Maquis corse

Sur une lacune du vocabulaire français : le cas du pissenlit

Porto-Vecchio. Vue du port

Le printemps orageux de Porto-Vecchio n’est guère propice à la baignade à moins d’être un descendant de viking… Mais c’est un temps idéal pour la promenade dans le maquis.

Chêne vert dans le maquis

Je me balade dans un halo de noms : lentisques, cistes blancs de Montpellier, arbousiers, aphyllanthes… Il me semble que je vois mieux ce qui m’entoure quand je pose un nom sur une plante : au nom s’attachent tout de suite des détails caractéristiques… mais voici tout à coup des boules de pissenlit ou plutôt car ce n’est pas un nom une vague description.

J’ai lu un jour dans une flore que « la » fleur du pissenlit est en fait composée d’une multitude de minuscules fleurs serrées les unes contre les autres jusqu’à constituer une grande tache jaune bien attirante pour des insectes. Cette disposition dense se nomme le capitule (petite tête). Mais ce n’est pas le nom que je cherche car ce qui attire mon regard, c’est le moment où la couronne jaune est devenue une boule légère de graines prêtes à s’envoler. Cette image du pissenlit est fixée dans la mémoire des écoliers qui ont manipulé le Larousse : la couverture était ornée d’une belle jeune femme qui dispersait  les graines d’un pissenlit illustrant la devise « Je sème à tout vent » (des graines de savoir).

Celui qui approche voit les centaines de petites graines surmontées d’aigrettes qui donnent une allure plumeuse au pissenlit : de près on peut s’émerveiller comme devant une armée de drones miniaturisés. Ce sont du moins des appareils d’une technologie particulièrement efficace.

En anglais, on dit blowball boule à souffler, boule pour le souffle. C’est exactement cela qui manque au français car je ne me vois pas utiliser le mot pappus des botanistes, trop spécialisé.

Cette minuscule lacune dans mon vocabulaire  me fait penser à deux textes magnifiques. L’article poignant de la médiéviste Yvonne Cazal.

le grec ancien et le latin disposaient de mots pour décrire celle dont l’enfant est mort raconte-t-elle. Le substantif grec orphaneia désigne « le fait de perdre son enfant » ; il est construit sur l’adjectif orphanè, lequel s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant. D’autre part, existait aussi le participe passé latin orbatus  dérivé de l’adjectif orbus que Félix Gaffiot traduit par « privé d’un membre de sa famille », lequel peut être un parent mais aussi un enfant. Orbus a disparu au moment du passage aux langues romanes, en dépit de l’importance centrale du thème de la Vierge devant son fils agonisant puis mort. (Cazal 2009). Quant à orphelin, il a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes pour se spécialiser et ne plus désigner que l’enfant privé de ses parents.

L’autre référence qui me vient à l’esprit, c’est le Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil [2004], 1 532 p., dirigé par Barbara Cassin. Il s’agit de tout un lexique de termes philosophiques qui font difficulté car ils sont sans équivalents d’une langue à l’autre. Ces « intraduisibles » sont sans cesse retraduits afin de les comprendre mieux en sentant les différences des langues et des cultures. Pour prendre un exemple simple, la saudade est ainsi un mélange de nostalgie, d’incomplétude et de mélancolie propre à la culture portugaise, qui de nos jours renvoie au fado et en particulier à Amalia Rodriguez. Evidemment, ce qu’apprend le Dictionnaire c’est qu’à des mots isolés manquants correspondent des phrases et qu’on peut se consoler du manque de mots .

Laissons donc tournoyer les balles de souffles du pissenlit dans la brise.

Cassin Barbara 2004,Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil.

Cazal Yvonne, 2009, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo : 235-253.

L’Anniversaire

Histoire de la maison sur la lande

Le sentier des douaniers fait un brusque virage à l’aplomb d’une pointe rocheuse. De l’autre côté d’un bosquet de pins émerge une maison de la taille d’un immeuble. Les volets sont fermés. Une grille rouillée enfouie sous les orties et les ronces barre l’entrée. Une haie d’hortensias, laissée à l’abandon a peu à peu envahi la pente. Est-ce que j’aime cette maison ? La question est superflue. Elle est là. Ses trois étages détonnent dans une île où les normes esthétiques voudraient plutôt des longères dans les champs, et où les maisons de villages sont serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent. La villa solitaire, elle, est plantée au bord de la falaise, face à la haute mer, avec un balcon en saillie pour la vue. On ne voit pas d’autre habitation à proximité. Elle dégage une étrange impression de vide et d’abandon.

Le soir, j’ai interrogé la vieille dame qui me loue une chambre : « A l’époque où je suis entrée au CP, celui qui a fait bâtir la maison allait à l’école d’ici. J’étais trop jeune pour le connaître vraiment, il préparait le certificat d’études et j’étais petite. Après il a disparu. Je veux dire qu’il est parti en pensionnat sur le continent. Il était le premier de chez nous à aller au lycée. Ses parents étaient très pauvres. Ils sont morts assez vite et on l’a oublié pendant quarante ans. Quand il est revenu avec une femme et un enfant, il nous regardait de haut, comme s’il avait une revanche à prendre. Il ne parlait à personne. On aurait dit qu’il jouissait de revenir sur la terre de ses ancêtres en compagnie d’une créature de rêve comme on en voit sur les couvertures de Paris-Match. Il l’avait rencontrée lors d’un concours de Miss Monde où elle représentait la Suisse. Il l’avait épousée, lui avait fait un enfant et il les avait emmenés au pays de son enfance sur la promesse d’une belle vie. Il avait bâti cette demeure que tous les promeneurs étaient obligés de voir. Au village, les gens le voyaient passer tous les deux mois au volant de son Audi sur la route des Poulains. Il rendait visite à sa femme et à son fils et repartait au bout de deux jours. Quelquefois, c’était un chauffeur qui conduisait. Il ne parlait jamais avec nous.

Le reste est facile à imaginer. En arrivant, sa femme ne s’était pas trop inquiétée de la solitude tant elle était séduite par le romantisme de l’endroit. Tout l’été, elle s’était promenée sur la lande avec son petit garçon. Mère et fils allaient  ensemble, jusqu’à la pointe où Sarah Bernhardt avait acheté un petit fortin désaffecté. On la voyait passer habillée à la dernière mode, chemise à pois, jupe ajustée à la taille, bottines et petit bob. Elle n’était pas assez robuste pour le goût des hommes d’ici, mais il faut avouer qu’elle avait de l’allure quand elle marchait en faisant balancer sa jupe à chaque pas. Elle s’approchait du bord de la falaise sans lâcher la main du petit garçon. Ils s’asseyaient sur l’herbe rase et regardaient les gerbes d’écume s’envoler. En bas, les vagues déferlaient sur les arrêtes des rochers avant de se retirer en laissant derrière elles une chevelure d’eau, puis une nouvelle vague se soulevait et le cycle recommençait sans fin.  Au retour de leur promenade, le vent faisait danser leurs cheveux sur leur tête.. L’enfant courait trop vite et se blessait sur un caillou pointu, elle le relevait : « Faites-voir où vous avez mal, Andrea ! », Elle l’embrassait sur le front. « C’est fini, mon chéri ». C’était fini. L’été les enveloppait et c’était bon de revenir comme ça, décoiffés par le vent.

