Cartes-postales des Bruzzi

Ce matin, j’ai regardé fixement le bas des murets pour continuer la chasse aux bulimes tronqués. Le vent qui souffle depuis deux jours a asséché le sol et ils sont tous rentrés dans leur antre souterraine. Avalés par les ténèbres, ils sont à présent remplacés par les fourmis. Mais celles-ci appartiennent à notre monde ordinaire. Tout a repris son cours normal. (voirhttps://passagedutemps.wordpress.com/2021/05/15/printemps-corse/)

Les touristes commencent à revenir, un peu méfiants devant les conditions à remplir : il faut un test PCR de moins de 72 heures pour avoir le droit d’entrer dans l’île. Seuls certains centres pratiquent ces tests et on ne sait plus s’il faut d’abord louer un billet ou d’abord faire un test aux résultats incertains. Pour ceux qui ont pu venir, c’est un moment idéal pour visiter l’île sans la foule habituelle. La réserve naturelle des Bruzzi entre Bonifacio et Sartène si fréquentée l’été paraît vide : il y a moins de 10 automobiles sur le parking.

Alors qu’à Paris il pleut et il fait frais, il fait tellement beau ici que cet article sera simplement fait de cartes postales : je veux montrer simplement des paysages sous un ciel bleu. Simplement, les partager. Le texte n’a qu’à se faire tout petit devant les images.

Nous sommes dans l’extrême sud de l’île, royaume du vent. Ici, le libecciu souffle 150 jours par an, même si ailleurs le ciel est calme. Alors aujourd’hui où la brise agite partout les arbres et les champs, la mer écume, les voiliers restent à l’ancre et seul un bon surfeur a osé quitter le rivage.

Le conservatoire du littoral a tracé un sentier très bien entretenu : la montée commence par la traversée d’un maquis haut. Les ombres mouvantes font des taches. Tout est maquis. La végétation et plus encore le sol avec ses dessins irréguliers en noir et blanc.

Maquis haut. Début du sentier des Bruzzi

Quand on émerge, on retrouve la lumière intense. En contrebas, la mer a la couleur des eaux polynésiennes, bleu céruléen et turquoise.

Sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello
Vue depuis le sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello

Voici les dernières villas autorisées. Bientôt, le chemin arrive à un promontoire qui domine la pointe rocheuse inhabitée et les îlots des Bruzzi. Il n’y a personne,que des cris d’oiseaux lointains.

Le vent nous gifle, pénètre les chemises qui claquent, emporte avec lui les quelques propos échangés sur le sentiment de petitesse qu’on éprouve devant ce paysage.

Pointe des Bruzzi

Sur la colline, on serpente entre les mêmes rochers, sculptés par le vent et les embruns.

Chemin des Bruzzi. Défilé entre les rochers
Chemin des Bruszi. Comme des murailles

La végétation s’est raréfiée : des genévriers au tronc courbé par les tempêtes, des épineux, des cistes.

Chemin des Bruzzi . Cistes et épineux

Passée la crête, le chemin redescend vers l’anse d’Arbitru. Au loin, la tour de guet d’Olmeto évoque le passé tragique d’une île en butte aux razzias des Barbaresques, qui vendaient leurs captifs sur les marchés d’esclaves d’Alger et de Tunis, ou les libéraient en échange d’une rançon. Ces attaques fréquentes ont contraint la Corse, trop petite pour assurer sa défense, à chercher une protection auprès des puissances méditerranéennes. Les Génois, maîtres de l’île pendant cinq siècles, ont construit 85 tours sur le littoral au 16ème siècle. Visibles l’une de l’autre, elles permettaient d’envoyer des messages d’alerte tout autour de l’île en moins d’une heure. Au 18ème et 19ème, la grande époque de la guerre de course était déjà passée. Cependant les pirates ont fait des prisonniers jusqu’au 19ème siècle et des confréries de pénitents s’étaient spécialisées dans la négociation avec le dey de Tunis et le bey d’Alger pour le rachat de captifs. En 1779, des ordres rédempteurs ont versé 250000 livres environ pour la délivrance d’une cinquantaine d’entre eux.

Des murs de pierres sèches rappellent qu’il y a longtemps des paysans durs à la tâche ont cultivé le sol, partout où un peu d’eau permettait de faire pousser un petit carré de blé

Chemin des Bruzzi. Au loin la tour d’Olmetto

Quelques chênes ont réussi à vivre en se laissant courber par les rafales.

Chêne travaillé par le vent

Il faut revenir sur ses pas, pour retrouver le chemin qui mène à la pointe des Bruzzi.

Pointe des Bruzzi

Du côté de Caldarello, la plage est plus abritée. Un jeune couple a posé ses serviettes. Elle, en maillot de bains deux pièces, très décolletée, un peu déhanchée, ses longs cheveux sur les épaules ; elle pose pour la photo qui célèbrera la splendeur de ses vingt ans. Nous la laissons publier ses photos sur Facebook et les envoyer à tous et nous partons sur la pointe des pieds comme on aurait fait il y a longtemps, quand on était seuls à regarder nos photos d’amour.

Plage de Chevanu. Les Bruzzi

Bibliographie

Daniel Panzac , « Les esclaves et leurs rançons chez les barbaresques (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne] , 65 | 2002 , mis en ligne le 15 octobre 2004, : http://cdlm.revues.org/index47.html
http://cdlm.revues.org/index47.html#tocto2n6

http://www.1962lexode.fr/exode1962/en-savoir-plus/histoire-ancienne/turcs/corses-libres.html

Une rançon de 250 000 livres équivaut à 315 000 euros si on se fie à la valeur reconnue à la monnaie et à 2 millions d’euros si on tient compte du pouvoir d’achat (le panier de la ménagère en 1781) selon le site http://www.histoirepassion.eu/?Conversion-des-monnaies-d-avant-la-Revolution-en-valeur-actuelle. La vérité est quelque part entre les deux.

6 réflexions sur “Cartes-postales des Bruzzi

    • Oui, on a l’impression d’un pays où les roches viennent juste d’émerger du chaos. Après, on s rend compte que là aussi le paysage est marqué par l’histoire humaine, mais la première sensation est celle d’un pays d’eau et de pierres juste après le commencement de notre monde

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