Rue de Rome. La musique à Paris

Répétitiondu choeur Hugues Reiner pour le Requiem de Mozart. Derniers conseils

Deux mesures pour rien

« Attention, dit le chef, je compterai deux mesures pour rien. Le temps que tout se taise avant d’attaquer le Lacrymosa ».

Non ! C’est ridicule de dire deux mesures pour rien. Ces mesures, ce n’est pas un temps vide.  C’est un temps suspendu. Votre voix s’y anticipe.  Elles sont pleines de musique.

Ecoutez l’orchestre que vous allez prolonger et respirez ensemble. Le public doit respirer avec vous…

Mozart n’a pas écrit des notes

Vous savez que Mozart est mort avant d’achever son Lacrymosa. Sa dernière note c’est ce 4e la un peu haut pour vous. Il vaut mieux le crier ce la. Vous serez toujours plus justes qu’avec une note juste. Ne cachez pas le hurlement qui guette au fond de la musique de Mozart. Ne cachez pas la souffrance ; elle doit déchirer les auditeurs »

C’est aussi pour ces commentaires qu’on vient chanter dans le choeur de Reiner.

Un chœur amateur éprouve sans doute la métamorphose de l’interprétation davantage qu’un chœur professionnel Un bon chef le mène à ce moment où les notes sont devenues une ligne, où la ligne rejoint le fond de ses sentiments. Les quatre pupitres ne sont plus juxtaposés. Ils consonent et le chef sourit enfin. La veille du concert, il rappelle le programme de la fin d’année : « Mercredi, venez avec Le Stabat Mater de Dvorak. On attaque les premiers mouvements. Le déchiffrage, c’est votre affaire… «  Bref ! Un passage par la rue de Rome s’impose.

Rue de Rome : le royaume de la musique

La portion de la rue de Rome qui va de Saint Lazare à la ligne 2 est le royaume des marchands de musique depuis l’époque où le conservatoire supérieur était encore rue de Madrid. Luthiers, facteurs d’instruments à vent et librairies musicales alternent.

Un luthier. Rue de Rome
Les Instruments à vent de chez Feeling

Mon but est la petite librairie Arioso au numéro 45. Je marque une pause sur le trottoir où des bacs sont remplis de partitions à deux sous. Il y a toujours un flâneur, un musicien à la recherche d’une opérette, une soprane qui veut élargir son répertoire.

L’Eventaire d’Arioso au 45 rue de Rome

J’entre. Au rez-de-chaussée, on circule entre des colonnes de partitions qui vont jusqu’au plafond ; je ne me suis pas encore aventurée au sous-sol, dédié, je crois, à la flûte.

Pas besoin de demander un petit prix. La vendeuse propose spontanément une occasion : « Regardez celle-ci. Elle est impeccable. A quoi vous servirait le prix du neuf ? »

Je tremble qu’Amazone à qui les éditeurs vendent sûrement leurs partitions avec un rabais ou que le projet IMSLP (International Music Score Library Project) qui offre les partitions libres de droits aient raison d’Arioso qui a survécu aux années covid (grâce à l’aide de l’Etat) …

Le plaisir de feuilleter, d’échanger quelques mots sur les mérites d’une édition, de découvrir, vaut mieux qu’un catalogue en ligne.

La Maison Dorée

Les Grands Boulevards (Madeleine, Capucines, Italiens, Montmartre, Poissonnière) ont été créés sous le règne de Louis XIV après la suppression de l’enceinte de Louis XIII, débordée depuis longtemps par des constructions informelles. La partie la plus chic de cette succession de boulevards, c’est le boulevard des Italiens, ou tout simplement le Boulevard.  Tout au long du 19e siècle, et jusqu’à la Grande Guerre, les élégants l’arpenteront – Incroyables et Merveilleuses sous le Directoire, Gandins à la Restauration, Dandys, Lions sous l’Empire.


Eugene Lami-Boulevard-des-italiens-a-paris-la-nuit.(Wahoo.Artcom)

De grands restaurants s’étaient ouverts. Au numéro 20, le café Hardy célèbre dès 1814 allait devenir le restaurant de la Maison Dorée, le café Riche repris par Bignon en 1847, Le glacier Tortoni ouvert au début de l’Empire et situé à l’angle de la rue Taitbout jouxtait la Maison Dorée. Tout près, place de l’Opéra, on trouvait le Café Anglais… La Maison Dorée a été bâtie par l’architecte Victor Lemaire ; c’est moins sa

La Maison Dorée. Aujourd’hui banque Parisbas

façade vaguement renaissance qui faisait la réputation de l’immeuble que la dorure des balcons et les  encadrements des baies. D’où le nom que lui avait donné le public.

Elle était décorée de frises qu’avaient sculptées Jean-Baptiste Lechesne, Jean-Baptiste Jules Klagman, Georges Jules Garraud et Pierre Louis Rouillard. Des branches de chêne recourbées en volutes se déployaient tout autour de l’immeuble et abritaient oiseaux, cerfs, sangliers et chiens de chasse. On venait aussi pour l’ameublement intérieur, les glaces, les médaillons, les boiseries et partout la lumière éblouissait.

Maison Dorée. Frise

La Maison Dorée attirait l’aristocratie. Les journalistes à succès et les hommes de lettres y venaient aussi. « Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu’en s’ouvrant les pianos jouaient tout seuls (Georges Cain, Coins de Paris, 1910)… Voici un des menus des dîners offerts par Alexandre Dumas en 1844 après la parution des Trois Mousquetaires :

Menu d’un dîner de quinze personnes offert par M. Alexandre Dumas, en la Maison-dorée, le 10 novembre.

Deux potages.
Consommé de volaille.
Tortue.

Hors-d’oeuvre.
Petites timbales de nouilles au chasseur.

Deux relevés.
Saumon Chambord.
Filets de boeuf financière.
Deux entrées.
Mauviettes en caisse aux truffes.
Suprême de volaille.

Rôtis.
Cailles, perdrix, ortolans.
Haricots verts sautés.
Gelée noyaux, garnie d’abricots.

Dessert.
Fruits de saison.

Vins.
Premier service : Saint-Julien et Madère.
Deuxième service : Château-Larose, Corton, Clos-du-Roi.
Troisième service : Champagne, Cliquot, Château-Yquem.

Swann à la recherche d’Odette

Parmi les fantômes qui hantent le boulevard des Italiens, Swann est celui qui me tient le plus à cœur. Il parcourt un boulevard assombri comme on en visite dans des cauchemars

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice.

Cette quête nocturne fait basculer Swann : le plaisir que lui donnait sa relation avec une jeune femme élégante est remplacé par le besoin anxieux de retrouver immédiatement cette femme. L’angoisse qui l’étreint est le début de l’amour qui va le torturer pendant des années.

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer.

Il monte dans la voiture d’Odette disant son cocher de suivre. Elle a un bouquet de catleyas, dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui a déplacé les fleurs, Swann lui dit : « Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : – Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. C’est à compter de ce moment que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ». Plus tard, quand leur relation se disloquera, Swann interroge Odette sur cette soirée. Par bêtise, parce qu’elle n’a même pas conscience de sa cruauté, elle avoue qu’elle était avec son rival pendant qu’il la cherchait :

C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or, parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. 

Le nom de la Maison Dorée symbolise désormais la non-existence de ce que Swann croyait être le fondement solide de son amour.

Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre.

Ainsi, le nom de Maison Dorée me rappelle la silhouette un peu voûtée de Swann qui se hâte dans l’ombre trouée par les dernières lueurs des restaurants. C’est  comme si je me souvenais de ce que m’avait raconté une personne réelle… En fait, il n’y a pas de différence : la fiction de Proust est bien plus vivante pour moi que les récits de mes amis.

Camille Pissarro. Le boulevard Montmartre de nuit. National Galley

Aujourd’hui, le 20, boulevard des Italiens joue mal son rôle. Il ne reste rien des émotions qui se sont accumulées dans cet endroit, la joyeuse foule des dîneurs, l’excitation des spectacles, les rencontres. Depuis 1976, la banque BNP Paribas s’est installée dans la Maison Dorée et y a placé sa division internationale. La banque a conservé la façade et a tout changé à l’intérieur à coups de faux plafonds en placo plus ou moins isolant, de pvc et de parois de verre. Ça s’appelle, paraît-il le façadisme.

La Maison Dorée n’est donc que cela. Les balcons qui ont perdu leurs dorures éblouissantes sont semblables à tous les balcons. Les vitrines sont pareilles à toutes les vitrines des banques du 21eme siècle, avec leurs grandes vitres couleur fumée, leurs Stickers vigipirate ; et un graffiti pollue la pelle Starck chargée de raconter l’histoire du lieu.

BNP Paribas ancien emplacement de la Maison Dorée

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8458101p/f1.zoom.r=maison%20dorée.langFR

Deux grandes dames de l’art textile : Olga de Amaral, Tamara Kostianovsky

Pénélope et Philomène étaient cantonnées aux ouvrages de dames, même si elles avaient appris à ruser avec la violence des hommes. La Philomèle d’Ovide utilise sa toile pour faire savoir à sa sœur les actes exécrables commis par son beau-frère, Térée, qui l’a violée et lui a coupé la langue pour l’empêcher de raconter ce qui s’était passé. Pénélope invente la ruse du linceul tissé le jour et détissé la nuit pour repousser les prétendants… Enfermées dans leurs gynécées, ces femmes tissent leur destin. Dans les années 60, le rôle des fileuses chantées par Jacques Douai est plus contraint, plus passif :

File laine, filent les jours,
Garde ta peine et mon amour…

Les hommes guerroyaient, les femmes attendaient. Leur destin était l’humilité et la patience. On avance si lentement pour faire une tapisserie ! Il faut enfiler des milliers de fils sur le métier à tisser ; il faut  des heures et des heures pour les allers-retours de la navette !

