Forêt de Fontainebleau. Vers le rocher de Bouligny

Il y a le train-train de la semaine qui aide à supporter les images de guerre, la montée du désintérêt pour le vote, les sondages électoraux. Nous allumons l’ordinateur. Je travaille un peu.

Mais la parenthèse du dimanche  est l’occasion de quitter Paris, d’éteindre les écrans, d’échapper à la brutalité des nouvelles.

Je mets les grosses chaussures, je ramasse le bâton de marche qui désormais assure mon pas dans les descentes ; je remplis le sac à dos avec l’opinel qui jamais ne quitte la poche droite, une salade de riz, des clémentines, la tablette de chocolat que je partagerai avec les copains. Cette fois, c’est du côté de Bouligny et du rocher d’Avon, près de Fontainebleau, mais ça pourrait être n’importe où dans la forêt. Après les tourbillons de neige de vendredi, le soleil revenu a séché l’herbe en un jour.

forêt de Fontainebleau. Secteur de Bouligny et d’Avon

Chaque printemps, nous nous émerveillons de la poussée de la vie qui met du vert aux branches.

Pour quelques heures, les apparences nous suffisent : les carriers qui travaillaient dans la forêt n’avaient sans doute pas le temps de la regarder. Nous qui n’avons rien d’autre à faire, nous transformons tout en images : les jeux de l’ombre avec les boules de grès…

les jeux de l’eau avec des touffes d’herbes comme dans un tableau japonais

Mare de Bouligny

Tout est à la fois pareil et particulier dès qu’on s’arrête.

Le plus beau, c’est de voir la lumière réveiller les couleurs en commençant par le jaune.

Dans cette forêt, si quadrillée, chaque rocher biscornu a un nom et c’est vrai que  des mufles, des carapaces, des gueules se rencontrent partout. Voici une tête aplatie de crocodile avec ses mâchoires puissantes qui avancent :

Le crocodile. Rocher de Bouligny

… deux têtes géantes :

Même une branche noircie fichée dans le sol devient facilement un lézard voyageur en route pour son heure de marche nordique.

Le lézard marcheur

Nous étions préhistoriques, nous voici pré-romantiques devant le médaillon qui orne un abri naturel, le manoir d’Oberman. C’est à raison qu’on célèbre le personnage créé par Senancour car il est un des premiers à avoir célébré Fontainebleau :

J’aime ici l’étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses (Oberman par de Senancour, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56959455.texteImage#)

Le manoir d’Obermann

Et justement, il se promène du côté du Mont Chauvet… Perpétuellement seul, et déplorant le vide de son existence :
Fontainebleau , 14 août, II.. Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever par un beau jour ; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m’agite avec force, me pousse et m’oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable. (LETTRE XVII.)

Le vent a cessé. Dans le petit vallon l’air est tiède. Les tas de feuilles mortes ne sont pas encore recouvertes par les fougères. Les marcheurs ralentissent. C’est l’heure des histoires. Ivan évoque son frère, le plus doué des fils de la famille, capable de tenir tout le monde en haleine, sous le charme de récits qui se prolongeaient tard dans la nuit. Un voyage déglingué devenait l’aventure fabuleuse qu’on aurait aimé vivre. Mais c’était une sorte d’Oberman aussi désespéré que le premier ; Un 31 décembre, il était entré dans un étang glacé dont il ne voulait plus sortir. Le bistrotier désemparé avait appelé Ivan. Une fois le frère sorti de l’eau et réchauffé, il a fait signe qu’il voulait un papier : « Je ne parlerai plus ! » Bien sûr, il n’a pas tardé à reprendre le fil de son discours.

Et le soir, le groupe dîne ensemble, chacun apportant quiche, gratin, fromages ou mousse au chocolat. On parlera de nourriture et pas seulement des catastrophes du monde.

Senancour (de) Obermann, 1804, nvlle éd 1852,  préfacée par George Sand, Paris, Charpentier

passagedutemps.com/2020/05/18/le-chemin-des-25-bosses-a-partir-du-cimetiere-du-vaudoue-fontainebleau/

passagedutemps.com/2020/06/13/croix-daugas-et-rocher-cassepot-des-metiers-dans-la-foret/

A Thomery : le château de Rosa Bonheur (1822-1899)

12, rue Rosa-Bonheur, Thomery 77. Du mar. au dim. 11h-17h (visite guidée obligatoire un peu chère, mais très bien faite 15 euros… le prix sert à restaurer et à entretenir ce domaine privé qui est aussi aidé par la Mission du patrimoine). Le château est aussi une maison d’hôte.

Une peintre animalière du 19e siècle

De Rosa Bonheur, on peut admirer une toile puissante au musée d’Orsay, le Labourage Nivernais, qui lui vaut une médaille d’or en 1849. Elle a moins de 30 ans, devient riche et célèbre d’un coup et le restera toute sa vie. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1865, devient officier en 1894.

Une vie éclatante et puis l’oubli à la fois parce qu’elle était une femme, et plus encore parce que la peinture animalière était tombée en désuétude et que d’ailleurs son art réaliste tourne le dos à la modernité. D’après Ambroise Vollard, Paul Cézanne la tient en piètre estime. « Il me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosa Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage nivernais très fort. “Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant” (Wikipédia, article Rosa Bonheur note 60). »

Rosa Bonheur. Le Labourage nivernais célèbre la puissance de l’animal (Musée d’Orsay)

Elle devient aujourd’hui une icône féministe. Le mouvement LGBTQIA + admire qu’elle ait su déjouer tranquillement les préjugés qui voulaient que les femmes se cantonnent aux portraits et aux fleurs faute d’avoir la « force » de peindre de grands formats. Ainsi, comme Le Labourage d’Orsay, Le Marché aux chevaux, acquis par le Metropolitan de New York, est une toile de 5 mètres de long qui donne une bonne idée de sa force et de son ambition (et qui parle à notre époque : elle célèbre l’animal dans sa puissance alors que la monumentalité était réservée jusqu’alors aux sociétés humaines).

Rosa Bonheur. Le Marché aux chevaux. Metropolitan.
>http://www.metmuseum.org/works_of_art/collection_database/european_paintings/the_horse_fair_rosa_bonheur/objectview.aspx?collID=11&OID=110000135

On admire aussi la femme émancipée qui ne s’est pas mariée afin de rester indépendante. Rosa Bonheur a refusé les codes qui régissaient l’apparence physique des femmes, portant les cheveux courts, s’habillant en pantalon pour visiter les foires ou monter à cheval (il lui faut renouveler tous les six mois une autorisation de « travestissement »). Elle a partagé sa vie avec deux femmes, Nathalie Micas jusqu’au décès de celle-ci, en 1889, puis Anna Klumpke sa consolatrice aidante et aimante, à partir de 1898. La nature des rapports entre Rosa Bonheur et ses amies reste ambiguë, Rosa Bonheur proclamant sa répugnance pour les relations physiques, mais elle fait d’Anna, son héritière et sa légataire universelle. Lesbianisme ? Sororité ? La différence importe peu.

Le château de By

Vers 1860, Rosa Bonheur acquiert le château de By dans la commune de Thomery. Elle fait construire un atelier, un salon, et une salle d’études au-dessus des communs. Cette élévation est réalisée par l’architecte de l’usine Meunier à Noisiel, dans un style néo-gothique normand qui mêle la brique, la pierre et le bois.

Elle chasse l’architecte qui n’a pas su construire une verrière propre à assurer une lumière zénithale constante, mais conserve le bâtiment qui a fière allure avec sa tourelle pointue, sa tour d’angle, ses fenêtres décorées de colonnes.

Dans le parc de quatre hectares attenant au château, elle nourrit de nombreux animaux et oiseaux moutons, sanglier, cerfs, ara et aigle et même deux lions qui ont été élevés au biberon. Fathma la lionne qui vit en semi-liberté s’abandonne parfois comme un chaton à ses caresses.

A la mort de ses compagnons, elle les fait naturaliser et les installe dans l’atelier. « C’est l’atelier d’autrefois, dit la guide. On n’a rien changé, pas même la couleur des murs. On a même laissé (ou plutôt retrouvé au grenier et remis en place) les traces du peintre, sa palette, son cendrier, sa paire de lunettes, son parapluie. »

Atelier de Rosa Bonheur avec le portrait réalisé par Anne Klumpke

Dans cette vaste pièce, sont entassés des meubles, le piano où jouait Annette Micas, des commodes et des guéridons. Partout, des animaux vous regardent de leurs gros yeux de verre. Sur les murs, des têtes de chevaux, l’ara empaillé, des cornes de mouflons, des trophées de cerfs… Par terre, un crocodile, la peau tannée de la lionne Fathma avec sa tête naturalisée… L’ensemble fait davantage penser à un rendez-vous de chasse ou à un musée des arts taxidermiques qu’à l’atelier d’un peintre. On est mal à l’aise avant de comprendre que l’animal mort, évidé et naturalisé n’est pas exhibé comme un « autre », mais conservé comme un proche avec qui les liens ne peuvent être rompus.

La teinte sombre des meubles et de la peinture accentuent la pénombre due au mauvais temps et au soir qui tombe.

Posée sur un meuble, la tête d’un sanglier
Bureau de Rosa Bonheur. Au fond, le piano de Nathalie Micas

C’est peut-être ce que nous, les touristes, nous cherchons. Un château du Bois Dormant où il suffit de rouvrir la porte pour effacer les années.

Après le décès de Rosa Bonheur en 1899, Anna Klumpke a dû organiser une vente des toiles pour solder le différend avec les membres de la famille qui voulaient attaquer l’héritage. C’est pourquoi on ne voit guère dans l’atelier-galerie actuel que de toutes petites toiles pastorales (avec des silhouettes humaines à peine esquissées), des gravures (dont certaines de grande qualité) et l’esquisse d’une de ces toiles grand-format qui ont fait à raison sa réputation.

Rosa Bonheur. Château de By

Les reflets empêchent de photographier un âne touchant, mais le regard pénétrant du lion a la même qualité. Le lion échange un regard avec le spectateur en partenaire et non comme un animal donné à voir.

