Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

Vendôme

L’affluence au Louvre n’est pas si grande qu’on le dit : pendant que tout le monde se presse devant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, des salles entières sont désertées.

Nous étions deux l’autre jour dans la salle du pavillon Sully consacrée à « L’Idylle et au drame romantique » qui était enfin ouverte. Deux, arrêtées devant le tableau de Biard. Le tableau tenait ses promesses, sans que je sache si j’aimais surtout le thème d’un paysage froid  où la nature écrasait l’homme, ou si j’admirais les moyens techniques du peintre, sa gamme de couleurs totalement inhabituelle, du blanc, du noir, du gris-plomb, du brun, quelques touches de bleu et de vert.

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu_île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d_aurore boréale

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d’aurore boréale

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A première vue, tout est désert ;  Le seul mouvement dans ce tableau, ce sont les voiles de l’aurore boréale qu’agite un vent échevelé. Leur lumière fantasmagorique éclaire la neige pâle du premier plan et l’on finit par distinguer des formes humaines…, des naufragés sûrement, car des débris de bateau flottent tout près au milieu des glaces. Des corps gisent à terre. Une forme, dont le capuchon dissimule le visage, est assise, tournant le dos au royaume des illusions.

Magdalena Bay (détail)

Des traces de pas traversent le bas du tableau. Est-ce qu’un des survivants du naufrage est parti pour tenter sa chance ? Est-ce l’homme au capuchon, l’homme qui n’a déjà plus de visage, qui a fait un dernier effort avant de revenir se recroqueviller auprès de ses compagnons pour attendre la mort ?

– Et bien, a dit la jeune femme, je n’ai jamais rien vu de pareil »

– Je n’aime pas toute l’œuvre de Biard, mais j’aime ce tableau comme vous. Vous savez, Biard, c’était un peintre-voyageur, au sens où nous parlons à présent d’écrivains voyageurs. Il a accompagné une expédition scientifique au Spitzberg. J’ai été déçue par certaines de ses toiles, mais là, il est impressionnant. Et puis, il montre si bien que nous ne sommes que des ombres fugitives dans ce monde du Nord. »

(J’étais très contente de pouvoir  raconter ce que je savais de Biard et de sa compagne Léonie.)

Nous sommes revenues au tableau. Sans doute, Biard n’a-t-il  pas « inventé » Magdalena Bay à partir de rien. Caspar Friedrich, et plus généralement les paysagistes romantiques du Nord, sont sans doute ses inspirateurs. Dans le récit de leur voyage au Spitzberg, Léonie Biard évoque son passage par Hambourg où sont conservés les plus célèbres tableaux de Friedrich. Elle n’en dit rien, mais ce n’est pas un argument.

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La mer de glace. Olivier Schefer. friedrich_la_mer_de_glace

Pourtant le tableau de Biard ne parle pas le langage du peintre allemand. Celui-ci ordonne très souvent ses paysages si célèbres à partir du regard d’un spectateur. Le Voyageur contemplant une mer de nuages tourne le dos au spectateur pour considérer le monde qui l’environne :

 

Dans le tableau de 1808 intitulé, Le Moine, la nature que peint Friedrich est sans limite. Il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Toutefois, la petite silhouette du moine scrute l’immensité. Si fragile soit-elle, elle désire comprendre et c’est sa tâche sur terre.

Dans le tableau de Biard, la vie s’est réfugiée au ciel avec l’aurore boréale. Sur terre, la mort, qui a déjà saisi les compagnons du survivant, cerne son existence. Il est certainement le prochain qui va succomber. Il tourne le dos aux lumières du ciel. Il a renoncé à voir.

Je comprends que le Biard qui a fait enfermer sa femme dans une prison sordide afin de la punir de son amour pour Victor Hugo coexiste avec un peintre intéressant dont la peinture se laisse traverser par le monde qu’il n’a cessé de parcourir.  Avant l’expédition du Spitzberg et de la Laponie, il avait été voir Malte, Chypre, la Syrie, l’Egypte. Trois ans après sa rupture avec Léonie d’Aunet, il part deux ans pour le Brésil, fréquente la cour, se lie d’amitié avec l’empereur Pedro, visite l’Amazonie. Il passe encore par l’Amérique du Nord. Plusieurs de ses toiles dénoncent l’esclavage qu’il a observé de près. Il a aussi participé au mouvement des idées en faveur de l’émancipation des noirs Certes, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 (1848-1849), son oeuvre la plus célèbre qui figure en quatrième de couverture de bien des livres consacrés à la sortie de l’esclavagisme, est une commande de la seconde République, mais l’engagement a précédé. Biard a peint des 1835 un Marché aux esclaves qui dénonce les horreurs de la traite.

– Je suis architecte, m’a dit, la jeune femme. Je ne vis pas encore de mon métier, mais je ne me plains pas. Je travaille à l’accueil au Louvre à côté de tous ces chefs d’œuvre qui sont à ma disposition pendant des heures de liberté. C’est presque comme si je vivais de l’art.

Une réflexion sur “Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

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