Il ne restait qu’à apprivoiser les gens du village. Comme elle aurait voulu que la boulangère l’accueille  gentiment : « Bonjour Marie ! Alors vos amis sont venus pour l’été ? »  et qu’une longue conversation s’engage… Mais quand son tour arrivait, la boulangère la servait en se bornant au minimum, un « – Que voulez-vous, madame ? »… qui maintenait la distance. Sur le quai, la vieille épicière vend des carottes, des oignons et des pommes de terre à ceux qui n’ont pas de potager, et complète par des cartes postales et des « produits locaux » l’été quand les estivants sont là. Jamais, elle ne lui avait dit : « Alors, vous allez rester avec nous ? Bienvenue » ou quelque chose comme ça. Parfois, elle faisait bravement une tentative pour l’apprivoiser : « – Quel temps aurons-nous, aujourd’hui ? ». La commerçante montrait qu’elle n’avait pas de temps à perdre : « – Un temps d’ici, ma petite dame. Bon c’est pas tout ça, il faut que je serve mes clients…». On n’est pas aimable dans l’île avec les gens qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre et qui veulent faire des phrases sur l’amitié.

Affaire de patience, pensait-elle… Son fils était tellement mignon que ça irait mieux dès que l’école commencerait. Oui, c’est à l’école que tout allait s’arranger.

Ici, l’automne et l’hiver sont interminables. La lande est déserte, passé le 15 août. L’humidité est partout. Les champs sont vite transformés en boue. Les ruisseaux remplacent les chemins. Il n’y a que le bruit de la pluie, tantôt furieux quand elle cingle les carreaux, tantôt murmurant au rythme lent du crachin…. Au bout de 100 mètres, on est perdu dans la brume. Il fait froid et on n’est même pas encore en octobre.

Quelquefois un goéland traversait le ciel en direction de la mer. La lumière était lugubre jusqu’au petit arrêt de la fin d’après-midi où le ciel devenait rose avec un beau soleil orange sur le point de se coucher. Puis c’était la nuit. Elle avait horreur des coups qui se répétaient à intervalles réguliers lorsque les vagues se fracassaient contre la falaise.

A présent, Andrea était à l’école primaire Sainte-Marie. Avec son pantalon de velours et ses bottines en cuir souple, il détonnait parmi les enfants du village qui couraient en galoches et qui lui témoignaient une indifférence absolue. Ce n’est pas facile de se faire des copains quand on est un petit garçon vouvoyé par sa mère qui vous appelle mon chéri. Un jour, une idée lui était venue. Il avait acheté des calots œil de dragon, les plus belles billes, et même un boulard mammouth à l’épicerie et avait fait semblant de jouer seul… Les garçons s’étaient approchés, l’observant en silence. Quand le maître avait sifflé la reprise des cours, ils s’étaient précipités et avaient volé toutes les billes. Andrea n’avait rien dit à personne.

Dans le salon de la grande maison, la pendule battait les secondes. La journée était lente, trop lente, à attendre l’heure de la sortie d’école. Derrière le temps qui battait, il y avait un paysage de pluie et cet exil interminable. L’idée lui était venue de faire arriver quelque chose dans leur vie où il ne se passait rien. A la fin du mois, ce serait l’anniversaire d’Andrea. Elle lui ferait une fête inoubliable. Elle inviterait toute l’école. Elle avait vite rédigé une lettre d’invitation : « je vous invite à mon anniversaire. Il y aura des jeux, une chasse au trésor avec des cadeaux pour tous. Il y aura des beignets, des crêpes et un gros gâteau d’anniversaire ». C’était une très belle idée !

Les parents s’étaient concertés. D’abord, la mère de Pierrot était allée voir la mère de Paul. La mère de Paul qui était en train d’éplucher des pommes de terre s’était essuyée les mains, inquiète (on ne se rendait pas visite à l’improviste comme ça sans une bonne raison). Elle avait demandé : « Il est arrivé quelque chose ? – Non, c’est cet anniversaire. Tu emmènes, ton fils, toi ? – Je ne sais pas ! Après on sera obligés de rendre l’invitation. » Les uns après les autres, les parents trouvaient des raisons de ne pas venir : « Et les tenues de sa mère ? Quand je viens chercher Jeannot à l’école avec mon vieux manteau, j’ai honte si elle me regarde. On a beau dire, ça fait barrière. – Oh ! Tu as bien tort. Elle se prend pour le spectacle du monde avec ses lèvres peintes. Mais nous, on a déjà eu Sarah Bernard, alors celle-là ! – Et puis son garçon, tu l’as vu. Qu’est-ce qu’elle croit qu’il a de spécial, celui-là, à part d’être timide ? – S’il fallait s’occuper de tous les timides ! –  Ça nous regarde pas, les états d’âme de son gamin.

De toute façon, je ne sais jamais quoi lui dire… C’est pas notre monde, c’est tout ! »

Le jour de la fête, le petit garçon avait attendu des heures, sagement assis sur le canapé en cuir. Personne n’était venu. Vers le soir il avait allumé les bougies du gâteau. Il les avait soufflées, puis il avait coupé deux tranches, une pour sa mère, une pour lui. Ils avaient mangé lentement leur part de gâteau sans échanger un mot. « – Merci maman, c’était un très bon choix, avait dit Andrea quand leur assiette fut vide – Il ne faut pas être triste, avait répondu sa mère, on a partagé un gâteau exquis, Tu as huit ans et c’est merveilleux… mais ces gens ont raison. On n’a rien à voir avec eux. On est d’un autre monde »

Le lendemain, une entreprise de déménagement avait été contactée. A la fin de la semaine, il n’y avait plus personne dans la grande maison. Il ne restait aucune trace de leur présence, ni photo, ni cahier d’écolier. Rien.

Les parents d’Andrea ont fini par mourir. Andrea n’est jamais revenu. A-t-il cherché des acheteurs que l’isolement et la rigueur des bourrasques de vent venues de la mer ont découragés ou bien a-t-il laissé trainer les choses par négligence ?

La maison est restée abandonnée. Elle tient encore debout, plantée sur la lande. Peu importe qu’elle soit à sa place ou pas dans le décor de Belle-Ile-en-Mer. Elle aimante mes promenades. Le récit de ma propriétaire a donné une réalité fantomatique à Andrea et à sa mère comme si quelque chose de l’affront qui leur avait été infligé subsistait encore derrière les volets clos.

On n’y pouvait rien. C’étaient des bourgeois et des étrangers en plus. Il n’y avait pas de remède.

Côte Ouest : Belle-Île, Avranches, Chausey

Belle-Ile

Belle-Ile, qui vit largement du tourisme, est protégée de la laideur par son insularité et par le coût prohibitif des traversées en voiture.

Concession aux visiteurs, les beaux feux d’artifice, tirés près des ports, les petits orchestres de musique bretonne (l’île a toujours parlé gallo, mais s’invente un passé celtique), les fêtes à la sardine et, pour notre bonheur, le festival Belle-Île en mer, où se mêlent insulaires et visiteurs.

D’un côté la terre se heurte à la haute mer, d’où les à pics, les rochers déchiquetés. De l’autre, les ruisseaux ont creusé des criques, des baies. Des canards vivent dans les roselières.

On se baigne dans une eau à 15 degrés qui saisit le corps quand on y entre et puis on s’aide d’un peu d’Eluard « un peu de soleil dans l’eau froide » et on s’étonne de se sentir euphorique à la sortie.

L’intérieur de l’île existe vraiment. Il y a encore des paysans pour cultiver des champs de blés, des carrés de choux, du maïs et le soir, on rencontre des faisans qui viennent glaner. Mais parfois le long des sentiers douaniers, on se retrouve au milieu de grands bosquets d’hortensias et on s’aperçoit que les cultures ont reculé.

Sur la lande, la promeneuse est habillée en rouge. « Il n’y a que l’été, n’est-ce pas, où on peut s’habiller entièrement en rouge ! » dit une Parisienne.

Autour c’est une harmonie de fleurs roses, mauves, violettes et l’incendie du jaune des ajoncs.

