Balades autour de Saint Affrique

Un stage avec Michel Piquemal, Daniel Bargier et Nobuyoshi Shima

A Saint-Affrique/Sylvanès, j’ai passé 10 jours à répéter le Gloria, le Magnificat et un motet de Vivaldi sous la direction d’un chef de chœur exigeant, Michel Piquemal, de son assistant Daniel Bargier d’une patience infinie, et d’un accompagnateur virtuose capable de transposer immédiatement une partition ½ ton plus bas pour que nous prenions l’habitude du diapason baroque. Nobu ne se permettra aucune critique directe et opposera son sourire indéchiffrable à nos approximations.

Qu’est-ce qui pousse à travailler 7 heures ou 8 heures par jour pendant l’été ? Sans doute le plaisir de la difficulté vaincue. Au bout de l’effort, j’espère chanter un peu mieux qu’à l’ordinaire. Il est trop tard pour acquérir une agilité telle qu’elle me permette d’oublier les difficultés techniques, mais en m’exerçant, j’apprivoise la gymnastique des vocalises, je parviens à la vigilance nécessaire pour attaquer juste les notes hautes….

J’apprends aussi à placer des accents « baroques », en appuyant une note sur deux dans les vocalises, à faire entendre les hémioles — l’accent là où on ne l’attend pas, parce qu’au lieu de trois temps on en fait entendre deux, ou inversement.

Répétition au « caveau »

Et j’ai vécu la transformation d’un texte (musical) en moment commun… J’évoque seulement deux exemples de cette expérience pour ne pas être trop longue. Elle me reste énigmatique car j’avais évidemment déjà entendu les conseils qui ont été prodigués. Cependant, Michel Piquemal est quelqu’un dont la parole agit, quelqu’un qui accomplit la musique.

Voici quelques phrases de lui, restées dans mon souvenir : « Ne chantez pas comme des bœufs, ne forcez pas les attaques ». « Egalisez les couleurs des notes répétées même quand les voyelles changent, luttez contre l’émiettement des thèmes, chantez fluide »,

Oui, je savais tout cela. Mais je ne savais pas comment une parole pouvait ainsi devenir une action.

Parfois, il s’agit simplement d’apprendre aux différents pupitres à s’écouter. À la fin du Gloria, la dernière partie, Cum Sancto Spiritu, est une fugue. Il faut apprendre à chanter le sujet à gorge déployée, à chanter à mi-voix les contre-sujets et à murmurer les ornements pour laisser leur place aux voix qui portent le thème — surtout lorsqu’on appartient au pupitre des sopranos, toujours plus sonore que les autres.

Dans Et in terra pax hominibus bonae voluntatis — « Et paix sur terre aux hommes de bonne volonté » —, on pourrait décrire de quoi sont faites les pages de Vivaldi : le ton de si mineur, les dissonances, le caractère perpétuel et presque mécanique du rythme donné par les croches répétées du violoncelle. Michel Piquemal disait drôlement : « Le moteur de la mobylette. » Et il nous invitait à écouter cet accompagnement implacable pour ne pas nous dérythmer.

Puis il rappelait :  « On ne peut pas chanter cette musique sans croire aux émotions qui la soulèvent… Chantez-la pour vous »,  et pendant un moment nous étions ces hommes implorant la paix. La musique guidait notre espérance, y compris pour les temps que nous vivons. Pendant quelques minutes, on croyait à la musique qui sauve, quand bien même cette foi disparaissait à la fin du chant.

Le 15 juillet, la nef de l’abbaye était pleine et le public chaleureux, comme il l’avait été deux jours auparavant à l’église du Vigan, mais l’âge des gens était inquiétant. Pas de jeunes ! un public de vieillards. Comment transmettre cette musique ?

L’éclipse : un crépuscule lent au château de Montaigut

Le 12 août, pour observer l’éclipse solaire, nous sommes montés au château de Montaigut qui présente une vue dégagée plein ouest. Au moment de l’éclipse, la lune se trouve entre le soleil et la terre et projette son ombre sur celle-ci. Mais la phase où l’obscurité est la plus grande dure moins de 2 minutes et autour de 20 h 20, le jour décline déjà.

De fait, le disque d’or du soleil n’a jamais cessé de briller dans un ciel orangé. … Deux chiens qui étaient présents sur les lieux ont continué à jouer sans s’inquiéter et j’ai eu seulement l’impression d’un coucher de soleil qui s’éternisait.

Ce qui était délicieux, c’était de retrouver des groupes joyeux venus comme nous piqueniquer entre amis. Les silhouettes se découpaient sur le ciel comme à la fin du Septième Sceau de Bergman, mais l’ambiance n’évoquait pas du tout la fin du monde. Plutôt, les fêtes de la vie avec vin rosé, nourriture et rires.

Le bassin d’eau à Saint Rome de Tarn

Entre un concert de fin de stage au Vigan et le concert du 15 août à Sylvanès, on nous a donné une journée sans répétition. Nous en avons profité pour découvrir les alentours.

À Saint-Rome-de-Tarn, une petite retenue transforme la rivière en lac de baignade. Kayaks et pédalos parcourent le plan d’eau. La cascade des Baumes coule comme s’il n’y avait pas de canicule.

Aux Costes-Gozon, André Debru, artiste ferrailleur

André Debru né dans une famille de forgerons est un champion de la récup qui transforme des déchets de ferronnerie en créations humoristiques.

Des pièces récupérées deviennent des griffes, des pattes, des silhouettes

Il a dans la tête tous les héros de bande dessinée : Obélix, Mickey, et tout un bestiaire d’animaux débonnaires, dont un gigantesque éléphant fraternisant avec un coq. Il les assemble sur son terrain et compose avec eux un univers à part.

« Les ferronniers disent que je suis un artiste. Les artistes disent que je suis un artisan. Moi, je me vois comme un homme qui meuble le paysage avec des œuvres divertissantes. C’est une façon de vivre, vous savez. C’est un rythme de vie, aussi. Là, je parle avec vous. Mes clients attendront bien une heure de plus la grille que je leur ai promise. Ils ne sont pas nerveux !  »

André Debru est terriblement vivant et donne immédiatement envie de s’en faire un ami, mais c’est le moment où notre amie s’embronche dans une grille, tombe en arrière. Sa tête heurte le sol avec un grand bruit. Il n’y aura pas de suite trop fâcheuse, mais nous quittons André Debru pour les urgences.

Le dolmen

Sur de nombreuses collines des environs de Saint-Affrique, on voit des dolmens. Je ne sais pas le nom de celui-ci.

Un dolmen aveyronnais. Photo JM Branca

Les gens du coin disent qu’ils ne sont pas placés par hasard. Leurs ancêtres auraient choisi des endroits où l’énergie de la terre est perceptible et où, depuis l’âge du Bronze, ces monuments gardent la mémoire de la puissance des lieux.

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de cette histoire. Mais devant ces pierres dressées depuis des millénaires, il est difficile de ne pas imaginer ceux qui les ont posées là.

La Maison des Échevins à Vabres-l’Abbaye

La Maison des Échevins, à Vabres, est un bâtiment de la fin du XVIe siècle restauré par deux passionnés qui louent des chambres afin de financer la fin des travaux.

Il n’y a jamais eu d’échevins dans cette demeure. Un journaliste avait simplement pris au sérieux la comparaison : « On dirait une maison d’échevin. » Le nom est resté.

Nous avons pu admirer les plafonds peints, les décorations de stuc et la vue depuis le sommet de la tour, qui s’ouvre sur tous les côtés du village.

« On ne s’ennuie pas dans nos pays », nous a dit la propriétaire. « Quand nous ne restaurons pas, j’organise des concerts dans le salon du premier étage. À présent, je connais tout un réseau de personnes qui ont des salons pareils et qui peuvent faire venir des musiciens. On les loge et cela permet de les payer un peu mieux. »

Je n’ai pas vu les chambres, mais l’aménagement de la cuisine et du salon de thé est délicieux.

