Les Choses. Une formidable exposition au Louvre

12 octobre 2022 – 23 janvier 2023

Vous n’êtes pas allés voir la grande exposition du Louvre, Les Choses. Une histoire de la nature morte. Les natures mortes vous ennuient. Vous avez tort de vous abstenir.

Ni naturelles, ni mortes

La commissaire, Laurence Bertrand Dorléac, refuse d’ailleurs la notion de nature morte (il est dommage que le sous-titre réintroduise de l’ambiguïté) et son exposition multiplie les exemples d’œuvres où les objets ne sont ni morts, ni endormis, au risque (mais est-ce un problème ?) de rendre incertaines les frontières du genre. C’est notre rapport aux choses qu’interrogent les œuvres rassemblées, qui vont des tableaux aux sculptures et aux extraits de films. Une phrase de Victor Hugo affichée au seuil de la première salle avertit : « Car les choses et l’être ont un grand dialogue ».

Je me suis parfois perdue dans un propos complexe, en particulier dans la première salle où voisinent le grave et le burlesque, l’ancien et le contemporain : La Madeleine de la Tour, un extrait de Tarkovski, mais aussi L’Epouvantail de Buster Keaton que reprend Spoerri dans Le Repas hongrois, nature morte faite d’assiettes et de reliefs de repas collés à la verticale. Mais je préfère errer dans le labyrinthe des œuvres commentées selon plusieurs plans, et jouir de la multiplicité des pistes ouvertes que de suivre un parcours uniquement chronologique.

Une histoire en 15 séquences chronologiques et thématiques

La chronologie sert cependant d’axe principal à une réflexion sur l’art occidental (quelques œuvres venues d’autres continents ne sauraient compenser le cantonnement à l’art européen) : on part de l’héritage antique, où l’on observe des thématiques qui se maintiendront comme la tête de mort encadrée par la couronne d’un roi et par la besace d’un mendiant, rappel de la vanité des biens terrestres.

Memento Mori (Mosaïque de Pompéi)

Puis vient le Moyen-Age et les objets symboliques de la foi. Ce ne sont pas des objets qui sont peints, mais des choses qui signifient et renvoient obstinément à la lecture chrétienne des œuvres. Les lys et les iris associés à la Vierge sont connus, mais je n’avais pas remarqué les deux oranges que Rogier Van der Weyden (1435-1440) place sur le manteau de la cheminée dans son Annonciation et qui sont, explique le cartel, une allusion au péché originel que rachètera le Christ puisque les oranges se disent pommes de Chine en néerlandais.

Les pommes de Chine de l’Annonciation de Van der Weyden

Accumulation, prédation

Vient ensuite le triomphe de la consommation avec les étals des marchés, les fleurs, ainsi que les collections amoncelées que présentent les peintres à partir du milieu du 16e siècle. L’abondance excessive est joyeuse, même si elle relègue les hommes aux marges des choses.

Snyders. Nature morte aux légumes 1610 (avec deux silhouettes de laboureurs à l’arrière-plan)
Une scène de genre : le Marché aux poissons de Joachim Beuckelaer 1570  où les marchands prennent eux-mêmes les teintes des tranches de thon. Tout au fond, en grisaille, La pêche miraculeuse.
Anne Vallayer-Coster. Coquillages : l’âge des collections

Mais l’opulence peut inquiéter. Au milieu des tables chargées de victuailles ou de bouquets floraux, Van Aast cache des mouches, libellules, papillons, lucanes et autres lézards qui troublent la sérénité de la scène de leur présence importune. Ils nous renvoient de manière métaphorique à la destinée humaine en suggérant le pourrissement, la putréfaction inéluctables.

Balthasar Van den Aast, Fruits et coquillages (Détail). Avant le pourrissement

Cette section rejoint la critique actuelle de l’hyper-consommation et de l’avidité capitaliste, ce que dit explicitement le titre de la séquence Accumulation, échange, marché, pillage. Le questionnement était aussi celui des contemporains et c’est ce qu’annonçait dès l’entrée La Madeleine à la Veilleuse de Georges de la Tour. La clarté limitée vient frapper le visage de la sainte et sa main qui repose sur un crâne. Les objets posés devant elle sur la table sont rares, deux livres, un fouet, un crucifix. La fragilité de la flamme est un rappel de la fragilité de l’existence humaine.  La Tour peint la pénombre, la solitude et le silence. Est-ce que Madeleine se repent ? Est-ce qu’elle laisse la vie s’écouler lentement dans l’attente de quelque chose qui n’est pas là et qu’elle désire ? C’est ce que suggère la juxtaposition de l’œuvre avec un extrait de Stalker, le film de Tarkovski (un des plaisirs de l’exposition est ce dialogue entre des œuvres d’époques différentes qui vient empêcher les interprétations trop simples).

A partir du dix-huitième siècle, l’art du dépouillement et de la solitude se prolonge avec Chardin, puis Manet et Van Gogh, peintres de la beauté des choses ordinaires.

Vincent Van Gogh, La chambre de Van Gogh à Arles (1889)

La partie consacrée à la fin du 20e siècle et au 21e siècle est plus compliquée à résumer. Tantôt, le monde des choses abandonnées dans un monde vide est sinistre : artichauts de Giorgio de Chirico (Mélancolie d’une après-midi, 1913), chaussures dans le désert de la photographe Sophie Ristelhueber.

Sophie Ristelhueber, photographe de guerre. Chaussures dans le désert

Tantôt, les artistes jouent à déranger l’ordre des choses. Le porte bouteilles de Duchamp, repositionné, interroge la frontière entre art et industrie :

Duchamp. Le Porte-bouteilles

Meret Oppenheim s’amuse à assembler une queue d’écureuil en guise d’anse phallique et douce à prendre en main et un verre de bière mousseuse pour suggérer un écureuil bien érotique et Dali fait vivre sa nature morte dans un grand tableau où les objets s’envolent.  

Meret Oppenheim. L’Ecureuil
Dali. Nature morte vivante

Une œuvre de l’Américaine Nan Golding que je connaissais pour des photos crues de souffrances et d’extase, et qui apparaît ici apaisée et contemplative, prolonge avec délicatesse, les jeux de la nature avec la lumière.

Nan Goldin. 1er jour de quarantaine

L’exposition se termine par une scène de Zabriskie Point où un personnage d’Antonioni imagine une  gigantesque explosion détruisant une villa, les meubles, les objets, et les vêtements qu’elle contenait et la lente retombée des débris.

Des chemins de traverse

L’organisation chronologique est sans cesse dérangée par des questionnements transversaux. Ainsi le thème des influences et des emprunts, la Desserte de Matisse réinterprétant par exemple le tableau de Davidsz de Heem (personnellement, il me permet de m’intéresser à un art d’apparat qui m’aurait bien ennuyée, sinon).

Davidsz de Heems. Fruits et riche vaisselle sur une table (1640)
Henri Matisse, Nature morte d’après « La desserte » de Davidsz de Heem (1915)

« La bête humaine »

J’ai appris aussi à regarder autrement les nombreuses représentations d’animaux mis à mort et suspendus verticalement. Bien sûr le boeuf écorché de Rembrandt, mais aussi des trophées de chasse, le lièvre écorché de Chardin, le poulet de Ron Mueck, attaché par les pattes et pendu à un crochet comme une réminiscence d’un corps crucifié :

Chardin. Le Lièvre (vers 1730)
Ron Mueck. Le Poulet

Je ne mesurais pas l’omniprésence de la thématique de la violence exercée contre les animaux, ni l’angoisse que suscite le spectacle de l’agneau de Zurbaran prêt à être immolé, saisissant d’être détaché sur un fond noir, ou l’effet de la tête de bouc de Ribera, de la tête de mouton de Goya, de l’œil accusateur de la vache de Serrano, évoquant le sacrifice de Saint Jean-Baptiste, (explique le cartel de l’exposition).

Attribué à Jose de Ribera. Tête de bouc
Goya. Nature morte avec des côtes et une tête d’agneau
Andres Serrano. Cabeza de Vaca. 1984

Je ne savais pas qu’ils étaient si nombreux les peintres du meurtre des animaux. Voici encore la truite de Courbet d’autant plus tragique que le poisson est encore vivant, mais déjà perdu, et que ses dimensions inhabituelles font que nous contemplons notre mort en le regardant.

Juste avant l’asphyxie. La Truite de Courbet

Dans cette identification entre victimes animales et victimes sacrées, l’homme n’est qu’une victime de plus pour un Géricault hanté par la mort.

Membres amputés de condamnés exécutés

J’ai appris à repérer les objets qui passent d’un tableau à l’autre : couteaux placés à l’oblique pour donner de la profondeur à l’espace (ce qui fait qu’on ne s’étonne pas de le voir traverser la toile en volant chez Dali), ou asperges nouées en fagot, celles de Coorte bien avant celles de Manet célébrées par Proust.