Plus tard, les hommes peignaient, sculptaient et les femmes passaient leurs jours à des ouvrages d’aiguille ou à des métiers plus artisanaux qu’artistiques (ils se poursuivent aujourd’hui, presque inchangés depuis l’aube de l’humanité et on rencontre toujours des brodeuses et des tisserandes de la Turquie à la Chine, et aux peuples autochtones d’Amérique). Les femmes font des linges  pour couvrir les corps, des cordes pour lier des ennemis, des tentures, et des tapis pour réchauffer les murs et les sols. Les hommes s’adonnent à l’Art.

Des heures et des heures de travail qui aboutissent à ces tuiles de couleur pâle (Olga de Amaral 2025)

L’art contemporain a pourtant modifié la frontière de l’art. Le manifeste du Bauhaus, affirmait qu’il n’y a pas de différence essentielle entre l’artiste et l’artisan.

Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail manuel, parce qu’il n’y a pas «d’art professionnel». Il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. L’artiste n’est qu’un artisan inspiré. C’est la grâce du ciel qui fait, dans de rares instants de lumière et par sa volonté, que l’œuvre produite de ses mains devient art, tandis que la base du savoir-faire est indispensable à tout artiste. C’est la source de l’inspiration créatrice.
Formons donc, une nouvelle corporation d’artisans, sans l’arrogance des classes séparées et par laquelle a été érigée un mur d’orgueil entre artisans et artistes. Nous voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, plastique et peinture, qui s’élèvera par les mains de millions d’ouvriers vers le ciel du futur, comme le symbole cristallin d’une nouvelle foi. » Walter Gropius Weimar, Avril, 1919.( https://www.articule.net/2019/06/30/walter-gropius-manifeste-du-bauhaus-1919/)

Malgré ses idées progressistes, cependant, Gropius, effrayé par l’afflux des femmes supposé nuire à la réputation de l’école, durcit les critères d’admission et oriente systématiquement les jeunes filles vers l’atelier textile. Cette activité est considérée comme moins prestigieuse. Mais enfin cette rentrée, on célèbre à Paris en même temps Tamara Kostianovsli au Musée de la chasse, Olga de Amaral à la Fondation Cartier et Chiharu Shiota au Grand Palais (Nous irons revoir bientôt le travail de cette dernière à l’exposition du Grand Palais).

Olga de Amaral à la Fondation Cartier

J’aime les matières travaillées par Olga de Amaral, laine, lin, coton,  parfois plastic, variées à l’infini, tantôt austères, tantôt précieuses. Mêlant fils et matériaux divers, l’artiste imagine des tissus qui peuvent quitter les murs pour se déployer du plafond au sol.

Le ruissellement est particulièrement joli ce lundi de janvier ensoleillé où la lumière se prend dans les fils comme dans une pluie d’été. J’ai mal regardé et je ne sais pas comment ces milliers de fils sont rendus suffisamment rigides pour rester tendus.

J’apprécie l’entre-deux des œuvres entre tissu et sculpture.

J’admire les harmonies d’Olga de Amaral, tantôt pauvres et terreuses, tantôt mêlant le violet sombre et l’orange des flammes (peut-être  empruntées aux Indiens de Colombie)

Ce qui serait un élément décoratif sur un vêtement ou dans des tresses, impressionne en format de trois mètres. Parfois aussi, Olga de Amaral joue d’une seule couleur dominante dans une quête de poésie cosmique. 

Je me rends compte que la révélation de l’importance de son travail tient beaucoup à sa monumentalité. Leur dimension arrache ces œuvres à l’artisanat, les apparente aux recherches des artistes qu’on dit importants. Cependant, comme pour la peinture abstraite de cette époque, souvent, je trouve à admirer, sans être très émue par cet art d’ornement.

Tamara Kostianovsky (Musée de la Chasse : automne 2024)

Des souches qui, dès qu’on approche, se révèlent être constituées d’étoffes pliées, tordues et collées. Ce sont souvent des chemises ou des pantalons d’homme de couleur pastel.

… dont Tamara Kostianovsky a même gardé les boutons :

Ce sont aussi des fleurs et des branches de fausses tapisseries 18e, faits à partir de la récup de tissus froissés :

… des oiseaux exotiques dont les plumes sont découpées dans de vieilles étoffes :

Cet art charmant et humoristique du trompe-l’œil se transforme en quelque chose de plus inquiétant avec des carcasses d’animaux à la Rembrandt ou à la Soutine. Les innocents oiseaux du Paradis laissent place à des animaux dépecés et suspendus à des crocs de boucherie.

Le goût des beaux décors 18ème siècle cacherait-il quelque chose de pervers ?

La place de Fürstenberg

La place Fürstenberg est un endroit paisible et mélancolique qui contraste avec l’agitation de Saint-Germain situé juste à l’arrière de la rue de l’Abbaye. A Saint-Germain, il y a surtout des touristes. Ceux qui remplissent les Deux Magots et le Flore sont persuadés qu’ils participent à l’effervescente du Paris littéraire, ceux qui les regardent s’arrêtent un instant pour faire des selfies. Place de Fürstenberg, tout est silencieux. Après 5 heures, de rares passants traversent la rue vide ; ils n’osent pas parler fort. Pourtant on n’a pas l’impression que l’endroit est habité par des fantômes. Les boutiques luxueuses des magasins de tissu sont prospères. Pierre Frey remplit ses vitrines d’étoffes pastichant toutes les époques. J’aime surtout des étoffes à décor d’arbres de vie avec des animaux se glissant entre les branches d’arbres vert pâle ; Manuel Canovas, rue de l’Abbaye, a rempli une vitrine d’oiseaux exotiques et de fleurs extravagantes de couleurs vives, qui évoquent les belles promeneuses à chapeau à plume qui vivaient à Paris un siècle auparavant.  Je regarde d’autres vitrines, velours, passementeries… Au numéro 7, on trouve La Compagnie Française des Poivres et des Epices.

Lorsqu’on vient de la rue Jacob, l’axe principal monte légèrement vers un terre-plein central où poussent trois paulownias entourant un lampadaire à 5 branches. Au fond, le palais abbatial de style Louis XIII avec son décor de briques et de pierre, ses larges fenêtres.

Cette place n’a pas de banc public. On ne fait qu’y passer.

Rue de Fürstenberg. Au fond la façade du palais abbatial

D’ailleurs, cette place, paraît-il, n’est pas une place, mais une voie un peu élargie dont le nom est celui d’un cardinal qui fut nommé abbé de saint-Germain à la toute fin du 17e siècle.

Que reste-t-il de cet abbé Fürstemberg ou Fürstenberg ? Quand j’étais adolescente le nom de Fürstenberg m’évoquait surtout les robes portefeuille créées par Diane de Fürstenberg et des photos des revues de mode (Elle, Vogue, Paris Match). En ce temps-là, je faisais mes classes chez les coiffeurs, qui m’apprenaient ce qu’était la Jet Society. Sur les  photos, on voyait Diane rire aux éclats entre deux cavaliers servants. Vers la fin de sa vie, elle rappelait pourtant parfois le passé tragique de sa mère, déportée à Auschwitz et Ravensbrück, et ses années grises de pensionnat en Suisse où elle avait rencontré, puis épousé le prince Egon de Fürstenberg, Elle s’appelait alors Diane Halfin. Quand le mariage se rompit, elle obtint de conserver le nom de Fürstenberg. Il n’y a rien de plus trompeur que les noms, surtout pour les femmes. Plus de Halfin, pas de Diller, du nom du second mari de Diane de Fürstenberg. Fürstenberg, c’était quand même une carte de visite si le vent de l’histoire tournait à nouveau. Il avait belle allure ce nom, montagne des princes, avec le son emphatique des consonnes allemandes. C’était aussi un beau nom pour la haute couture. A ce propos, les féministes font remarquer que couturière n’est pas le féminin de couturier. La première coud des robes, alors que le second est un artiste qui les invente. Personne ne dirait grande couturière. On est obligé de tourner et de dire créatrice de mode.

Evidemment, avant d’avoir consulté  Wikipédia, je ne savais rien de Guillaume-Egon de Fürstenberg, né en 1620. Sa vie me semble assez caractéristique d’une époque où un noble faisait indifféremment carrière dans l’armée ou dans l’église. Guillaume-Egon était né dans une ancienne famille de la noblesse souabe. Son père était un général de l’armée impériale. Lui-même, après avoir grandi avec le prince Maximilien Henri de Bavière dont il était l’ami intime, devint soldat au service de la France, avant d’entrer en religion. Il était et resta un agent de la France, qui servait la politique de Louis XIV dans l’Empire. Il était suffisamment fin politique pour mener des missions à Vienne ou auprès des princes allemands. Son grand succès fut la signature d’un traité d’alliance entre la France et le prince-archevêque de Cologne en vue de la guerre de Hollande. Enlevé en 1674 sur ordre de l’Empereur, il est emprisonné à Vienne, échappe à l’exécution, et ne sera libéré qu’en mai 1679, après la signature du traité de Nimègue.

