Balades autour de Saint Affrique

Un stage avec Michel Piquemal, Daniel Bargier et Nobuyoshi Shima

A Saint-Affrique/Sylvanès, j’ai passé 10 jours à répéter le Gloria, le Magnificat et un motet de Vivaldi sous la direction d’un chef de chœur exigeant, Michel Piquemal, de son assistant Daniel Bargier d’une patience infinie, et d’un accompagnateur virtuose capable de transposer immédiatement une partition ½ ton plus bas pour que nous prenions l’habitude du diapason baroque. Nobu ne se permettra aucune critique directe et opposera son sourire indéchiffrable à nos approximations.

Qu’est-ce qui pousse à travailler 7 heures ou 8 heures par jour pendant l’été ? Sans doute le plaisir de la difficulté vaincue. Au bout de l’effort, j’espère chanter un peu mieux qu’à l’ordinaire. Il est trop tard pour acquérir une agilité telle qu’elle permette d’oublier les difficultés techniques, mais en m’exerçant, j’apprivoise la gymnastique des vocalises, je parviens à la vigilance nécessaire pour attaquer juste les notes hautes….

J’apprends aussi à placer des accents « baroques », en appuyant une note sur deux dans les vocalises, à faire entendre les hémioles — l’accent là où on ne l’attend pas, parce qu’au lieu de trois temps on en fait entendre deux, ou inversement.

Répétition au « caveau »

Et j’ai vécu la transformation d’un texte (musical) en moment commun… J’évoque seulement deux exemples de cette expérience pour ne pas être trop longue. Elle me reste énigmatique car j’avais évidemment déjà entendu les conseils qui ont été prodigués. Cependant, Michel Piquemal est quelqu’un dont la parole agit, quelqu’un qui accomplit la musique.

Voici quelques phrases de lui, restées dans mon souvenir : « Ne chantez pas comme des bœufs, ne forcez pas les attaques ». « Egalisez les couleurs des notes répétées même quand les voyelles changent, luttez contre l’émiettement des thèmes, chantez fluide »,

Oui, je savais tout cela. Mais je ne savais pas comment une parole pouvait ainsi devenir une action.

Parfois, il s’agit simplement d’apprendre aux différents pupitres à s’écouter. À la fin du Gloria, la dernière partie, Cum Sancto Spiritu, est une fugue. Il faut chanter le sujet à gorge déployée, chanter à mi-voix les contre-sujets et murmurer les ornements pour laisser leur place aux voix qui portent le thème — surtout lorsqu’on appartient au pupitre des sopranos, toujours plus sonore que les autres.

Dans Et in terra pax hominibus bonae voluntatis — « Et paix sur terre aux hommes de bonne volonté » —, on pourrait décrire de quoi sont faites les pages de Vivaldi : les dièzes à la clef, les dissonances, le caractère perpétuel et presque mécanique du rythme donné par les croches répétées du violoncelle. Michel Piquemal disait drôlement : « Le moteur de la mobylette. » Et il nous invitait à écouter cet accompagnement implacable pour ne pas nous dérythmer.

Puis il rappelait :  « On ne peut pas chanter cette musique sans croire aux émotions qui la soulèvent… Chantez-la pour vous »,  et pendant un moment nous étions ces hommes implorant la paix. La musique guidait notre espérance, y compris pour les temps que nous vivons. Pendant quelques minutes, on croyait à la musique qui sauve, quand bien même cette foi disparaissait à la fin du chant.

Le 15 juillet, la nef de l’abbaye était pleine et le public chaleureux, comme il l’avait été deux jours auparavant à l’église du Vigan, mais l’âge des gens était inquiétant. Pas de jeunes ! un public de vieillards. Comment transmettre cette musique ?

L’éclipse : un crépuscule lent au château de Montaigut

Le 12 août, pour observer l’éclipse solaire, nous sommes montés au château de Montaigut qui présente une vue dégagée plein ouest. Au moment de l’éclipse, la lune se trouve entre le soleil et la terre et projette son ombre sur celle-ci. Mais la phase où l’obscurité est la plus grande dure moins de 2 minutes et autour de 20 h 20, le jour décline déjà.

De fait, le disque d’or du soleil n’a jamais cessé de briller dans un ciel orangé. … Deux chiens qui étaient présents sur les lieux ont continué à jouer sans s’inquiéter et j’ai eu seulement l’impression d’un coucher de soleil qui s’éternisait.

Ce qui était délicieux, c’était de retrouver des groupes joyeux, venus comme nous piqueniquer entre amis. Les silhouettes se découpaient sur le ciel comme à la fin du Septième Sceau de Bergman, mais l’ambiance n’évoquait pas du tout la fin du monde. Plutôt, les fêtes de la vie avec vin rosé, nourriture et rires.

Le bassin d’eau à Saint Rome de Tarn

Entre un concert de fin de stage au Vigan et le concert du 15 août à Sylvanès, on nous a donné une journée sans répétition. Nous en avons profité pour découvrir les alentours.

À Saint-Rome-de-Tarn, une petite retenue transforme la rivière en lac de baignade. Kayaks et pédalos parcourent le plan d’eau. La cascade des Baumes coule comme s’il n’y avait pas de canicule.

Aux Costes-Gozon, André Debru, artiste ferrailleur

André Debru né dans une famille de forgerons est un champion de la récup qui transforme des déchets de ferronnerie en créations humoristiques.

Des pièces récupérées deviennent des griffes, des pattes, des silhouettes

Il a dans la tête tous les héros de bande dessinée : Obélix, Mickey, et tout un bestiaire d’animaux débonnaires, dont un gigantesque éléphant fraternisant avec un coq. Il les assemble sur son terrain et compose avec eux un univers à part.

« Les ferronniers disent que je suis un artiste. Les artistes disent que je suis un artisan. Moi, je me vois comme un homme qui meuble le paysage avec des œuvres divertissantes. C’est une façon de vivre, vous savez. C’est un rythme de vie, aussi. Là, je parle avec vous. Mes clients attendront bien une heure de plus la grille que je leur ai promise. Ils ne sont pas nerveux !  »

André Debru est terriblement vivant et donne immédiatement envie de s’en faire un ami, mais c’est le moment où notre amie s’embronche dans une grille, tombe en arrière. Sa tête heurte le sol avec un grand bruit. Il n’y aura pas de suite trop fâcheuse, mais nous quittons André Debru pour les urgences.

Le dolmen

Sur de nombreuses collines des environs de Saint-Affrique, on voit des dolmens. Je ne sais pas le nom de celui-ci.

Un dolmen aveyronnais. Photo JM Branca

Les gens du coin disent qu’ils ne sont pas placés par hasard. Leurs ancêtres auraient choisi des endroits où l’énergie de la terre est perceptible et où, depuis l’âge du Bronze, ces monuments gardent la mémoire de la puissance des lieux.

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de cette histoire. Mais devant ces pierres dressées depuis des millénaires, il est difficile de ne pas imaginer ceux qui les ont posées là.

La Maison des Échevins à Vabres-l’Abbaye

La Maison des Échevins, à Vabres, est un bâtiment de la fin du XVIe siècle restauré par deux passionnés qui louent des chambres afin de financer la fin des travaux.

Il n’y a jamais eu d’échevins dans cette demeure. Un journaliste avait simplement pris au sérieux la comparaison : « On dirait une maison d’échevin. » Le nom est resté.

