De la République à la rue des Archives. Le Haut-Marais

Béranger

Lorsqu’on vient de la place de la République, et qu’on a pris le passage Vendôme, on arrive rue Béranger. La rue a reçu son nom du poète-chansonnier qui y est mort au numéro 5.

Pendant tout le 19e siècle, Béranger était considéré comme un des plus grands poètes et un martyr de la liberté plusieurs fois condamné sous Charles X (« Charles le Simple ») qui était sa tête de turc. Voici un exemple de ses vers, écrits dans la prison de La Force en 1828.  Dans 14 juillet, il se décrit gamin au spectacle de la prise de la Bastille, et rappelle la morale qu’en tire son grand-père :

Pour un captif, souvenir plein de charmes !
J’étais bien jeune ; on criait : Vengeons-nous !
À la Bastille ! aux armes ! vite, aux armes !
Marchands, bourgeois, artisans couraient tous. (bis.)
Je vois pâlir et mère et femme et fille ;
Le canon gronde aux rappels du tambour. (bis.)

Victoire au peuple ! il a pris la Bastille !
Un beau soleil a fêté ce grand jour,

                A fêté ce grand jour e. (bis.)

Enfants, vieillards, riche ou pauvre, on s’embrasse.
Les femmes vont redisant mille exploits.
Héros du siège, un soldat bleu qui passe 
Est applaudi des mains et de la voix.
Le nom du roi frappe alors mon oreille ;
De Lafayette on parle avec amour.
La France est libre et ma raison s’éveille.
Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                A fêté ce grand jour.

Le lendemain un vieillard docte et grave
Guida mes pas sur d’immenses débris.
« Mon fils, dit-il, ici d’un peuple esclave,
« Le despotisme étouffait tous les cris.
« Mais des captifs pour y loger la foule,
« Il creusa tant au pied de chaque tour,
« Qu’au premier choc le vieux château s’écroule.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« La Liberté, rebelle antique et sainte,
« Mon fils, s’armant des fers de nos aïeux,
« À son triomphe appelle en cette enceinte
« L’Égalité, qui redescend des cieux.
« De ces deux sœurs la foudre gronde et brille.
« C’est Mirabeau tonnant contre la cour.
« Sa voix nous crie : Encore une Bastille !
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour.

« Où nous semons chaque peuple moissonne.
« Déjà vingt rois, au bruit de nos débats,
« Portent, tremblants, la main à leur couronne,
« Et leurs sujets de nous parlent tout bas.
« Des droits de l’homme, ici, l’ère féconde
« S’ouvre et du globe accomplira le tour.
« Sur ces débris, Dieu crée un nouveau monde.
« Un beau soleil a fêté ce grand jour,
                « A fêté ce grand jour. »

De ces leçons qu’un vieillard m’a données,
Le souvenir dans mon cœur sommeillait.

Mais je revois, après quarante années,
Sous les verrous, le Quatorze Juillet.
Ô Liberté ! ma voix, qu’on veut proscrire,
Redit ta gloire aux murs de ce séjour.
À mes barreaux l’aurore vient sourire ;
Un beau soleil fête encor ce grand jour,
                Fête encor ce grand jour.

En quête de vieux hôtels particuliers.

Aux 3, 5 et 5 bis, l’école primaire Béranger et le collège Pierre-Jean-de-Béranger sont installés dans les hôtels Peyrenc de Moras et de la Haye, vendus par la suite à Bergeret de Frouville. Les portes cochères monumentales datant du 18e siècle et repeintes à la couleur vert bleu de la modernité rappellent l’importance de ces demeures privées.

Porte de l’école Béranger

Mais les portes closes ne s’ouvrent que pour les élèves. Comme je ne peux pas parler de ce que je ne vois pas, je vais raconter ce que j’ai lu de la famille d’un des propriétaires, Peyrenc de Moras. Je trouve qu’il a un nom magnifique, ce Peyrenc de Moras, même si ce nom s’explique par l’achat des terres de Moras qui a permis à Peyrenc de mettre une rallonge à son patronyme.

François Marie Peyrenc de Moras  (1718 -1771 ) était le fils d’Abraham Peyrenc (1686-1732), lui-même fils d’un chirurgien-barbier. Abraham était arrivé à Paris comme simple valet. Protestant, il n’avait pas tardé à se convertir au catholicisme et aux moyens de s’enrichir. Il avait séduit puis épousé Anne-Marie-Josèphe de Fargès la fille d’un fournisseur des armées qui avait fortune.  Il devint banquier dans le système de Law. Fortune faite, il échappa à la banqueroute, acheta les terres de Moras près de la Ferté Sous Jouarre et un titre de marquis. Anobli, il devint alors maître des requêtes et chef du conseil de la duchesse douairière de Bourbon (fille légitimée de Louis XIV et de Louise de la Vallières). En 1731, il quitta son hôtel pour s’installer faubourg Saint-Germain dans un magnifique hôtel devenu aujourd’hui le musée Rodin. 

Son histoire est digne du Paysan parvenu de Marivaux ou déjà du jeune Rastignac. Ses fils n’ont qu’à poursuivre : on lance le cadet, François-Marie dans l’administration : le voici conseiller au Parlement de Paris avant 20 ans, maître des requêtes à 24 ans, intendant à 32 ans, puis contrôleur général des finances de Louis XV, puis secrétaire d’Etat de la Marine.  Ascension éclair, mais François-Marie qui va de charge en charge sans mener à bien des projets n’avait pas l’âme d’un bon administrateur. Quand il abandonne ses charges, il a aggravé la dette du pays dont on s’inquiétait déjà. Les descendants Peyrenc de Moras mettent l’hôtel du Marais en location jusqu’en 1768 où la demeure est acquise par un collectionneur, Jean-François Bergeret de Frouville. C’est à lui qu’on doit les belles portes au fronton sculpté. Il fait aussi embellir l’hôtel par des boiseries et des scènes mythologiques commandées au peintre Boucher. Ces toiles ont appartenu à la famille Rothschild, ont été volées par les Allemands, restituées après la guerre, et finalement achetées par la Fondation Kimbell Art en 1972. Elles se trouvent aux Etats Unis

Les bijoutiers

Les rues voisines sont encombrées par les commerces chinois qui vendent d’étincelantes babioles pour trois sous.


500 mètres, plus bas, les cafés sont pleins et bruyants. On arrive au square du Temple, un des rares jardins du 3ème. Il ne reste rien de l’enclos des Templiers qui pendant sept siècles s’étendit sur plus de 6 hectares, ni de la grosse tour qui servit de prison à Louis XVI et Marie-Antoinette. C’est un autre monde aujourd’hui. Par ce dimanche trop chaud, le square est un paradis familial (un peu encombré). Pas d’énergumènes faisant du tapage, pas de joueurs de balle, chacun occupe sagement son carré de pelouse.

Square du Temple-Elie Wiesel

L’hôtel du maréchal de Tallard

Nous arrivons au cœur du Marais, rue des Archive où commencent les demeures les plus belles. Me voici au 78, devant l’hôtel du maréchal de Tallard (ou Amelot de Challou, dit le panneau explicatif). Hélas ! Un haut mur de clôture dissimule l’intérieur.

En entr’apercevant les grandes fenêtres, je rêve : le palais barricadé recèle un escalier monumental, des fresques à demi-effacées que je ne verrai pas. Mais j’oublie que les aristocrates avaient déjà commencé à quitter le quartier avec clavecins, tables incrustées de marqueteries, tables de jeux en bois de rose, tapisseries, girandoles, vases de porcelaine, petits miroirs et tapis des Gobelins. La Révolution avait achevé de déclasser le Marais. Au 19e siècle, une fois de plus dans Paris, le monde s’était inversé.

Escalier de l’hôtel Tallard

Un Paris industrieux avait succédé au quartier à la mode, tandis que s’écaillaient les boiseries et les plafonds peints. Une photo montre un atelier de passementerie qui s’était installé au fond de la cour du 78.

« Cour de l’hôtel du Maréchal de Tallard – 78, rue des Archives », Paris (IVème arr.), 1898. Photographie d’Eugène Atget (1857-1927). Paris, musée Carnavalet.

Si les nobles ont droit à des panneaux célébrant les propriétaires autant que les palais, le Paris  pauvre n’a pas laissé de traces, sinon sur quelques photos d’Atget

La pluie commence à tomber et voilà la fin de ma promenade dans le Haut Marais, mélange de demeures élégantes enfermées dans leurs hauts murs et d’échoppes bon marché.