Reproduction trouvée sur le sitehttps://maisoncardinalfurstemberg.com/fr/page/histoire-appart-hotel-5-etoiles-paris.16227.html

Le 8 juin 1682 il est nommé évêque de Strasbourg. En 1684, il intervient dans la résolution du conflit entre le prince-évêque de Liège et les bourgeois de cette cité et obtient en échange la gestion du château de Modave. Il rêve à une nomination d’archevêque à Cologne, mais trop proche des Français, il se heurte aux princes allemands unis contre Louis 14. Sa partie perdue, il retourne en France. Il devient abbé non résident de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en 1697, agrandit le palais épiscopal, installe écuries et logements pour les domestiques sur l’emplacement de la place qui porte son nom, ce qui évite aux occupants de passer par l’abbaye pour entrer et sortir.

Du palais proprement dit, on voit la jolie façade rose de la rue de l’Abbaye. Il abrite aujourd’hui des centres de formation rattachés à l’Institut catholique de Paris.

6 rue de Furstenberg, un passage voûté mène à l’entrée du musée Eugène Delacroix où le peintre, qui devait décorer la chapelle des Saints-Anges, s’était installé en 1857, abandonnant la rue Notre-Dame-de-Lorette. Tuberculeux, Delacroix  souhaitait finir ses œuvres, mais il était trop las pour faire chaque jour un long trajet depuis la rive droite. Aussi fut-il heureux de trouver un logement calme et aéré, avec jardin, relativement proche de Saint-Sulpice. Il obtint un bail de quinze ans, avec l’autorisation de construire un atelier à condition d’en soumettre au préalable les plans. Le 21 août 1861, la chapelle des Saints-Anges fut ouverte au public. Deux ans plus tard, Delacroix mourait. Sa dernière demeure est devenue un musée national en 1971. Je me souviens d’avoir lu à l’ombre dans une sorte de jardin de curé paisible tout un après-midi d’été étouffant.

Delacroix à Saint-Sulpice. Lutte de Jacob avec l’Ange (détail)
Héliodore chassé du temple. Delacroix. Saint-Sulpice

La place n’a pas changé… Ah si, quand même ! Ses quatre paulownias, presque aussi célèbres que les deux Testaments ou les dix commandements, ne sont plus que trois. Lorsqu’en 2023, la mairie de Paris a annoncé qu’il fallait couper le plus âgé qui risquait de tomber, les riverains bataillèrent en vain contre la mairie qu’ils accusaient de ne pas avoir suffisamment entretenu l’arbre centenaire.

Est-elle davantage menacée, la place ? Je ne crois pas. Elle est trop célèbre, mais il suffirait qu’un café branché s’installe pour détruire ce petit royaume.

MAYEUL Aldebert, « La mairie de Paris abat cinq arbres dans le 6e arrondissement, pour «préserver la sécurité des usagers» [archive] », sur lefigaro.fr, 29 juillet 2023.

CHÂTELLIER, Louis, « Guillaume Egon de Fürstenberg », in Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 12

FURSTENBERG Guillaume Egon de – Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace

Les Heures heureuses du Jardin du Luxembourg

Tes histoires sont tristes », m’avaient écrit des lecteurs de ce blog, et j’avais répondu « je n’y peux rien. J’ai l’impression que les lieux qui nous frappent  renferment davantage d’histoires tristes que d’histoires gaies. »

Où se cachent les histoires heureuses ? Je ne sais trop, mais j’ai souvent entendu des gens nés au lendemain de la guerre 39-45 regretter leur enfance parisienne. Une famille vivait fréquemment dans une pièce, devait chercher l’eau au robinet du couloir, allait aux toilettes sur le palier, se lavait aux bains-douches une fois par semaine, et pourtant la vie d’alors est racontée comme joyeuse. Je me souviens d’une dame qui disait que le boulevard Voltaire était sa salle de jeux ; d’une autre qui vivait près d’un atelier de fabrication de gâteaux. A quatre heures un employé distribuait des tartelettes aux écoliers. La courette embaumait. Même si je photographiais les marelles tracées par les petites filles d’aujourd’hui, je ne retrouverai pas l’atmosphère de l’après-guerre populaire. Cette liberté du dehors, surveillée par tout le quartier, était merveilleuse.

Vers les années 1968, venus de province pour étudier à la Sorbonne, nous habitions des mansardes transformées en 2 pièces. Il fallait traverser le jardin du Luxembourg pour aller au quartier latin. L’hiver, c’était un parc blême où on avançait le plus vite possible en serrant bien son manteau contre soi quand le vent soufflait.

Jardin du Luxembourg. L’Hiver

Quand les beaux jours revenaient, on s’attardait sous de grands arbres, on marchait en regardant bouger doucement les taches d’ombres et de lumière que faisait le feuillage.

Jardin du Luxembourg. L’Eté

En été, le lieu heureux, c’était le bassin octogonal et ses chaises disposées tout autour. Le Sénat, propriétaire des lieux, avait décidé de mettre en location 1500 chaises à l’intention des promeneurs. S’il n’y avait qu’une chaise de libre, c’était encore mieux. Je m’asseyais sur tes genoux et te murmurais des phrases passionnées pendant que tu me serrais dans tes bras.

Jardin du Luxembourg. Le grand bassin devant le Sénat

Le loueur de voiliers attend toujours les navigateurs de 6 ans près de sa guérite.

Jardin du Luxembourg. Le loueur de voiliers

L’après-midi s’écoulait. On se dispensait des livres, des cours des professeurs, des discours militants, pour ne plus chercher de chaleur qu’en nous-mêmes. Je ne pensais pas alors à regarder le palais du Sénat.

Aujourd’hui, j’ai davantage de curiosité pour Marie de Médicis (1575-1642) mal mariée à un Henri IV volage, tout occupé d’Henriette d’Entragues, qui avait elle-même rapidement remplacé Gabrielle d’Estrée, morte brutalement à 26 ans. La « grosse banquière », comme le roi appelait Marie de Médicis, avait été épousée pour sa fortune et ses alliances. Henri IV n’avait pas de considération pour sa culture de fille de la Renaissance qui avait grandi dans des palais splendides, joué dans les jardins de Boboli, qui avait appris la gravure et le luth, les sciences… Il n’avait même pas respecté les délais de rigueur pour la tromper ouvertement et faisait élever les enfants de Gabrielle d’Estrée avec les enfants royaux. (Voir le Journal d’Héroard, le médecin attitré du dauphin, pour la description de la vie à Fontainebleau).

Elle se vengeait de ses humiliations en étalant des bijoux somptueux sur ses toilettes d’apparat. Ce n’était que diadèmes, perles irisées, dentelles, petits cristaux qui réfléchissaient la lumière, étoffes de grand prix.

Marie de Médicis (1573-1642), Frans Pourbus le Jeune -1610 Louvre
Rubens saura autrement mieux mettre en valeur ses rondeurs de blonde aux joues un peu bouffies

Une fois devenue régente après l’assassinat du roi, elle chercha des compensations. Elle acheta le château de François de Piney-Luxembourg en 1612, trouva sans doute quelques voluptés à agrandir le bâtiment et le domaine pour en faire un palais somptueux. Occupée à défendre son image, elle commanda 24 tableaux à Rubens, qu’elle installa dans une galerie du Luxembourg. Ils sont aujourd’hui au Louvre où on peut les regarder si on cherche à comprendre ce qu’était une peinture politique.

On n’étudie pas assez le rôle des régentes ; quand j’étais écolière, elles ne faisaient même pas partie de la liste des rois qu’on récitait en cours d’histoire : Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Marie était escamotée comme Catherine avant elle. Si on parlait de Marie, c’était pour condamner son goût de la dépense et l’influence de ses favoris, Concini et sa femme, La Galigaï. (On peut se demander en quoi François Ier ou Louis XIV ont mieux géré les finances du Royaume ?)

Jusqu’à Haussmann, les Parisiens ont profité  de la pépinière qui occupait des hectares au fond du jardin. C’est dans l’allée qui longe le parapet de la Pépinière  du côté de la rue de l’Ouest [actuellement rue d’Assas] que Marius rencontre Cosette. Seule une petite portion de la pépinière a survécu aux terribles travaux haussmanniens. Les arboriculteurs y pratiquent toujours l’art de la taille, tordant les branches des fruitiers pour les obliger à pousser parallèles, dessinant les rameaux pour que les fruits reçoivent la même quantité de lumière. En cet automne 2024, les arbres n’ont pas très belle allure. « Ils sont malades », explique un jardinier…. Est-ce à dire qu’on ne sait pas les soigner sans fongicides ?

Le Palais est le siège du Sénat depuis 1958 et l’avènement de la Ve République. Dans un coin, les sénateurs font élever des abeilles : les entours des ruches sont tout bourdonnants malgré les acariens (le redoutable Varroa) et les frelons asiatiques qui ont remplacé les vipères dans l’imaginaire des Français.

Les ruches du Jardin du Luxembourg (Des cours sont dispensés régulièrement)

Manèges, jeux d’enfants, courts de tennis, marionnettiste, boulodrome permettent aux Parisiens de s’amuser.