Ce lion me fait irrésistiblement penser à un de mes tableaux préférés de Géricault exposé dans l’aile Sully du Louvre. Le peintre a représenté un cheval légèrement de biais, avec un regard triste et profond.

Géricault. Tête de cheval. Musée du Louvre

Je crois me souvenir que c’est avec Géricault que les animaux sont entrés de plein droit dans l’histoire de la peinture. L’angoisse frémissante du cheval blanc me frappe davantage que la placidité sérieuse du lion (C’est peut-être une affaire de technique. Géricault procède par touches larges et s’émancipe du dessin alors que Rosa Bonheur trace chaque détail) mais la dignité qu’elle attribue à ses modèles va au-delà du simple réalisme.

L’accueillant salon de thé

Nos anoraks et nos sacs à dos détonnent dans le joli salon de thé ouvert par les propriétaires actuels. Ceux d’entre nous qui ont de la boue sur leur pantalon à cause d’une chute éprouvent un peu de honte devant les petites tasses de porcelaine fines sur les nappes. Mais la gêne passe vite avec l’odeur du chocolat.

Château de By. Le salon de thé

Il y aura à l’automne, une grande exposition Rosa Bonheur à Orsay pour le bicentenaire de sa naissance, occasion de réévaluer son apport à l’histoire de l’art et notre rapport à ce style qui a tourné le dos au renouvellement des formes de la peinture moderne. En tout cas, traiter Rosa Bonheur de peintre académique ne dit rien de son secret, la poursuite d’un rêve d’animalité harmonieuse conjuguant force et élégance qui apparente lion, bœufs, chevaux, moutons. Ce ne sont pas simplement des animaux « fidèlement » représentés. Ce sont bien des Rosa Bonheur.

Borin, Marie Rosa Bonheur, 2011, Une artiste à l’aube du féminisme, Pygmalion.

Dossier Rosa Bonheur sur le site du conseil général de Seine et Marne

Testament de Rosa Bonheurhttps://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Rosa_Bonheur

https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fbooks.google.fr%2Fbooks%3Fid%3DXs_xpV8HRqcC

Klumpke, Anna, 1909, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion.

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Klumpke_-_Rosa_Bonheur_sa_vie,_son_%C5%93uvre,_1909.

https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/labourage-nivernais-68

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Bonheur

La Carte du Tendre à Fontainebleau

Seulement une petite promenade de 5 kilomètres dans la forêt détrempée par une semaine de pluie.

Près de Fontainebleau, la cour du roi Louis Philippe (1830-1848) s’est amusée à nommer les sentiers qui tournent autour du rocher des Demoiselles. Ce rocher s’appelait plus vulgairement rocher des Putains depuis le règne de Louis XV, où on avait exilé hors du parc du château les prostituées qui y exerçaient leur métier. Désormais, les hommes se rendaient en lisière de la forêt. Que pouvaient  faire les dames de la cour, sinon sourire et tirer profit de leurs lectures de la Clélie de Mademoiselle de Scudéry ? On se promène aujourd’hui dans cette « Carte du Tendre »…

Clélie, Histoire Romaine par Madeleine de Scudéry. La carte du tendre (BNF)

… où les roches escarpées se nomment rocher des Dryades ;

Emile-René Ménard (1862-1930). « Les Dryades ». Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

… les carrefours, carrefour des Soupirs, carrefour des Embrassades, carrefour des Demoiselles, carrefour du Bonheur ; les routes, route des Filles, route de Vénus, route de la Tendresse, route de la Joie, mais aussi route des Pleurs et des Regrets… et ce parcours commence au parking du Vert Galant qu’il faut imaginer avec les calèches des messieurs, comme on voit aujourd’hui les automobiles qui stationnent sur les routes du bois de Vincennes.

A part, ses jolis noms, le chemin offre comme partout des points de vue, des rochers bizarres qui évoquent des mufles d’animaux, des défilés étroits qui mesurent notre tour de taille.

Aujourd’hui les averses tambourinent sur les anoraks et les lèvres commencent à gercer.

Forêt de Fontainebleau. Un jour pluvieux

Quand la pluie cesse, elle est encore là dans  l’odeur de terre mouillée éventrée par les sangliers, dans la  mare sombre, dans la mousse gorgée d’eau, sur les racines glissantes

La mare des Salamandres

Il n’y a que les fougères et les chênes qui gardent leur couleur d’automne. Je ne sais pas pourquoi ils conservent leurs feuilles, mais le résultat est là : leurs teintes chocolat coïncident avec notre besoin de boisson chaude.

Le Chêne. Feuilles sèches et vert acide de la mousse

Et justement, la promenade s’achève et, à 10 kilomètres, le château-musée de Rosa Bonheur offre un salon de thé ouvert comme une promesse de bien-être et de chaleur.

https://www.visorando.com/randonnee-la-carte-du-tendre-en-foret-de-fontaineb/

Blaise, Olivier, http://www.fontainebleau-photo.fr/2011/10/une-carte-du-tendre-au-rocher-des.html

Clélie, histoire romaine… par Mr de Scudéry,…. Volume 1https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8707367p/f424.image

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/les-dryades

Dans les archives de pierres de la forêt. Les carriers de grès de Fontainebleau

A Fontainebleau, les promeneurs romantiques rêvaient à des cataclysmes antédiluviens en voyant les blocs de rochers tourmentés qui parsèment la forêt. Patrick Dubreucq qui sait tout ce qu’on peut savoir sur l’histoire des tailleurs de pierre de la forêt oblige à abandonner ces rêvasseries et à voir Fontainebleau comme une création humaine. D’ailleurs, il n’est pas moins captivant d’apprendre que le paysage du Long Boyau n’a pas 200 ans et qu’il résulte du travail des carriers qui venaient tailler le grès dans les solitudes pierreuses de la forêt. Les arbres aussi sont récents, qu’a fait planter et greffer Jean Charles de Larminat, conservateur des Eaux et Forêts entre 1815 et 1830, recouvrant peu à peu les landes de feuillus, mais aussi de pins qui demandent peu d’eau (l’eau est rare à Fontainebleau) : pins sylvestres, pins maritimes, mais aussi pins noirs lariccio venus de Corse sur la route Ronde ou cèdres du Liban à la Gorge du Houx.

De l’industrie intense des carriers, il reste beaucoup de traces qu’il faut apprendre à voir.

Patrick Dubreucq

Le grès de Fontainebleau est exploité avec certitude au moins depuis le 15e siècle pour paver Paris (certains estiment qu’on peut remonter à l’édit de Philippe Auguste demandant qu’on pave les rues de la capitale). Dans les années 1820 c’est près de trois millions de pavés qui sont extraits chaque année de la forêt. . La forêt de Fontainebleau faisant partie du domaine royal, il fallait acquitter des droits pour ouvrir des ateliers. L’exploitation avait commencé près de la Seine, parce qu’il fallait bien transporter les pavés et ce n’était pas le moins pénible du travail. Quelques femmes y ont participé en transportant les pavés sur leurs dos jusqu’à l’aire de chargement. Quand les chemins « de vidange » étaient suffisamment larges, des chevaux les emportaient de là jusqu’aux quais de Valvins ou de Bois-le-Roi.

Les carrières du Long Boyau, ouvertes sous Napoléon III

Les carrières du Long Boyau furent parmi les dernières à ouvrir. Tout le long du chemin, la paroi verticale qui fend le paysage est un front de taille que les hommes attaquaient, une fois ôtée la couverture végétale.

Front de taille au Long Boyau. Dans la fente du rocher, des promeneurs facétieux ont installé des dents et ils ont esquissé un visage au dessus du sourire de pierre

Les roches rondes ont été lissées par les eaux pendant des millénaires, mais la plaque rose est une blessure creusée par le travail des carriers.

Détail du front de taille

Les blocs détachés du banc

Patrick Dubreucq explique les techniques utilisées. Les carriers classaient les grès d’après le son entendu lorsqu’on frappait la pierre, classement important car les ingénieurs des travaux publics exigeaient du gré dur pour qu’il puisse résister au passage répété des véhicules, mais les carriers payés au mille de pavés, préféraient parfois débiter du grès tendre plus facile à tailler, quitte à décevoir l’acheteur futur.

La technique d’abattage dite à la mortaise consistait à insérer des coins en acier dans une cavité creusée dans le grès puis à frapper avec une masse pour détacher des blocs.

Une mortaise, ou cavité creusée dans le grès pour recevoir des coins en acier (ici demi cavité puisque les blocs ont été séparés)

On pouvait aussi  forer un trou dans lequel on insérait des cartouches d’explosifs avant de remplir le haut avec du sable humide et de le recouvrir de tôle chargée de pierres pour guider l’explosion.

Trou de mine

Des blocs de 50 à 100 tonnes se détachaient ainsi du banc. L’opération était répétée pour diviser le bloc en parties, jusqu’à atteindre la taille permettant d’obtenir des pavés, des bornes et d’autres produits commercialisables.

Trois blocs restés là ont l’apparence des ruines d’une forteresse de géants.

Sous la mousse d’un vert si brillant malgré le jour gris, il y a les tas de rebuts, des « écales », laissées par la taille des blocs.

Monticules d’écales recouverts par la mousse

Les abris de carrier

On trouve dans la forêt plus de deux-cents abris de pierres sèches. Construits surtout avec des écales, de hauteur réduite, ils servaient à stocker outils et provisions, peut-être à se reposer pendant les pauses. Sur la colline qui domine les Gorges du Houx et du Long Boyau, les abris sont regroupés. On les visite sous le nom de « village des carriers ». Bien sûr, ces gites précaires n’ont jamais fait office de village !

Abri de carrier
Intérieur d’un abri avec sa cheminée. Une pancarte prévient : Vestige archéologique. Prière de le respecter

Les voies pavées que nous traversons ne sont pas toujours celles qui ont été utilisées pour transporter le grès. Ces voies de vidange, des chemins empierrés pour permettre aux roues des charrettes de ne pas s’enfoncer, avaient parfois une bande de sable au milieu car les sabots du cheval avaient plus d’adhérence sur le sable. Mais les allées pouvaient servir aux attelages des dames qui suivaient les chasseurs lors des grandes chasses à courre dans la forêt royale ou bien sûr au transport du bois.

