Petite Madeleine : les années soixante
Dans les années soixante, il n’était pas question de laisser flotter ses cheveux. Mes tresses serrées faisaient le tour de ma tête, ce qui déclenchait de violentes migraines. Le contrôle de nos coiffures était un accompagnement au strict contrôle de nos sexualités car les cheveux dénoués paraissaient à eux seuls une invite érotique. (J’ai opté pour une coupe courte au début de mon adolescence, ce qui m’a paru la seule solution).
L’hiver, j’avais très froid en pédalant sur mon vélo pour rejoindre les petites classes du lycée de l’Ouest. (Les amies à qui je raconte ces souvenirs évoquent elles aussi leurs genoux glacés entre la jupe écossaise et les socquettes blanches…!) Plus tard, le fuseau de ski a fait son apparition quelques jours par an, quand il gelait, et à condition d’être dissimulé sous un vêtement long ; le pantalon restait prohibé le restant de l’année. C’est à l’université que j’ai commencé à mettre régulièrement des jeans. Pour en revenir, aux années 60, il s’agissait évidemment de bien distinguer identité féminine et identité masculine. On avait étudié l’histoire de Jeanne d’Arc, déclarée relaps et finalement brûlée pour avoir transgressé sa promesse de ne plus s’habiller en homme, mais si on s’indignait des pièges tendus par l’évêque Cauchon, on n’en tirait aucun motif pour s’insurger contre les règles qui nous étaient imposées. Personne ne commentait la loi du 26 brumaire an IX : « Toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation. Cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé… ». C’est à présent qu’elle est abolie qu’on la commente un peu partout
Une blouse claire – de polyester sans doute– dissimulait nos vêtements et nos seins naissants.

Photo de classe. Années 60
Les jupes des années soixante se devaient d’être ni trop courtes, ni trop longues, et nous apprenions à nous asseoir sans écarter les cuisses, attitude permise seulement aux garçons. Nous gardions les genoux serrés, et les jambes parallèles, ou croisées près des chevilles sans qu’il soit besoin de rappeler le règlement car les normes avaient été déjà transmises par nos mères.
Le maquillage était exclu. Un jour, en terminale, une de nos camarades avait mis un peu de rouge à lèvres. Le cours avait commencé paisiblement, notre professeure ne voyant d’abord qu’une masse indistincte de jeunes filles. Mais tout à coup, arriva à sa conscience l’image d’une bouche trop rouge au milieu des visages pâles de la classe. Horrifiée, elle s’était précipitée sur la délinquante dont elle avait frotté frénétiquement la bouche avec son mouchoir. Elle haletait, criait, menaçait de faire exclure une élève indécente, une fille perdue, une future aventurière qui déshonorait le lycée Nous avions le droit d’étudier, et nos enseignantes étaient très impliquées dans notre formation, mais nous devions rester invisibles et la plus minime transgression était considérée comme l’amorce d’un dérèglement général.
Après 1968, nous n’avons plus accepté de choisir entre une vie dans l’espace public et le droit de jouir de nos corps. Nous voulions pouvoir « en faire trop » si bon nous semblait. Nos cheveux dénoués, le rouge à lèvres-quand-il-nous-plaît étaient les signes de notre émancipation. Et bien sûr, le pantalon ! Quelle revanche sur les interdits inscrits dans la loi depuis 1800 et sur les siècles où l’émancipation et le droit à la culotte se confondaient.
![La_grande_querelle_du_ménage_[...]_btv1b6938434b](https://passagedutemps.com/wp-content/uploads/2017/02/la_grande_querelle_du_mc3a9nage_-_btv1b6938434b.jpeg?w=676)
La grande Querelle du ménage. estampe de la fabrique de Pellerin décrite par Christine Bard dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, Le Seuil, 2010.
J’ai vécu ces années dans l’allégresse et je m’inquiète aujourd’hui que notre « libération » laisse presque indifférentes les jeunes générations.
Jeans, shorts, jupes et voiles
Soixante ans plus tard, il est pourtant clair que le triomphe du pantalon ne se laisse pas déchiffrer de façon univoque comme un affranchissement des règles patriarcales. Une jeune Chinoise me rappelle que le retour aux robes et aux jupes a été vécu par ses parents comme une émancipation après le bleu de travail imposé dans la période maoïste. L’uniforme asexué accompagnait un système politique totalitaire qui cherchait à contrôler toute la vie et vouait les Chinois au travail. L’amour, et plus encore l’amour physique, faisaient partie des zones de résistance en faisant une place à l’oisiveté, à l’intime, au bonheur au présent… en refusant de tout sacrifier aux promesses révolutionnaires du futur !