Coorte. Les Asperges, 1697

J’apprends à observer les fonds : le noir permet à Juan Sanchez Cotan de projeter en avant les objets, de les faire surgir de la nuit jusquà les sortir du cadre.

Juan Sanchez Cotan, Nature morte au gibier, légumes et fruits (1602)

Au contraire, Chardin invente une harmonie chromatique, estompe les contours et construit une atmosphère tiède, malgré les signes d’un présent menacé, ce qu’annoncent la minuscule tache rouge de la braise dans le fourneau de la pipe, la mousse de la bière qui va s’évaporer.

Chardin. La Tabagie. Vers 1737.

Illusion ou reconstruction

On peut aussi lire l’exposition comme une hésitation entre la représentation des choses comme illusion et la présentation des choses comme reformulation. La belle armoire trompe-l’œil aux bouteilles et aux livres d’un médecin de 1470 en est un bel exemple,

 Nature morte aux bouteilles et aux livres (1470)

…. alors que de Cézanne à Matisse, les artistes tournent le dos aux images fidèles, s’émancipent de l’illusionnisme, creusent l’écart entre le monde et les signes, Cézanne montrant des arabesques des obliques, des sphères et non des pommes et des nappes. Matisse faisant basculer le plan horizontal de la table à la verticale.

Cézanne. La Table de cuisine (1888-1890)
Henri Matisse, Nature morte aux oranges (1912)

Mais cette opposition entre réalisme et reconstruction est une simplification. Bien avant que l’art du 20e siècle ne se détourne de la reproduction, Luis Egidio Melendez peignit avec beaucoup de minutie des pastèques d’une taille monstrueuse aux chairs rouges et offertes et les disposa dans un paysage d’orage… Fidélité réaliste ou scène onirique ?

Luiz Melendez, Pastèques et pommes dans un paysage (1771)

Le Musée de Montmartre

Communards et Versaillais

Depuis la station Barbès-Rochechouart, le chemin qui mène au sommet de la butte est bien raide. L’appellation Escalier du Calvaire, appelle inévitablement des plaisanteries sur ce nom… « Calvaire, oui, calvaire du piéton ! ».

Escalier du Calvaire

En haut de l’escalier, on est accueillis par le chat hilare qui couvre les murs des quartiers populaires de Paris, par un ours méditatif tenant un discours inspiré de Lao Tseu et par quelques dessins mêlant fantastique et géométrie. Une autre fois, je reviendrai pour voir si ces personnages se promènent ailleurs dans Montmartre.

Voici l’opulent Sacré Cœur. Dans mon enfance, ma famille, non sans arrière-pensée politique, raillait, cette « meringue indigeste » : c’est de Montmartre qu’était parti le mouvement de la Commune. L’insurrection avait éclaté le 17 mars 1871 pour empêcher le gouvernement de saisir les 171 canons qui défendaient la ville contre les Prussiens. La Commune avait d’abord été une réaction patriotique contre ceux qui pactisaient avec l’ennemi. Très vite, le gouvernement avait fui à Versailles et pendant environ deux mois, les Communards étaient restés maîtres de Paris où ils avaient installé un régime de souveraineté populaire avant d’être combattus et défaits… Or c’est dans le Nord-Est de Paris, à l’emplacement où les canons avaient été confisqués que devait être édifié le Sacré-Cœur. Même si le principe de la construction avait été décidé auparavant, ce monument énorme symbolisait la vengeance contre la ville rebelle et le retour de l’ordre moral. 150 ans après la chute de la Commune, on se réunit toujours au Mur des Fédérés en mémoire des derniers combattants massacrés par les « Versaillais ». Cette Mémoire blessée a fait hésiter la mairie de Paris jusqu’en 2022. Fallait-il vraiment inscrire la basilique à l’inventaire des monuments à protéger au risque de déclencher des affrontements (aujourd’hui, le Sacré-Cœur est inscrit, mais non classé et bénéficie d’une moindre protection) ?

Depuis longtemps, le nom des rues est supposé rétablir un peu d’équilibre : l’adresse du Sacré-Cœur, est le 35 rue du Chevalier-de-la- Barre, du nom d’un jeune homme de 19 ans exécuté en 1760 de façon atroce pour ne pas s’être découvert au passage d’une procession. Le square situé sous le Sacré-Cœur a reçu pour sa part le nom de Louise Michel, héroïne de la Commune et féministe optimiste qui rêvait d’égalité :

Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine.

En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme.

Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe.

Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde ! Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars. (Mémoires. p. 103)

Aujourd’hui, la mémoire révolutionnaire des Communards a quasi disparu au profit du vernis esthétique qui recouvre le quartier. Les dix millions de touristes qui visitent Montmartre ont plutôt en tête les images du film Amélie Poulain et c’est cette beauté de carte postale qui inquiète les vieux Parisiens.

Des pavés, des pavés devenus patrimoniaux et non plus émeutiers mènent jusqu’au 12 rue Cortot.

Au 12 rue Cortot, le Musée de Montmartre

Notre visite au musée de Montmartre a eu lieu entre deux averses tièdes, délicieuses, qui ont rafraichi les jardins et réveillé l’odeur de l’herbe mouillée et des roses de septembre. C’est un des plus charmants musées de Paris par la grâce de trois beaux jardins presque campagnards avec des arceaux fleuris, des arbres sombres qui dominent la célèbre vigne plantée sur l’arrière de la butte.

Un des jardins Renoir. Au fond, le Château d’eau

Ces jardins ont reçu le nom d’Auguste Renoir qui séjourna deux ans rue Cortot avant de déménager en 1889, pour le Château des Brouillards.

La maison de la rue Cortot était délabrée, ce qui ne gênait nullement Renoir, mais par contre elle offrait l’avantage d’un grand jardin qui s’étendait derrière, dominant une vue magnifique sur la plaine Saint-Denis. (Jean Renoir 1981)

Il faut imaginer l’endroit, à la lisière de Paris, quand il était encore entouré de bicoques en ruine, avec le carré de vignes de Montmartre, et le Lapin Agile. Par cette journée estivale, c’est un havre de paix. On s’assied autour d’une des petites tables de jardin. On mange pour pas trop cher une salade de pâtes dont le nom « à l’italienne » promet davantage que le résultat : une plâtrée de pâtes avec trois feuilles de roquettes et de minuscules bouts de tomates et de jambon. Mais il fait bon ; on entend vaguement les bruits assourdis des conversations des tables voisines. On se sent loin.

Les vignes du Clos Montmartre, protégées des oiseaux et le Lapin Agile

Le musée est installé dans une bâtisse ancienne qui abrite une collection permanente dédiée au souvenir des années qui vont de 1870 à 1950. C’est le Paris imaginaire des Américains qui célèbrent le french Cancan et admirent les photos de Jane Avril  et d’Yvette Guilbert avec ses gants noirs (comme sur les dessins de Toulouse –Lautrec) dont les noms sont associés au Moulin Rouge.

Jane Avril
Yvette Guilbert

Une salle est dédiée au  théâtre d’ombres du cabaret du Chat Noir ainsi qu’aux dessins japonisants d’Henri Rivière :

Le logo du cabaret « Le Chat noir ». Adolphe Willette
Henri Rivière. Théâtre d’ombres (malheureusement les reflets rendent les images inphotographiables)

L’atelier-appartement de la belle Suzanne Valadon, modèle puis peintre, a été reconstitué. Elle y vivait avec son amoureux André Utter et son fils Maurice Utrillo plus célèbre qu’elle. Pour la première fois, je regarde vraiment un de ses tableaux. Je suis impressionnée par sa force. J’espère que le mouvement féministe lui vaudra davantage de reconnaissance.

Suzanne Valadon. Nu au miroir, 1909

Camoin, le fauve discret

Camoin a occupé un atelier dans cette demeure.

Vue depuis l’atelier de Camoin. Les coings

Quand nous sommes passés au musée, une exposition lui était consacrée. Même si celui qui se désignait comme un « fauve en liberté » est plutôt sage comparé à ses camarades, parcourir l’exposition, c’est voir des toiles dont la composition repose sur un jeu de couleurs sans clair-obscur. Un fauve donc !

Voici l’arrivée du printemps. Un printemps encore froid, mais qui convoque le bleu de la mer, le violet des collines, l’orangé du sol, éclairés par les jaunes, roses, verts des arbres en fleurs, et par un jaune acide qui suffit à vivifier l’ensemble.

Le Printemps. 1921. Collection particulière

Dans d’autres tableaux l’influence de Cézanne se sent peut-être trop…

Camoin. Les Baigneuses. 1912. Musée Granet à Aix-en-Provence

ou celle de Matisse

Portrait d’un jeune Marocain 1913

L’exposition a fait une place aux croquis que Camoin a faits pendant la guerre de 14-18 de ses compagnons de misère.

