Au pays des volcans éteints. (La région du Puy-en-Velay 2)

Inutile de dire que des exposés d’Ivan si construits, il ne me reste que des fragments… Pourtant sur le moment, il me semblait que je comprenais tout et que je regardais avec plus d’acuité les traces laissées par les volcans. Je me souviens du mot neck (de l’anglais « cou »), pour désigner les buttes, et les pitons que nous rencontrions partout. J’ai compris que ce qui comptait dans le volcanisme, c’était le travail de l’érosion qui décapait les roches et ne laissait subsister que le « cou » des basaltes après disparition de la formation préexistante.

Le neck de Queyrières

Je me souviens de l’atmosphère « chaude et humide » de la région du Puy-en-Velay il y a 15 millions d’années quand un lac recouvrait la surface de la zone. Les laves visqueuses se refroidissaient rapidement au contact de l’eau, expliquait Yvan.

Je me souviens des argiles du ravin de Corboeurf (près de Rosières) beiges et vertes, formées à partir des sédiments du lac…

Argiles du vallon de Corboeuf

avec des pentes délicatement striées de bleu.

Je me souviens d’un autre lieu où les explosions provenant de la rencontre entre le magma brûlant et la nappe phréatique ont façonné un cratère de grande dimension, aujourd’hui occupé par le lac du Bouchet. Les débris étant projetés très loin, il ne restait autour du lac qu’un mince rempart de tufs et de ponces. Je me souviens du plaisir à regarder cette eau endormie, pendant qu’était évoquée la formidable énergie des « volcans explosifs à cratères ».

Lac du Bouchet

Je me souviens des eaux de la cascade de la Beaume (ce qui signifie grotte dans tout le Sud de la France) non loin de Solignac-sur-Loire, trois chutes distinctes tombant en gerbes d’écume sur des coulées de basalte très noires.

Cascade de la Beaume

Les collisions entre les empâtements noirs de la roche et les éclaboussures blanches de l’eau faisaient penser à des calligraphies inversées d’une extraordinaire beauté.

Je me souviens du dyke d’Arlempdes. Je revois le village fortifié sur son piton entouré par un méandre de la Loire. On voyait à la fois la cheminée d’un volcan (le neck) et les traces laissées par le remplissage de fissures latérales (dyke). Sur le moment, j’ai pensé « Chic ! Deux mots pour placer la lettre K, s’il m’arrive de jouer à nouveau au scrabble » et je n’ai pas vraiment cherché à comprendre les explications d’Ivan.

Arlembdes sur son piton

Je me souviens des orgues basaltiques de Chilhac avec leur drôle de capuchon de roches enchevêtrées supportant des colonnes prismatiques fascinantes. J’ai mal compris les raisons de leur allure géométrique ?

Orgues de Chilhac

Ces promenades où Ivan évoquait les volcans se passaient dans la lumière du printemps.  Tout était doux autour de nous, les couleurs des forêts, les petites chapelles romanes perchées sur les sommets. A Rochegude, au-dessus de Monistrol-d’Allier, le chien de la maison n’aboyait pas et nous regardait tranquillement passer.

A Chanteuges, les roses semblaient inséparables du vieux mur de pierres volcaniques du prieuré.

Au prieuré de Chanteuges

Depuis les terrasses, on voyait un village de la vallée. La chaleur faisait monter une vapeur au milieu des collines bleues. Le village aurait pu être inventé par un esprit nostalgique des années où Mitterrand faisait campagne en célébrant la « Force tranquille » de sa politique. L’affiche de la campagne électorale montrait derrière lui un de ces villages du centre de la France.

Puis c’était déjà la fin d’après-midi et le ciel commençait à se charger de nuages. Il restait encore à voir une surprise. Ivan nous a emmenés à la Pinatelle du zouave (près du Puy en direction de Loudes) voir la les pins de boulange. Pour alimenter commodément les fours à pain des alentours, les pins de toute une forêt étaient étêtés, puis on les taillait au niveau des branches horizontales, ce qui donnait des formes noueuses, tordues, apparentées aux effets obtenus par la taille des bonsaïs.

Le tronc d’un pain taillé pour la boulange
Comme un bonsaï géant

Beaucoup d’arbres en poussant prenaient l’allure de chandeliers :

Pinatelle du zouave. Taille en chandelier

Ce mode de taille  s’était développé entre 1800 et 1950 environ, puis le fuel a remplacé le bois et la plupart des pins ont recommencé à pousser vers le ciel. Le département de la Haute-Loire, qui a racheté le site en 1996, a entrepris de replanter des pins sylvestres sur une parcelle et d’y appliquer les techniques anciennes de taille.

Nous revenons au Moulin de Barrette (non loin de Blavozy) transformé en hôtel. A côté du corps de logis, triplement étoilé, des gites plus modestes permettent de se loger à un tarif raisonnable et de jouir du grand parc de 8 hectares. Lors de notre visite, le fils, accidenté, était remplacé par sa mère déjà âgée, mère courage accueillante

Genêts en fleurs dans le parc du moulin de Barrette

Le Velay est particulièrement délicieux sous le soleil du printemps ; pendant ces quelques jours, la région donnait l’impression qu’y subsistait un besoin de vivre dans un ici paisible, aux marges de la société de surconsommation.

Trois jours dans la région du Puy-en-Velay

Sur la route du retour à Paris, nous avions rendez-vous avec un ami amateur de volcans qui voulait montrer à des copains les traces du volcanisme de la région du Puy-en-Velay. Comme nous avions un jour d’avance sur la rencontre, nous sommes allés voir Polignac et sa formidable forteresse édifiée sur une butte basaltique et protégée par ses falaises escarpées.

Polignac : de la forteresse au château de la Loire

Le soleil inhabituellement chaud de ce mois de mai chauffait à blanc la raide montée qui conduit au promontoire.

Quand nous sommes arrivés là-haut, une famille était en train de partir. Nous sommes restés seuls sur une vaste étendue d’herbe avec du temps pour jouir tantôt de l’âpre forteresse, tantôt du paysage serein…

Forteresse de Polignac. Le donjon

Une partie des bâtiments est ruinée, mais le chemin de ronde, la cour d’honneur ont été restaurés, ainsi que la tour centrale.

Paysage du Velay, depuis le chemin de ronde de la forteresse de Polignac

Heureux d’être loin de la foule bruyante des touristes, nous sommes tranquillement restés en silence à regarder le vieux pays qui s’étendait jusqu’aux monts du Velay, le bleu des montagnes, les mille nuances de verts des champs.

Le paysage est particulièrement beau en mai quand toutes les nuances de vert se partagent les champs

Au 16e siècle, les Polignac ont abandonné leur nid d’aigle imprenable. Les grands fauves féodaux, rançonneurs de voyageurs ont fait bâtir un château plus souriant au bord d’une  Loire somnolente, devenant les premiers occupants d’un « château de la Loire » :

La Voulte-Polignac

L’abandon du métier de brigand seigneurial ne s’est accompagné d’aucun déclin. Les vicomtes de Polignac se rapprochant du pouvoir royal ont obtenu les titres de marquis en 1615, de ducs au 17e siècle, ont été faits princes romains par le pape en 1817. Au 19e siècle, la famille a su prendre le tournant des affaires en nouant des alliances fort utiles avec le champagne Pommery, les machines à coudre Singer, avec les princes de Monaco (un Polignac est l’ancêtre du prince Rainier) et est encore propriétaire de la forteresse.