Nous avons pu admirer les plafonds peints, les décorations de stuc et la vue depuis le sommet de la tour, qui s’ouvre sur tous les côtés du village.

« On ne s’ennuie pas dans nos pays », nous a dit la propriétaire. « Quand nous ne restaurons pas, j’organise des concerts dans le salon du premier étage. À présent, je connais tout un réseau de personnes qui ont des salons pareils et qui peuvent faire venir des musiciens. On les loge et cela permet de les payer un peu mieux. »

Je n’ai pas vu les chambres, mais l’aménagement de la cuisine et du salon de thé est délicieux.

Sur un des murs du grand salon, sous l’enduit, la restauratrice a dégagé le dessin maladroit d’un coq, daté du 29 juin 1794 selon le calendrier grégorien et de prairial selon le calendrier révolutionnaire — ce qui devrait correspondre, je crois, au mois de mai. Il y a une faute d’orthographe : « prérial » au lieu de « prairial ». Pas de signature. Quelqu’un il y a plus de deux siècles, a voulu laisser cette trace.

L’abbaye de Sylvanès et la surprenante église russe

L’église russe bâtie en rondins est loin de toute habitation, perdue dans la forêt de Pessalle. Le restaurateur de Sylvanes, le dominicain André Gouze, avait convaincu des responsables orthodoxes de la région de Kirov de démonter une église orthodoxe pour la remonter près de l’abbaye comme un lieu de prière œcuménique. Hélas ! Nous n’avons pas le temps de nous attarder dans la forêt des contes russes. Le raccord du concert a déjà commencé à Sylvanès.

L’abbaye est elle aussi entourée par la forêt dense qui délimite le vallon perdu. L’église a la beauté dépouillée des édifices cisterciens. Pas de décor. Seule la pureté des proportions  est chargée d’exprimer la beauté. Quand j’arrive, Michel Piquemal est en train de rappeler que, grâce à la qualité acoustique de la nef unique, il suffit de murmurer pour qu’un spectateur placé au fond de l’église entende parfaitement !

Nef de l’église de Sylvanès

C’est aussi cela, Sylvanès : un lieu où l’architecture semble avoir été pensée pour faire de la musique. André Gouze, puis Michel Wolkowitsky ont su en faire un rendez-vous incontournable des musiques sacrées.

La gloire du général de Castelnau

Je n’ai pas évoqué la dure période des guerres de religion. Dans cette région longtemps protestante, il me semble que les gens ont pris l’habitude de protester et qu’il en reste quelque chose dans les affichettes du marché.

J’ai oublié de mentionner le général de Castelnau, né à Saint-Affrique en 1851 et mort en 1944. Il faudrait un historien pour raconter sa vie : il avait incarné avec Joffre, Pétain et Foch le haut commandement français pendant la Grande Guerre et joué un rôle prépondérant dans la bataille de la Marne lors de « la bataille de la trouée de Charmes » évitant aux armées qui se repliaient vers Paris d’être tournées à droite. Plus tard, il avait réussi à sauver Nancy.  Malgré ces hauts faits de guerre, et la mort de trois de ses fils au combat, son royalisme débridé et son intégrisme catholique ont effrayé la 3ème république, qui n’a pas voulu le faire maréchal. Saint-Affrique tient pourtant à l’honorer, d’autant que son comportement anti-vichyste est irréprochable et qu’il a discrètement aidé la résistance. 

Un ami m’a raconté cette anecdote : en 1942, à un prêtre venu lui apporter un message du cardinal Pierre Gerlier lui demandant de modérer ses critiques vis-à-vis du maréchal, Castelnau aurait répliqué : « Votre cardinal a donc une langue ? Je croyais qu’il l’avait usée à lécher le cul de Pétain ». La citation est donnée par Wikipédia, qui la rapporte à Charles d’Aragon, chef du réseau Combat pour le Tarn, dans son ouvrage La Résistance sans héroïsme (Le Seuil, 1977).

Quand on prend le boulevard qui mène à l’Office de tourisme — en forme de tranche de roquefort —, on tombe sur la statue du général.

Quel pays inépuisable ! Des collines anciennes qui brillent sous le soleil, une tour dans le moindre village, des dolmens sur les plateaux, des artistes qui se sont laissé séduire par le Rouergue, des placettes où les gens sont prêts à vous faire une place pour la soirée… C’est peut-être cela que je retiendrai de ces balades autour de Saint-Affrique : la sensation d’un pays qui dit oui au monde et à chaque détour, propose une nouvelle histoire.

A Saint-Affrique

Pourquoi s’obstiner à tenir un blog ? Sans doute parce que raconter revient à mieux se souvenir, parce que j’ai ainsi une chance de maintenir vivantes les images du voyage.

J’ai passé dix jours dans la beauté de la campagne de l’Aveyron sud, à m’émerveiller du paysage vallonné, du bonheur de voir depuis le sommet des collines les plaines passer par toutes les couleurs du soir, abricot, rose indien, ocre, jusqu’au violet de la nuit.

Coucher de soleil depuis la crète de Montaigut

Le village où nous logeons le temps d’un stage musical s’appelle Saint-Affrique. On a vite fait de faire le tour du centre et d’aller voir « ce qui mérite d’être photographié ». Evidemment les ponts sur la Sorgues,

Saint Affrique. Ponts sur la Sorgue

les pavés inégaux du pont du 14e siècle où je me tords régulièrement les chevilles,

Saint-Affrique. Les pavés du Pont Vieux

Tout ce qui fait l’harmonie d’un village du Sud, la placette de l’Hôtel de Ville toujours occupées, les platanes du champ de foire taillés en voûte, 

Saint-Affrique. Les platanes taillés en voûte

… la façon dont les maisons du Sud gardent les maisons fraîches en se protégeant des mouches

Rideau de porte

Très vite, on élargit le champ de ce qui est à regarder, tantôt pour s’intéresser aux rues étroites où une seule personne passe à la fois et qui gardent ainsi un peu de fraîcheur. Tantôt pour constater que cela ne suffit pas à lutter contre l’envie de vivre dans des villas avec jardin comme le montrent le nombreuses maisons abandonnées.

Cette France des villages est deux fois perdue : sur le monument funéraire de la guerre de 14-18 presque tous les noms sont encore occitans

Les commerces sont à la peine comme partout. Comment lutter contre les grandes surfaces installées tout autour de la ville ? Une épicerie a remplacé le contact humain par des casiers automatisés..

Un distributeur automatique à Saint-Affrique

Est-ce que c’est un moyen d’empêcher le centre-ville de mourir ? En tout cas, le village et sa mairie s’accrochent et multiplient les efforts pour garder la population et lui inventer une vie agréable, médiathèque remarquable, soirées festives, et même ce joli jeu d’échecs où l’on déplace des figurines hautes de 40 cm à l’ombre des arbres.

Escapade normande : entre mer et architecture

D’une escapade de deux nuits à Trouville, nous ramenons des images.

Depuis la falaise de Trouville

En pleine journée, le regard se perd dans un jeu de miroirs. En bas, la mer reflète le ciel ; en haut, le ciel reprend les couleurs de la mer, seulement interrompues par des architectures de nuages qui se font et se défont incessamment. Seule une mince bande de brouillard sépare l’air et l’eau.