Béranger, Oeuvres complètes, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9752132t.texteImage

Notes sur la visite de la Galerie Dorée à la Banque de France

Avec l’association France Alzheimer. Conférencière : Marie-Cybèle

Nous venons visiter la galerie dorée, galerie de style Régence située dans l’hôtel de Toulouse à Paris, actuel siège de la Banque de France.

Marie-Cybèle, responsable du patrimoine historique et artistique de l’établissement nous arrête dans l’antichambre le temps de nous présenter le second des propriétaires de l’hôtel, Louis-Alexandre de Bourbon, fils de Louis XIV et de Madame de Montespan. C’est lui qui commanda le somptueux décor régence de lambris doré qui a donné sa physionomie à la célèbre galerie dorée.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, et le style régence de la galerie

Cette introduction est l’occasion de réviser le statut complexe des enfants adultérins de Louis XIV. Le roi les fait légitimer pour qu’ils puissent lui succéder en cas d’extinction de la Maison de Bourbon, mais en 1717, à la demande des princes « légitimes », un nouvel édit révoque cette décision, précisant qu’en cas d’extinction de la Maison de Bourbon le dernier Roi ne pourrait pas désigner de successeur, la nation reprenant ses droits. C’est dans ce contexte que Philippe d’Orléans, beau-frère du comte de Toulouse, assura la régence (Arnaud Manas 2017).

L’éblouissement : « C’est trop ! »

Et puis, la guide ouvre la porte de chêne et nous découvrons la Galerie dorée. C’est un oh ! général, tellement l’ensemble est fastueux, – C’est trop, dit quelqu’un à côté de moi !

Magnificence de la Galerie dorée

Histoire d’une galerie

Entre 1635 et 1640, le marquis de la Vrillière avait fait construire ici une galerie par Mansart. Inspirée du Palais Farnèse, cette loggia fermée de 40 mètres de long servira plus tard de modèle à la Galerie d’Apollon au Louvre et à la Galerie des Glaces de Versailles.

En 1713, l’hôtel est vendu à Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, qui entreprend d’ambitieux travaux, confiés à l’architecte Robert de Cotte. D’un hôtel abimé, il va refaire un neuf. La galerie est aussi redécorée par le sculpteur François-Antoine Vassé, auteur d’extraordinaires lambris sculptés déclinant les thèmes de la chasse et de la marine, en référence aux charges du comte. Ce dernier avait été fait grand amiral de France dès l’âge de 5 ans, et plus tard, grand veneur. Evidemment, ces fonctions attribuées à un bambin prêtent à sourire, mais le comte de Toulouse ne fut pas un amiral de salon : au côté de son père, il participa aux campagnes terrestres de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) puis, sur mer, à la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1713). Il s’illustra en Méditerranée : à Palerme et à Messine puis lors de la bataille de Malaga en août 1704. À la suite de cette dernière action, le roi Philippe V d’Espagne le décora de l’ordre de la Toison d’or. 

Les décors de Vassé sont en tout cas un des beaux exemples de l’art de la Régence.

La tête du cerf fait allusion à la charge de Grand Veneur
Amphitrite et les dauphins qui l’amènent auprès de Poséidon rappellent le grand amiral

De façon plus inattendue, des armes iroquoises et guyanaises évoquent les opérations menées au Canada et en Guyane, qui sont à cette époque supervisées par la marine.

Au bas de la sculpture un casse-tête à boule iroquois

Devant un tel foisonnement je me perds avant d’apprivoiser les scènes et les grands miroirs où je m’aperçois dans un décor vertigineux contribuent à l’enchantement.

Toute la sculpture est dorée et le lieu blanc et doré sera désormais connu sous le nom de « Galerie Dorée ».

La glace placée au-dessus de la cheminée – où se reflète toute la pièce – multiplie le décor à l’infini

Réviser sa mythologie avec François Périer

Les peintures des plafonds ont été conçues par François Périer :  elles me déçoivent, mais il impossible de savoir si François Périer en est responsable. Les fresques s’étant dégradées, elles ont été reproduites au 19eme siècle par Paul et Raymond Balze et les frères Denuelle. Reste à s’amuser à reconnaître les thèmes : les quatre éléments sont représentés dans quatre tableaux aux quatre coins de la galerie : l’eau avec Neptune et Amphitrite, la terre avec Pluton et Proserpine, le feu avec Jupiter et Sémélé et l’air avec Éole et Junon… Au centre, en majesté, le char d’Apollon précédé de l’étoile du matin et suivi de la Lune traversant le ciel.

L’Air évoque aussi la régence d’Anne d’Autriche – Louis XIII mourant tente de retenir les vents dans des sacs, qui représentent les Grands du Royaume et la Fronde naissante

Voici aussi l’enlèvement de Proserpine par Pluton,

Anne d’Autriche symbolisée par Proserpine choisit la France contre l’Espagne (ici une des représentations de la déesse Cybèle/Cérès en vieille femme… Cependant à l’arrière-plan Cérès/Déméter  parcourt la terre sur son char à la recherche de sa fille..

L’identification de Cérès et de Déméter reste bien confuse pour moi : je ne suis pas  habituée à une représentation négative de Cérès en vieille Cybèle.

De façon générale, cette façon de mêler à la vie des dieux la vie privée des puissants du moment ne donne pas du tout l’impression d’un drame cosmique. C’est un mélodrame auquel les personnages n’ont pas vraiment l’air de croire même s’ils font de grands gestes. Cependant, jouer à reconstituer les deux histoires qui se déroulent est un divertissement plaisant.

Les tableaux sont des copies, les originaux ayant été décrochés sous la Révolution. C’est au Louvre qu’il faudra chercher les toiles acquises par La Vrillière, signées Le Guerchin, Nicolas Poussin, Guido Reni, Alessandro Turchi et Pierre de Cortone. Un détail m’attire dans ces toiles : Marie Cybèle explique que ceux qui sont les seuls à nous dévisager d’un œil admoniteur (qui nous adresse des avertissements) sont les représentations de Louis Phélypeaux lui-même, et de son épouse, Marie Particelli d’Emery. Les autres personnages sont regardés ou se regardent. La jeune femme est peinte en sphinx, ce qui est logique puisque le tableau représente le Nil, mais je dois dire que me frappe le geste de l’époux qui la caresse comme une grosse chatte.

Allégorie du Nil reconnaissable au sphinx

Le secret de la banque de France

En 1793, à la mort du fils du comte de Toulouse, l’hôtel est confisqué comme bien national. En 1808, il est racheté par la Banque de France, une banque privée créée par Napoléon pour gérer les réserves d’or et décider de l’émission de monnaie. La Galerie trouve alors une fonction officielle d’accueil des assemblées générales des gros actionnaires.

La banque est nationalisée en 2 étapes. Au moment du Front populaire, une loi réduit le pouvoir des actionnaires et du Conseil au profit de celui de l’Etat. En 1945, la banque est nationalisée afin de faciliter le financement de la reprise économique.

La Banque de France est toujours chargée de garder un trésor de 2500 tonnes d’or. Elle les conserve sous nos pieds dans un lieu appelé « la Souterraine », d’une superficie de plus de 10 000 m2. Cela explique le contrôle strict de nos identités et la vigilance du garde à la sortie.

Terriblement luxueuse, la galerie dorée. Trop ? En tout cas bien accordé à son statut de palais du pouvoir et de la richesse… Curieusement, nous n’y avons croisé que des portiers. Le personnel de la banque est invisible, laissant ce décor de théâtre à sa solitude dorée, comme si les fonctionnaires ne s’y réveillaient que les jours de fête.

Quelques références

Arnaud Manas, 2017, « Les transformations de la Galerie dorée du comte de Toulouse »,https://doi.org/10.4000/crcv.14438

Bertin Georges-Eugène, 1901, Notice sur l’hôtel de La Vrillière et de Toulouse, occupé depuis 1810 par la Banque de France, Paris, Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France.

Saint-Simon Louis de Rouvroy duc de, Œuvres complètes éditées par Cheruel https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70363.texteImage

Bar à chats

« Mais tu n’as pas parlé du Bar à chats », m’écrit Wolf Jocker !

Désolée, je n’ai pas évoqué les chats qu’on rencontre dans les cimetières, dans les squares et dans les cours tranquilles des « villas » protégées de la circulation. Et oui, je n’ai pas non plus mentionné les bars à Chats.

