Notes sur la visite de la Galerie Dorée à la Banque de France

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Marie-Cybèle

Nous venons visiter la galerie dorée, galerie de style Régence située dans l’hôtel de Toulouse à Paris, actuel siège de la Banque de France.

Marie-Cybèle, responsable du patrimoine historique et artistique de l’établissement nous arrête dans l’antichambre le temps de nous présenter le second des propriétaires de l’hôtel, Louis-Alexandre de Bourbon, fils de Louis XIV et de Madame de Montespan. C’est lui qui commanda le somptueux décor régence de lambris doré qui a donné sa physionomie à la célèbre galerie dorée.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, et le style régence de la galerie

Cette introduction est l’occasion de réviser le statut complexe des enfants adultérins de Louis XIV. Le roi les fait légitimer pour qu’ils puissent lui succéder en cas d’extinction de la Maison de Bourbon, mais en 1717, à la demande des princes « légitimes », un nouvel édit révoque cette décision, précisant qu’en cas d’extinction de la Maison de Bourbon le dernier Roi ne pourrait pas désigner de successeur, la nation reprenant ses droits. C’est dans ce contexte que Philippe d’Orléans, beau-frère du comte de Toulouse, assura la régence (Arnaud Manas 2017).

L’éblouissement : « C’est trop ! »

Et puis, la guide ouvre la porte de chêne et nous découvrons la Galerie dorée. C’est un oh ! général, tellement l’ensemble est fastueux, – C’est trop, dit quelqu’un à côté de moi !

Magnificence de la Galerie dorée

Histoire d’une galerie

Entre 1635 et 1640, le marquis de la Vrillière avait fait construire ici une galerie par Mansart. Inspirée du Palais Farnèse, cette loggia fermée de 40 mètres de long servira plus tard de modèle à la Galerie d’Apollon au Louvre et à la Galerie des Glaces de Versailles.

En 1713, l’hôtel est vendu à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, qui entreprend d’ambitieux travaux, confiés à l’architecte Robert de Cotte. D’un hôtel abimé, il va refaire un neuf. La galerie est aussi redécorée par le sculpteur François-Antoine Vassé, auteur d’extraordinaires lambris sculptés déclinant les thèmes de la chasse et de la marine, en référence aux charges du comte. Ce dernier avait été fait grand amiral de France dès l’âge de 5 ans, et plus tard, grand veneur. Evidemment, ces fonctions attribuées à un bambin prêtent à sourire, mais le comte de Toulouse ne fut pas un amiral de salon : au côté de son père, il participa aux campagnes terrestres de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) puis, sur mer, à la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1713). Il s’illustra en Méditerranée : à Palerme et à Messine puis lors de la bataille de Malaga en août 1704. À la suite de cette dernière action, le roi Philippe V d’Espagne le décora de l’ordre de la Toison d’or. 

Les décors de Vassé sont en tout cas un des beaux exemples de l’art de la Régence.

La tête du cerf fait allusion à la charge de Grand Veneur
Amphitrite et les dauphins qui l’amènent auprès de Poséidon rappellent le grand amiral

De façon plus inattendue, des armes iroquoises et guyanaises évoquent les opérations menées au Canada et en Guyane, qui sont à cette époque supervisées par la marine.

Au bas de la sculpture un casse-tête à boule iroquois

Devant un tel foisonnement je me perds avant d’apprivoiser les scènes et les grands miroirs où je m’aperçois dans un décor vertigineux contribuent à l’enchantement.

Toute la sculpture est dorée et le lieu blanc et doré sera désormais connu sous le nom de « Galerie Dorée ».

La glace placée au-dessus de la cheminée – où se reflète toute la pièce – multiplie le décor à l’infini

Réviser sa mythologie avec François Périer

Les peintures des plafonds ont été conçues par François Périer :  elles me déçoivent, mais il impossible de savoir si François Périer en est responsable. Les fresques s’étant dégradées, elles ont été reproduites au 19eme siècle par Paul et Raymond Balze et les frères Denuelle. Reste à s’amuser à reconnaître les thèmes : les quatre éléments sont représentés dans quatre tableaux aux quatre coins de la galerie : l’eau avec Neptune et Amphitrite, la terre avec Pluton et Proserpine, le feu avec Jupiter et Sémélé et l’air avec Éole et Junon… Au centre, en majesté, le char d’Apollon précédé de l’étoile du matin et suivi de la Lune traversant le ciel.

L’Air évoque aussi la régence d’Anne d’Autriche – Louis XIII mourant tente de retenir les vents dans des sacs, qui représentent les Grands du Royaume et la Fronde naissante

Voici aussi l’enlèvement de Proserpine par Pluton,

Anne d’Autriche symbolisée par Proserpine choisit la France contre l’Espagne (ici une des représentations de la déesse Cybèle/Cérès en vieille femme… Cependant à l’arrière-plan Cérès/Déméter  parcourt la terre sur son char à la recherche de sa fille..

L’identification de Cérès et de Déméter reste bien confuse pour moi : je ne suis pas  habituée à une représentation négative de Cérès en vieille Cybèle.

De façon générale, cette façon de mêler à la vie des dieux la vie privée des puissants du moment ne donne pas du tout l’impression d’un drame cosmique. C’est un mélodrame auquel les personnages n’ont pas vraiment l’air de croire même s’ils font de grands gestes. Cependant, jouer à reconstituer les deux histoires qui se déroulent est un divertissement plaisant.

Les tableaux sont des copies, les originaux ayant été décrochés sous la Révolution. C’est au Louvre qu’il faudra chercher les toiles acquises par La Vrillière, signées Le Guerchin, Nicolas Poussin, Guido Reni, Alessandro Turchi et Pierre de Cortone. Un détail m’attire dans ces toiles : Marie Cybèle explique que ceux qui sont les seuls à nous dévisager d’un œil admoniteur (qui nous adresse des avertissements) sont le peintre et sa jeune femme Les autres personnages sont regardés ou se regardent. La jeune femme est peinte en sphinx, ce qui est logique puisque le tableau représente le Nil, mais je dois dire que me frappe le geste de l’époux qui la caresse comme une grosse chatte.

Allégorie du Nil reconnaissable au sphinx

Le secret de la banque de France

En 1793, à la mort du fils du comte de Toulouse, l’hôtel est confisqué comme bien national. En 1808, il est racheté par la Banque de France, une banque privée créée par Napoléon pour gérer les réserves d’or et décider de l’émission de monnaie. La Galerie trouve alors une fonction officielle d’accueil des assemblées générales des gros actionnaires.

La banque est nationalisée en 2 étapes. Au moment du Front populaire, une loi réduit le pouvoir des actionnaires et du Conseil au profit de celui de l’Etat. En 1945, la banque est nationalisée afin de faciliter le financement de la reprise économique.

La Banque de France est toujours chargée de garder un trésor de 2500 tonnes d’or. Elle les conserve sous nos pieds dans un lieu appelé « la Souterraine », d’une superficie de plus de 10 000 m2. Cela explique le contrôle strict de nos identités et la vigilance du garde à la sortie.

Terriblement luxueuse, la galerie dorée. Trop ? En tout cas bien accordé à son statut de palais du pouvoir et de la richesse… Curieusement, nous n’y avons croisé que des portiers. Le personnel de la banque est invisible, laissant ce décor de théâtre à sa solitude dorée, comme si les fonctionnaires ne s’y réveillaient que les jours de fête.

Quelques références

Arnaud Manas, 2017, « Les transformations de la Galerie dorée du comte de Toulouse »,https://doi.org/10.4000/crcv.14438

Bertin Georges-Eugène, 1901, Notice sur l’hôtel de La Vrillière et de Toulouse, occupé depuis 1810 par la Banque de France, Paris, Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France.

