédait plus de 30 navires et n’hésitait pas (avec la bénédiction du roi de France) à faire attaquer les navires portugais. Jean Fleury, son capitaine-corsaire, a totalisé plus de 300 prises dont, en 1522 au large des Açores, tout un trésor aztèque que Cortés avait envoyé à Cadix. L’or, les épices, les bois du Brésil, le coton, les ivoires (qui aujourd’hui font la réputation du musée de Dieppe), des centaines de perroquets et de singes sapajous arrivaient dans les entrepôts sans même qu’il y ait besoin d’aller les chercher jusqu’au Nouveau Monde. http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432310.html)

Ango a participé aux grandes découvertes en envoyant des navires à Terre-Neuve (1523), au Brésil (1526 à 1529), aux côtes de Guinée et aux îles de la Sonde. En 1529-1530 ; les deux frères Parmentier, dont Jean qui était son ami, arrivèrent à Sumatra à bord de « La Pensée », et du « Sacre ». Un autre de ses capitaines, Giovanni da Verrazzano visita la côte est de l’Amérique du Nord et planta le drapeau du roi de France à l’embouchure de l’Hudson, emplacement du futur New-York. Pourtant, alors que Christophe Colomb et Vasco de Gama sont célébrés dans toute l’Europe, les navigateurs normands ont été bien oubliés.  Il faut être dans le manoir d’Ango pour entendre parler d’eux. (L’Empire aujourd’hui comme hier est le maître des mémoires et au 16ème siècle le « Nouveau Monde » était portugais et espagnol).

En récompense de ses services, Ango fut anobli. Il se fit bâtir à Dieppe une belle maison dont la façade était ornée par des sculptures des fables d’Esope. Il y entassait des meubles, des miroirs de Venise et des peintures italiennes. Cette maison et la plupart des 2 725 maisons dieppoises furent brûlées en 1694, quand la flotte anglo-néerlandaise bombarda la ville.

Le Manoir d’Ango

Après 1530, Ango voulut avoir une résidence d’été à Varengeville–sur-Mer. Aux deux tours médiévales d’un manoir, il fit ajouter une aile Renaissance avec une loggia à l’italienne supportée par quatre colonnes.

« Il pouvait, dit la vendeuse de billets, apercevoir ses trois-mâts rentrant au port de Dieppe depuis une des tours. » Briques rouges et mosaïques polychromes de briques de silex et de grès ornaient les murs.

Manoir d’Ango. Détail du décor de mosaïques
Le Pigeonnier depuis la loggia

La plupart des médaillons Renaissance ont été détruits, mais restent une femme de profil et son compagnon qui approche les lèvres pour l’embrasser. S’agit-il de l’armateur amoureux ou de François Ier et de la reine, représentation qu’un courtisan peut commander pour honorer le roi et pour s’honorer de son amitié ?

Manoir d’Ango. Le médaillon des amoureux

Pour que la vie d’Ango nous touche, il fallait aussi l’effondrement de sa fortune : après la mort de François Ier, Henri II  refusa de rembourser les frais avancés pour le ravitaillement des 146 bateaux de guerre rassemblés en 1544 contre les Anglais à la demande du roi. La disparition de Marguerite de Navarre, grâce à qui l’armateur obtenait le droit d’attaquer les bateaux ennemis à son profit, accélère la dégringolade. Le temps de cocagne était passé : traqué par ses créanciers, mis quelques temps en prison pour détournement de fonds, il ne lui restait qu’à mourir près de son énorme pigeonnier nobiliaire.

Ses héritiers vont occuper le manoir jusqu’à la Révolution Française. Le domaine devient alors une exploitation agricole avant d’être sauvé par l’irremplaçable Mérimée et classé Monument Historique. Au début du 20ème siècle, il attire les  surréalistes : André Breton y rédige Nadja dont un passage évoque la neige des plumes qui tombent (du pigeonnier ?) et se transforment en colombe blessée, changeant par là-même Ango en demeure de rêve. A l’arrivée, nous cherchions en vain ce fragment dans nos mémoires pendant que nous remontions l’allée de platanes balayée par le vent.

« […] voici que la tour du Manoir d’Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! (Nadja)

Le pigeonnier pouvait accueillir 1600 boulins (couples de pigeons). Aujourd’hui, il est presque vide : Il n’y aura pas de mise à mort.