Voie carrossable dans la forêt

La patience de l’archiviste

Il faut aimer beaucoup les inconnus de l’histoire, les sans-blasons, sans-fortune et sans grandeur pour se noyer dans les archives, pour passer des heures et des jours à dépouiller les registres de décès, pour s’obstiner à rechercher dans la masse des journaux locaux un entrefilet consacré à un accident, quelques lignes qui donneront peut-être un peu de corps aux existences obscures des carriers de la forêt.

Patrick Dubreucq a patiemment rendu leur nom à ces oubliés de l’histoire. Il ne s’est pas découragé devant la monotonie des informations qu’il récupérait car il savait qu’elles deviendraient précieuses une fois cumulées. Après avoir consulté les registres d’inhumation du cimetière de Fontainebleau entre 1844 et 1857, il a ainsi montré qu’entre ces deux dates, comparée aux autres professions, l’espérance de vie des carriers de grès était écourtée de 15 ans, ces derniers étant victimes d’une variété de silicose appelée le « rhume de Saint-Roch » du nom de leur saint patron.

De temps à autre, l’archive en disait un peu plus. Un accident était survenu : des blocs de grès s’étaient détachés trop tôt et avaient écrasé un ouvrier sans le tuer, mais en le mutilant. Une lettre du chirurgien de l’hôpital de Fontainebleau qui avait dû l’amputer proposait de trouver une place au malheureux estropié. La suite donnée à la lettre n’avait pas été retrouvée et il n’y avait plus d’autre trace de l’existence de l’homme amputé. L’enquête débouchait sur une lacune. Quelques lignes, puis le vide, mais ce silence même de l’archive déclenche l’imagination et l’émotion.

Un tableau de Courbet, disparu dans les bombardements de Dresde, et dont restent une gravure et des copies, évoque la pauvreté des carriers vêtus d’habits déchirés et leur travail si pénible. Ce tableau est à la fois un manifeste réaliste qui fit scandale et il transforme les tailleurs de pierre en icones de la dénonciation de l’exploitation ouvrière.

 (http://courbetcestmoi.altervista.org/les-casseurs-de-pierres/?doing_wp_cron=1634310480.2886691093444824218750)

Pourtant, Patrick Dubreucq ne décrit pas les casseurs de pierres comme des malheureux résignés, mais comme des hommes fiers d’avoir choisi ce métier de plein air, loin des usines. Il raconte la grève de 1830 qui a abouti au départ du baron de Larminat, le conservateur des Eaux et Forêts évoqué plus haut, accusé entre autres de prélever des taxes trop lourdes. Pour une fois, la grève avait payé ; personne n’avait été poursuivi et c’est le baron qui avait dû partir. (Sans doute, Charles de Larminat payait-il ainsi ses liens trop étroits avec le régime de Charles X.)

En 1853, ces pauvres sont, comme le constate un autre inspecteur « toujours insoumis et exigeants » (dans François Beaux et al.p 35).  Ils sont aussi solidaires et désireux d’acquérir de l’instruction : dès 1832, en l’absence d’une organisation d’Etat, ils ont créé une société de secours mutuels qui permettait d’assister les malades, les veuves et les orphelins et certains carriers viennent suivre les cours du soir des Frères des Ecoles chrétiennes, malgré des journées de travail de plus de 10 heures.

Tout s’est arrêté pourtant avec la concurrence des pavés de meilleure qualité venus de Seine-et-Oise, de Bretagne ou de Belgique. Bientôt l’asphalte sera préférée et les protestations de plus en plus vives des artistes et des poètes achèvent de convaincre les autorités qu’il faut interdire l’exploitation du grès et réserver la forêt aux promeneurs.

Le passé s’éloigne et ne subsiste que sous forme de ces doubles traces que Patrick Dubreucq a appris à lire : celles qui demeurent dans la forêt ; celles qui dorment dans les archives.

Quelques références

Beaux François, Patrick Dubreucq, Dominique Lejeune (coord) et alii, , 2016, AAF, 26 rue de la Cloche – BP 14 – 77301 FONTAINEBLEAU cedex
Tél. : (33)1 64 23 46 45. Permanence le mardi de 10 h à 12 h, http://www.aaff.fr/index.php/2015-03-25-19-16-11/les-cahiers-des-aff

Blog de Patrick Dubreucq consacré aux Carrières et carriers de grès du massif de Fontainebleau et alentours : https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com

Les Murs à pêches de Montreuil

Montreuil fait partie du département de la Seine-Saint-Denis, mais les Parisiens s’y rendent par la ligne 9 du métro sans se rendre compte qu’ils ont franchi la frontière du périphérique.  

Montreuil ville-monde

Pourtant, Montreuil fait historiquement partie de ce qu’on appelait la ceinture rouge de la capitale. Malgré la désindustrialisation, la ville est encore dirigée par un membre du parti communiste après un intermède écologiste (qu’explique l’arrivée récente de Parisiens des classes moyennes chassés du centre par le coût du logement). Des voies publiques s’appellent toujours rue Robespierre, alors qu’il n’y en a pas à Paris, rue Babeuf, avenue de la Résistance, avenue Salvador Allende.

Montreuil est une terre d’accueil pour les migrants. Les nationalités du monde entier s’y accumulent sans toujours se mélanger, Portugais et Maghrébins sont très représentés. Une communauté manouche importante est installée depuis longtemps dans la ville, des Roms de Roumanie sont arrivés, non sans tension. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne. Montreuil, ai-je entendu, c’est Bamako-sur-Seine.

Jusqu’à aujourd’hui, l’accueil et la protection des étrangers, la lutte pour leurs droits, l’aide aux populations fragiles restent un axe revendiqué par les responsables de la ville. L’aide est d’autant plus indispensable que les usines ont disparu et avec elles, le travail.

Des initiatives moins institutionnelles doublent ce réseau d’aides publiques. Les militants ne se lassent pas de répéter que s’il y a de la violence et des trafics c’est d’abord à cause de la misère et que les gens qui ont atterri à Montreuil ont d’abord besoin de solidarité.

Sur le plateau du Haut-Montreuil, c’est l’agriculture qui s’est effondrée. Des hectares de terres sont à l’abandon. Dans les friches des Roms se sont installés. Quand on passe rue Saint-Antoine, on voit des jardins retournés à l’état sauvage, et on entr’aperçoit dans l’ombre des cabanes de planches et de tôles et de vieilles ferrailles.

Histoire des Murs à pêches du Haut-Montreuil

Un peu plus bas se trouve la longue impasse Gobetue qui dessert des parcelles le plus souvent orientées nord-sud, enfermées dans des murs blancs. C’est le cœur de ce qui reste des Murs à pêches, symbole de l’horticulture montreuilloise.

Ces murs sont un sous-produit de l’extraction du gypse dans les coteaux de Montreuil. A partir de la fin du 18e siècle de grandes carrières se développent. Ces plâtrières génèrent des déchets qui ont été récupérés pour édifier les fameux murs pour l’agriculture. En effet, le gypse, roche tendre et bon marché, est un matériau dans lequel il est facile de planter les clous qui permettent de fixer des treillages ou d’autres liens nécessaires pour accrocher des arbres. Plaqués contre les murs, ceux-ci sont protégés du vent et récupèrent durant la nuit la chaleur emmagasinée dans la journée.

Les horticulteurs de Montreuil se débrouillent pour que les deux faces des murs soient successivement exposées, du matin jusqu’à midi pour le coté du « levant » et l’après-midi pour le « couchant ».

Des artistes du palissage

Le palissage est pratiqué depuis longtemps. En 1612, un manuel de François Gentil, Le Jardinier solitaire, conseille d’utiliser la technique du palissage sur mur afin d’obtenir des pêches en région parisienne, bien qu’il s’agisse encore de palissage sur treillages. Plus tard, vers 1665, Jean de la Quintinie, le responsable du Potager de Louis XIV à Versailles, vient à Montreuil et y recrute des spécialistes déjà réputés pour soigner les pêchers, notamment le montreuillois Nicolas Pépin dont le nom est resté. A l’imitation des arboriculteurs de Montreuil, il fait entourer de murs plâtrés plusieurs des carrés versaillais.

Les arboriculteurs de Montreuil produisaient des pêches de plus de 400 grammes si renommées qu’elles étaient servies à la table des principales cours européennes, cour du roi Louis XIV, mais aussi du roi de Prusse, du Tsar, etc. Grâce à Marie-Rose Simoni Aurembou, l’ouvrage d’un autre expert, publié en 1771, après sa mort, est bien connu. Il s’agit du Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches, de Roger Schabol. Le livre comporte un précieux glossaire et une description précise des techniques utilisées. J’aime bien la façon dont cet amoureux des jardins recueille avec soin et respect les expressions des cultivateurs de Montreuil en notant à plusieurs reprises que leurs expressions et leurs termes sont « très-beaux » :

C’est dans le même sens qu’on dit encore, & ce mot est très-beau , laisser jetter son feu, en parlant de la seve , lorsqu’on laisse à un arbre beaucoup de bois surnuméraires, dont aussi on le débarrasse par après (p.LXIII)

Il décrit notamment Le palissage à la diable qui consistait en une répartition équilibrée à partir de deux branches charpentières, guidées en oblique, ainsi que le palissage à la loque réalisé avec des chiffons récupérés chez les tailleurs de la rue de Paris. Avec ces bandes d’étoffe on fixait les branches aux murs sans risque de serrer trop et donc de blesser les rameaux.

Abbé Roger Schabol.  arbre tout taillé , & palissé à la loque , & où ont été récepées par en bas les branches trop proches

Six-cents kilomètres de murs

Un pêcher palissé pouvait produire 400 kg de fruits. De nouvelles variétés de pêches sont créées à Montreuil, comme la Prince of Wales, la Grosse Mignonne ou la Téton de Vénus. Un siècle plus tard, le témoignage de Louis Aubin, fils de jardinier, lui-même jardinier, a permis aussi de conserver la mémoire d’horticulteurs doués, comme ce Joseph Beausse dont la « Belle Beausse », mûrit la première quinzaine de septembre ou ce Gustave Guyot qui nomme sa « Belle Henri Pinault », en hommage à son ami Henri Pinault. Vers 1825 la récolte atteint quinze millions de pêches produites sur six cents kilomètres de murs.