Saint-Simon Louis de Rouvroy duc de, Œuvres complètes éditées par Cheruel https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70363.texteImage

Exploration de l’art contemporain à La Villette

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Claire

Après le MacVal, nous n’avions pas programmé la visite d’un autre lieu dédié à l’art contemporain. Le hasard de la planification de France-Alzeimer nous a cependant conduits à 100% L’Expo à La Villette. C’est une exposition consacrée à de jeune diplômés, sélectionnés par un jury composé, — sans surprise, de membres participant au courant dont sont issus les participants. Mais existe-t-il d’autres voies de sélection ?

L’exposition met majoritairement l’accent sur la démarche plutôt que sur des techniques traditionnelles comme le dessin ou la peinture académique. Encore que… certaines œuvres, comme le château façon Disneyland de Jordan Roger, témoignent d’une impressionnant virtuosité dans le travail de la céramique et de la broderie.

Mais au fond, qu’est-ce que l’art contemporain ? Sans prétendre en donner une définition, j’ai choisi d’aborder cette exposition à travers la diversité des expériences qu’elle propose.

Art et politique

Zoé Saudrais abolit la frontière entre art et politique. Ses banderoles revendicatives, ses évocations de repas militants — lieux de rencontre entre artistes et collectifs en lutte — brouillent volontairement la frontière entre création et action. Pour Zoé Saudrais, l’art est un outil de mobilisation. Il repose sur la force du message, slogans percutants, dénonciation des injustices, mise en lumière des luttes, des femmes immigrées. Il ne suppose pas de grande maîtrise technique, et invite à partager des moments d’action collective .

Zoé Saudrais. Bannière
Zoé Saudrais. Exaltation des luttes des femmes immigrées

Blessures familiales

D’autres artistes puisent dans leurs expériences intimes. Leurs œuvres s’enracinent dans des histoires familiales, qui rejoignent des préoccupations contemporaines, discriminations liées à l’orientation sexuelle, à l’exil, au déracinement.

Rescapé de l’enfer familial religieux et patriarcal, Jordan Roger montre à première vue, des œuvres légères. Son château rose très kitsch, fait sourire. Mais cette légèreté dissimule la violence subie. Élevé chez les Témoins de Jéhovah, l’artiste a été rejeté par sa famille lorsque celle-ci a découvert son homosexualité. De là le jeu avec son patronyme, Roger,   reconnaissable, mais barré.

Jordan RogerBurn Them All, 2022, 100 éléments de faïence

Lorsque l’on approche, les ornements couleur corail se révèlent être des flammèches. Le château, symbole d’un imaginaire enfantin et normatif, est sur le point de s’embraser. Rien n’est encore détruit, mais tout annonce le brasier qui détruira l’ordre patriarcal.

Au premier abord, l’œuvre de Yunyi Guan est mièvre, mais la moustiquaire, sur laquelle des papillons sont venus se poser, délimite un petit espace protecteur pour des enfants perdus entre la Chine et la France. Une fillette a été élevée en Chine par les grands-parents ; sa cadette, par les parents qui pouvaient désormais s’offrir un toit familial. L’aînée a-t-elle été assez aimée ?

La peur de l’oubli accompagne le déracinement. Bahar Kocabey, chassée du Kurdistan-Syrien dessine ses oliviers au fusain. L’un d’eux a pris des proportions monumentales. Il appartient sûrement au passé et son absence de couleur ajoute à sa qualité fantomatique. Deux chevelures féminines flottent dans l’air, mais elles ont perdu leurs corps : Bahar Kocabey, n’a plus de place dans le monde où sa famille avait vécu. Des exilées, il reste seulement ces traces vouées à disparaître.

Bahar Kocabey, L’effacement

Les idées ont besoin d’une forme. Leur donner une apparence sensible exige beaucoup d’énergie. Un château de Walt Disney, une moustiquaire constellée de papillons, deux chevelures sans corps… sont les formes concrètes qui correspondent aux idées de patriarcat, d’insécurité ou de déracinement.  Sans doute faut-il une grande force pour croire à ses propres métaphores.

Identités postcoloniales

Plusieurs artistes explorent la question de l’identité de femmes issues de l’immigration dans un contexte postcolonial. Leur reconstruction passe souvent par le corps, et notamment par la chevelure, chargée de symboles.

Le lit de cheveux de Priscilla Benyahia suscite un certain malaise, que l’on retrouve dans la vidéo de Tatiana Da Silva où des femmes passent de grands peignes dans leur chevelure. Ces œuvres dérangent — et c’est sans doute le but des artistes. L’art doit parler de ce qui (me) fait souffrir, (m’)offrir une compensation… mais à quel public s’adresse-t’-‘il ?

Priscilla Benyahia Le lit de cheveux

Merveilles de l’enfance

Charlotte Alves se souvient des univers qu’elle inventait, enfant sage, au bord d’un lac : elle imaginait des créatures étranges qui vivaient sous la surface sombre. Aujourd’hui, elle les fait renaître. Ce sont des monstres bienveillants aux couleurs éclatantes, des tortues devenues coussins, des crevettes géantes — un bestiaire joyeux plébiscité par les enfants qui visitent l’exposition.

Charlotte Alves. Crevette facétieuse

Sans conclusion

Cet art, contrairement à la peinture impressionniste que l’on célèbre en ce moment avec Renoir, est très rarement fait pour s’accrocher dans son salon. Il n’est pas fait non plus pour provoquer l’extase d’une contemplation sans finalité. Plus souvent, il accompagne un besoin de réparation. Qui y répondra ?

Il y a cependant un petit tableau de laine feutrée qui m’attire beaucoup, peut-être à cause du lien qu’entretient Ora Yerma avec la tradition… C’est un paysage nocturne. Une ombre noire enveloppe la partie gauche. Une lumière douce fait scintiller la partie droite comme si les nuages qui couvraient le ciel s’étaient écartés pour laisser la lune éclairer une plaine tranquille. Des animaux — moutons, ou peut-être chevaux, préhistoriques selon la guide — y reposent avec sérénité : figures blanches sur fond sombre, silhouettes noires sur fond clair

J’y vois, pour ma part, l’évocation d’un rêve, qui invite à la contemplation silencieuse.

100 ans après l’exposition de 1925 : une rétrospective au musée des Arts décoratifs

Jusqu’au 26 avril 2026, au Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er.

L’exposition 100 ans d’Art Déco commence par le souvenir de la grande exposition de 1925 qui a duré 6 mois, a rassemblé 20 000 créateurs venus de 21 pays et attiré des millions de visiteurs. L’exposition parisienne a eu un retentissement mondial. Il est vrai qu’elle concernait toutes les formes, architecture, mobilier, mode et textile, arts graphiques, publicité et graphisme, bijoux, papiers peints, vaisselle et vases, et donnait aux visiteurs l’impression d’entrer dans une ère moderne.. Pourtant, le nom même d’Art déco ne s’employait pas. Il s’imposera seulement en 1966, bien après que ce courant ait cédé à son tour la place à l’Art Moderne.

Les formes simplifiées et les couleurs franches d’une affiche de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes.

L’exposition de 1925, apothéose d’un style moderne

Pour moi, qui ai longtemps confondu Art Nouveau et Art déco, la visite est l’occasion d’une mise au point : l’Art Nouveau est tout en courbes ; l‘Art déco privilégie la géométrie, les formes angulaires, les meubles massifs, les couleurs pures…

Mais la rupture n’est pas brutale. Elle s’est amorcée dès les années 1910, et L’Art nouveau, n’a reculé que peu à peu. Les corbeilles de fruits et les décors floraux sont encore présents, même si leurs grâces surannées sont stylisées et ainsi profondément modifiées.