L’après-midi nous revenons vers le Puy, son église haut-perchée et son énorme statue de fonte qui domine toute la ville

Le Puy depuis le musée Crozatier

Le musée Crozatier

A Paris, le nom de Crozatier est associé aux marchands de meubles du quartier Saint-Antoine. Au Puy, je découvre un Charles Crozatier, fondeur, né en 1875. Bronzier célèbre et fortuné, il a légué beaucoup de ses biens à sa ville natale. Sa veuve a complété ce legs qui a permis la construction d’un nouveau musée. J’aime beaucoup ces musées de provinces voulus par la Révolution pour que tous aient accès à la culture.  Celui-ci hésite un peu entre le musée et le cabinet de curiosités (momie égyptienne, vases grecs, statues médiévales, tableaux, dessins, minéralogie, reconstitution d’un mastodonte d’Auvergne, et objets célébrant la culture d’Auvergne, des carreaux de dentellière aux Vierges Noires

Reconstitution d’un mastodonte d’Auvergne (espèce qui vivait dans le climat chaud et humide qui régnait en Auvergne entre 6 et 2 millions d’années avant notre ère)
Détail d’un vitrail consacré à saint Jean-François Régis « sauveur de la dentelle du Puy (1937)
Vierge Noire (figure remontant à des déesses-mères pré-chrétiennes, ou représentation oxydée ?)

Dans cet inventaire disparate, les costumes en peau de serpent de Jean-Baptiste Courtol et de sa femme attirent l’attention. Orphelin très jeune, JBC fut placé dans une ferme, tira le mauvais numéro à la conscription et dut partir pour la guerre de Crimée. Il y perdit l’usage de sa main droite, gelée, décida de rejoindre sa bien-aimée au Puy-en-Velay et se fit herboriste. Il apprit un jour du facteur que l’administration donnait une prime pour chaque capture de vipère et devint chasseur de serpents en 1889.

Musée Crozatier. Costumes en peaux de vipères de Jean-Baptiste Courtol et de sa femme

Wikipédia dit qu’à sa mort en 1889, il avait capturé 40 000 vipères et vipéreaux et qu’il vivait bien de ses chasses. Il se fit confectionner des vêtements en peaux de serpents et une cape pour sa femme ; il « paradait » dans les rues du Puy en costume de chasseur de vipères. Une vie minuscule, comme celles dont parle Pierre Michon, pourtant pas si obscure car sa réputation lui vaut d’être invité à l’Exposition universelle de Lyon ainsi qu’à Chicago. Et chaque rencontre avec une vipère est un évènement qui vaut bien une grande bataille puisqu’on peut en mourir. D’ailleurs, Jean-Baptiste est mort d’une morsure d’aspic. Sa veuve a légué leurs costumes au musée où on peut toujours les voir. En ce moment, il est le clou d’une grande exposition… sur les serpents.

On trouve bien sûr des sculptures dans ce musée. Comme ces médaillons puissamment individualisés du 16e siècle.

J’augmente aussi ma collection de Mages noirs avec un tableau de Claude Vignon prêté par le Louvre. Les adorations des Mages célébraient la puissance et la sagesse terrestres venus s’incliner devant la gloire de Dieu, fût-elle dissimulée sous les traits d’un enfant misérable. Ce thème reste populaire jusque vers la fin du 18e siècle. A partir du 15e siècle, un noir fait partie des trois rois représentés. Je me suis intéressée à sa couleur car cela signifie que les commanditaires ecclésiastiques associaient les Africains aux sages touchés par la révélation, même pendant la période esclavagiste (cf https://passagedutemps.com/2020/10/15/balthazar-le-mage-noir/)

Claude Vignon, vers 1630, Adoration des Mages (détail du roi noir)

Le 19e siècle a beaucoup aimé les tableaux où Vercingétorix, malheureux au combat, surpasse son vainqueur par sa dignité héroïque. Moins célèbre que le tableau de Royer dont la reproduction ornait les manuels scolaires après la défaite de 1871 contre les Allemands et qui est aussi dans le musée, le tableau de H.P. Motte développe la même thématique de la grandeur dont les Français font montre jusque dans la défaite. Ici, le vaincu domine les vainqueurs repoussés dans les marges du tableau. On ne voit même pas César.

Musée Crozatier. Vercingétorix se rend à César, H.P. Motte 1887

Je ne peux regarder ces tableaux « pompiers », qui représentent Vercingétorix afin de parler de la défaite de Sedan, sans que revienne le souvenir des leçons de patriotisme que la maîtresse nous dispensait dans l’école de village que j’ai fréquentée trois mois et du manuel (de Lavisse ?) illustré par des vignettes qui célébraient les Gaulois et Vercingétorix.

… et puis, dans le musée Crozatier, il y a aussi des tableaux parfaitement intégrés à l’histoire de l’art comme on la raconte au 21e siècle, avec par exemple le rocher et la chapelle Saint-Michel d’Aiguilhe joliment peints par un ami de Signac et de Seurat.

Albert Dubois-Pillet. Le mont Aiguilhe

Le gendarmerie a interdit à cet homme de poursuivre son activité de peintre et l’a muté au Puy. Il est mort à 43 ans de la variole. Je n’oublierai pas la grâce un peu triste de son tableau.

Les caselli de Bonifacio

Il a arrêté la voiture devant une brèche qui donne sur le maquis. Un étroit sentier s’allongeait au milieu des chênes verts, des genévriers, des ronces, des lentisques, des salsepareilles.…  Pourtant après deux-cents mètres, nous avons vu les caselli surgir dans une clairière ensoleillée, débarrassée de toute végétation.

Les cabanons de pierres sèches édifiés sans mortier se rencontrent là où des roches calcaires sont faciles à débiter en plaques.. Ce sont les bories de Provence, les trulli  des Pouilles, et là où il y a des carrières éloignées des villages comme les abris de carriers à Fontainebleau (passagedutemps.com/2021/10/16/dans-les-archives-de-pierres-de-la-foret-les-carriers-de-fontainebleau/). Les ressemblances de style sont dues au matériau et pas à une influence historique. La superposition des pierres à sec est une technique simple, mais qui demande un admirable sens de l’assemblage.