Aujourd’hui, le film de Jean-Paul Lilienfeld, La journée de la jupe, qu’Isabelle Adjani a rendu si populaire, raconte que la jupe peut devenir un symbole de liberté dans les banlieues populaires. De fait, dans de nombreux établissements scolaires, les garçons (aidés par les imams et par les sites salafistes) ont pris le relais des règlements administratifs et imposent aux jeunes filles de masquer leurs corps dans des pantalons de survêtement, et en particulier de dissimuler leurs fesses sous d’amples tuniques. En mars 2013, des collégiennes de l’Ain ont donc décidé de porter une jupe pour célébrer la journée des femmes. Les garçons les ont insultées et immédiatement, la direction a baissé les bras et invité les collégiennes à se changer pour éviter les problèmes.
Hélas ! Si une chose ne change pas, c’est que les garçons font la loi. Ce sont eux qui décident qu’un habit est obscène ! Et ne change pas aussi, l’espèce de contradiction où les jeunes femmes sont prises entre l’envie de parer leur corps et d’éblouir les spectateurs et le besoin d’invisibilité qui protège des agressions masculines.
Pas de conclusion à ces souvenirs : nous finissons par suivre les normes vestimentaires dominantes. Celles qui nous contraignaient sont complètement oubliées par les nouvelles générations qui n’ont pas plus conscience du changement des silhouettes que de ce que pouvait être une vie sans ordinateurs, sans surgelés ou sans contraception. Un monde entièrement différent de l’ancien l’a recouvert et les lycéennes sages portent le jean ou les pantalons moulants, comme nous la jupe plissée et les ballerines.
La transgression accompagne la mode et crée d’incessants et minuscules scandales : les jeunes filles qui ont arboré un short en premier ont presque déclenché des émeutes. Les mêmes sont en passe de l’abandonner à présent qu’il s’est largement répandu. Elles cherchent d’autres façons d’être sulfureuses, par exemple en portant des cuissardes longtemps cantonnées aux adeptes d’une sexualité sado-masochiste ?
Toutes les modes sont ambivalentes et peuvent quasi arbitrairement inverser la valeur d’un vêtement. Je me représente la mini-jupe comme un moyen d’affranchissement qui permet d’exhiber un corps heureux et de narguer les tenants d’un ordre patriarcal réactionnaire, mais on la dénonce aussi comme un signe d’aliénation qui oblige les femmes à se dévêtir, dans une surenchère quasi pornographique,
Même disparate dans l’interprétation du voile. Des musulmanes lui trouvent un sens purement religieux. Elles veulent seulement respecter les injonctions de la sourate 24 enjoignant aux croyantes de rabattre leurs voiles sur les échancrures de leurs habits. Leurs difficultés scolaires, leur malaise devant les transformations de leur corps, leur malheur de vivre une vie éphémère et de découvrir la solitude… tout leur paraît découler du monde impie dans lequel elles vivaient avant leur conversion. Tout est réparé, puisqu’elles sont chastes et pures, se soumettent au prophète et dissimulent leur beauté afin de ne pas tenter les garçons ! Le voile exprime aussi certainement une affiliation salafiste et la lutte très organisée de militantes pour l’implantation politique de l’Islam dans l’espace européen.
La dimension identitaire prend le relai chez celles dont la foi est clignotante. Elles utilisent foulards, hidjabs, abayas… comme des signes d’affirmation de leur différence. Par un paradoxe souvent constaté quand il s’agit de vêtement, il ne s’agit pas de cacher une partie du corps, mais de montrer qu’on la cache. Cette exposition de « soi comme autre » rattache les jeunes filles à la communauté culturelle perdue lors de l’immigration.
C’est enfin une « mode » qui se répand dans les banlieues de façon virale et je rêve de le voir se « démoder » pour laisser place à des silhouettes moins informes et à une conception de la vie plus joyeuse.


Je suis repassée devant le magasin calciné qui fait l’angle Picpus rue du Rendez-vous : les mauvaises langues disent que le commerce marchait mal et que la prime d’assurance était une solution. Le matin on passe et on sent l’odeur de brûlé qui ne s’en ira qu’avec la démolition. Un peu plus loin la boutique de produits de la Baltique. Elle était tenue par une Polonaise venue en France, sans doute parce qu’elle aimait Victor Hugo et Zola. Elle n’aimait pas vendre les harengs et elle a fait faillite. Derrière la vitrine, on voit les dernières bouteilles de vodka dont les étiquettes se décollent et un papier peint beige sale encore plus triste que les planches qui masquent l’intérieur du magasin brûlé. Le verre de sa vitrine a la couleur de la poussière.



La rue des Cinq Diamants est un haut lieu bobo. Mais quelque chose demeure de l’esprit d’insoumission parmi les jeunes gens qui opposent leur envie de vivre l’instant présent à ceux qui leur disent d’économiser leurs forces, et de chercher sérieusement du travail. Ils vont donc chez Gladines, ou chez Mamane manger comme dans une cantine (les tables étant collées les unes contre les autres on ne peut que fraterniser avec ses voisins). Quand il n’y a vraiment plus de place, ils se retrouvent au Passage des artistes. Il y a tant de monde qu’on patiente dehors, un verre à la main. On est donc toujours sûr de rencontrer quelqu’un.














































La mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.