Celui que tu m’as indiqué, le Café des Chats du 11ème, est situé 9 rue Sedaine, à deux pas de Bastille. Tu m’as envoyé une jolie photo de la vitrine pour me donner envie d’y faire un tour.

Deux chats dans la vitrine du café des chats de la rue Sedaine. Photo Wolf Jöckel

Un mercredi de bruine, j’ai descendu la rue Sedaine, terne et vide. Au 9, j’ai poussé la porte et j’ai attendu dans un sas. Une jeune femme m’a priée de me désinfecter les mains, puis elle m’a invitée à m’asseoir sur une table prévue pour une personne. Dans la salle, il y avait partout des arbres à chats, des corbeilles, des coussins confortables à l’intention des chats qui sommeillaient, se léchaient les pattes ou qui circulaient tranquillement. « On peut jouer avec eux, m’a dit la jeune femme, mais seulement s’ils ont envie de passer un moment avec vous. »

Le Café des Chats, 9 rue Sedaine

Je pensais trouver des veuves esseulées, des célibataires incapables de donner un peu de leur temps à un partenaire humain, les animaux étant chargés de combler leur solitude. En fait, le café était rempli par des mères accompagnées d’enfants et par de jeunes couples d’amoureux.

Les chats choisissaient (ou pas) d’interagir avec les clients. Les enfants parlaient à voix basse dans ce café apaisant.

Un autre café, Chat Mallows a ouvert ses portes il y a deux ans. Situé au cœur du 15e,  30, rue des Volontaires, il est ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 21h. il faudra que j’essaie d’y aller un jour.

J’aime beaucoup le blog de Wolf Jöckel Paris und Frankreich Blog. Il propose trois fois par mois des balades dans la ville (ou parfois ailleurs en France), des visites de musées, des réflexions sur l’actualité. Et bien sûr, son blog indique scrupuleusement ses sources afin que les lecteurs puissent poursuivre la réflexion.

(Paris und Frankreich Blog. Eine Seite für Paris- und Frankreich-Liebhab

Des animaux dans Paris : sculptures et fresques de chats

La dermatose nodulaire contagieuse a disparu des actualités. Pourtant, nous ressentons encore un sentiment de profond malaise en nous souvenant de l’abattage de troupeaux entiers pour une maladie rarement mortelle et non transmissible à l’homme. Fallait-il massacrer les vaches et désespérer les petits éleveurs pour défendre les exportateurs ?

Vaches songeuses en Normandie

A Paris, nous sommes loin. Au début du 20e siècle, on croisait encore des troupeaux qu’on menait à l’abattoir. Le spectacle et l’odeur écœurante de la mort sont devenus insupportables aux citadins et les lieux de l’exécution ont été éloignés des villes. Dans les supermarchés, la viande, prête à cuisiner est dissociée de l’animal, découpée, présentée dans des barquettes.

Quelques traces des abattoirs subsistent cependant. Le parc Georges Brassens conserve le souvenir de celui de Vaugirard (1896 -1978). Deux sculptures d’Isidore Bonheur (un frère de Rosa Bonheur) représentent des taureaux grandeur nature.

Un taureau d’Isidore Bonheur, parc Brassens

Lapins, souris et rats sont régulièrement éradiqués. Renards et belettes se réfugient dans les bois tout proches ;ils viennent se servir dans nos poubelles, mais sont difficiles à surprendre. Notre ordinaire est constitué de chats 250 000 chats (1 pour 8 habitants) et 100 000 chiens (Mairie de Paris, 2021) et de pigeons… plus quelques corneilles, merles et pies.

Des noms de rues remplacent les animaux absents, impasse des Chevaux, rue de la Colombe, rue des Lions-Saint-Paul, rue des Oiseaux… rue aux ours (à rapprocher en fait des oies, oue en ancien français, qui vagabondaient dans les rues à la différence des ours)… Le nom peut aussi être attribué via une enseigne comme à la rue du Chat-qui-pèche (du nom d’une enseigne célébrant le chat habile d’un poissonnier). Les dénominations n’ont parfois rien à voir avec les bêtes : la rue du Pélican est à l’origine une rue dédiée à la prostitution, rue du Poil-au-con (poil étant la forme accentuée de pel que l’on retrouve dans pelisse).

Les mascarons animaux des immeubles et des hôtels sont souvent des masques de lions ou de béliers supposés barrer le chemin aux malfaisants, bien qu’on trouve aussi des espèces plus inattendues, chats, dragons, hiboux.

Des sculptures variées viennent orner des façades, animaux domestiques, animaux liés à la chasse, mais aussi, plus surprenant, des crustacés (étoiles de mer, langoustes…), des insectes comme le scarabée du 21 bis de la rue Charles Leroux.

Les fontaines sont dédiées aux animaux aquatiques… mais Niki de Saint Phalle a installé un éléphant prêt à asperger les passants place Stravinsky.

Niki de Saint Phalle. L’éléphant de la place Stravinsky

Aujourd’hui, le Street Art multiplie les représentations animales. Je revisite évidemment le chat craquant de Christian Grémy (C215), museau taché de blanc, moustaches hérissées, qui regarde le monde avec intensité et bienveillance.

C215. Le Chat du boulevard Vincent Auriol

Aujourd’hui, je partage ma collection, bien incomplète, de chats…

Quelques représentations du chat

Cela me donne envie de feuilleter mes photos. Le chat rouge du passage de la Voûte fait le gros dos par-dessus un escalier. Il évoque paraît-il un chat de Charles Trenet .

Chat du Passage de la Voûte

Parfois les chats qui ornent les façades sont réduits à leur tête. Ainsi rue Saint-Denis, sur la façade décrépite de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Devanture de l’ancienne confiserie Au Chat noir.

Ou au 17 avenue du Bel Air

Un chat d’Ardoin sur la façade du 17 avenue du Bel Air.

D’autres fois, le sculpteur célèbre l’agilité du chat d’immeuble

Butte Bergeyre. Le chat et la souris

Et c’est aussi le couple du chat et de la souris qu’évoque une des enseignes conservées à Carnavalet, même si plus assoiffé qu’affamé, le chat qui a trop bu se montre incapable d’attraper le moindre rongeur :

Chat ivre nargué par une souris. Enseigne Carnavalet

Une peinture pour finir dans la rue Crémieux : le bond prodigieux du chat menace deux oiseaux

Rue Crémieux. Le Chat et les oiseaux

A ma prochaine balade, j’ajouterai le Chat (de Monsieur Chat) qui arbore un énorme sourire et colonise, murs, toits et cheminées.

https://parisontheme.blogspot.com/search/label/LES%20ANIMAUX%20DANS%20L%27ARCHITECTURE%20PARISIENNEjeudi 30 janvier 2014

https://www.paris.fr/pages/les-animaux-a-paris-6287

Salons de musique parisiens

Le concert privé

Un mail donnait l’adresse de l’immeuble et le code de l’appartement. Je n’ai hélas pas eu le temps de m’attarder dans le hall, d’admirer les marbres polychromes, les fresques, le petit amour porte-torche. A l’étage, le propriétaire a ouvert la porte, nous a accueillis en souriant et nous a fait part de l’endroit où nous pourrions trouver sa femme. « Elle vous attend au salon ».

Hall d’immeuble

Le salon-salle à manger doit bien faire 100 mètres carrés : on pourrait y installer un petit orchestre sans que l’auditoire soit trop près des musiciens. Les invités sont assis sur des sièges bien alignés réservés aux concerts. Le fond est occupé par un Steinway posé contre un papier peint qui reproduit une vue de Venise. Pas de murs chargés de portraits de famille, mais quand même un joli portrait d’une dame en rose.

Ce lieu convenait admirablement à la sonate numéro 1 pour violoncelle et piano de Brahms et aux 5 pièces dans le ton populaire de Schumann interprétées par Etsuko Hirose, la pianiste, et Guillaume Martigné, le violoncelliste. Dans les salles de concert, la musique vient de loin alors que dans ce salon, le public était entouré par le son tout proche. Les vibrations des instruments ajoutaient encore à la magie du jeu à deux quand, avant même l’attaque, on voyait les respirations s’accorder ; à la magie de l’écriture musicale où le piano luttait avec le violoncelle, l’opposition des deux instruments devenant encore plus spectaculaire avec le jeu virtuose ; à la magie du moment où on pouvait croire que les âmes s’étaient envolées derrière les paupières closes des musiciens.

Guillaume Martigné en concert

Quelquefois, des concerts privés ont lieu au printemps et par les fenêtres ouvertes entrent les parfums de merveilleux jardins. Les générations se mêlent. Même les très petits enfants écoutent.