Le motif  floral de ce meuble de Ruhlmann, remonte au 18e siècle, mais il est ici « géométrisé »

Et les silhouettes de paons à longue traîne que l’on retrouve dans la belle grille dessinée par Jean Pérot et ouvragée par Léon Conchon viennent d’un monde ancien, mais elles sont comme épurées.

Dessin de Jean Pérot et ferronnerie de Léon Conchon 1922

Surtout, l’Art Déco se veut moderne. Il allie art et industrie, recycle des formes inventées par des ingénieurs pour l’aviation ou pour la guerre.

Les robes montrent les jambes

Dans le monde que j’habite, les codes vestimentaires n’ont guère de place. Hélas ! Je ne sais pas reconnaître une coupe en biais, ni apprécier la fausse simplicité d’une robe élégante. Il me faut la guide pour apprendre à regarder.

Les robes raccourcissent. Elles libèrent les corps. Les jambes se montrent, le corset disparaît. Grâce aux coupes en biais de Madeleine Vionnet, le tissu ne contraint plus : il suit, il accompagne, il épouse le mouvement. Les femmes marchent — et dans leur démarche se lit une promesse, un calcul peut-être, une liberté naissante.

De même, le chic de la robe de Frantz Jourdain tient à l’éclat des perles de verre qui illuminent l’élégante qui la porte, la transforment en objet scintillant.

Frantz Jourdain (1847-1935), Robe du soir en crêpe de soie brodé de perles de verre grises translucides. 1925.

Une panthère de fer forgé garde une salle entière consacrée à Cartier. Ici, le luxe s’adapte au deuil. Les veuves de guerre renoncent aux couleurs, mais pas à l’éclat. Le noir et blanc de Cartier respecte les contraintes et protège leur envie d’élégance.

Panthère par Bagues frères fondeurs pour Cartier

Un peu plus loin la broche de corsage de Boucheron ornée d’un pompon de soie et de pierres dures (lapis, corail, onyx, jade, turquoise) s’inspire de motifs égyptiens. Le mode de l’orientalisme coexistera avec des influences plus lointaines d’Extrême-Orient et d’Afrique.

Boucheron et l’égyptomanie. Devant de corsage

J’avais déjà vu sans vraiment les regarder des meubles et des objets qui viennent du musée et j’ai eu le plaisir qu’on éprouve à revoir ce que je connaissais déjà un peu. Mais l’exposition ne se contente pas de réveiller la mémoire : elle distingue, elle sépare.

A chacun son style

Sonia Delaunay, plutôt présente comme styliste que comme peintre, et Robert Mallet‑Stevens qui a dessiné l’arbre-en-béton réalisé par Jean et Joël Martel, font le lien avec le cubisme.

Les mannequins de Sonia Delaunay, qui portent des tissus simultanés, posent devant l’arbre en béton, dessiné par Mallet-Stevens et construit par les sculpteurs jumeaux Jean et Joël Martel

Saddier conjugue formes massives et spirales pour une coiffeuse confortable.

Coiffeuse en sycomore de Saddier et Fils (1928). A l’arrière-plan une porte pliante de Mallet-Stevens laquée, à délicat décor blanc

Le nom de Ruhlmann est partout présent. Il travaille des bois précieux — acajou, ébène, palissandre — impose sa sophistication sous une apparente simplicité. La marqueterie atteint alors son apogée.

Je comprends le prix atteint par ces créations, même lorsque les matériaux sont modestes : le vase de Dunand, qui avait appris la technique de la laque au Vietnam, est orné de débris de coquilles d’œufs — puisque l’ivoire, trop vivant, jaunit — Mais les éclats de coquilles doivent être incrustés un à un. Tout cela exige un temps, une précision presque déraisonnable.

Jean Dunand vase de cuivre laque et coquille d’oeuf 1924

Le pavillon de la société des artistes décorateurs

La Société des Arts décoratifs avait obtenu un espace aux Invalides en 1924 ce qui lui a permis d’être présente à l’exposition avec les projets primés d’ameublement pour une ambassade. On peut voir par exemple le spectaculaire bureau-bibliothèque de Pierre Chareau.

Pierre Chareau. Bureau Bibliothèque pour une ambassade française

C’est aussi de ce projet d’ambassade que provient le chiffonnier aux belles hanches d’André Groult. « Il est réalisé en galuchat, explique la guide ».J’ignorais tout du galuchat jusqu’à cette visite… J’ai adoré ce mot galuchat situé quelque part entre galoche et galurin qui est tombé dans mon oreille. Il m’a ravie avant même d’en comprendre le sens. Il s’agit du cuir de poisson, en particulier de la partie ventrale de la roussette, dont les écailles hérissées de pointes rendent indispensable un ponçage énergique. Après ce travail, le cuir est très lisse.

Pendant deux heures, je vois du galuchat partout.

André Groult (1884-1966), décorateur. Chiffonnier, Paris, 1925. Galuchat, hêtre, acajou, ivoire.
La chaise rayonnante de Clément Rousseau. 1921 : palissandre, galuchat, ivoire, garniture en soie

Quelques meubles, une photographie : voilà comment renaît un intérieur disparu. Celui de Jacques Doucet, mécène flamboyant, passeur entre les arts. Au-dessus du divan, La Charmeuse de serpents veille — image à la fois étrange et familière.

Mais ce monde reste fermé. L’Art déco reste l’apanage d’une toute petite élite malgré les efforts des grands magasins pour élargir la clientèle. Il n’y a pas de miracle et la belle commode de 1925 de la Maîtrise des Galeries Lafayette, en bois de violette et marqueterie est inaccessible aux gens ordinaires. Ce sont les affiches et quelques objets qui ont répandu la nouvelle esthétique.

Lalique. La fontaine gelée

Il est 11h 30. La visite s’achève. La foule envahit les escaliers qui montent aux salles d’exposition. Ce n’est évidemment pas la même chose d’apercevoir les bijoux de Cartier dans la cohue et d’avoir eu, grâce à France Alzheimer, le privilège de visiter l’exposition dans un musée presque vide.

2026 : assumer le luxe de l’Orient-Express

L’Art déco est lié au goût des voyages et de la vitesse. L’Orient-Express en est l’un des mythes. Déjà, René Prou, René et Suzanne Lalique avaient participé à la fabrication de ce luxe en mouvement. En 2026, le musée s’associe au projet des groupes LVMH et Accor qui souhaitent relancer l’Orient Express.

Le studio Maxime d’Angeac a conçu de nouveaux wagons qui pastichent les anciens. Le mélange de passé et de présent agit comme un tour de prestidigitation : il nous fait basculer dans le monde d’Agatha Christie. Voici la cabine où Ratchett a été tué de douze coups de couteaux.

Orient-Express. 2026. Un compartiment

Et voici la salle à manger où dîne la société cosmopolite qui emprunte le train.

Enfin voici le célèbre décor des merles et des raisins :

Dans le monde confortable de l’Orient-Express, l’extérieur n’a pas besoin de pénétrer. Le spectacle des oiseaux de cristal remplace les pays traversés.

Je ne sais pas si je prendrai un jour l’Orient Express, mais comme les autres visiteurs, j’ai éprouvé un instant le léger vertige du passage de l’autre côté du temps.