Avranches

La ville se dispense d’inventer des plaisirs pour les touristes captés par le Mont Saint-Michel. (passagedutemps.com/2020/07/12/mont-saint-michel-quelques-images/). Ceux qui sont en vacances viennent souvent de Rennes. Ils fêtent un anniversaire, entretiennent la maison de leur mère vieillissante et n’ont pas besoin qu’on les occupe. Cela ne les empêche pas d’admirer leur mont et de se retrouver parfois sur les rochers de la pointe du Groin ou sur la plage du Bec d’Andaine pour admirer le coucher du soleil sur la baie.

Peut-être est-ce parce que les habitants ne se sentent pas submergés que les rapports sont moins rugueux qu’ailleurs. A Avranches, on s’arrête dès qu’un piéton fait mine de traverser ; on se dit « bonjour » quand on se promène ; on se pousse gentiment quand quelqu’un veut prendre une photo dans un « spot » signalé dans les guides.

L’archipel des îles Chausey

Aux îles Chausey, dans la Manche, le tourisme est-il encore « gérable » ? Au mois d’août, Grande-Ile (12 km de longueur ; 5 de largeur)  absorbe chaque jour jusqu’à deux mille personnes, attirées par les plus grandes marées d’Europe (14 mètres d’amplitude). La mer découvre 365 îlots à marée basse, puis les recouvre et il n’en reste 52. Les prospectus promettent une nature « sauvage », un petit royaume de pierre et de mer accessible à I5 kilomètres au large de Grandville.

L’intérieur qui appartient à trois familles est privatisé. Où mettre les visiteurs ? Les propriétaires leur laissent le bord de l’eau, les plages de Port-Marie, du Homard, et de la Grande-Grève. « Tout ce qu’on voudrait, c’est conserver un peu de tranquillité, pleurent ceux qui demandent des quotas. – ça dure peu, répondent les autres. Le 20 août, la déferlante est finie. Et il y a 200 emplois à la clé. »

De fait, ce 19 août, les plages ne sont pas envahies et les gens cheminent à la queue-leu-leu seulement vers l’embarcadère.

De quoi vivait-on avant le tourisme ? Au 18e siècle, l’abbé Nolin avait mis l’archipel en culture et en échange de ses efforts en avait obtenu la concession. De cette activité, il ne reste que des friches, du moins dans la partie accessible.

Lorsque l’abbé mourut, ses héritiers vendirent Chausey au fils de l’aubergiste. Régnier a son tour fit construire une ferme, une étable, une boulangerie et une chapelle. L’amplitude des marées lui permit d’exploiter le varech d’où l’on extrait de la soude utilisée par les artisans verriers normands jusqu’à ce que les chimistes inventent de quoi remplacer le travail des moissonneuses de varech), (https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/).

Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889, Wikimedia

Louis-Jean-Christophe Régnier relança aussi l’exploitation des pierres de granit bleu-gris, si belles, et qui coûtaient moins à faire venir par bateau à Saint-Malo puis à Paris qu’à transporter par route depuis la Bretagne continentale. (On a oublié l’état déplorable de la voirie, jusqu’à récemment). Il y a eu jusqu’à 500 carriers dans Grande-Ile.

Des difficultés financières amenèrent un changement de propriétaire. Ce dernier, un des principaux négociants de Granville fit ériger de gros bâtiments : phare, fort, presbytère, grande cale. En 1860, l’Etat souhaitant construire un nouveau fort expropria une parcelle faute d’accord financier.

Au début du 20e siècle, Chausey était aux mains d’une Société Civile Immobilière composée de trois familles. En 1921,  Louis Renault acquit des parts que ses héritiers revendirent dans les années 70. Quatre générations plus tard, trois familles se répartissent le capital de la société et possèdent aussi une vingtaine de maisons louées à des résidents secondaires ou à des pêcheurs. Aujourd’hui, l’archipel vit de la pêche, notamment de la vente des homards, mais surtout du tourisme. Même si les résidents déplorent les nuisances du sur-tourisme, ils s’en accommodent comme ailleurs. Ils en dépendent et ils se contentent d’un peu de morale lors de la traversée sur les vedettes Jolie France : « Ramassez vos déchets, restez sur les sentiers… ». Les plus agacés sont sans doute les locataires en villégiature qui croyaient avoir payé au prix fort le droit à la solitude.

La pêche à pied

Les familles avancent lentement, chargées d’énormes poucettes et de glacières. Elles s’installent sur le sable doux. C’est marée basse. Où donc est partie la mer ? Tout autour de nous les champs d’algues qui vont du jaune doré au brun noir. « Mon père faisait de la pêche à pied. Je crois surtout qu’il échappait ainsi à nos cris d’enfants ».

Les enfants partent explorer les fentes des rochers à découvert pour y chercher des crustacés, ramassent des bigorneaux, bâtissent un palais humide aux crabes, le décorent de varechs.

Moi qui ai passé mes étés dans le golfe de Porto Vecchio où rien ne change pendant l’été, ni la mer, ni le ciel, me voici fascinée par la marée. Je contemple les rochers et les algues laissés sur la grève qui seront cachés dans quelques heures. Des ruisselets s’écoulent vers le large où la mer s’est retirée ; des crevettes s’agitent dans les flaques ; des yeux observent dans les fentes des rochers ; des vies minuscules qui n’ont pas été aspirées par les vagues attendent la remontée des eaux.

Bientôt la vague du fond de la baie reviendra frangée d’écume, puis une nouvelle vague la recouvrira qui s’approchera un peu, puis la suivante. Le grand champ d’algues sera englouti, puis le cycle recommencera.

https://www.ouest-france.fr/tourisme/sur-les-iles-chausey-faut-il-reguler-le-flux-de-passagers-lete-8aa3741c-378d-11ee-a9e9-8ba2277a57c4

https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/

Wikimedia, Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889,

Bastia 2023

Bastia est bâtie sous une montagne à l’entrée d’une anse étroite. La mer et les pentes abruptes de la Serra di Pignu empêchent tout étalement urbain. Seule la route de la plaine orientale en direction du sud a vu se développer la zone commerciale et les lotissements qui accompagnent désormais toute ville française.

C’est pourquoi Bastia a gardé sa belle allure de cité méditerranéenne. La ville basse est serrée autour du port. La ville haute, autour de la citadelle.

Y entrer par l’Aldilonda

Pour les piétons, l’idéal est de se garer à la plage située à l’entrée de la ville et d’emprunter la passerelle de l’Aldilonda (au-dessus de l’eau), construite au pied des remparts de la citadelle, qui permet de contourner la ville haute. Les promeneurs marchent sur la mer en écoutant le clapot des vagues qui bat doucement sous leurs pieds. Ils avancent entre l’à-pic de la citadelle et les jetées du front de mer que les autorités renforcent contre les tempêtes. 

L’arrivée sur le vieux port est ravissante. Jadis, quand le ferry de Marseille accostait, nous apercevions une ville pauvre et délabrée. Aujourd’hui, les vieilles façades ont été presque toute réhabilitées et repeintes aux couleurs du soleil, roses, ocre, jaune, rouges.

Bastia. Arrivée par l’Aldilonda

S’y promener

Derrière le port, c’est un dédale  de ruelles commerçantes. Le visiteur peut dénicher des épiceries qui vendent des produits AOP à des prix raisonnables. Il entre dans les librairies, se régale de glaces. La vaste place Saint Nicolas, bien dégagée, est un endroit idéal pour prendre un verre. Les églises de confréries sont restaurées. Jeune, je ne jurais que par l’art médiéval et je détestais ce que j’appelais l’excès baroque. J’ai changé et j’ai appris à aimer la lumière  à la fois sombre et dorée des églises, les statues surmontées d’angelots entourées de guirlandes où luisent des fleurs d’or.