Sur un des murs du grand salon, sous l’enduit, la restauratrice a dégagé le dessin maladroit d’un coq, daté du 29 juin 1794 selon le calendrier grégorien et de prairial selon le calendrier révolutionnaire — ce qui devrait correspondre, je crois, au mois de mai. Il y a une faute d’orthographe : « prérial » au lieu de « prairial ». Pas de signature. Quelqu’un il y a plus de deux siècles, a voulu laisser cette trace.

L’abbaye de Sylvanès et la surprenante église russe

L’église russe bâtie en rondins est loin de toute habitation, perdue dans la forêt de Pessalle. Le restaurateur de Sylvanes, le dominicain André Gouze, avait convaincu des responsables orthodoxes de la région de Kirov de démonter une église orthodoxe pour la remonter près de l’abbaye comme un lieu de prière œcuménique. Hélas ! Nous n’avons pas le temps de nous attarder dans la forêt des contes russes. Le raccord du concert a déjà commencé à Sylvanès.

L’abbaye est elle aussi entourée par la forêt dense qui délimite le vallon perdu. L’église a la beauté dépouillée des édifices cisterciens. Pas de décor. Seule la pureté des proportions  est chargée d’exprimer la beauté. Quand j’arrive Michel Piquemal est en train de rappeler que grâce à la qualité acoustique de la nef unique, il suffit de murmurer pour qu’un spectateur placé au fond de l’église entende parfaitement !

Nef de l’église de Sylvanès

C’est aussi cela, Sylvanès : un lieu où l’architecture semble avoir été pensée pour faire de la musique. André Gouze, puis Michel Wolkowitsky ont su en faire un rendez-vous incontournable des musiques sacrées.

La gloire du général de Castelnau

Je n’ai pas évoqué la dure période des guerres de religion. Dans cette région longtemps protestante, il me semble que les gens ont pris l’habitude de protester et qu’il en reste quelque chose dans les affichettes du marché.

J’ai oublié de mentionner le général de Castelnau, né à Saint-Affrique en 1851 et mort en 1944. Il faudrait un historien pour raconter sa vie : il avait incarné avec Joffre, Pétain et Foch le haut commandement français pendant la Grande Guerre et joué un rôle prépondérant dans la bataille de la Marne lors de « la bataille de la trouée de Charmes » évitant aux armées qui se repliaient vers Paris d’être tournées à droite. Plus tard, il avait réussi à sauver Nancy.  Malgré ces hauts faits de guerre, et la mort de trois de ses fils au combat, son royalisme débridé et son intégrisme catholique ont effrayé la 3ème république, qui n’a pas voulu le faire maréchal. Saint-Affrique tient pourtant à l’honorer, d’autant que son comportement anti-vichyste est irréprochable et qu’il a discrètement aidé la résistance. 

Un ami m’a raconté cette anecdote : en 1942, à un prêtre venu lui apporter un message du cardinal Pierre Gerlier lui demandant de modérer ses critiques vis-à-vis du maréchal, Castelnau aurait répliqué : « Votre cardinal a donc une langue ? Je croyais qu’il l’avait usée à lécher le cul de Pétain ». La citation est donnée par Wikipédia, qui la rapporte à Charles d’Aragon, chef du réseau Combat pour le Tarn, dans son ouvrage La Résistance sans héroïsme (Le Seuil, 1977).

Quand on prend le boulevard qui mène à l’Office de tourisme — en forme de tranche de roquefort —, on tombe sur la statue du général.

Quel pays inépuisable ! Des collines anciennes qui brillent sous le soleil, une tour dans le moindre village, des dolmens sur les plateaux, des artistes qui se sont laissé séduire par le Rouergue, des placettes où les gens sont prêts à vous faire une place pour la soirée… C’est peut-être cela que je retiendrai de ces balades autour de Saint-Affrique : la sensation d’un pays qui dit oui au monde et à chaque détour, propose une nouvelle histoire.

A Saint-Affrique

Pourquoi s’obstiner à tenir un blog ? Sans doute parce que raconter revient à mieux se souvenir, parce que j’ai ainsi une chance de maintenir vivantes les images du voyage.

J’ai passé dix jours dans la beauté de la campagne de l’Aveyron sud, à m’émerveiller du paysage vallonné, du bonheur de voir depuis le sommet des collines les plaines passer par toutes les couleurs du soir, abricot, rose indien, ocre, jusqu’au violet de la nuit.

Coucher de soleil depuis la crète de Montaigut

Le village où nous logeons le temps d’un stage musical s’appelle Saint-Affrique. On a vite fait de faire le tour du centre et d’aller voir « ce qui mérite d’être photographié ». Evidemment les ponts sur la Sorgues,

Saint Affrique. Ponts sur la Sorgue

les pavés inégaux du pont du 14e siècle où je me tords régulièrement les chevilles,

Saint-Affrique. Les pavés du Pont Vieux

Tout ce qui fait l’harmonie d’un village du Sud, la placette de l’Hôtel de Ville toujours occupées, les platanes du champ de foire taillés en voûte, 

Saint-Affrique. Les platanes taillés en voûte

… la façon dont les maisons du Sud gardent les maisons fraîches en se protégeant des mouches

Rideau de porte

Très vite, on élargit le champ de ce qui est à regarder, tantôt pour s’intéresser aux rues étroites où une seule personne passe à la fois et qui gardent ainsi un peu de fraîcheur. Tantôt pour constater que cela ne suffit pas à lutter contre l’envie de vivre dans des villas avec jardin comme le montrent le nombreuses maisons abandonnées.

Cette France des villages est deux fois perdue : sur le monument funéraire de la guerre de 14-18 presque tous les noms sont encore occitans

Les commerces sont à la peine comme partout. Comment lutter contre les grandes surfaces installées tout autour de la ville ? Une épicerie a remplacé le contact humain par des casiers automatisés..

Un distributeur automatique à Saint-Affrique

Est-ce que c’est un moyen d’empêcher le centre-ville de mourir ? En tout cas, le village et sa mairie s’accrochent et multiplient les efforts pour garder la population et lui inventer une vie agréable, médiathèque remarquable, soirées festives, et même ce joli jeu d’échecs où l’on déplace des figurines hautes de 40 cm à l’ombre des arbres.

Les compositions de Noa Eshkol au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Noa Eshkol : de la danse à l’art textile

J’ai peu regardé ce que l’exposition de Noa Eshkol nous racontait de son activité de chorégraphe, bien que le rythme obsédant du métronome (seule musique qui accompagnait ses ballets) ait accompagné la visite

Noa Eshkol, chorégraphe, fille de l’ancien Premier ministre Levi Eshkol, s’est tournée vers la création textile, après la guerre de Kippour en 1973. Pour elle, la danse, c’était fini. Au cours des décennies suivantes, elle s’est consacrée à la création textile. Quelques principes la guident :

Pas de règles, pas de théorie – seulement la passion. Les seules règles que je me suis imposées : ne pas acheter de tissu, n’utiliser que des chutes, des chiffons et des vêtements usagés qui me tombent plus ou moins par hasard entre les mains […] Je m’impose aussi de ne pas couper le tissu, mais uniquement de découdre les pièces cousues. » (https://www.mahj.org/sites/default/files/2026-03/DP%20Noa%20Eshkol.pdf)

Ses Wall Carpets ne sont pas des tapis puisqu’ils ne sont pas tissés, mais cousus. On peut les apprécier indépendamment du travail de chorégraphe de Noa Eshkol, même si certaines œuvres font le lien comme Peacock du nom d’une de ses premières danses circulaires qui ressurgit en image éblouissante :

Noa Eshkol. Peacock

Autres images aux couleurs spectaculaires, le Vase palestinien à une fenêtre, de 1999.

Vase palestinien à une fenêtre, 1999

Ou bien les motifs mi-abstraits, mi réalistes de l’Intérieur :

Intérieur II (In Memoriam) 2007

Et les beaux arbres colorés qui font du bien dans cet été où tant de forêts ont été réduites en cendre.

Very Orange Tree (1992)

Rien ne nous a préparés à cet été hors norme !
– Tu parles, nous sommes avertis depuis quarante ans au moins. La vérité, c’est que nous ne serons jamais prêts.

Est-ce  que j’aime encore Paris ?