Le jardin appartient cependant aux Sénateurs qui décident du règlement intérieur. En 1972, après quelques déprédations des étudiants des Beaux-Arts, ils décidèrent d’interdire l’entrée aux jeunes gens. L’interdiction tombait s’ils accompagnaient des enfants ! La frontière entre un enfant et un jeune homme paraissant un peu incertaine, tout le monde se moquait des sénateurs, même les gardiens ! Aujourd’hui, les gardiens ont renoncé à garder l’herbe et les chaises ne sont plus payantes.

A 20 ans, je faisais au détour pour voir l’eau noire de la fontaine Médicis.

Au fond du bassin obscur, un couple d’amoureux, le berger Acis et la nymphe Galatée

A présent, tout en pestant contre la poussière des allées qui blanchit mes chaussures, je traverse le jardin et remonte jusqu’à l’Observatoire pour saluer la fontaine de Carpeaux. Le long du chemin, les pelouses devenues autorisées ont remplacé les chaises (devenues gratuites) et des jeunes gens s’inventent de fabuleux pique-nique.

Au bout du jardin de l’Observatoire, les chevaux de Carpeaux caracolent en faisant naître des arcs en ciel.

Chartier, Olivier, Le palais et le jardin du Luxembourg. Le Sénat de la République, Paris, Flammarion.
Foisil, Madeleine, ed. 1993, Journal d’Heroard, médecin du roi Louis XIII, Paris, Fayard.
Jardillier, Dominique, 2018, Le Jardin du Luxembourg, promenade historique et littéraire , RMN.
Lacroix, Alexandre, 2013, Voyage au centre de Paris, Paris, Gallimard.

Pereire – Wagram. Derrière les façades

Longtemps, j’ai traversé le quartier Pereire Wagram sans le voir. Le quartier était bien trop solennel à mon goût, trop éloigné des commerces, des cinémas, des petits restos de la rive gauche. Les rues n’avaient qu’une fonction pratique : me conduire chez nos amis. J’ai changé. J’admire les formes biscornues des angles des immeubles sur les grands axes…

Angle du 134 rue de Courcelles et de Wagram

Je m’attarde devant les décors végétaux ou devant les allégories des sculpteurs soucieux de célébrer la morale familiale, ou la beauté des femmes.

Fronton aux branches de marronniers. Rue Théodore de Banville
Rue des Renaudes

J’ai aussi la nostalgie des vies qui s’y sont déroulées et que mes amis me racontaient quand j’avais vingt ans. Je respire dans les rues les récits d’un passé qui chaque jour s’oublie davantage.  Je pense « Voilà ce qui s’est passé  derrière cette façade en pierres de taille si  sérieuse ».

Il était arrivé du Mexique sous le Second Empire quand les richissimes sud-américains étaient fous de Paris. Et bien sûr il avait de l’argent à investir ! La gare de Pereire-Levallois (anciennement Courcelles-Levallois) créée par les frères Pereire avait donné un élan à tous les alentours en permettant de faire circuler des hommes et des marchandises.

Gare Pereire Levallois

Il avait acheté sur plan un bout de rue et fait bâtir de grands immeubles bourgeois qu’il louait.

Son fils s’était définitivement installé après un détour par l’Espagne où il avait trouvé une digne épouse. Dans ce quartier aristocratique, les familles les plus traditionnelles, réfractaire à tous ces étrangers douteux, hésitaient encore à frayer avec lui. Les oreilles lui tintaient quand on contrefaisait son accent ou qu’on fredonnait devant lui l’air du Brésilien:

Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Plus riche aujourd’hui que naguère,
Paris, je te reviens encor !
Deux fois je suis venu déjà ;
J’avais de l’or dans ma valise,
Des diamants à ma chemise :
Combien a duré tout cela ?
Le temps d’avoir deux cents amis
Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses,
Six mois de galantes ivresses,
Et plus rien ! ô Paris ! Paris !
En six mois tu m’as tout raflé,
Et puis, vers ma jeune Amérique,
Tu m’as, pauvre et mélancolique,
Délicatement remballé !
Mais je brûlais de revenir,
Et là-bas, sous mon ciel sauvage,
Je me répétais avec rage :
« Une autre fortune ou mourir ! »
Je ne suis pas mort, j’ai gagné
Tant bien que mal, des sommes folles,
Et je viens pour que tu me voles
Tout ce que là-bas j’ai volé !
Ce que je veux de toi, Paris,
Ce que je veux, ce sont tes femmes,
Ni bourgeoises, ni grandes dames,
Mais les autres… l’on m’a compris !
Celles que l’on voit étalant,
Sur le velours de l’avant-scène,
Avec des allures de reine.
Un gros bouquet de lilas blanc ;
Celles dont l’œil froid et câlin
En un instant jauge une salle,
Et va cherchant de stalle en stalle
Un successeur à ce gandin
Qui, plein de chic, mais indigent,
Au fond de la loge se cache,
Et dit, en mordant sa moustache :
« Où diable trouver de l’argent ?… »
De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez !
Nous le mangerons, mes poulettes,
Puis après, je ferai des dettes :
Tendez vos deux mains et prenez !
Hurrah ! je viens de débarquer,
Mettez vos faux cheveux, cocottes !
J’apporte à vos blanches quenottes
Toute une fortune à croquer !
Le pigeon vient ! plumez, plumez…
Prenez mes dollars, mes bank-notes,
Ma montre, mon chapeau, mes bottes,
Mais dites-moi que vous m’aimez !
J’agirai magnifiquement,
Mais vous connaissez ma nature,
Et j’en prendrai, je vous le jure,
Oui, j’en prendrai pour mon argent.
Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Vingt fois plus riche que naguère,
Paris, je te reviens encor !
(La Vie parisienne d’Offenbach, 1866)

Il haussait les épaules et laissait dire sans se fâcher.

Ayant accompli ses devoirs conjugaux et fait deux enfants à sa femme, il s’occupa de danseuses de cancan à culottes fendues et d’engins volants car il nourrissait depuis son enfance le rêve de voler comme les oiseaux. Sa vitalité était légendaire. Il aimait jeter de l’argent par les fenêtres lors de fêtes mémorables. Quand l’argent qu’il déversait sur les ballerines venait à manquer, il vendait un des immeubles de rapport qu’avait fait construire son père.

Son épouse espagnole, qui mettait encore une mantille pour se rendre à la messe, qui participait aux kermesses de charité pour se consoler de sa solitude et réservait toute sa rigueur à l’éducation de ses filles commençait à s’inquiéter sérieusement. Il restait seulement deux immeubles !

Un jour, il était rentré après avoir fait la noce toute la nuit. Il avait trop bu. Il était allé dans la salle de bains pour chercher un cachet d’aspirine dans l’armoire à pharmacie quand sa femme avait fait irruption en brandissant le pistolet du tiroir de la table de nuit, prête à faire feu. Il était tellement stupéfait qu’il n’avait rien trouvé à dire. D’abord en Amérique ce sont les hommes qui tirent et puis, elle ne l’avait pas habitué à de semblables démonstrations.

– Je suis sûre que tu n’as pas envie de mourir, lui dit-elle de sa voix bien élevée. Tu vas signer un acte de donation en faveur de tes filles. Un immeuble pour chacune. Tu ne voudrais pas  abréger ton existence. Tu ne voudrais pas qu’un crime m’envoie en prison et laisse deux orphelines ruinées à Paris.

– Il Il avait répondu : « Ne tire pas, je signe ».

Il avait ensuite eu le bon goût de mourir rapidement d’ennui et d’apoplexie. Il n’y a aujourd’hui pas plus parisiens que leurs descendants. Pour moi cependant, la façade grise de leur immeuble a le romanesque du temps des opérettes. Je rêve à la grand-mère qui emportait toute sa literie avec elle quand elle allait rendre visite à sa mère en Espagne, par peur des punaises et de l’inconfort des hôtels ; je rêve à leurs filles à la peau sombre et aux grands yeux noirs qui écoutaient leurs père parler en mexicain mais lui répondaient en français. Comme ils doivent vendre les derniers appartements, les membres de la nouvelle génération n’attacheront bientôt plus le nom de la rue aux bribes de leur lointaine histoire qui montre pourtant joliment avec quelle rapidité des arrivants qu’on appelait des rastaquouères pour bien s’en démarquer se sont mélangés, fondus dans une société qui paraissait pourtant soucieuse de les tenir impitoyablement à distance

Le jardin-cimetière du Père Lachaise (1804-2025)

Aujourd’hui, le Père Lachaise ressemble à un jardin anglais avec des escaliers qui montent à l’assaut de la colline, des chemins de traverses qui serpentent entre les tombes. Le temps est changeant comme on oublie chaque année qu’il doit être au printemps. Trois gouttes de pluie froide, dix minutes de soleil éblouissant et à nouveau le vent qui agite les nuages.

On entend partout les chants des merles et les croassements des corneilles. La vie recommence au milieu des tombes.

C’est un mois où on ne peut pas faire autrement que lever la tête vers les arbres. Même Casimir Périer, dont la statue est entourée du halo vert tendre des platanes perd un peu de son allure pompeuse et surannée de puissant de la monarchie. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de France. Ce banquier « modéré », régent de la Banque de France, membre de l‘opposition sous Charles X, est rallié à Louis Philippe dont il devient premier ministre. L’ordre bourgeois conservateur occupe le principal carrefour du Père Lachaise.