Très haut au-dessus des têtes, la reine des cieux flotte sur son nuage ; le bleu lumineux de son manteau illumine la voûte.

Monter à la citadelle

Les jardins et l’escalier Romieu se trouvent en contrebas du Palais des Gouverneurs et du bastion Saint Charles. Un escalier grandiose se divise en deux avant de se réunir sur un petit palier pour repartir à l’assaut de la colline.

Escalier Romieu

Il a été imaginé par l’architecte bastiais Paul-Augustin Viale entre 1871 et 1874. La rampe qui monte jusqu’à la ville haute traverse un jardin méditerranéen. Un pin déploie son panache dans le ciel⁰. Il fait bon.

Un pin au jardin Romieu

La ville haute permet de comprendre le nom de Bastia, « poste fortifié ». La bastia, tour de guet, a été édifiée en 1380, par le gouverneur génois Leonello Lomelline, puis  rapidement transformée en citadelle. Il est trop tard pour visiter le palais des gouverneurs (1480) qui est aussi un musée d’histoire de la ville et l’oratoire de la Confrérie de Sainte-Croix est fermé pour réparations.

Mais le chemin de ronde est accessible. Malheureusement, la concentration de slogans xénophobes y est impressionnante.

Inscriptions et conflits identitaires

Ils sont encore plus visibles d’être peints en noir sur l’ocre des murs tout juste repeints. Le rejet s’exprime tantôt en corse (Populu corsu svegliati, peuple corse, réveille-toi), tantôt en anglais (French go home) !  plus rarement en français. Les conflits identitaires sont symboliquement racontés par les écritures urbaines : alors même que le français domine le corse dans les conversations qu’on entend dans les rues, le corse écrit s’impose comme la promesse d’un avenir où il aura supplanté le français tout en s’accommodant de l’anglais universel.

La colère s’exerce contre les « Français » et les Arabes, des étrangers sommés de déguerpir, ce qui ne manque pas de piquant lorsqu’on sait que l’île vit largement des minima sociaux dispensés par l’Etat français et du tourisme (39 % du Produit intérieur brut, selon l’Insee avec une clientèle touristique qui vient du continent pour 66%). Il y a bien sûr un énorme problème de logement en Corse (comme à Paris ou en Bretagne), mais les propriétaires corses participent joyeusement au développement des locations à la semaine, ce qui fait exploser les prix de l’immobilier…. L’appât du fric est aussi irrésistible et général là qu’ailleurs.

Je m’inquiète moi aussi de vivre dans une France où le fléau de la drogue se répand, entraînant insécurité, violence, argent sale ; le peu d’action des pouvoirs publics me rend furieuse,… mais ce ne sont pas « les Arabes », mais « des Arabes » qui tiennent les filières : la demande d’intervention contre les dealers ne saurait justifier l’appel au lynchage de personnes non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

La chrétienté dont se réclament les graffiteurs (Corsica terra cristiana) est aussi douteuse qu’inquiétante. Les églises sont vides à Bastia comme à Paris, mais on en appelle à débarrasser la ville de ceux qui ne sont pas de la bonne religion, alors qu’on sait où les identités fantasmées et le rejet des « autres » mènent les peuples.

Combien sont-ils derrière ces slogans ? Il suffit d’un individu et d’un pot de peinture pour une campagne de bombage.

– Ne fais pas attention dit l’amie. Moi je ne fais pas attention. Ce sont des petits couillons qui ne doivent même pas avoir de barbe au menton.

– Je ne m’emballe pas, mais personne ne se presse pour effacer les inscriptions…

Il est vrai que je peux opposer à ces messages haineux, la conversation avec un voisin polonais qui a beaucoup bourlingué avant d’arriver à Porto-Vecchio. Il vit là depuis dix ans, n’a jamais été regardé avec suspicion par personne, s’entend bien avec ses voisins : « En arrivant ici, je me suis dit. Ça y est, j’ai trouvé ma place ! ». Il est celui qui travaille dur et avec qui on échange volontiers. Il est de ce pays qu’il a choisi. Sa petite fille qui joue avec les gamins du quartier n’a pas de doute. Elle est corse.

La zone périphérique de Porto-Vecchio

L’Eucalyptus de Trinité

Sans lui, La Trinité serait un village quelconque, dont la quiétude est de surcroît gâchée par le passage incessant des voitures et des camions sur l’ancienne N 198 (rebaptisée route territoriale 10 par les élus indépendantistes).

Mais quand on arrive, on ne voit que lui. Au sommet, il a 34 mètres d’envergure et son parfum embaume tout ce coin du hameau.

L’Eucalyptus de Trinité de Porto-Vecchio

Le village en est fier et on emmène parfois les enfants des écoles pour leur montrer qu’il faut 14 paires de bras pour embrasser son tronc qui atteint presque 8 mètres de diamètre à la base. Pourtant, l’arbre ne peut pas être très vieux puisque les eucalyptus ont été importés d’Australie pour lutter contre les moustiques dans la 2ème partie du 19e siècle. Visiblement le climat corse leur convient.

L’eucalyptus de La Trinité est d’autant plus beau qu’il est isolé. Il a bien un frère qui essaie de pousser de l’autre côté de la route, mais il ne saurait rivaliser avec lui. Comme il n’a pas de concurrent, sa couronne s’étale de façon harmonieuse. Certes, son tronc est bosselé et son écorce part en lambeaux, mais les arbres vivent très bien ainsi.

A part l’arbre-monument, le hameau n’offre rien de remarquable, vraiment ! A moins de se lancer dans une étude de géographie urbaine.

L’image du bonheur : maison, jardinet, piscine privée

Dans la montée du haut du village, la couche la plus ancienne est celle des habitations construites en blocs de granite. De l’autre côté de la route, il y avait dès les années 70 des villas avec terrasses, mais rien qui annonçait encore l’évolution à venir :

les chênes lièges poussaient partout. Les potagers entouraient les maisons ; les ânes commençaient à braire dès le matin. Quelqu’un, quelque part frappait sur un objet métallique.  C’étaient les bruits familiers d’un village.

La Trinité est à présent un quartier de Porto-Vecchio. La ville s’étend de façon quasi ininterrompue, même si des bouts de campagne persistent entre les parcelles loties.

Mais pourquoi la Corse aurait-elle échappé au mouvement de fond qui a touché la France entière ? Pourquoi serait-elle seule demeurée figée dans un passé datant de la période où les bourgs de la Méditerranée se serraient sur les collines d’où l’on pouvait surveiller l’arrivée des pirates barbaresques ?

Lotissement. Route de Cala Rossa

Comme tous les Français, les Corses d’aujourd’hui plébiscitent le modèle de la maison individuelle, avec jardin et piscine. Le bonheur, c’est de vivre chez soi, de recevoir des amis du même milieu et de se retrouver autour d’un barbecue en surveillant les enfants qui sautent dans une eau préservée  des méduses, du danger des vagues et des mauvaises fréquentations. Et puis la mer est salée. On y flotte, certes, mais elle pique les yeux. Et le sable ! Il colle à la peau et on en met partout au retour de la plage. La villa-jardin-piscine, c’est parfait. Le jardin n’est pas trop grand, ce qui en limite l’entretien. On peut même mettre du gazon artificiel et se contenter d’une haie de lauriers roses suffisante pour se sentir à la campagne dans le parfum des fleurs. Seuls les vieux restent en ville et les immigrés dans les HLM. Dès qu’on appartient aux couches moyennes, on cède au rêve pavillonnaire.

Bien sûr, on construit aussi pour les touristes qui, dès qu’ils ont assez d’argent, ne se contentent plus d’une caravane ou d’une tente. Même les mobil-homes serrés les uns contre les autres séduisent moins.