Bizarrement, les navires émergent de la brume du large avec le soir.

Procession des navires venus du Havre

Commence alors la lente procession des tankers, croiseurs, chimiquiers, pétroliers … Je pourrais passer des heures à les regarder défiler, mais bientôt la nuit tombe et efface tout le paysage.

Pendant notre séjour, l’eau était malheureusement douteuse jusqu’à Cabourg. Etait-ce dû au brassage important des eaux au moment des grandes marées, ou bien à des installations insuffisantes ? Après avoir attendu cette baignade fraîche depuis Paris, nous sommes déçus. Malgré tout, nous sommes en vacances, la brise qui souffle fait oublier la fournaise parisienne et la jetée possède une beauté paisible

La jetée à Trouville

 Nous irons finalement jusqu’à Cabourg pour nous tremper dans l’eau.

Le Havre d’après-guerre : une ville de béton

Le lendemain, avant de rentrer, nous faisons un crochet par le Havre, ville rasée pendant la Seconde Guerre mondiale pour apercevoir au moins un peu l’architecture de béton imaginée par Auguste Perret pour reconstruire le centre. A première vue, on est frappés par par l’austérité des rues presque désertes sous la chaleur : constructions minérales et monotones.

A l’extérieur on lève la tête pour voir l’imposant clocher Saint-Joseph :

L’octogone de l’église Saint-Joseph

De l’intérieur, l’église n’est qu’une vertigineuse tour de 107 mètres, dressée jusqu’au ciel, à la cime de laquelle un puits de lumière s’élève si haut qu’il semble se perdre dans l’espace.

Le Havre. Eglise Saint-Joseph

Les vitraux abstraits de Marguerite Huré brillent par milliers apparentant un peu plus l’église à l’immensité de la voûte céleste.

Tout près, le théâtre Le Volcan, est une construction d’Oscar Niemeyer, reconnaissable immédiatement à ses courbes.

Le Volcan. Théâtre du Havre
Le Moulage de la main d’Oscar Niemeyer

Il faut déjà revenir à Paris, retrouver les conversations déprimantes sur le dôme de chaleur (En un mois, l’expression s’est imposée comme si ce nouveau vocabulaire rendait la canicule plus oppressante encore. Je n’ai d’ailleurs pas encore pris le temps de comprendre ce qui distingue exactement un dôme de chaleur d’une simple situation de hautes pressions). Autour de nous, les mêmes questions reviennent en boucle : « Est-ce à moi de faire des efforts ? », « Dans quel monde mes enfants vont-ils vivre ? » « Nos appartements vont-ils devenir des bouilloires thermiques ?» (A nouveau, cette nouvelle façon de dire me semble augmenter mon impression d’impuissance). Faut-il acheter un climatiseur (s’il en reste encore chez Darty !) au risque d’accroître la chaleur extérieure ? Faut-il s’en tenir à une soigneuse combinaison de volets fermés et de serviettes mouillées pour rafraîchir son logement tout en exigeant des pouvoirs publics de climatiser d’urgence les espaces collectifs ?

Poitiers, la ville aux cent clochers

Notre-Dame la Grande (en travaux) dont on ne voit que le clocher…

Vous avez certainement fait cette expérience d’une ville dont vous n’attendiez rien de spécial et qui vous séduit de plus en plus à mesure que le temps passe. Invitée pour une soirée d’étude, j’ai pris le temps de me promener à Poitiers avec un plaisir que chaque heure accroissait.

Le cœur historique de la ville s’élève au sommet d’un éperon rocheux haut de 120 mètres qui rejoint la ville par « les escaliers du diable » permettant de couper les lacets de la route.

Une ville à vivre

Je me suis retrouvée dans une ville universitaire charmante où il y a moins de retraités grisonnants que de jeunes gens, moins d’automobiles que de vélos. On va on vient. On s’arrête sur un banc pour voir les pigeons au bain. Au 137, de la Grand Rue, après des dizaines de galeries, boutiques bohèmes, petits restaurants, on fait une halte devant la vitrine d’une des dernières fabriques artisanales de parapluies.

On observe les allées et venues des gens à vélo et à pied, indifférents au séjour de Jeanne d’Arc dans leur ville, mais qui vous renseignent aimablement sur la plus belle rue où voir les maisons à colombages.

Rue de la Cathédrale. Emplacement de l’hôtellerie de la rose où Jeanne d’Arc a été logée.
Maison à colombages

On prend le temps d’un café au soleil. L’automne est délicieux car le beau temps n’est plus synonyme de chaleur brûlante.

Le palais d’Aliénor d’Aquitaine

Oh ! On allait passer sans entrer car de l’extérieur on voit un palais de justice de sous-préfecture. Or, la façade rajoutée dissimule une des entrées du palais d’Aliénor d’Aquitaine. A présent que le palais de justice a déménagé, on peut accéder à la grande salle gothique de 50 mètres de longueur sur 17 mètres de largeur où se rassemblait la cour d’Aliénor. La poussée féministe fait reparler de la duchesse, occupée de politique et pas seulement de vers de troubadours.

Aliénor, mariée très jeune à un fils de Louis VI le Gros devient vite reine de France à à la suite de la mort accidentelle du frère aîné de son mari et de la mort de son beau-père. Quinze ans plus tard, elle accompagne son mari à la seconde croisade, mais s’oppose à ses choix stratégiques. De son côté, Louis VII, fâché de ne pas avoir de fils (et lassé des infidélités de sa femme), finit par demander le divorce. Il l’obtient en 1152, sous prétexte d’un lien de consanguinité.  Deux mois plus tard, Aliénor se remarie avec le futur Henri II d’Angleterre, ce qui entraînera comme on sait cent ans de guerre entre les Anglais et les Français. Plus tard, (1173-1174), la reine sera emprisonnée pendant 15 ans par son second époux après la révolte de ses fils, alliés à des barons aquitains Elle profite dès 1189 de son veuvage pour reprendre les rênes de son Aquitaine, pour conseiller son fils Richard, nouveau roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, puis pour venir en aide à son dernier fils Jean sans Terre ayant succédé à Richard, mort prématurément en 1199. Jusqu’à la fin de sa vie en 1204, Aliénor tente de soustraire son duché à la convoitise de Philippe Auguste, nouveau roi de France.

Poitiers. Grande salle du Palais d’Aliénor d’Aquitaine

Baptistère, cathédrale et musée

On ne visitera pas Notre-Dame la Grande en travaux, mais au bas de la pente, un baptistère (le plus ancien d’Europe, explique la personne de l’accueil).

A l’intérieur, un bric à brac de sarcophages mérovingiens et des fresques fort bien conservées à la gloire de saint Jean le Baptiste… A ma grande honte, j’ai imaginé que les touffes qui sortaient des buttes de terre représentaient les fumerolles d’un volcan menaçant. Il s’agissait de touffes d’herbes.

Tout près se trouve la cathédrale Saint-Pierre. A l’extérieur, trois portails sculptés et peu endommagés : un peuple de statues sort des tombeaux pour le jugement dernier. L’artiste exprime l’énergie harmonieuse des corps… bien loin des clichés sur les figures grotesques de l’époque médiévale.

