Les immeubles de la fin du 19ème siècle : atlantes, mascarons et fleurs des champs

Je n’apprécie pas beaucoup l’architecture pompeuse de l’Opéra Garnier. A mon goût, la richesse bourgeoise s’y étale trop. Mais on doit reconnaitre à Charles Garnier, qui a usé abondamment d’atlantes et de cariatides, qu’il a relancé la mode des décors opulents. A partir des années 1860 et jusqu’à la première guerre mondiale, des figures sont revenues orner les balcons, encadrer des portes monumentales, soutenir les frontons et les coupoles des banques. Un peuple de sculpteurs s’est chargé d’animer les façades solennelles, d’ajouter un peu de spectacle à la lourde architecture parisienne.

Les portes sont immenses. Quand on est riche dans le Paris de la fin du 19ème siècle, il ne s’agit pas d’avoir comme vous et moi des portes à hauteur d’homme. Les entrées sont les grandes portes du pouvoir et elles montent souvent jusqu’au second étage.

61 rue de Rome

61 rue de Rome

Pour peu qu’on lève le nez, on verra des faunes, des Atlantes courbés par le poids des balcons, des Vénus un peu émoussées par le temps

rue des Petites-Ecuries 9ème

rue des Petites-Ecuries 9ème

 

et, quand l’Art Nouveau arrive, des femmes tout simplement qui prennent l’air au balcon.

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

 

Nation-rue Jaucourt

Nation-rue Jaucourt

Les angles des immeubles étaient depuis longtemps le refuge de l’invention : on les arrondissaient en rotondes, on les coiffaient de calottes sphériques, de dômes qui évoquaient le bonnet d’un évêque, le haut de forme d’un mondain, un pot renversé… Mais les architectes ont tout à coup du culot. Ils s’amusent et, lorsque les bourgeois pour qui ils travaillent se prennent pour des châtelains, ils ajoutent volontiers des clochetons médiévaux aux bâtiments post-haussmanniens.

Tout le monde ne pouvait pas être Rodin, Dalou ou François Pompon, mais des artistes moins connus aujourd’hui, des André Laoust, des Jules-Ernest Bouillot, des Camille Alaphilippe ont bien vécu grâce à l’art de la fin du 19ème siècle.

Les immeubles de la moyenne bourgeoisie n’avaient pas d’atlantes, mais au moins des mascarons. Je viens d’apprendre dans un article de Wikipédia pourquoi ce sont si souvent des visages burlesques : les sculpteurs recopiaient tout simplement  les formes de l’Antiquité.

78rue du Rendez-Vous

78 rue du Rendez-Vous, Paris 12ème

Même si les grotesques n’avaient plus pour fonction de protéger des mauvais esprits maisons, tombeaux, portes, vaisselle, et meubles, ils avaient survécu à leurs pouvoirs magiques dans les ateliers de quartier, les écoles des Beaux-Arts, les Prix de Rome et autres récompenses académiques.

Cercle de l'Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Cercle de l’Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Les moins connus du petit peuple des sculpteurs, ceux qui ne signaient même pas leurs œuvres, s’occupaient à proposer des décors floraux, des marguerites,  des feuilles d’acanthes, de lierre, du houx et des chardons, des bananiers ou de la vigne. On voit au fronton des immeubles leurs jardins de pierre tout aussi variés que les jardins des avenues et des parcs. Je ne peux m’empêcher de rêver à tous ces artistes artisans qu’abritait Paris, fiers de leur technique, s’efforçant de planter un jardin suffisamment réaliste pour qu’on puisse reconnaître les fleurs qui y poussent. Combien étaient-ils ?

rue Marsoulan

rue Marsoulan

Débordés par la demande, ils ont pu croire que le travail serait toujours là. Mais voici que le béton est arrivé et que la mode a changé. On n’a plus offert aux projets des sculpteurs que des ronds-points peu propices aux statues. La taille des appartements a découragé les admirateurs ; le loyer des ateliers a empêché de stocker les œuvres et nous avons perdu les imagiers de Paris. Ce sont hélas, les publicitaires et leurs images qui les remplacent ! Les sculpteurs ont rejoint la cohorte des ouvriers victimes des fermetures d’usine, des artisans dont les métiers ont disparu. Seuls, leurs spectres invisibles errent encore dans les rues. Peut-être se réjouissent-ils en regardant leurs façades ; peut-être se lamentent-ils car il est dur de symboliser une époque révolue.

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