Rond-point de Casimir Périer, ministre de Louis Philippe, victime du choléra en 1832

Paris a érigé un monument aux gardes nationaux défenseurs du régime lors d’une des journées révolutionnaires du 19e siècle : une délibération du conseil municipal du 11 juin 1832 a accordé une « concession perpétuelle de places d’honneur pour recevoir les restes des gardes nationaux, gardes municipaux, officiers et soldats de l’armée, et des autres citoyens morts pour la défense du trône constitutionnel, des institutions nationales et de l’ordre public, dans les journées des 5 et 6 du même mois » (Danielle Tartakowsky, 1999, p. 26). La devise de la République  est remplacée par une inscription sans équivoque : liberté ordre public.

Enclos des gardes-nationaux victimes du devoir

Toutefois, des opposants comme Raspail ont aussi leur tombeau et le cimetière célèbre les talents artistiques à l’égal des hommes politiques et des maréchaux, généraux et autres militaires. Pour attirer les acheteurs potentiels de concessions, ce sont les restes supposés de Molière et de La Fontaine qui ont été transférés en grande pompe au Père Lachaise, et ce sont Héloïse et Abélard, amants scandaleux pour l’église, mais si proches des héros romantiques, à qui on a bâti une chapelle.

Tombeau d’Héloïse et d’Abélard représentés comme des gisants médiévaux

Des pyramides, des obélisques, des colonnes brisées, des sarcophages alternent avec des dalles. Au début, on gravait surtout des titres et des noms de familles sur les tombes. Par la suite, certains ont cherché à individualiser le souvenir de leurs morts. Le financier Arbelot a fait inscrire cette belle épitaphe en souvenir de son couple  « Ils furent émerveillés du beau voyage Qui les mena jusqu’au bout de la vie ».

Fernand Arbelot tenant dans ses mains le visage de sa femme   (11e division)

Au milieu de sculptures attendues de pleureuses représentant la douleur, deux jeunes gens prennent un bain de soleil sur une dalle.

Malheureusement la plupart des tombes du 20e siècle sont souvent trop sobres : du marbre et du granit sans ornement, des épitaphes désolées, où « à ma maman adorée » remplace les formes traditionnelles.

Le cimetière vieillit. Heureusement, les tombes délabrées peuvent faire penser aux ruines qu’Hubert Robert semait dans ses tableaux.

Des blocs effondrés sur les pentes du Père Lachaise

Qui fleurit le cimetière ?

Les gardiens du cimetière taillent les arbres, préservent un peu partout des jardinières où s’épanouissent les iris du printemps.

Mais qui fleurit les tombes ?

Après les enterrements, les visites se font rares. Les familles sont peu nombreuses à fleurir les tombes, à l’exception peut-être des Asiatiques.

Les soldats étrangers morts pour la France dont les monuments sont regroupés dans une des allées nord du cimetière sont honorés par les autorités de leurs pays respectifs qui font déposer des gerbes.

Combattants tchécoslovaques
Combattants russes

Des bénévoles entretiennent quelques tombes illustres.

La plus visitée (puisqu’elle est la plus fleurie), et donc la plus surprenante pour les Français, est celle de l’ancien instituteur Léon Rivail (1804-1869). Persuadé d’avoir été druide dans une vie antérieure, il avait fondé une église spirite toujours prospère au Brésil. Il a été enterré dans une tombe en forme de dolmen sous le pseudonyme d’Allan Kardec. En cherchant un peu, je vois qu’il a fasciné une bonne partie des romantiques, de Nerval à Victor Hugo, des éducateurs comme Flammarion, des lexicographes comme Lachâtre qu’un même intérêt pour l’éducation populaire rapproche de Kardec. Je me souviens qu’à 6, 7 ans quand j’allais au cimetière du village où je passais mes vacances, j’aimais à « rendre la justice » : j’ai pris parfois des pots de bégonias aux tombes les plus fleuries pour les déposer devant les tombes esseulées. Mais pas question, aujourd’hui de voler Allan Kardec !

Le spirite Allan Kardek sous son dolmen

Chopin fait lui aussi l’objet d’un culte. Des anonymes entretiennent sa tombe et j’ai croisé un pianiste asiatique venu déposer une rose devant la grille.

Mais à côte combien de musiciens oubliés !

L’histoire des morts célèbres vient combler mon besoin de narration. Victor Noir (Yvan Salmon) était un jeune journaliste. Il fut tué à 21 ans, en 1870, avant qu’on puisse savoir ce qu’il aurait fait de sa vie. C’était encore un enfant qui n’avait guère publié qu’une livraison d’un journal rédigé en javanais, avait été rédacteur en chef du Pilori, feuille contestataire imprimée en lettres rouges et il venait d’intégrer La Marseillaise du polémiste Henri Rochefort. La mort a fait de lui un symbole républicain car le meurtrier était un neveu de l’empereur Napoléon III. Ce Pierre-Bonaparte s’était offensé d’insultes adressées à Napoléon 1er par un journaliste corse, Pierre Grousset, soutenu par Rochefort. Victor Noir était l’ami du journaliste. Il était venu voir le prince pour demander rétractation ou réparation d’un article injurieux publié par le prince en réponse à Pierre Grousset. Le prince en voulait surtout à Rochefort, l’autre protagoniste de l’histoire, mais le ton était monté, Victor Noir s’étant déclaré solidaire de l’insulteur. Le prince tira six fois et le tua. Il fut vite acquitté. J’ai connu l’indifférence de Paris brusquement changée en indignation à la mort de Malik Oussekine. Victor Noir, vivant, n’était pas un glorieux combattant de l’avenir. Une fois tombé, il était une victime de l’injustice. Il fut enterré à Neuilly pour éviter l’agitation populaire, mais une foule de près de 100 000 personnes se ressembla tout de même. Et ce fut soudain comme si l’Empire n’avait que trop duré !

20 ans plus tard, les restes de Victor Noir furent transférés au père Lachaise. Jules Dalou, le grand sculpteur républicain qui a réalisé la statue de la place de la Nation (https://passagedutemps.com/2016/02/20/nation/), sculpta un monument sans demander de rémunération. Son bronze était un acte dénonciateur : Victor Noir vient d’être tué. Tout juste tombé, il achève d’expirer, la face vers le ciel, la veste dégrafée. Il est tête nue son chapeau ayant roulé dans la rue.

Tombe de Victor Noir, près de la Transversale n°2
Tombe de Victor Noir

Cette tombe a longtemps symbolisé l’hommage qu’on rend aux victimes d’un pouvoir despotique. Puis les années passant, la mémoire de Victor Noir s’est conservée pour des raisons grotesques que racontent volontiers les guides : deux étudiantes qui passaient par l’Avenue Transversale n° 2 virent ce mort plutôt beau garçon. Constatant qu’à l’endroit de l’entre-jambes on voyait une bosse sous le tissu, elles firent courir la rumeur de l’efficacité de cet organe proéminent en cas de stérilité. Il paraît que des femmes viennent frotter la chose et c’est pourquoi le bronze serait si luisant… Les chaussures et le front brillent aussi. Peut-être s’agit-il d’un geste de substitution pour les dames timides. Victor Noir aurait-il était mécontent de sa dernière métamorphose, lui qui avait publié un journal facétieux écrit en javanais ? Dalou, lui, j’en suis sûre, n’aurait pas été heureux de la transformation d’un martyre en satyre

La tombe de Jim Morrison, mort à 27 ans, était devenue en 1971 un lieu de pèlerinage pour une jeunesse qui ne croyait qu’aux révoltes individualistes. J’ai lu que la ferveur était telle que ce tourisme funéraire suffisait à remplir les hôtels des alentours. Aujourd’hui, la sépulture est protégée par une barrière. Les visiteurs frustrés ont inventé un rite insolite : ils collent un chewing-gum sur l’arbre le plus proche.

Tombe de Jim Morrison. 6e division. L’arbre à chewing gum

D’autres traditions sont aussi baroques. Quelqu’un a déposé une pomme de terre sur la tombe de Parmentier.

Tous ces rituels font du cimetière un lieu qui n’évoque pas seulement une mort cruelle au bout du temps des vies humaines.

Le plus consolant, ce sont les arbres qui jaillissent entre les tombes ; leurs feuilles bougent dans leur autre temps, leur temps de printemps, qui revient les ressusciter chaque année.

CHARLET Christian, 2003, Le Père Lachaise. Au cœur du Paris des vivants et des morts, Paris, Découvertes Gallimard.

TARTAKOWSKY Danielle, 1999, Nous irons chanter sur vos tombes, Le Père Lachaise, 19e-20e siècle, Paris, Aubier.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Noir

 

Rue Montmartre

Je me promène rarement au-dessus de la belle rue Réaumur, dans le quartier compris entre les boulevards Montmartre et Poissonnière, la rue Vivienne et la rue Poissonnière, mais l’autre jour passant par la rue Saint-Fiacre, je me suis souvenue de Lucien de Rubembré, le héros des Illusions Perdues, qui arrive aux bureaux du petit journal « dont l’aspect lui fit éprouver les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais lieu ». 