En 1907, près de 300 hectares sur les 900 que compte la ville sont consacrés à l’agriculture.


https://journals.openedition.org/ephaistos/288)

La production fruitière était la production principale, mais l’espace central des parcelles était utilisé pour cultiver des fleurs, des plantes médicinales ou des légumes.

Les batailles de la MAP (Murs A Pêches)

Cependant, là comme ailleurs, à la fin du 19ème siècle, la grande époque de Montreuil aux pêches se termine avec l’accélération des transports : les chemins de fer permettent aux pêches de Provence d’arriver à Paris avant la maturité des pêches de Montreuil.

En 1953, une surface de 50 ha était encore classée en zone horticole protégée. En 1994, cette zone est transformée en zone urbanisable à 80 %. (Ce n’est pas la peine d’imaginer des turpitudes et il est sans doute difficile d’arbitrer entre le besoin de logements et la lutte contre le bétonnage des terres agricoles qui mobilise les écologistes !) C’est donc pour ce passé, antérieur au développement industriel de Montreuil, que se bat l’association des Murs à pêches, (MAP) . L’association arrache, en 2003, le classement de 8 hectares et en 2018 le renoncement à un second projet de cession de deux hectares au groupe Bouygues (Victor Tassey, 2018, Le Parisien). En 2020, les Murs à pêches obtiennent la labellisation « Patrimoine d’intérêt régional » par le Conseil régional d’Ile-de-France, puis la Fondation du patrimoine accorde au site une aide financière de 300 000€, la plus grosse dotation de la région, auxquels s’ajoutent un chèque de mécénat culturel de 50 000€ signé par la Française des jeux et l’ouverture d’une souscription populaire pour récolter 70 000€ supplémentaires.

Tous aux jardins !

Dans certaines parcelles, musiciens, marionnettistes, conteurs… s’agitent comme de beaux diables pour que vive une culture populaire. Amis, enfants, passants s’installent. Il suffit d’une corde et de quelques pinces à linge pour fabriquer un rideau de scène :

Les parcelles laissées aux agriculteurs s’autogèrent quitte à ce que quelqu’un pousse une gueulante quand des utilisateurs négligents oublient par exemple de fermer une porte.

Avertissement signé Patrick Fontaine

Patrick Fontaine représente l’élite des cultivateurs de parcelles et tient à le faire savoir. Les prix qu’il a gagnés sont affichés sur la porte du cabanon de son verger.

Sa parcelle qui n’est pas grande est une merveille de rationalité, Les espèces se succèdent, variétés précoces, variétés tardives et chaque centimètre de mur est utilisé. Le dessin explique très  bien comment on peut même trouver la place d’un poulailler (en bas à droite du dessin) dans cet espace en réduction !

Détail du plan de la parcelle de Philippe Fontaine. Côté Sud

Il cultive – surtout des pommiers et des poiriers – avec les techniques du passé, c’est-à-dire en utilisant le fameux palissage.

En juin, ses fruits qui commencent à se former sont soigneusement protégés. J’imagine Patrick Fontaine surveillant ses belles pommes pour les cueillir à maturité. Il n’y a rien de comparable entre l’attente du jardinier qui attend avec concupiscence que sa pomme Rose-de-Brie soit mûre et les amas de fruits qu’on vient acheter dans les supermarchés. Cette joie de la cueillette, il s’est donné les moyens de la renouveler au fil des semaines en fonction des variétés précoces ou tardives qu’il a plantées.

Le beau fruit sous son voile
Pommier Belle de Pontoise

Ses voisins sont moins savants et moins acharnés dans l’art du bêchage. Le jardin médiéval est un peu décoiffé, et mauvaises herbes et coquelicots y poussent en paix, ce qui pour un jardinier méthodique doit être un scandale ! De vieilles dames passent en riant. Les enfants courent partout. J’aime beaucoup les légumes qui grandissent dans des couffins à même le sol.

Jardin médiéval. Fèves et bardane

Nous n’arrivons pas à nous passionner pour l’exposition organisée dans une des parcelles, Expo Land Art aux Murs à Pêches, encore visible le 27 juin. Tout de même, une petite halte devant le dispositif imaginé par Eugenia Reznik, émigrée de son Ukraine natale et installée au Québec. L’Atlas des plantes déracinées ce sont de vieilles valises, remplies de terre et de fleurs, et abandonnées dans la prairie. On peut avec un téléphone portable cocher un QRcode et écouter son histoire de migration. 

Tout ça, c’est Montreuil, ville révoltée et ville heureuse, avec ce qu’il faut d’idéalisme pour faire vivre de petites utopies.

Bibliographie

AUDUC Arlette et al, 2016, Montreuil, Patrimoine Horticole. Hrsg. vom Service patrimoines et Inventaire der Région Île-de-France. Paris

GAULIN Chantal, Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, vols 30 3et4

Gaulin Chantal

Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée  Année 1983  30-3-4  p. 320

GENTIL, François, 1612, dit frère), Le jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire. (Paris,1612) Le Jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire 

LAFARGE,  Ivan, Les murs à palisser « à la Montreuil. In:  e-Phaïstos, I-1 | 2012, 79-87 https://journals.openedition.org/ephaistos/288 [En ligne], I-1 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2015, ? 1750 ?Discours sur le village de Montreuil, 1750.

SCHABOL, Roger, (abbé) , 1771, et texte inédit de Louis Aubin, 1933, édition Lume, 2009 (http://www.lume.fr/ [archive]).  La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture … ; le tout précédé d’un dictionnaire servant d’introduction à tout l’ouvrage, & qui forme le premier tome, par M. l’abbé Roger Schabol.

SCHABOL, Jean-Roger. 1767, Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches,

SCHABOL Roger (abbé), La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture, par principes et démontrées d’après la physique des végétaux, Paris 1767, p 322, selon cet auteur cette pratique serait apparue vers 1620.

www.jardin-ecole.com/newsitejardin-ecole

https://mursapeches.blog/

Vous pouvez visiter des parcelles : https://racinesenville.wordpress.com/au-jardin/

http://jardinons-ensemble.org/spip.php?article250

https://www.parcsetjardins.fr/jardins/1733-jardin-de-la-lune (d’inspiration médiévale)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

https://mursapeches.blog/qui-sommes-nous/lhistoire-des-murs/

https://www.wikiwand.com/fr/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

A la recherche des petits grèbes de Créteil

il y a déjà deux jours que Myriam m’a prévenue :« Les petits grèbes sont nés mais les parents ne les portent pas encore sur le dos ce qui est un spectacle fascinant mais il faudra te dépêcher pour les voir cette année parce que cela ne dure que quelques jours. »

Malgré le froid vif et un emploi du temps serré, nous prenons le chemin de béton qui longe le lac après la préfecture de Créteil où se trouve la demeure des grèbes. Le temps a changé tout à coup. Il fait froid et le ciel est très nuageux.

Préfecture du Val de Marne et jet d’eau du lac de Créteil
Créteil. Roselière et immeubles

Les roseaux bougent au vent, à deux pas des immeubles.

Pourtant, malgré le retour de l’hiver, les naissances se sont accélérées et en longeant la rive, on ne compte plus  les nids occupés. Ces oisillons hirsutes sont-ils des foulques ?

Les vedettes sont les grèbes : nous avons rencontré deux personnes qui, nous croisant un peu avant  notre destination, nous ont hélés : « Ils sont nés. Ils sont nés ! Avec votre appareil, vous avez une chance  de les prendre en photos ! » Seulement, si le couple de cygnes qui a construit son nid contre le quai se borne à siffler quand le regard insiste trop, les grèbes restent cachés derrière le rideau des roseaux.

De surcroit, la mère qui flotte sur l’eau grise sans avancer cache les oisillons sous son aile. Il faudra revenir dans quelques jours pour voir les petits se promener sur son dos.

Mais pourquoi donc étais-je si contente à l’idée de voir des grèbes huppés ?  Pas seulement pour les aigrettes élégantes, les plumes rousses et le bec allongé, pas seulement parce que les petits montent sur le dos des adultes et partent ainsi en promenade, mais parce qu’entendant parler des grèbes de Créteil, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec un souvenir archaïque. Ce souvenir ancien m’est revenu soudain. Le nom grèbe se détache sur le fond des lectures d’enfance à présent presque oubliées. Parmi les albums du Père Castor si bien illustrés par Rojan, j’ai lu les aventures de Plouf, Le Canard Sauvage qui vivait sur un étang, entouré d’oiseaux amicaux dont les petits Grèbes en habits rayés. C’est un étrange plaisir de retrouver les premières évocations de petits fragments de réalité arrachés au passé.

Plouf, Canard Sauvage. http://www.mulubrok.fr/archives/2015/03/10/31677402.html

Le Petit Grèbe, c’est aussi le titre d’une nouvelle farfelue d’Haruki Murakami, légèrement angoissante comme souvent dans cette œuvre. Après avoir erré dans de longs couloirs, le narrateur tombe sur un gardien chargé d’annoncer les visiteurs, qui lui demande le « mot de passe ». S’il ne trouve pas la réponse, alors qu’on ne la lui a pas communiquée, le narrateur ne pourra pas se rendre à un rendez-vous professionnel important pour lui. Pour aider le nouvel Œdipe, le portier donne des indices : le mot a rapport avec l’eau, il comporte 5 lettres, commence par un G et ne se mange pas.  Le narrateur propose « Grèbe » aussitôt refusé, mais il insiste et maintient qu’il n’y a pas d’autre solution à l’énigme. Il élève tant la voix que le gardien finit par se laisser fléchir et l’annonce.