A voir : Le galuchat en trompe-l’oeilhttps://www.meublepeint.com/faux-galuchat.htm

Apprendre à regarder l’art contemporain au Mac Val

Quand j’ai décidé d’accompagner au Mac Val l’Association si réconfortante, Art, Culture et Alzheimer Paris, à l’exposition « Le Genre Idéal », je croyais me rendre à une exposition critique sur la catégorisation binaire du masculin et du féminin) ou sur le système restreint des possibilités offertes aux femmes artistes … Mais le conservateur narquois, Nicolas Surlapierre, a trompé mes attentes. « Genre » fait allusion à la hiérarchie des genres dans l’art classique telle que codifiée par Félibien en 1667 :

« Ainsi celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement, et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres… un Peintre qui ne fait que des portraits, n’a pas encore cette haute perfection de l’Art, et ne peut prétendre à l’honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensembles ; il faut traiter l’histoire et la fable. »

Tout en rappelant ainsi que l’art s’inscrit dans une tradition, l’équipe du Mac Val a montré qu’il en jouait en modifiant l’importance relative des éléments de cette typologie. Elle invite aussi à changer de regard en rebaptisant les vieilles rubriques, par exemple, les biens (la nature morte) invite à une critique de la société de consommation, les gens (le portrait) suggère que les anonymes sont les sujets des figurations actuelles…

A raison, la guide qui accompagnait la visite a choisi de prendre son temps en se limitant à quelques œuvres. Toutes ne m’ont pas plu, mais Camille m’a appris à les regarder, à m’en étonner et à essayer de les comprendre.

Dans le hall d’accueil, hors exposition, le cordage cuivré, immense, d’Alice Anderson évoque le réseau des câbles sous-marins à la base de notre monde hyperconnecté.

Alice Anderson UNDERSEA INTERNET CABLES », 2015-25

Sur une petite table, Toguo, un artiste du Cameroun, a sculpté des bustes en forme de tampons, comme les tampons administratifs qu’on applique sur les visas des migrants, afin de mieux les traquer.

Barthélémy Toguo.

Pour la section consacrée au paysage, nous nous sommes arrêtés devant une œuvre d’Agnès Varda, La mer immense et la petite mer immense. Il s’agit d’une mer sans prétention artistique, comme on la voit l’été sur une plage de sable. La mer de mes stéréotypes est une mer tempétueuse qui a peut-être sa source dans les navires de Vernet se fracassant contre des rochers, ou peut-être dans les photos que l’on vend dans toutes les bourgs de Bretagne de phares submergés par d’énormes vagues. Quand, je dis mer, je vois aussi des couchers de soleil qui transforment l’eau en lac de lumière éblouissante. La mer immense d’Agnès Varda n’éblouit pas. J’ai envie de dire qu’elle lutte contre les (mes) clichés. La mer immense (280 sur 500 cm), accompagnée du bruit des vagues attire comme le réel ; la petite mer immense est une représentation cadrée (et ces deux modalités du « comme si c’était vrai » renvoient au fait qu’il s’agit toujours d’un point de vue et d’un simulacre.

Agnès Varda. La mer immense et la petite mer immense

La guide commente un monstera (j’ai toujours dit philodendron ?), parfait exemple de nature morte. Laurent Pernot a utilisé une structure métallique et du polyester pour représenter les feuilles qu’il a recouvertes de cendres obtenues en brûlant des livres.

Laurent Pernod. Monstera géante

L’œuvre invite à une réflexion sur l’expression même de nature morte. Le passé des livres brûlés (dont les feuilles viennent du monde végétal) rejaillit sous forme d’une plante, grise, comme un fantôme.

Ali Cherri installe sur un plateau lumineux des objets archéologiques et ethnographiques de provenance variée. Objets muets sortis de leur contexte, sans mise en perspective ni hiérarchie.

Ali Cherri

Il n’est pas toujours simple de se passer du langage. Sans l’appui d’un discours, la scène est ambigüe. Ali Cherri veut-il dénoncer l’idée même de collection née d’un geste de prédation et de décontextualisation violente ?

Dans la section des « biens », nous retrouvons des objets de consommation familiers : une paire de chaussures pour mieux rebondir dans la vie

un frigo monté sur skis, symbole de consommation et de société des loisirs.

Présence Panchounette. Frigo sur des skis,1987

Dans la section consacrée aux scènes de genre, ou au portrait (on peut discuter) on voit L’ivrogne de Gilles Barbier un homme ivre agenouillé. Un tourbillon de nuages et d’objets hyperréalistes sort de sa tête : livres, ustensiles de cuisine, chapeaux, mais aussi rats et étourneaux….

Gilles Barbier. L’Ivrogne

 J’ai oublié de prendre des photos « Des heures ».  C’est peut-être que la peinture d’histoire, au sommet de la hiérarchie de Félibien a laissé place à des œuvres politiques qui ne s’appuient plus sur la mythologie et qui vieillissent trop vite.

Le MAC VAL s’obstine à défendre l’art contemporain depuis 20 ans. Ça se passe une fois de plus « en banlieue »… tout près. Il suffit de prendre la ligne 7 jusqu’à Villejuif-Louis Aragon, puis le bus 172 ou le tram T9 depuis la Porte de Choisy.

Référence. Félibien 1667, Préface aux Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, pendant l’année 1667, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626828s/f33.item

Eva Jospin. Forêts, Grottes et temples de carton au Grand Palais

Exposition jusqu’au 15 mars 2026

Eva Jospin transforme le carton en forêts, grottes, monuments.

La forêt pétrifiée

Sa forêt pourtant n’est pas une « vue » mais une masse végétale qui empêche d’y pénétrer. Il n’y a pas de chemin qui l’ouvre et les branches hérissées d’épines empêchent de parvenir aux princesses enfermées dans les profondeurs. C’est une forêt-matière et non l’image d’un paysage.

Mon amie déteste cette représentation funèbre : – C’est une forêt de carton qui ne connaît ni automne, ni printemps. Toute vie l’a désertée… Je ne peux pas imaginer des oiseaux devant ces branches sèches, devant ces arêtes d’arbres où manquera toujours l’impression verte de fougères et de la terre humide.

Grand Palais. 2026. Eva Jospin. La forêt pétrifiée

Plus loin, un cratère dont les dimensions sont assez petites, mais qui a l’air gigantesque car on n’en voit pas le fond. Des échelles évoquent une carrière où des ouvriers pourraient descendre pour extraire des minerais, mais c’est une mine sans mineurs… qui donne comme l’ensemble des œuvres exposées l’impression d’un lieu que toute présence humaine a quitté.

Grand Palais 2026. Eva Jospin. La mine

Je n’ai cependant pas l’impression de voir un spectacle morbide. Sans doute mon plaisir est-il inséparable des métamorphoses du matériau transformé. Le carton, une fois découpé, collé couche sur couche, pli sur pli, creusé au burin, raboté, frotté rivalise avec des matériaux plus nobles. Selon le traitement appliqué, il peut devenir brique :

Eva Jospin. Palais de briques

ou cuir aux teintes délicates.

Souvent, il se fait pierre. Comme le carton est moins dur que la pierre, on ne risque pas de s’y blesser. Je m’inquiète cependant. Combien de temps va-t-il durer ?

Des monuments de carton

En 1926, au Grand Palais, Eva Jospin expose surtout des rocailles, des cénotaphes, des dômes… toujours en carton qui réinterprètent à leur façon le mélange de monuments, de grottes et de végétation que l’on trouve dans les jardins italiens.

Eva Jospin. Cénotaphe

En approchant, on découvre la délicatesse minutieuse de certains ornements. Ce sont des stalactites qui ornent les grottes, des incrustations de coquillages, des plantes qui ont trouvé des interstices où plonger leurs racines et qui dégringolent des voûtes des niches votives.

Eva Jospin. Grand Palais 2026. Petites lianes

A nouveau, l’amie proteste : Quel sens ont ces grottes ? Evidemment, on y est à l’abri, mais c’est un monde morbide qu’Eva Jospin ne quitte jamais, sans m’expliquer pourquoi.

– Est-ce qu’un projet s’explique ? Eva Jospin a-t -elle posé un sens au départ ?  Si elle savait précisément ce qu’elle cherche, elle ne le chercherait pas. Je crois qu’elle poursuit son travail jusqu’à découvrir le sens des espaces qu’elle construit. Sa technique qu’elle contrôle de mieux en mieux fait surgir des jardins, des monuments qui la surprennent la première.