Comme leurs pareils les baracuns de Bonifacio ont l’air de venir de temps immémoriaux. En fait, ils remontent pour les plus anciens au 17eme siècle au moment où l’accroissement de la population a contraint les habitants à développer l’agriculture. Les hectares du plateau calcaire de Bonifacio, tellement sec, étaient incultivables, mais dans les vallons, là où coulaient des sources, les paysans ont créé de minuscules jardins en ôtant les pierres. Avec ces pierres, ils ont bâti toutes sortes d’édifices :

Ils ont construit des murs hauts de plusieurs mètres (les tramizzi)  pour délimiter les champs et peut-être pour les protéger des animaux, mais surtout pour atténuer le vent fou qui souffle ici 190 jours par an, parfois à plus de 150 kilomètres par heure. L’épaisseur de ces murs atteint couramment un demi-mètre. Ils sont parfois pourvus de marches d’escaliers enfoncées entre deux rangées de pierres qui permettent d’atteindre le faîte sans faire de détours

Bonifacio. Un escalier dans un haut mur de pierres sèches (tramizu)

Les rivillin autour des oliviers conservaient l’humidité autour des arbres et fixaient la terre en cas d’orages ;

Unn rivilin pour maintenir l’humidité et garder la terre

De nos jours, les cultures se meurent. Des lianes étouffent peu à peu les oliviers qui ne sont plus taillés font du bois mort. Non entretenus, les rivilins se désagrègent peu à peu.

Jeux d’ombres et de lumières sur le rivilin entourant un olivier perdu dans le maquis

Les paysans ont édifié des baracuns  qui servaient d’abris de jardin. On pouvait y entreposer des outils, faire un feu. Ils ont d’habitude une forme ronde, ce qui permet de fabriquer des toits coniques en faisant déborder les pierres jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.

Les baracuns étaient de simples abris de jardins, mais dans la clairière où nous sommes, les constructions ont un étage et sont reliées entre elles par des couloirs, ce qui laisse penser qu’elles ont été habitées. Pour les préserver – car le lieu n’est pas protégé pour le moment – je n’indique pas le chemin de ces caselli perdues dans le maquis et ignorées des passants.

Maison d’un étage avec une petite fenêtre

Un escalier intérieur permet de monter sur le toit, ce qui paraît une fonction inutile au profane que je suis, à moins qu’il ne s’agisse de profiter du frais quand l’air était trop chaud et qu’il y avait un peu de brise.

Bonifacio. Escalier intérieur d’une des caselli
Toit d’une des caselli

Au fond de la propriété un abri a été ménagé dans un mur. S’agit-il d’un endroit ombragé pour converser tranquillement, d’un ancien oratoire ?

L’implacable avancée du tourisme a condamné l’agriculture traditionnelle et les baracuns. Pourquoi faire des kilomètres dans la chaleur pour cultiver un lopin de terre, quand vendre du prêt-à-porter, des « souvenirs » fabriqués en Chine, des colliers de corail ou louer des villas rapporte dix fois plus et vous libère du travail manuel ?

Mais puisque que le propriétaire a trouvé utile de faire resurgir ses caselli du néant, on peut penser que la Corse aura à cœur de préserver ce patrimoine.

Féraud G. et GauthierA., 2011, Les Pierres du patrimoine bâti (Corse du Sud) : le terroir calcaire du Piale et son écrin granitique. Rapport final BRGM , RP-59112-FR http://infoterre.brgm.fr/rapports/RP-59112-FR.pdf

(à titre de comparaison : https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com)

Cervione et les hirondelles du printemps

Les touristes « font » la Corse. Ils visitent les « quinze lieux incontournables » de l’île et reviennent avec des photos « époustouflantes » et des descriptions de villes « au charme fou ». Nous aussi bien sûr, nous allons à Scandola, aux îles Lavezzi  ou aux calanques de Piana. Mais nous aimons aussi découvrir des lieux demeurés à l’écart de la touristification, rencontrer des personnages de roman, prendre le temps de voir ce que nous voyons se transformer en féérie sous la lumière.

Démarcations tranchées et zones périphétiques

Les frontières des villes de la côté sont imprécises. Que sont donc les longues étendues des zones « péri-urbaines », ces endroits qui peu à peu deviennent la vraie ville, mais qui en attendant sont un espace indéfini entre la route et le centre, à la fois parking géant, et lieu offrant les services essentiels ?

Aux 4 chemins. Porto-Vecchio

Les limites des villages de l’intérieur sont nettes. Il n’est pas besoin de remparts pour marquer la démarcation  entre Cervione et la montagne.  L’arrondi parfait du village qui épouse les courbes de la colline n’a pas changé depuis des décennies.

Cervione

Les rues étroites

Pas de longue promenade car nous sommes venus avec une amie récemment opérée. Elle s’installe pour nous attendre à la terrasse d’un café de la rue principale, A Traversa. De là, elle sera comme sur un balcon au-dessus de la plaine, même si aujourd’hui les îles d’Elbe et de Montecristo sont invisibles (on ne les voit bien que le matin ou après la pluie !).

Nous faisons quand même un petit tour à l’église baroque, ex-cathédrale Saint-Erasme, admirant l’envol de deux anges baroques, souriant du luxe avec lequel on a habillé un poupon figurant l’enfant Jésus ; je vois surtout ses belles manchettes brodées et je me demande quelle vieille femme pieuse lave et repasse ce vêtement.

Cathédrale Saint-Erasme
Anges de la cathédrale Saint Erasme
Le Sauveur du monde

Nous ressortons. Les maisons sont hautes et sévères. Rares sont les fenêtres où sèche du linge. Beaucoup de volets sont fermés. Qui habite encore au village, faisant le trajet dans la plaine pour la moindre course jusqu’au Géant ou chez Leclerc ? Les rues ne sont jamais droites et plus la lumière est intense plus les ombres y sont violentes. Je marche dans un film d’Antonioni.

La rue du musée à Cervione
Au premier plan, la statue du roi Théodore Ier

Les Corses ne sont pas rancuniers qui commémorent l’éphémère royauté de Théodore de Neuhoff, sans lien avec la Corse, sans fortune et sans troupes, qui sera couronné roi de corse en avril 1736 sur la promesse de débarrasser l’île de la tutelle génoise. Son aventure, qui durera 8 mois rappelle celle du héros de Kipling, bien qu’elle s’achève de façon moins tragique dans une prison pour dette

Voce Nustrale

Un peu plus loin dans la cour du musée ethnographique que nous ne visiterons pas pour ne pas laisser notre amie seule trop longtemps, nous rencontrons  l’animatrice de Voce Nustrale qui diffuse des émissions en  langue corse. Elle nous accueille, offre des auto-collants, promet de dédicacer des chansons si nous l’appelons. Quelle énergie pour faire vivre et comprendre l’intérêt de la langue corse !

Nous revenons au café boire une bière à l’ombre d’un parasol. A côté de nous, un vieux esseulé laisse l’après-midi passer entre nonchalance et mélancolie noire.

Le temps de mai est d’un bleu céleste. A mi-pente sur la colline d’en face, on voit une demeure, sans doute bâtie par un capitaine qui avait fait fortune en Amérique, qui aimait les forêts et qui voulait vieillir dans le silence des grands châtaigniers,  en ne s’occupant que de ses rêves.

Il y a du monde sous les parasols. Les gens sont comme partout très inquiets à cause des rumeurs de guerre généralisée, plus encore à cause de l’inflation déjà bien palpable, mais pour quelques heures, ils s’occupent à regarder l’étonnante rapidité des vols d’hirondelles. Rares dans les villes de la côte, les hirondelles reviennent chaque année nicher sous les vieux toits de Cervione et leurs cris aigus sont l’essence même de la joie de mai, malgré tout.