Désormais, le nom d’Ango évoquera aussi l’armateur et encore l’image entraperçue d’un des propriétaires : pendant que nous escaladions les escaliers pour voir nous aussi les bateaux entrer dans le port de Dieppe, il a ouvert brusquement une porte pour rappeler un petit chien jaune. Je me demande ce qui décide un homme normal, propriétaire de petit chien, à s’atteler à la reconstruction d’un château qui menaçait ruine. Toute une vie est passée à ce labeur ! Les subventions obtenues sont largement dépensées pour répondre au cahier des charges des Monuments historiques., mais sans elles, impossible de réparer des toitures. Même pas en rêve !

La frise des sauvages à l’église Saint-Jacques de Dieppe

Nous retrouvons Jehan Ango à l’église Saint-Jacques de Dieppe.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques

Bon catholique, soucieux de notabilité, l’armateur a financé outre une chapelle, une frise sculptée représentant des Tupis du Brésil, des Malgaches, des Indigènes de Sumatra… A gauche, ce seraient des Africains de Guinée : l’homme brandit une sagaie ; la femme allaite un bébé. Ils sont nus. Entre eux, un arbre  et un gros serpent.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques. Détail de la frise « des Sauvages »

Le bas-relief a une raideur de carton-pâte, mais cette réincarnation exotique d’Adam et Eve n’a rien de méprisant. L’image humanise  « les sauvages » et annonce L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578) où le missionnaire calviniste, qui vécut un moment au milieu des Toüoupinambaoults, décrit chaleureusement ces anthropophages qui mangent leurs ennemis, mais sont infiniment moins féroces que les catholiques envers les réformés.

Des Amérindiens arrivaient parfois jusqu’en Normandie. On a une description datant de 1550 de  la « Joyeuse entrée du roi Henri II et de sa cour » à Rouen (les rois de ce temps-là passaient leur vie à visiter les villes du royaume où ils étaient accueillis par de belles processions). Dans le défilé  figuraient 250 matelots normands grimés en Indiens, mais aussi 50 Indiens tupi  – alors alliés des Français contre les Portugais. (https://journals.openedition.org/jsa/8773). En France, les Indiens étaient des hommes libres et plusieurs travaillèrent sur les chantiers navals de Normandie.

Il se peut que d’autres aient figuré dans un spectacle de 1527 offert par Ango et conçu par Jean Parmentier pour célébrer la paix entre Henri VIII d’Angleterre et François Ier : la procession s’ouvrait par un char de la Vertu escorté par Platon, Cincinnatus, Lycurgue, Priscien, Aristote, etc. Venaient ensuite les grands capitaines : Hector, Jules César et Alexandre dont le trône était « posé sur un grand drap d’or frisé porté par huit nègres ». Au-dessus, un dais tissé « par les Indiens des Indes occidentales ». Devant, marchait un « page orné de petites plumes des Indes méridionales ». Un char de « la Momerie » fermait la marche où figuraient des bourgeois de Dieppe, déguisés en Brésiliens, dénudés et le corps peints. Y avait-il aussi des Tupis ?

Ces échanges intercontinentaux entre alliés contre les Portugais éclairent le chapitre « Les Cannibales » (I. 31) des Essais de Montaigne (1ere édition 1580) qui relativise l’horreur qu’inspire le cannibalisme et insiste sur l’humanité de ces habitants du Nouveau Monde :

« Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage (234) » 

Montaigne envisage sans condescendance cette culture différente, dont il admire la poésie et le mode de vie.

Ils sont sauvasges, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts : là où à la vérité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et détournez de l’ordre commun que nous devrions appeler plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu (234)

Il loue la vertu civique des Indiens qui les fait s’indigner devant la répartition des ressources entre notables « gorgez de toutes sortes de commoditez » et pauvres « décharnez de faim » qui mendient aux portes des riches. Le cannibalisme, pour horrible qu’il soit, est « extreme vengeance » à l’encontre de l’ennemi vaincu, et n’est pas pire que les violences inter-religieuses qui ravagent l’Europe ou que les tortures que les juges infligent aux condamnés. La conclusion du chapitre enfonce le clou en raillant l’attachement européen à des coutumes vestimentaires qui empêche de voir des semblables dans les Indiens :

« Tout cela (leurs coutumes) ne va trop mal : mais quoy, ils ne portent pas de haut-de-chausses ! « (245)

Guerriers cannibales et ogres mangeurs d’enfants

En fait de cannibalisme, Montaigne vient trop tard pour moi. Ses sages maximes lues pendant les années de lycée n’ont pas effacé les chants et les récits de ma petite enfance : Il était un petit navire n’est-ce pas cette histoire de matelots qui, manquant de vivres, veulent dévorer le plus petit ?