Tout près un de ces jolis musées de province qu’on visite sans en sortir épuisé, en compagnie de quelques amateurs. A Poitiers, il y a bien sûr des œuvres puissantes de Camille Claudel, depuis La Valse jusqu’à cette Niobide blessée qui meurt solitaire.

Camille Claudel. Niobide blessée

Mais je me suis arrêtée aussi devant des œuvres « mineures », de celles qui souvent ne vous arrêtent pas. Un petit cervidé mérovingien :

Musée Sainte-Croix. Cervidé mérovingien

Un chapiteau facétieux qui représente une scène de dispute que des épouses essaient d’interrompre.

La Dispute. Chapiteau 11e ou 12e siècle

… un sabbat chez les sorcières…de je ne sais de qui. Les diables qui accompagnent les dames (la jeune, nue sur son balai, la vieille, plongée dans un grimoire) sont sympathiques. Ce tableau n’est pas là pour effrayer. Ceux qui l’ont acheté ont-ils pris le risque d’être dénoncés ou bien la grande période de persécution était-elle finie ?

Musée Sainte-Croix. Le sabbat. Fragment

…l’incroyable tableau de Broc, Apollon et Hyacynthe : Hyacinthe était aimé d’Apollon et de Zéphyr. Il préféra Apollon et se mit à jouer au disque avec lui. Le dieu du vent, jaloux, dévia le coup d’Apollon qui blessa mortellement son amant. La tendresse évidente entre les deux hommes, les teintes pastels qui transforment en douce étreinte les derniers moments d’Hyacinthe, et même l’écharpe rose du dieu Zéphyr font de ce tableau un tendre manifeste homosexuel.

Au pied de la butte, la ville moderne sans forme avec ses entrepôts, ses hangars, ses hôtels bon marché, et puis la gare et Paris à 1h 40.

Je reviendrai à Poitiers.

Gérone. La ville aux trois cultures

Gérone était encore écrasée par la chaleur, mais il était déjà trop tard. Si on voulait voir les musées, il fallait renoncer à marcher sur les remparts carolingiens accessibles seulement jusqu’à 19 heures.

Nous avons choisi les musées d’art chrétien et  le musée juif parce qu’ils symbolisent la ville qui célèbre le mélange des cultures. A Gérone en effet, on met en valeur la présence juive, en enjambant les cinq siècles de silence qui ont suivi l’expulsion de 1492. Cette reconstruction est un témoignage historique d’un Moyen Age, où les trois religions du Livre ont coexisté. (Elle est sûrement aussi un modèle optimiste pour notre époque qui veut croire à un « vivre ensemble », propice au développement culturel.)

Tolérance ?

Les Omeyades ont conquis l’Hispanie en 711 et ont quitté le dernier émirat de Grenade en 1492.  Pendant quelques siècles, l’Espagne a été partagée entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Dans l’espace étroit entre ces deux cultures, une minorité juive a connu une période de stabilité. Persécutés par les Wisigoths, les Juifs avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs. Comme les chrétiens, sous domination musulmane, ils devenaient des dhimmis. Certains historiens insistent sur le côté protecteur de ce statut qui donnait le droit d’acquérir des biens et de conserver sa religion. D’autres soulignent les limites d’une citoyenneté de seconde zone. Les dhimmis devaient s’acquitter d’un impôt particulier. La justice les traitait différemment : un musulman n’était pas puni de mort s’il tuait un chrétien ou un juif, tandis qu’un dhimmi devait être tué s’il tuait un musulman, même en état de légitime défense ; le témoignage d’un dhimmi n’était pas valide lorsqu’il était porté à l’encontre d’un musulman. Un dhimmi ne pouvait pas épouser une femme musulmane ou même s’en approcher, etc.

Cependant la lente reconquête chrétienne commençait : Gérone tombe aux mains des Francs dès 785, Barcelone en 801.. Les juifs vont devoir s’accommoder de la domination chrétienne jusqu’en 1492, date de leur expulsion. Là encore la tolérance est bien relative : Les communautés sont juxtaposées et les chrétiens combattent fermement le mélange des cultures. Pour se convaincre du peu d’empathie, il suffit de regarder une scène de circoncision exposée au musée d’art catalan:

Le rabbin a l’apparence d’un sage vieillard, mais les griffes puissantes qui dépassent de la table sont celles du diable. Je ne sais pas si ces pieds diaboliques sont un motif habituel.

Nous n’avons vu que l’extérieur de la cathédrale. Pour accéder au musée, Il a fallu gravir l’escalier dans la chaleur accablante. Il est surplombé par la masse de la façade qui montre bien quelle est la culture dominante.

L’Escalier monumental qui monte vers la cathédrale

Le musée d’Art de Gérone se trouve tout près dans l’ancien Palais épiscopal. Il abrite une importante collection d’art, avec en particulier des pièces de l’époque romane. Comme dans tous les musées occidentaux, la mort est partout.

Et c’est pourquoi j’ai été surprise et ravie de découvrir une statuette de vierge au large sourire :

Vierge de Palera. Commencement du 15e siècle

Le Call, ou quartier juif

Le quartier juif est un enchevêtrement de ruelles qui date du moyen âge. Il est à présent sur tous les guides et les boutiques de fringues ont envahi les rues joliment restaurées.

Mais l’esprit du passé s’efface aussi sûrement dans les rues pittoresques livrées aux touristes que dans l’abandon qui a précédé. C’est seulement dans la vieille synagogue-musée que l’ombre des disparus s’attarde. (On trouve naturellement beaucoup moins d’objets dans ce musée que dans le musée juif de Paris, ce qui est normal après la politique d’expulsion.)

L’émotion vient paradoxalement du peu qui subsiste alors que tout le reste a disparu. La fascination vient par exemple de l’importance donnée aux noms (sans doute ce qui vous ancre quand on n’est jamais sûr de rester quelques part et qu’il faut remonter de nom en nom pour trouver une identité). On s’attarde aussi devant les épitaphes touchantes des pierres tombales :

Pacifique toute mon existence, de mes mains je fis bien des choses. Quand vint la fin, la lumière m’enveloppa à nouveau le jour où je fus convoqué pour retourner d’où je venais », dit l’une. Sa lampe s’est renversée et il a été réuni à son peuple au mois de Shevat de lan 5. 131 (1571)

ou celle d’Estelina, la petite étoile :

« Ceci est la stèle funéraire de l’honorable Estelina, épouse de l’illustre et honnête Bonastruc Josef. Sa maison est au jardin de l’Éden ».

Cependant l’essentiel de la mémoire des juifs renvoie à leur rôle dans la transmission des connaissances notamment  grâce aux traductions. Une partie du musée est dédiée à Moïse Nahmanide (Bonastruc ça Porta en catalan) (1194-1270). C’était un rabbin du 13e siècle, médecin, astronome et kabbaliste. Il est surtout célèbre pour avoir, à la demande du roi Jaume d’Aragon, participé en 1263 à une « disputatio » où il devait confronter sa foi juive aux arguments de Pau Cristià, un converti dominicain…

C’est une scène extraordinaire (peut-être un peu réécrite) que ce moment où la controverse remplace la violence. Or, le discours de Moïse Nahmanide convainc le roi chrétien qui salue son érudition et lui offre une somme d’argent. Très vite après ce triomphe, les dominicains obtiennent son bannissement et il finit sa vie en exil en Palestine.