Je ne sais répondre alors que je me traîne le long du boulevard de Charonne accablée de chaleur. Paradoxe ! J’ai dit à la caissière : « Vous êtes mieux dedans que dehors ! » et j’étais contente du répit du supermarché bien climatisé… mais une fois de retour dans la rue, les bouffées brûlantes des climatiseurs qui rejettent l’air chaud des espaces de travail me sautent à la figure.…

Pourquoi rester à Paris si c’est pour se cloitrer dans mon appartement ? Encore ai-je la chance d’avoir de bons volets. Volets fermés et fenêtres closes jusqu’à la nuit aident beaucoup à supporter la canicule. Mais si la température de mon vieil immeuble de 1920, qu’on ne peut pas isoler, continue à augmenter, comment faire ?

Les poèmes que j’ai appris adolescente opposent souvent la fragilité des vies humaines à la force indifférente de la nature qui se régénère à chaque printemps… et déplorent que la terre ne retienne rien de nous dans les bois reverdis où nous nous promenons …Aujourd’hui, cette nature est vulnérable. Le printemps ne ranimera pas les paysages calcinés de Fontainebleau.

Toute ma vie a été cadrée par le rythme des saisons. Il est encore présent dans les albums que nous feuilletons avec ma petite fille. Je lui dis : « Tu vois, c’est l’hiver. Regarde la neige…

Mais il n’y a plus de neige en Normandie depuis sa naissance.

Pourtant nous sommes étrangement passifs. Nous sommes partis en vacances au bord de l’Atlantique… Bien sûr, à la différence des vacanciers photographiés dans Paris-Match, nous n’avons pas observé d’incendies de l’autre côté de la plage. Mais c’était pareil : nous voulions nous baigner ! Nous nous baignons et incendies et guerre n’y changent rien… Nous « profitons » !

Pendant ce temps le CO2 s’accumule préparant un été pire. Peut-être serons nous capables d’exiger des candidats à la présidentielle un programme à la hauteur de la bascule que nous vivons.

Escapade normande : entre mer et architecture

D’une escapade de deux nuits à Trouville, nous ramenons des images.

Depuis la falaise de Trouville

En pleine journée, le regard se perd dans un jeu de miroirs. En bas, la mer reflète le ciel ; en haut, le ciel reprend les couleurs de la mer, seulement interrompues par des architectures de nuages qui se font et se défont incessamment. Seule une mince bande de brouillard sépare l’air et l’eau.

Bizarrement, les navires émergent de la brume du large avec le soir.

Procession des navires venus du Havre

Commence alors la lente procession des tankers, croiseurs, chimiquiers, pétroliers … Je pourrais passer des heures à les regarder défiler, mais bientôt la nuit tombe et efface tout le paysage.

Pendant notre séjour, l’eau était malheureusement douteuse jusqu’à Cabourg. Etait-ce dû au brassage important des eaux au moment des grandes marées, ou bien à des installations insuffisantes ? Après avoir attendu cette baignade fraîche depuis Paris, nous sommes déçus. Malgré tout, nous sommes en vacances, la brise qui souffle fait oublier la fournaise parisienne et la jetée possède une beauté paisible

La jetée à Trouville

 Nous irons finalement jusqu’à Cabourg pour nous tremper dans l’eau.

Le Havre d’après-guerre : une ville de béton

Le lendemain, avant de rentrer, nous faisons un crochet par le Havre, ville rasée pendant la Seconde Guerre mondiale pour apercevoir au moins un peu l’architecture de béton imaginée par Auguste Perret pour reconstruire le centre. A première vue, on est frappés par par l’austérité des rues presque désertes sous la chaleur : constructions minérales et monotones.

A l’extérieur on lève la tête pour voir l’imposant clocher Saint-Joseph :

L’octogone de l’église Saint-Joseph

De l’intérieur, l’église n’est qu’une vertigineuse tour de 107 mètres, dressée jusqu’au ciel, à la cime de laquelle un puits de lumière s’élève si haut qu’il semble se perdre dans l’espace.

Le Havre. Eglise Saint-Joseph

Les vitraux abstraits de Marguerite Huré brillent par milliers apparentant un peu plus l’église à l’immensité de la voûte céleste.

Tout près, le théâtre Le Volcan, est une construction d’Oscar Niemeyer, reconnaissable immédiatement à ses courbes.

Le Volcan. Théâtre du Havre
Le Moulage de la main d’Oscar Niemeyer

Il faut déjà revenir à Paris, retrouver les conversations déprimantes sur le dôme de chaleur (En un mois, l’expression s’est imposée comme si ce nouveau vocabulaire rendait la canicule plus oppressante encore. Je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de comprendre ce qui distingue exactement un dôme de chaleur d’une simple situation de hautes pressions). Autour de nous, les mêmes questions reviennent en boucle : « Est-ce à moi de faire des efforts ? », « Dans quel monde mes enfants vont-ils vivre ? » « Nos appartements vont-ils devenir des bouilloires thermiques ?» (A nouveau, cette nouvelle façon de dire me semble augmenter mon impression d’impuissance). Faut-il acheter un climatiseur (s’il en reste encore chez Darty !) au risque d’accroître la chaleur extérieure ? Faut-il s’en tenir à une soigneuse combinaison de volets fermés et de serviettes mouillées pour rafraîchir son logement tout en exigeant des pouvoirs publics de climatiser d’urgence les espaces collectifs ?

Le Mont Blanc sur le Pont Neuf du 15 au 28 juin 2026

Voici un billet inutile puisque la Caverne du Pont Neuf est déjà en cours de démontage. Heureusement, personne n’avait besoin de moi pour savoir que JR avait installé une caverne sur le Pont Neuf en hommage à Christo et Jeanne-Claude qui avaient emballé le même pont 40 ans auparavant.

J’écris quand même ces quelques mots car nos copains qui ont couru pour voir, comme nous, ont des avis tranchés sur l’entreprise.

Des montagnes à Paris

Moi, j’ai beaucoup aimé arriver depuis la place du Châtelet un matin de canicule et découvrir ces montagnes enneigées rafraîchissantes qui barraient l’horizon. De loin, le blanc éblouissant des glaciers, avec des taches gris sombre simulant les éclats de roche était très convaincant et j’ai trouvé drôle de voir dépasser de la crête la tour Eiffel et la Mazarine bien à leur place.

.. La Mazarine et la tour Eiffel émergent des crêtes

Quand je me suis approchée, les deux réverbères Belle Epoque montraient que JR avait réussi à installer la ville à la montagne !

Les deux réverbères

On assistait au triomphe du projet d’Alphonse Allais qui voulait implanter les villes à la campagne pour qu’on puisse y respirer l’air pur !

Décoratif ou conceptuel ?

Ceux qui ont été déçus trouvent que le projet n’est pas assez conceptuel. Christo avait, disent-ils, rendu le pont mystérieux et désirable en le cachant. Il avait moins réalisé une critique du monde marchand qu’un acte célébrant l’effet du gigantesque potlach caractéristique de notre civilisation… Qu’avait à nous dire JR  en échange ? – C’est purement décoratif, dit l’un et, dans le tunnel, le côté carton-pâte est vraiment énervant ! De fait J.R. avait vendu aux décideurs la traversée symbolique d’une caverne platonicienne. Or, le ‘voyage’ n’était qu’un piétinement de visiteurs se prenant en selfie cependant que la musique mystique de Thomas Bangalter se confondait avec le bruit ambiant des ventilateurs (du moins pour moi) et que le parfum de sous- bois me restait indiscernable.

Un autre ami s’est énervé d’une démesure qui n’était plus de saison : une débauche de matériaux pour un trompe-l’œil de 120 mètres de long lui paraît immoral maintenant que le réchauffement climatique est là. J’y ai vu une raison d’admirer JR capable de lever des fonds pour ce projet gigantesque sans avoir recours à des financements publics et capable de faire collaborer 850 personnes dans une alliance de capital et de créativité.

L’épisode des violentes rafales qui ont éventré la toile en trois endroits a ajouté une touche allégorique à l’entreprise.  JR avait bravé le ciel qui s’était vengé en déchirant la toile, mais sa volonté l’avait emporté : après une semaine de réparations ses efforts et son orgueil avaient triomphé des éléments.