Louise Tchalik. 2023
Concert à Fontenay-aux-Roses

La musique de chambre dans les salons du 19e siècle

Bien sûr, le phénomène de la musique en privé n’est pas neuf. Sous l’Ancien Régime on a fait de la musique de chambre chez les rois (Les musiciens de la chambre étaient les musiciens attachés à la chambre du roi, c’est-à-dire à ses appartements privés, bien distincts des musiciens qui composaient pour l’église ou pour les spectacles équestres). Des musiciens étaient aussi rattachés aux hôtels particuliers de nobles ou d’amateurs fortunés. 

Au 19e siècle encore, l’État qui n’avait pas mis en place de véritable politique musicale, se reposait sur les gens du monde qui invitaient des amateurs à écouter chez eux des musiciens.

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Pendant la Belle époque, les salons les plus réputés sont ceux de Winnareta de Polignac (héritière des machines à coudre Singer qui a épousé un prince de Polignac, heureux de refaire sa fortune). Bonne musicienne, elle soutient la création contemporaine, commande à Stravinsky, Satie ou Falla des œuvres destinées à être interprétées dans son hôtel particulier. Chez la comtesse Élisabeth Greffuhle, on entend Wagner, Mahler ou Schoenberg ; chez Marguerite de Saint-Marceaux qui servit un peu de modèle à Madame Verdurin, on rencontre Chausson, Lalo, Vincent d’Indy, Paul Dukas, Ravel, Pierre Louÿs, Debussy, Fauré.  Au 31 rue de Monceau, règne Camille Saint-Saëns ; Madeleine Lemaire défend aussi Reynaldo Hahn qui deviendra l’un de ses plus proches amis.

Les maîtresses de maison se font la guerre pour rassembler les invités et les artistes les plus élégants. Proust a raillé la lutte que mène Madame de Saint-Euverte pour attirer dans son salon le plus grand nombre possible de personnes connues : « En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque sorte passer in extremis la revue des troupes qui devaient le lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. » (Sodome et Gomorrhe)

Souvent les femmes invitées ont à cœur d’étaler vêtements et parures éblouissantes, et les hommes viennent en habit. Mme de Saint-Marceaux est une exception, qui insistait pour qu’on ne s’habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d’élégance et de distinction. (Myriam Chimènes 2004)  

Donc rien de neuf ? La musique « de salon » continuerait aujourd’hui les pratiques des personnages de Proust.

Des musiciens en exil

Il me semble pourtant que la pratique des concerts à la maison explose en ce moment. Je vais parfois dans des endroits où il suffit de pouvoir entasser une cinquantaine de personnes. Dans les appartements slavisants, j’ai ainsi rencontré des Russes qui ont fui quand Poutine a attaqué l’Ukraine, et qui fraternisent avec des membres de la diaspora géorgienne ou ukrainienne. Tous se rassemblent par amour de la musique, mais aussi pour parler leurs langues, se sentir vivants, se désoler de l’emprise de Poutine sur la société russe.

Les murs du salon, la cheminée, les guéridons sont pleins des témoignages d’une vie d’amitié, de maison ouverte, de souvenirs de voyage, de cartes postales et d’invitations auxquelles il est urgent de répondre. Dans les coins, il y a des amoncellements de livres et de journaux.

Boris et Micha Kiner

A la fin du programme, le dernier accord éteint, on range les chaises, on installe une table, vite assiégée par les invités à qui le récital a donné terriblement faim et soif.

Et les musiciens ? Les exilés, privés de leurs conservatoires, de leurs salles de concert, sont heureux de pouvoir partager de la musique bien qu’ils soient obligés de courir ces salons où ils jouent pour des sommes dix fois inférieures à leur rémunération d’avant. Trop heureux s’il y a de la joie partagée. Comme la salle n’est pas plongée dans l’obscurité, ils voient les fronts se plisser si une œuvre est désarçonnante. Les interprètes les plus prudents glissent dans le programme quelques morceaux connus de tous. Au plaisir de la musique s’ajoute pour l’assistance le souvenir du temps où des enfants sages devenus des vieilles dames prenaient des cours de piano et massacraient cette chaconne de Bach, où des adolescents devenus de vieux soixante-huitards dansaient sur ce tango de Piazzolla !

Le moment difficile est le moment où l’organisatrice du concert pose un chapeau sur le piano. « N’oubliez pas de donner quelque chose si le concert vous a plu ! » Des gens se lèvent et ouvrent leur porte-monnaie pour déposer 10 euros (moins qu’une place de cinéma), rarement 20 ou 30. D’autres évitent même cette partie du salon. « Ah bon, c’est payant ? »  et s’esquivent vers le buffet.

« J’ai renoncé à écrire participation libre sur mes invitations. J’avais trop honte quand je voyais des dames élégantes mettre un ou deux euros Aujourd’hui, je précise que la place coûte 20 euros ou plus si on le souhaite », m’a dit une de ces organisatrices bénévoles.

Myriam Chimènes 2004, Mécènes et musiciens. Du salon au concert à Paris sous la IIIe République, Paris, Fayard.

Paris dans le mélange des langues

Pendant la semaine passée à Avranches, j’ai entendu parler français. De retour à Paris, je retrouve un bain de langues, un peu déconcertant parfois. Il y a évidemment, l’anglais, les langues asiatiques, l’espagnol et l’italien des touristes qui trainent leurs valises à roulettes à la recherche de leur location de vacances. Il y a aussi les langues africaines des ouvriers et des nounous, ou l’arabe des commerçants du marché. Bien sûr, le portugais des copines de ma concierge de l’immeuble. Maria m’a pourtant raconté qu’on se moquait de son accent quand elle revient au pays pour les vacances. Paris parle étranger. Parfois cela ne va pas sans malentendu. Je n’ai pas réussi à m’entendre avec un vendeur vietnamien qui croyait que je l’interrogeais sur la quantité de nems que je désirais acheter, alors que je demandais le prix à la douzaine.

Parfois, des amis s’inquiètent des langues que les Parisiens parleront dans 30 ans !

Bien sûr, tout au long de l’histoire, Paris, ville-monde a été un creuset de langues ce que raconte fort bien le livre de Gilles Siouffi, sous le joli titre de Paris Babel.

L’italien de la cour s’est ainsi renforcé après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. On ne compte plus alors les mots qui pénètrent le français, que ce soit dans le domaine de la guerre  (alarme, escarmouche, cartoucheattaquer, etc.), de la finance (banque de banca  comptoir de vente banqueroute, crédit, faillite, etc.), de la peinture (coloris, profil, miniature), de la musique (cantatrice, concerto, adagio), de l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.).  Cette importation massive a été moquée par les grammairiens du 16e . Henri Estienne (1528-1598), un imprimeur protestant érudit, raille le jargon de la cour dans un pamphlet célèbre, Deux dialogues du nouveau français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtisianismes modernes et de quelques singularitez courtisianesques (1578).

Aujourd’hui l’arabe joue un grand rôle comme le rappelle Jean Pruvost l’auteur du malicieux Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe. Les gens âgés associent arabe et mots dépréciatifs du temps de la colonisation, gourbi (vieilli), mais aussi bled, kasbah, soukh, Il faudrait rendre aux élèves des banlieues l’histoire des mots d’origine savante : algèbrezéro, algorithme, ou des termes d’astronomie comme zénith. Il faudrait rappeler les fruits et les fleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée : abricotjasmin, artichaut, aubergine souvent passés par l’espagnol comme naranja, venu de l’arabe narandj.  On trouve aujourd’hui des expressions venues des cités qui paraissent encore exotiques :  avoir le seum, pour être en colère, avoir le cafard, de l’arabe semm, synonyme de venin ;  ou bien hass l’expression signifiant la honte, la prison, la galère Tellement la hass tu fais n’importe quoi, tu bosses comme un âne — (Rohff, Paroles de la chanson, La Hass, 2005)  De l’arabe hassd (volonté de nuire). Wiktionnaire. Ou le célèbre kiffer (de «kif»), aimer, raffoler.

