LES MISERABLES

 

1er mars : Un marché à une des portes de Paris. Marché crasseux où des pauvres vendent à des pauvres des fruits périmés et des hardes de seconde main. Des petites filles courent vers les automobilistes chaque fois que le feu passe au rouge. Elles ont des pancartes « Réfugiés syriens ». Les amis baissent leurs vitres. « Ce sont des Roms, pas des Syriens », disent-ils, comme si c’était une justification. Le feu passe au vert et nous démarrons.

8 mars. Jean voit le métro bondé arriver sur le quai. Un wagon est miraculeusement presque vide. Il s’y engouffre. Quand le métro repart, il prend conscience d’une odeur suffocante et comprend pourquoi le wagon est vide. Il a vraiment envie de vomir et descend précipitamment à la station suivante en abandonnant le wagon au clochard.

9 mars. Il y a encore quelques mois, les banquettes permettaient de s’asseoir sur le quai de la place de la Nation. Je ne m’y asseyais jamais car trop de gens dans des états pitoyables y passaient la journée. J’avais vaguement peur d’attraper la gale ou des puces. Aujourd’hui le problème est « réglé ». La RATP a installé de drôles d’appui à pan incliné qui ne permettent pas de s’allonger, même plus de s’asseoir. Les municipalités font de même. Place Jussieu, il a fallu beaucoup d’ingéniosité pour trouver la solution :

Place Jussieu

Place Jussieu

Les bancs incommodes. Nation 2016

Les bancs incommodes. Nation 2016

13 mars, 82 rue Réaumur. Un groupe de mendiants passe le temps de l’autre côté de la rue.Mendiants rue Réaumur Contre le numéro 82, ils ont installé des cartons qui, comme des murets, dissimulent leurs affaires pendant la journée. Cette pratique est tolérée dans beaucoup d’endroits. Le soir, les cartons servent de matelas, de coupe-vent et peut-être de paravents.

Rue Réaumur. Stocker ses affaires

Mais ailleurs, on observe l’inverse. Rue des Bernardins, il y a une sorte de galerie à arcades qui protège de la pluie sur 50 mètres. Pendant quelques temps, ce lieu abrité a été utilisé par des mendiants qui étalaient des matelas qu’ils repliaient pendant la journée dans les renfoncements creusés à intervalles réguliers. On ne passait plus trop par là.

Désormais, en plus de l’ancienne grille qui interdisait depuis longtemps aux enfants tout écart dans la rue, un nouveau système de « protection » a permis de chasser les mendiants. Il y a à présent une grille tout le long du mur et comme cela ne suffisait pas, des plots empêchent d’utiliser les interstices du bâti. Il faut bien admettre que mères de famille et les touristes empruntent à nouveau ce chemin.Rue des Bernardins. Paris5e. Les grilles du renfoncement

16 mars : Pendant la journée, j’ai parcouru quelques étapes qui vont de l’exaspération à la culpabilité. Le matin, j’ai fait un détour pour éviter les Roms installés sur un banc de la place. Je me suis dit  que je ne pouvais rien contre leur sort et qu’il valait mieux que j’aide les gens qui dépendent de moi, plutôt que de subventionner la mafia qui exploite ces misérables. Le soir  je me suis rachetée en donnant deux euros à un accordéoniste sur la ligne 6. Tout cela  est minable et mesquin, je le sais.

L’ironie ne m’aide pas à affronter mes contradictions. Un mendiant stationne devant le Franprix du quartier. Il me dit « Bonjour ». Je ne peux pas passer en baissant la tête. Je réponds « Bonjour ». Un homme à qui on a dit bonjour, on ne fait pas comme s’il était une pierre ou un sac de déchets. Pas question pour moi pourtant d’essayer de savoir comment il est arrivé là. De temps en temps, je dépose un croissant, ou un sandwich et je pars très vite. Je veux qu’il n’y ait pas de rencontre. Je ne veux pas me sentir « obligée ».