Portraits de camarades de combats

Il y a quelques très beaux tableaux. La Tartane entrant dans le port de Saint-Tropez est bien à Camoin : à l’intensité des couleurs, il  préfère l’harmonie d’un ciel nuageux, d’une mer terne et de la voile du bateau, qui hésite entre le gris-rose et le gris-bleu.

Tartane entrant dans le port de Saint-Tropez. 1925. Musée de l’Annonciade.

C’est la même recherche que l’on retrouve dans les Marocains dans une rue. Une large bande claire anime la couleur prune des collines reprise en plus sombre par l’ombre du premier plan, sans qu’il soit besoin de notes violentes. Après, il ne reste qu’à guider le regard par des lignes obliques, murs, groupes de personnages, pour aller du premier plan vers la profondeur du tableau. 

Marocains dans une rue. 1913. Collection particulière

En repartant, je me demandais si Camoin aurait aimé que son nom soit attaché à ce quartier, ou s’il aurait préféré rester un passant, car c’est une drôle d’identité que celle de Montmartre, avec toutes les couches de mémoire qui s’y superposent, Commune de Paris, catholicisme de la fin du 19ème siècle, Belle Epoque… Bien qu’il ait habité là, Camoin cherchait quelque chose de différent. Ses plus beaux tableaux substituent au paysage parisien les images d’une ville du bord de mer où se rencontrent le ciel, la terre et l’eau.

BRAIRE Jean, Sur les traces des communards. Guide de la Commune dans le Paris d’aujourd’hui, Paris, Les Amis de la Commune, 1988.

MICHEL Louise, 1886, Mémoires de Louise Michel (ch 9), F. Roy, libraire-éditeur (https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_de_Louise_Michel/Chapitre_IX)

NOËL Bernard, Dictionnaire de la Commune, 2 vol., Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1978.

RENOIR  Jean, 1981, Pierre-Auguste Renoir, mon père, Gallimard.

https://archives.paris.fr/r/295/la-fin-de-l-experience-et-le-souvenir-de-la-commune/

https://archives.paris.fr/arkotheque/visionneuse/visionneuse.php?arko=YTo1OntzOjQ6ImRhdGUiO3M6MTA6IjIwMjItMDktMTAiO3M6MTA6InR5cGVfZm9uZHMiO3M6MTQ6ImV4cG9fdmlydHVlbGxlIjtzOjE2OiJ2aXNpb25uZXVzZV9odG1sIjtiOjE7czo0OiJyZWYxIjtzOjM6IjI5NSI7czo0OiJyZWYyIjtzOjM6Ijk0MCI7fQ==

Au musée Fesch d’Ajaccio, le « Maître de la fertilité de l’œuf »

Ajaccio est une ville agréable, un peu moins attachante que Bastia, mais qui possède un musée étonnant pour une île restée longtemps à l’écart d’une accumulation de richesses permettant à des mécènes d’émerger.

Au musée

Dans la chaleur étouffante de la canicule, les touristes avancent lentement le long de la rue Fesch : encore une fois les boutiques, les robes, les maillots de bains! Encore une fois se traîner harassés dans les commerces de souvenirs corses garantis d’Extrême-Orient, traverser la rue brûlante jusqu’à la boutique d’en face. Les conversations se réduisent à des « Vous avez vu cette chaleur ! C’est insupportable. Il n’a jamais fait si chaud ! Ça ne peut pas durer ! ». ».

Au musée Fesch, en revanche, la climatisation fait merveille et à travers les fenêtres tamisées, les silhouettes floues des grands bateaux retrouvent leur charme.

Les navires depuis la galerie du musée Fesch

Pourtant, il n’y a pas grand monde alors que le musée est un des plus grands de France. La passion – et la situation familiale- de Joseph Fesch, oncle de Napoléon et son aîné de six ans, (1763-1839) lui ont permis d’acquérir quelques milliers de toiles et de sculptures, italiennes pour l’essentiel. Joseph Fesch, chassé de Corse par les paolistes, était entré dans l’intendance militaire de l’armée d’Italie comme garde magasin, puis a été bientôt nommé commissaire des guerres par son neveu Bonaparte. Chaque armistice s’accompagne de lourdes contributions de guerre en argent ou en nature. Et c’est le commencement d’une fortune qui lui permet d’acquérir un hôtel particulier à Paris construit par Nicolas Ledoux et surtout d’amasser une prodigieuse quantité d’œuvres d’art. Par ailleurs, le cardinal s’est offert une fin paisible en défendant le pape contre son neveu.

Le musée est connu pour ses primitifs italiens auxquels le cardinal s’est intéressé bien avant que ces peintres soient à la mode. Même si la collection a été largement dispersée après sa mort, il reste des merveilles du temps où la peinture ne se voulait pas encore le miroir de l’homme :

Mariotto di Nardo. La Pentecôte. Détail

J’aime ces personnages encore raides, ces tableaux où la géométrie des mains dit plus que l’expression des visages,

Niccolo de Tomasso. Mariage mystique de sainte Catherine entre saint Jean-Baptiste et saint Dominique (détail)

J’aime l’impression d’un écart qui se réduit entre le réel et sa représentation jusqu’aux lignes souples de Giovanni Bellini et de Botticelli.

Bellini. Vierge à l’enfant
Botticelli. Vierge à l’enfant soutenu par un ange. Détail

Maintenant, nous déambulons au milieu d’une enfilade de vierges à l’enfant. La thématique monotone de l’art chrétien du 17e me fatigue aujourd’hui, la douceur des visages de mères inclinés vers des bébés, sans parler des têtes de vieillards, apôtres, philosophes, évangélistes… se ressemblant toutes.

Et cette rhétorique pieuse qui souligne les leçons édifiantes par de grands gestes !

Index didactique si le fidèle est distrait

Enfin, j’arrive à un tableau un tableau qui m’arrache à l’art avec un grand A. Je ne sais plus s’il est bien ou mal peint. Je n’ai plus de repères tant il refuse l’art installé. Il néglige les conventions formelles (chromatisme sans nuance, formes aplaties, contre-plongée sans arrière-plan, composition symétrique) et surtout, il s’oppose aux sujets de l’époque.

L’Inappétence de la chouette ou La Tentation de la chouette

Deux groupes entourent une chouette perchée sur le rebord d’une assiette : à gauche, un chien monté sur une chaise lui tend peut-être de la viande piquée au bout d’une petite broche ; à droite, un chat, lui aussi juché sur une chaise qui sert d’escabeau branlant, rivalise avec le chien en offrant du pain ; en dessous, un oiseau se charge d’un verre de vin. Les têtes et les corps des animaux sont réalistes, bien que les pattes soient humanisées, ce qui leur permet de tenir fermement les fourches. D’autre animaux ont un rôle mystérieux. Un lapin contrôle les mouvements du chien à l’aide d’une corde et une sorte de lézard dirige l’oiseau, lui aussi entravé par une corde. Dans un coin, un autre lapin et une oie sont habillés. Quelles que soient les espèces, les animaux ont un air de famille. Leurs yeux fardés et leurs dos cerclés de noir unifient la composition.

Plus bas, trois nabots difformes. Sont-ils les ordonnateurs d’une cérémonie sacrilège d’offrande de nourriture ? Le nain de gauche menace le chien d’un balai. Les animaux ouvrent le bec ou la gueule pour haranguer la chouette, ou pour vanter la qualité des mets proposés.

L’Inappétence de la chouette

Et la chouette, bien au centre de la composition, la seule de face, qui nous regarde ? Elle n’est ni gaie, ni triste. Impavide.

J’approche :   c’est une œuvre du « Maître de la fertilité de l’œuf ». Cette désignation saugrenue réjouit, mais n’éclaire rien. Ce n’est pas une identité et il n’y a semble-t-il pas d’œufs dans l’œuvre exposée à Ajaccio.

Le message se dérobe. Tant de détails sont incompréhensibles : les deux groupes de tentateurs sont-ils complémentaires ou s’affrontent-ils et dans quel but ? Cette chouette qui ne succombe pas à la tentation, est-elle une incarnation de la sagesse, comme le voudrait son statut d’attribut d’Athéna ? L’oiseau est-il un précurseur d’une écologie radicale plaidant pour la sobriété ? Et pourquoi pas une incarnation déchristianisée et blasphématoire du Christ repoussant les offres du malin ?

Le secourable téléphone n’est pas d’un grand secours. Les historiens d’art ont souligné des affinités entre Jérôme Bosch, Brueghel, Pieter van Laer dit le Bamboche et ce peintre inconnu, leur héritier tardif, qui viendrait de Bologne. On lui attribue une quarantaine de tableaux loufoques dont la stylisation m’évoque les images de fêtes foraines, les premiers dessins animés ou les automates que l’on offre aux enfants.