Pour ma part, je suis surtout frappée par l’anglais… Je pourrais noter les mots de la radio. Rien que pendant une heure, j’ai entendu spoiler, les people, les smartphones, faire le buzz… En rentrant par le métro, j’ai pu voir des expressions non traduites en anglais. Le féminisme des grandes marques se dit stand up… « levez-vous ? Révoltez-vous ? Dressez-vous ? ou finalement stand up. Même si les Français commencent à savoir un peu d’anglais, beaucoup ne sont pas à l’aise, mais le féminisme des jeunes passe par l’anglais

8 mars 2025. Dans le métro

Et cette maison du rêveur, pourquoi l’anglais suscite-t-il un désir plus fort d’aller la voir ?

Bon, c’est la balade d’une observatrice grognon des petits faits. L’essentiel, on le sait se passe ailleurs… Mais je connais le triomphe de l’anglais pour les publications scientifiques. Un jeune chercheur qui rédige en français est quasiment hors course !

Dans les grandes entreprises aussi les cadres doivent manier l’anglais. ENGIE anonce la montée en compétence en anglais ?

Dans un contexte de mondialisation croissante, maîtriser l’anglais devient un atout incontournable pour toute entreprise cherchant à collaborer efficacement à l’international. C’est le défi auquel ENGIE a été confronté lorsqu’une équipe anglophone a intégré son organisation. Pour fluidifier les échanges et garantir une collaboration harmonieuse entre équipes, ENGIE a fait appel à YESNYOU. Découvrez comment les équipes d’ENGIE ont pu monter en compétence en anglais et relever ce défi avec succès, grâce à des formations adaptées.

Et je me suis laissé raconter que dans certaines entreprises, les réunions se passent en anglais même lorsqu’il n’y a que des Français. C’est encore une sorte de comédie qui se joue là : pour bien des participants, s’exprimer en anglais prévaut sur ce qu’ils ont à dire et leur souci de représentation prévaut sur l’efficacité à leur pensée. Mais c’est sans doute une période de transition.

Crèche. Paris 16e

Les bébés de demain seront de parfaits bilingues !

PRUVOST Jean, 2017, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès.

SIOUFFI Gilles, 2025,Paris-Babel, Arles, Actes Sud.

La Maison Dorée

Les Grands Boulevards (Madeleine, Capucines, Italiens, Montmartre, Poissonnière) ont été créés sous le règne de Louis XIV après la suppression de l’enceinte de Louis XIII, débordée depuis longtemps par des constructions informelles. La partie la plus chic de cette succession de boulevards, c’est le boulevard des Italiens, ou tout simplement le Boulevard.  Tout au long du 19e siècle, et jusqu’à la Grande Guerre, les élégants l’arpenteront – Incroyables et Merveilleuses sous le Directoire, Gandins à la Restauration, Dandys, Lions sous l’Empire.


Eugene Lami-Boulevard-des-italiens-a-paris-la-nuit.(Wahoo.Artcom)

De grands restaurants s’étaient ouverts. Au numéro 20, le café Hardy célèbre dès 1814 allait devenir le restaurant de la Maison Dorée, le café Riche repris par Bignon en 1847, Le glacier Tortoni ouvert au début de l’Empire et situé à l’angle de la rue Taitbout jouxtait la Maison Dorée. Tout près, place de l’Opéra, on trouvait le Café Anglais… La Maison Dorée a été bâtie par l’architecte Victor Lemaire ; c’est moins sa

La Maison Dorée. Aujourd’hui banque Parisbas

façade vaguement renaissance qui faisait la réputation de l’immeuble que la dorure des balcons et les  encadrements des baies. D’où le nom que lui avait donné le public.

Elle était décorée de frises qu’avaient sculptées Jean-Baptiste Lechesne, Jean-Baptiste Jules Klagman, Georges Jules Garraud et Pierre Louis Rouillard. Des branches de chêne recourbées en volutes se déployaient tout autour de l’immeuble et abritaient oiseaux, cerfs, sangliers et chiens de chasse. On venait aussi pour l’ameublement intérieur, les glaces, les médaillons, les boiseries et partout la lumière éblouissait.

Maison Dorée. Frise

La Maison Dorée attirait l’aristocratie. Les journalistes à succès et les hommes de lettres y venaient aussi. « Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu’en s’ouvrant les pianos jouaient tout seuls (Georges Cain, Coins de Paris, 1910)… Voici un des menus des dîners offerts par Alexandre Dumas en 1844 après la parution des Trois Mousquetaires :

Menu d’un dîner de quinze personnes offert par M. Alexandre Dumas, en la Maison-dorée, le 10 novembre.

Deux potages.
Consommé de volaille.
Tortue.

Hors-d’oeuvre.
Petites timbales de nouilles au chasseur.

Deux relevés.
Saumon Chambord.
Filets de boeuf financière.
Deux entrées.
Mauviettes en caisse aux truffes.
Suprême de volaille.

Rôtis.
Cailles, perdrix, ortolans.
Haricots verts sautés.
Gelée noyaux, garnie d’abricots.

Dessert.
Fruits de saison.

Vins.
Premier service : Saint-Julien et Madère.
Deuxième service : Château-Larose, Corton, Clos-du-Roi.
Troisième service : Champagne, Cliquot, Château-Yquem.

Swann à la recherche d’Odette

Parmi les fantômes qui hantent le boulevard des Italiens, Swann est celui qui me tient le plus à cœur. Il parcourt un boulevard assombri comme on en visite dans des cauchemars

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice.

Cette quête nocturne fait basculer Swann : le plaisir que lui donnait sa relation avec une jeune femme élégante est remplacé par le besoin anxieux de retrouver immédiatement cette femme. L’angoisse qui l’étreint est le début de l’amour qui va le torturer pendant des années.

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer.

Il monte dans la voiture d’Odette disant son cocher de suivre. Elle a un bouquet de catleyas, dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui a déplacé les fleurs, Swann lui dit : « Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : – Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. C’est à compter de ce moment que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ». Plus tard, quand leur relation se disloquera, Swann interroge Odette sur cette soirée. Par bêtise, parce qu’elle n’a même pas conscience de sa cruauté, elle avoue qu’elle était avec son rival pendant qu’il la cherchait :

C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or, parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. 

Le nom de la Maison Dorée symbolise désormais la non-existence de ce que Swann croyait être le fondement solide de son amour.

Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre.

Ainsi, le nom de Maison Dorée me rappelle la silhouette un peu voûtée de Swann qui se hâte dans l’ombre trouée par les dernières lueurs des restaurants. C’est  comme si je me souvenais de ce que m’avait raconté une personne réelle… En fait, il n’y a pas de différence : la fiction de Proust est bien plus vivante pour moi que les récits de mes amis.

Camille Pissarro. Le boulevard Montmartre de nuit. National Galley

Aujourd’hui, le 20, boulevard des Italiens joue mal son rôle. Il ne reste rien des émotions qui se sont accumulées dans cet endroit, la joyeuse foule des dîneurs, l’excitation des spectacles, les rencontres. Depuis 1976, la banque BNP Paribas s’est installée dans la Maison Dorée et y a placé sa division internationale. La banque a conservé la façade et a tout changé à l’intérieur à coups de faux plafonds en placo plus ou moins isolant, de pvc et de parois de verre. Ça s’appelle, paraît-il le façadisme.

La Maison Dorée n’est donc que cela. Les balcons qui ont perdu leurs dorures éblouissantes sont semblables à tous les balcons. Les vitrines sont pareilles à toutes les vitrines des banques du 21eme siècle, avec leurs grandes vitres couleur fumée, leurs Stickers vigipirate ; et un graffiti pollue la pelle Starck chargée de raconter l’histoire du lieu.

BNP Paribas ancien emplacement de la Maison Dorée

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8458101p/f1.zoom.r=maison%20dorée.langFR

Ribera, peintre de l’angoisse

Ribera (1591-1652), que j’avais découvert à Caen lors d’une exposition consacrée aux peintres caravagesques, revient au Petit Palais qui organise un parcours monumental de son œuvre. (https://passagedutemps.com/2021/07/10/jusepe-de-ribera-et-les-apotres-visite-de-lexposition-longhi-au-musee-des-beaux-arts-de-caen/)

A Rome, la leçon du Caravage

Espagnol venu chercher sa chance à Rome à 20 ans, Ribera a vite appris du Caravage le traitement des contrastes d’ombre et de lumière, la gestuelle théâtrale et le plaisir provocant de transformer des modèles populaires en philosophes et en saints.

Ribera. Saint Philippe
Un Philosophe

Ce mélange de réalisme et de stylisation confère un aspect saisissant à ses tableaux. Réalisme des ongles noirs de Saint Jérôme, des détails de sa barbe…

Ribera, Saint Jérôme

Monumentalité des compagnons du Christ, enveloppés dans de lourds manteaux, qui leur donnent le volume massif de statues. Le prosaïsme apparent des visages interroge sur le mystère de la sainteté. Saints, ces hommes du peuple ?