18 mars. Un homme dort dans la rue, au carrefour Franklin Roosevelt. Arrivée à sa hauteur, une passante accélère le pas. Elle fixe un point situé très loin en avant, qui l’empêche de voir l’homme qui lui gâcherait sa promenade « sur la plus belle avenue du monde ».

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

Je viens de lire le nouveau livre de Pierrette Fleutiaux. Il s’appelle Destiny et raconte la rencontre entre Anne, qui attend la naissance de sa première petite fille, et Destiny, une Nigériane enceinte qu’elle aidera de son mieux pendant plusieurs années. Le récit montre d’abord la force de la migrante, qui a quitté sa vie misérable afin d’avoir une vie meilleure, et qui se fraye un chemin dans une France compliquée, difficile, mais finalement plus aidante qu’il pourrait sembler, du moins pour qui croit en son destin. D’autres livres ont raconté l’énergie qu’il faut pour fuir sa vie, si misérable soit-elle, et s’en inventer une nouvelle. Celui-ci me touche parce que c’est l’histoire de la relation entre cette Destiny et une femme qui ressemble à bien des Françaises des classes moyennes, peut-être à moi quand je me décide à être un peu plus aidante qu’à l’ordinaire. Or, Pierrette Fleutiaux  parle très bien des mouvements du cœur qui font hésiter parce qu’on ne peut, ni ne veut déranger complètement sa vie pour quelqu’un qui vient d’un autre monde : « Entre donner tout et ne donner rien où placer correctement le curseur ? » C’est aussi un livre qui évoque le réseau serré d’institutions et de fonctionnaires qui intervient dans la vie de Destiny : « Le 115 » qui déniche des hébergements, même précaires, les assistantes sociales, secrétaires de mairie, médecins, psychiatre… Enfin, la CGT (« Cigiti ») qui soutient Destiny lorsque le propriétaire du salon de coiffure qui l’employait se déclare en faillite au lieu de payer les salaires et que les travailleuses clandestines décident d’occuper les lieux et de lutter en plein jour. J’aime vraiment ce livre qui invite à la rencontre, mais évite toute culpabilisation.

2 réflexions sur “LES MISERABLES

  1. Paris – Boulevard Saint-Germain, à l’angle avec la rue de Seine: chaque fois que je passe, là, dans l’après-midi, vers le soir on voit une femme jeune avec deux enfants, un grand matelas, proprement installé. Elle est assise, sous la couverture. Les enfants courent tout autour, ou bien selon l’heure, sont assis gentiment sous la couverture avec leur maman (la dame brune, Rom peut-être?). Des années ont passé, les enfants semblent ne pas grandir (d’autres enfants, qui sait…). Toujours deux, petits, gentils. Des gens s’arrêtent et parlent avec la dame. Le soir, un homme passe et parle brusquement à la dame. Puis tout rentre dans l’ordre (façon de dire). L’homme s’en va, les enfants se couchent et semblent s’endormir.
    Paris – zinc d’un café rue de Rennes. Un homme (un Syrien?) passe très discrètement derrière les clients et bois jusqu’à la dernière des dernières gouttes ce qui est resté dans les tasse et dans les verres quand les clients s’en sont allés. Si les garçons ne sont pas trop rapides et enlèvent tasses et verres. Je me rends compte de tout cela trop tard, j’ai commencé à boire mon café. Je m’arrête et lui laisse ce qu’il reste dans la petite tasse (si j’avais commandé un cappuccino, il en resterait davantage).
    Ces tasses de café me rappellent une très vielille coutume napolitaine (puis émigrée dans les sud et dans les îles de l’Italie, mais qui a remonté la botte pendant les siècles). C’est le « caffè sospeso », le café « en suspens ». Vous prenez un café, vous en payez deux, et pour le deuxième vous dites « sospeso ».
    Le gérant, le personnel du café l’offrira à un mendiant, à un clochard qui passera par là. Le premier? Le plus connu? Le moins connu? Ce sera suivant leur bon coeur. En général, plusieurs cafés sont « sospesi » pendant la journée.

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