Un séjour à Bruxelles assombri par la guerre

Je suis en train de visiter Bruxelles une fois les séminaires terminés. Cette nuit, Kiev a été attaquée par l’armée de Poutine qui se fiche bien de rentrer dans une ville martyre pourvu qu’elle y entre en vainqueur. Je ressens tout et son contraire, loin, très loin de la guerre qui vient de commencer en Ukraine, et en même temps coincée dans une Belgique étrangère loin de la France (à une heure trente de Paris !), avec une sensation de malaise qui va en s’accentuant pendant que je déambule sur la Grand-Place en regardant les tourelles, les frontons, les pignons  et les médaillons tout à coup illuminés par le soleil qui réveille l’éclat de l’or. Mon mari s’énerve tout à coup « Trop d’or ! Trop d’or ! », mais c’est seulement parce qu’il a mauvaise conscience, lui aussi et nous commençons une discussion idiote. « Tu exagères, c’est fantastique, cet endroit, etc. ».

Les façades dorées de la Grand-Place

Rue au Beurre, rue du Poivre, rue des Harengs, rue Chair et Pain, rue du Marché aux herbes, des noms pour faire semblant d’arpenter le Bruxelles des corporations médiévales : dans ces rues, des pizzerias, des restaurants espagnols, maghrébins ou des Chez Léon. Il n’y a pas de ville à l’abri du temps et du tourisme. Les noms sont là comme les derniers signes du passé disparu.

Place sainte Catherine, la fontaine Anspach, ses lézards géants ou crocodiles, ses griffons à tête de chien. Nous étions si occupés avec les animaux que n’avons pas levé les yeux vers les allégories féminines disposées autour de l’obélisque.

Fontaine Anspach au crocodile
Fontaine Ansrach à la chimère

Comme cette ville est désorganisée (encore plus en ce moment où des grues hérissent tous les quartiers !)

De temps à autre, l’arrière des bâtiments est abattu et on garde les façades qui serviront à déguiser la transformation. Presque partout, des ensembles hétéroclites : il n’y a pas de place qui ne soit abimée par un édifice de béton ; les bâtiments anciens peuvent être coiffés d’énormes écrans publicitaires. Je n’aime pas non plus l’architecture 19ème des palais du Mont des Arts dont la lourdeur est bien étrange quand on songe à la beauté des maisons brabançonnes de la Grand-Place, à l’élégance des bâtiments de l’Art nouveau. Et pourtant on se sent bien à Bruxelles. Peut-être à cause du calme de rues silencieuses et vides si proches de la cohue des zones touristiques.

La cathédrale Saint-Michel-et-Gudule domine une butte où ont déjà éclos les crocus du printemps

Saint-Michel-et-Gudule

C’est un beau bâtiment, un peu massif, qui ne soulève pas l’enthousiasme, mais voici qu’on arrive devant une chaire baroque. On  appelait chaire de vérité cette chaire de la cathédrale avec sa représentation théâtrale et dramatique  d’Adam et Eve chassés du paradis :

Tournée vers l’ange, Eve, n’aperçoit pas le squelette, alors que nous, les spectateurs de l’âge chrétien, nous voyons les doigts osseux de la Mort presque au-dessus de sa tête.

Hendrik van Verbruggen 1699. chaire de la cathédrale Eve et la mort

La sculpture parle de la condition humaine qui résulte du premier péché, avec des vies désormais accompagnées par la Mort.

De l’autre côté de la colline, nous arrivons rue des Sables où Horta avait dessiné un comptoir de tissus aujourd’hui converti en musée de la BD

Horta. Musée de la BD

Il y a d’autres bâtiments de Horta au-delà du jardin zoologique ; pour les regarder, nous traversons une ville turque. De paisibles matrones à foulard, beaucoup d’enfants. Les demeures d’Horta sont si peu entretenues qu’on n’en devine pas l’élégance. Tout le monde parle turc, m’a-t-il semblé, dans ce quartier. De brassage de population, je n’en vois guère…

Au centre-ville, le français et le flamand alternent. Quand je demande en français mon chemin, je ne me heurte pas à un refus ou à une réponse en flamand comme ça m’était arrivé il y a une dizaine d’années. Mais la chanteuse Adèle chante sa peur du séparatisme dans sa chanson j’aime Bruxelles :

Et si elle se sépare et qu’on ait à choisir un camp

Ce serait le pire des cauchemars, tout ça pour une histoire de langues

Les relations entre langues sont enchevêtrées avec la politique. Je le ressens particulièrement en ce moment où Poutine fait envahir un pays en invoquant les mêmes arguments que les arguments allemands de 1938 : en 1938 pour Hitler, les citoyens tchécoslovaques de langue allemande étaient « des Allemands », dont le territoire, les Sudètes, devait revenir à l’Allemagne. Pour Poutine, les citoyens ukrainiens de langue maternelle russe sont « des Russes ». (Les Ukrainiens auraient dû garantir des droits linguistiques à ces russophones, mais de là à envahir un pays au nom du déterminisme ethnique, il y a un fossé qui nous bouleverse). Pourtant, partout en Europe, on voit monter une demande d’Etat-Nation confondant peuples, religions, langues. Hier, c’était en Catalogne, Aujourd’hui les discours de Zemmour séduisent de nombreux Français… alors qui peut parier sur la stabilité du couple Flamands/Wallons)

Le lendemain, il fait froid et humide. Nous trouvons refuge dans les musées royaux de la colline des Beaux-Arts.

Gabriel Grupello. Fontaine murale aux dieux marins, 1675

Je ne sais plus quelle Amphitrite et quel triton sont représentés dans cette fontaine placée en bas de l’escalier principal, mais j’ai pris la photo à cause du trou qui perce le sein par où l’eau devait couler… Les statues bruxelloises coulent par tous les orifices !

Dans ce musée, il y a les tableaux que je connais si bien que je les les revois distraitement et d’autres que  je connais et où je découvre encore et encore de nouvelles images qui m’accompagneront.

Bruegel bien sûr avec le grouillement de personnages si petits qu’on ne voit pas immédiatement le sens des scènes. Dans Le Massacre des innocents, il faut les regarder une à une pour que s’organise le contraste entre les soldats cruels, paisibles, sur leurs chevaux avec les villageois suppliant qu’on épargne leurs enfants. L’attaque des Russes est dans nos têtes et charge ce tableau d’un sens tragique. Nous avions rêvé de paix avec la Russie, si proche par la culture du reste de l’Europe, en oubliant qu’il n’y a plus de peuple civilisé une fois qu’il est happé par la brutalité de la guerre.

Vers la gauche du tableau, un couple discute avec un soldat qui a déjà saisi leur bébé, mais qui se retourne pour écouter ce qu’ils essaient de négocier. Le père traîne sa fille par le bras. Son index pointe vers la fillette qui résiste : « Prenez la fille et épargnez le garçon ». C’est la première fois que je discerne l’index de ce père qui, en sacrifiant sa fille, espère sauver son fils. Le triomphe du mal, c’est aussi d’entraîner les gens ordinaires à des choix terrifiants. Autant et plus que la structure d’ensemble du tableau, ce sont tous ces épisodes qui composent Le Massacre des Innocents. Le dispositif de Bruegel consiste à montrer les récits minuscules et abominables qui donnent le sens de ce qui se passe.