Lucien de Rubempré, Balzac et le journalisme alimentaire

Lucien est par certains aspects le cadet de Balzac, venu lui aussi de sa province pour vivre de littérature, (lorsqu’il était « monté à la capitale »,  Balzac s’était cependant déjà ruiné en se lançant dans l’édition et l’impression. Il était devenu journaliste au moment de la révolution de juillet 1830 pour survivre, et était venu travailler entre autres dans le quotidien d’Emile de Girardin, La Presse, qui connaissait un vif succès).

Charles X avait déclenché la révolution de 1830 pour avoir remis en cause la liberté de la presse. Louis Philippe fut contraint de rétablir une relative liberté  qui durera jusqu’à l’attentat de l’anarchiste Fieschi en 1835 : la Charte constitutionnelle de 1830 stipulait que « les citoyens ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en se conformant aux lois [et que] la censure ne pourra jamais être rétablie ». On vit pendant quelques années refleurir les journaux. D’autres évolutions contribuent à l’essor de la presse :

– Le regroupement dans un même lieu des imprimeries et des transports (le quartier n’est pas très loin des gares Saint-Lazare et de l’Est).

16 rue du Croissant. L’imprimerie de La Presse dont les lettres ont presque perdu leur doré

– Des innovations commerciales : en 1836, Emile de Girardin inaugure, au 16 de la rue Saint-Georges, le journal La Presse. Alors qu’un abonnement coûtait 80 francs (200 euros environ) soit l’équivalent de 400 heures de travail pour un ouvrie, il divise ce prix en deux grâce à la publicité. Plus tard La France, fondée en 1862 par Arthur de La Guéronnière, casse encore davantage les prix avec un quotidien à 10 centimes (il faudra cependant 1863 et le Petit Journal à 5 centimes – un sou- pour avoir un journal populaire. Il aura d’ailleurs un succès foudroyant). Emile de Girardin rachète la France en 1874. En 1885, il fait bâtir un immeuble au n°144 rue Montmartre : l‘édifice abrite, parfois successivement, Le Radical, L’Aurore, L’Univers, Le Jockey, La Patrie, La Presse, La France ; c’est le nom La France qui est encore gravé sur la façade d’un immeuble monumental, orné de cariatides et d’atlantes personnifiant le journalisme et la typographie.

Immeuble La France

– La conquête du public populaire s’accélère grâce aux feuilletons. La Vieille Fille que Balzac publie dans La Presse est je crois le premier de ces romans-feuilletons qui tiennent le lecteur en haleine d’un numéro au suivant.

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Ce moyen d’existence n’empêche pas Balzac d’être très sévère pour la presse. On dirait qu’à travers le personnage de Lucien de Rubempré, il se débarrasse de lui-même. Dans les Illusions perdues, les journalistes n’ont aucune morale et ne croient pas du tout aux idées politiques qu’ils défendent dans leurs articles: 

— Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées de main, s’écria Vernou en voyant ce trio
— Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir je pense ce que je veux, la nuit tous les rédacteurs sont gris.

 Lucien débute d’ailleurs dans un journal libéral par hasard en suivant les conseils du journaliste Lousteau :

— Mon cher, vous arrivez au milieu d’une bataille acharnée, il faut vous décider promptement. La littérature est partagée d’abord en plusieurs zones ; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s’ensuit une guerre à toutes armes, encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature ; tandis que les Libéraux veulent maintenir les unités, l’allure de l’alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous ?

Et comme Étienne Lousteau voit Lucien effrayé d’avoir à choisir entre deux bannières, il choisit pour lui :

— Soyez romantique. Les romantiques se composent de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les romantiques l’emporteront.

Lousteau n’a pas davantage d’illusions sur les politiciens :

— Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.

Le dégoût de Lucien est-il complètement celui de Balzac ? En tout cas, les romans balzaciens polarisent l’opposition entre les écrivains et ceux qui trahissent leur idéal et perdent leur âme parce qu’il faut bien « gagner sa vie ».

60 ans plus tard, les oppositions sont politiques et, au moins dans le camp des dreyfusistes, elles ont la pureté et le tranchant des convictions des journalistes.

Zola : « J’accuse ! » (1898)

Zola a 58 ans lorsqu’il publie le 13 janvier 1898 une célèbre tribune destinée au président de la République Félix Faure : « J’accuse ! ». Cet article paraît dans l’Aurore, rue Montmartre donc. Ce journal de tendance républicaine socialiste (qui disparaît en 1914) n’a aucun rapport avec le journal l’Aurore fondé en 1944). Le capitaine Alfred Dreyfus, un officier français d’origine juive, a été accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne et condamné à la déportation à vie malgré l’insuffisance de preuves. Les années suivantes, des preuves de la trahison de l’officier Esterhazy s’accumulent et les défenseurs de Dreyfus sont de plus en plus nombreux. Mais la tribune de Zola vient cristalliser le combat contre l’injustice. Le tirage de l’Aurore passe de 30.000 à 300.000 exemplaires et personne ne peut plus dire « Je ne savais pas ». Zola, assigné pour diffamation, doit s’exiler en Angleterre. Il en reviendra l’année suivante. L’acquittement de Dreyfus sera plus long à venir.

Le souvenir du beau texte de Zola était devenu bien flou. Je m’émeus de retrouver la force intacte des 7 « J’accuse » de la péroraison, aujourd’hui où je croyais la page de l’antisémitisme tournée.

En voici quelques extraits (les passages à la ligne signalent mes coupures)

« J’Accuse… !
LETTRE AU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Par ÉMILE ZOLA

LETTRE À M. FÉLIX FAURE
Président de la République

Monsieur le Président,

« Quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi.

Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

 La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.

Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale.

Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé.

(…) ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.

Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux « sales juifs », qui déshonore notre époque.

Et nous arrivons à L’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.

Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheurer-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son coté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. II soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.

le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus loin en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d’une mission qui l’aurait fait sûrement massacrer, dans les parages où le marquis de Mores a trouvé la mort.

Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent, sans que tout l’état-major soit coupable.

On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un « sale juif » ! Ah ! Tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !

Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’imprudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie, jusqu’à faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime enfin que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.

Et l’on a même vu, pour le lieutenant-colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice.

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

 J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette inégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.

Veuillez agréer monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

 ÉMILE ZOLA »

Le courage de Zola eut un effet d’entraînement et son texte a sorti de nombreux Français de l’indifférence. Les lecteurs de l’Echo de Paris et de L’Eclair trouvaient qu’il importait peu que Dreyfus soit innocent pourvu qu’on ne trouble pas l’ordre public. Les pétitionnaires se réclament de la justice. Péguy célèbrera dans notre Jeunesse la grandeur des « dreyfusards » qui leur fit refuser l’ordre pourri pour l’honneur de la France.

En juin 1899, un 2e jugement condamne à nouveau Dreyfus à 10 ans d’emprisonnement, mais le président de la République, Emile Loubet, le gracie dix jours plus tard. Le jugement ne sera cassé qu’en 1906 et Dreyfus sera enfin réintégré dans l’armée.

Jaurès 1914

Et voici à quelques pas, au numéro 146, le café où Jaurès a été assassiné. Au moment de sa mort, le leader socialiste est également le directeur de l’Humanité qu’il a fondé en 1904. Les locaux du quotidien sont situés  rue de Richelieu. L’équipe a pris pour habitude de se retrouver, en fin de journée, au café restaurant du Croissant à l’angle de la rue Montmartre et de la rue du Croissant.  Le soir du 31 juillet 1914, il fait chaud et les fenêtres sont ouvertes. Jaurès est installé, le dos à l’une des trois grandes fenêtres quand Raoul Villain l’abat. Le tueur expliquera son meurtre par le fait que Jean Jaurès aurait trahi son pays en combattant la loi des trois ans qui voulait augmenter la durée du service militaire. Jaurès était en effet un pacifiste et luttait contre la guerre, convaincu qu’un autre moyen d’entente pouvait être trouvé.

​Trois jours plus tard, les socialistes se rallient à l’Union sacrée. La guerre est déclarée

Le café, rénové, a été rebaptisé Taverne du Croissant, puis Bistrot du Croissant. Sur le mur extérieur la Ligue des droits de l’homme a apposé en 1923 une plaque sur laquelle on peut lire “Ici le 31 juillet 1914 Jean Jaurès fut assassiné”. Le café conserve dans une sorte de petit autel, un buste de Jaurès et les couvertures de L’Humanité datées des 31 juillet et du 1er août 1914. Quelques exemplaires du journal Le Bonbon trainent là.

Dans le bistrot du Croissant

Avec quelle rapidité le monde ancien s’est défait !

La rue Montmartre et ses transversales étaient le cœur du quartier de la presse, Les cafés étaient pleins de journalistes, d’ouvriers du livre, de crieurs de journaux, tous alliés malgré les conflits pour que le journal sorte à l’heure. L’Aurore a disparu en 1914, Le Matin ou le Petit Parisien ont fermé à la Libération pour collaborationnisme. Les difficultés financières de l’Humanité devenu un journal communiste l’ont contraint à déménager à Saint-Denis.

Ma promenade d’ailleurs a moins été d’ailleurs une remontée dans l’histoire, qu’une rencontre avec quelques lieux qui symbolisent la presse du 19e-20e , des lieux qui font encore signe pour une mémoire clignotante avant que l’oubli ne recouvre tout.