Joséphine Bindé • le 25 février 2026 à 12h02, « La Caverne du Pont-Neuf » de JR promet en juin une traversée sensorielle sublimée par Thomas Bangalter », Beaux-Arts https://www.instagram.com/p/DYmed0AjSPX/

https://www.jr-art.net/fr/projects/la-caverne-du-pont-neuf

La joie de vivre de Matisse.

Les dernières années (Grand-Palais 2026)

J’avais trop joué des parallèles, Voltaire et Rousseau, Manet et Degas… Picasso et Matisse. A ce jeu, Matisse me semblait le perdant : Picasso avait dix fois révolutionné la peinture. Matisse restait décoratif, élégant (et c’était un reproche). En plus, pendant les années de guerre où la France était sombre et humiliée, est-ce qu’il ne fallait pas les cris de Guernica pour dire l’horreur de l’époque ?

Je suis donc allée au Grand Palais en trainant un peu des pieds, Fallait-il aller voir « Les dernières années » du peintre avec ses nus bleus qu’on affiche dans les couloirs des Maisons de retraite ?

Je suis repartie éblouie. J’avais oublié l’intensité flamboyante des couleurs du vieux peintre. Je n’avais pas su voir ce qu’il fallait de force pour pousser si loin la recherche de simplification des figures découpées.

La peinture lumineuse de Matisse m’est apparue une réponse à la guerre et à la mort. Matisse détestait Vichy et contrairement à d’autres artistes, il avait refusé de faire un voyage d’allégeance en Allemagne. Sa fille Marguerite, entrée dans la Résistance, avait été arrêtée et déportée. Matisse était atteint d’un cancer. Le chirurgien qui l’avait opéré à Lyon en 1941 lui donnait moins d’un an à vivre. En fait, il a survécu treize ans, mais il était en sursis et vivait comme si chaque jour devait être le dernier, s’émerveillant de la beauté du monde. Matisse, écrit Aragon, est une « grande revendication du bonheur qu’elle fait naître dans les jeunes hommes, prêts au mal du siècle » (142)

L’Asie sur un fond rouge chatoyant. 1946

Etoffes, papiers peints, rideaux, volets

Utiliser encore et encore les mêmes verres, bouteille, vases, petit pot d’étain, citrons, huitres. Placer dans les toiles les mêmes meubles, le fauteuil rocaille, la table dont le plateau a basculé à la verticale. Je comprends que la contemplation des citrons et des huitres a autant à nous apprendre que celle des réalités dites nobles. Les objets demeurent les ingrédients reconnaissables des natures mortes, mais ils sont métamorphosés. Tantôt ils font jaillir les couleurs, tantôt, ils deviennent des signes d’une simplicité confondante, comme ces arbres qui font ressentir les forces ascendantes du monde.

Jeune fille en rose dans un intérieur. 1942
Tulipes et huitres sur fond noir
Matisse. Arbre

Matisse ne cherchait pas la ressemblance

Fascinantes séries des portraits ! Chaque exemplaire de la série est à la fois semblable et différent, et surtout s’éloigne d’une première étape trop « réaliste », pour emmener le spectateur vers une ressemblance d’un autre ordre.

Cela m’enchante qu’il ait besoin de ses modèles pour mieux les modifier.

La figure de l’acrobate 

Avec les papiers de couleurs découpés, Matisse pousse à l’extrême sa recherche de simplification. L’exposition affiche dans un cartel la leçon du vieux maître qui rappelle ce que lui coûte la simplicité

« C’est pour libérer la grâce, le naturel que j’étudie tellement avant de faire un dessin à la plume. »

Il prend comme emblème la figure de l’acrobate ou du danseur qui ont longuement répété leur numéro pour pouvoir se lancer sans réfléchir : « Je suis le danseur ou l’équilibriste qui commence sa journée par plusieurs heures d’exercices d’assouplissement. »

L’Acrobate. Fragment

Venus est femme blanche que dessine un fond bleu, à moins que ce ne soit une femme bleue que dessine un fond blanc

Vénus blanche sur fond bleu

Rester là à regarder la vie

La rivalité entre Matisse et Picasso s’est estompée avec les années. Picasso dira : « Personne n’a jamais regardé plus attentivement que moi les peintures de Matisse ; et personne n’a jamais regardé les miennes avec plus d’attention que lui. »

Aragon Louis, 1971, Henri Matisse. Roman, Paris, Gallimard.

Les licornes voyageuses au musée de Cluny

Exposition du 10/03/26 au 12/07/26
Visitée avec France Alzheimer-Culture

Les licornes sont originaires d’Orient. Avant d’habiter nos musées, elles ont traversé les mondes et les imaginaires. Nées dans l’Asie ancienne, elles avaient un corps chimérique, torse de cerf, queue de vache et sabots de cheval ; le pelage de leur dos était un mélange de cinq couleurs différentes. Elles sont passées en changeant de forme par les pays arabes. Quand elles sont arrivées en Grèce, elles possédaient le tronc d’un cheval et les pattes d’un éléphant… A Cluny, les licornes médiévales ont perdu la monstruosité des premiers récits pour gagner cette grâce ambiguë qui les rend inoubliables.

Une des premières représentations de licornes provient d’un territoire qui est aujourd’hui le Pakistan : un petit sceau de pierre tendre, vieux de plus de 4000 ans.

Civilisation de l’Indus. Sceau avec un animal unicorne veillant sur une urne, vers 2000 av. J.-C. Stéatite.

Plus loin, un bronze doré indien du 18ème siècle :

Licorne d’un parc où Bouddha aurait prêché. Conservée au musée de Zurich

L’ Occident médiéval imagine les licornes cachées dans l’obscurité des forêts. Leur longue corne torsadée aurait le pouvoir de purifier l’eau et de neutraliser les poisons. Aussi les convoite-t-on avec avidité. Mais elles demeurent insaisissables : farouches, rapides comme l’éclair, elles échappent aux chasseurs. Pour les capturer, une seule ruse semble efficace : abandonner une jeune vierge dans une clairière au cœur de la forêt. Fascinée par son odeur merveilleuse, la licorne, oubliant toute méfiance, vient amoureusement poser la tête sur les genoux de la jeune femme, ce qui permet de s’en emparer.

Dans les derniers siècles du Moyen Âge, se développe une iconographie singulière : les forêts deviennent le sanctuaire d’une société idyllique où des hommes et des femmes sauvages, aux corps velus, vivent en harmonie avec de gracieuses licornes. La licorne incarne alors un désir de réconciliation avec la nature. Ce sont ces créatures sylvestres qui servent d’ailleurs d’affiche à l’exposition.

Les licornes, aujourd’hui considérées comme des animaux paisibles, étaient ambivalentes au Moyen Âge. La licorne chinoise est douce ; mais celle décrite par Pline, l’Ancien, est féroce et, dans l’histoire de Barlaam et Josaphat, on voit une licorne furieuse qui s’allie à un dragon et à des pourceaux pour tenter de tuer le héros. Derrière la blancheur de l’animal affleure toujours une violence primitive.

l’histoire de Barlaam et Josapha. La licorne menaçante. Milieu du 13e Ferrare.

C’est seulement au 17ème siècle que la plupart des scientifiques admettent que la licorne n’existe pas, et que sa corne légendaire est la longue dent spiralée du narval, un cétacé des mers froides.

Livre de Valentini avec le rapprochement licorne-narval (18ème siècle)

A mon seul désir.

Le point d’orgue de l’exposition est le chef-d’œuvre du musée de Cluny, la tenture de La Dame à la Licorne, un ensemble de six tapisseries tissées entre la fin du 15ème siècle et le début du 16ème siècle.

Chaque panneau reprend une composition semblable. C’est d’abord un effet de couleurs : on ressent l’impression du rouge profond du fond semé de « mille fleurs », peuplé d’animaux miniatures et d’arbres symboliques – chêne, houx, pin, oranger. Puis surgit le bleu intense qui flotte au milieu de l’espace. Une dame au long corps et à la peau pâle, se tient au milieu.