– Aucun être n’habite ces édifices. Au mieux, je vois un décor pour une fête qui n’a pas eu lieu.

Ce mélange de nature et de culture sans présence humaine semble donner raison à mon amie… Des lianes reprennent leurs droits sur le monument et le transforment en ruine. Eva Jospin ne communique-t-elle pas un vif sentiment de la vulnérabilité du monde ?

Duomo

Le Duomo vidé de sa signification initiale, est lui aussi un décor que sa dimension monumentale permet de pénétrer pour jeter un œil sur l’oculus bleu. Je fais comme les visiteurs. Je pointe mon téléphone… et je me demande ce que signifie ce temple sans croyants. Il me renvoie à un monde lointain (celui des jardins d’Hubert Robert) un peu mélancolique.

Eva Jospin. L’oculus du duomo

Les teintes raffinées des broderies

Nous nous réconcilions autour des broderies. J’apprécie qu’un artiste se livre à l’exploration de divers médiums. À présent, grâce aux ressources dont dispose Éva Jospin, elle collabore avec des artisans de Bombay et propose des œuvres de grands formats. La forêt n’était pas morte, mais en sommeil, et elle a retrouvé ses teintes vibrantes. Le brillant de la soie confère un aspect vaporeux aux tableaux, évoquant une atmosphère printanière.

Eva Jospin. Forêt au printemps

Mais au fond, ce qui me plaît le plus est le mélange de grottes, de temples et de végétation. C’est un monde auquel je me sens relié. Il suscite l’impression d’être une petite chose dans un monde balayé par le temps.

NB

On peut voir gratuitement un aspect du travail d’Eva Jospin au Beaupassage qui relie le boulevard Raspail, la rue de Grenelle et la rue du Bac.  Au 14 boulevard Raspail, grâce à un jeu de miroirs, le passage nous immerge dans une de ses forêts et mène à une placette remplie de restaurants étoilés, mais aussi de cafés abordables. On peut s’y poser pour un moment au calme.

Pour continuer

Les détails minuscules des installations sont commentés par Myriam Panigel  https://netsdevoyages.car.blog/2026/01/28/eva-jospin-grottesco-au-grand-palais/comment-page-1/ et il y a de jolies photos de ces détails sur le blog de W. Jöckel https://paris-blog.org/2026/02/07/eva-jospin-grottesco-eine-ausstellung-im-grand-palais/

Escher : En noir et blanc (1898-1972)

Près de deux cents dessins de Maurits Cornelis Escher sont exposés à la Monnaie de Paris. A l’entrée, l’énorme boule miroir qui reflète et déforme le hall de l’édifice avertit que nous entrons dans le royaume des illusions.

Hall de la Monnaie de Paris

Il y a un premier Escher qui fait de belles gravures d’une nature quasi géométrique.

M.C. Escher. Castrovalva (Italie) 1929

Parmi les œuvres qui évoquent un paysage, ma préférée est la lithographie intitulée Trois Mondes. Trois comme l’air où vivent les arbres, l’eau où nage un poisson et la surface qui constitue l’essentiel de la gravure puisque on voit les arbres seulement comme un reflet. L’automne a dépouillé les branches des feuilles d’arbres. Elles flottent à la surface de l’eau.  On aperçoit sous la surface un poisson les yeux exorbités.

M.C. Escher. Trois mondes. Lithographie

Formes jumelles transformées et couples d’opposés

L’œuvre qui a valu un premier succès mondial à Escher a la forme d’un losange. Un banc de poissons clairs nageant dans une eau sombre occupe le triangle inférieur. Les poissons se transforment peu à peu en oiseaux noirs qui traversent le ciel blanc de la partie supérieure.

Contrairement à la première impression, les animaux ne se répètent pas exactement à l’identique : les détails des dessins situés à la pointe s’estompent au milieu ; il ne reste que des silhouettes imbriquées comme dans un puzzle.

Là où l’eau et le ciel s’inversent, l’œil hésite : qu’est ce qui est le fond ? Qu’est ce qui est la forme ?

M.C. Escher. Ciel et eau

Positif et négatif s’inversent à nouveau dans des gravures qui font penser au jeu où il faut trouver une ou des images cachées dans des images.  Les cartels expliquent que les motifs répétés indéfiniment constituent ce que les mathématiciens nomment un pavage, (Comme dans un puzzle, des motifs s’emboitent de sorte qu’il n’y a plus d’espace entre eux.)

Les recherches d’Escher font écho au choc qu’il avait éprouvé devant la beauté fascinante des mosaïques de l’Alhambra. La quête de formes géométriques complexes auto-suffisantes ne laissant aucun interstice sur le plan va l’obséder.

M.C. EscherDivision régulière du plan IV (chiens rouges)1957

Certaines gravures grouillent de monstres, serpents, chauves-souris, papillons gigantesques, méduses, oiseaux à bec crochu…. Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait de messages, ni même d’efforts pour susciter de l’angoisse. Rien d’humaniste dans ces œuvres… une satisfaction abstraite.

Selon le « monde » dans lequel on se trouve

Le tableau qu’Escher nomme Relativité joue de la perspective à partir d’une architecture d’intérieur. Des corps réduits à une forme de mannequins miniaturisés, comme on en vend pour que des peintres puissent étudier le mouvement, occupent cet espace. Bien qu’ils soient nombreux, ils n’interagissent pas et comme ils n’ont pas de visage, ils n’expriment aucun sentiment.

Au milieu de la gravure, une figurine gravit les escaliers, mais le palier auquel elle accède est à la fois horizontal (elle s’apprête à y poser le pied) et vertical (comme le suggère un mur percé par une porte). La même impossibilité se retrouve en bas à gauche où la marionnette qui descend l’escalier arrive sur une surface qui est à la fois nécessairement plane dans l’espace où elle se trouve et verticale selon la logique de la construction. Les portes indispensables pour circuler dans la demeure et pour aller dans le jardin n’appartiennent pas au monde des escaliers.

M.C. Escher. Relativité. 1953

A droite, pendant qu’un mannequin descend, un autre qui porte un plateau descend en empruntant le dessous de la volée de marches. La représentation de l’escalier peut être interprétée de deux façons différentes alternativement. Mais si on se situe dans le présent de la scène représentée, les deux faces de l’escalier (dessus/dessous) ne peuvent pas être empruntés en même temps dans le même espace.

On peut se contenter d’essayer de repérer les procédés employés par Escher pour dérouter notre perception. S’ajoute cependant l’impression de mélancolie qui vient de ce que les personnages ne peuvent communiquer bien qu’aucune ligne de démarcation ne les sépare. Chacun, absorbé par ses occupations, est enfermé dans sa bulle et ignore l’existence des mondes dont il ne fait pas partie.

Je me suis arrêtée devant un miroir sphérique où se reflète le buste du dessinateur. Sa main agrandie par la déformation du premier plan tient la sphère, mais je vois aussi à l’extérieur, la même main ayant gardé sa forme originelle qui tient la boule… Ainsi cette main est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur (sans compter la main réelle qui a dessiné)

M.C. Escher. Autoportrait au miroir sphérique 1935

Je ne suis pas assez attentive pour comprendre tous les trucages et paradoxes d’Escher, prestidigitateur surdoué. En fait, mes termes sont inexacts. Escher cherche des vérités que je ne comprends pas. D’habitude, devant des œuvres, je suis plus ou moins reliée aux intentions des peintres par le savoir sur le monde qu’elles évoquent. Ici, je ne suis pas assez patiente pour me plonger dans les mathématiques dont les formules sont supposées soulever le voile de la réalité.