Une petite peinture m’a déconcertée parce qu’elle me faisait penser à une miniature persane et semble braver l’interdit de la représentation.

L’heure de fermeture est déjà là. Après la journée chaude, il est bon de gravir la pente de la cathédrale. Au-dessus des toits, le ciel prend peu à peu la couleur gris rose des ailes des pigeons ramiers.

Voici les bains arabes… mais que signifie ce nom ? Les Francs n’avaient-ils pas repris la ville quand les bains ont été construits et la coupole qui repose sur de fines colonnes n’est-elle pas romane ?

Ce sont sans doute des bains à la mode des arabes. Pour brouiller un peu plus mes repères, ils ont un moment été partiellement reconvertis en bains rituels juifs (mikvé).

Gerone aux mille couleurs

Gérone est également connue pour ses maisons aux couleurs vives qui surplombent l’Onyar. Les couleurs, ocre, jaune, vert, rose, blanc vont de maison en maison et se reflètent dans le lit de la rivière, le double tableau ajoutant au plaisir.

Dans la rivière canards et ragondins poursuivent leur politique de coexistence, chacun selon ses appartenances !

J’ai consulté des articles de Wikipédia en me promettant de lire un jour
Castro, Amerigo, 1948, 1984, 3e éd., España en su Historia, cristianos, moros y judíos  Ed. crítica : Grijalbo
Et surtout
Nahmanide, La Dispute de Barcelone, suivi du commentaire sur Ésaïe 52-53. Verdier, [1ère édition 1984], 2008.

Palafrugell (2) Le Musée du liège et le musée de la sculpture

Au musée du liège installé dans l’ex-usine la plus importante de Catalogne on voit avec mélancolie les étapes du travail qui s’en va. Tout d’abord, la montée en puissance de l’usine quand, à Reims, au 18ème siècle, Dom Perignon a voulu remplacer les chevilles de bois entourées de tissu par des bouchons de liège. Des fabriques se sont développées dans les pays méditerranéens où poussent les chênes-liège. Au début du 20e siècle, 15 000 ouvriers vivaient du liège en Catalogne. A Palafrugell, des mannequins donnent une idée des savoir-faire des artisans d’excellence qui en un tour de main arrondissaient un bouchon de champagne.

Les outils du sculpteur de liège

Peu à peu des machines remplacent les gestes. Ce sont elles désormais qui mettent en forme la matière : conduire la machine est une tâche appauvrie et les artisans d’élite devenus inutiles sont de plus en plus remplacés par une main d’œuvre féminine moins payée. La concurrence de l’étranger et du plastic étant trop forte, l’usine finit par fermer.

Il ne restait plus qu’à installer un musée… du liège

Comme dans les mines de charbon, les forges, les moulins, les pêcheries de toute l’Europe… la fin de l’activité économique laisse place à la muséification.

Reste la belle architecture moderniste de l’ex bâtiment industriel.

Porte du Musée du liège à Palafrugell

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Une autre partie de l’usine a été reconvertie en musée de la sculpture, grâce à un mécène De l’extérieur, le Cao Mario luit doucement dans la nuit.

La ville a l’air endormie, sauf à la fenêtre une silhouette sombre adossée à une des fenêtres. Serait-ce le fantôme du passé ?

L’après-midi le musée se visite. Il y a des œuvres qui accrochent tout de suite le regard. J’ai sottement oublié de noter les noms des artistes. Je mets quand même quelques photos de ceux dont j’ai le nom :

Isabel Cruellas. Des herbes flexibles dans un matériau dur
Gérard Mas. entre classicisme et impertinence
Teresa Riba. D’en Haut

Une exposition est consacrée au sculpteur argentin Marcel Marti, aussi bon dessinateur que sculpteur, qui hésite entre figuration et abstraction. Dans les œuvres qui m’intéressent le plus, il invite à s’intéresser au jeu des matériaux

Exposition Marcel Marti

ou il propose une réflexion sur l’espace, la lumière permettant de pénétrer à l’intérieur des œuvres.

Quand on quitte le musée, c’est pour retrouver dans la chaleur, le château d’eau de Can Mario qui sert de repère à la ville.

Où ai-je lu que la Costa Brava n’était qu’un endroit de bronzage pour l’Europe du Nord ?

Dans la région de Palafrugell, il y a des criques merveilleuses, entourées de promontoires boisés, des villages de l’intérieur dont la forme est presque intouchée,  des centres-villes pour lesquels le temps s’est arrêté aux années 30.

La côte depuis le phare de Sant Sebastià

Bien sûr, le bonheur tient surtout à l’accueil d’amis, intercesseurs magnifiques avec le pays catalan. Leur maison de Palafrugell est une maison d’ombre dont tous les volets sont fermés à cause de la chaleur. J’avançais droit sans voir où je mettais les pieds. Peu à peu je distinguais de grosses armoires, puis le commutateur. J’entendais le ronron des ventilateurs. Après la chaleur de la rue, il faisait bon….

Pendant cette semaine, nous avons appris la sieste qui permet d’éviter les heures trop chaudes

Avec les amis, nous sommes allés de crique en crique, nager deux fois par jour. Notre plage principale, c’était Llafran ceinturée par deux promontoires qui empêchent les constructions nouvelles. Un hôtel, dont la gloire est un peu passée, est toujours là. Il accueillait des vedettes américaines, des toreros, des danseuses de flamenco. Quand on entre dans le Rambo, on voit les photos de Sofia Loren, Kirk Douglas, Elizabeth Taylor mais aussi Paco de Lucía, Joan Manuel Serrat ou Lola Flores … L’hôtel était dirigé par un personnage hors du commun qu’une grande danseuse de flamenco avait baptisé le Gitan de la Costa Brava. A sa mort, son neveu devint Rambo, organisateur de fêtes improbables, qui ouvrait les bouteilles à la machette et mélangeait dans de grands saladiers tout ce qui était alcoolisé. Sur un mur du bar une photo du « gitan » avec Dali… Evidemment, le vrai n’est pas celui qu’on pense.

Nous avons visité des criques minuscules atteignables à pied par le sentier de douanier le mieux entretenu que j’aie jamais rencontré.  Quelques maisons et des kayaks multicolores. Ce serait le paradis, s’il n’y avait pas un défilé de visiteurs.

S’Alguer au bout du chemin de ronde

Vendredi, la sardane commence vers 20h sur la Place Nova de Palafrugell. La foule s’est installée sous les parasols des bistrots pour prendre un verre ou manger, tout en attendant l’orchestre. On a le choix entre le Centre Fraternal, Candela, Ôcre Bar (drôle de nom) !), Munic. Le Fraternal, construit en 1878, est le préféré : c’était le café des travailleurs de l’industrie du liège (le plus grand fournisseur d’emploi de la ville) où s’était organisée une société à but non lucratif. Au premier étage, les adhérents ont toujours accès à un billard, un piano, une bibliothèque-salle de réunions, (je dois dire qu’il n’y avait personne). En bas, une belle salle avec des centaines de caricatures des personnes de la ville. Beaucoup de gens passent prendre un verre.

Les industriels et les notables se retrouvaient à côté dans un cercle chic… qui a périclité. Juste revanche !