Avec des maisons éparpillées, il est impossible de vivre sans voiture. La route territoriale 10, où la vitesse est ralentie grâce aux ronds-points, dessert des zones commerciales qui s’étalent dans la plaine. Comme il est facile de stationner, on fait ses courses au Leclerc, au Géant Casino, à Utile. L’offre commerciale des galeries marchandes est complétée par des enseignes franchisées, magasins de sports ou de vêtements comme Pimkie et Mango.

Le Grand Chariot

Les magazines, la télévision, les influenceurs ont enseigné aux Corses, comme à tout le monde, l’art d’arranger son intérieur. Quand ils sont assez riches, les consommateurs vont à Roche et Bobois, mais des chaînes dédiées à la surconsommation de masse se sont installées… La célèbre Foir’fouille est là, ainsi que Gifi pour satisfaire les personnes plus modestes. On va faire un tour en famille chez Gifi comme on va en promenade :

La zone vit des touristes et ceux-ci limitent la préparation des repas. (« On ne vient quand même pas en vacances pour faire la cuisine ! »). Vendeurs de pizzas, de sandwichs,  de poulets rôtis prospèrent le long des routes. A condition de disposer d’un emplacement où se garer, l’entreprise est immédiatement rentable !

Franky

Comme ces artisans vendent des produits chers, les burgers industriels s’installent à leur tour.

Non ! Ce n’est pas la faute des Corses si le royaume s’est restreint. Pour croire à sa beauté, il faut regarder le roi des eucalyptus, ou bien, au loin, là où la terre s’achève, la bande bleue de la mer qui s’inscrit entre les toits.

Bibliographie :

https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/tag/corse/

Bastia. Le chemin des glacières

San Martino di Lota, Ville-de-Pietrabugno

Quelle séduction les hauteurs de Bastia, ces collines si raides qu’aucune zone commerciale ne risque de s’y installer, et qu’elles garantissent à celui qui les gravit la splendeur préservée d’une vue plongeant sur la mer et sur la ville !

Le grand bleu (J-M Branca)

Si l’on se retourne vers les collines, on voit de minuscules villages. Je crois que celui-ci est Santa Maria di Lota.

Village près de Bastia

Dans tous les villages, il faut un marginal : un chasseur a édifié un autel à la chasse au sanglier. De loin, les trophées ont l’air de petites poupées humaines à disposition d’un adepte fou du vaudou.

Trophée de chasse au sanglier

Nous voici engagés dans la montée pavée qui va de Ville de Pietrabugno aux glacières (nivere) qui desservaient Bastia. Au XVIe siècle, les Génois ont édifié des fosses profondes où l’on entassait la neige jusqu’à ce qu’elle se transforme en glace. Au printemps, des âniers venaient chercher les pains de glace et les amenaient en ville. Le système fonctionnait encore au début du 20e siècle.

Le chemin pavé est entouré de vestiges du monde perdu des campagnards, ancienne fontaine qui montre combien la libération des femmes est liée à l’installation de l’eau potable qui les a libérées de la corvée d’eau…

Fontaine sur le chemin de la glacière de Bocca Pruna

… châtaigniers envahis de broussailles, chênes énormes

Le chemin restauré s’achève en marches : tout au fond, une trouée comme dans ces rêves où l’on s’enfonce dans un tunnel qui s’ouvre sur le pays de « là-bas ».

Mais « là-bas », c’est déjà le soir. Les collines du plateau sont grises ; la glacière au toit de lauze est fermée. Nous ne verrons pas l’architecture interne de la citerne.

En redescendant de la glacière de Ville-de-Pietrabugno. Létang de Biguglia

Le soir, chez nos amis, le petit duc a chanté (comme il le faisait jadis chez nous à Trinité).

A Montpellier

Qu’on appelle ça stage ou académie, ce qui fait plus chic, peu importe ! Ce sont 6 jours de chant l’après-midi, et de concerts le soir. Les matinées, nous les utilisons comme bon nous semble. On peut se promener dans la ville, suivre les ruelles en forte pente, s’arrêter dans de minuscules gargotes, déjeuner pour 10 euros de raviolis chinois et d’une salade de concombres du Yunnan… Les prix sont tellement bas que les restaurants sont pris d’assaut par des étudiants aussi joyeux que peu argentés. On dirait que la ville ne se vide jamais de sa jeunesse.

Les faubourgs de Montpellier ont leur lot de personnes survivant de minimaux sociaux ou de quelques emplois hospitaliers, entassées dans des habitats insalubres, dans des cités où des gamins sans avenir font les idiots, mais après les dernières années passées à Paris, le centre paraît doux à vivre.

Les statistiques ont beau évoquer des vols et des « incivilités », l’impression de relations gentilles et insouciantes prédomine…

…et on revient la nuit sans se retourner.

Montpellier est une ville de fontaines, souvent majestueuses ; la plus célèbre est celle de la place de La Comédie, toute entourée des bâtiments merveilleusement kitsch du 19e siècle.

Montpellier, place de la Comédie. La fontaine aux Trois grâces

L’eau est précieuse dans ce territoire ingrat de l’Hérault où le Lez est exsangue quand il ne déborde pas, où les cailloux affleurent, où la végétation est rabougrie et grise. Aussi, les places de la ville ont toujours l’air nettoyées du jour, sentent le frais, et les brumisateurs des terrasses offrent un peu d’humidité aux passants.

J’ai l’impression d’une ville bâtie sur un tertre. Les rues dégringolent vers la partie basse, certaines tellement raides qu’on évite les chaussures glissantes pour ne pas déraper sur les pavés.

Il y a partout des palais anciens, ornés de portails sculptés, de ferronneries, de belles poignées.

Rue de la Loge
Poignée de porte

Même dans les immeubles non restaurés, on trouve parfois un détail à aimer.

Et puis il y a la cathédrale défendue par des tours massives, incroyablement hautes et épaisses qu’on appelle des poivrières.

Les poivrières de la cathédrale Saint Pierre

Le musée Fabre

Le musée Fabre est idéal. Il n’est pas trop fréquenté. Il a un fond classique étoffé et des collections importantes de Bazille, de Courbet et de Soulages. C’est l’occasion de s’arrêter devant des peintres que j’ai croisés par hasard lors d’expositions.  Ainsi Georges-Daniel de Monfreid, le père de l’écrivain baroudeur qui a fait rêver les adolescents d’après-guerre. J’ai aimé son portrait de fillette lors de l’expo pastel d’Orsay et voici le portrait d’un ami, René Andreau. On  connaît Monfreid en tant qu’ « ami fidèle de Gauguin ».  Pour la deuxième fois, je m’enchante de ses couleurs, ici des rouges orientaux. Peut-être, l’attitude du modèle n’était-elle pas jugée assez virile ? Elle devient regardable en 2023.

Georges-Daniel de Monfreid. Le peintre René Andreau

Emile Friant est aussi un peintre bien oublié qui émerge peu à peu au hasard de balades dans les musées de province. Je me souviens d’une toile poignante intitulée La Toussaint, conservée par le musée de Nancy. Ici, ce sont des ados qui luttent et la scène dit de l’enfance quelque chose de fondamental qui réveille la nostalgie des spectateurs.

Emile Friant. La Lutte

Chaque fois que je croise les toiles de Bazille, je pense « Comme il a bien su montrer ce garçon qui fait la sieste dans la chaleur, ce pays dans la lumière de l’été. Il faudrait que je prenne le temps de mieux le regarder. » Une fois de plus, ce sera pour la prochaine fois.

Mais voici l’orgueilleux Courbet de Bonjour monsieur Courbet, le peintre à la barbe pointue que son mécène salue respectueusement  (au fond comme saluaient les donateurs médiévaux, mais il est vrai qu’il s’inclinaient devant Dieu et non devant l’art moderne).