Les sites renvoient à Douglas Hofsdater (1979, tr. 1921) Gödel, Escher, Bach. les brins d’une guirlande éternelle, Paris, Dunod.(que l’exposition m’a donné envie de lire).

Pour les paresseux….https://blog.messortiesculture.com/article/dans-lescalier-relatif-de-m-c-escher-1201#:~:text=Les%20angles%20auxquels%20les%20escaliers,d%C3%A9stabiliser%2C%20tel%20un%20prestidigitateur%20surdou%C3%A9%20!

La peinture très politique de David

Voici quelques mots très provisoires sur la belle exposition qui a eu lieu au Louvre, Jacques-Louis David. Je pourrais parler du brillant portraitiste, mais j’ai surtout été interpellée par les toiles « engagées » (je sais, le mot est anachronique !) qui paraissent démodées. Malgré la parenthèse des Impressionnistes et des abstraits, l’art a pourtant toujours été politique, glorifiant les puissants, montrant des rois qui combattaient ou trônaient avec superbe. D’autres artistes protestaient contre les iniquités du pouvoir et défendaient les humbles. La politique, au cœur de la peinture de David, est cependant différente, qu’il s’agisse de célébrer le caractère sacré du Serment qui lie les acteurs du jeu de Paume, le sacrifice de Marat victime de Charlotte Corday, l’appel des Sabines à l’unité du peuple, ou la gloire de Napoléon Bonaparte. En regardant l’exposition, j’hésitais : propagande ? Art engagé ? Et je me demandais s’il y a une différence.

Il me semble en tout cas que les toiles qui vont jusqu’à la chute de Robespierre et à l’incarcération de David participent du rêve d’une régénération de la vie politique. Leur message n’illustrait pas seulement la verticale du pouvoir, mais invitait à s’engager dans le monde.

En 1791, David préfère le présent aux mythologies anciennes

En 1791, la Constituante commande à David un tableau pour commémorer le Serment du Jeu de Paume du 20 juin 1789, ce moment où les 630 députés de l’Assemblée réunie par Louis XVI à Versailles font « le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la Constitution du Royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ».  David sollicité accepte. Pour lui la véritable destination de l’art est « de servir la morale et d’élever les âmes, en faisant passer dans celles des spectateurs les sentiments généreux rappelés par les productions des artistes. »

Plus besoin de Tite Live comme au temps de son tableau du Serment des Horaces de 1785.  Il s’agit de montrer que l’Histoire est en marche sous nos yeux.  Un élan historique se noue entre les hommes de 1789 qui ne sont plus des individus juxtaposés, mais une assemblée de héros liés par l’évènement du serment.

Ebauche du Serment du Jeu de Paume

Cependant la souscription lancée pour financer ne rapporte pas l’argent escompté et l’unanimité des débuts n’est déjà plus là. Un fossé s’est creusé entre les Constituants « modérés » et les Jacobins, empêchant de réaliser l’œuvre qui exaltait l’unité. Je dois dire que l’ébauche de David est émouvante : des silhouettes évoquent les futurs personnages et seulement quelques portraits, des protagonistes importants ayant été abattus par leurs anciens camarades de lutte.

A Marat, David offre l’immortalité

Jean-Paul Marat, (1743-1793), était député montagnard à la Convention. Principal rédacteur de l’Ami du Peuple il défendait une révolution sociale, prenant par exemple fait et cause pour les pauvres, exclus du droit de vote, quitte à assumer une terrible violence envers les adversaires : « Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus » (30 juin 1790, supplique d’un citoyen passif). En 1793, Marat est assassiné par Charlotte Corday qui lui reprochait ses appels au massacre des opposants, notamment Girondins.

À la demande des conventionnels, dont il faisait partie, David peint très vite un hommage à Marat qui était son ami. (Il avait dessiné son visage le jour de sa mort)

Tête de Marat peinte par David le jour de sa mort
David. La Mort de Marat

Le tableau est saisissant. Marat, gisant, occupe la partie inférieure de la toile. Il est allongé dans la baignoire-sabot où il prenait des bains pour soigner un eczéma purulent très douloureux. Couverte d’une planche, la baignoire n’est pas vraiment identifiable, ce qui évite tout caractère prosaïque.

Le visage blafard violemment éclairé, entouré d’une serviette tachée de sang, se détache sur le fond sombre qui occupe la majeure partie de la toile. Le drap du bain est déjà un linceul. Marat a des traits doux et sereins qu’on peut contraster avec la description noire que fera de lui Michelet :  « Ses cheveux gras, entourés d’un mouchoir ou d’une serviette, sa peau jaune, ses membres grêles, sa grande bouche batracienne ne rappelaient pas beaucoup que cet être fut un homme.» Histoire de la Révolution, 1848.

La main gauche repose sur un feutre vert posé sur une planche. Elle tient encore un billet de Charlotte Corday qui lui a permis de s’introduire auprès de lui : – « Marie Anne Charlotte Corday au citoyen Marat – il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ». La compassion, toujours ! Sur un coffre est peint en lettres capitales : « N’AYANT PU ME CORROMPRE, ILS M’ONT ASSASSINÉ ».

Posés sur la caisse, un encrier, un assignat et une lettre qui fait état de la générosité de Marat :« Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ».

David explique la composition saisissante du tableau : j’ai pensé qu’il serait intéressant de l’offrir dans l’attitude où je l’ai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple. Mais bien sûr, son Marat doit beaucoup aux Mises au tombeau de la peinture religieuse. D’ailleurs le rapprochement du Christ et de Marat est immédiat, comme l’explique Jacques Guilhaumou dans La Mort de Marat.

En 1795, les Sabines appellent à la réconciliation

La fortune a tourné. Robespierre a été guillotiné et David est en prison. Une fois relâché, il tourne la page. Pendant 3 ans, il s’attelle à une toile gigantesque de 5 mètres 22 sur 3,85, tirée de l’histoire romaine. Une fois la toile achevée, il organise une exposition publique payante, ce qui lui permet de s’émanciper des commandes publiques. Quelques artistes américains ont déjà innové de la sorte, mais en France en passait par les salons de peintures organisés par l’Académie.

Poussin avait peint l’enlèvement des Sabines par les Romains,  David a choisi le moment de la réconciliation. Trois ans ont passé depuis l’enlèvement ; des Sabines ont eu des enfants avec leurs ravisseurs, et demandent que cessent les hostilités. Tite Live nous décrit la scène : « (Elles) sont allées, courageuses, au milieu des projectiles, leurs cheveux défaits et leurs vêtements déchirés. Courant dans l’espace entre les deux armées, elles essayèrent d’arrêter tout nouvel affrontement et de calmer les passions en appelant leurs pères dans l’une des armées et leurs maris dans l’autre à ne pas appeler la malédiction sur leurs têtes et la souillure du parricide sur celle de leur descendance, en salissant leurs mains du sang de leur beau-fils et beau-père. Elles criaient : « Si ces liens de parenté, si ces mariages vous sont odieux, c’est contre nous qu’il faut tourner votre colère ; c’est nous qui sommes la cause de cette guerre. Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères, de rester veuves ou orphelines. » Gagnés par l’émotion, les soldats des deux clans mirent fin à la bataille.

La toile est fatigante à voir pour ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire et de la mythologie romaine car tout est fait pour signifier. A la tête des femmes révoltées par la guerre, Hersilie s’interpose entre son père Tatius, roi des Sabins, et son mari Romulus, premier roi légendaire de Rome.

A droite, on reconnait Romulus grâce à son bouclier rutilant et orné de la louve romaine.  Sa position, inscrite dans un triangle évoque la stabilité. Il brandit sa lance (virile) contre son beau-père Tatius.