Voici toujours cette île bleue et ovale, flottant sur le fond discrètement rouge, qui est fleuri et habité par de petites bêtes tout occupées d’elles-mêmes. Là seulement, dans le dernier tapis, l’île monte un peu, comme si elle était devenue plus légère. Elle porte toujours une forme, une femme, en vêtements différents, mais toujours la même. (Rilke,  Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910)

La dame est entourée d’un lion et d’une licorne tenant entre leurs pattes des armoiries identiques, une lance bleue semée de croissants d’argent qui porte une bannière de gueule à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent.  George Sand qui a redécouvert la tenture dans un château de la Creuse et qui a joué un rôle majeur dans sa conservation, imaginait que les costumes et les croissants renvoyaient au prince turc Zizim (ou Djim ) qui avait séjourné à Bourganeuf et aurait soupiré pour une dame de Blanchefort. L’histoire mélancolique du jeune prince oriental a été abandonnée en 1883, et on sait à présent que les armoiries étaient celles de Jean Le Viste, bourgeois de Lyon, grand administrateur du royaume.

Une énigme matérielle demeure. Lors d’une restauration il y a un siècle, les lisières inférieures furent recréées avec les teintures d’origine. Pourtant, alors que les couleurs du Moyen Âge ont conservé leur éclat, la partie moderne s’est fanée. Les maîtres lissiers d’autrefois détenaient un secret désormais perdu.

Les cinq premières compositions célèbrent les sens.
La vue où la licorne vient contempler son reflet dans un miroir tendu par la jeune femme.

La vue

Le goût où une perruche attend une friandise, tandis qu’un singe juché sur un tabouret mange un fruit.

L’odorat où la jeune femme tresse une couronne d’œillets et en contrepoint le petit singe respire une fleur.

L’Odorat (La Dame à la licorne) – Musée de Cluny Paris

L’ouïe où la dame joue d’un orgue portatif.

Reste le sixième tableau, portant la devise « A mon seul désir ». Ici, le sens vacille et l’interprétation se dérobe. Qui parle à travers ces lettres d’or flottant au-dessus de la tente Est-ce le commanditaire de l’œuvre, Jean de Viste, qui s’engage en offrant des bijoux à l’objet unique de son désir dans un geste d’amour courtois ? Ou bien s’agit-il de la dame, (car il n’y a aucune image d’homme dans les scènes représentées et parce qu’ordinairement dans les tableaux médiévaux l’écriture flotte au-dessus des personnages qui parlent à la manière des BD) ?)

Et que signifie ce geste de déposer son collier d’or dans le coffret présenté par sa suivante ? Les joyaux du coffre seront-ils remis à l’homme aimé, seul désir de la dame ? La sentence dit alors qu’elle accepte de se donner, d’assumer la jouissance amoureuse. Ou faut-il y lire, à l’instar de la conservatrice Béatrice de Chancel-Bardelot, une leçon de morale chrétienne ? Déposer ses bijoux serait alors l’allégorie du renoncement aux passions mondaines, le triomphe de la volonté et de l’esprit sur la tyrannie des cinq sens. (voir aussi Jean Marie Borghino )

Il m’est impossible d’arrêter la fuite des interprétations. Le secret de la licorne est d’une certaine façon la difficulté à décider quel code est prévalent. Et vous ? Etes-vous comme moi attirés par l’opacité de la phrase inscrite au-dessus de la tente « A mon seul désir » ?

De la Pop-Culture au Sacrifice Moderne : Les Métamorphoses Contemporaines

Loin de disparaître quand on reconnaît qu’elles ne sont pas « réelles », les licornes restent des symboles puissants. Après une éclipse au 18ème siècle, elles redeviennent à la mode avec les symbolistes et les voilà ressuscitées dans l’exposition. On ne peut citer tout le monde, mais voici la belle photographie de Marie-Cécile Thijs

Marie-Cécile Thijs, inspirée de Maertens deVos

et la réinterprétation des tapisseries de Cluny par Suzanne Husky, La noble pastorale, symbole d’une nature menacée par la surexploitation des ressources naturelles.

Suzanne Husky (née en 1975).La noble pastorale

Ainsi s’achève l’exposition : non sur une certitude, mais sur une nostalgie. La licorne demeure insaisissable. Elle traverse les civilisations, change de visage, échappe aux savants comme aux amoureux.

Pop licornes 

Cluny n’a pas choisi de s’attarder sur la mode commerciale des licornes plébiscitées par les petites filles qui ressemblent à des poneys d’un blanc immaculé à la crinière rose ou arc-en-ciel et bien sûr, flanqués d’une corne. On les retrouve souvent pailletées dans des collections de mode enfantine, cartables, trousses, sacs. Vous ne trouverez pas non plus dans l’exposition les licornes arc-en-ciel devenues les icônes de la communauté LGBT, ni les « licornes-startups », ce terme financier forgé en 2013 par Aileen Lee pour désigner ces entreprises rares et précieuses valorisées à plus d’un milliard de dollars. Ce vocabulaire de la finance, emprunté à la fantasy des geeks, est un autre voyage.

Les licornes mélancoliques de la Fin des temps 

Cluny a négligé aussi la poésie nostalgique de La Fin des Temps d’Haruki Murakami. Dans ce roman, les licornes peuplent une cité close dont les habitants ne souffrent plus, car ils ont été dépouillés de leurs sentiments et de leurs souvenirs. Le pelage coloré des licornes, évoqué dans les anciens textes orientaux, se change à l’automne en « une éclatante teinte dorée » (p. 25) en même temps que les animaux se chargent des émotions, des peines et des souvenirs des hommes. L’hiver venu, les licornes meurent de froid sous le poids de cette humanité volée. Le Gardien de la ville sépare alors leurs têtes de leurs corps pour y emprisonner les « vieux rêves ». Le héros, devenu « liseur de rêves », apprend à décrypter ces mémoires qui s’évaporent sous forme de fumée blanche. Dans la ville de la fin des temps, pour vivre sans douleur, il faut confier ses souvenirs et son âme à ces animaux devenus des figures sacrificielles mortes à la place des gens.

À la fin du récit, le liseur de rêves a l’opportunité de s’échapper. Son Ombre – qui représente sa conscience, sa mémoire et son humanité – a trouvé un moyen de fuir la Ville et de rejoindre la vie réelle. Pourtant, au dernier moment, le héros décide de rester. Il refuse de quitter la bibliothécaire, dont il est tombé amoureux, même si celle-ci n’a plus ni sentiment profond, ni mémoire. Il a surtout compris que la Ville est une projection de son subconscient et il ne veut pas abandonner le monde qu’il a lui-même engendré. En renonçant à la fuite, il choisit son monde intérieur. Ce que l’autre partie du livre consacrée à la violence de la civilisation moderne nomme « mort cérébrale » devient, de l’intérieur de la Cité, l’accès à une mélancolique éternité.

La licorne traverse les civilisations, change de visage, échappe aux savants comme aux artistes. Peut-être parce qu’elle incarne, ce que les êtres humains cherchent sans jamais pouvoir le définir tout à fait : le désir, le mystère et la perte.

Borghino Jean-Marie, 2022, https://jeanmarieborghino.fr/la-tapisserie-de-la-dame-a-la-licorne/

Delahaye Élisabeth, 2007, La dame à la licorne,  édition RMN 2007.

Delahaye Élisabeth, 2010, Les tapisseries de « La Dame à la licorne », Communications, p. 57-64,  https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2010_num_86_1_2536

Jourdan Jean-Pierre, 1996, Le sixième sens et la théologie de l’amour [essai sur l’iconographie des tapisseries à sujets amoureux à la fin du Moyen Âge]. In: Journal des savants. 1996, p. 137-159.

Murakami Haruki, [1985] trad. Fçse. Atlan,1992, La Fin des temps, Paris, Seuil.

