La Vallée aux Loups : sur les pas de René et de Juliette

La promesse d’un temps arrêté

Les maisons d’écrivains sont la promesse d’un temps arrêté : on voudrait faire croire que rien n’a changé, que la maison achetée en 1807 par Chateaubriand  était là quand nous n’étions pas là et qu’elle sera là, identique, quand nous ne serons plus sur terre.

Maison de chateaubriand dessin

Maison de Chateaubriand. Bâtiment ancienA bien y regarder, comme souvent dans les demeures historiques, c’est un passé inventé que nous voyons, ou du moins un passé réinventé qui se bricole en fonction des meubles qu’on a pu rassembler dans cet endroit.

C’est bien Chateaubriand qui a créé un parc unique par son naturel. Lorsqu’il a acheté « le petit désert d’Aulnay », il a fait araser une colline pour élargir l’horizon et planté des arbres, souvent d’origine exotique, magnolia de Floride, cyprès chauve de Louisiane, pin de Jérusalem, cèdre du Liban, platane, chênes… créant une prairie entourée par une forêt. C’est à eux qu’il pense, presque paternellement, quand il rédige le prologue de ses mémoires :

[…] ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protègeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse.  Je les ai choisis autant que j’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon coeur d’autres illusions. »

Chateaubriand a aussi installé un portique de marbre orné de deux cariatides devant la maison et il a fait poser le bel escalier de bateau à double révolution qui mène au premier. Mais le mobilier résulte d’apports variés : dans le salon du rez-de-chaussée, l’élégante parure de cheminée en opaline bleue a appartenu à la duchesse de Berry et je ne suis pas sûre que quoi que ce soit ait été acheté par Chateaubriand dans sa salle à manger. Au premier, la chambre de l’écrivain a été reconstituée à partir du décor de la rue du Bac, sa dernière demeure.

La chambre des dames. Un problème de temporalité

Au centre, la chambre des dames. Que vient faire ce pluriel ?

Céleste Buisson de La Vigne, explique la fiche de salle, a occupé cette chambre, puis Juliette Récamier, qui fut le grand amour de Chateaubriand, lui a succédé entre 1818 et 1826, bien avant la mort de l’épouse. Qu’est-ce à dire ? Chateaubriand aurait-il relégué la femme légitime dans un appentis pour loger sa maîtresse ?

Chateaubriand, suivant les conseils de sa sœur Lucile, s’était marié avec cette femme d‘apparence ingrate pour sa dot celeste: « On me maria, malgré mon aversion pour le mariage, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas ». Chateaubriand rejoint en effet l’armée des Princes en laissant derrière lui son épouse, qui demeura seule en France et ne reçut aucune lettre de son mari. Vite ruinée par la Révolution, emprisonnée en 1793, elle survivait assez misérablement. Son mariage de raison lui donnait cependant un statut, le seul avenir d’une femme dans ce temps-là étant de se marier. Céleste n’était pas une « vieille fille ».

De retour en France sous Napoléon, qu’il rallie avant de dénoncer son despotisme et qui lui interdit Paris, Chateaubriand s’exile en 1807 dans la Vallée aux Loups. Sa femme l’y rejoint, et, après douze ans de séparation, une vie « commune » commence, même si l’épouse doit se résigner au défilé des admiratrices de son mari.

Elle surnomme les femmes qui tournent autour de lui « les Madames de Monsieur de Chateaubriand » et décrit avec piquant leurs disputes d’arboriculteurs amateurs :

« Chacun de nous avait la prétention d’être le [jardinier] par excellence ; les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j’étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille, cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes. Je voulais qu’on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui donne de la grandeur au jardin ; mais lui et Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. » (Les Cahiers de Madame de Chateaubriand, publiés […] par J. Ladreit de Lacharrière, Paris, Émile-Paul, 1909, p. 43, cité par Pierre Riberette, Bulletin de la Société Chateaubriand, n° 24, 1981, pp. 25-35.)