« Ne laisse pas quelqu’un te dire ce qu’est la vérité, semble dire Murakami. Rebelle-toi et tu sortiras du cauchemar ? ». Cependant le récit ne s’achève pas là. Il nous emmène dans le monde tout aussi loufoque de la personne qui reçoit le héros. Même s’il a les attributs extérieurs d’une sorte de directeur d’entreprise bien ancré dans le quotidien (montre, fauteuil de cuir, lunettes), ce dernier est le petit grèbe. On ne saura pas si c’est le narrateur du premier épisode qui le voit désormais comme un grèbe ou si le directeur est un grèbe qui se tient à la frontière de la réalité et de l’imaginaire…

Même sans le savoir, je transporte avec moi ces motifs rencontrés dans les livres les plus inattendus. Il n’est pas besoin que ces livres appartiennent à la littérature. Ma bibliothèque imaginaire garde dans ses rayonnages des phrases, des images, des mots. Tout à coup une rencontre les fait réapparaître et je m’aperçois que ces souvenirs dormants m’accompagnaient depuis des années.

Promenade dans le Nouveau Créteil

Le Créteil que je visite aujourd’hui grâce à Myriam Panigel s’est construit pendant notre jeunesse et pourtant nous lui avons tourné longtemps le dos. Malheur aux amis qui habitaient en banlieue : c’était toujours eux qui venaient, alors que nous ne traversions jamais le périphérique !

J’étais « montée à la capitale » en 1967 et ma ville se résumait au quadrilatère qui allait du Jardin des Plantes au musée Rodin, de la place de la Concorde au Marais, avec une petite extension vers Vincennes. J’allais aux PUF, chez Maspéro, aux cinémas de la rue Champollion. Je fredonnais Il est cinq heures, Paris s’éveille. Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés,  Je donnais rendez-vous à des amis au café de la Boule d’Or, 4, place Saint-Michel. Je raconterai une autre fois comment j’ai vu disparaître librairies et cinémas, remplacés par des boutiques d’habits et des mangeoires à touristes… mais c’est une autre histoire. Ce que je veux dire aujourd’hui c’est que mon amour d’un Paris déjà désuet, m’empêchait de voir que le centre-ville devenait un décor figé tournant le dos à son époque.

Depuis mon retour à Paris, je me mets à flâner dans les villes de la périphérie, Montreuil, Bobigny, Le Perreux… Construit dans les années 70, avant La Défense, avant le quartier Bercy, voici le Nouveau Créteil qui a servi de terrain de jeu aux architectes. Et voici Myriam que j’ai rencontrée grâce à nos blogs respectifs… qui a été pendant un moment une plume amicale dont j’aimais le goût des voyages nourris de littérature (https://netsdevoyagescar.files.wordpress.com/2019/04/cropped-20190308_132329-e1554813672735.jp jusqu’au jour où, voyant que je m’intéressais aux bords de Marne, elle m’a écrit « Je peux te montrer Créteil ».  Je l’attends sur la placette toute proche de l’arrêt Créteil-Université et je la reconnais tout de suite grâce à sa description (petite, cheveux frisés gris, jean gris, masque à rayures rose et blanc…)

Placette située à l’arrêt de métro Créteil-Université. Sortie Mail des Mèches

Nous partons vers le quartier des facs. Ce qui m’a paru remarquable pendant notre promenade est que Le Nouveau Créteil  a été aménagé comme un tout. Il comporte les indispensables tours d’habitation, les boutiques qui équilibrent les centres commerciaux, les placettes où l’on peut s’arrêter le temps d’un verre… mais le plus précieux, ce 1er avril où il fait très beau, ce sont les itinéraires piétonniers bien distincts des routes, qui permettent de traverser un grand morceau de ville sans être gêné par les voitures. Pour faire ville, le chemin qui relie les bâtiments, (sinueux pour la beauté des courbes, mais pas trop afin que personne ne trace de raccourcis sauvages) est sûrement aussi important que le reste. « Au premier confinement, dit Myriam j’ai appris à regarder intensément chaque arbuste sur mon trajet. Mille détails des plantations ont accroché mon regard. Voir les tulipes et les myosotis s’épanouir  devenait  un évènement qui compensait l’enfermement. » (https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

Mail des Mèches. Vers la cathédrale

Le diocèse de Créteil est malheureusement fermé en raison du Covid, mais les deux coques de bois qui évoquent la coque d’un bateau retourné me plaisent bien. De face, l’église est arrondie, basse, si on excepte le clocher séparé en forme de mât. Longtemps, les cathédrales ont écrasé les quartiers qui les entouraient. Ici, les proportions de la tour Mansart et de l’église sont inversées. L’œuvre conçue initialement par Charles-Gustave Stoskopf était encore plus modeste.

Cathédrale de Créteil. Bâtiment initial de Charles-Gustave Stoskopf (Wikipédia)

Marie-Pierre Etienne, l’architecte chargée du « redéploiement », a agrandi l’édifice, et lui a donné un style.

Marie-Pierre Etienne. Diocèse Notre-Dame de Créteil.
Cathédrale de Créteil. Détail du clocher

Nous avançons entre les immeubles en direction du tribunal. Les architectes ont assoupli le « brutalisme » puritain des années d’après-guerre en rendant aux habitants couleur et formes décoratives.

Quartier Montaigut

Nous tournons autour du tribunal, œuvre monumentale de Badani et Roux-Dorlut. Avec ses 15 000 m², c’était, dans les années 70, l’un des plus importants tribunaux de France. J’ai lu que, les architectes avaient, en le dessinant, pensé au livre de la Loi  et au fléau de la balance de la Justice. Nos architectes vendent des mots autant que des formes !

Arrière du Tribunal de Créteil
Tribunal de Créteil. Entrée principale

le bâtiment a de l’allure, même s’il est un peu trop symétrique et solennel pour mon goût.

Juste à côté, commence le quartier des Choux, dessiné par Gérard Grandval. Chaque tour est hérissée de balcons évoquant vaguement des pétales repliés, ou des coquilles, qui dérobent l’intérieur au regard, ce qui devait, selon l’architecte, protéger l’intimité des occupants.

Tours des Choux (quatre Epis)

Les Choux ? Un panneau rectifie : « Non ! Les immeubles de quinze étages ce sont Les Epis. Le Chou, c’est la tour plus basse et plus large. » On apprend aussi que l’architecte prévoyait des façades végétalisées. Prudente, la ville a reculé devant les frais d’entretien. Il paraît que les logements ont difficilement trouvé preneurs. Les formes cylindriques sont difficiles à meubler et nombreux étaient les habitants choqués par les formes si décalées par rapport aux normes de l’époque. Une mauvaise blague du film Tellement proche disait que Gérard Grandval s’était suicidé en voyant son œuvre réalisée. Il n’en est rien et ce grand ensemble construit il y a près de 50 ans a plutôt bien vieilli. En tout cas, Il a fait la célébrité de Créteil.

A l’Hôtel de Ville, dessiné par Dufau qui était aussi l’architecte qui animait l’équipe de 100 architectes chargés du Nouveau Créteil, le côté massif se confirme, avec ce côté bien français qui associe puissance publique et étalage de grandeur. On imagine le maire dans son bureau, situé dans les étages supérieurs, très loin de l’agitation de sa « bonne ville » de Créteil. Cependant la tour posée sur un cylindre de béton paraît suspendue dans le vide et fait montre d’une hardiesse sympathique.

Hôtel de Ville de Créteil. Un cylindre suspendu dans le vide

Sur l’esplanade, une sculpture de Jean Cadot dont j’ignorais tout, évidemment très symbolique : un homme de bronze fend le mur de briques qui l’emprisonnait :

Parvis de l’Hôtel de Ville de Créteil
Jean Cadot. L’Homme qui fend le mur

La Maison des Arts et de la Culture de Créteil est fermée, ce qui est d’autant plus triste, dit Myriam, qu’elle invite de beaux spectacles de danse toute l’année et qu’en 2020, justement, la compagnie de Maguy Marin était accueillie en résidence.   «  Bref ! A Créteil, on n’est pas au bord de la capitale. On habite une ville en soi, pas une banlieue.  »

Et voici le lac de plus de 40 hectares, né des carrières de gypse et de graviers, non comblées à la fin de leur exploitation en 1976. La nappe phréatique de Champigny et un déversoir l’alimentent et sa hauteur varie en fonction du niveau des rivières. Roseaux et massettes ont été plantés ça et là et les oiseaux en profitent pour bâtir leurs nids.

Je vais sûrement revenir guetter les grèbes huppés qui se cachent derrière les herbes et photographier le lac décoloré par la brume de chaleur qui l’écrase aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’un paysage chinois. Les équipes de réalisateurs ont la même impression, puisque Myriam m’apprend que les camions de tournage garés tout près travaillent à une série sur la Chine. C’est en Chine que j’ai vu ces lacs urbains avec des barres d’immeubles à l’horizon.

L’Esplanade des Abymes

Nous traversons le quartier de La Croisette et l’esplanade des Abymes. Les noms ne sont pas menteurs car l’urbanisme a quelque chose de la Méditerranée. L’esplanade est remarquable aussi par ses jardins admirables.

Ce sont sûrement des quartiers très gentrifié. Dans l’ensemble cependant, Créteil n’est pas menacé comme l’est Paris par l’élimination des couches populaires. La ville est très jeune, multi-ethnique. J’imagine qu’elle est plus vivante encore quand les universités sont ouvertes.

Nous revenons par le grand parc aménagé sur l’autre rive du lac qui conduit à la mosquée (bibliothèque hammam, salon de thé). Là encore, tout est fermé.

Créteil. Mosquée Suhaba

Apparemment, la mosquée a été construite sans polémique dans une ville où l’on coexiste sans heurts majeurs. «  – Pas d’antisémisme, non plus ?  » Myriam dira seulement qu’elle regrette les années où son collège était vraiment mixte. Aujourd’hui, la plupart des enfants juifs vont dans un lycée privé. (Repli sur-soi excessif, désir de maintenir un bon niveau scolaire dans une académie où les résultats scolaires sont très problématiques, ou nécessité devant les agressions, je n’en saurai pas davantage).