Balzac, Honoré de, Illusions perdues
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_de_Girardin
https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/medias
Jacqueline Lalouette, Jean Jaurès : L’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014, 384 p. (ISBN 978-2-262-03661-4BNF 43810210lire en ligne [archive])Jean-Pierre Rioux, « La dernière journée de paix », L’Histoire,‎ octobre 2003 (lire en ligne [archive]).

Belleville

A force de faire des billets sur les musées de rois collectionneurs, sur les châteaux des rois bâtisseurs, j’oublie de dire combien j’aime les petites maisons et les ruelles pauvres qui escaladent  les collines de Belleville

Belleville au début du 19e siècle était un village campagnard de 2500 personnes qui devait sa prospérité à la construction du mur des fermiers généraux. Comme on sait ce mur séparait Paris où on devait payer l’octroi et l’autre côté de l’enceinte où le vin était moins cher et où les guinguettes s’étaient multipliées. Vers 1830, on célébrait à Belleville  la descente de la Courtille. Dans la nuit du Mardi gras les danseurs de l’Opéra, des Variétés, les étudiants, les fils de banquier, etc., montaient avec les débardeurs de la barrière de Belleville. Après avoir bien bu, bien mangé, on dansait avec les grisettes, puis on s’aimait jusqu’au matin. A 6 heures, tout le monde se précipitait en costumes de fête et descendait en fiacres, cabriolets, chars-à-bancs, vers les boulevards.

A dix heures du matin tout devait être rentré dans l’ordre.

Si une grisette se retrouvait enceinte après la fête tant pis pour elle ! Il n’y aurait pas de prince pour l’épouser. D’ailleurs le héros de la descente était surnommé Milord l’Arsouille, symbole du riche encanaillé.

Gustave Doré. La Descente de la Courtille (Wikipédia)

Je me souviens du roman de Giono, Noé, et de son cireur de chaussures qui admire Milord l’Arsouille pour son mélange de mépris et de prodigalité, un homme capable selon lui « de distribuer les bonnes guinées de la Banque d’Angleterre en guise prospectus » (1974 : 661)

A la fin du 19e siècle, les ouvriers chassés par les démolitions d’Haussmann s’étaient relogés en partie à Belleville, ce qui avait transformé le village en quartier populaire. Le bâti n’était pas de bonne qualité. On avait souvent construit dans d’anciens vignobles disposés suivant  la pente du terrain avec les étroits chemins qui les desservaient. Bicoques branlantes, échoppes d’artisans et bistrots auvergnats sont le symbole de ce vieux Belleville. Mais dès les années 70, le cadre populaire avait peu à peu disparu.

Aujourd’hui, les dernières voies privées sont sauvegardées comme des trésors. Un passage rue des Pyrénées serpente entre des ateliers d’artistes, et des jardinets exquis cultivés en commun par les habitants. Les portails et les volets sont colorés. Même en décembre, on voit s’épanouir la dernière rose, les derniers soucis… Un jardinier déplante des tulipes. « Vous n’avez rien vu, Revenez au printemps ! ». Vous pourrez faire le tour de nos jardins. Regardez la carte. Il y en a dans tout le 20ème ».

En chemin, on croise un regard, petite construction qui servait à vérifier la qualité de l’eau ainsi que la bonne marche des conduits. Je recopie ce que j’ai trouvé sur le site d’ »histoires de Paris » sur les regards.

Le Regard Saint-Martin. 42 rue des Cascades et son inscription latine

Pour récupérer l’eau de Belleville qui alimentait l’Est de Paris, on utilisait la structure des couches de la colline. En effet, une première couche de sable laissait infiltrer l’eau, qui ensuite rencontrait une pierre imperméable. Là, avec des pierrées et des galeries souterraines, on la récupérait. Aussi, pour contrôler les installations, des regards furent édifiées à différents endroits de la colline. Par le passé, la colline de Belleville comptait une quarantaine de regards. Ils étaient situés en haut du tracé mais aussi tout le long du passage des galeries. Ce système fut utilisé tout au long du Moyen Age et ensuite. Il fut abandonné progressivement entre les 18e et 19 siècle. Celui de la rue des Cascades comporte une inscription en latin, au-dessus de la porte dont voici la traduction :

« Fontaine coulant d’habitude pour l’usage commun des religieux de Saint-Martin de Cluny et de leurs voisins les Templiers. Après avoir été trente ans négligée et pour ainsi dire méprisée, elle a été recherchée et revendiquée à frais communs et avec grand soin, depuis la source et les petits filets d’eau. Maintenant enfin, insistant avec force et avec l’animation que donne une telle entreprise, nous l’avons remise à neuf et ramenée plus qu’à sa première élégance et splendeur. Reprenant son ancienne destination, elle a recommencé à couler l’an du Seigneur 1633, non moins à notre honneur que pour notre commodité. Les mêmes travaux et dépenses ont été recommencés en commun, comme il est dit ci-dessus, l’an du Seigneur 1722 »

Je rêve d’ouvrir la porte de cette maison des eaux… Mais on avance, on passe les ruelles en escaliers qui ont pris la place des rigoles orientées selon la pente, du temps où on cultivait du raisin par ici.

Certaines rues sont vouées au Street art.

Mosko : Tigre aux papillons ; 31 rue du Retrait

Il n’est pas rare de rencontrer des artistes en train d’installer une œuvre qui sera à son tour recouverte par une nouvelle fresque.

Nous voici en haut de Belleville. A nos pieds, la brume du soir transforme le bas de la ville en matière fantomatique. C’est seulement sur les façades hautes que luisent encore des plaques de lumière qui découpent des étagements de cheminées.

Cette promenade est à faire un jour de beau temps. Vers la fin décembre, lorsqu’ on arrive à 17h au sommet du parc de Belleville, la tour Eiffel se détache sur les couleurs orange du soleil couchant. Ce soir-là le jardin était déjà fermé. Deux jeunes filles en costume sombre regardaient la nuit arriver, les oreilles d’un jeune homme avaient la teinte corail du crépuscule. Les spectateurs ne se lassaient pas d’admirer le dernier rayonnement du jour dans l’air vif de décembre. Ils étaient magnifiques.

J’aime cette belle jeunesse qui se moque du monde cruel et du manque d’argent, qui vit de petits boulots et d’intermittence ! Elle vient jouir gratuitement de la terrasse la plus élevée de Paris avant de se réfugier dans « Mon Cœur Belleville », ou aux « Bols d’Antoine » dès qu’elle a trois sous.  Les anciens habitants se contentaient des p’tits noirs ou du vin rouge dans des bougnats. Les nouveaux commandent des boissons au gingembre et au citron, des tartes « au citron déstructuré » au basilic…  Ils discutent passionnément d’écologie et de Me Too comme ceux d’avant discutaient de marxisme, des surréalistes, d’antiracisme et du mouvement de libération de la femme.

Quelques lectures

Braquet, Maximn « La Descente de la Courtille », https://www.des-gens.net/La-descente-de-la-Courtille

Doré, Gustave, 1860, La Descente de la Courtille https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Descente_de_la_Courtille,_vue_par_Gustave_Dor%C3%A9,_1860.jpg

Giono, Jean, ([1962]1974), « Noé », Œuvres, Paris Gallimard, Pléiade.

https://www.histoires-de-paris.fr/regard-saint-martin/

https://somanyparis.com/2013/02/04/street-art-le-safari-urbain-de-mosko-et-associes/

Albert Kahn, le banquier philanthrope, en son jardin

Impossible d’aller au jardin Albert Kahn sans s’intéresser à l’identité de son concepteur. On ramasse des renseignements sur internet. On invente un peu.  Un homme réapparait. Sur l’unique photo qu’on trouve de lui, il est presque chauve, trapu. Il cligne des yeux en nous regardant.

Abraham Kahn naquit le 3 mars 1860 à Marmoutier, dans le Bas-Rhin. Son père exerçait le métier de marchand de bestiaux comme faisaient beaucoup de juifs dans l’Est. Sa mère décéda alors qu’il n’avait que dix ans. Après la défaite de 1870, l’Alsace-Moselle fut annexée par l’Allemagne Afin d’éviter de prendre la nationalité allemande, la famille déménagea dans la Meuse. A 16 ans, Abraham Kahn partit pour Paris ; il changea son prénom pour celui d’Albert.

Les actions philanthropiques d’un des hommes les plus riches de France

Il prit d’abord un petit emploi dans un magasin de confection de vêtements, puis entra comme commis à la banque de lointains cousins doués pour les affaires, les frères Charles et Edmond Goudchaux. Grâce à sa perspicacité et à son énergie il accéda rapidement au poste de fondé de pouvoir. L’occasion, le hasard, l’audace qui pousse à profiter des occasions, le servirent. En 1893, il devint riche en spéculant sur les mines d’or et de diamants d’Afrique du Sud. Parallèlement, il plaça de l’argent dans des projets industriels et des emprunts japonais et sud-américains. En 1892, il s’associa aux Goudchaux, puis monta sa propre banque en 1898. Il avait 38 ans.