Prenez plutôt notre fille ! (Massacre des Innocents par Bruegel, le fils. Détail)

Je revois la chute des anges rebelles, troublant mélange d’images oniriques et de réalisme tout droit hérité de Jérôme Bosch et des enlumineurs. Les ailes immenses du grand machaon porte-queue, la tête bouclée d’un ange dont le corps a la forme d’une fraise… Les Bruegel peignent des personnages aux contours nets, aux couleurs délimitées sans vibrations. Les visages grotesques, sont à peine esquissés, suggérés à l’aide de deux traits. Et c’est suffisant ! Pas étonnant que la Belgique soit le royaume de la BD.

Bruegel. La Chute des anges rebelles. détail

Revoilà des Rubens. Qu’est-ce qu’un tableau qui nous touche ? Pourquoi les grands Rubens ne me font pas signe, tandis que je vois le génie dans les 4 esquisses d’une tête de Maure ?

Esquisse pour des têtes de Maures (voir aussi https://wordpress.com/post/passagedutemps.com/7547)

Le musée de Bruxelles se croit obligé de montrer ces dessins accompagné d’un texte de repentance qui s’accuse d’avoir trop longtemps laissé le titre d’origine Quatre études sur la tête d’un nègre, devenu « inapproprié » et rebaptisé Esquisses pour des têtes de Maure en 2007-2008. Pas sûr que le visiteur habitué à penser qu’un Maure est un habitant de l’ancienne Mauritanie, que l’on appellerait aujourd’hui un Berbère du Maghreb…. s’y retrouve.

Il aurait peut-être mieux valu expliquer sur un cartel que « nègre » n’avait pas de valeur insultante à l’époque de Rubens, mais le tabou nord-américain l’a une fois de plus emporté. Le musée craint que la communauté africaine de Belgique trouve la nouvelle dénomination tout aussi offensante… Il ferait mieux de souligner la place qu’occupait la représentation d’un Africain dans toutes les Adorations des rois mages peintes par Rubens. Voici un détail de celle de Bruxelles !

Rubens. L’Adoration des Mages de Bruxelles

J’apprivoiserai Jordaens une autre fois. Le sous-sol contient des centaines de tableaux du 19e et surtout ceux de Constantin Meunier dont je ne me lasse pas.

Constantin Meunier, Le Creuset brisé

La frise des métallurgistes aligne les hommes de profil selon une ligne descendante qui va des ténèbres de gauche jusqu’au rouge de la fournaise à droite. Le travail des forges a remplacé les peines de l’enfer et ce n’est plus le langage des mains qui dit le sens des tableaux comme au temps de la peinture classique, mais le mouvement des corps, l’arc de cercle d’un dos ployé qui répond à l’arc de cercle d’une roue. Meunier montre la peine des ouvriers traités en esclaves et leur noblesse comme personne.

Le musée contient cent autres merveilles comme ce Vuillard, Les deux écoliers, mais nous sommes éreintés.

Vuillard. Les deux écoliers

Juste une halte devant la Circé fin de siècle qui annonce Me too. Il est clair qu’on n’attend pas de ces porcs  une quelconque capacité à procurer un peu de volupté à la froide Circé.

Gustav Adolf Mossa. Circé

Nous voici dans le Thalys si confortable qu’on ne le sent pas partir ; nous glissons dans le noir jusqu’à Paris où l’on retrouve les actualités. L’Ukraine constate qu’elle est seule. L’Europe qui n’a ni armée, ni industrie, ni goût du sacrifice hésite devant les sanctions économiques qui la toucheront autant qu’elles vont toucher le pouvoir russe. Combien de temps notre monde douillet va-t-il continuer ainsi en affichant sa faiblesse, sa nostalgie du temps d’avant, ses musées qui sont le double fantasmé de sa grandeur passée ?

Moi qui ai l’air critique, je ne sais pas ce que voudrait dire « aider l’Ukraine ». Je fais comme tout le monde. Je bavarde et j’ai honte.

Références

Mauriscus en latin signifiait noirâtre. Au 1er siècle avant J.-C, la Mauretanie était un royaume berbère, qui correspondait à ce que nous appelons l’Afrique du Nord. Le terme s’emploie aussi après la conquête de la péninsule ibérique pour désigner les Musulmans résidant en Europe, et parfois des hommes venus d’Afrique au sens large. La tragédie d’Othello a comme sous-titre Le Maure de Venise. (voir Robert historique)

Notre collection en question #museumminquestions (réseaux sociaux@fineartsbelgium

Wikipédia https://nl.wikipedia.org/wiki/Hendrik_Frans_Verbruggen

Ango le Magnifique (1480-1551)

Du manoir de Varengeville aux « sauvages » de l’église Saint-Jacques de Dieppe et aux ogres de l’enfance

L’armateur-corsaire, ses capitaines et les nouveaux mondes

Jehan Ango était un armateur dieppois de la Renaissance. Jean Parmentier qui naviguait  pour lui sur « La Pensée « et écrivait des vers lettrés l’a appelé le « Magnifique ». De fait, il représente l’alliance locale de la finance et des idées nouvelles qui fit à une autre échelle la splendeur des Médicis.

A sa grande époque, Ango possédait plus de 30 navires et n’hésitait pas (avec la bénédiction du roi de France) à faire attaquer les navires portugais. Jean Fleury, son capitaine-corsaire, a totalisé plus de 300 prises dont, en 1522 au large des Açores, tout un trésor aztèque que Cortés avait envoyé à Cadix. L’or, les épices, les bois du Brésil, le coton, les ivoires (qui aujourd’hui font la réputation du musée de Dieppe), des centaines de perroquets et de singes sapajous arrivaient dans les entrepôts sans même qu’il y ait besoin d’aller les chercher jusqu’au Nouveau Monde. http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432310.html)

Ango a participé aux grandes découvertes en envoyant des navires à Terre-Neuve (1523), au Brésil (1526 à 1529), aux côtes de Guinée et aux îles de la Sonde. En 1529-1530 ; les deux frères Parmentier, dont Jean qui était son ami, arrivèrent à Sumatra à bord de « La Pensée », et du « Sacre ». Un autre de ses capitaines, Giovanni da Verrazzano visita la côte est de l’Amérique du Nord et planta le drapeau du roi de France à l’embouchure de l’Hudson, emplacement du futur New-York. Pourtant, alors que Christophe Colomb et Vasco de Gama sont célébrés dans toute l’Europe, les navigateurs normands ont été bien oubliés.  Il faut être dans le manoir d’Ango pour entendre parler d’eux. (L’Empire aujourd’hui comme hier est le maître des mémoires et au 16ème siècle le « Nouveau Monde » était portugais et espagnol).

En récompense de ses services, Ango fut anobli. Il se fit bâtir à Dieppe une belle maison dont la façade était ornée par des sculptures des fables d’Esope. Il y entassait des meubles, des miroirs de Venise et des peintures italiennes. Cette maison et la plupart des 2 725 maisons dieppoises furent brûlées en 1694, quand la flotte anglo-néerlandaise bombarda la ville.

