Que pouvais-je attendre d’une exposition sur le Tintoret dans ces petites salles du musée Jacquemart-André ? Le peintre est célèbre pour avoir réalisé des compositions immenses comme la Crucifixion conservée à la Scuola Grande de San Rocco dont la célèbre perspective demande plus de cinq mètres de haut, ou le monumental Paradis du Palais Ducal et ses 23 mètres de long. Et comment rendre justice à l’auteur de plus de centaines de tableaux, dans un lieu si exigu ? De fait l’exposition se concentre sur des œuvres « intimes », 16 toiles, des dessins et quelques œuvres qu’il a inspirées au 19e siècle en tentant de dégager des thématiques pertinentes.
Dans nos mémoires de lycéens, Jacopo Robusti, dit Tintoretto, le Tintoret, (1518-1594), est associé au maniérisme vénitien pour son utilisation dramatique de la perspective et de la lumière.
Fils aîné de Giovanni Battista qui travaillait dans le domaine de la teinture de la soie, Jacopo a toujours revendiqué ses origines, n’hésitant pas à signer « Jacobus Tentorettus » (Portrait de Jacopo Sansovino, vers 1566). Sa petite taille et son caractère moqueur ou quelque peu mordant, ce qui lui vaut le surnom de granelo de pevere (grain de poivre) (voir la notice de Wikipédia pour tout ce qui concerne la vie du Tintoret) Sa formation est mal connue, bien que certains historiens pensent qu’il fut l’élève de Veronese, La relation entre les artistes fut difficile et rapidement, le Tintoret étudie par lui-même dessinant des modèles vivants ou copiant moulages et estampes. Il effectue notamment des études à partir de modèles de l’Aube, du Jour, du Crépuscule et de la Nuit de Michel-Ange dont l’influence sera grande. Il place dans son atelier l’inscription: « Il disegno di Michelangelo ed il colorito di Tiziano » (« Le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien »)
Ses contemporains ont très vite admiré et critiqué à la fois la rapidité avec laquelle il peignait et l’audace sans précédent de sa touche. Ainsi dans Orphée et Pluton, il procède par longs coups de pinceaux. Des serpents colorés font onduler le fond de la toile, remplissant l’enfer de flammes par une force expressionniste et non réaliste.

C’est un tableau qui est au-delà de la ressemblance. En le regardant, on comprend pourquoi Le Tintoret sera appelé il Furioso.
Peindre la catastrophe
En 1539, il ouvre son propre atelier à Venise. Je m’attarde devant Phaeton, l’autre toile qui date de ces années-là. Phaéton, le fils du soleil, a perdu la maîtrise du char de son père… Les chevaux se rapprochent de la terre et le soleil brûle la peau des Ethiopiens et assèche les fleuves en se rapprochant dangereusement de la terre. Pour empêcher des désastres plus grands, Zeus détruit le chariot, entraînant la mort de Phaéton. Tintoret peint la chute du jeune homme qui fonce vers la mort, tête en avant et cette contreplongée audacieuse crée la sensation de l’espace. La vue en perspective, les raccourcis du corps, la manière de peindre un dos musculeux comme une sculpture rappellent Michel Ange.

Le désir et les femmes
Dans une autre salle, sont rassemblés les portraits de Danaé, Suzanne et Léda. Les cartels font remarquer que les trois jeunes femmes (même la chaste Suzanne) ont les attributs des courtisanes : bijoux précieux, colliers de perles, miroirs, coiffures sophistiquées. Le plus beau de ces tableaux est celui de Suzanne dont le corps blanc irradie. Le crâne luisant d’un des vieillards n’est qu’une pauvre réplique. Tout est regard. Œil oblique du vieux, regard baissé de Suzanne qui se « mire en son miroir », et le nôtre, spectateur, qui devenons complices de ce jeu de voyeurisme, comme les féministes le dénoncent.

Mais Tintoret ne se prive pas de se moquer du désir masculin puisque Léda, après l’étreinte divine, enfermera le cygne dans une cage où l’attend déjà un canard.

L’intensité des mouvements dans la peinture religieuse
Il y a quelques tableaux religieux. J’aime beaucoup La Création des animaux. Ce qui compte, c’est l’élan des oiseaux et des poissons prolongeant le geste de Dieu qui leur donne l’élan vital.

Parmi toutes les œuvres à personnages, je m’attarde devant le groupe, présent après la mort du Christ avec une mise en scène soulignée. Des lignes obliques guident l’oeil, la cuisse du Christ, les jambes potelées de l’ange et sur l’autre oblique le tissu rouge bouillonnant de la robe de la Vierge, les corps penchés sur le cadavre et sur la vierge en pâmoison. Ce théâtre de la mort est aussi un théâtre des couleurs, rouge, jaune, visages éclairés de blanc sur un fond noir.

Le face à face Tintoret Manet
La fin de l’exposition est consacrée à l’influence du Tintoret sur le 19e siècle. Tache impossible, mais il y a l’Autoportrait du peintre à 70 ans dont Manet trouvait que c’était le plus beau tableau du monde.
Le visage fatigué du vieux maître se détache nous regardant de face ce qui est très rare en peinture.

A côté, la copie de Manet de 1854, les traits plus appuyés, presque cernés de noir.

Wikipédia. Le Tintoret