J’ai eu beau essayer de l’écrire, l’image résiste aux mots. Elle est d’une efficacité symbolique redoutable au-delà de ce que je crois qu’elle « veut dire ». Comme dans un rêve, j’en éprouve immédiatement la force.

Bibliographie

Lyevins, Verdot et Bégat, 1842, Fastes de la légion d’honneur. Biographie de tous les décorés  […] tome 2,https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwi5l9qNsN35AhWahM4BHX4HC1MQFnoECBMQAQ&url=https%3A%2F%2Fgallica.bnf.fr%2Fark%3A%2F12148%2Fbpt6k39277w.texteImage&usg=AOvVaw1neuf08i_DRI_sVe47LJhX

Sur une œuvre du même peintre conservée à Dôle :

Napata et ses rois nubiens à la conquête de l’Egypte

L’exposition Napata du Louvre a le grand intérêt de montrer les liens étroits de l’Egypte et du royaume de Kouch (situé en Nubie, l’actuel Soudan), liens commerciaux, culturels et guerriers. Elle s’inscrit donc dans le mouvement critique du discours européen qui a minoré l’apport des Africains à l’histoire universelle.

La 25ème dynastie (-720, -663)

Des siècles de domination égyptienne sont évoqués par exemple par des tablettes où des captifs noirs, plume d’oiseau fichée dans la chevelure, défilent, garrotés par le cou, devant le pharaon.

Nubien prisonnier. Musée du Louvre

Peu à peu, le royaume de Nubie devient indépendant et attaque à son tour l’Égypte. Le roi de Napata, Piânkhy, et son frère et successeur, Taharqa, parviennent à unifier le Soudan et l’Égypte et créent la 25e dynastie. J’ai suivi l’épopée guerrière de ces Africains qui, pendant 50 ans, ont régné sur les deux royaumes (à l’exception du delta du Nil) avant d’être défaits par les Assyriens. Les statues monumentales de Doukki Gel (au nord du Soudan) témoignent de l’importance de cette civilisation égypto-africaine : l’exposition présente les copies des représentations monumentales de 7 souverains du royaume kouchite qui avaient été brisées, ensevelies, et sont restées cachées jusqu’à leur redécouverte en 2003.

Les commissaires ont choisi également d’évoquer le rôle des égyptologues, et même l’opéra Aïda, auquel l’archéologue Mariette a contribué, tant pour les costumes que pour le scénario qui met en scène les amours contrariés d’une princesse éthiopienne captive et d’un général égyptien. Ils montrent aussi le magnifique travail de Michel Ocelot  autour de son film d’animation Pharaon (un pharaon kouchite), le Sauvage et la Maitresse des Roses.

Cinq statues

Mais je viens au Louvre moins pour m’instruire que pour m’abandonner à la séduction qu’exercent sur moi quelques œuvres. N’est-ce pas la force des expositions d’ajouter de nouvelles images aux images qui nous accompagnent tout au long de la vie ?

La petite statuette du roi Taharqa (19cm) agenouillé devant le faucon sacré, qui sert d’affiche à l’exposition, est certainement une des plus belles œuvres présentées.

Taharqa faisant l’offrande du vin au dieu faucon Hemen (Musée du Louvre)

… ainsi que la déesse-vautour, protectrice du royaume du Sud, sculptée dans un granit gris, avec son bec extrêmement dur et ses ailes prêtes à se déployer quand se présentera une proie.

Statue de  Nekhbet, déesse vautour protectrice du pharaon et de la royauté du Sud (Oxford)

La sculpture monumentale d’un bélier réunit tout ce que j’aime de l’Egypte ancienne, la maîtrise des formes et des matériaux et, à travers ces couples formés d’un homme et d’un animal, les images énigmatiques du divin dans un temps où les animaux étaient puissants et les héros des nains blottis entre leurs pattes.

Le Bélier d’Amon protégeant un Aménophis III tout petit (Berlin)

Bec de vautour, cornes de bélier enroulées contre l’oreille, gueules béantes des fauves… peuvent anéantir des hommes pas plus grands que des enfants sauf si la force s’inverse en protection.

Une fois de plus, nous regardons, subjugués, les dieux égyptiens à tête d’animaux, Horus dieu- faucon, Sekhmet la lionne, protectrice du pouvoir royal, ou encore Thot, à tête d’Ibis ou de babouin (ici représenté par un babouin paumes levées, adorant le disque solaire). Ces représentations sont contradictoires, troublantes. Elles tournent le dos à la recherche du trompe l’œil qu’a si longtemps poursuivi l’art occidental, et imposent des mélanges « impossibles ». Et pourtant, elles le font de façon « réaliste ». Personne n’hésite à reconnaître les animaux. On identifie au premier coup d’œil le mufle du babouin. Les descriptions savantes résolvent ce paradoxe en invitant à ne pas voir l’animal dans les statues, seulement le système théologique abstrait qu’il est chargé d’incarner. Ainsi le babouin ne serait qu’un symbole de l’écriture et des sciences. Cependant, n’en déplaise aux spécialistes de la religion, la représentation impose la présence de l’animalité, la nature mixte des dieux, avec sa part humaine et sa part divine (ce que dit le livre de Françoise Dunand et Roger Lichtenberg). Le vérisme est si fort que les statues de quatre babouins, accolées primitivement à la base de l’obélisque de la Concorde, ont choqué le roi Louis-Philippe qui les a trouvées trop indécentes, avec leur sexe bien visible, pour orner la place

Nous passons parfois la nuit dans les rêves la frontière « infranchissable » qui nous sépare des animaux. L’art égyptien révèle à sa manière la fragilité de ces séparations et oblige à percevoir la présence de l’Autre dans le règne humain.

Thot à tête de singe

J’évoquerai encore une statuette d’Isis allaitant Horus. Les deux personnages sont raides. La mère est massive, sa position assise ajoutant à sa dignité. Elle ne semble pas participer sentimentalement à la scène et son léger sourire ne s’adresse même pas à l’enfant sur ses genoux. (D’ailleurs la déesse n’allaite pas encore ; elle pince son sein entre ses doigts pour en faire jaillir le lait).

Cette statue n’est pas « jolie », mais elle m’a rappelée les innombrables représentations de mères qui donnent le sein. Les Vierges du lait du Moyen Age, la Vierge au sein rond de Fouquet, les jeunes femmes de Renoir et de Picasso me viennent à l’esprit… La statue d’Isis et de son fils Horus diffère par bien des aspects de ces œuvres qui ont  presque codifié l’inclinaison tendre du cou de la mère, la main minuscule de l’enfant posée sur le sein. Mais les aspects essentiels sont là. La mère universelle offre le lait vital à l’enfant et cette scène ne cesse de faire retour dans l’histoire de la peinture.

Maternité. Picasso 1905

http://ressources.louvrelens.fr/EXPLOITATION/oeuvre-n-383.aspx

Dunant, Françoise et Roger Lichtenberg, 2005, Des animaux et des hommes, Une symbiose égyptienne, Monaco, Editions du Rocher.

Chiharu Shiota. Entre les fils

Carte blanche au musée Guimet (jusqu’au 6 juin 2022)

Living Inside

Des milliers de cordelettes rouges tombent d’un chapiteau et forment un rideau qui tient le spectateur à l’extérieur d’un espace aménagé sur une estrade circulaire. Entre les fils, on voit une accumulation de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posés les petits objets du quotidien, théières assiettes, téléviseur miniaturisés, tous ligotés et reliés les uns aux autres..

L’artiste japonaise a expliqué qu’elle évoquait ainsi  le cocon du confinement. Son prisonnier (sa prisonnière plutôt, car l’univers représenté est plutôt féminin) est captive d’un espace domestique saturé de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posées les petits objets du quotidien, théières, assiettes, téléviseur.

Laissons de côté les reproches d’une évocation d’un monde privilégié. Bien sûr, ceux qui se sont entassés à cinq dans 30 mètres carrés et ceux qui n’ont pas pu se confiner parce qu’ils travaillaient dans des supermarchés ou des hôpitaux, ou qui s’épuisaient à constater qu’ils n’avaient pas une minute à consacrer aux vieux des EHPAD confiés à leurs soins… trouvent que c’est là l’image d’un confinement de luxe.

Cependant, comme si la plasticienne se confondait avec un spécialiste de la micro-sociologie de l’enfermement, elle nous parle de ce que le covid a fait à beaucoup de vies urbaines.

A la différence du discours des sciences humaines cependant, le message est ambigu. Exil, ou bien repli ? Le mur de cordes est l’image d’une séparation douloureuse pour ceux qui étaient en train de tisser les fils d’amour et d’amitié que la crise a cruellement rompus ; cependant le mur a tracé un cercle protecteur autour d’un sanctuaire plein d’objets prêts à servir des recluses heureuses d’être protégées des tensions de la vie. Le chaos du monde reste à l’extérieur. Le virus n’entre pas dans cette bulle qui rappelle le temps où, petites filles, elles jouaient à la dînette cachées sous la nappe de la table de la salle à manger.