Le Manoir d’Ango

Après 1530, Ango voulut avoir une résidence d’été à Varengeville–sur-Mer. Aux deux tours médiévales d’un manoir, il fit ajouter une aile Renaissance avec une loggia à l’italienne supportée par quatre colonnes.

« Il pouvait, dit la vendeuse de billets, apercevoir ses trois-mâts rentrant au port de Dieppe depuis une des tours. » Briques rouges et mosaïques polychromes de briques de silex et de grès ornaient les murs.

Manoir d’Ango. Détail du décor de mosaïques
Le Pigeonnier depuis la loggia

La plupart des médaillons Renaissance ont été détruits, mais restent une femme de profil et son compagnon qui approche les lèvres pour l’embrasser. S’agit-il de l’armateur amoureux ou de François Ier et de la reine, représentation qu’un courtisan peut commander pour honorer le roi et pour s’honorer de son amitié ?

Manoir d’Ango. Le médaillon des amoureux

Pour que la vie d’Ango nous touche, il fallait aussi l’effondrement de sa fortune : après la mort de François Ier, Henri II  refusa de rembourser les frais avancés pour le ravitaillement des 146 bateaux de guerre rassemblés en 1544 contre les Anglais à la demande du roi. La disparition de Marguerite de Navarre, grâce à qui l’armateur obtenait le droit d’attaquer les bateaux ennemis à son profit, accélère la dégringolade. Le temps de cocagne était passé : traqué par ses créanciers, mis quelques temps en prison pour détournement de fonds, il ne lui restait qu’à mourir près de son énorme pigeonnier nobiliaire.

Ses héritiers vont occuper le manoir jusqu’à la Révolution Française. Le domaine devient alors une exploitation agricole avant d’être sauvé par l’irremplaçable Mérimée et classé Monument Historique. Au début du 20ème siècle, il attire les  surréalistes : André Breton y rédige Nadja dont un passage évoque la neige des plumes qui tombent (du pigeonnier ?) et se transforment en colombe blessée, changeant par là-même Ango en demeure de rêve. A l’arrivée, nous cherchions en vain ce fragment dans nos mémoires pendant que nous remontions l’allée de platanes balayée par le vent.

« […] voici que la tour du Manoir d’Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! (Nadja)

Le pigeonnier pouvait accueillir 1600 boulins (couples de pigeons). Aujourd’hui, il est presque vide : Il n’y aura pas de mise à mort.

Désormais, le nom d’Ango évoquera aussi l’armateur et encore l’image entraperçue d’un des propriétaires : pendant que nous escaladions les escaliers pour voir nous aussi les bateaux entrer dans le port de Dieppe, il a ouvert brusquement une porte pour rappeler un petit chien jaune. Je me demande ce qui décide un homme normal, propriétaire de petit chien, à s’atteler à la reconstruction d’un château qui menaçait ruine. Toute une vie est passée à ce labeur ! Les subventions obtenues sont largement dépensées pour répondre au cahier des charges des Monuments historiques., mais sans elles, impossible de réparer des toitures. Même pas en rêve !

La frise des sauvages à l’église Saint-Jacques de Dieppe

Nous retrouvons Jehan Ango à l’église Saint-Jacques de Dieppe.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques

Bon catholique, soucieux de notabilité, l’armateur a financé outre une chapelle, une frise sculptée représentant des Tupis du Brésil, des Malgaches, des Indigènes de Sumatra… A gauche, ce seraient des Africains de Guinée : l’homme brandit une sagaie ; la femme allaite un bébé. Ils sont nus. Entre eux, un arbre  et un gros serpent.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques. Détail de la frise « des Sauvages »

Le bas-relief a une raideur de carton-pâte, mais cette réincarnation exotique d’Adam et Eve n’a rien de méprisant. L’image humanise  « les sauvages » et annonce L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578) où le missionnaire calviniste, qui vécut un moment au milieu des Toüoupinambaoults, décrit chaleureusement ces anthropophages qui mangent leurs ennemis, mais sont infiniment moins féroces que les catholiques envers les réformés.

Des Amérindiens arrivaient parfois jusqu’en Normandie. On a une description datant de 1550 de  la « Joyeuse entrée du roi Henri II et de sa cour » à Rouen (les rois de ce temps-là passaient leur vie à visiter les villes du royaume où ils étaient accueillis par de belles processions). Dans le défilé  figuraient 250 matelots normands grimés en Indiens, mais aussi 50 Indiens tupi  – alors alliés des Français contre les Portugais. (https://journals.openedition.org/jsa/8773). En France, les Indiens étaient des hommes libres et plusieurs travaillèrent sur les chantiers navals de Normandie.

Il se peut que d’autres aient figuré dans un spectacle de 1527 offert par Ango et conçu par Jean Parmentier pour célébrer la paix entre Henri VIII d’Angleterre et François Ier : la procession s’ouvrait par un char de la Vertu escorté par Platon, Cincinnatus, Lycurgue, Priscien, Aristote, etc. Venaient ensuite les grands capitaines : Hector, Jules César et Alexandre dont le trône était « posé sur un grand drap d’or frisé porté par huit nègres ». Au-dessus, un dais tissé « par les Indiens des Indes occidentales ». Devant, marchait un « page orné de petites plumes des Indes méridionales ». Un char de « la Momerie » fermait la marche où figuraient des bourgeois de Dieppe, déguisés en Brésiliens, dénudés et le corps peints. Y avait-il aussi des Tupis ?

Ces échanges intercontinentaux entre alliés contre les Portugais éclairent le chapitre « Les Cannibales » (I. 31) des Essais de Montaigne (1ere édition 1580) qui relativise l’horreur qu’inspire le cannibalisme et insiste sur l’humanité de ces habitants du Nouveau Monde :

« Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage (234) » 

Montaigne envisage sans condescendance cette culture différente, dont il admire la poésie et le mode de vie.

Ils sont sauvasges, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts : là où à la vérité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et détournez de l’ordre commun que nous devrions appeler plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu (234)

Il loue la vertu civique des Indiens qui les fait s’indigner devant la répartition des ressources entre notables « gorgez de toutes sortes de commoditez » et pauvres « décharnez de faim » qui mendient aux portes des riches. Le cannibalisme, pour horrible qu’il soit, est « extreme vengeance » à l’encontre de l’ennemi vaincu, et n’est pas pire que les violences inter-religieuses qui ravagent l’Europe ou que les tortures que les juges infligent aux condamnés. La conclusion du chapitre enfonce le clou en raillant l’attachement européen à des coutumes vestimentaires qui empêche de voir des semblables dans les Indiens :

« Tout cela (leurs coutumes) ne va trop mal : mais quoy, ils ne portent pas de haut-de-chausses ! « (245)

Guerriers cannibales et ogres mangeurs d’enfants

En fait de cannibalisme, Montaigne vient trop tard pour moi. Ses sages maximes lues pendant les années de lycée n’ont pas effacé les chants et les récits de ma petite enfance : Il était un petit navire n’est-ce pas cette histoire de matelots qui, manquant de vivres, veulent dévorer le plus petit ?