On tira à la courte paille

Pour savoir qui sera mangé Ohé ! Ohé matelot

Le sort tomba sur le plus jeune

C’est donc lui qui sera mangé Ohé, ohé

Le mousse est sauvé à temps par des milliers de poissons qui sautent dans le navire et rassasient l’équipage. Nous hurlions à tue-tête le refrain joyeux, cependant, les couplets auraient dû nous terrifier si nous, petits enfants à chair tendre, y avions réfléchi. Il y avait bien sûr également la rencontre de l’ogre et du Petit Poucet ou celle du Chaperon rouge avec un homme à peine déguisé en loup.

L’ogre trompé par le Petit Poucet tue ses filles en croyant égorger le petit Poucet et ses frères  http://classes.bnf.fr/essentiels/grand/ess_458.htm

Ces ogres étaient nos pères et nos voisins et leur noirceur carnassière ne venait pas d’une colère guerrière « extrême », mais d’une barbarie archaïque et cruelle qui réunissaient tout ce que nous ne savions pas encore nommer, la peur du viol, de la pédophilie, de la famine  et du cannibalisme.

Quelques titres

http://objdigital.bn.br/objdigital2/acervo_digital/div_obrasgerais/bndigital0273/bndigital0273.pdf

Bottineau, Yves, L’exotisme en Haute-Normandie dans la première moitié du XVIe siècle, Études Normandes  Année 1978  27-3-4  pp. 63-83, https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1978_num_27_3_2431

Lestringant, Frank, Le cannibale. Grandeur et décadence

Montaigne, Michel de, (éd 1962)[1580@, Les Essais, Paris, Garnier.

Perrone-Moisés, Beatriz , « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des Américanistes, 2008,94.1,  https://journals.openedition.org/jsa/8773

Thévet, André, (1997, [1557]) Les Singularitez de la France Antarctique, (réédition par F. Lestringant dans Le Brésil d’André Thevet, 1997, éd. Chandeigne).

Vercel, Roger, 1943, Visages de corsaires, Paris Albin Michel

http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432423.html

Jean Fleury, le corsaire normand

Plateau, valleuses et grèves au Pays de Caux

A Varengeville , le temps hésitait entre soleil et orages.

L’église qui glisse vers l’abîme

On a visité le cimetière marin où se trouvent mélangées les tombes des villageois et les tombes de célébrités comme celle du compositeur Albert Roussel ou  de Georges Braque. Dans l’église un Christ roux de Michel Ciry, en post-adolescent un peu chétif et très seul. Emouvant.

Depuis le cimetière, la vue va jusqu’où nos yeux peuvent aller : le ciel et la mer changent sans cesse : doré puis gris ; verte puis grise. Les prés sont luisants et la falaise mélange la craie et les coulées de boue ocre, imposant l’image de la destruction à venir. Des falaises blanches paraitraient hors du temps. Ici, les traces noires annoncent la catastrophe climatique qui approche. D’ailleurs, je viens de lire dans les informations d’Ouest France que l’église repose sur un sol de plus en plus instable et glisse lentement vers l’abîme. La falaise haute de 80 mètres est attaquée par l’érosion. Un jour tout sera englouti !

Monet. L’Eglise de Varengeville (sd). banque d’images adstor

La cabane de Monet dans la Gorge des Moutiers

Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer.  Celle-ci s’appelle, je crois, Gorge des Moutiers, si escarpée, malgré les aménagements, qu’on peut hésiter devant le gouffre béant en-dessous. 

Gorge des Moutiers

Monet venait souvent y peindre.

