Le Kremlin (Moscou 5)

Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).

Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.

Chrétienté orthodoxe et pouvoir

Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.

Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »

Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB

Une muraille italienne

Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.

La Tour de la Trinité

Place des Cathédrales

Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.


Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais

Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris.  On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?

La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints. 

Eglise de la Déposition de la Robe de la  Vierge

A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.

Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.

Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.

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