Il peint dans le même style une série d’allégories des cinq sens dans les années 1630, qui revisite, dans le registre profane, les Apostolados romains.

Ribera. Allégorie de l’odorat avec oignon, ail et jasmin

En 1616, il part pour Naples, qui est alors une possession de la couronne d’Espagne. Bénéficiant de la protection du vice-roi espagnol, le duc d’Osuna, il devient une sorte de peintre officiel et reçoit de multiples commandes.

A Naples, il peint des « scènes » plus complexes. Ainsi Le reniement de Pierre construit sur deux cercles. A droite des index accusateurs désignent Pierre, plongé dans l’ombre et le remords, cependant que le temps où il pouvait être fier de sa vie s’effondre. A gauche, le groupe des joueurs, absorbé par le jeu, tourne le dos à l’action où se joue le sort de l’apôtre.

Ribera. Le Reniement de Pierre

Des scènes de torture

Dans cette période, Ribera peint des toiles d’une âpreté, d’une cruauté saisissantes. Le Martyre de saint Barthélemy est un motif terrifiant de corps souffrant, disloqué et meurtri, que Ribera travaille en autant de variations folles, depuis la première commande pour le duc d’Osuna en 1616, jusqu’à la dernière version de 1644. Il semble fasciné par cette scène d’écorchement. Et moi spectatrice du supplice, j’éprouve une sensation épouvantable où se mêlent ce que je vois et ce que j’hallucine, où Ribera invite à rapprocher sadisme et masochisme jusqu’à ce qu’e’on ne puisse plus les distinguer.

Même scène d’épouvante tirée d’une autre histoire, celle du satyre Marsyas qui a ramassé la flute inventée par Athéna, a appris à en jouer et a osé provoquer Apollon qui le châtie de la plus atroce façon.

Au premier plan, le corps de la victime qu’un dieu écorche vivant coupe tout l’espace de la toile. La tête renversée vers le bas de la toile dans la posture d’un gibier montre un cri affreux. (Je ne sais pourquoi le détail des dents cariées ajoute pour moi à l’horreur de ce cri d’agonie).

Au-dessus, Apollon. Et il faut qu’Apollon soit beau et serein. Tranquille, enfonçant sa main dans la large blessure de sa victime (les membres du bourreau et de la victime dessinent un cercle d’épouvante qui les associe autant qu’il les oppose : le blanc corps du Dieu, le corps brun du satyre, les couleurs du ciel, le brun sombre de la terre).

Dans ces tableaux de mort, il y a à présent de grandes étoffes colorées qui se déploient. Violet pour Apollon, bleu et jaune pour Vénus, rouge pour Adonis

Vénus découvre Adonis, mort, étendu sur son grand manteau rouge… avant sa métamorphose en anémone

A partir de la fin des années 1630, la thématique s’apaise, tout en conservant quelque chose de grinçant. L’exposition met en valeur deux tableaux le Pied-bot conservé au Louvre et une Mujer Barbuda (Tolède, Fondation Medinaceli). La femme est pourvue d’une grande barbe noire. C’est une femme puisqu’elle allaite un nourrisson. Son mari se tient un peu à l’arrière comme saint Joseph derrière la Vierge. La toile est encensée par les commentateurs de l’exposition. Le Vice-Roi de Naples qui a commandité le tableau voulait sans doute représenter une « merveille » de la nature (un prodige étonnant). Aujourd’hui, on nous invite à voir que le handicap n’empêche pas la dignité d’une famille. Mais s’agit-il de handicap ou de fluidité des genres qu’incarne une Sainte Famille post Me too ?

Le Pied Bot, nous pouvons le voir au Louvre. Un petit mendiant infirme porte sa béquille avec l’assurance d’un soldat qui part faire la guerre. Son sourire irrésistible ne demande pas la pitié. Il montre la magnifique puissance de la vie.

Il faut donc voir Ribera, son respect des pauvres, des monstres, des estropiés… et se demander comment cette leçon s’accorde avec sa vision terrible d’un christianisme de martyrs.

Noël. Fête des grands-parents

La fête de Noël raconte une tout autre histoire qui cumule le symbolisme du retour de la lumière et l’accueil du renouveau incarné dans un petit enfant fragile. Je m’émerveille de l’invention chrétienne de Jésus dans sa crèche misérable qui inverse le symbolisme traditionnel du dieu des armées, massacreur des incroyants.

Cette année, la fête est encore plus précieuse : « Un enfant nous est né », comme le promettait Esaïe…. L’enfant de notre fils est une petite fille d’un an. Comme elle habite loin, nous ne sommes pas de ses familiers. Elle ne s’illumine pas dès qu’elle nous voit ; elle nous regarde d’un air sérieux et pour la faire sourire, je dois me livrer à toute sorte de pitreries.

A un an, elle a participé à la grande fête de la consommation en jouant gentiment avec tous ses cadeaux (trop, bien entendu) qu’elle attrape l’un après l’autre et dont elle cherche à comprendre le fonctionnement. Voici son premier xylophone, ses cubes à insérer dans une boite, ses petits livres dont elle repère les boutons capables de déclencher des chansons… elle s’intéresse aux rubans bolduc qui scintillent et s’entortillent joliment. Et moi, je m’émerveille de toutes ces premières fois. A présent, l’excès des Noëls contemporains m’indigne moins puisqu’il plaît à notre petite fille et à ses sœurs.

Ainsi passe la fête dans la fascination pour la rapidité avec laquelle les petits enfants s’humanisent et dans le plaisir de voir vivre des enfants sans la responsabilité de les éduquer. Noël, fête des grands-parents !

Lectures
Il n’y a pas beaucoup de livres sur l’amour des grands-mères pour leurs petits-enfants. Pierrette Fleutiaux, trop tôt disparue, en a écrit un très joli, Loli, le temps venu, paru en 2013 aux éditions Odile Jacob.

A la recherche des maisons rouges

Cette année, la brume froide a attendu pour se poser sur Paris, puis la ville a fini par retrouver le ciel gris de l’automne, comme si on avait besoin de ça alors que dure la guerre d’Ukraine, que s’envole l’inflation, que redémarre le Covid… et on pense inévitablement  à Aragon qui se désespérait après Baudelaire de ces gris terribles de l’automne :

« Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au-dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au-dessus de l’avenue du Bois… » Aurélien (ch 10)

Paris a des couleurs

Est ce par refus des longs mois sans soleil que quelques architectes ont bâti des bâtiments colorés ou par détestation de la sobriété bourgeoise ? Quand on parcourt seulement les avenues d’Haussman, on croit que la ville est entièrement grise, mais tout Parisien sait qu’on y voit davantage de couleurs qu’on l’imaginait. Je suis surtout sensible aux rouges et d’ailleurs je suis persuadée qu’il n’y a pas de meilleur anti-gris. Plein de langues l’affirment. Le rouge est la couleur par excellence en russe : la place Rouge de Moscou  (Krasny = красный, « rouge ») n’est pas une place révolutionnaire, mais une belle place (krassivy « красивый ») car la langue russe rapproche la beauté et la couleur rouge dont la plénitude réjouit tout un chacun.

Ce n’est pas si loin de l’espagnol qui utilise la même racine pour rouge et coloré, colorado. Le savant Michel Pastoureau explique la prépondérance du rouge par le fait que ce sont les pigments de la terre ocre-rouge que l’homme a su maîtriser en premier avec le noir du charbon de bois. Le rouge se retrouve dès la préhistoire, dans l’art paléolithique.

Pour lutter contre l’hiver, j’ai décidé de chercher les immeubles rouges dans les rues de Paris-la-grise.

Les briques tendres du début du 17e siècle

Les places royales sont plutôt roses. Ainsi la place des Vosges voulue par Henri IV avec ses façades de briques encadrées de pierres blanches.

Un des bâtiments de la place des Vosges depuis la rue de Birague

Un peu moins connu, l’hôpital Saint-Louis (1610) conçu par Claude Chastillon, l’architecte de la place des Vosges, avec sa cour carrée, entourée par des bâtiments de brique et de calcaire.

Hôpital Saint-Louis. Le même décor de briques et de pierres, signature du premier tiers du 17e siècle

Les habitations à loyer modéré (HBM) : la brique, la brique !