La Restauration arrive et semble promettre à Chateaubriand la belle carrière politique qu’il souhaite, et peut mener, car il incarne la renaissance catholique. De fait, le voici ambassadeur puis Ministre des Affaires Etrangères, carrière vite interrompue. En 1824, après une querelle avec Villèle, il est destitué brutalement et mène désormais aux Débats une  opposition qui associe positionnement ultra-conservateur et demande de liberté pour la presse.

La liaison de Juliette Récamier et de Chateaubriand, sans doute transformée en tendresse amoureuse après une séparation, a débuté en 1819 et s’est poursuivie malgré les orages jusqu’à la mort de l’écrivain en 1848.

Pendant la Révolution, Juliette âgée de 15 ans avait épousé un banquier (sans doute son père naturel) qui aurait ainsi cherché à la protéger et à protéger sa propre fortune. Ce fut un mariage blanc, mais elle ne divorça jamais de son époux et père, avec qui elle entretenait une relation étroite. En 1800, M. Récamier est nommé régent de la Banque de France et Juliette devient la reine du Directoire. David l’a peinte, dans une posture alanguie, habillée d’une tunique blanche à taille haute et manches courtes. Cette mode  « antique », beaucoup plus confortable que les anciens habits de cour, met en valeur son corps parfait, son joli port de tête, la courbe de ses bras.

David. Juliette Récamier

Jacques-Louis David. Juliette Récamier en 1800. Le Louvre (aile Denon)

Juliette, voluptueuse et chaste se fait peindre et sculpter par tout ce qui compte d’artistes. Des gravures, des miniatures, qu’elle distribue à ses amis, contribuent à diffuser l’image d’une femme exquise qui allie élégance et simplicité. Les journaux répandent une reproduction de son lit somptueux (aujourd’hui exposé au Louvre). Les visiteurs sont invités dans sa chambre comme dans un musée, pour voir ce lit d’acajou, tapissé de soie mauve, orné de cygnes et de femmes tenant des torches.

Etrange Juliette, mariée, mais vierge, qui se montre dans une robe d’intérieur, mais ne dévoile ni sein, ni fesse, invite à voir son lit, tout en restant au bord de l’érotisme.

 

 

Entourée d’hommes prêts à jeter leur fortune à ses pieds, Juliette Récamier devient une icône de mode qui fascine l’opinion publique (l’équivalent des célébrités d’aujourd’hui, que fabriquent les médias et qui allient beauté, fortune, mondanité, goût pour les arts, générosité…). Elle anime un salon politique et littéraire où viennent des figures importantes de l’opposition au régime, comme Mme de Staël, jusqu’au moment où l’empereur exige que le salon ferme. Elle transporte sa cour en Italie.

A la Restauration, recommencent les réceptions où se côtoient des intellectuels comme Victor Cousin, Edgard Quinet ou Alexis de Tocqueville, des écrivains comme Lamartine et Balzac, des acteurs comme Talma ou Rachel, et après 1817, Chateaubriand, reconnu comme le plus grand écrivain de sa génération.

Lorsqu’il est démis de son poste de ministre par le gouvernement Villèle, Chateaubriand, voit ses revenus diminuer, et il doit se défaire de La Vallée-aux-Loups. En 1818, aucun acquéreur ne s’étant présenté, il loue la Vallée à Madame Récamier, location à laquelle Mathieu de Montmorency, ami et soupirant malheureux de Juliette, participe pour moitié, avant d’acheter la propriété mise aux enchères en juillet suivant.

Donc, l’histoire est toute simple : il n’y a aucun scandale à ce qu’une chambre qui n’était plus celle de Céleste soit occupée par Juliette, sans compter que Mathieu de Montmorency s’était comporté en ami en achetant un lieu qui ne trouvait pas d’acquéreur et que Juliette, à son tour, en louant l’endroit aidait son ami Mathieu à assumer cette charge financière. Mais quand même… au début de 1819, Chateaubriand a bien entamé une liaison avec Juliette. Seulement  rien n’indique que les amants se soient retrouvés dans la Vallée aux Loups !