Même sentiment des pouvoirs de la peinture dans ces Baigneuses que je détestais à vingt ans pour leur absence de grâce. Aujourd’hui, je suis fascinée par la monumentalité du corps de la femme nue.

Devant le petit tableau intitulé A Palavas un tel sentiment d’immensité qu’on pense aux vers de Baudelaire, son ami :

La mer est ton miroir tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame.

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer

A Palavas

J’avoue que cette fois, je m’ennuie tranquillement devant les Outrenoirs de Soulages, quitte à me laisser surprendre de temps en temps par les grands coups de pinceaux bleus traversant le noir de toiles plus anciennes :

La Theresienmesse de Haydn

Des leçons de piano de l’adolescence, Haydn m’avait laissé le souvenir de sonates dont j’avais envie de dire « pas mal, mais c’est du sous-Mozart » et voici que par la grâce d’un stage de chant choral, je découvre la puissance de synthèse de ce compositeur. Dans la Theresienmesse, on chante des mélodies expressives, ainsi le Qui Tollis qui appartient à son temps avec les effets dramatiques qui feront le succès des opéras de Mozart ou bien l’émouvant Et Incarnatus,  (laissé hélas aux solistes, mais c’est le destin des choristes que de passer à côté des plus beaux airs).  Pour se consoler, le chœur a à chanter des fugues baroques, et des danses sur des airs sacrés, dans une atmosphère de fête heureuse. Le Gloria est même jubilatoire ce qui atténue les effets grandioses soulignés à grands coups de trompette. 

Pendant cinq jours, notre quarantaine de choristes s’est entraîné à articuler, à s’appuyer sur des consonnes, à écouter le pupitre voisin (« quand les ténors ont le thème, ils le chantent forte, mais juste après les ornements, ils doivent murmurer pour que le thème entonné par la voix suivante soit bien audible). Les conseils se ressemblent d’un chef à l’autre :  attaquer avec un fort appui sur les consonnes avant même de chanter prononcer les KKK « mettez de l’air dans vos consonnes KKKHHH  pour kyrie ; ne jamais prononcer à la française les voyelles « i, u, é », les remplacer par des « oe » qui arrondissent la voix ; écourter les notes tenues pour que les voix ne tourbillonnent pas dans les églises ; ne jamais ânonner note à note, chanter des lignes, chaque note portant jusqu’à la suivante. Les conseils sont les mêmes, mais Hugues Reiner est lui-même chanteur et il sait comment aider, par quel mouvement de la respiration, des bras, du torse, on peut parvenir à ce qu’il souhaite. Il n’hésite pas pour faire comprendre le « swing » de Haydn à ordonner « Allez-y. Dansez ! Chantez en dansant. » Le troupeau des choristes malhabiles exécute plutôt un piétinement sans grâce aucune, mais quand même se dit qu’il approche un peu le secret de cette musique.

Il nous a pris comme nous sommes : des gosiers de retraitées pour la plupart. Certes, capables de déchiffrer à peu près une partition, mais sans très belles voix et comme à l’habitude avec un vrai déficit de basses et ténors : Au fait ! Pourquoi donc, les femmes à la retraite se lancent-elles joyeusement dans de multiples activités, alors que la plupart des hommes s’abstiennent ?

Hugues Reiner a commencé par faire rire le groupe ; il l’a soudé par le rire. Il a tout de suite repéré quelques profils, l’inspectrice des impôts, l’infirmière psychiatrique, la directrice des ressources humaines, ce qui lui permet d’interpeler des personnes et de ne pas s’adresser à un groupe abstrait… Qui dira sa patience répétant pour la dixième fois qu’il veut entendre le « t » final de « et » prononcé à la latine sur le deuxième temps pour que tout le monde s’arrête simultanément et qui doit constater qu’une fois de plus un choriste a oublié la consigne. Parfois cependant enivré de sa propre gaîté, il raille, … il blesse. Le groupe consterné attend la fin de l’orage, sachant qu’il ne mord pas par malveillance, mais parce qu’il y a un concert à préparer.

Au bout de cinq jours, nous donnons avec engagement un concert « au chapeau ». Il y a du monde, mais l’église n’est pas pleine, malgré les gens partout en ville. La grande majorité est indifférente à ce qui n’est plus du tout son héritage. Serait-il possible que la musique de Haydn soit abandonnée ? J’ai le sentiment douloureux que cette perte est possible, que notre société risque d’oublier en silence la si forte expérience de cette musique fabriquée en commun.

Le mois de mai dans les Ardennes belges

Les petites villes des Ardennes françaises m’ont paru tristes et pauvres, alors que celles des Ardennes belges sont pimpantes et conviennent aux désirs d’insouciance des touristes. Par exemple, Givet dans la vallée de la Meuse, dominée par un promontoire escarpé occupé par une forteresse, pourrait être aussi prospère que Dinant, mais le centre-ville est presque désert et personne ne se promène sur les bords de la rivière. La ville présente l’image même du déclassement que nous redoutons sans que les habitants ne soient parvenus à « vendre » la sérénité du séjour et les forêts d’alentour !

Dinant au bord de la Meuse

Au contraire, le pays de Dinant semble florissant. Certaines demeures de la rive gauche de la Meuse sont même somptueuses, s’ornant de tourelles, de lucarnes et de clochetons.

Dans cette zone de frontières, la muraille de pierre qui domine Dinant a forcément entraîné la construction d’une citadelle fortifiée. De fait, on voit partout les traces de la rivalité entre peuples voisins. La forteresse de Dinant a fait sans doute la prospérité, mais aussi le malheur de la ville qui fut détruite au 15e siècle par Charles le Téméraire, puis à nouveau par les Allemands en 1914. 614 civils furent fusillés. Aujourd’hui, la citadelle n’est plus qu’un but de promenade pour les touristes et tout près, l’abbaye de Leffe rappelle que l’on arrive au pays de la bière.

Voici la collégiale Notre-Dame avec son gros clocher bulbeux et ses tourelles. L’intérieur est presque vide mais comporte quelques statues et un reliquaire célèbre, celui du saint local, Perpète. Je n’ai jamais appris à regarder les reliquaires. … je préfère les statues éloquentes comme on en faisait au 18ème siècle. Un Français habitué à utiliser à perpète comme équivalent familier de à perpétuité a par ailleurs du mal à considérer avec sérieux un saint Perpète, mais la statue de celui-ci ne manque pas d’éloquence.

J’aime aussi la Vierge, une petite fille de rien, qui porte son enfant de bois comme une grosse poupée.

Collégiale de Dinant. Vierge à l’enfant

Sur le quai, le grand soleil de mai a fait sortir des promeneurs qui se réjouissent du soleil et s’attablent pour essayer les bières locales. Dans cette région, plus qu’en France me semble-t-il, les enseignes sont des jeux de mots.

Dinant. Un immeuble art-déco

Dinant célèbre partout monsieur Sax, un enfant du pays, avec un musée, avec des fontaines en forme de saxophones, partout sur les placettes.

Présence du monde

C’est le soir et nous voulons marcher un peu avant de dîner. Au-dessus du cimetière, un petit chemin passe au milieu des champs de blé qu’agite le vent léger du soir.

Dinant. Le Champ de blé

Un setter irlandais tout à sa joie court à notre rencontre avec derrière lui sa maitresse qui s’excuse, sans s’excuser de ne pas attacher son chien si heureux d’être libre, mais déjà le chien repart déçu qu’on ne lui manifeste pas davantage d’amitié.