A la recherche du passé disparu. Les plus anciennes maisons de Paris

Rue François Miron : le Moyen Age reconstruit

Les guides emmènent les touristes visiter les numéros 11 et 13 de la rue François Miron situés sur l’axe Est-Ouest de Paris. Leurs colombages sont, disent-ils, de remarquables « témoins de l’architecture médiévale parisienne ». Le principe de construction repose sur une ossature de bois massif, généralement du chêne, sur laquelle viennent s’insérer des remplissages en torchis, en briques ou en plâtre. En fait, les immeubles, peut-être édifiés à la Renaissance, ont été refaits entièrement et leurs colombages en forme de croix de Saint-André ne datent que de la restauration de la fin des années 1960. Je ne sais pas si la restauration est de surface ou si elle a concerné le squelette de la maison.

immeuble de la rue François Miron : A l’enseigne du mouton

La maison qui se voulait médiévale dans la rue Volta

La rue Volta, étroite et ténébreuse, correspond parfaitement à notre représentation du Paris médiéval. On a longtemps cru que le numéro 3 remontait aux environs de 1300. Cette conviction s’est installée sous le Second Empire, à une époque où Hugo et ses amis cherchaient à protéger le Paris médiéval menacé par les destructions haussmanniennes. Quoi de plus mobilisateur que de défendre la plus ancienne maison de Paris !

Mais en 1979 une historienne découvrit un acte notarié établissant que le numéro 3 avait été construit en 1644, sur un terrain vierge. Son propriétaire, un menuisier, avait reproduit le style architectural médiéval, notamment les colombages interdits pourtant depuis 1607 à cause des risques d’incendie.

Ainsi, même au 16ème siècle, le Moyen Âge parisien pouvait être une recréation.

La maison du 3 rue Volta reconvertie en restaurant asiatique

Nicolas Flamel fait construire en 1407 la maison la plus ancienne de Paris

La véritable  plus ancienne maison de Paris se situe dans la partie prospère de la rue de Montmorency qui va de la rue Beaubourg à la rue des Archives, et qui comporte un bel hôtel où Nicolas Fouquet Madame de Sévigné ont vécu.

La maison construite en 1407 se trouve au numéro 51. Surprise : sa façade est en pierre de taille. Rien ici du pittoresque médiéval attendu.

Son commanditaire, Nicolas Flamel (1330-1418), était copiste et écrivain public avant de devenir libraire-juré de l’Université de Paris. Vers l’âge de quarante ans, il épousa Pernelle, une veuve aisée. Sans enfants, les époux multiplièrent fondations pieuses, chapelles, stèles et œuvres charitables. De cet ensemble ne subsiste aujourd’hui que la maison du 51 rue de Montmorency.

Maison de Nicolas Flamel

Cette générosité se situe au croisement de deux réalités : la profonde misère parisienne et la piété du couple.

Comme aujourd’hui, Paris regorge de gens venus de partout chercher du travail et qui servent de main d’œuvre bon marché. Au 15eme siècle, ils parlaient béarnais picard, bourguignon… et souvent les patrons les désignaient du nom de leur province d’origine. Les plus miséreux gagnaient à peine de quoi manger et erraient d’abris en abris, chassés par les propriétaires dès qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer.

Flamel et sa femme se souciaient des pauvres, et ils craignaient aussi pour le salut de leur âme. Ils espéraient être accompagnés, après leur mort, des prières des nécessiteux qu’ils avaient aidés et qui plaideraient pour eux au moment où il leur faudrait affronter le jugement de Dieu.   Une inscription longtemps dissimulée sous un mauvais badigeon le rappelle :

«Nous homes et femes laboureurs demourans ou porche de ceste maison qui fut faite en l’an de grâce mil quatre cens et sept somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une paternostre et un ave maria en priant Dieu que sa grâce face pardon aus povres pescheurs trespasses Amen.

Dans sa Description de la ville de Paris (1434) citée par Wikipedia, Guillebert de Mets confirme l’existence de ces oeuvres charitables (en ligne sur princeton.edu [archive]) :

Gobert le souverain escripvain qui composa l’art d’escripre et de taillier plumes, et ses disciples par leur bien escripre furent retenus des princes, comme le jeune Flamel, du duc de Berry ; Sicart, du roy d’Angleterre ; Guillemin, du grand ministre de Rodes ; Crespy, du duc d’Orléans ; Perrin de l’Empereur Sigemundus de Romme » – « Item Flamel l’aisné, escripvain qui faisoit tant d’aumosnes et d’hospitalitez et fit plusieurs maisons ou gens de mestiers demouroient en bas et du loyer qu’ils paioent, estoient soutenus povres laboureurs  en haut. »

Nicolas, dans sa jeunesse, s’était lancé à corps perdu dans le travail, avait voulu compter dans la société, avait fait des affaires encore et encore ! Mais après la mort de Pernelle, le vieil homme avait peut-être voulu racheter son « moi » volontariste et orgueilleux et faire sienne la parole du Christ : « Heureux ceux qui ont un cœur de pauvre car le royaume de Dieu est à eux ». Cependant il demeurait homme d’affaires : c’est le loyer perçu par la boutique située au rez-de-chaussée qui devait financer l’hébergement gratuit des travailleurs pauvres du quartier.

La naissance d’un alchimiste

Nicolas Flamel fut enterré à l’église de Saint-Jacques -la Boucherie ; il avait fait sculpter, au flanc nord de l’église,  un portail orné de sculptures où il s’était fait représenter en compagnie de son épouse Pernelle. L’église fut détruite à la fin de la période  révolutionnaire et seul subsiste le clocher, la tour Saint-Jacques qui continue d’aimanter les rêveries parisiennes.

Sa pierre tombale est aujourd’hui conservée au musée de Cluny.

À sa mort, Flamel laissa de nombreuses propriétés. Pourtant, les historiens soulignent aujourd’hui que sa fortune fut probablement exagérée. Sa réputation de richesse naquit autant de l’imagination populaire que de la réalité de ses biens (voir l’excellente notice Wikipédia)

Mais les gens aiment les fortunes mystérieuses. On en vint bientôt à murmurer qu’il devait sa richesse à la découverte de la pierre philosophale, capable de transformer les métaux en or. En 1612, parait à Paris un livre attribué à Nicolas Flamel, le Livre des figures hiérogliphiques (aujourd’hui considéré généralement comme une œuvre de Béroalde de Verville). Le texte explique ce que l’on appelle en Alchimie « le Grand Œuvre », c’est à dire la réussite parfaite de la transmutation du plomb en or.

Dès lors, Nicolas Flamel devient le grand alchimiste français et sa fortune littéraire lui vaut l’immortalité que l’occultisme n’a pu lui donner.

Les Romantiques s’emparent du personnage. Gérard de Nerval en fait un homme ayant vendu son âme au diable pour obtenir l’or ; d’autres, comme Amans-Alexis Monteil, imaginent en lui un sage immortel détenteur de secrets qui permettent de voir ce que la société cache.

Aujourd’hui,  dans Harry Potter, J. K. Rowling reprend le mythe : Nicolas Flamel y apparaît comme le créateur de la pierre philosophale, cachée à Poudlard pour empêcher Voldemort de s’en emparer. La pierre est finalement détruite pour empêcher qu’elle ne tombe entre de mauvaises mains, mettant ainsi fin à l’immortalité de Flamel et de sa femme.

Les historiens contre les rêves

Les historiens sont terribles : en quelques articles, ils dissipent les mythes.

La maison de la rue François-Miron n’a que des colombages récents.
La prétendue maison médiévale de la rue Volta date du 17ème siècle.
Nicolas Flamel ne fut probablement jamais alchimiste.
Et il n’habita sans doute jamais la maison de la rue de Montmorency.

Pourtant, malgré les archives, malgré les dates, malgré les preuves, nous, promeneurs naïfs, continuons à nous raconter ces histoires que récuse l’Histoire.

Gérard de NervalNicolas Flamel, 1828.

Alexandre DumasLa Tour Saint-Jacques, 1856[108].

 Wikipédia (Nicolas Flamel, une notice remarquable)

Monteil, Amans -Alexis , 1846-1847 , « Le Souffleur », Histoire des Français des divers états, ou Histoire de France aux cinq derniers siècles. [Tome 2] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k92241f/f424.item.r=Amans%20Alexis%20MonteilFlamel%20flamel)

Rowling,

De la République à la rue des Archives. Le Haut-Marais

Béranger

Lorsqu’on vient de la place de la République, et qu’on a pris le passage Vendôme, on arrive rue Béranger. La rue a reçu son nom du poète-chansonnier qui y est mort au numéro 5.