Pendant qu’on mange de petits calamars, des seiches, des artichauts frits au jambon, les musiciens se mettent à jouer Tout commence par les appels du flabiol, sorte de piccolo, puissant et aigre. Bientôt un orchestre à vent et une contrebasse le rejoignent. La sardane a l’air simple : les danseurs se mettent en cercle et se tiennent par la main. Deux pas courts puis deux pas longs, des courts à nouveau et, ça y est, je suis perdue. Je n’ai vraiment pas le sens du rythme et je ne me risque pas à entrer dans la danse ! On m’explique que la sardane est un symbole de la culture catalane que Franco a été tenté d’interdire. Le clergé a fait entendre au dictateur que les gens la dansaient en sortant de l’église. Pas de sardane, moins de fidèles à la messe… et la sardane a été sauvée.

Aujourd’hui, si elle constitue une affirmation catalane, elle n’empêche pas les danseurs du vendredi d’accueillir les touristes compétents. « La Catalogne veut-elle encore son indépendance ? » Il y a des drapeaux catalans aux fenêtres (à côté de drapeaux palestiniens, d’ailleurs). Le Brexit a fait réfléchir : combien de temps faudrait-il pour qu’une Catalogne indépendante puisse intégrer l’Europe ? Les exportations baisseraient, des entreprises partiraient pour accéder facilement au marché unique… Il me semble que l’indépendance est remise à plus tard.

Je parlerai dans mon prochain billet des passionnants musées du liège et de la sculpture, mais pas pour le moment de Josep Pla (1897-1981), le grand écrivain de la ville dont je n’ai encore rien lu. Lettré, contemplatif, antirépublicain dénoncé par la gauche, mais amoureux du catalan et pour ce, stigmatisé par les franquistes, il se plaisait dans la compagnie des pêcheurs. J. dit qu’il a désembourgeoisé le catalan.

Jardins de Normandie

La naissance de deux petites filles a modifié nos vacances. Finis les étés corses caniculaires, les interminables bains où nous longions la côte jusqu’à des rochers où personne n’allait, adieu à l’incroyable beauté de l’île, mais aussi à la foule détestable (dont nous faisions partie) montant à l’assaut de villes trop petites pour absorber les visiteurs. Finies les boutiques de souvenirs fabriqués en Chine, alignées le long des rues de la citadelle.

Nous voilà donc dans le pays normand vert, gris, blanc, d’ailleurs plus occupés par nos quatre enfants, « génétiques » et d’adoption que par le tourisme. En 19 mois, l’aînée des petites dernières est passée de l’état de nourrisson à l’état de bébé qui court partout, prononce quelques mots et feuillette avec conviction des livres d’images. Elle se trémousse quand une musique lui plaît. Elle adore recommencer 20 fois à monter les marches du tobogan. Jamais je ne m’ennuie en la voyant faire, même si je n’existe pour elle que dans un deuxième cercle. La seconde a déjà six mois, commence à sourire et babiller.

En Normandie, il y a bien sûr des abcès de fixation comme le Mont Saint Michel, mais l’essentiel des bourgades continue une vie tranquille : le potager et le poulailler dans un lopin de terre, l’élevage dans de petites fermes, tout en ayant un pied dans la post-modernité : le téléphone portable est comme ailleurs une extension permanente des personnes, les échanges sur les réseaux sociaux sont intenses. Même si l’alcool et la drogue circulent autant qu’en Corse, les jeunes grandissent avec un sens de la débrouille qui les préserve du stress. La plupart des enfants des hameaux sont loin des études, mais les familles ne « flippent » pas s’ils ramènent 0 à la dictée. Ils savent soigner les bêtes, faire pousser des tomates, réparer l’électricité. Ils trouveront bien à s’insérer, pensent les parents.

Il y a peu de tourisme dans notre vie normande. Nous avons vu pourtant quelques jardins lors d’escapades.

Le jardin des Amouhoques au Mesnil-Durdent

En Haute Normandie, où nous avions loué un gîte familial près de Saint Valery en Caux, le jardin le plus original était le modeste jardin des Amouhoques au Mesnil Durdent (19 habitants), Ce jardin porte le nom local de la camomille (matricaire) qui servait à confectionner des bouquets pour les mariées (amou(r/h) oques, destinés à leur souhaiter une union aussi fertile et solide que l’est la fleur. Ce jardin se propose de réconcilier les jardiniers avec les mauvaises herbes, capillaires, fougères, compagnons blancs et compagnons rouges, douce amère, bouillon blanc, renouée… Chaque plante, soigneusement étiquetée, a trouvé une place où elle est bien.

Photo Sarah Branca

Dans le hameau, les clos sont délimités par des alignements d’arbres plantés sur des talus pour protéger les jardins du vent. La plupart des maisons sont couvertes de chaume. Au faîte du toit, des iris absorbent le trop plein d’humidité et maintiennent le lit de terre crue. L’entretien a l’air contraignant puisque la mousse signe d’humidité a colonisé pas mal de toitures.

Le jardin comporte 300 plantes, ennemies traditionnelles des jardiniers que les concepteurs des Amouhoques veulent nous apprendre à aimer pour, qui sait, nous inviter à concevoir des jardins ensauvagés. On se rend aux Amouhoques par ces routes admirables où les arbres font des tunnels verts.

Le jardin « au naturel » de la princesse venue du froid

A peu de kilomètres, le Vasterival est le plus connu des parcs de la région. Le nom de sa créatrice, la princesse Sturdza, a peut-être contribué à sa célébrité. Margaretha, Greta Kvaal, la Princesse Sturdza (du nom de son époux, le prince moldave Gheorghe Sturdza) était née en 1915 à Oslo et décédée en 2009. Elle s’est installée en 1955 dans la valleuse du même nom, qui traverse la propriété et se termine à la falaise (Une valleuse, dit Wikipédia, est une allée fluviale qui s’est retrouvée en position perchée à la suite de l’affaissement de la Manche et la surrection de l’axe anticlinal Weald-Artois.)

La Princesse a organisé son existence autour des douze hectares de son jardin. Elle n’a jamais employé beaucoup de jardiniers, assurant elle-même une partie des travaux : tonte, nettoyage des fleurs fanées, ramassage des branches mortes.

Elle était autodidacte, anticipant sur les leçons de l’écologie, comme le raconte le jardinier enthousiaste chargé de nos accompagner : l’importance du mulch, une sorte de paillis, qui permet de protéger le sol, de l’enrichir, de faciliter l’entretien des massifs en diminuant fortement l’installation des mauvaises herbes, mais aussi le choix des plantations à plusieurs hauteurs. La culture multi-étagée est banale aujourd’hui, mais la princesse innovait à son époque : grands chênes, sycomores, buissons, plantes couvre-sol permettent d’éviter les arrosages durant l’été. Après, on peut faire semblant que le jardin évolue au hasard (même si on taille tous les jours « en transparence » pour que les arbres laissent la lumière pénétrer !!).

Le Vasterival. Les feuilles énormes et brillantes de la Gunnera Manicata

La princesse a multiplié les échanges botaniques avec des jardiniers du monde entier, mais son but n’était pas de concevoir des collections, mais de pouvoir se tourner dans toutes les directions pour admirer des scènes, des perspectives, des ensembles harmonieux, et ce, à toutes les saisons, en s’assurant que les plantes choisies supportaient le climat maritime car la mer, ici, vient mourir presque au milieu du parc protégé par les arbres.  