Nous avions lu les brochures consacrées à Dinant : « Mes 8 idées de choses à faire à Dinant », « Citadelle, collégiale, maison de M. Sax, abbaye, balades sur la Meuse, rocher Bayard ». A côté de ces rendez-vous obligés, notre petite promenade a le charme des rencontres imprévues en apparence anodines, qui donnent le sentiment d’exister. Le plaisir de voir courir le chien dans le soleil, la fascination qui revient pourtant chaque année devant les blés agités par la brise étaient-ils dus à nos regards prêts à s’émerveiller. Il nous a tout à coup semblé que l’essence du voyage, le sentiment de notre présence au monde, c’était cet instant partagé à ce moment et à cet endroit.

Le pays de Bouillon les méandres de la Semois

Le lendemain, nous partons pour le pays de Bouillon et les méandres de la Semois (en France, on écrit Semoy). A vol d’oiseau, il y a 80 km de la source au confluent avec la Meuse, mais la Semoy met 210 kilomètres de méandres à parvenir à son terme.

Le tombeau du géant à Botassart est le point de vue le plus célèbre. Le méandre entoure une colline. La forêt est épaisse, colorant de verts tout le paysage et ne laissant que quelques clairières au bord de la Semoy.

Botassart. Le tombeau du géant

Sur mes fallacieux conseils, nous avons pris le chemin du haut qui va à travers la crête d’un promontoire au suivant. Mais ces points de vue sont mal dégagés.

– Ne t’approche pas de l’à pic, tu vois bien qu’il y a écrit «  Danger » !

– Ce n’est pas dangereux. Ils ont même installé un banc pour qu’on puisse voir le méandre !

– Mais ils n’ont pas pensé à élaguer les arbres. On ne voit pas grand-chose.

– Si tu as le vertige repartons dans la forêt sombre avec ses hêtres énormes.

– Je ne veux plus marcher dans les bois, alors qu’il y a de l’eau vive en bas. Je ne veux plus m’engloutir dans ta forêt sombre dont je ne sais même plus si elle est belle au lieu de voir les méandres. Descendons au moulin, au bord de la Semois.

En bas, la lumière est filtrée par le feuillage et le léger bruit de l’eau mesure doucement le temps. Des kayaks descendent la rivière (les loueurs se chargeant de la remontée).

La Semoy. Kayaks et bernaches

Cependant le gué a l’air bien bas. Y aura-t-il de l’eau cet été, ou la la rivière finira-t-elle asséchée ?

La Semoy. Le gué du Moulin

Puis il faut attaquer la montée qui ramène sur le plateau, lever le nez dans les tournants vers les cimes des arbres pour enfin parvenir suants et assoiffés dans les hauteurs de Botassart.

Heureusement, la crête est très bien organisée pour séduire et occuper les touristes. Nous pouvons boire tout notre saoul, rêver de balades en calèche, de visite des fermes et de brasseries, d’appartements-hôtels de luxe. A Rochehaut, un observatoire permet de voir un nouveau méandre avec le minuscule village de Frahan au bas de la pente.

Frahan depuis Rochehaut

Notre troisième méandre est celui de Bouillon.

Godefroy de Bouillon, le chevalier

La petite ville est surtout célèbre à cause de Godefroy de Bouillon qui vendit son château à l’évêque de Liège pour pouvoir lever une armée et partir à la croisade. La vente était à reméré (du latin redimere, racheter, c’est-à-dire permettant de racheter le château), mais le duc mourut à Jérusalem en 1100. Godefroy est décrit comme un chevalier exemplaire : les brochures  vantent sa force, sa vaillance, et son humilité qui lui fit refuser de devenir souverain du Royaume de Jérusalem là où Jésus-Christ avait été crucifié.

Tout l’éperon est occupé par le château pour l’essentiel remodelé par Vauban après les guerres de Louis XIV, ce qui fait une forteresse de 340 mètres. On se perd dans les couloirs humides, puits permettant d’accéder à l’eau potable, couloirs creusés pour pouvoir ravitailler la garnison, tour de guet, chambres de torture, prison…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bouillon_%28Belgique%29#/media/Fichier:0_Bouillon_-_Plan_ancien_de_la_ville_fortif%C3%A9e_et_du_ch%C3%A2teau-fort.jpg
Vue sur Bouillon et ses toits d’ardoise depuis la forteresse

Dans l’ancien arsenal du château, se tient une exposition admirablement didactique sur l’école médiévale et sur les techniques d’écriture et d’imprimerie.

Les châtiments corporels vont de soi. BNF

Chouettes, hiboux, vautour, aigle

La visite se termine par une démonstration de fauconnerie, dont je retiens la beauté stupéfiante d’un aigle pygargue.

L’appât du fauconnier fait revenir l’oiseau qui pourrait choisir de voler tout son saoul et j’en suis presque déçue.

Le palais ducal contient une intéressante collection de peintures de ceux qu’on appelle des peintres locaux. Voici donc Bouillon par Raty.

Albert Raty (1889-1970)

Une section est consacrée à l’imprimerie. Elle rappelle l’ordonnance de 1675 par laquelle les contes de Jean de La Fontaine dont la lecture « ne peut qu’inspirer le libertinage » ont été condamnés à la destruction. Cependant le comte de Bouillon redevenu propriétaire du château a été autorisé à en garder des exemplaires. Cette histoire me rappelle qu’une des nièces de Mancini, la toute jeune Marianne avait épousé Godefroy-Maurice de la Tour d’Auvergne, grand chambellan de France, neveu de Turenne, duc de Bouillon… et de Château-Thierry. La Fontaine était leur protégé pour ses charges dans les eaux et forêts. Il ne séduisit sûrement pas Marianne qui s’ennuyait à Château Thierry. La distance sociale était trop forte, mais il la désennuya et lui dédia Les Amours de Psyché. Le monde est petit.

Le plus inattendu pour moi est une vierge ouvrante. Quand elle fermée, c’est une vierge à l’enfant banale. Mais elle s’ouvre : on voit alors apparaître un ange sur chaque panneau latéral. Le milieu de celle de Bouillon a été effacé. Il contenait sans doute comme souvent une représentation de la Trinité logée dans le ventre de la Vierge, ce que l’église a jugé hérétique. Ces sculptures ont été officiellement interdites par le concile de Trente en 1545. Les vierges ouvrantes sont très rares..

La Vierge ouvrante de Bouillon

A deux heures, nous voulons déjeuner sur les quais de la Semoy. Les boissons viennent très vite, puis l’attente commence. Cette attente n’est pas désagréable. Les pédalos défilent avec leurs chargements d’amoureux ou de familles. Les boissons fraîches, l’ombre des parasols et la brise légère permettent de patienter. Chaque fois que la serveuse passe, nous croyons que c’est pour nous, mais elle apporte de nouvelles bières à des clients aussi débonnaires que nous le sommes.

– Quand même, nous vous avions prévenus que nous étions pressés et vous ne nous avez pas dit qu’il faudrait plus d’une heure pour avoir deux pizzas et deux salades.

– Nous sommes trois madame, un en cuisine, deux pour servir !

– Si peu pour cette grande terrasse !

Nous ne voulons pas retarder davantage la serveuse ou la mettre en porte-à-faux et nous ne saurons pas si les patrons rechignent à embaucher ou si comme en France, ils ne trouvent personne qui veuille ce travail fatigant et sans horaires. Nous voici gênés d’avoir manifesté de l’impatience et prêts à admettre le retard, la lenteur.

Les uns se disent qu’il va falloir sacrifier une dernière halte à Reims. Les autres protestent.

« A nos âges, il faut aller à Reims quand l’idée nous en vient sans nous dire qu’on pourra revenir »

C’est vrai. Bientôt, le temps ne se bornera pas à rider nos fronts

Paris-Avranches. Aller-retour

Nous sommes allés voir nos enfants à Avranches. Huit jours d’accalmie loin des orages sociétaux qui s’abattent sur Paris. On a quitté les entassements de poubelles, les graffitis appelant à la désobéissance au nom du droit à vivre des années heureuses de retraite, la tension palpable dans les rues.