Monet peint en contrebas de l’église (la cabane du prêcheur est aujourd’hui détruite) (10.2307_community.13605448-1)

Gorges de Vasterival

Un peu plus loin, au niveau du phare d’Ailly, la descente est plus commode, même si la roche est tendre et si la terre peut s’effondrer lors d’une prochaine tempête.

Inscriptions dans la craie

En bas, on découvre une plage de galets, jonchée de rochers sombres couverts de verdure. Un paysage d’une beauté extraordinaire.

Varengeville. Plage du Petit Ailly

A chaque vague, l’eau recouvre la plage jusqu’au milieu avant de repartir en petits filets ruisselants, A chaque vague, les creux se remplissent et on ne sait trop si la marée est montante ou descendante. On s’inquiète un peu de ne pouvoir regagner à temps la valleuse, jusqu’à ce qu’un, moins sot, ait l’idée de regarder l’heure de la marée sur son téléphone.

Sur cette plage trempée et froide, les gros blocs évoquent des animaux sortis de la mer dans des temps anciens.

Plus loin, le calcaire ressemble à des ossements, d’autant plus blancs qu’ils succèdent aux rochers noirs et verts.

Assis, tranquille devant l’immensité

Avec la petite ville de Saint-Valery établie dans un large vallon, le paysage cesse d’être terrible. C’est le 1er novembre. Saint-Valery somnole. Les habitants sont partis honorer les âmes de leurs morts et les cafés sont presque tous clos. Tout de même, sur le quai une poissonnière a ouvert et jette à la mer les entrailles des poissons, attirant une volée de cormorans qui tournoient, battent furieusement des ailes, plongent en poussant des cris affreux et remontent dévorer les déchets qu’ils ont  attrapés.

Un homme est assis près de la plage. Il n’a pas besoin de penser à quelque chose. Il reste là tranquille devant l’immensité

Le Bois de Morville de Pascal Cribier (Varengeville-sur-Mer)

Aller de l’avant, sans me poser trop de question. Juste aller de l’avant parce que c’était mon frère et que c’est l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec son ami Eric Choquet, le premier propriétaire de la maison qui a permis que l’aventure démarre.

Parce que Pascal Cribier était un génie et que par testament il m’a légué son jardin à charge de l’entretenir sans y rien changer.

Voilà le jardin, et peut-être que vous penserez. C’est ça le célèbre jardin ? Il nous montre un paysage normand, c’est tout. Mais regardez mieux. Nulle part vous ne verrez ces vallons au sol tantôt creusé, tantôt bombé, ce paysage avec des ouvertures vers le lointain.

Mon frère, la taille, c’était son truc, il taillait les bois pour faire pénétrer la lumière. Les gens ne voyaient pas l’artifice. Ils disaient « Quelle belle allée ! », sans se rendre compte que la ligne de fuite qui les emmenait vers la profondeur du bois avait été voulue par mon frère.

Bois de Morville. Une allée

Il jouait avec des lignes et des couleurs. Il avait taillé des arbustes pour avoir un feuillage sombre et derrière, on voyait se dresser les verticales des troncs blancs des bouleaux.

Bois de Morville. Horizontales des houx sombres. Verticales des bouleaux clairs

Il rabattait sévèrement quatre petits arbres à deux mètres. Quatre parce qu’on attend toujours que les décors aillent par trois.

Bois de Morville. La taille raducale de quatre féviers d’Amérique

Moi qui voulais seulement voyager sans rien posséder, me voilà dans le Bois de Morville  pour toujours. Moi qui voulais être moi sans rien devoir à personne, je vois ma vie tissée avec la sienne et asservie au jardin. Parfois je me dis « J’arrête. Ce n’est pas de mon âge de monter à trente mètres pour élaguer des arbres et il y en a 70 à tailler, là tout de suite. » Parce que je n’avais aucune vocation de propriétaire, ni de jardinier. Mais mon frère Pascal Cribier était un génie. Je le savais et je dois à sa mémoire de sauver son œuvre.

Vous venez au début novembre ce n’est pas la meilleure saison. Vous ne verrez pas encore les couleurs d’automne et vous ne verrez plus la prairie. C’est pourtant une invention merveilleuse de Pascal. Installer une prairie sur un talus pour clore la pelouse. Revenez l’été quand le pré dessine une bordure de lumière qui s’agite dans le vent. Il n’y a pas besoin d’entasser les couleurs des massifs, on peut jouir de la beauté de simples graminées. Monochromes et variées à l’infini. Maintenant, tout le monde fait ça. Mais c’est lui qui a eu l’idée le premier.