Les conflits politiques qui agitent Myriam aujourd’hui portent plutôt sur le projet de construction d’un troisième four à l’usine de traitement des déchets,Valo’Marne, usine gérée par le syndicat Smitdvum, qui couvre 19 communes du Val-de-Marne.  Grâce à l’incinération, la ville se chauffe à bas coût, mais en augmentant les capacités de traitement, on génère des norias de camions venus de toute la région parisienne. Le problème des vélibs est inverse. Les solutions locales empêchent d’utiliser le même système de location dans toutes les communes, en particulier Paris, tellement proche. Eternel problème du gigantisme de la région parisienne et de la difficulté de trouver la bonne échelle locale.

Le promenade s’achève. A défaut d’une terrasse de café, on boit une bouteille sur la placette.  Merci Myriam. Malgré le Covid, qui voit s’annuler voyages, activités communes et fêtes, nous avons tout de même de la chance… Il nous reste les lieux qu’on ne se lasse pas de parcourir, qu’on apprend tous les jours à mieux connaître ; il nous reste les blogs qui ont permis de se rencontrer, pas seulement par écrans interposés, mais le temps d’une après-midi partagée… Et pour moi, la découverte du Nouveau Créteil qui semble réaliser l’utopie de la ville à la campagne, ou la dystopie de la campagne en ville, si on refuse le mélange des tours et des lacs urbains !

http://laccreteil.fr/spip.php?rubrique9

(https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles-Gustave_Stoskopf

https://laccreteil.fr/

Avant le confinement : de Saint-Germain-en-Laye à Conflans-Sainte-Honorine

Cette balade qui peut faire de 16 à 20 kilomètres selon les chemins empruntés permet de passer d’une branche à l’autre du RER A

A la sortie de la gare de Saint-Germain-en-Laye, c’est tout de suite le château et la majestueuse terrasse de Le Nôtre, fréquentée à cette heure par les sportifs, les parents avec leurs enfants, les chiens avec leurs maîtres. Une fois dépassé le château du Val, il reste peu de promeneurs. Plus de chiens, plus de propriétaires de chiens. La dernière personne qui nous a parlé avait, a-t-elle dit, 81 ans et s’apprêtait à refaire le chemin de Compostelle.

« – Vous pouvez vous aussi, vous avez de la marge ! Et puis c’est la meilleure façon d’oublier son âge, je vous assure ! » … Après, commence l’avenue de La Muette, une tranchée à travers une forêt de troncs, de branches, de silence et de beaux nuages épais. Saint-Germain davantage que Versailles a été la demeure des rois de France. François Ier a fait tracer l’allée rectiligne qui mène à la Muette pour faciliter le galop de ses chevaux.

Quand les nuages recouvrent le soleil, l’air froid glace les mains, puis le vent les pousse ailleurs, le soleil revient et l’air s’attiédit.

De loin en loin, le sous-bois couvert de feuilles sèches abrite de petits coussins de mousse d’un vert lumineux qui ont colonisé la moindre anfractuosité. Je ressens cette présence double : des arbres réduits à leur structure de bois décoloré et la mousse qui projette sa couleur intense sous la lumière. Je ressens cette juxtaposition comme quelque chose de troublant sans pouvoir aller plus loin que poser des couples d’opposés : la taille majestueuse des arbres et la beauté de miniature des mousses, le dessin et la couleur, la vie et la mort.

Marcher apprend la patience, surtout dans ces allées droites où le but, à l’horizon, paraît reculer tant la distance à parcourir de Saint-Germain à Conflans diminue lentement. Quand le chemin va-t-il s’achever ? Encore un kilomètre… encore un kilomètre… et cette impression de ne pas avancer. Vers la fin, pourtant, on aperçoit les silhouettes de cavaliers qui se dessinent sur le fond jaune d’un bâtiment. Elles passent et repassent indéfiniment, comme si un metteur en scène recommençait la même scène de cinéma parce que les bois de haute futaie vont de pair avec des chevaux et des cavaliers fondus en silhouettes mémorielles. A notre approche, les cavaliers s’évaporent à la façon des fantômes.

Nous arrivons à la voie ferrée. Les ponts sont des frontières : en enjambant celui-ci, dont les parapets sont remplis de graffitis, nous nous retrouvons en banlieue. 

Forêt de Saint-Germain-en-Laye. Route de la Muette. Le pont sur la voie ferrée
Pavillon de la Muette en travaux

Le bâtiment jaune est le Château de la Muette, rendez-vous de chasse construit pour Louis XV. Le pavillon est emballé comme un Christo. En fait, ce n’est pas un happening du grand empaqueteur redescendu du Paradis, seulement un chantier de rénovation avec son inévitable tas de tôles rouillées.

Après le pavillon, les bois recommencent, moins profonds et parcourus par les joggers et les VTT. Certains arbres sont marqués par des signes bleu, vert pomme, rose verticaux qui ont sûrement un sens. Evidemment, ce ne sont pas des marques identitaires de forestiers inspirés par les taggeurs du pont mais les consignes incompréhensibles transmises par la peinture demandent d’aller consulter le code de l’ONF.

Voici l’étang du Corra, en fait une sablière qui a fonctionné de 1929 à 1976. L’eau provient des épandages d’eaux usées, rejetés par la station d’épuration de Paris. Elle n’est pas assez sûre pour que la baignade soit autorisée.

Etang du Corra

L’interdiction de longer la rive fait la joie des canards, cormorans, foulques, hérons et cygnes, nombreux comme partout dans la région parisienne. Sur une petite plage à laquelle on peut accéder, il y a une bande d’oiseaux regroupés qui se chamaillent beaucoup. Le cygne gonfle ses plumes et fonce sans crier gare sur une oie bernache.

Un canard qui paraissait paisible se dresse soudain au-dessus de l’eau, bat frénétiquement des ailes, se jette sur un congénère qui s’en va à peine plus loin. L’oie bernache de tout à l’heure s’élance à son tour et s’arrête aussi vite comme si elle avait oublié qui était son adversaire.

Nous laissons ce petit monde à ses guerres Au reste, l’état général des bords de l’étang est un peu triste : personne ne ramasse les déchets, ni ne se soucie d’entretenir le grillage qui protège les berges.

Ensuite, il faut oser traverser une route passante, puis s’enfoncer dans un lotissement et parvenir à la passerelle pour piétons et vélos qui permet de passer la Seine en évitant le périphérique. Cette piste, je le découvre, est aussi un morceau de « l’avenue verte » qui permet d’aller à Londres à vélo en prenant des chemins buissonniers. La carte qui couvre 470 kilomètres de parcours est disponible dans les offices de tourisme du tronçon. https://www.avenuevertelondonparis.com/

Le pont de Conflans

Depuis la rive, on aperçoit une statue de Saint Nicolas placée contre une pile du pont principal. Le saint, qui est aussi patron des bateliers, bénit les trois enfants placés dans une barque et non pas dans le saloir du boucher.

Dans ma famille parfaitement athée on chantait la complainte des trois petits enfants qu’un terrible boucher avait dépecé et « mis au saloir comme pourceaux » pour vendre leur chair. Saint Nicolas au bout de sept ans venait visiter le boucher. Celui-ci, impressionné par son hôte, voulait lui faire honneur :

 Entrez, Entrez Saint Nicolas,

Il y a d’la place, il n’en manqu’pas

Il n’était pas sitôt entré

Qu’il a demandé à souper. 

Le saint invite le boucher au repentir et ressuscite les enfants qui n’ont aucun souvenir de l’épreuve :

 Le premier dit : « J’ai bien dormi ! »

Le second dit : « Et moi aussi ! »

Et le troisième répondit  :

 Je croyais être en paradis ! » (Chansons du Valois dans Les Filles du feu, http://les.tresors.de.lys.free.fr/poetes/gerard_de_nerval/nerval/les_filles_du_feul.pdf , p 211)

Sur le pont de Conflans, l’artiste avait sculpté une version plus ancienne de la légende : les jeunes garçons sont des matelots menacés par la noyade qui sont sauvés par le saint. C’est parce que le bateau des marins a été confondu avec le tonneau de salaison d’un boucher que l’histoire s’est appliquée à des glaneurs. Voilà, en tout cas, pourquoi Saint Nicolas est le patron des marins et des mariniers  Je me demande si la nouvelle génération reconnait encore  Saint Nicolas ? J’ai dû chanter le cantique des trois petits enfants à l’école, sans que personne n’y trouve à redire. Nos « identités » s’accommodaient de l’histoire évidemment catholique du pays et nous avions plaisir à apprendre ces vieilles chansons si simples et si terribles. Elles contribuaient à la fabrique de l’identité française, comme Joseph Bara qui avait crié « Vive la République » et Pasteur qui avait osé vacciner contre la rage. Je n’avais pas l’impression que je n’étais plus moi-même parce que j’apprenais la culture du pays où je vivais

Vue de Conflans depuis le pont Saint Nicolas

Un temps d’arrêt pour la jolie vue sur Conflans, centre de la batellerie d’Ile de France. Avec ses couleurs tendres et ses bords de Seine, le vieux village sort d’un tableau impressionniste, D’ailleurs on peut longer les quais de la Seine jusqu’à Chatou. en essayant de reconnaître les paysages de Sisley, de Monet ou de Renoir. Ce sera une autre fois, cette promenade étant la dernière avant le nouveau confinement qui nous limite à dix kilomètres. Impossible aussi d’accéder au Musée de la Batellerie de Conflans afin de comprendre en détail le fonctionnement d’une écluse et d’un ascenseur à bateaux.

On longe les péniches. Des mariniers  reviennent en voiture du supermarché et chargent de gros cartons dans leurs péniches. D’autres discutent : « ça, ils ne peuvent pas nous l’enlever, notre air ! ». Dans l’air, justement, les drapeaux flottent comme des cerfs-volants.

Un mât à Conflans

Cinq heures. C’est l’heure des jeunes gens qui courent pour attraper qui leur bus, qui le RER et nous aussi nous nous hâtons avec eux pour rentrer avant le couvre-feu.

De la Table du Roi à la mare aux Evées. Fontainebleau à la fin de l’hiver

Tout Fontainebleau est  planté, travaillé, organisé par l’homme. Un peu partout, on voit des marques de cette exploitation millénaire.