C’est au regardeur d’achever ce que la plasticienne commence et de trouver en lui le sens des images. Je ne dois pas être la seule que l’accumulation d’objets dans un espace sans présence humaine met mal à l’aise. Quels liens  pourront encore se tisser si la théière ne sert plus à préparer le thé pour le visiteur ?

Deux robes d’enfant

Ailleurs dans le musée, deux robes d’enfants sont emprisonnées dans une cage couverte d’une sorte de grande toile d’araignée faite de fils noirs entrelacés. Est-ce le passage au noir et blanc qui en fait une image du temps … ou bien la lumière, mélange d’ombre et de blancheur qui ne laisse apercevoir que des images voilées ?

C’est pour moi un rêve du passé où je sais que ce que je vois n’est qu’un cauchemar. Les vrais enfants ont été mangés par le temps. Des sœurs. La grande et la petite qui s’ennuyaient devant le jardin. On leur avait dit de rester tranquilles pour ne pas salir leurs robes. Le temps les a dévorées. Ou bien l’araignée qui les a vidées de leur substance ne laissant qu’une enveloppe translucide.

Selon l’humeur, l’image tisse des liens avec des souvenirs oubliés, restitue une vérité perdue, ou fait durement éprouver la perte d’enfants dont la vie a été détruite.

L’exposition russe de Vuitton

En France, la hantise du militarisme était telle que nous ne célébrions plus que les victimes et que les héros paraissaient suspects… Le patriotisme était dénoncé comme nationalisme. Nous avions oublié que l’Histoire n’était pas seulement l’histoire des rapports de force entre un gouvernement et des gilets jaunes, mais aussi, hélas, celle plus tragique des relations entre peuples qui prend la forme de la guerre. Des amis russes me rappelaient régulièrement que leur pays avait perdu 26 millions de citoyens, soldats et civils, dans la lutte contre le nazisme. Ils me faisaient la leçon puisque la France avait fort peu résisté. Effarés, consternés, ils se retrouvent aujourd’hui dans le rôle de l’envahisseur qui incarne le mal. Poutine a beau tordre les mots et prétendre qu’il dénazifie l’Ukraine les crimes de l’armée russe sont largement documentés. En Russie, comme en exil, mes amis portent le poids des actes barbares de leur pays.

Les Occidentaux soutiennent les Ukrainiens. Ils voient en direct les villes dévastées ; ils imaginent la longue attente, si insupportable, entre le moment où la radio annonce que les troupes russes se concentrent dans l’Est et le moment où les bombardements recommencent sur Mariopol. Ce nom, qui était inconnu, est devenu le symbole des villes martyres… Le soutien est cependant un peu limité par le risque de se retrouver en guerre, et la solidarité économique marque le pas devant la hausse assurée des factures d’énergie et de nourriture… La relative inefficacité de la riposte rend d’autant plus acharnée chez certains la tentation du boycottage culturel. Les propositions de  proscription à l’encontre des peintres, des musiciens, des écrivains russes se sont multipliées –  jusqu’à l’absurde.

Qui boycotter ?

Dès le 10 mars 2022, l’Orchestre philharmonique de Cardiff avait  annulé un programme consacré à Tchaïkovski, le jugeant « inapproprié pour le moment ». Le 11 mars, 24 heures avant son concert, le pianiste Alexander Malofeev a appris qu’il était indésirable aux yeux de l’Orchestre symphonique de Montréal, alors que « son compte Instagram indiquait clairement qu’il s’opposait à la guerre ».

Les plus fous s’attaquent aux grands écrivains, y compris ceux qui sont morts depuis longtemps. Le professeur Paolo Nori a dénoncé le 1er mars, l’université Milano Bicocca qui voulait reporter quatre cours sur Dostoïevski ; d’autant plus absurde que Dostoïevski a été condamné à mort puis gracié et déporté en Sibérie pour avoir fait partie d’un cercle qui critiquait l’absolutisme tsariste. L’université a cependant renoncé à cette décision.

La Maison de la Culture de Russie, située dans le 16ème arrondissement Paris, a été visée par le jet d’un cocktail Molotov. Je n’aimerais pas être un Russe dans les pays occidentaux, trop souvent traité en paria, alors qu’il a peut-être fui son pays pour ne pas soutenir un régime de terreur.

Heureusement, la majorité refuse d’emboiter le pas et la ministre Roseline Bachelot a rappelé le 10 mars qu’on ne peut demander à tous les Russes d’être héroïques. De fait, Poutine a fait voter une loi punissant de prison (jusqu’à 15 ans) les « auteurs de fausses informations ». Et pourtant, il y a des Russes qui bravent les interdictions , risquant leur carrière et leur sécurité. Dès le 24 février, premier jour de la guerre, près de 11 000 personnes ont été arrêtées pour avoir pris part à des manifestations. (Ceux qui pensent que c’est peu peuvent se demander combien de Français ont rejoint la résistance en 1940 une fois effondrées les institutions).

Le rappeur Oxxxymiron, a osé écrire sur son compte Instagram : Cette guerre est une catastrophe et un crime, « Vous avez beau essayer d’expliquer que ce n’est pas une agression mais une défense, ce n’est pas l’Ukraine qui a envahi le territoire russe. C’est la Russie qui bombarde un état souverain en ce moment même » Elena Kovalskaya, la directrice du théâtre d’État et du centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, a donné sa démission en annonçant qu’il lui était « impossible de travailler pour un meurtrier et de toucher un salaire de lui ». Le metteur en scène Lev Dodine, directeur d’un grand Théâtre de Saint-Pétersbourg, a écrit :

J’ai 77 ans et j’ai perdu au cours de ma vie beaucoup de gens que j’aimais. Aujourd’hui, alors qu’au-dessus de nos têtes, à la place des colombes de la paix, volent les missiles de la haine et de la mort, je ne peux dire qu’une chose : arrêtez ! 

Même la peinture est visée par les nouveaux épurateurs. Il se trouve des militants de la plume pour vouloir garder les tableaux prêtés à la fondation Vuitton. Une lettre de lecteur qui signe Yves Michaud (j’imagine que c’est un pseudonyme) propose de garder les œuvres de la collection Morozov :

yves michaud27/02/2022 – 20H14 : « Une idée simple, très poutinienne: on ferme l’exposition – pour des raisons on ne peut plus crédibles de sécurité – et on attend de voir. On peut même garder les oeuvres. Ou les rendre dans cinquante ans ou cent. »

Nous sommes allés revoir les tableaux, juste avant la fermeture.

Les Morozov, une famille de collectionneurs

Les hommes de la famille Morozov (le nom signifie gel en russe) viennent d’une famille de serfs qui s’est enrichie dans le commerce textile. Est-ce la foi religieuse qui explique leur philanthropie, ou bien la culpabilité de ceux qui se souviennent de leur origine, le grand-père n’ayant racheté leur liberté qu’en 1821 ? Quoi qu’il en soit, en 1910, avant la révolution,  l’essentiel des peintures et sculptures de Mikhaïl avait été transmis par sa veuve à la galerie Tretiakov afin que les Russes en profitent et se forment à l’art moderne. Les Morozov aimaient aussi partager leur collection avec des amateurs. Du vivant de Mikhaïl, qui s’était lui-même essayé au théâtre et à la musique, la maison regorgeait de peintres enthousiastes venus admirer les toiles françaises qui réinventaient la peinture

Mikhail (1870-1903) et Ivan Morozov (1871-1921) fascinent par la hardiesse et la sûreté de leurs choix. Alors que la critique française accablait les impressionnistes, les fauves, les cubistes… ces Moscovites venus de loin les achètent sans hésiter. Le cadet, Ivan, qui survit à son frère, accompagne l’histoire de l’art moderne jusqu’aux Deux Saltimbanques de Picasso, aux Matisse bleus du Maroc, aux débuts de l’abstraction.

Une famille dont l’histoire est aussi extraordinaire justifie les portraits familiaux assez académiques de la première salle, d’ailleurs souvent très réussis.

Sérov. Mikka Morozov

Des impressionnistes français et des paysagistes russes

La salle suivante poursuit dans le genre des portraits. Ce sont les impressionnistes français qui sont à l’honneur. Renoir y figure avec des portraits de l’actrice Jeanne Samary. Le visage est plus piquant que ne le sont la plupart de ses représentations féminines qui exaltent surtout la peau et le vêtement des modèles.