On tira à la courte paille

Pour savoir qui sera mangé Ohé ! Ohé matelot

Le sort tomba sur le plus jeune

C’est donc lui qui sera mangé Ohé, ohé

Le mousse est sauvé à temps par des milliers de poissons qui sautent dans le navire et rassasient l’équipage. Nous hurlions à tue-tête le refrain joyeux, cependant, les couplets auraient dû nous terrifier si nous, petits enfants à chair tendre, y avions réfléchi. Il y avait bien sûr également la rencontre de l’ogre et du Petit Poucet ou celle du Chaperon rouge avec un homme à peine déguisé en loup.

L’ogre trompé par le Petit Poucet tue ses filles en croyant égorger le petit Poucet et ses frères  http://classes.bnf.fr/essentiels/grand/ess_458.htm

Ces ogres étaient nos pères et nos voisins et leur noirceur carnassière ne venait pas d’une colère guerrière « extrême », mais d’une barbarie archaïque et cruelle qui réunissaient tout ce que nous ne savions pas encore nommer, la peur du viol, de la pédophilie, de la famine  et du cannibalisme.

Quelques titres

http://objdigital.bn.br/objdigital2/acervo_digital/div_obrasgerais/bndigital0273/bndigital0273.pdf

Bottineau, Yves, L’exotisme en Haute-Normandie dans la première moitié du XVIe siècle, Études Normandes  Année 1978  27-3-4  pp. 63-83, https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1978_num_27_3_2431

Lestringant, Frank, Le cannibale. Grandeur et décadence

Montaigne, Michel de, (éd 1962)[1580@, Les Essais, Paris, Garnier.

Perrone-Moisés, Beatriz , « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des Américanistes, 2008,94.1,  https://journals.openedition.org/jsa/8773

Thévet, André, (1997, [1557]) Les Singularitez de la France Antarctique, (réédition par F. Lestringant dans Le Brésil d’André Thevet, 1997, éd. Chandeigne).

Vercel, Roger, 1943, Visages de corsaires, Paris Albin Michel

http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432423.html

Jean Fleury, le corsaire normand

Plateau, valleuses et grèves au Pays de Caux

A Varengeville , le temps hésitait entre soleil et orages.

L’église qui glisse vers l’abîme

On a visité le cimetière marin où se trouvent mélangées les tombes des villageois et les tombes de célébrités comme celle du compositeur Albert Roussel ou  de Georges Braque. Dans l’église un Christ roux de Michel Ciry, en post-adolescent un peu chétif et très seul. Emouvant.

Depuis le cimetière, la vue va jusqu’où nos yeux peuvent aller : le ciel et la mer changent sans cesse : doré puis gris ; verte puis grise. Les prés sont luisants et la falaise mélange la craie et les coulées de boue ocre, imposant l’image de la destruction à venir. Des falaises blanches paraitraient hors du temps. Ici, les traces noires annoncent la catastrophe climatique qui approche. D’ailleurs, je viens de lire dans les informations d’Ouest France que l’église repose sur un sol de plus en plus instable et glisse lentement vers l’abîme. La falaise haute de 80 mètres est attaquée par l’érosion. Un jour tout sera englouti !

Monet. L’Eglise de Varengeville (sd). banque d’images adstor

La cabane de Monet dans la Gorge des Moutiers

Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer.  Celle-ci s’appelle, je crois, Gorge des Moutiers, si escarpée, malgré les aménagements, qu’on peut hésiter devant le gouffre béant en-dessous. 

Gorge des Moutiers

Monet venait souvent y peindre.

Monet peint en contrebas de l’église (la cabane du prêcheur est aujourd’hui détruite) (10.2307_community.13605448-1)

Gorges de Vasterival

Un peu plus loin, au niveau du phare d’Ailly, la descente est plus commode, même si la roche est tendre et si la terre peut s’effondrer lors d’une prochaine tempête.

Inscriptions dans la craie

En bas, on découvre une plage de galets, jonchée de rochers sombres couverts de verdure. Un paysage d’une beauté extraordinaire.

Varengeville. Plage du Petit Ailly

A chaque vague, l’eau recouvre la plage jusqu’au milieu avant de repartir en petits filets ruisselants, A chaque vague, les creux se remplissent et on ne sait trop si la marée est montante ou descendante. On s’inquiète un peu de ne pouvoir regagner à temps la valleuse, jusqu’à ce qu’un, moins sot, ait l’idée de regarder l’heure de la marée sur son téléphone.

Sur cette plage trempée et froide, les gros blocs évoquent des animaux sortis de la mer dans des temps anciens.

Plus loin, le calcaire ressemble à des ossements, d’autant plus blancs qu’ils succèdent aux rochers noirs et verts.

Assis, tranquille devant l’immensité

Avec la petite ville de Saint-Valery établie dans un large vallon, le paysage cesse d’être terrible. C’est le 1er novembre. Saint-Valery somnole. Les habitants sont partis honorer les âmes de leurs morts et les cafés sont presque tous clos. Tout de même, sur le quai une poissonnière a ouvert et jette à la mer les entrailles des poissons, attirant une volée de cormorans qui tournoient, battent furieusement des ailes, plongent en poussant des cris affreux et remontent dévorer les déchets qu’ils ont  attrapés.

Un homme est assis près de la plage. Il n’a pas besoin de penser à quelque chose. Il reste là tranquille devant l’immensité

Le Bois de Morville de Pascal Cribier (Varengeville-sur-Mer)

Aller de l’avant, sans me poser trop de question. Juste aller de l’avant parce que c’était mon frère et que c’est l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec son ami Eric Choquet, le premier propriétaire de la maison qui a permis que l’aventure démarre.

Parce que Pascal Cribier était un génie et que par testament il m’a légué son jardin à charge de l’entretenir sans y rien changer.

Voilà le jardin, et peut-être que vous penserez. C’est ça le célèbre jardin ? Il nous montre un paysage normand, c’est tout. Mais regardez mieux. Nulle part vous ne verrez ces vallons au sol tantôt creusé, tantôt bombé, ce paysage avec des ouvertures vers le lointain.

Mon frère, la taille, c’était son truc, il taillait les bois pour faire pénétrer la lumière. Les gens ne voyaient pas l’artifice. Ils disaient « Quelle belle allée ! », sans se rendre compte que la ligne de fuite qui les emmenait vers la profondeur du bois avait été voulue par mon frère.

Bois de Morville. Une allée

Il jouait avec des lignes et des couleurs. Il avait taillé des arbustes pour avoir un feuillage sombre et derrière, on voyait se dresser les verticales des troncs blancs des bouleaux.

Bois de Morville. Horizontales des houx sombres. Verticales des bouleaux clairs

Il rabattait sévèrement quatre petits arbres à deux mètres. Quatre parce qu’on attend toujours que les décors aillent par trois.

Bois de Morville. La taille raducale de quatre féviers d’Amérique

Moi qui voulais seulement voyager sans rien posséder, me voilà dans le Bois de Morville  pour toujours. Moi qui voulais être moi sans rien devoir à personne, je vois ma vie tissée avec la sienne et asservie au jardin. Parfois je me dis « J’arrête. Ce n’est pas de mon âge de monter à trente mètres pour élaguer des arbres et il y en a 70 à tailler, là tout de suite. » Parce que je n’avais aucune vocation de propriétaire, ni de jardinier. Mais mon frère Pascal Cribier était un génie. Je le savais et je dois à sa mémoire de sauver son œuvre.