La Table du roi

Non loin de Bois-le-Roy, une de ces traces étonne. Arthur et ses chevaliers auraient pu s’asseoir sur ces sièges de pierre dissimulés dans les profondeurs de Fontainebleau. C’est la Table du roi, sculptée en 1723. Chaque année, le 1er mai, le Grand Maître des Eaux et Forêts entouré de ses officiers s’y rendait pour recevoir les redevances et les présents rituels des usagers du bois : l’abbesse du Lys portait un jambon et deux bouteilles ; un boulanger de Melun donnait un grand gâteau ; les pêcheurs ayant des pêcheries sur le Loing et la Seine dans l’étendue de la maîtrise de Fontainebleau devaient un plat de poisson ; le Maître des Hautes Œuvres (le bourreau) de Melun un grand gâteau et deux deniers, les nouveaux mariés apportaient un gâteau et  cinq deniers (abbé Guilbert 1731, t. 2. p. 192) . La procession des donateurs se déroulait au milieu de la forêt et les officiers consommaient ensuite ces victuailles en s’installant autour de la table de grès après avoir convié le peuple à une fête qui se prolongeait toute la nuit.

Ce matin de mars, Fontainebleau parle d’autant plus à l’imagination que la forêt est encore plongée dans l’hiver. Partout des branches et des troncs noirs sur un sol de feuilles mortes pareil aux longs chemins d’hiver où erraient les chevaliers bretons quand ils poursuivaient le Graal. Le souvenir des romans de Chrétien de Troyes est d’autant plus prenant que la nature n’y est pas représentée comme un symbole, mais comme réelle, avec ses chevaliers qui courent les bois et gaspillent leur temps à suivre des traces évanescentes… Le conte dit qu’ils croient suffisamment à leur rêve pour s’obstiner jusqu’à ce que leur songe advienne, éblouissant.

Chaque année, nous aussi, nous faisons effort pour substituer à la réalité de l’hiver les images secrètes d’un printemps qui n’est encore que le fantôme d’une saison. Dans l’air froid d’un matin un peu brumeux, notre besoin de printemps nous apprend l’espérance.

La Table du Roi 1723

Dans ce secteur de la table du Roi, les forestiers ont planté des chênes ; certains sont devenus colossaux, de ces chênes que les hommes ont baptisés pour dire qu’ils sont uniques.

Les Sept Frères

Route du Chêne aux chiens, à 30 mètres de la route de l’Epine foreuse, celui-ci se nomme les Sept Frères, d’après les sept tiges de son bouquet. Il faut au moins être quatre pour l’entourer. Les troncs les plus gros, cependant, ne font pas toujours les arbres les plus majestueux. Pour être vraiment imposant, il faut que l’arbre soit isolé, qu’il soit seul à déployer ses branches contre le ciel. Celui-ci est peut-être un peu trop entouré. Il va falloir revenir et le regarder avec sa feuillaison pour voir comment il s’inscrit dans le paysage.

Débute ensuite une zone argileuse avec deux petites mares. Dans la première, les iris d’eau pointent déjà. Les eaux prisonnières seront peut-être asséchées l’été car je n’ai pas vu le ruisseau qui vient les alimenter, mais la végétation pousse irrésistiblement qui veut vivre, recommencer :

Fontainebleau. Petite mare

Nous nous arrêtons au premier muret. La brume du matin s’est levée et sous le soleil qu’aucun feuillage ne vient tamiser il fait soudain bon comme un jour d’avril. Un couple arrive par le chemin de l’Epine Foreuse qui vient de la mare aux Evées (ou OEvées si l’on fait dériver le nom des œufs pour indiquer que la mare avait des poissons portant des œufs ?). Les promeneurs sont âgés, minces et d’allure sportive. Tous les deux sont masqués. Je leur dis :

– Vous croyez que c’est utile le masque, ici où nous sommes seuls et séparés par 5 mètres même quand nous nous croisons ?

La dame regarde autour d’elle comme si des essaims de coronavirus voletaient alentour, prêts à pénétrer dans son nez.

– Vous comprenez, vous, pourquoi le virus circule en Corrèze où il n’y a pas grand monde ? Mon avis est qu’on ne sait pas grand-chose sur ce virus.

La mare artificielle des Evées : « dans une telle forêt un bûcheron est un vandale »

Après le muret commencent des fossés séparés par des talus qui rayonnent depuis la mare aux Evées. Ces chenaux ont été creusés sous Louis Philippe pour assécher des bas-fonds marécageux et ne laisser qu’un réservoir central suffisamment profond pour qu’il reste de l’eau l’été. Avant les travaux, la zone était nauséabonde et dangereuse. On y pénétrait peu. Le pourtour a été aménagé et un banc a été installé pour les promeneurs, les terre-pleins ont été plantés de chênes, d’épicéas et de peupliers. Les aménageurs de 1837 souhaitaient que de nouvelles plantations poussant de façon homogène et donc faciles à exploiter, permettent aux propriétaires de dégager du profit. Ils se félicitèrent ainsi des travaux :

Banquettes des fossés creusés autour de la mare aux Evées

« [..] nous dirons qu’avant 1830 la mare aux OEvées était un vrai cloaque, un repaire de crapeaux (sic) et de bêtes aussi horribles. A cette époque, afin de donner de l’occupation aux ouvriers sans travail et sans pain, le roi Louis Philippe fit consacrer une somme assez considérable à l’assainissement de ce marais malsain ; alors des tranchées ont été ouvertes dans toute la longueur ; les terres rejetées sur les côtés sont aujourd’hui couvertes de jeunes plantations dont on a tout lieu d’espérer la réussite. Un bassin a été creusé au milieu pour resserrer les eaux dans un espace moins considérable, en sorte que ce terrain, d’environ 32 arpents d’étendue, est aujourd’hui sauvé des inondations et rendu à la culture.

Le 5 octobre 1833, le roi Louis-Philippe étant à Fontainebleau, voulut s’assurer par lui-même dans quel état étaient les nombreuses plantations jusque-là exécutées par ses ordres dans la forêt : la mare aux OEvêes ne fut point oubliée. A son retour de Melun, ou sa majesté était allée passer en revue la garde nationale de cette ville, elle s’y fit conduire, y mit pied à terre et la parcourut dans tous ses sens. Déjà elle était dans un état salubre, qui, d’année en année, ne fera que s’améliorer. Ce lieu si pittoresque, si cher aux habitants de Melun, dont il est la promenade favorite, est donc devenu, grâce à la sollicitude du roi des Français pour la classe pauvre du pays, un rendez-vous d’été plein de charmes, un jardin public que visiteront toujours avec une nouvelle satisfaction les nombreux voyageurs attirés à Fontainebleau par ses souvenirs, les belles choses que renferme son palais et les admirables sites de sa forêt. Quatre promenades en forêt de Fontainebleau, Jamin E., 1837, H. Rabotin, Fontainebleau, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55252000.texteImagep. 213. (cité dans un document de Médard Thiry et Marie Liron « La Mare aux Evées revisitée »)

Comme aujourd’hui les écologistes, les Romantiques défendent la nature authentique et dénoncent ceux qui ne pensent qu’au profit. Jules Janin est le premier à s’émouvoir :

La mare aux Evées était jadis une vaste crapaudière, il est vrai, mais c’était le sublime du genre, le désordre primordial le plus vigoureux, le fouillis marécageux le plus riche, entouré d’un vaste amphithéâtre des arbres le plus vieux et les plus remarquables […] Les forestiers ont cru faire un coup de maître en appliquant sur ce terrain les principes du dessèchement des marais ; et vite, on s’est mis à faucher le fouillis aquatique, puis à pratiquer des saignées qui se rattachent à une petite mare centrale, et il en est résulté un beau soleil dont les rayons sont des fossés d’eau verte, et des digues de sable jaune, ce que voyant, les forestiers se sont applaudis car ils avaient réussi une figure fort régulière : « Ah ! Messieurs, disait un garde à des artistes, on a fait une belle chose de la mare aux Evées depuis que vous l’avez dessinée : c’est de toute beauté maintenant ! » Ce n’est pas tout. Sur les digues qui séparent les rigoles-rayons de cet admirable soleil, on a planté force peupliers blancs de Hollande, et autres arbres aquatiques dont on a fait briller le profit au bout d’une perspective de vingt années. Cette ignoble pépinière est destinée à masquer dans tous les sens la vue de ce site d’arbres séculaires, le plus grand et le plus pittoresque que nous connaissions en ce genre. Mais, hélas ! la réalité, qui ne respecte pas plus les théories des forestiers que celle de bien d’autres savants fait languir et jaunir une grande partie de ces vilains bois blancs de manière à faire espérer qu’ils mourront avant d’avoir acquis une hauteur d’homme. En revanche, il restera toujours un soleil bien ridicule. (Jules Janin, « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291)

C’est vrai ! Les bords des Evées cimentés et bien dégagés n’ont plus rien du marais touffu où les serpents et les crapauds étaient chez eux et où on risquait d’attraper les fièvres. Ils font penser aux bassins artificiels des jardins publics. En  1837, la vue devait être encore plus navrante. Les bûcherons avaient tout dégagé et emporté tout ce qui pouvait être exploité.  Les canaux géométriquement disposés et la mare étaient terriblement nus, mais n’en déplaise à Jules Janin, autour de la mare, les arbres ont bien poussé, en particulier les cyprès chauves venus de Louisiane.

Mare aux Evées

Lorsque son feuillage vire au rouge brique, le cyprès chauve ne ressemble pas du tout à un cyprès. On lit d’ailleurs qu’il appartient à la famille des genévriers. En mars, tronc et branches sont encore nus. On remarque seulement les étonnantes racines aériennes pneumatophores qui permettent à cet arbre des marécages de respirer. De loin, c’est comme si on voyait un jardin chinois.