Voici un petit clos. Vous voyez les bancs enfouis dans les herbes. Il faut imaginer les fleurs à partir du printemps, mais attention aux frontières qui empêchent les couleurs et les parfums de déborder.

J’ai peur de ne pas arriver à sauvegarder sa vision. Les choses changent et je n’arrive pas à les empêcher de changer. Je me désole parce que j’use en vain ma vie sans même maintenir le jardin comme il l’aurait voulu.

Je fais de mon mieux et j’échoue. Depuis quelques années, la sécheresse sévit partout, même dans ce jardin orienté au nord. Les fougères remplacent le lierre. Le changement s’étend sournoisement.

Ils étaient trois à  avoir voulu Le Bois de Morville. Je n’ai pas encore parlé de Robert Morel, le maître jardinier indispensable qui comprenait si bien la nature normande. C’est à trois que ces hommes ont transformé un val humide en jardin. Quelquefois je suis venu aussi les aider à dessoucher.  Tout à la main parce que les engins ne passaient pas. Allez, je vous emmène dans le sous-bois jusqu’au petit fleuve. Je dis fleuve parce qu’il aboutit à la mer, mais pour le moment, on dirait quelques flaques d’eau. Grâce aux petits barrages, le jardin des prêles a résisté au manque d’eau de ces derniers temps.

Et puis nous allons remonter par la valleuse. Pour drainer l’humidité et stabiliser le terrain marécageux, mon frère avait imaginé un système de sillons artificiels. N’approchez pas de ces rigoles. La terre est gorgée d’eau. Les chevreuils qui sont passés ont marqué la pelouse et je ne sais pas combien de temps il va falloir avant que les empreintes ne s’estompent. Si vous piétinez vous aussi, le jardinier va me tuer.

Bois de Morville. Les rigoles de la Valleuse.

A présent, ne vous retournez pas avant d’entrer dans la maison pour que ce soit une surprise quand nous serons là-haut !

Entrez. De la maison non plus, je n’ai rien touché. Juste recollé le papier là où il se décollait. Vous me direz qu’elle est banale, cette maison. Je sais bien, mais ils ne l’avaient pas modifié, alors je ne m’autorise pas. Et puis, venez voir la grande baie ouverte sur la valleuse et tout au bout le triangle de la mer.

La Valleuse et la mer depuis le salon (photo Jean-Marie B.)

Quand je m’assieds le soir, j’ai parfois les yeux qui se remplissent de larmes. Je ne sais pas trop si c’est la beauté du paysage ou le manque de Pascal et de son ami.

_________________________________________________________________________________________________

Nous avons profité des journées botaniques de Varengeville (30 et 31 octobre 2021). Mais le jardin se visite sur rendez-vous en écrivant à :  vallondemorville@gmail.com

A propos d’une publicité : jeux de mots et orthographe dans les couloirs du métro

Leur sourire s’adresse à la foule qui emprunte le métro. Il dit la joie de jeunes filles qui vont dépasser les limites qu’on leur assignait – ou qu’elles s’imposaient – grâce au parrainage des donateurs sollicités par l’affiche.

Mon regard a tout de suite été accroché par l’écart entre le mot potentiel qui était attendu et la graphie potentielle qui déforme l’usage orthographique pour superposer au sens de capacités un deuxième sens, l’idée que les destinataires des dons sont des filles, des elles, qui seront sauvées. Une communication « sérieuse » ennuie, disent les publicitaires, d’où le jeu de mots qui attire l’attention.

La graphie potentielle crée une sorte de halo qui cumule le but recherché (lever des fonds pour permettre le développement des compétences de jeunes filles), l’identité sexuelle des victimes de l’injustice sociale visées par la campagne (elle) et le rejet des traditions qui peuvent être bousculées si on ose s’affranchir d’un ordre archaïque (que l’orthographe symbolise et dont la « faute » montre la fragilité.)