Le Vasterival. Connexion entre les arbres

« Le jardin est peu fleuri en été, dit le jardinier ».

Hémérocalles
Quelques heuchères

« Il a fait chaud, dit le jardinier. Même les hémérocalles sont fatiguées, mais vous avez tout le dégradé des verts dans les arbres. Si vous voulez des fleurs, revenez en hiver. Sans rire, les hellébores sont là dès février, les rhododendrons dès mars. Ou mieux venez en automne. Selon moi, c’est la plus belle saison quand les feuillages s’enflamment, quand on voit bien l’écorce des troncs ».

Les Jardins d’Etretat d’Alexander Grivko

On ne peut pas faire plus différent du Vasterival que le jardin d’Etretat, conçu entre 2015 et 2017 par l’architecte paysagiste russe Alexander Grivko qui fait dialoguer paysage, architecture jardinière et art contemporain en jouant d’un nombre relativement restreint d’espèces. Avec des plantes traitées comme des matériaux, davantage que comme des êtres vivants, le maître construit un univers fascinant.

La partie la plus spectaculaire est la partie nommée « Impressions », liée à la vue admirable sur les falaises.

Jardin d’Etretat. Alexander Grivko

Alexander Grivko l’associe à un couple mélancolique qui tourne dans la roue du temps.

L’Eté de GevorgTadevosyan

Sur la pente abrupte, le jardin graphique impose ses formes : la taille en ondulations des arbustes avec des courbes sans fin rappelle les tourbillons de la Manche :

Tourbillons de buis post-modernes

Dans la partie du jardin nommée « Emotions », un sculpteur espagnol hyperréaliste, Samuel Salcedo, a sculpté des visages en résine polyester et poudre d’aluminium qui illustrent les humeurs changeantes des hommes. Des nids de verdure servent d’écrin à ces visages expressifs, tristes, avides, boudeurs, facétieux.

Les visages de Samuel Salcedo

Le Jardin des plantes d’Avranches

A Avranches, le Jardin des plantes est harmonieux, mais ne saurait rivaliser avec les merveilles de la Côte d’Opale, l’immense jardin-sculpture d’Alexander Grivko, les harmonieux mélanges de plantes de la princesse Sturdza… Pourtant, de la terrasse, on embrasse d’un seul regard la baie du Mont-Saint-Michel qui s’étend à perte de vue : le changement permanent du ciel et de la lumière dessine un monde accidenté, avec des montagnes de nuages fantastiques.

La baie depuis Avranches
Depuis le jardin des plantes d’Avranches

Dans ce pays, la force du vent redessine sans cesse le ciel. – Mais ce n’est pas du jardinage !- Qu’importe ! c’est un de ces lieux où le jardin s’accorde à l’ordre de la nature.

Lienhttps://passagedutemps.com/2021/11/04/le-bois-de-morville-de-pascal-cribier-varengeville-sur-mer/

L’étrange mausolée de Joseph Sec (1715-1794) à Aix-en-Provence

Au Nord d’Aix-en-Provence, il y a un monument fascinant. Les touristes n’y vont guère car il est situé au 8 rue Pasteur, du côté extérieur de l’enceinte de la vieille ville, loin des boutiques élégantes, entre un parking et des cafés un peu défraîchis. Pourtant je crois qu’en France, c’est le seul  édifice de cette importance dédié à la LOI.

Il a été bâti et orné de statues pendant la Révolution française par Joseph Sec qui en a fait son tombeau. Le grand historien jacobin de la Révolution française, Michel Vovelle, qui était aussi un spécialiste des attitudes collectives devant la mort au 18ème siècle, a reconstitué sa vie dans sa complexité.

Eléments de biographie

Joseph Sec naît en 1715 dans une famille de paysans aisés (on les appelait « des ménagers » par opposition aux « travailleurs » obligés de se louer pour vivre). Le père de Joseph Sec était un ménager de petite envergure qui possédait une douzaine d’hectares. Joseph fait son apprentissage chez un menuisier aixois, devient maître- menuisier et très vite marchand de bois. Il est alors accusé par des confrères d’accaparer les bois flottés des Alpes à leur arrivée aux ports de la Durance. Pour l’essentiel cependant, sa fortune lui vient de la construction d’une partie du quartier nord de la ville d’Aix. A sa mort, il fait partie de la bonne société de la ville. Il laisse 100 000 livres de capital  et 17 maisons et immeubles dont une auberge, un grenier à sel, ses ateliers et des maisons avec cour et jardins. C’est là qu’il a fait bâtir son tombeau.

Or, ce notable participe à la Révolution au côté des Jacoobins. En 1792, son nom est indiqué comme scrutateur lors d’un vote pour demander que sa section soit rebaptisée section des Piques « qui ont merveilleusement servi à épouvanter les tyrans ».

Tout devait captiver Michel Vovelle dans l’histoire de cet homme qui n’a laissé aucune trace écrite personnelle et dont la vie pose l’énigme d’une triple appartenance. Il a été pénitent gris membre d’une confrérie qui faisait l’aumône aux pauvres et leur rendait les honneurs funèbres. Il a sans doute appartenu à une loge maçonnique et il sera jacobin pendant la Révolution se sentant assez homme du peuple pour se dresser contre « les tyrans ». Son monument témoigne de cet étonnant syncrétisme.

Arrière du monument. Avec une statue de St Jean Baptiste

Un monument qui célèbre la loi

Son monument célèbre l’alliance des lois divines révélées par Moïse et des lois humaines. Il est dédié à la municipalité.

L’an IVme de la liberté 1792 le 26 février monument dédié à la municipalité de la ville observatrice de la loi par Joseph Sec.

(On remarque que Joseph Sec date le début de la liberté de 1789 et non de la proclamation de la République comme c’est l’usage officiel). Sur la façade du côté de la rue, Thémis, la déesse de la justice, est au sommet d’une forme pyramidale, puis vient Moïse tenant les tables de la loi, encadré par les allégories de l’Afrique, et de l’Europe. L’Afrique est un esclave qui vient d’être libéré.

L’Afrique libérée

Sa statue est accompagnée de ce cartouche :

Sorti d’un cruel esclavage
Je n’ai d’autre maître que moi
Mais de ma liberté, je ne veux faire usage
Que pour obéir à la Loi

L’Europe, déjà libre, affirme :

Fidèle observateur de ces lois admirables
Qu’un Dieu lui-même a daigné nous dicter
Chaque jour à mes yeux elles sont plus aimables
Et je mourrai plutôt que de m’en écarter

Pour le reste, la symbolique me reste obscure, même si elle semble célébrer les progrès de l’humanité (et de Joseph Sec ?)

Les 7 statues du jardin

Le jardin comporte sept grandes statues abritées dans des niches. Elles représentent des personnages de l’Ancien Testament. Ces sculptures, ont été réalisées par Pierre Pavillon, un bon sculpteur provençal au style baroque un peu archaïsant, pour orner la chapelle des Messieurs du collège des Jésuites. Après l’expulsion des Jésuites, la ville d’Aix les met en vente. Joseph Sec les rachète et les déplace dans le jardin du monument.

Noé
David se réjouit de sa victoire sur Goliath

Figurent aussi quelques statues de femmes fortes, Myriam la prophétesse, sœur ( ?) de Moïse et surtout Yaël qui tue le général de l’armée des Cananéens en lui enfonçant un pieu dans la tête alors qu’il était endormi dans sa tente.