Vous venez au début novembre ce n’est pas la meilleure saison. Vous ne verrez pas encore les couleurs d’automne et vous ne verrez plus la prairie. C’est pourtant une invention merveilleuse de Pascal. Installer une prairie sur un talus pour clore la pelouse. Revenez l’été quand le pré dessine une bordure de lumière qui s’agite dans le vent. Il n’y a pas besoin d’entasser les couleurs des massifs, on peut jouir de la beauté de simples graminées. Monochromes et variées à l’infini. Maintenant, tout le monde fait ça. Mais c’est lui qui a eu l’idée le premier.

Voici un petit clos. Vous voyez les bancs enfouis dans les herbes. Il faut imaginer les fleurs à partir du printemps, mais attention aux frontières qui empêchent les couleurs et les parfums de déborder.

J’ai peur de ne pas arriver à sauvegarder sa vision. Les choses changent et je n’arrive pas à les empêcher de changer. Je me désole parce que j’use en vain ma vie sans même maintenir le jardin comme il l’aurait voulu.

Je fais de mon mieux et j’échoue. Depuis quelques années, la sécheresse sévit partout, même dans ce jardin orienté au nord. Les fougères remplacent le lierre. Le changement s’étend sournoisement.

Ils étaient trois à  avoir voulu Le Bois de Morville. Je n’ai pas encore parlé de Robert Morel, le maître jardinier indispensable qui comprenait si bien la nature normande. C’est à trois que ces hommes ont transformé un val humide en jardin. Quelquefois je suis venu aussi les aider à dessoucher.  Tout à la main parce que les engins ne passaient pas. Allez, je vous emmène dans le sous-bois jusqu’au petit fleuve. Je dis fleuve parce qu’il aboutit à la mer, mais pour le moment, on dirait quelques flaques d’eau. Grâce aux petits barrages, le jardin des prêles a résisté au manque d’eau de ces derniers temps.

Et puis nous allons remonter par la valleuse. Pour drainer l’humidité et stabiliser le terrain marécageux, mon frère avait imaginé un système de sillons artificiels. N’approchez pas de ces rigoles. La terre est gorgée d’eau. Les chevreuils qui sont passés ont marqué la pelouse et je ne sais pas combien de temps il va falloir avant que les empreintes ne s’estompent. Si vous piétinez vous aussi, le jardinier va me tuer.

Bois de Morville. Les rigoles de la Valleuse.

A présent, ne vous retournez pas avant d’entrer dans la maison pour que ce soit une surprise quand nous serons là-haut !

Entrez. De la maison non plus, je n’ai rien touché. Juste recollé le papier là où il se décollait. Vous me direz qu’elle est banale, cette maison. Je sais bien, mais ils ne l’avaient pas modifié, alors je ne m’autorise pas. Et puis, venez voir la grande baie ouverte sur la valleuse et tout au bout le triangle de la mer.

La Valleuse et la mer depuis le salon (photo Jean-Marie B.)

Quand je m’assieds le soir, j’ai parfois les yeux qui se remplissent de larmes. Je ne sais pas trop si c’est la beauté du paysage ou le manque de Pascal et de son ami.

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Nous avons profité des journées botaniques de Varengeville (30 et 31 octobre 2021). Mais le jardin se visite sur rendez-vous en écrivant à :  vallondemorville@gmail.com

Nos amis les animaux. La prolifération des troupeaux abandonnés en Corse

L’autre jour, au barrage de l’Ospédale, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec un jeune taureau qui se promenait en liberté à deux pas d’une route fréquentée.

Barrage de l’Ospédale. Rencontre avec un taureau

Certes, il avait l’air placide, mais que se serait-il passé s’il n’avait pas apprécié la couleur de nos tee-shirts… ?? Personne n’a encore été encorné près du barrage, mais il y a eu des accidents graves ailleurs.

Un autre jour, c’étaient les vaches qui étaient installées sur des routes en Castagniccia, bien décidées à ne pas céder la place aux automobilistes, comme au bon vieux temps d’avant le tourisme. Nous avons trouvé ça plutôt drôle sur le moment, mais François qui vit là à l’année décrit une situation difficile :

« Tu comprends, avant les primes étaient attribuées en fonction du nombre de bêtes que possédait un éleveur. Tu as vu les vaches maigres qui vivent ici. Elles étaient invendables, mais ça n’empêchait pas de toucher la prime. A présent, les règles ont changé. Il faut diminuer son cheptel, l’élever sur une grande surface jusqu’à obtenir des animaux utilisables pour le lait ou pour la viande. Et puis, il pleut moins et il faut compléter l’alimentation en achetant du fourrage. Ceux qui ne pouvaient pas suivre parce que leurs terrains n’étaient pas assez grands se sont désintéressés de leur troupeau… Résultat : il y a des milliers de bêtes qui divaguent et comme elles ne sont pas marquées on ne peut pas retrouver leurs propriétaires.

Au Cuscione, les chevaux retournent à l’état sauvage. Cela fait belle lurette que personne ne les réclame, ni n’essaie de les dompter. L’été, ils sont  broutent sur le plateau. Ça vous plaît bien à vous, les Parisiens. Vous vous précipitez sur vos appareils photos en vous racontant Mon amie Flicka, mais il y a à peu près 300 chevaux qui broutent à qui mieux mieux sur le plateau, et il reste seulement des chardons pour les moutons des bergers qui louent des terrains aux communes.

En hiver, les chevaux descendent à la limite de la neige. Livrés à eux-mêmes, ils pénètrent dans les jardins à la recherche de nourriture et font des dégâts. C’est bien joli de s’exclamer sur le bonheur des bêtes qui vivent en totale liberté, mais c’est un peu court ! 

Certains maires s’alarment, d’autant qu’ils sont considérés comme responsables en cas d’accident. Ceux qui font enfermer les bêtes reçoivent des menaces.

Des habitants excédés ont commencé à « régler le problème » à leur façon : le 26 juillet, deux vaches ont été tuées à coups de fusil sur une route et le sous-préfet appelle à euthanasier les animaux errants dont on ne peut identifier le propriétaire. Mais sur Facebook une pétition circule, accompagnée de messages comme celui-ci : « Les animaux se conduisent correctement, pas les humains. Qui abattre ? »…

Peut-être les amis des animaux proposent-ils d’enclore les humains ?

https://wordpress.com/stats/post/7312/passagedutemps.wordpress.com

L’église romane de Carbini

Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)

Carbini. L’Alta Rocca

L’église romane

Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.

Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste

Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.

Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.

Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico

L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.

L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.

Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.

Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite,  le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…

Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.

La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent

Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.

Les Giovannali

Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.

L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.

Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.

On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :

« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.

Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux cerfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :

La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella. Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. ( https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html

Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.

En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364  à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.

Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.

«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »

Quelques titres

www. carbini.fr

Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.

Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.

Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf

Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.