Est-ce que je suis la grincheuse de service ? Je ne suis pas sûre d’apprécier ce jeu de mots sur deux homophones car je me demande si la jeune génération, dont la compétence orthographique est devenue très flottante, va repérer l’effet rhétorique de la subversion orthographique, ou si elle reçoit le message dans un brouillard linguistique.

Libérons leur #potentielle. Publicité d’une ONG affichée en octobre 2021

L’emploi de conjuguer est problématique dans Il est temps de montrer que le potentiel se conjugue aussi au féminin. On sait que l’opposition du verbe qui se conjugue et du nom n’est plus transmise efficacement  aux élèves: écrire que le potentiel se conjugue au féminin, c’est aussi tordre l’usage scolaire du mot conjugaison, réservé au verbe dans son emploi grammatical.

« Nous ne sommes pas à l’école, dites-vous et les publicitaires jouent avec les mots pour notre plus grand plaisir ». D’accord ! Mais le nombre de ceux qui peuvent jouir des jeux orthographiques se raréfie, cependant que s’affaiblit chaque jour la connaissance du code partagé qui leur est sous-jacent.

Post-scriptum

L’orthographe reste un sujet passionnel. Je n’avais pas posté mon billet que des contestations argumentées dénonçaient mon manque d’humour.

Oui, je te trouve un peu grincheuse de service sur ce coup. Certes l’orthographe se perd et beaucoup de gens ne verront rien des intentions des auteurs de la publicité. Et on peut, en effet, s’inquiéter devant cette perte qui menace l’égalité et notre idéal démocratique (je m’en émeus aussi..).. mais enfin, ce n’est pas nouveau que la publicité joue sur les mots et sur l’orthographe et qu’y faire ?? je ne trouve pas cette publicité très réussie mais la présence de ‘elles’ dans ‘potentielles’ nous parle quand même un peu et attire l’oeil (YT).

De fait un jeu de mot ne menace pas le français écrit et il attire l’œil efficacement. Si je l’ai signalé, c’est qu’il me paraît symptomatique de la schizophrénie actuelle. Mes lecteurs trouvent sympa d’afficher dans l’espace public un message qui s’adresse à ceux qui ont des yeux pour voir (qui connaissent suffisamment le code pour jouir de sa transgression). La publicité «  n’est pas destinée aux jeunes (pauvres encore) mais aux vieux (riches!) futurs donateurs. Je la trouve plutôt réussie. « Positivons »! Comme nous le recommandent d’autres publicités, écrit Marianne… Certes, mais la publicité est quand même vue par tous et une part croissante des usagers du métro ne la comprend pas ce qui introduit une curieuse partition dans le public.

Par ailleurs la société se lamente régulièrement sur l’incompétence des jeunes Français en matière de langue écrite. Lundi encore, Le Monde rendait compte des réactions des employeurs qui font un critère de recrutement décisif de la maîtrise de l’orthographe (et plus largement du maniement de la langue écrite) car les fautes des salariés leur coûtent trop cher : « Soixante-seize pour cent des employeurs se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes de leurs équipes, avec des répercussions très importantes sur leur crédibilité et leur efficacité professionnelle et, par conséquent, sur la réputation, la productivité et même la performance financière des entreprises. » (Baromètre Voltaire-Ipsos, Le Monde du 25 octobre 2021)

L’école ne transmet plus efficacement la langue écrite. Les raisons de cet effondrement sont complexes. On peut citer entre autres la faible attractivité du métier d’enseignant avec ses effets sur le recrutement, la féminisation excessive qui prive les garçons de modèles masculins incarnant l’importance des matières scolaires, la diminution des heures consacrées à l’étude systématique de la langue, le recul de la copie qui impliquait une imprégnation « par la main » de l’orthographe au profit de la photocopie, le recul de l’exercice quotidien de conditionnement, etc.).

A toutes ces causes s’ajoute une attitude de remise en question de la norme, portée par les générations qui, elles, avaient été entraînées à maîtriser une orthographe conservatrice et sa grammaire. Les jeux publicitaires contribuent à cette désinstitutionalisation.

(Cette remarque n’implique pas, évidemment, qu’il ne soit pas nécessaire de simplifier l’orthographe, par exemple le fameux accord du participe passé avec avoir qui n’est quasiment plus réalisé à l’oral).