Pendant tout le 19e siècle, Béranger était considéré comme un des plus grands poètes et un martyr de la liberté plusieurs fois condamné sous Charles X (« Charles le Simple ») qui était sa tête de turc. Voici un exemple de ses vers, écrits dans la prison de La Force en 1828.  Dans 14 juillet, il se décrit gamin au spectacle de la prise de la Bastille, et rappelle la morale qu’en tire son grand-père :

Pour un captif, souvenir plein de charmes !
J’étais bien jeune ; on criait : Vengeons-nous !
À la Bastille ! aux armes ! vite, aux armes !
Marchands, bourgeois, artisans couraient tous. (bis.)
Je vois pâlir et mère et femme et fille ;
Le canon gronde aux rappels du tambour. (bis.)

Victoire au peuple ! il a pris la Bastille !
Un beau soleil a fêté ce grand jour,

                A fêté ce grand jour e. (bis.)

Enfants, vieillards, riche ou pauvre, on s’embrasse.
Les femmes vont redisant mille exploits.
Héros du siège, un soldat bleu qui passe 
Est applaudi des mains et de la voix.
Le nom du roi frappe alors mon oreille ;
De Lafayette on parle avec amour.
La France est libre et ma raison s’éveille.
Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                A fêté ce grand jour.

Le lendemain un vieillard docte et grave
Guida mes pas sur d’immenses débris.
« Mon fils, dit-il, ici d’un peuple esclave,
« Le despotisme étouffait tous les cris.
« Mais des captifs pour y loger la foule,
« Il creusa tant au pied de chaque tour,
« Qu’au premier choc le vieux château s’écroule.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« La Liberté, rebelle antique et sainte,
« Mon fils, s’armant des fers de nos aïeux,
« À son triomphe appelle en cette enceinte
« L’Égalité, qui redescend des cieux.
« De ces deux sœurs la foudre gronde et brille.
« C’est Mirabeau tonnant contre la cour.
« Sa voix nous crie : Encore une Bastille !
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« Où nous semons chaque peuple moissonne.
« Déjà vingt rois, au bruit de nos débats,
« Portent, tremblants, la main à leur couronne,
« Et leurs sujets de nous parlent tout bas.
« Des droits de l’homme, ici, l’ère féconde
« S’ouvre et du globe accomplira le tour.
« Sur ces débris, Dieu crée un nouveau monde.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour. »

De ces leçons qu’un vieillard m’a données,
Le souvenir dans mon cœur sommeillait.

Mais je revois, après quarante années,
Sous les verrous, le Quatorze Juillet.
Ô Liberté ! ma voix, qu’on veut proscrire,
Redit ta gloire aux murs de ce séjour.
À mes barreaux l’aurore vient sourire ;
Un beau soleil fête encor ce grand jour,
                Fête encor ce grand jour.

En quête de vieux hôtels particuliers.

Aux 3, 5 et 5 bis, l’école primaire Béranger et le collège Pierre-Jean-de-Béranger sont installés dans les hôtels Peyrenc de Moras et de la Haye, vendus par la suite à Bergeret de Frouville. Les portes cochères monumentales datant du 18e siècle et repeintes à la couleur vert bleu de la modernité rappellent l’importance de ces demeures privées.

Porte de l’école Béranger

Mais les portes closes ne s’ouvrent que pour les élèves. Comme je ne peux pas parler de ce que je ne vois pas, je vais raconter ce que j’ai lu de la famille d’un des propriétaires, Peyrenc de Moras. Je trouve qu’il a un nom magnifique, ce Peyrenc de Moras, même si ce nom s’explique par l’achat des terres de Moras qui a permis à Peyrenc de mettre une rallonge à son patronyme.

François Marie Peyrenc de Moras  (1718 -1771 ) était le fils d’Abraham Peyrenc (1686-1732), lui-même fils d’un chirurgien-barbier. Abraham était arrivé à Paris comme simple valet. Protestant, il n’avait pas tardé à se convertir au catholicisme et aux moyens de s’enrichir. Il avait séduit puis épousé Anne-Marie-Josèphe de Fargès la fille d’un fournisseur des armées qui avait fortune.  Il devint banquier dans le système de Law. Fortune faite, il échappa à la banqueroute, acheta les terres de Moras près de la Ferté Sous Jouarre et un titre de marquis. Anobli, il devint alors maître des requêtes et chef du conseil de la duchesse douairière de Bourbon (fille légitimée de Louis XIV et de Louise de la Vallières). En 1731, il quitta son hôtel pour s’installer faubourg Saint-Germain dans un magnifique hôtel devenu aujourd’hui le musée Rodin. 

Son histoire est digne du Paysan parvenu de Marivaux ou déjà du jeune Rastignac. Ses fils n’ont qu’à poursuivre : on lance le cadet, François-Marie dans l’administration : le voici conseiller au Parlement de Paris avant 20 ans, maître des requêtes à 24 ans, intendant à 32 ans, puis contrôleur général des finances de Louis XV, puis secrétaire d’Etat de la Marine.  Ascension éclair, mais François-Marie qui va de charge en charge sans mener à bien des projets n’avait pas l’âme d’un bon administrateur. Quand il abandonne ses charges, il a aggravé la dette du pays dont on s’inquiétait déjà. Les descendants Peyrenc de Moras mettent l’hôtel du Marais en location jusqu’en 1768 où la demeure est acquise par un collectionneur, Jean-François Bergeret de Frouville. C’est à lui qu’on doit les belles portes au fronton sculpté. Il fait aussi embellir l’hôtel par des boiseries et des scènes mythologiques commandées au peintre Boucher. Ces toiles ont appartenu à la famille Rothschild, ont été volées par les Allemands, restituées après la guerre, et finalement achetées par la Fondation Kimbell Art en 1972. Elles se trouvent aux Etats Unis

Les bijoutiers

Les rues voisines sont encombrées par les commerces chinois qui vendent d’étincelantes babioles pour trois sous.


500 mètres, plus bas, les cafés sont pleins et bruyants. On arrive au square du Temple, un des rares jardins du 3ème. Il ne reste rien de l’enclos des Templiers qui pendant sept siècles s’étendit sur plus de 6 hectares, ni de la grosse tour qui servit de prison à Louis XVI et Marie-Antoinette. C’est un autre monde aujourd’hui. Par ce dimanche trop chaud, le square est un paradis familial (un peu encombré). Pas d’énergumènes faisant du tapage, pas de joueurs de balle, chacun occupe sagement son carré de pelouse.

Square du Temple-Elie Wiesel

L’hôtel du maréchal de Tallard

Nous arrivons au cœur du Marais, rue des Archive où commencent les demeures les plus belles. Me voici au 78, devant l’hôtel du maréchal de Tallard (ou Amelot de Challou, dit le panneau explicatif). Hélas ! Un haut mur de clôture dissimule l’intérieur.

En entr’apercevant les grandes fenêtres, je rêve : le palais barricadé recèle un escalier monumental, des fresques à demi-effacées que je ne verrai pas. Mais j’oublie que les aristocrates avaient déjà commencé à quitter le quartier avec clavecins, tables incrustées de marqueteries, tables de jeux en bois de rose, tapisseries, girandoles, vases de porcelaine, petits miroirs et tapis des Gobelins. La Révolution avait achevé de déclasser le Marais. Au 19e siècle, une fois de plus dans Paris, le monde s’était inversé.

Escalier de l’hôtel Tallard

Un Paris industrieux avait succédé au quartier à la mode, tandis que s’écaillaient les boiseries et les plafonds peints. Une photo montre un atelier de passementerie qui s’était installé au fond de la cour du 78.

« Cour de l’hôtel du Maréchal de Tallard – 78, rue des Archives », Paris (IVème arr.), 1898. Photographie d’Eugène Atget (1857-1927). Paris, musée Carnavalet.

Si les nobles ont droit à des panneaux célébrant les propriétaires autant que les palais, le Paris  pauvre n’a pas laissé de traces, sinon sur quelques photos d’Atget

La pluie commence à tomber et voilà la fin de ma promenade dans le Haut Marais, mélange de demeures élégantes enfermées dans leurs hauts murs et d’échoppes bon marché.