Renoir. Portrait de Jeanne Samary

Les frères Morozov ont aimé les paysages. Ils ont acheté des œuvres exemplaires (typiques) de Corot, Monet, Sisley, Pissarro, souvent dans ce qu’elles avaient de plus radical, une meule de foin, du brouillard qui empêche de voir ! Je suis  pourtant un peu déçue par ces Monet que j’attendais et je leur préfère un champ de coquelicots 

Monet. Un champ de coquelicots

ou des marines de peintres moins connus comme Louis Valtat :

Louis Valtat. La Falaise violette

Le dialogue des peintres français et russes mis en scène par la commissaire de l’exposition est passionnant. La peinture de plein air inspire Vroubel et Valentin Serov (dont j’avais beaucoup aimé La Jeune fille aux pêches à Moscou) et qui s’essaie à une toile aquatique. Dans l’eau sombre, au milieu des herbes flottantes, on devine le visage mangé par les ombres vertes d’une sirène :

Valentin Serov. La Sirène

Vroubel a osé peindre ses Lilas comme une masse violette d’où émerge un visage sombre, Le buisson entoure, absorbe presque une dame blanche esquissée sur un banc, que ses habits, ses traits fantomatiques, apparentent à la lune.

Mikhaïl Vroubel. Lilas

La révolution venue de Paris est d’abord une affaire de cadrage. Les hommes occupent une place réduite au minimum au sein de la nature.

La grande Natalia Gontcharova, très connue de son vivant, un peu reléguée après sa mort, m’ébahit toujours par son talent. Elle fait chanter les couleurs comme tous les grands peintres de l’exposition et elle doit peut-être à l’art populaire sa façon de silhouetter arbres et personnages.

Natalia Gontcharova. Vergers en automne

Plus loin, il y aura les décors nabis, peints par Bonnard et l’étonnant cycle d’Eros et Psyché – trop rose, tout en aplats – de Maurice Denis pour le salon de musique de Mikhaïl Morozov.

Bonnard. L’Eté en Normandie

Gauguin,  Cézanne, Matisse, Van Gogh

Les clous de l’exposition, les salles où tout le monde se précipite sont consacrées à Gauguin, à Cézanne, à Matisse, à une inoubliable marine de Van Gogh qui aimante mes regards.

Van Gogh, La Mer aux Saintes-Maries

A vrai dire, le Gauguin qui fait dialoguer les religions me plaît moins que le Gauguin du paysage à l’arbre jaune, précédé d’un grand espace vide de couleur ocre.

Paul Gauguin. L’Arbre jaune

Son Eve océanienne a heureusement échappé aux militantes de Me too. Quelle qu’ait été la vie de Gauguin, son portrait magnifie l’adolescente dont le corps, sculptural et sensuel à la fois, évoque un bonheur d’avant la faute.

Paul Gauguin. La Femme au fruit

Cézanne est là avec sa Sainte Victoire et son grand pin… Jusqu’à cette exposition, je regardais moins les natures mortes. Celles-ci, somptueuses, mettent en œuvre la même simplification des formes, les mêmes jeux entre des sphères et des angles aigus, le même contraste entre des blocs crayeux cernés de noir et des boules de lumière :

Paul Cézanne. Un torchon devient un chaos minéral

Le dispositif de l’exposition voulu par la commissaire Anne Baldassari confronte là encore  Cézanne et sa réinterprétation par Machkov, plus violente et plus « naïve », couronne de prunes et de pèches entourant une orange :

Ilia Matchkov. Le leçon russe de Cézanne

Ivan Morozov entre en contact avec Matisse grâce à Chtchoukine. Il aime tout de suite son art qui doit tant à Cézanne. Deux ans plus tard, Matisse lui vend son Triptyque marocain, d’un bleu à défier le ciel et la mer

Henri Matisse. La Porte de la Casbah
Zohra sur la terrasse

Les commissaires ont choisi pour terminer le parcours la Ronde des prisonniers, tableau que Van Gogh a peint d’après un dessin de Gustave Doré alors qu’il s’était réfugié à l’asile psychiatrique de Saint Rémy. Des prisonniers voûtés tournent entre des murs jaunes ; un homme au centre nous regarde, qui est peut-être Van Gogh. Ce n’est peut-être pas le tableau le plus radical de l’exposition, mais il parle à notre angoisse.

++++

Je me disais que je n’irai sans doute plus à Moscou et que je ne reverrai jamais ces œuvres. Le sens même de l’exposition des Morozov, c’était le dialogue fécond entre deux traditions, la démonstration de l’absurdité du séparatisme culturel. Poutine a interrompu d’un coup les échanges, renfermant son peuple dans le monde clos de l’identité slave. Pour combien de temps ?

Connaissance des Arts Icônes de l’art moderne, la collection Morozov. Hors Série

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/09/21/exposition-morozov-a-la-fondation-vuitton-un-extraordinaire-inventaire_6095493_3246.html#:~:text=de%20paysages%20et,fit%20%C3%A0%20Londres.

https://www.tf1info.fr/culture/qui-est-oxxxymiron-la-superstar-du-rap-russe-qui-s-oppose-a-la-guerre-en-ukraine-2211886.html

https://www.humanite.fr/monde/russie/la-femme-du-jour-elena-kovalskaya-739974

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/lettre-ouverte-de-lev-dodine-a-vladimir-poutine-20220302_7KL4HOZXNVE2HGEY4RNCL4C75E/

Miniarttextil au Beffroi de Montrouge

Entrée libre de 12h à 19 h jusqu’au 13 mars

« Chaque année, m’a dit une amie, la ville de Montrouge s’associe à l’association italienne Arte&Arte  pour présenter des œuvres textiles. Allez-y sans faute. »

Un peu méfiante, je craignais d’aller voir au fond d’une banlieue perdue ce qu’on appelait jadis des ouvrages de dames. J’avais le souvenir des alphabets aux points de croix que l’on faisait faire aux petites filles, des napperons décoratifs, des chemises de bébés brodées, ces loisirs qu’on avait trouvés pour que les filles restent sages à la maison, tout en occupant leurs mains… Une fois de plus, j’étais sotte. Il n’y a plus ni d’Arachné, ni de Pénélope, ou plutôt les Arachné revendiquent à présent un génie égal à celui des dieux sans avoir à payer le prix de leur orgueil. L’art textile est depuis longtemps un art à part entière qui joue avec toutes les matières, toile, filets, fils, papiers, et les villes de banlieue sont plus créatives et excitantes que bien des quartiers de Paris.

René-Antoine Houasse – Minerve et Arachne https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ren%C3%A9-Antoine_Houasse_-Minerve_et_Arachne(Versailles).jpg

L’exposition Miniartextil est très facile d’accès depuis que la ligne 4 marque l’arrêt à Montrouge et Le Beffroi est à la sortie du métro. L’exposition présente 54 mini-créations (20*20*20 cm) et 10 œuvres monumentales en matière tissée ou faisant intervenir le fil. Comme l’exposition se termine, je me borne à quelques mots en espérant que des curieux vont se précipiter.

 A l’arrivée, on voit tout de suite Mundus patet de Guido Nosari. Le Mundus romain était une fosse circulaire destinée aux offrandes aux divinités souterraines et aux morts à qui on offrait un repas trois fois dans l’année. Des cuillères suspendues au plafond grâce à des fils de soie tournent lentement sur elles-mêmes au-dessus d’un napperon géant en crochet. C’est la vaisselle des morts.

Mundus Patet. Guido Nosari

Tout près ombres et lumières se battent dans la grotte de papier inventée par Andrea Glajcar.

Andrea Glajcar. (Allemagne) Terforation

Même lorsque les techniques sont apparemment celles, classiques, du patchwork les formes et les couleurs renouvellent entièrement l’effet.

Maria Luisa Sponga. Italie. Vertigine metropolitana

L’évolution des matériaux permet de détacher les petits formats des murs et d’en faire des objets plus proches de sculptures que de tentures ou de tapis. Certains sont amusants proches des jouets d’enfants, comme cette maison quadrupède, confectionnée avec du jute.

Lucie Richard-Bertrand. France. Hara House

ou cette boîte à compartiments comme si Antonio Bernardo voulait jouer à la mercière :

Antonio Bernardo. 30 MiniMiniartextil

D’autres objets exaltent les couleurs… bleu profond d’Anne Pangolin Gueno

Anne Pangolin Gueno. France. Where is my (human) mind

rouge intense de Chiaki Dosho

Chiaki Dosho. Japon. Cocoon

On voit aussi des tissages inquiétants : est-ce pour déconstruire le stéréotype d’une femme réduite à une chevelure que l’artiste présente un tissage en cheveux ?

Eleonara Monguzzi (Italie) Symbiose

ou que la Polonaise Henrika Zaremba montre une bouche béante hérissée de dents ?

Henrika Zaremba

Il reste quelques heures pour aller à Montrouge à la rencontre de ces artistes venus de partout qu’inspire le vieil art du tressage, de la tapisserie, des jeux avec le fil du temps.