Paris mars 2023. Grève des éboueurs contre l’allongement de la durée de cotisation pour les retraites

En Normandie, les gens commentaient le printemps qui n’en finissait pas d’hésiter. De fait, un jour, il était là ; le lendemain, l’hiver menaçait de griller les repousses. A Paris, l’hiver ne me dérange pas. C’est un intermède entre deux espaces de chaleur, métro, appartements, cafés… Ici, le froid paraît plus mordant. Les ramilles des grands chênes sont encore nues et ne montrent qu’une dentelle noire.

Les arbres en mars

Il fallait s’approcher des saules pour voir les chatons qui avaient l’air de sortir de baguettes, mais quand même, les talus sont couverts de primevères. Les jonquilles commencent à défleurir et à leur tour les stellaires (je ne suis pas sûre du tout du nom) envahissent les talus. Je me demande pourquoi les fleurs de mars sont blanches et jaunes dans ce pays et pourquoi il faut attendre mai pour les coquelicots ?

Ce mois, premier mois de l’année, porte le nom du dieu de la guerre puisque les offensives militaires sont à nouveau possibles après la trêve hivernale.

On attendait la pluie et personne ne s’en plaint. Les Normands devenus experts en nappes phréatiques, savent qu’il n’y a pas assez d’eau pour bien passer l’été.

Stellaires

A la ferme, le seul défilé était celui des poules.

Le Défilé des poules

Les habitants donnaient l’impression de vivre, pas de survivre. Le temps n’était pas un problème. Le barbecue durerait ce qu’il durerait pour avoir de bonnes braises ! Et s’il fallait déjeuner à trois heures, ça laissait du temps pour la conversation.

Hasard de cette famille, sans doute. Mais c’était bien d’oublier la pression des horaires.

Nous  voici de retour à Paris. Mon logement n’a rien à voir avec une maison de famille où se sont déroulées les histoires de sept générations, inséparables de l’amour du lieu. Pas de chambre d’enfant tapissé de papier peint bleu pâle aux motifs fleuris ; pas de petits guéridons qu’on a toujours vus avec une pile de journaux, pas de buffets trop gros dont on ne se séparerait pour rien au monde, ni de grand-mère assise dans un fauteuil jaune qui attend éternellement votre arrivée. Comme beaucoup de gens des villes, j’ai déménagé plus de dix fois. Je suis passée de la Bretagne, à la région parisienne, à Nice, puis à Aix-en-Provence, avant de revenir à Paris. Je ne sais pas répondre à la question : « D’où-es-tu ? ». Je n’appartiens à aucune région. Mais tout de même, je vis depuis plus de 25 ans dans cet appartement et j’ai l’impression de rentrer chez moi quand j’ouvre la porte. Oserais-je écrire que j’appartiens à l’appartement. Hasard de mots qui ne sont pas apparentés : appartement vient du latin pars apparenté à partiri qui signifie « diviser » . C’est une partie d’un grand logis », explique Furetière au 17ème siècle ; Appartenir vient du latin pertinere « s’étendre de façon continue », « s’appliquer à, tendre à ». De là, le sens moderne « être la propriété de ». L’évidence de leur forme les rapproche pourtant.

Bruzzi et flamants roses

Nous avions vu ce cap rocheux au printemps, battu de vent et de mer. Aujourd’hui, il n’y a ni jaillissements d’écume, ni roches ruisselantes, ni embruns, mais des criques tranquilles au soleil. En cette fin octobre, nous avons même rencontré une baigneuse. 

Pointe de Bruzzi
Pointe des Bruzzi

Le chemin des Bruzzi monte et descend les collines, serpente d’une plage à l’autre. Partout, des cistes, des genévriers des pistachiers lentisques, des arbouses. Certains buissons brossés par les rafales rappellent que nous sommes au pays du vent.

Genévrier brossé par le vent

Le sentier est désert. Les oiseaux sont ailleurs ; les sangliers ont remué la terre à la recherche de nourriture, mais ils sont invisibles. Il n’y a que les lézards qui surgissent brusquement sous nos pas. Tout est sec, mais de minuscules fleurs violettes ont réussi à s’épanouir. Crocus ? Colchiques ?

Des roches extravagantes taillées en étranges formes que l’imagination déguise de noms mythologiques surgissent du fond des eaux.

Bruzzi. Plage de Vénus
Bruzzi. Plage de Vénus. Détail

D’autres roches fendues en valve de coquillage sont semées dans la colline

J’ai une amie que mon blog énerve beaucoup. Il lui paraît inutilement précieux. Pourquoi redoubler les photos par des mots ? Eh bien, pour le plaisir de rester un peu en arrêt devant mes souvenirs, de réveiller mon attention, et parfois de toucher juste comme si je ne pouvais les conserver hors du langage. Et voilà le plaisir de la promenade redoublé.

Les flamants du changement climatique

Des flamants sont installés dans les anciens marais salants de la ville. S’agit-il d’une nouvelle étape dans le long voyage qui les mène en Afrique, ou d’une installation pérenne puisque désormais le thermomètre descend rarement au-dessous de zéro sur les rivages corses ?

Ils sont gris ces flamants, faute de larves et de crevettes contenant du carotène. Ils se contentent de pattes roses et d’un liseré rouge au bord des ailes…Ils sont quand même superbes et les habitants de Porto-Vecchio se pressent pour assister au spectacle. Quasi apprivoisés, mais tout de même les pieds dans l’eau pour se protéger des prédateurs, ils n’ont peur de rien.

D’ordinaire, ils se tiennent debout, perchés sur un pied. Formes courbes, et lignes droites, fines pattes verticales, ou patte repliée à l’oblique. Tant d’oiseaux sont rassemblés qu’il en résulte une merveilleuse variété de figures. Oh ! Superbes oiseaux géomètres !

Ces maigres pattes démesurées leur donnent une allure sophistiquée. Leur marche lente, extraordinairement graphique, me rappelle tout à coup les jeunes femmes russes juchées sur des talons de 20 cm qui se promenaient devant les vitrines luxueuses de la rue Tverskaya à Moscou.  Mais trêve de pensées parasites, je ne retournerai sans doute jamais à Moscou et d’ailleurs, il suffit d’approcher pour voir que le miroir scintillant de la saline, dissimule une eau saumâtre, qui n’a rien à voir avec les dalles brillantes des rues du centre moscovites.

Dernier détail. Nous n’avons pas vu Harris, le pélican solitaire, devenu la mascotte de la ville. Il est arrivé en automne 2020 en provenance de la réserve de Sigean où il vivait en semi-liberté. Sa mère, puis son père étaient morts de botulisme alors qu’il dépendait encore d’eux pour se nourrir, et il est parti à l’aventure avec un frère. Il s’est dirigé vers la Corse et son frère, sans doute vers les Baléares. Une assistante vétérinaire l’a repéré, l’a baptisé Harris et l’a nourri avec l’aide bien nécessaire du poissonnier, des pêcheurs puis des habitants de Porto-Vecchio, car il lui faut un kilo de sardines tous les jours. Il est reparti au printemps, mais on m’a dit qu’il est de retour, toujours seul. Habituellement, il se tient au bord du groupe des flamants. Ceux-ci ne remplacent pas une compagne, mais ce sont ses compagnons de pêche. J’aime bien cette image insolite de l’oiseau esseulé tout près de la société des flamants, à laquelle il n’appartient pas, mais qui ne le chasse pas.

Corse-Matin donne régulièrement des nouvelles du pélican : voir, par exemple, https://www.corsematin.com/articles/continuer-a-veiller-sur-harris-le-pelican-porto-vecchiais-122862