La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle sont de grands moments où les architectes ont travaillé avec la brique. Je commence par Hector Guimard. Agé de 27 ans, encore inconnu, il construit le Castel Béranger au 14, rue La Fontaine, entre 1895 et 1898. Ce fut le début de l’Art Nouveau dont les caractéristiques premières sonl mélange de matériaux briques, pierre, meulière, grès flammés, fer forgé et les courbes florales.

Castel Béranger, Guimard. 14 rue Jean-de-La-Fontaine, 16e. La cour intérieure

L’immeuble est aussi la première réalisation à loyer modéré et il est remarquable que l’architecte s’y installe (combien d’architectes vivent aujourd’hui dans les HLM qu’ils dessinent ?).

C’est surtout dans les années 1920 à 1939 qu’on édifie des immeubles habitables par des couches populaires, (aujourd’hui vendus à prix d’or) qui faisaient une ceinture rose, beige, brune près des boulevards des Maréchaux. 40 000 logements furent construits et 120 000 personnes ont pu quitter leurs masures des fortifs et des banlieues proches. On trouve aussi ces HBM dans quelques espaces disponibles du centre-ville.

La brique s’est imposée parce que c’était un matériau économique, mais les architectes retrouvaient leur liberté dans les détails : ils ont donné un rythme à leurs façades en jouant des contrastes de couleurs:

Square Delormel (14e) : jaune, rouge, jaune
101 boulevard Jourdan (14e)

Ils ont dessiné des encorbellements dignes de palais :

… ajouté escaliers et loggias

115 boulevard Jourdan

La brique n’était pas réservée au petit peuple. Au hasard des promenades voici, en face du cimetière du 14e arrondissement, le 21-23 rue Froidevaux. Georges Grimbert a dessiné cet immeuble en 1929.

21-23 rue Froidevaux

Ce bâtiment possède de larges baies vitrées, sur trois étages, qui éclairaient des ateliers occupés par des artistes dans l’entre-deux-guerres. Autour des fenêtres la brique laisse place à des mosaïques.

L’Institut d’Art et d’archéologie, 3 rue Michelet : du béton et des briques à la mauresque

L’Institut d’Art et d’archéologie est un édifice étonnant construit entre 1925 et 1928 afin d’abriter l’immense bibliothèque d’histoire de l’art du couturier Jacques Doucet, ainsi que des salles de cours pour les étudiants en art et histoire de l’art de l’Université de Paris. Jacques Doucet, a su engager pour sa bibliothèque Breton puis Aragon avec qui la collaboration durera jusqu’à l’entrée d’Aragon au parti communiste.

Aujourd’hui, le jardin de l’Observatoire est tout nu et ne cache rien de la large façade de style « mauresque » de Paul Bigot. Je ne sais de cet architecte normand que ce qu’en dit Wikipédia, un érudit qui a réalisé un grand plan de Rome au 4e siècle et qui s’est spécialisé dans les monuments funéraires. Mais qui sait quels rêves habitent un architecte, le soulèvent au-delà du destin d’un concepteur de monuments aux morts et fait qu’on regarde encore son énorme palais de briques sombres ? Bien sûr, il y a les briques romaines qui ont bâti la Rome de l’Empire, mais d’où lui viennent les flammèches du haut du mur qui font penser, dit-on, à l’architecture musulmane sub-saharienne ?

Institut d’Art et d’Archéologie. Rue Michelet
Institut d’Art et d’archéologie. Entrée rue Michelet

Aujourd’hui, je cherche les immeubles dont le rouge est plus agressif.

Il y a belle lurette que l’immeuble déguisé en pagode par  M. Loo en 1926 ne fait plus scandale. Ses couleurs d’un rouge sombre chaleureux illuminent la rue au grand plaisir des passants.

La Pagode de Monsieur Loo rue de Courcelles

Je saute presque un siècle pour arriver à l’immeuble Garance du ministère de l’Intérieur au 18-20 rue des Pyrénées. Son côté rouge brillant est un peu estompé par les nuances des lattes, amarante, Bordeaux, framboise, et bien sûr le rouge garance qui lui donne son nom. Que penser cependant du matériau pauvre, et du dessin moitié jeu de cubes, moitié paquebot prêt à quitter le rivage, en l’occurrence le garage de la RATP qui précédait les bureaux du ministère et qui est dissimulé au sous-sol. On ne sait pas comment le bâtiment va vieillir.

20 rue des Pyrénées. Le Garance

Rue Antoine Bourdelle, les murs stridents d’une école de commerce vont du rouge  au jaune poussin.

Ecole de commerce de la rue Bourdelle 14e
Ecole de commerce (IStec) Paris 15e

Dans le 15e, près de la statue de la Liberté, on ne peut manquer l’hôtel Novotel Paris Tour Eiffel construit en 1976 (ex-Hôtel Nikko) et sa célèbre façade en damier :

Hôtel Novotel. Paris 1976

Voici l’inévitable immeuble du 31-33 rue de la Glacière. Rouge coquelicot, sans le moindre encadrement qui pourrait atténuer un peu ce rouge terrible.

31-33 rue de la Glacière

Je termine par un souvenir. Entre 2004 et 2018, un musée imaginé par Antoine de Galbert a présenté de grandes collections privées d’Art contemporain boulevard de la Bastille. Sa « Maison rouge » a définitivement fermé ses portes le 28 octobre 2018. Bien sûr, on n’aimait pas tout, mais c’était passionnant de découvrir les coups de cœur de vrais collectionneurs qui suivaient des artistes parce qu’ils aimaient leur travail et non pour faire de bonnes affaires.

La Maison Rouge, c’était mieux avant (photo Cristina Appel)

https://www.catherinedormoy.com/fr/home/projets/14-logements-sociaux-1238.html

Michel Pastoureau, 2016, Rouge. Histoire d’une couleur, Paris, Seuil.

Wikipédia, Paul Bigot,

https://passagedutemps.com/tag/pagode-du-48-rue-de-courcelles/

Boulevard Voltaire

De Nation au Bataclan

Voilà un boulevard où j’allais rarement. La longue ligne droite d’une des percées haussmanniennes m’attirait moins que Saint-Antoine et ses anciennes cours et passages qui gardent quelque chose de l’atmosphère du temps où l’on fabriquait encore des meubles à Paris.

Le boulevard Voltaire, inauguré en 1862 sous le nom de boulevard du Prince-Eugène, avait été conçu pour contourner le centre par la place de la République et faciliter le passage de la troupe, trop facile à bloquer sur le boulevard Saint-Antoine. Zola évoque dans La Curée l’ampleur des destructions de ce vieux coin de Paris, les bâtisses éventrées, les pauvres logis détruits, et avec eux les existences anéanties des ouvriers que la spéculation rejetait vers les faubourgs.

Rue des Immeubles Industriels

Mais en ces temps de confinement, toute balade est propre à prendre et c’est d’abord l’occasion de repasser par la rue des Immeubles industriels dont les façades parfaitement alignées sont assez séduisantes. Un architecte, Emile Leménil, a édifié en 1877 dix-neuf immeubles identiques pour y loger des ouvriers au-dessus du rez-de-chaussée et de l’entresol, destinés aux activités artisanales et industrielles. L’ensemble est élégant avec des horizontales qui se prolongent tout le long de la rue en lignes de fuite, les verticales des colonnes de fonte et les mansardes qui rythment le dernier étage. Une machine à vapeur située au sous-sol d’un bâtiment du milieu de la rue, fournissait l’énergie, distribuée aux 230 ateliers qui occupaient jusqu’à 2 000 personnes. Les deux côtés étaient desservis grâce à un tunnel situé au niveau du 2e sous-sol. À l’époque, la plupart des artisans étaient des ébénistes ou des fabricants de meubles.(Wikipédia). Cette opération (plutôt rare à l’époque y compris par son souci du confort des logements pour des ouvriers) a reçu une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878.

Le boulevard Voltaire est moins vide que la semaine dernière et le feuillage duveteux des platanes a fait place à une ombre vert foncé. Pendant que nous sommes enfermés, le printemps avance inexorablement. Plus qu’une semaine !

Rue Voltaire

Plus qu’une semaine avant quoi, puisqu’on nous le répète chaque jour le 11 mai n’est que la date d’une timide reprise du travail, si nous sommes sages, si nous continuons à nous éviter comme avant !