Le roi sabin situé à gauche, dont la position inclinée évoque un moindre statut dans l’histoire, pointe son épée vers la terre (le baudrier protège la décence).

Entre les deux, Hersilie, femme de Romulus et fille de Tatius écarte les bras pour séparer les combattants au mépris de sa vie. Hersilie incarne la patrie réunifiée…

 Hersilie en tunique blanche, symbole de pureté !

mais je lui préfère la femme habillée de rouge, les bras levés, placée derrière elle, au centre du tableau. Je renonce à m’intéresser à la totalité et j’isole (comme beaucoup) cette figure encadrée par les bras d’Hersilie. Avant même d’en regarder le détail, je perçois la couleur rouge morceau d’émotion et la détermination du regard puisqu’elle est seule à me regarder. La toile m’ennuie un peu : David qui avait admiré les bas-reliefs romains, peint un peu comme s’il dessinait des statues et ses personnages sont étrangement immobiles, figés dans leurs gestes significatifs.

David. La femme en rouge

La peinture n’a pas changé le monde. David  est à présent rallié à Napoléon.

David sera le principal imagier de l’Empire. L’unité des révolutionnaires étant rompue, il n’y a plus qu’à se rallier à des héros solitaires. Son Bonaparte idéalisé qui monte sur un cheval fougueux à l’assaut du col du Mont Saint- Bernard et sa grande scène du couronnement sont dans tous les manuels scolaires.

Si le mot propagande me vient pour Napoléon, c’est que David a quitté les thématiques collectives de sa période militante et s’est mis au service du pouvoir

Le Sacre de Napoléon (il n’était pas dans l’exposition, étant resté à sa place dans le Musée du Louvre

Prendre du bon temps

Vers la fin de sa vie, Jacques-Louis David a vu s’effondrer les idéaux pour lesquels il s’était battu. Les Bourbons sont à Parie et il vit en exil à Bruxelles. Il a l’énergie à 73 ans de mettre en chantier une dernière œuvre de vastes dimensions (308 × 265 cm), Mars désarmé par Vénus. Le peintre une fois de plus se fait metteur en scène, mais cette fois l’œuvre concerne une scène privée.

 Mars désarmé  par Vénus. 1824. Bruxelles

Que reste-t-il si on ne peut plus croire au progrès ? Le vaudeville ! Mars a abandonné son bouclier ainsi que son arc à une servante à droite ; il tend son épée de la main gauche sans un regard. Vénus est vue de dos (un dos tout droit venu des tableaux d’Ingres, l’élève le plus doué de David). Elle présente à Mars une couronne de fleurs. A vrai dire ce Mars jovial, rougissant d’avance en pensant au bon temps qu’il va prendre et les deux colombes qui dissimulent opportunément son sexe sont un peu le triomphe du mauvais goût.

Commissaires de l’exposition : Sébastien Allard et Côme FabreDavid Chanteranne, Jacques-Louis David, l’empereur des peintres, Passés Composés, Paris, 2025, 326 p.Jacques Guilhaumou, 1793, la mort de Marat, coll. « La mémoire des siècles »

Pekka Halonen  (1865-1933) le peintre des neiges

Le Petit Palais poursuit ses expositions des peintres du froid. Après le Suédois Liljefors, voici le Finlandais Pekka Halonen qui célèbre la claire lumière nordique et les neiges de son pays.

Identité finlandaise

L’angle choisi par les commissaires est historique et politique (l’invasion de l’Ukraine n’est pas étrangère à ce rappel des relations agressives que la puissante Russie entretient avec ses voisins). L’exposition commence par une grande carte de Finlande et un rappel des dates clés de l’histoire du pays depuis sa cession par la Suède à l’empire du tsar en 1809. Elle évoque la remise en cause de l’autonomie de la Finlande par les Russes au tournant du siècle et le combat de nombreux artistes pour l’indépendance du pays qui s’en est suivi. Pekka Halonen s’engage dans le mouvement patriotique Nuori Suomi (« La Jeune Finlande ») pour qui résister passe par la culture et par les arts. Nuori Suomi est à l’origine, une publication artistique et littéraire annuelle qui fait connaître l’épopée finnoise du Kalevala (composée dans les années 1830 à partir de contes populaires) qui a transformé des parlers paysans en langue de culture, la musique de Sibelius qui, sans jamais tomber dans le folklorisme, a inventé une musique nationale majestueuse, les paysages du peintre Akseli Gallen-Kallela qui célèbrent la beauté de la nature finlandaise. Pekka Halonen fait partie de ce groupe de patriotes qui contribue à la reconnaissance d’un art finlandais à la fin du 19e siècle.

Akselli Gallen-Kallela,  Le Grand Pic noir, 1893 © Musée d’Orsay. L’oiseau à tête rouge tout seul sur sa branche

Les écologistes pourraient aussi revendiquer Halolen comme un précurseur. Il emmène sa famille vivre à trente kilomètres d’Helsinki au bord d’un lac alors inhabité, construit sa maison de bois avec l’aide de son frère. Avec sa femme, il cultive des tomates, des choux et des pommes de terre… sans pesticides.

On peut s’interroger sur le bonheur qu’a trouvé sa femme dans cette vie, une pianiste qu’on disait brillante, à qui il a fait huit enfants, et que l’on voit sarcler les choux dans certaines toiles. J’ai une amie qui était la compagne d’un peintre célèbre et qui m’avait dit : « On néglige trop le rôle des femmes de peintres dans leur carrière. »

Dans la grande demeure qui domine les eaux du lac, Halonen peut peindre les jours de mauvais temps : les fenêtres ouvertes de chaque côté forment le cadre naturel de ses tableaux. Ses paysages sont plus que des paysages. Ils symbolisent une nature authentique et sauvage : « La source originale de mon inspiration est la nature. Depuis trente ans, je vis au même endroit avec la forêt à mes pieds. J’ai souvent pensé que j’avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte. Il me suffit de me rendre dans la forêt pour voir les plus merveilleuses des peintures – et je n’ai besoin de rien d’autre », racontait Pekka Halonen au journal Svenska Pressen en 1932. (https://lagoradesarts.fr/-Pekka-Halonen-Symphonies-en-blanc-majeur-.html)

Sa peinture n’a pas la force d’invention des grands réalistes (Courbet Manet, Degas, Caillebotte…) mais elle est sincère. Le portrait de son frère violoniste évite de sur jouer l’émotion musicale :

Le joueur de kantele se concentre sans expression appuyée en accordant toute son attention à la technique instrumentale.

Le Joueur de kantele (cithare finlandaise) 1892

Les couleurs du blanc

La dernière salle est dédiée aux tableaux de neige. Ils exercent une étrange fascination sur nous à qui l’hiver fait à présent défaut.

Tout est blanc. Pourtant rien n’est blanc : la neige ne décolore pas toujours le monde. Elle le pare de cent nuances, mauves froids de la première neige, violets d’un jour de soleil, bleus des ombres du bois de bouleaux.

Neige amoncelée qui efface les formes, les transforme en figures indistinctes, renflées par endroits, affaissées ailleurs.

Ici, on pense à une estampe japonaise avec la mince découpure d’un arbre, l’évitement des couleurs vives:

Les lignes d’une peinture japonaise

Là, les rochers qu’on aperçoit par la déchirure du manteau neigeux forment des taches horizontales qui s’opposent aux verticales des arbres et changent la toile en tableau abstrait.

Ainsi le « réaliste » Hanolen peignant au bout du monde des paysages sauvages s’est-il rapproché des simplifications de la peinture des avant-gardes européennes.

Beaux Arts, Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande, Petit Palais

Fondation Cartier. Première visite

La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.

L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025) 

Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…

En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani

… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.

Tracing Fallen Sky 2020.

Et la ville entre par les fenêtres.

Du métal et du verre ouvrant sur la rue

La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !

Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.

Fondation Cartier. Hall d’accueil
Fondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa

Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.

Le Chat d’Agnès Varda
Olga de Amaral

En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.

Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;

Solange Pesoa. Miraceus

des empreintes de Penone

et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.

Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo

La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.

Alex Červeny. Détail

Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.

L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.

L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.

Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris Beaux-Arts.
https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/

Georges de La Tour. Une lumière dans notre nuit

Musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2025 au 26 janvier 2026

Les spécialistes de l’art ont beau critiquer Malraux, c’était un « regardeur » magnifique. En tout cas, il m’a appris dans Les Voies du silence à aimer le peintre des images nocturnes, quand peu de gens encore s’intéressaient à lui.

Gorges de La Tour est aussi célébré  pour ses tableaux clairs. Ce sont des scènes de duperies où la beauté des corps, l’ovale candide des visages et la richesse des vêtements sont là pour tromper. Pas de mouvements convulsifs comme chez le Caravage, mais des gestes suspendus et des yeux qui s’épient… cependant des mains s’apprêtent à dérober une bourse, à  cisailler une chaîne d’or, à dissimuler des cartes gagnantes.  A leur tour, nos regards se font voyeurs, complices de voleuses et de tricheurs. Mais ces tableaux ne sont pas là.

La Tour, Georges . Le Tricheur. deFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, RF 1972 8 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010066276https://collections.louvre.fr/CGU

L’exposition commence avec les portraits de pauvres peints au début de sa carrière. S’il avait représenté seulement les apôtres d’Albi, les Vielleurs ou Les Mangeurs de pois tenaillés par la faim (1620), il serait Velasquez ou Louis Le Nain, un peintre de la dignité des humbles et ce serait déjà très beau.

Le Vielleur au chien vers 1620. Musée du Mont-de-Piété de Bergues

Ainsi son musicien aveugle n’est ni misérable, ni grotesque et le petit chien aux yeux suppliants qui le guide achève d’attirer la sympathie.

Le vielleur au chien. Le regard du petit chien

Mais La Tour est déjà le peintre du dialogue de la lumière et de l’ombre. Très tôt, puisque la Femme à la puce date de 1632 : une femme dénudée pour s’épouiller émerge de l’obscurité, à demi éclairée par une  bougie. Aucun décor, sinon une chaise rouge, aucun arrière-plan. 

Femme à la puce (vers 1632) Nancy

La Tour a sans doute emprunté au Caravage ses thèmes et ses fonds sombres, mais il refuse déjà la débauche des couleurs et la gesticulation des personnages.

Un enfant, un ange, Jésus

Les tableaux inoubliables sont pourtant ceux où l’échange entre ombre et lumière rejoint la représentation de l’invisible.

Rien ne sépare le monde sacré et le monde profane.

Le tableau le plus célèbre est celui qui s’intitule Le Nouveau Né : deux femmes se taisent, unies dans la contemplation du nouveau-né. Quelques parties de leur corps se détachent grâce à la lumière de la bougie, cachée par la main de la femme la plus âgée : le regard de la plus âgée se pose sur la jeune femme. « Est-ce elle, ma fille qui est devenue mère ? » Les paupières de la plus jeune se baissent sur son enfant. Ses formes sont schématisées : courbes de l’épaule, du buste, du visage ; angle du coude et du nez, triangle de la bordure brodée de la chemise. Les couleurs sont uniformément disposées sur chaque plan. Le rouge enveloppe le corps et le bébé repose sur le fond pyramidal de ce rouge simplifié, homogène.

Le Nouveau-Né. (1647-48) Rennes

 Quignard écrit : « On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plutôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir » (1991 p. 48).

La Madeleine présentée dans l’exposition est seule au milieu de la nuit dans le retrait d’une cellule. Une veilleuse éclaire quelques livres pieux et un crâne. La pénitente a encore le visage lisse et les cheveux longs et sombres de la jeunesse et pourtant elle est hors du temps de la vie. Elle ne bouge pas. Elle fixe la flamme. et n’attend que la délivrance.

Madeleine pénitente de Washington 1635-1640

Le crâne rappelle la mort au bout de la vie terrestre, mais tout est serein dans ce tableau qui invite à s’absenter du monde pour regarder seulement l’invisible.

 Consolatrice ou railleuse cruelle ?

le tableau que j’aime entre tous est une scène que la disproportion des proportions entre une immense femme et un vieil homme rapproche des scènes de rêve ou de cauchemar.

La femme s’incline vers un homme désespéré. Elle est si grande qu’elle ne tient pas dans le tableau et doit se pencher pour ne pas sortir du cadre de la composition. Son ample robe serrée sous ses seins accentue encore sa stature. Est-elle une consolatrice ou bien la femme de Job qui invite son mari à blasphémer ? Au musée, le titre tranche. Il s’agit de Job raillé par sa femme ; on voit d’ailleurs sur le sol le tesson avec lequel Job maigre et presque nu gratte ses ulcères.

Le Prisonnier-Job raillé par sa femme. Epinal (date inconnue)

A Epinal, le tableau s’est appelé Le prisonnier et c’est sous ce titre que René Char a évoqué pendant la guerre l’ange rouge à la robe gonflée comme allégorie de la poésie.

Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours.  (…) la robe gonflée remplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.

Reconnaissance à Georges de la Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’être humain. (Feuillets d’Hypnos, vers 1944 : 76-77)

Pascal Quignard, lui, hésite entre la menaçante femme de Job et la figure monumentale de la Philosophie, qui porta secours à Boèce emprisonné (1991, p. 58). Pendant le règne de Théodoric, vers 524, le philosophe Boèce, traducteur d’Aristote et de Platon, maître des offices du Sénat, avait été accusé de fomenter une alliance avec Byzance. L’empereur l’avait fait jeter en prison et torturer. Alors qu’il était écrasé par le malheur et qu’il attendait la mort dans son cachot, la Philosophie lui était apparue pour le réconforter. Elle avait une stature majestueuse, se penchait vers lui. Recroquevillé sur son tabouret, il  leva les yeux vers elle et raffermi par la puissance de sa sagesse qui brillait d’une beauté supérieure, il écrivit La Consolation, un des textes majeurs du Moyen Age.

C’est étrange le pouvoir qu’un tableau a sur nous. La Tour en grand imagier a trouvé la forme qui s’est imprimée dans ma mémoire : l’homme abandonné, en proie à la peur et à l’angoisse ; la poésie ou la philosophie qui portent secours et triomphent des ténèbres.

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Les conditions de visites sont médiocres. Les 8 pièces de Jacquemard-André sont trop petites pour la foule des visiteurs agglutinés devant les toiles. Elles n’offrent pas de recul pour les plus grandes œuvres …Pourtant nous sommes là.. Si on voulait chipoter on se demanderait pourquoi le Louvre n’a pas prêté le Tricheur, ou l’Adoration des Bergers… Mais pour rien au monde nous ne laisserions passer cette occasion de voir 23 tableaux du plus rare des peintres.

Les toiles de contemporains permettent peut-être aux amateurs de faire le point sur la part de l’influence italienne (une Madeleine pâmée de Finson, un saint Pierre du Pensionnaire de Saraceni…) et de l’influence du Nord (de magnifiques gravures de Callot et de Bellange,) dans le miracle que représentent pour le spectateur non spécialiste la simplicité méditative du maître du clair-obscur.

CHAR René, Feuillet d’Hypnos, Paris Gallimard.1946.
VANPETEGHEM E. (éd. et trad.), BOÈCE, La Consolation de Philosophie, Paris, 2008.
MALRAUX André, Les Voies du silence Paris, Gallimard, 1951.
QUIGNARD Pascal, La Nuit et le Silence : Georges de la Tour, Flohic, 1991.