La nécessité de gagner sa vie l’avait privé d’études. Cette blessure le poussa à chercher un répétiteur qui puisse l’aider : il devint en 1879 le premier élève d’Henri Bergson, fraîche­ment entré à l’École normale supérieure, passa le baccalauréat de lettres, puis de sciences, obtint une licence de droit. Les deux jeunes gens se lièrent d’amitié. Plus tard, Albert Kahn s’honorera aussi de compter Rabindranath Tagore parmi ses proches. Leur humanisme rejoignait et éclairait le sien.

Il trouva ce qui pouvait donner un sens à sa vie en encourageant un réseau d’élites éclairées à œuvrer pour le rapprochement des peuples. Dès l’année 1898 où il fonda sa banque, ce furent les « Bourses de Voyages Autour du Monde », données à l’Université de Paris pour permettre à de jeunes agrégés de réaliser un voyage de quinze mois dans un pays étranger… « Ne vous noyez pas dans les livres, disait-il. Prenez un paquet de cigarettes et partez… ». En retour, on demandait aux boursiers un rapport sur leur expérience :

aussi n’ai-je pas eu pour objet de rendre service à ces jeunes gens personnellement (…) je voudrais plutôt qu’ils se sentent investis d’une mission patriotique et humanitaire (Les boursiers de l’Université de Paris, p. ll, 1904).

L’ancêtre des bourses Erasmus en quelque sorte, mais un système précurseur élitiste de luxe, car les boursiers désignés touchaient chaque mois l’équivalent du salaire d’un professeur en fin de carrière ! A partir de 1905, Albert Kahn ouvrit ces bourses aux femmes agrégées à condition qu’elles voyagent à deux dans des pays limités à l’Europe et aux États-Unis. Sur cette lancée, il créa la Société Autour du Monde en 1906, afin de favoriser les échanges entre les anciens boursiers et l’élite internationale. Evoluant peu à peu du nationalisme des débuts à une vision soucieuse de défendre l’unicité et la diversité de l’expérience humaine, il ouvrit les bourses Kahn aux Japonais (1907), puis aux Allemands (1908), aux Britanniques (1910), aux Américains (1911) et aux Russes (1913). Ils seront 76 boursiers étrangers à bénéficier de ce dispositif. En 1916, il fonde le Comité national d’études sociales et politiques, où des intellectuels sont chargés d’éclairer les autorités par des travaux d’analyse, puis un premier centre de documentation sociale à l’Ecole Normale Supérieure en 1920. En 1918, il publie un recueil d’aphorismes en faveur de la prévention des conflits, intitulé Des droits et devoirs des gouvernements…

Par ailleurs, il se préoccupe d’assistance aux populations civiles victimes de la guerre avec la création du Comité du secours national  (1914) qui servira des millions de repas.

En 1908-1909, Albert Kahn, son chargé d’affaires Maurice Lévy et son jeune chauffeur Albert Dutertre (à qui il avait fait donner des cours de photographie), avaient embarqué à bord du paquebot Amerika pour un tour du monde qui allait durer un an et demi. Albert Kahn se passionne pour les images… À son retour il lance à partir de 1909 un projet d’inventaire visuel du monde, les Archives de la planète.

Une douzaine d’opérateurs, envoyés dans plus d’une cinquantaine de pays en ramènent 72 000  plaques autochromes qui permettent la photographie couleur, 180 000 mètres de pellicules cinéma et 6 000 plaques stéréoscopiques noir et blanc. 

Voici une photo prise par Stéphane Passet, un des opérateurs aventuriers recrutés par Albert Kahn. Le musée a eu la bonne idée de mettre toute la collection à disposition du public (https://albert-kahn.hauts-de-seine.fr/les-collections/presentation/photographies-et-films/les-archives-de-la-planete)

Stéphane Passet. Thessalonique, Camp de réfugiés de Strumica (1913) Musée Albert Kahn (A 3844)

Il y a une contradiction angoissante entre le métier d’Albert Kahn et ses choix de mécène. Sa fortune vient des rapports sociaux d’exploitation qu’il a aidé à se développer à l’échelle mondiale ; les archives documentent le monde au moment où ce même capitalisme le voue à la disparition.

Et ses croyances en une conversion du monde à la paix et à la coopération paraissaient naïves alors que le 20e siècle s’enfonçait dans des crises de plus en plus violentes, mais n’avait-il pas raison de protester par avance :

Les générations futures se demanderont avec stupéfaction comment une catastrophe comme celle d’aujourd’hui a pu se produire, englobant toutes les nations. Comment une grande portion de la richesse de la Terre a pu être anéantie….

Les Jardins du monde

Dans le temps de sa vie où il pouvait tout acheter, Albert Kahn avait rêvé d’un jardin représentant les paysages du monde. Il avait acquis peu à peu quelques hectares à Boulogne. Les travaux commencèrent en 1895 sous la direction de Louis Picart.

Né en Alsace, Albert Kahn voulut recréer une forêt lorraine d’épicéas et de sapins et la parsema de blocs de granit rapportés par train ; il eut aussi son bois alsacien, des pins au milieu de blocs de grès (forêt vosgienne).  

Il fit installer une forêt bleue avec son marais, ses cèdres de l’atlas et ses épicéas du Colorado.

Il lui fallut son jardin anglais qui s’achevait en prairie (la prairie qui en était parsemée nous a obligés à chercher sur internet le nom de la fritillaire pintade. Un chef jardinier ne suffisait pas. Il confia à Henri et Achille Duchêne le soin d’ajouter un jardin français qu’il disposa en face d’une serre spectaculaire qui est aujourd’hui, en trop mauvais état pour abriter des collections

Fritillaire pintade, 480px-Fritillaria_meleagris_LJ_barje2.Flora Incognita

Le jardin à la française devant la serre

Le souhait de Kahn de n’avoir des fleurs que d’une seule couleur autour du carré vert de la pelouse est toujours respecté. En 2023, les quatre parterres sont orange.

Précédé par une roseraie qui fleurira plus tard, le verger se réveille doucement ; même si je préfère des pommiers et des poiriers plus exubérants, j’admets que la taille géométrique est remarquable.

Après le jardin français, le jardin japonais offre les charmes de l’asymétrie. De l’évocation voulue par Albert Kahn, il reste seulement quelques vestiges dont un pavillon de thé (où sont organisées des cérémonies du thé) et des ponts de bois. Le jardin a été recomposé en 1990 par le japonais Fumiaki Takano qui a voulu symboliser la vie d’Albert Kahn : sa naissance est évoquée par un cône de galets. Son enfance difficile représentée par un cours d’eau tumultueux. Sa période de réussite représentée par un large étang principal où des carpes se prélassent.

Le royaume des carpes au pied d’une butte couverte de rhododendrons et d’azalées

Des blocs de schiste rose en vrac sont une allégorie du krach de 1929 qui brisa la fortune de Kahn et sa mort est représentée par une spirale dans laquelle l’eau s’engouffre. Le long du pont rouge de Nikko, des murailles faites de cailloux empilés figurent les Archives de la planète.

Nous visitons le parc un jour où le ciel est blanc comme c’est souvent le cas en Asie. Ce ciel, ces feuilles qui luisent doucement parce qu’il a plu la veille vont particulièrement bien au jardin japonais. L’averse a défleuri les camélias et répandu leurs pétales sur le sol et cela fait, je crois, partie de la beauté du jardin.

La fin d’Albert Kahn et la naissance du musée

Le Département de la Seine a acquis en 1936 la proprié­té et les collections d’images d’Albert Kahn. Le domaine et les collections photographiques sont ensuite passés au département des Hauts-de-Seine. Dans les années 1980, un musée est créé afin d’étudier et de conserver les collections.

En 1936, bien que ruiné, Albert Kahn avait été autorisé à demeurer dans sa grande maison du fond du jardin,  quasiment vidée par les huissiers.

Était-il effondré de voir une deuxième guerre atroce se profiler, alors qu’il avait tant lutté pour la paix ? Était-il angoissé pour lui-même ou se croyait-il protégé par la générosité dont il avait fait preuve toute sa vie ? Il venait de se faire recenser comme Juif, obéissant au décret d’octobre 1940. Du moins, il mourut libre le 14 novembre 1940. J’aime à l’imaginer un peu consolé par le jardin qui défait arbres et plantes en automne pour mieux préparer la renaissance du printemps. Peut-être était-il trop diminué pour réaliser le sort qui l’attendait. A sa mort, redevenu un Juif pour le gouvernement de Vichy, il fut jeté à la fosse commune.

Quelques textes et documents

Les boursiers de l’Université de Paris, 1904, Autour du monde par les boursiers de l’Académie de Paris, Evreux, Charles Herissey,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k370162d/f140.item

Clet-Bonnet,  Nathalie , 1995, « Les bourses Autour du Monde. La fondation française (1898-1930) », dans Jeanne Beausoleil et Pascal Ory (dir.), Albert Kahn (1860-1940). Réalités d’une utopie, Boulogne, Musée Albert-Kahn, 1995, p. 137-152.

Tronchet Guillaume, Les bourses de voyage ”Autour du Monde” de la Fondation Albert Kahn (1898-1930) : les débuts de l’internationalisation universitaire » dans  Christophe Charle, Laurent Jeanpierre. La vie intellectuelle en France Des lendemains de la Révolution à 1914, Seuil, pp.618-620, 2016, 9782021332742. ffhalshs-01366522f

https://albert-kahn.hauts-de-seine.fr/les-collections/presentation/photographies-et-films/les-archives-de-la-planete