Le meurtre de Siséras par Yaël

Tout le monde connaît Judith et Holopherne, mais qui connaît Jael (ou Yaël) et Sisera ? Elle est célébrée dans un cantique frénétique de la prophétesse Déborah dont j’ai découvert qu’elle était Juge (une femme juge dans cette société patriarcale ??) et qu’elle menait l’armée d’Israël (Juges 5.24) :

Bénie entre toutes les femmes soit Yaël,
L’épouse de ‘Heber le Kénite,
Au-dessus de toutes les femmes dans la tente elle sera bénie…
À ses pieds il tomba, il s’écroula, il s’étendit :
À ses pieds il tomba, il s’écroula ;
Là où il tomba, il mourut…
Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Dieu ;
Mais que ceux qui T’aiment

Soient pareils au soleil avançant dans toute sa gloire.

Nous avons passé un moment dans le jardin, profitant des statues, (tout en nous inquiétant car elles sont peu protégées)… à rêver à Joseph Sec. Sa culture composite a été moquée. Par exemple, Paul Mariéton  raille un chef d’œuvre d’emphase, un monument de fatuité heureuse ( La terre provençale : journal de route (1894). Le distingué Félibrige n’a pas su voir le bond en avant accompli par ce fils de ménager qui s’autorisait à affirmer publiquement ses convictions « sans avoir fait le collège »… Un transfuge de classe, dirait-on aujourd’hui.

Vovelle Michel, 1975, L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec, éd. Édisud, Aix-en-Provence.

Vovelle Michel, 2003, Les folies d’Aix ou la fin d’un monde, éd. Le Temps des Cerises, Pantin.

Maral, Alexandre, 2003, Des jésuites d’Aix-en-Provence au monument Sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs, Bibliothèque de l’École des chartes   161-1  pp. 289-321, Des jésuites d’Aix-en-provence au monument sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs – Persée

Le Tata de Chasselay près de Lyon. Un hommage aux Africains morts pour la France

Au bord de la D100 entre Les Chères et Chasselay dans la banlieue lyonnaise, un bâtiment ocre rouge se détache sur le fond noir d’un ciel d’orage.

Le «Tata»

De forme rectangulaire, entouré de murs surmontés à chaque angle et, au-dessus de l’entrée, d’une forme pyramidale hérissée de piques, le « Tata » se caractérise par une architecture d’inspiration soudanaise complètement inattendue à cet endroit.

Entrée du Tata sénégalais de Chasselay

Sur le portail sont sculptés huit masques stylisés, différents, sur lesquels on reconnaît des fétiches veillant sur le repos des défunts.

Chasselay. Quelques masques du portail

Devant le monument, un panneau raconte la tuerie raciste qui s’est déroulée au début de la Seconde Guerre mondiale. Dans le cimetière, reposent 196 corps de diverses nationalités d’Afrique occidentale, Sénégal, mais aussi Haute-Volta, Dahomey, Soudan, Tchad… Il y a aussi six soldats d’Afrique du Nord et deux légionnaires, l’un russe, l’autre albanais.

A l’intérieur, des stèles identiques avec le nom des soldats

196 stèles

En Afrique occidentale, le mot «Tata» d’origine mandingue signifie « enceinte fortifiée », de là «enceinte de terre sacrée». Nous sommes dans un mémorial où sont enterrés des guerriers africains morts au combat.

Le massacre des tirailleurs

En juin 1940, l’armée allemande avance vers la ville de Lyon. Dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, Edouard Herriot, maire de Lyon et président de l’Assemblée Nationale, qui se trouve alors à Bordeaux où s’est réfugié le gouvernement convainc le maréchal Pétain nouveau Président du Conseil de déclarer Lyon « ville ouverte » afin d’éviter les destructions.

Cependant le 25e régiment de tirailleurs composé de 2 200 hommes déployés sur une ligne de défense entre Caluire et Tarare, avait  l’ordre de résister en cas d’attaque et « sans esprit de recul ». Ces soldats affrontaient les 15 000 combattants  de la 10e Panzer division, une unité blindée de la Wehrmacht. Les soldats savaient sûrement ce que signifiait « sans esprit de recul » ; ils l’avaient accepté et se battaient désespérément. Le désordre de la débâcle fait qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de cesser les combats et n’ont rendu les armes qu’une fois leurs munitions épuisées. Selon la Convention de Genève de 1929, qui protégeait les droits des prisonniers de guerre, les survivants auraient dû avoir la vie sauve. A Chasselay, au mépris des règles, les Allemands ont massacré les noirs à la mitrailleuse après les avoir séparés des blancs, qui, eux, seront transférés dans une caserne de Lyon. Les survivants noirs sont férocement achevés, écrasés sous les chenilles des chars d’assaut. Le capitaine Gouzy qui avait tenté de protéger ses hommes reçoit une balle dans le genou. Horrifiés par la tuerie, les habitants tentent de cacher et de soigner quelques rescapés. Lorsque les Allemands retrouvent ces blessés, ils les brûlent vifs, ou les exhibent comme trophées sur les chars.

Les habitants de Chasselay se regroupent pour enterrer les corps des tirailleurs dans une fosse commune. Privés d’expression politique par un régime despotique, ils agissent en silence, fleurissent et décorent les tombes par des drapeaux français. Ils auront été en quelque sorte, les pionniers de l’hommage qui sera rendu par la suite aux morts de Chasselay.

Naissance de la nécropole

La réalisation de la nécropole est due à Jean Marchiani. Ancien combattant de la guerre de 1914/1918, il est en 1940 Secrétaire général de l’Office départemental des mutilés de guerre, anciens combattants et victimes de guerre. Dès qu’il a connaissance des événements des 19 et 20 juin, il prend la décision d’honorer ces héros. Il fait rassembler les corps des soldats d’origine africaine inhumés dans des cimetières communaux pour certains, mais bien souvent dans de simples fosses en pleine campagne. Le gouvernement de Vichy refusant de soutenir financièrement le projet, Marchiani puise dans ses deniers. Il achète un terrain à Chasselay, à proximité du lieu-dit « Vide-Sac » et fait bâtir ce mausolée. Là comme trop souvent, c’est un responsable de rang intermédiaire qui a racheté l’honneur d’un gouvernement lamentable, incapable de respecter les valeurs militaires dont il se réclamait.

L’inauguration a lieu le 8 novembre 1942, trois jours avant l’invasion de la zone libre par les Allemands.

Ce lieu est classé nécropole nationale depuis 1966, et rappelle aux Français le souvenir des Africains morts en 1940 (40 000 ont participé à la guerre) et qui sont ainsi inscrits dans la continuité des héros célébrés par la France. Les mots guerre, sacrifice, gloire ont perdu de leur séduction mais le souci de la lutte contre les discriminations rend nécessaire la conservation de ces lieux de mémoire.

Fargettas  Julien, 2012, Les Tirailleurs sénégalais- Les soldats noirs entre légende et réalité-1939-1945 , Taillandier. 

Fargettas avec la contribution de Baptiste Garin, Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais, Gleizéditions du Poutan.

Lepidi Julien,2020,  « Le village de Chasselay rend hommage à ses tirailleurs africains morts pour la France [archive] », Le Monde, 23 juin 2020