Racines pneumophores d’un cyprès chauve

Le forestier détesté par Janin se nommait Achille Marrier de Bois d’Hyver. Les Archives départementales de Seine-et-Marne  rappellent que l’assainisseur des marais a aussi fait planter 5 600 ha de pins sylvestre afin de combler les landes et 800 ha de feuillus. Dès 1848, il y avait 45 000 pins supplémentaires en forêt et dans bien des endroits, on lui doit le visage actuel de Fontainebleau.  Il a aussi fait partie de ceux qui ont baptisé les routes et les carrefours. Plusieurs noms lui rendent d’ailleurs hommage (route Marrier, route Bois d’Yver, dont le nom m’a fait rêver puisque je lui cherchais une signification allégorique).

En 1872, Victor Hugo développe un thème plus subtil. Selon lui, la forêt et ses paysages font partie du patrimoine artistique de la France et c’est au nom d’une image de cette nature aménagée, telle que fixée par les peintres de Barbizon au XIXe siècle, qu’il ne faut pas aménager davantage. Nous connaissons encore cette tension :

Monsieur Rioffrey, Secrétaire général du Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau.

[Décembre 1872.]

Vous avez raison de compter sur mon adhésion.

Il faut absolument sauver la forêt de Fontainebleau. Dans une telle création de la nature, le bûcheron est un vandale. Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.

Je vous envoie bien cordialement ma signature. Victor Hugo https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Correspondance,_tome_III.djvu/3

La robe couleur de forêt

Mais comment retourner à la D 606 ? Je pose la question à une petite dame qui arrive à vélo. Sa tignasse est tout emmêlée et sa jupe tourbillonne autour d’elle. Des sacs à provisions sont accrochés au guidon. Elle pose le vélo, va fourrager dans un fossé en tenant retroussée sa jupe noire, revient, prend un sac et s’apprête à repartir, mais elle s’arrête pour me renseigner. Sa réponse est si embrouillée que nos amis l’ont cru dérangée, mais c’est nous qui la dérangions. Il faut quand même que je demande ce qu’elle fait :

– Que cherche-t-elle ? Que ramasse-t-elle dans les fossés ?

– Tout le monde me pose la question. Je ne ramasse pas, je donne aux oiseaux.

Aucune remarque sur la nécessité de préserver l’équilibre des espèces, pas de célébration des oiseaux, mais des gestes concrets dont l’effet, certes local, est plus effectif  que bien des discours sur l’écologie.

En repartant, on perçoit mieux le système des fossés creusés en étoile à partir de la mare. Ils sont remplis d’une eau noire et stagnante qui prend des tons d’étain dès que le ciel s’y reflète. Les dessins des branches reflétées dans l’eau rappellent les marbres que nous avions vus en Ariège, le « grand antique noir » d’Aubert, même si le reflet du ciel est plus terne que le blanc brillant du marbre.

Les tranchées elles sont bordées par des talus humides couverts de mousse. Quand le soleil brille, le vert de la mousse devient extraordinairement vif. Si l’on se penche sur l’eau on découvre alors que sortent de l’ombre du talus des rouges-bruns épais, mordorés comme certains velours et on pense qu’à la place de Peau d’âne on aurait demandé au roi une robe couleur de forêt.

https://archives.seine-et-marne.fr/fr/achille-marrier-de-bois-dhyver-1794-1874

Broch, Louis, les inscriptions de la forêt de Fontainebleau du XVIIeme siècle à nos jours, https://fr.calameo.com/books/00007944277e3fd16dc58

Guilbert, Pierre, (Abbé). Description historique des château, bourg et forest de Fontainebleau contenant Une Explication Historique des Peintures, Tableaux, Reliefs, Statues, Ornemens qui s’y voyent ; & la vie des Architectes, Peintres & Sculpteurs qui y ont travaillé. Paris, André Cailleau, 1731. Deux volumes in-12 (17 cm x 10 cm), 4-6-4-243-14-310 p. https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001101334626

https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-02395434/document

Janin, Jules , « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291 https://gallica.bnf.fr/ark:/12 148/cb343612621/

… Et Yves Bonnefoy qui parle si bien des récits arthuriens dans « L’Attrait des romans bretons », L’Imaginaire métaphysique, Paris, Le Seuil, 2006.

Le Perreux-sur-Marne un jour de crue

Maintenant qu’il n’y a ni voyages touristiques, ni théâtre, ni musée, ni cinéma, et qu’on est contraints par le couvre-feu de 18 heures à rester à proximité de chez soi, nous nous promenons dans la périphérie Est de Paris. Si Le Perreux-sur-Marne porte le surnom de « Perle de l’Est parisien », il doit sans doute ce nom aux villas Art nouveau étagées sur la colline ou à celles qui constituent le front de rivière, plutôt qu’aux petites maisons de la ville basse, en arrière des berges. Pourtant si on prend le temps de regarder les habitations du bas-Perreux, on commence à apprécier des façons romanesques et inventives de faire banlieue. Même la sombre rue du Viaduc presque déserte avec son unique cycliste qui croise un unique promeneur a suffi pour voir s’amorcer le premier épisode d’une série télévisée.

Le Perreux. Rue du viaduc

Chaque maisonnette possède sa façon particulière de célébrer la beauté. Cette maison en meulière de couleur brunâtre est égayée par des brisures de céramique délicatement disposées.

Le Perreux. Rue de l’Yser

Et cette façade par des fleurettes de céramique qui m’ont fait retourner :

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

Qui a pu vouloir se distinguer à ce point de ses voisins en peignant sa villa en rouge ? Un provocateur voulant montrer sa fureur d’exilé de Paris poussé par le prix du mètre carré à venir vivre en banlieue ? : « Je ne fais pas partie de votre clan. Je m’en exclus ! » . Ou bien un entrepreneur bon vivant, qui n’a nullement cherché à choquer ses voisins avec qui il a l’habitude de partir pêcher ? Est-ce qu’il n’est pas justement le président du club de pêche ? – Alors ce rouge ? – Mais vous savez bien qu’il lui restait un lot de pots de peinture rouge en trop qu’il aurait été dommage de laisser perdre.

Le fait est que ce rouge qui se remarque n’est pas pour lui déplaire et que les voisins ont accepté sa façade qui sert de point de repère à tout le quartier.

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

On accède à l’île aux Loups en bateau, de sorte qu’aujourd’hui, on peut seulement regarder depuis la berge des rangées d’arbres serrés et des maisons à moitié masquées. Je ne saurai pas où se trouve la demeure à l´ascenseur rouge. Modiano dans Fleurs de ruine fait de cet endroit et des gens qui le fréquentaient un pivot entre l’enquête qu’il mène comme toujours sur son enfance et d’autre part l’histoire tragique, survenue dans les années trente, de deux étudiants qui y ont passé la nuit avant de se suicider. J’ai cru que je n’aimais pas ce livre qui abandonne en cours de route son sujet, cependant que la quête familiale n’aboutit pas davantage, mais à l’épreuve du temps, les personnages ont gagné une étrange épaisseur et je n’ai jamais oublié la maison de l’île aux Loups. C’est bien qu’elle demeure inatteignable, là-bas sur l’autre rive. Elle restera une vague représentation perdue dans la brume des souvenirs sans que « la vraie demeure » ne se substitue au mystère de sa désignation de « maison à l’ascenseur rouge ». Seulement, le spectacle des eaux en crue battant contre les arbres sombres est à présent venu s’agglomérer au nom énigmatique.

Lorsqu’il fait beau, on envie les îliens de vivre auprès d’une rivière. J’imagine cependant qu’ils s’inquiètent des inondations. Au Perreux où des témoins de la crue de 1910 subsistent, la Marne était montée à 5 mètres au-dessus du niveau de référence et un quart de la ville a été inondé.Aujourd’hui, les grands arbres de la berge ont à nouveau les pieds dans l’eau. Le bassin réservoir du lac du Der, construit près de Saint-Dizier, devrait empêcher la crue d’être trop violente, cependant le manque d’anticipation (d’imagination ?) des pouvoirs publics est tel que les riverains de la Marne doivent s’alarmer.

Crue de la Marne. Février 2021

Pour le moment, la montée des eaux est lente et elle donne seulement à la rivière une allure un peu moins domestiquée. Quand le ciel est sombre, La Marne coule comme une nappe de boue, mais elle s’illumine à la moindre éclaircie.

Le Perreux. Crue de la Marne 2021

Les bords de Marne sont plus cossus que le bas-Perreux où nous étions. On croise de jolies maisons.

Le Perreux. Quai de l’Artois

..

Et des restaurants pour le dimanche. Quand le Bel Air aura rouvert, ce sera bien d’aller y manger au 127 Quai de l’Artois.

Oiseaux en fête

Nous avons marché jusqu’à la passerelle de Bry, construite par Eiffel. Partout, c’était la fête des oiseaux. Les oies bernaches semblaient ravies de poser leurs pattes dans l’eau peu profonde qui recouvrait par endroit le chemin de halage et d’y prendre un bain de pied en lissant leurs plumes.

Des cormorans, si nombreux à présent sur les rivières, se reposaient entre deux plongeons. Ce sont les plus beaux des grands oiseaux d’eau . Quelle élégance dans leur façon de tenir la tête relevée, la courbe du jabot remontant jusqu’à s’aligner avec le dos  dans une diagonale parfaite ! Même le bec recourbé, fait pour l’attaque, paraît fier chez le cormoran.

Cormoran élégant

J’ai longtemps répété paresseusement que le cormoran dont les plumes ne sont pas imperméables, et qui doit donc les sécher en déployant ses ailes, était une anomalie du système de la  sélection naturelle, une pierre d’achoppement pour la théorie darwinienne. Je viens de lire, que ces ailes sont une merveille d’efficacité. Le dessous des plumes est imperméable et tient l’oiseau au chaud. Le dessus n’emprisonne pas l’air qui l’aurait maintenu en surface. Alourdies d’eau, les plumes lestent au contraire le plongeur d’un poids qui en fait un pêcheur redoutable.

Des mouettes en rang serrés s’offrent au soleil.

Le Perreux. Mouettes au soleil
Mouettes au soleil. Côté face
Mouettes au soleil. Côté face

Fin abrégée de notre promenade pour une raison triviale : les cafés et les restaurants sont fermés et il n’y a pas de toilettes en vue, dans ce lieu trop urbanisé pour qu’on puisse s’isoler décemment. Il ne reste qu’à rentrer !