L’Abbaye de Jumièges

Jumièges est situé dans une boucle de la Seine, qui a presque transformé le domaine en île.

Plus émouvante que si l’on voyait une église intacte, la nef de Notre-Dame aux deux tours très blanches est pratiquement tout ce qui reste d’une puissante abbaye.

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Jumièges Sarah Branca. Les deux tours

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L’église ruinée impressionne d’autant plus qu’elle était orgueilleuse, que ses piliers romans montaient à 25 mètres. Une charpente et un plafond de bois moins lourds que les voûtes de pierre traditionnelles de l’art roman avaient permis, en allégeant les supports nécessaires, de lui donner une immense envergure. Ses tours atteignaient 45 mètres. Etonnamment, à présent que la charpente est effondrée et que rien n’arrête le regard, un mouvement irrésistible l’emmène jusqu’au ciel.

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Photo Sarah Branca. Jumièges

Pas de vitraux pour tamiser la lumière. Les variations de la lumière sont violentes. Contre le jour, les murs deviennent noirs, l’église se fait  squelette de pierre.

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Photo Sarah Branca. Contre-jour

Dans le sens des rayons, ils absorbent l’or du soleil.

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Restauration. Reconstruction

Nous avons croisé une visite de chantier. La jeune responsable descendait des échelles et le guide nous a raconté comment on travaillait aujourd’hui.

Comme dans presque toutes les églises de France, les peintures murales n’ont quasiment pas survécu et la pierre calcaire est à nue, mais on retrouve parfois un morceau de fresque. En ôtant les impuretés, on révèle une silhouette,  un visage, vieux de 10 siècles.

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Au fond du bâtiment de Notre-Dame, là où s’élevait le transept, des ouvriers refaisaient des murs. On a vu les traces de leur travail un peu partout : les colonnes protégées par des tiges de ferraille pour empêcher les infiltrations, les murs rebâtis avec les moellons épars sur le sol… Jusqu’où aller pour entretenir une ruine ? Que se passe-t-il lorsqu’on manque de pierres ? Est-ce qu’on répare l’irréparable ?

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A quel moment cesse-t-on d’avoir affaire au bâtiment d’origine ? Quelle étrange course entre le temps qui dépose moisissures et champignons, descelle et effrite les pierres, défait les murailles et efface les fresques et les hommes occupés à ralentir ce travail de destruction.  Le même processus est à l’œuvre dans tous nos monuments, mais quand ils sont en ruine comme à Jumièges, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines est encore plus fort.

Le propriétaire qui a sauvé le domaine en 1853, Aimé Lepel Cointet, y a planté des tilleuls, des charmes, des hêtres et des ifs. Aujourd’hui, ces arbres se marient à la pierre. L’abbaye en ruine qui va vers la mort est la victime d’un temps linéaire. Les arbres, qui reverdissent chaque printemps vivent l’éternel retour d’un temps circulaire.

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Les démolisseurs et l’esprit d’entreprise

Pourtant ce n’est pas la flèche d’un temps abstrait qui a produit ces ruines, mais une histoire humaine où les conquérants et les fanatiques ont été relayés efficacement par de braves bourgeois animés par l’esprit d’entreprise.

L’abbaye naquit au VIIe siècle, une dizaine d’années après la mort du roi Dagobert. Son fondateur, le moine Philibert, reçut l’appui de la reine Bathilde qui dota la nouvelle abbaye d’immenses domaines. Philibert bâtit trois églises Notre-Dame, Saint Pierre dont on voit encore les murs carolingiens, et Saint Germain-Saint-Denis, Après sa mort, Philibert fut canonisé, et l’abbaye devenue lieu de pèlerinage vit s’accroître encore sa richesse.

En 841, les Vikings pillèrent un lieu si prospère et les moines s’exilèrent, emportant reliques et manuscrits  précieux. Un siècle plus tard, en 940, Guillaume Longue Epée, duc de Normandie, descendant de ces mêmes Vikings, releva l’abbaye et l’église Notre-Dame, celle qu’on voit encore. Au milieu du XIIIe siècle, s’y trouvaient environ cinquante moines avec à peu près autant de domestiques, cuisiniers, artisans, gardiens… L’abbaye appliquait la règle de saint Benoît. La journée était rythmée par huit offices religieux. Les moines se consacraient aussi à la copie de manuscrits.