Quand il n’y a rien de spécial à regarder, on regarde les boutiques : celle du quartier juif consacrée aux arts de la table, avec des chandeliers à neuf branches, des verres à kiddouch et leurs soucoupes en métal argenté, des napperons, des plateaux…

En face, une boutique de confiseries, « Dragées d’amour », non loin de la vitrine du dératiseur qui promet de débarrasser les clients des souris, pigeons, punaises, cafards, rats et mouches. Quand on s’approche, on peut voir les dessins des insectes comme dans les planches réalistes des écoles primaires d’antan.

Le Dératiseur. 131 bl. Voltaire

De temps à autres, de belles portes de fer forgé, comme celle du 224 qui servait d’entrée à une entreprise de spiritueux, en particulier d’absinthe, créée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans, dans le Doubs.

Cusenier. L’Absinthe oxygénée
N° 224. Fabrique et siège de la Société Cusenier

Aujourd’hui, c’est un espace de coworking. Partout on trouve les traces d’un passé artisanal, industriel qui s’est évaporé, remplacé par des bureaux, par des boutiques dédiées au soin du corps, fitness, coiffure, optique, pharmacie, laboratoires, par des restaurants, des cafés, des pâtisseries.

Au 201, un immeuble construit en 1882 fait le coin avec la rue Alexandre-Dumas. Du côté de cette rue se trouve un médaillon de l’écrivain, et au-dessus, la liste de ses œuvres principales (comme si on avait voulu mesurer à la toise sur ce mur la croissance du génie).

Médaillon d’Alexandre Dumas et liste de ses oeuvres

Alexandre Dumas possédait un hôtel particulier (malheureusement détruit) dans cette rue.

Le boulevard est aussi le lieu de toutes les expressions. Dans un passage, on trouve ce collage signé Levalet représentant un personnage entouré de triangles mystérieux.

Pourquoi le jeune homme agite-t-il cette forme triangulaire ? Est-il un Franc maçon ? Qu’est-ce que ce cochon-tirelire, lui aussi orné d’un triangle ? Et que signifie cette coiffure en forme de fez ?

Aux balcons çà et là, des syndicalistes rappellent qu’il ne suffit pas d’applaudir les médecins à 20 heures et qu’il faut de l’argent pour l’hôpital.

Rue Frot

Sur les trottoirs, entre des slogans politiques, des petits moments de poésie sentimentale.

Dans le 11e, les animalistes prospèrent. C’est tout de même assez curieux en ces temps de pandémie qui rappellent (certes de loin) la peste, de voir des murs couverts d’affiches appelant à la mobilisation en faveur des rats. Paradoxe : on s’alarme du mélange hommes, chauves-souris, pangolins responsables du coronavirus, mais on redécouvre avec bonheur les animaux sauvages qui s’aventurent dans les rues de Paris. Cet amour s’étend plus rarement aux rats. Là, je découvre qu’il est couplé avec l’écriture inclusive, décidemment, marqueur du nouveau progressisme. Ordinairement réservée aux personnes humaines, la marque de genre est ici étendue aux rats, rates, rotons et autres ratonnes !

Affiche animaliste

Un peu plus haut les flèches de Saint-Ambroise et le jardin Truillot que la mairie a récemment ouvert. Il est évidemment fermé en ce moment.

Saint-Ambroise (et le jeune homme au masque)
Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Au n° 50, à l’angle de Voltaire et de Richard Lenoir, nous arrivons à la salle de spectacle du Bataclan, aujourd’hui inséparable du souvenir d’un massacre djihadiste. La salle, construite dans le style des pagodes chinoises par l’architecte Charles Duval en 1864 s’appelait à l’origine Le Grand Café Chinois-Théâtre Ba-ta-clan. par référence à Ba-ta-clan, une opérette d’Offenbach.

Au Bataclan

Au Ba-Ta-Clan, eut lieu la première revue en 1883.  Le chanteur Paulus rachèta l’établissement en 1892. Aristide Bruant et Buffalo Bill s’y produisirent. En 1912, l’écrivaine Colette  participa à la revue Ca grise avec une pantomime La Chatte amoureuse.

Mistinguett et Maurice Chevalier s’y produiront aussi.

En 1952, une nouvelle salle de dimension plus modeste (1350 fauteuils) est inaugurée après un incendie.  Du café chinois d’antan il reste encore quelques têtes de dragon stylisées clouées sur des décors géométriques aux harmonies roses et jaunes.

Tête de dragon au Bataclan

Désaffecté un moment, le théâtre plaisait à nouveau à la jeunesse quand eut lieu un attentat terroriste massif le 13 novembre 2015.  90 personnes venues pour entendre un concert du groupe Les Eagles of death Metal sont mortes, assassinées par trois malfrats minables qui s’étaient racheté une identité en faisant la guerre à la société qui les entourait.

Depuis, le public est revenu, pour l’aura de la salle et avec le sentiment de défendre son droit à l’insouciance..

Nous avons dépassé notre kilomètre de balade depuis longtemps. Allez, il faut rentrer. Nous n’avons pourtant pas « épuisé la description du boulevard », comme aurait dit Pérec. Juste noté ce qui attirait nos regards et le banal boulevard Voltaire s’est transformé en un breuvage magique où flottent de minuscules grumeaux de temps.

Cinquante jours

Trop, disent les mails à présent…

« Je suis très déprimée »

« Ici, le moral est au plus bas »

« Il vaut mieux que je ne  parle pas de mes états d’âme, pas réjouissants »

« J’ai la certitude que tout va se dégrader. Les petits plaisirs de la vie, les restaurants, les cinémas, les diners avec les amis qui vont maintenant se méfier les uns des autres. »

Jusqu’au voisin que j’ai rencontré dans le couloir qui mène au local des poubelles. En pantoufles pour la première fois depuis que nous nous croisons, il m’a dit : « je suis triste. Le pire, c’est que je ne vois pas bien la suite ».

Au début, nous avons vanté le recul que permet l’arrêt de la vie agitée qu’on menait. On a dit que ce temps de retrait allait nous rendre créatifs.

On s’est mortifiés de ne pas vivre à 5 dans des logements insalubres et trop petits. On a eu honte d’avoir des rentrées d’argent régulières parce qu’on était des retraités. On a pensé aux personnes plus vulnérables que nous et on a trouvé qu’on avait la chance de ne pas être seuls et de nous aimer. Bien sûr, notre réclusion luxueuse n’avait rien à voir avec les souffrances d’Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits.

On aurait voulu dire. « Le virus, on s’en fiche, on préfère la vie à la santé, mais on nous répétait qu’il fallait être sages pour que les médecins puissent tenir. On nous disait que la seule grandeur dont nous étions capables à présent était de nous protéger »

Pour nous occuper, nous avons regardé et retransmis ce que nous recevions, des histoires drôles, des caricatures drôles, des vidéos drôles, des vidéos jolies et des chansons émouvantes. Deux mois après le début du confinement les histoires tournent encore en boucle… « Tu l’as celle de la femme qui part faire les courses avec son mari ? Au retour, ils enlèvent leurs masques… et Zut ! C’est pas lui. Moralité. Faites attention ! » On nous avait recommandé de relire les livres qui parlent d’épidémies, d’effondrement du monde, de prison et de solitude. Amazone a livré des milliers de La Peste, de Le Hussard sur le toit, de L’Amour au temps du choléra. Les délicats mentionnaient Voyage autour de ma chambre. On ne voulait pas utiliser Amazone et on avait attendu que la libraire puisse recommencer à travailler

On avait envoyé des poèmes de confinement, amorcé des journaux de confinement. On avait surabondamment utilisé WhatsApp, apprivoisé Zoom et communiqué avec le monde entier, tout en déplorant de confier nos données à on ne savait quelles multinationales.

Ce qui était étrange, c’est que le confinement actuel n’était pas si différent de notre vie habituelle. Lecture, écriture, cuisine… Nous avions même le droit de nous balader autour de notre immeuble.

On savait que la vie reprendrait mais on disait «  Nous resterons fragiles et apeurés longtemps ». Les amis écrivaient : « Et la vie nouvelle, tu y crois toi ? ! »

Et pourtant, on s’agaçait du pessimisme chronique des Français de leur défiance vis-à-vis d’un Etat dont ils attendaient pourtant à peu près tout. Au petit déjeuner, on discutait de la complicité de la presse qui accentuait le mélange de colère et de catastrophisme de la population, sans nous rendre compte qu’à l’abri dans notre appartement, nous aussi nous râlions et nous accusions.

Daniel Defoe avait écrit 278 ans avant : « Toutes choses reprirent leur cours peu désirable, redevenant ce qu’elles étaient auparavant ».