A Thomery : le château de Rosa Bonheur (1822-1899)

12, rue Rosa-Bonheur, Thomery 77. Du mar. au dim. 11h-17h (visite guidée obligatoire un peu chère, mais très bien faite 15 euros… le prix sert à restaurer et à entretenir ce domaine privé qui est aussi aidé par la Mission du patrimoine). Le château est aussi une maison d’hôte.

Une peintre animalière du 19e siècle

De Rosa Bonheur, on peut admirer une toile puissante au musée d’Orsay, le Labourage Nivernais, qui lui vaut une médaille d’or en 1849. Elle a moins de 30 ans, devient riche et célèbre d’un coup et le restera toute sa vie. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1865, devient officier en 1894.

Une vie éclatante et puis l’oubli à la fois parce qu’elle était une femme, et plus encore parce que la peinture animalière était tombée en désuétude et que d’ailleurs son art réaliste tourne le dos à la modernité. D’après Ambroise Vollard, Paul Cézanne la tient en piètre estime. « Il me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosa Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage nivernais très fort. “Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant” (Wikipédia, article Rosa Bonheur note 60). »

Rosa Bonheur. Le Labourage nivernais célèbre la puissance de l’animal (Musée d’Orsay)

Elle devient aujourd’hui une icône féministe. Le mouvement LGBTQIA + admire qu’elle ait su déjouer tranquillement les préjugés qui voulaient que les femmes se cantonnent aux portraits et aux fleurs faute d’avoir la « force » de peindre de grands formats. Ainsi, comme Le Labourage d’Orsay, Le Marché aux chevaux, acquis par le Metropolitan de New York, est une toile de 5 mètres de long qui donne une bonne idée de sa force et de son ambition (et qui parle à notre époque : elle célèbre l’animal dans sa puissance alors que la monumentalité était réservée jusqu’alors aux sociétés humaines).

Rosa Bonheur. Le Marché aux chevaux. Metropolitan.
>http://www.metmuseum.org/works_of_art/collection_database/european_paintings/the_horse_fair_rosa_bonheur/objectview.aspx?collID=11&OID=110000135

On admire aussi la femme émancipée qui ne s’est pas mariée afin de rester indépendante. Rosa Bonheur a refusé les codes qui régissaient l’apparence physique des femmes, portant les cheveux courts, s’habillant en pantalon pour visiter les foires ou monter à cheval (il lui faut renouveler tous les six mois une autorisation de « travestissement »). Elle a partagé sa vie avec deux femmes, Nathalie Micas jusqu’au décès de celle-ci, en 1889, puis Anna Klumpke sa consolatrice aidante et aimante, à partir de 1898. La nature des rapports entre Rosa Bonheur et ses amies reste ambiguë, Rosa Bonheur proclamant sa répugnance pour les relations physiques, mais elle fait d’Anna, son héritière et sa légataire universelle. Lesbianisme ? Sororité ? La différence importe peu.

Le château de By

Vers 1860, Rosa Bonheur acquiert le château de By dans la commune de Thomery. Elle fait construire un atelier, un salon, et une salle d’études au-dessus des communs. Cette élévation est réalisée par l’architecte de l’usine Meunier à Noisiel, dans un style néo-gothique normand qui mêle la brique, la pierre et le bois.

Elle chasse l’architecte qui n’a pas su construire une verrière propre à assurer une lumière zénithale constante, mais conserve le bâtiment qui a fière allure avec sa tourelle pointue, sa tour d’angle, ses fenêtres décorées de colonnes.

Dans le parc de quatre hectares attenant au château, elle nourrit de nombreux animaux et oiseaux moutons, sanglier, cerfs, ara et aigle et même deux lions qui ont été élevés au biberon. Fathma la lionne qui vit en semi-liberté s’abandonne parfois comme un chaton à ses caresses.

A la mort de ses compagnons, elle les fait naturaliser et les installe dans l’atelier. « C’est l’atelier d’autrefois, dit la guide. On n’a rien changé, pas même la couleur des murs. On a même laissé (ou plutôt retrouvé au grenier et remis en place) les traces du peintre, sa palette, son cendrier, sa paire de lunettes, son parapluie. »

Atelier de Rosa Bonheur avec le portrait réalisé par Anne Klumpke

Dans cette vaste pièce, sont entassés des meubles, le piano où jouait Annette Micas, des commodes et des guéridons. Partout, des animaux vous regardent de leurs gros yeux de verre. Sur les murs, des têtes de chevaux, l’ara empaillé, des cornes de mouflons, des trophées de cerfs… Par terre, un crocodile, la peau tannée de la lionne Fathma avec sa tête naturalisée… L’ensemble fait davantage penser à un rendez-vous de chasse ou à un musée des arts taxidermiques qu’à l’atelier d’un peintre. On est mal à l’aise avant de comprendre que l’animal mort, évidé et naturalisé n’est pas exhibé comme un « autre », mais conservé comme un proche avec qui les liens ne peuvent être rompus.

La teinte sombre des meubles et de la peinture accentuent la pénombre due au mauvais temps et au soir qui tombe.

Posée sur un meuble, la tête d’un sanglier
Bureau de Rosa Bonheur. Au fond, le piano de Nathalie Micas

C’est peut-être ce que nous, les touristes, nous cherchons. Un château du Bois Dormant où il suffit de rouvrir la porte pour effacer les années.

Après le décès de Rosa Bonheur en 1899, Anna Klumpke a dû organiser une vente des toiles pour solder le différend avec les membres de la famille qui voulaient attaquer l’héritage. C’est pourquoi on ne voit guère dans l’atelier-galerie actuel que de toutes petites toiles pastorales (avec des silhouettes humaines à peine esquissées), des gravures (dont certaines de grande qualité) et l’esquisse d’une de ces toiles grand-format qui ont fait à raison sa réputation.

Rosa Bonheur. Château de By

Les reflets empêchent de photographier un âne touchant, mais le regard pénétrant du lion a la même qualité. Le lion échange un regard avec le spectateur en partenaire et non comme un animal donné à voir.

Ce lion me fait irrésistiblement penser à un de mes tableaux préférés de Géricault exposé dans l’aile Sully du Louvre. Le peintre a représenté un cheval légèrement de biais, avec un regard triste et profond.

Géricault. Tête de cheval. Musée du Louvre

Je crois me souvenir que c’est avec Géricault que les animaux sont entrés de plein droit dans l’histoire de la peinture. L’angoisse frémissante du cheval blanc me frappe davantage que la placidité sérieuse du lion (C’est peut-être une affaire de technique. Géricault procède par touches larges et s’émancipe du dessin alors que Rosa Bonheur trace chaque détail) mais la dignité qu’elle attribue à ses modèles va au-delà du simple réalisme.

L’accueillant salon de thé

Nos anoraks et nos sacs à dos détonnent dans le joli salon de thé ouvert par les propriétaires actuels. Ceux d’entre nous qui ont de la boue sur leur pantalon à cause d’une chute éprouvent un peu de honte devant les petites tasses de porcelaine fines sur les nappes. Mais la gêne passe vite avec l’odeur du chocolat.

Château de By. Le salon de thé

Il y aura à l’automne, une grande exposition Rosa Bonheur à Orsay pour le bicentenaire de sa naissance, occasion de réévaluer son apport à l’histoire de l’art et notre rapport à ce style qui a tourné le dos au renouvellement des formes de la peinture moderne. En tout cas, traiter Rosa Bonheur de peintre académique ne dit rien de son secret, la poursuite d’un rêve d’animalité harmonieuse conjuguant force et élégance qui apparente lion, bœufs, chevaux, moutons. Ce ne sont pas simplement des animaux « fidèlement » représentés. Ce sont bien des Rosa Bonheur.

Borin, Marie Rosa Bonheur, 2011, Une artiste à l’aube du féminisme, Pygmalion.

Dossier Rosa Bonheur sur le site du conseil général de Seine et Marne

Testament de Rosa Bonheurhttps://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Rosa_Bonheur

https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fbooks.google.fr%2Fbooks%3Fid%3DXs_xpV8HRqcC

Klumpke, Anna, 1909, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion.

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Klumpke_-_Rosa_Bonheur_sa_vie,_son_%C5%93uvre,_1909.

https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/labourage-nivernais-68

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Bonheur

Kiefer au Grand Palais Ephémère

Jusqu’au 11 janvier

Je me demandais comment remplir l’espace démesuré du Grand Palais éphémère. Anselm Kiefer y a reconstitué un atelier géant pour ses œuvres gigantesques (comme ce grand paysage enneigé de 15 mètres de largeur, ou bien comme ses toiles verticales de presque 9 mètres de hauteur).

L’espace de béton gris est nu, mal éclairé, même si les spots du plafond peuvent, à ce qu’en dit Anselm Kiefer, évoquer des étoiles. Les toiles sont disposées sur des petites roues qu’on peut penser provisoires.