Béranger, Oeuvres complètes, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9752132t.texteImage

Notes sur la visite de la Galerie Dorée à la Banque de France

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Marie-Cybèle

Nous venons visiter la galerie dorée, galerie de style Régence située dans l’hôtel de Toulouse à Paris, actuel siège de la Banque de France.

Marie-Cybèle, responsable du patrimoine historique et artistique de l’établissement nous arrête dans l’antichambre le temps de nous présenter le second des propriétaires de l’hôtel, Louis-Alexandre de Bourbon, fils de Louis XIV et de Madame de Montespan. C’est lui qui commanda le somptueux décor régence de lambris doré qui a donné sa physionomie à la célèbre galerie dorée.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, et le style régence de la galerie

Cette introduction est l’occasion de réviser le statut complexe des enfants adultérins de Louis XIV. Le roi les fait légitimer pour qu’ils puissent lui succéder en cas d’extinction de la Maison de Bourbon, mais en 1717, à la demande des princes « légitimes », un nouvel édit révoque cette décision, précisant qu’en cas d’extinction de la Maison de Bourbon le dernier Roi ne pourrait pas désigner de successeur, la nation reprenant ses droits. C’est dans ce contexte que Philippe d’Orléans, beau-frère du comte de Toulouse, assura la régence (Arnaud Manas 2017).

L’éblouissement : « C’est trop ! »

Et puis, la guide ouvre la porte de chêne et nous découvrons la Galerie dorée. C’est un oh ! général, tellement l’ensemble est fastueux, – C’est trop, dit quelqu’un à côté de moi !

Magnificence de la Galerie dorée

Histoire d’une galerie

Entre 1635 et 1640, le marquis de la Vrillière avait fait construire ici une galerie par Mansart. Inspirée du Palais Farnèse, cette loggia fermée de 40 mètres de long servira plus tard de modèle à la Galerie d’Apollon au Louvre et à la Galerie des Glaces de Versailles.

En 1713, l’hôtel est vendu à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, qui entreprend d’ambitieux travaux, confiés à l’architecte Robert de Cotte. D’un hôtel abimé, il va refaire un neuf. La galerie est aussi redécorée par le sculpteur François-Antoine Vassé, auteur d’extraordinaires lambris sculptés déclinant les thèmes de la chasse et de la marine, en référence aux charges du comte. Ce dernier avait été fait grand amiral de France dès l’âge de 5 ans, et plus tard, grand veneur. Evidemment, ces fonctions attribuées à un bambin prêtent à sourire, mais le comte de Toulouse ne fut pas un amiral de salon : au côté de son père, il participa aux campagnes terrestres de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) puis, sur mer, à la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1713). Il s’illustra en Méditerranée : à Palerme et à Messine puis lors de la bataille de Malaga en août 1704. À la suite de cette dernière action, le roi Philippe V d’Espagne le décora de l’ordre de la Toison d’or. 

Les décors de Vassé sont en tout cas un des beaux exemples de l’art de la Régence.

La tête du cerf fait allusion à la charge de Grand Veneur
Amphitrite et les dauphins qui l’amènent auprès de Poséidon rappellent le grand amiral

De façon plus inattendue, des armes iroquoises et guyanaises évoquent les opérations menées au Canada et en Guyane, qui sont à cette époque supervisées par la marine.

Au bas de la sculpture un casse-tête à boule iroquois

Devant un tel foisonnement je me perds avant d’apprivoiser les scènes et les grands miroirs où je m’aperçois dans un décor vertigineux contribuent à l’enchantement.

Toute la sculpture est dorée et le lieu blanc et doré sera désormais connu sous le nom de « Galerie Dorée ».

La glace placée au-dessus de la cheminée – où se reflète toute la pièce – multiplie le décor à l’infini

Réviser sa mythologie avec François Périer

Les peintures des plafonds ont été conçues par François Périer :  elles me déçoivent, mais il impossible de savoir si François Périer en est responsable. Les fresques s’étant dégradées, elles ont été reproduites au 19eme siècle par Paul et Raymond Balze et les frères Denuelle. Reste à s’amuser à reconnaître les thèmes : les quatre éléments sont représentés dans quatre tableaux aux quatre coins de la galerie : l’eau avec Neptune et Amphitrite, la terre avec Pluton et Proserpine, le feu avec Jupiter et Sémélé et l’air avec Éole et Junon… Au centre, en majesté, le char d’Apollon précédé de l’étoile du matin et suivi de la Lune traversant le ciel.

L’Air évoque aussi la régence d’Anne d’Autriche – Louis XIII mourant tente de retenir les vents dans des sacs, qui représentent les Grands du Royaume et la Fronde naissante

Voici aussi l’enlèvement de Proserpine par Pluton,

Anne d’Autriche symbolisée par Proserpine choisit la France contre l’Espagne (ici une des représentations de la déesse Cybèle/Cérès en vieille femme… Cependant à l’arrière-plan Cérès/Déméter  parcourt la terre sur son char à la recherche de sa fille..

L’identification de Cérès et de Déméter reste bien confuse pour moi : je ne suis pas  habituée à une représentation négative de Cérès en vieille Cybèle.

De façon générale, cette façon de mêler à la vie des dieux la vie privée des puissants du moment ne donne pas du tout l’impression d’un drame cosmique. C’est un mélodrame auquel les personnages n’ont pas vraiment l’air de croire même s’ils font de grands gestes. Cependant, jouer à reconstituer les deux histoires qui se déroulent est un divertissement plaisant.

Les tableaux sont des copies, les originaux ayant été décrochés sous la Révolution. C’est au Louvre qu’il faudra chercher les toiles acquises par La Vrillière, signées Le Guerchin, Nicolas Poussin, Guido Reni, Alessandro Turchi et Pierre de Cortone. Un détail m’attire dans ces toiles : Marie Cybèle explique que ceux qui sont les seuls à nous dévisager d’un œil admoniteur (qui nous adresse des avertissements) sont les représentations de Louis Phélypeaux lui-même, et de son épouse, Marie Particelli d’Emery. Les autres personnages sont regardés ou se regardent. La jeune femme est peinte en sphinx, ce qui est logique puisque le tableau représente le Nil, mais je dois dire que me frappe le geste de l’époux qui la caresse comme une grosse chatte.

Allégorie du Nil reconnaissable au sphinx

Le secret de la banque de France

En 1793, à la mort du fils du comte de Toulouse, l’hôtel est confisqué comme bien national. En 1808, il est racheté par la Banque de France, une banque privée créée par Napoléon pour gérer les réserves d’or et décider de l’émission de monnaie. La Galerie trouve alors une fonction officielle d’accueil des assemblées générales des gros actionnaires.

La banque est nationalisée en 2 étapes. Au moment du Front populaire, une loi réduit le pouvoir des actionnaires et du Conseil au profit de celui de l’Etat. En 1945, la banque est nationalisée afin de faciliter le financement de la reprise économique.

La Banque de France est toujours chargée de garder un trésor de 2500 tonnes d’or. Elle les conserve sous nos pieds dans un lieu appelé « la Souterraine », d’une superficie de plus de 10 000 m2. Cela explique le contrôle strict de nos identités et la vigilance du garde à la sortie.

Terriblement luxueuse, la galerie dorée. Trop ? En tout cas bien accordé à son statut de palais du pouvoir et de la richesse… Curieusement, nous n’y avons croisé que des portiers. Le personnel de la banque est invisible, laissant ce décor de théâtre à sa solitude dorée, comme si les fonctionnaires ne s’y réveillaient que les jours de fête.

Quelques références

Arnaud Manas, 2017, « Les transformations de la Galerie dorée du comte de Toulouse »,https://doi.org/10.4000/crcv.14438

Bertin Georges-Eugène, 1901, Notice sur l’hôtel de La Vrillière et de Toulouse, occupé depuis 1810 par la Banque de France, Paris, Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France.

Saint-Simon Louis de Rouvroy duc de, Œuvres complètes éditées par Cheruel https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70363.texteImage