En 1450, le roi Charles VII résida cinq semaines à Jumieges. Sa maîtresse, Agnès Sorel, enceinte de huit mois, vint le rejoindre et fut logée dans un manoir tout proche. Elle mourut neuf jours après l’accouchement et fut enterrée à côté des puissants abbés qui régnaient sur l’abbaye. Les sarcophages ont été emmenés.  Aujourd’hui, il n’y a plus rien, qu’un trou, pour évoquer le néant où tous ont été précipités.

Malgré les malheurs de la guerre de Cent Ans et les pillages liés aux guerres de religion (en 1562), les moines poursuivirent leur activité intellectuelle. La réforme dite de Saint-Maur accentua encore leur vocation d’historiens et de critiques. A la Révolution, ils étaient cependant peu nombreux, leur ferveur chrétienne avait bien diminué et ils ne protestèrent guère contre l’ordre de dispersion.

Cependant, les bâtiments désaffectés coûtaient cher en entretien, aussi en 1790-1791, la municipalité proposa à diverses reprises à l’abbé de Jumièges de transférer sa paroisse à Notre-Dame. Ce dernier « refusa, objectant les frais immenses d’entretien si disproportionnés aux ressources de ses paroissiens, et craignant au fond, ainsi qu’il l’a avoué depuis, d’être expulsé honteusement, si la Révolution avortait et si les communautés religieuses étaient rétablies. » (Emile Savalle, http://jumieges.free.fr/savalle_moines.html). Les bâtiments qui étaient des biens nationaux furent donc vendus en 1795. L’acquéreur entreprit de les démolir pour faire commerce des pierres. Comme le chantier ne rapportait pas assez, un nouveau propriétaire, Jean-Baptiste Lefort, eut l’idée moderne d’employer la poudre et de multiplier ainsi la rentabilité de l’entreprise. En trente ans, les 2/3 de l’abbaye disparurent. Un ambassadeur anglais récupéra quelques pierres sculptées pour son château d’Outre-Manche. En l’occurrence, ce qu’on attribue au « vandalisme révolutionnaire » résulte plutôt de l’esprit mercantile d’une bourgeoisie pour qui 1 et 1 font 2.

Il fallut l’arrivée de nouveaux propriétaires pour que s’arrêtent les destructions, d’abord grâce à Casimir Caumont maire de Jumièges, puis, à Aimé Lepel Cointet, un agent de change qui acquit le domaine en 1853 et planta les érables, les hêtres pourpres et les charmes qu’admire le visiteur d’aujourd’hui.

Evariste Vital-Luminais et Les Enervés de Jumièges

Le nom de Jumièges traîne aussi dans nos mémoires à cause d’un étrange tableau, Les Enervés de Jumièges, plus célèbre que le nom de son auteur, Evariste Vital-Luminais.

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Les Enervés de Jumièges (1880) Musée National de Rouen.

Selon une légende du XIIe siècle, les deux fils du roi Clovis II se révoltèrent contre leur père, parti guerroyer. Jugés pour rébellion au retour de ce dernier, ils furent punis par où ils avaient péché. On les priva de leur force en les « énervant », c’est à dire en brûlant les tendons des muscles, de sorte qu’ils ne pouvaient plus bouger. Plus tard, pris de pitié, les parents décidèrent de les remettre à la grâce de Dieu. Ils les firent placer sur un radeau sans rame ni gouvernail et les abandonnèrent à la dérive sur la Seine. Le peintre les a peints, gisant dans une barque, enveloppés d’une couverture,  avec à leurs pieds une bougie derrière un reliquaire fleuri. La chronique du XIIe siècle dit qu’un moine de l’abbaye de Jumièges les recueillit, les soigna et qu’ils vécurent là saintement jusqu’à l’heure de leur mort.

Le mystère du tableau tient au calme de cette eau lente, à ces corps alanguis, dont on ne comprend pas ce qu’ils font là, à la contradiction violente entre le sens moderne du mot « énervé » et l’immobilité des jeunes gens allongés sur le radeau.

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Johny Depp, Jim Jarmush, Dead Man.

Pour ma génération, le tableau évoque inévitablement le film de Jim Jarmush avec Johny Depp blessé qui dérive lentement dans un canot indien. L’eau est lisse. Tout est tranquille. Il va mourir bien sûr à la fin du voyage.

Jacques Le Maho, L’abbaye de Jumièges, éditions du Patrimoine, 2001

Dominique Bussillet, Les Enervés de Jumièges, cahiers du Temps, Cabourg, 2007.

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