L’Atelier monumental (Photo J.M. Branca)
Kiefer. Grand Palais Ephémère. Vue d’ensemble (Photo Steve Appel)

D’habitude, dans les ateliers, le jour entre par de grandes verrières. Ici, l’éclairage réduit plonge les toiles dans une pénombre accordée aux scènes tragiques qu’évoque le peintre et à sa palette sombre, noire, ocre, grise, blanche. Au premier abord, c’est la mort et la désolation sont partout et il faut approcher pour se rendre compte que la pâte est traversée par des éclats colorés, des bleus des rouges, que des plaques de peinture sombre s’argentent soudain parce que le soleil vient de percer les nuages et de les toucher.

La démesure fait partie de l’efficacité de ce lieu. Un critique du Monde, Philippe Dagen, trouve que l’effet est trop facile, mais je le trouve justement accordé à l’évocation de ce qui s’est passé en Europe. Peut-être, parce que comme Kiefer, je suis une enfant du monde en ruine laissé par la guerre et par l’extermination du peuple juif.

Les traces de la guerre envahissent l’espace, blockhaus ruiné, épave d’un avion de plomb (qui ne volera jamais) bombardé par des pavots,  haches plantées dans la toile,

Pavots et mémoire
Caddie empli de pierres calcinées
Les Haches

L’exposition est un hommage à Paul Celan dont les poèmes s’inscrivent en lettres blanches sur la toile :

Der Stein auf dem Meer

Les signes de l’anéantissement des Juifs sont discrets (vêtements tachés abandonnés, chaussures laissées par les morts) et renvoient aussi aux destructions de la guerre (de toutes les guerres). Pourtant la peinture de Kiefer n’est pas (seulement) une œuvre de désolation. Comme Celan, qui évoquait la nature au bout de la catastrophe humaine, voici donc la présence matérielle du monde, les lanternes magiques des pavots, la beauté des fougères trempées dans l’or. Kiefer ne pratique pas un art abstrait. Disposant ses toiles selon des axes géométriques simples, il travaille des épaisseurs de peinture et dans cette pâte, il inscrit des matériaux naturels, fougères contemporaines des premiers âges, pavots symboles antiques de l’oubli qui menace… Tout fait signe et tout a l’évidence du monde.

Psaume

Personne ne nous pétrira de nouveau
de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire
que nous voulons fleurir.
A ton encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes
et resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage du ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Au fond de l’exposition, le plasticien reconstitue les réserves où s’entassent des matériaux, les débris qui témoignent de la destruction, éclats de verre, gravats calcinés, cendres, gants, fils électriques, roses séchées, robe de plâtre, tout ce qui peut et doit être transmué en œuvre.

Cendres, débris
La Robe blanche

L’art de Kiefer est réaliste autant que symbolique, et le spectateur s’émeut de son humanisme inquiet après des années de minimalisme, de formalisme et de dérision.

Marcel Proust, un roman parisien

Musée Carnavalet. 23, rue de Sévigné, Paris 3e. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures Jusqu’au 10 avril 2022. www.carnavalet.paris.fr, Commissaire de l’exposition, Anne-Laure Sol.

Le Paris de la Belle Epoque. La comédie sociale

Dans l’exposition Proust du musée Carnavalet, pas de madeleine trempée dans du thé, ni de grive musicienne perchée sur la haute branche d’un bouleau. Pas de ces scènes initiatiques que l’on découvrait à l’adolescence, l’œil médusé : les amours saphiques de Montjouvain ; la rencontre de Jupien et du baron Charlus, comparés le premier à une orchidée offerte, le second à un bourdon ; le bordel tenu par Jupien où le narrateur observe par un œil-de-bœuf le même baron de Charlus en train de se faire fouetter (il n’apparaît à Carnavalet que dans un extrait d’un film contemporain). Il était bien sûr impossible de montrer le bal des têtes où les personnages de la recherche reviennent « déguisés » en vieillards car le temps cruel a transformé les fiers aristocrates du salon Guermantes en loques ridicules.

L’exposition porte essentiellement sur l’autre aspect de la Recherche, la comédie sociale de la Belle Epoque qui rivalise avec la comédie humaine de la Restauration décrite dans les œuvres de Balzac.

Tout commence par l’évocation d’un Paris de 1871, année de naissance de Marcel Proust, avec un petit tableau des Tuileries, qui montre encore les ruines de l’aile du Louvre incendiée pendant la commune.

La première partie de l’exposition rassemble des photos et des portraits de la famille. C’est presque un jeu entre un « Du côté de sa mère », à qui Marcel adolescent ressemble tant, alors qu’il paraît n’avoir pas grand-chose du père et un « Du côté de son père », puisque le frère, Robert, évoque le père : Robert sera médecin comme le père et Marcel préfèrera l’art comme sa mère bien aimée.

M. A. Proust

Les premières salles exposent aussi des objets emblématiques comme le « théâtrophone » avec lequel Marcel Proust écoutait des opéras depuis son appartement, et des représentations emblématiques de Paris, colonne Morris longuement décrite dans le roman, vue de balcon où une élégante prend l’air, calèches et cabs dans de larges avenues, triviales vespasiennes…

Colonne Morris. Béraud (1849-1935)

La chambre de Proust,

Ce qui impressionne les visiteurs, c’est l’austérité de la chambre dans laquelle ce grand bourgeois a passé pourtant le plus clair de son temps à la fin de sa vie, Cette chambre, présentée dans les collections du Musée Carnavalet, a été déplacée dans le cadre de l’exposition. Nous sommes frappés par les dimensions modestes du lit en laiton,  par la laideur de la pelisse au col de fourrure. 

La Pelisse

Les chambres successives qu’a occupées Proust sont pourtant si importantes que leur description ouvre la recherche, notamment la chambre d’hiver, peut-être déjà celle de la rue Hamelin « où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment : où par un temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même […] Où est la chambre réelle ? Moins celle que nous avons sous les yeux, que la chaude caverne de papier surgie de l’imagination de Proust.

La présentation d’une robe chasuble de Fortuny est aussi l’occasion de réfléchir à l’écart entre l’évocation littéraire des chefs d’œuvre d’un couturier, symbole de Venise (bien qu’Espagnol), et la terne réalité. C’est peut-être les trois mètres qui nous séparent de la robe exposée qui empêche de bien voir le jeu des couleurs moirées. Dans mon souvenir, le tissu réinventé d’après d’antiques dessins de Carpaccio miroitait davantage avec ses détails délicats comme une aile de papillon et je cherche en vain l’évocation des décors orientaux dans le vêtement obscur que présente le musée.

Les salons

La seconde partie est consacrée aux soirées mondaines de la haute société. Des tableaux évoquent la débauche de lumière des salons (on vivait dans un pays noir que la génération de demain retrouvera peut-être pour des raisons d’économie d’énergie, un Paris souvent brouillardeux puisque la ville se chauffait au charbon et que de nombreuses usines polluaient l’atmosphère). C’est ce contraste que mettent en scène des peintres au nom bien oublié comme Gervex ou Prinet.

Le Balcon. René, Xavier, François Prinet (1861-1946). Musée des Beaux-Arts de Caen
La façade flamboyante du Pré Catelan. Gervex (1852-1929)

La tradition veut que Liane de Pougy, courtisane qui aurait été un des modèles d’Odette figure dans la baie centrale.

Une soirée au Pré Catelan. Détail. Lyane de Pougy (Gervex 1852-1929)

La voix de Céleste Albaret

L’exposition évoque bien sûr les contemporains qui ont inspiré (entre autres) des personnages de la Recherche comme la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952) transfigurée en Oriane de Guermantes, qui apparaît dans un beau portrait de Nadar

La Comtesse Greffuhle. Photo de Nadar

J’ai été émue par trois minutes d’interview où l’on entend Céleste Albaret raconter le moment où Proust met le mot « fin » à son manuscrit. Dans les dernières pages du Temps retrouvé, l’écrivain malade, déjà mort pour le monde,  évoquait  l’anxiété « de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand je suspendais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir »  Céleste est aussi heureuse que son patron, même si elle lui fait remarquer que cette fin ne la concerne pas car il lui restera à transcrire et à interpréter toutes les paperolles collées aux pages du manuscrit. De fait, l’exposition présente quelques pages sur lesquelles Proust corrigeait les épreuves imprimées, avec les ratures, ajouts, corrections qui font de ses manuscrits un objet fascinant.

Le Paris qu’évoquent les images rassemblées à Carnavalet ressemble et ne ressemble pas au Paris rêvé des lecteurs de Proust. Mais au fond, c’est bien une des leçons de la Recherche que la déception obligée qui accompagne la rencontre du réel. La chambre de l’écrivain, la robe de Fortuny, la silhouette de Robert de Montesquieu sont plus vrais, métamorphosés par le style qui les a fixés pour toujours dans nos mémoires, et pourtant cela n’empêche pas de rêver sur leurs modèles