Les dernières années (Grand-Palais 2026)
J’avais trop joué des parallèles, Voltaire et Rousseau, Manet et Degas… Picasso et Matisse. A ce jeu, Matisse me semblait le perdant : Picasso avait dix fois révolutionné la peinture. Matisse restait décoratif, élégant (et c’était un reproche). En plus, pendant les années de guerre où la France était sombre et humiliée, est-ce qu’il ne fallait pas les cris de Guernica pour dire l’horreur de l’époque ?
Je suis donc allée au Grand Palais en trainant un peu des pieds, Fallait-il aller voir « Les dernières années » du peintre avec ses nus bleus qu’on affiche dans les couloirs des Maisons de retraite ?
Je suis repartie éblouie. J’avais oublié l’intensité flamboyante des couleurs du vieux peintre. Je n’avais pas su voir ce qu’il fallait de force pour pousser si loin la recherche de simplification des figures découpées.
La peinture lumineuse de Matisse m’est apparue une réponse à la guerre et à la mort. Matisse détestait Vichy et contrairement à d’autres artistes, il avait refusé de faire un voyage d’allégeance en Allemagne. Sa fille Marguerite, entrée dans la Résistance, avait été arrêtée et déportée. Matisse était atteint d’un cancer. Le chirurgien qui l’avait opéré à Lyon en 1941 lui donnait moins d’un an à vivre. En fait, il a survécu treize ans, mais il était en sursis et vivait comme si chaque jour devait être le dernier, s’émerveillant de la beauté du monde. Matisse, écrit Aragon, est une « grande revendication du bonheur qu’elle fait naître dans les jeunes hommes, prêts au mal du siècle » (142)

Etoffes, papiers peints, rideaux, volets
Utiliser encore et encore les mêmes verres, bouteille, vases, petit pot d’étain, citrons, huitres. Placer dans les toiles les mêmes meubles, le fauteuil rocaille, la table dont le plateau a basculé à la verticale. Je comprends que la contemplation des citrons et des huitres a autant à nous apprendre que celle des réalités dites nobles. Les objets demeurent les ingrédients reconnaissables des natures mortes, mais ils sont métamorphosés. Tantôt ils font jaillir les couleurs, tantôt, ils deviennent des signes d’une simplicité confondante, comme ces arbres qui font ressentir les forces ascendantes du monde.



Matisse ne cherchait pas la ressemblance
Fascinantes séries des portraits ! Chaque exemplaire de la série est à la fois semblable et différent, et surtout s’éloigne d’une première étape trop « réaliste », pour emmener le spectateur vers une ressemblance d’un autre ordre.
Cela m’enchante qu’il ait besoin de ses modèles pour mieux les modifier.


La figure de l’acrobate
Avec les papiers de couleurs découpés, Matisse pousse à l’extrême sa recherche de simplification. L’exposition affiche dans un cartel la leçon du vieux maître qui rappelle ce que lui coûte la simplicité
« C’est pour libérer la grâce, le naturel que j’étudie tellement avant de faire un dessin à la plume. »
Il prend comme emblème la figure de l’acrobate ou du danseur qui ont longuement répété leur numéro pour pouvoir se lancer sans réfléchir : « Je suis le danseur ou l’équilibriste qui commence sa journée par plusieurs heures d’exercices d’assouplissement. »

Venus est femme blanche que dessine un fond bleu, à moins que ce ne soit une femme bleue que dessine un fond blanc

Rester là à regarder la vie
La rivalité entre Matisse et Picasso s’est estompée avec les années. Picasso dira : « Personne n’a jamais regardé plus attentivement que moi les peintures de Matisse ; et personne n’a jamais regardé les miennes avec plus d’attention que lui. »
Aragon Louis, 1971, Henri Matisse. Roman, Paris, Gallimard.