Les muséographes ont donc aboli le décalage entre des temporalités successives pour suggérer une simultanéité. Ils ont assemblé deux époques distinctes, invitant à imaginer la vie des amants de la Vallée. Dans cette scène de roman, René rejoint Juliette dès les premières heures de la matinée pour peu qu’il entende un peu de bruit dans la pièce si proche de la sienne. Le soir, le couple s’attarde dans la vallée, longe les bosquets, l’enclos aux moutons, en regardant au loin le bois qui paraît déjà noir.

Vallée aux Loups

Peut-être que ce présent muséifié est un mensonge plus vrai que la vie qui n’a jamais été partagée.

Les souvenirs de l’amour dans le cœur d’un vieillard sont les feux du jour réfléchis par l’orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché (Atala)

Dès 1819, plus de Vallée aux Loups ! M. Récamier fait faillite et Madame Récamier s’installe modestement, rue de Sèvres, dans un petit appartement, dépendant de l’Abbaye aux Bois.

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François-Louis Dejuinne, 1826, La chambre de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois

Chateaubriand l’évoque ainsi :

« Quand tout essoufflé, après avoir grimpé quatre étages, j’entrais dans la cellule aux approches du soir, j’étais ravi. La plongée des fenêtres était sur le jardin de l’Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires… Des clochers pointus coupaient le ciel et l’on apercevait à l’horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l’angélus tintait ; les sons de la cloche, qui semblaient pleurer le jour qui se mourait… »

Ils se forgent des souvenirs communs : « N’oubliez pas Chantilly », comme un talisman, quand Chateaubriand est trop despotique ou qu’elle soupçonne d’infidélité ce séducteur impénitent.

L’histoire est presque terminée. Chaque jour, Madame Récamier et Chateaubriand passent une heure en tête à tête et personne d’autre n’est reçu pendant cette heure. Toutefois, Monsieur de Chateaubriand rentre chez lui pour dîner avec sa femme.

Céleste a obtenu une place dans sa vie.  Le restant du temps, elle s’occupe d’œuvres pieuses. En 1820, elle a fondé un hospice, l’infirmerie Marie-Thérèse, qui accueillait, rue d’Enfer, des prêtres âgés, et créé une fabrique de chocolats pour réunir des fonds destinés à cette œuvre. Victor Hugo qui ne l’aimait pas raconte l’anecdote suivante :

« Elle était fort laide, avait la bouche énorme, les yeux petits, l’air chétif, et faisait la grande dame, quoiqu’elle fût plutôt la femme d’un grand homme que la femme d’un grand seigneur. Elle, de sa naissance, n’était autre chose que la fille d’un armateur de Saint-Malo. M. de Chateaubriand la craignait, la détestait, la ménageait et la cajolait.

Elle profitait de ceci pour être insupportable aux pâles humains. Je n’ai jamais vu abord plus revêche et accueil plus formidable. J’étais adolescent quand j’allais chez M. de Chateaubriand. Elle me recevait fort mal, c’est-à-dire ne me recevait pas du tout. J’entrais, je saluais. Mme de Chateaubriand ne me voyait pas, j’étais terrifié. Ces terreurs faisaient de mes visites à M. de Chateaubriand de vrais cauchemars auxquels je songeais quinze jours et quinze nuits d’avance. Mme de Chateaubriand haïssait quiconque venait chez son mari autrement que par les portes qu’elle ouvrait. Elle ne m’avait point présenté, donc elle me haïssait. Je lui étais parfaitement odieux, et elle me le montrait. M. de Chateaubriand se dédommageait de ces suggestions.

Une seule fois dans ma vie, et dans la sienne, Mme de Chateaubriand me reçut bien.

Un jour j’entrais, pauvre petit diable, comme à l’ordinaire fort malheureux, avec ma mine de lycéen épouvanté, et je roulais mon chapeau dans mes mains. M. de Chateaubriand demeurait encore alors rue Saint-Dominique-Saint-Germain, n° 27. J’avais peur de tout chez lui, même de son domestique qui m’ouvrait la porte. J’entrai donc. Mme de Chateaubriand était dans le salon qui précédait le cabinet de son mari. C’était le matin et c’était l’été. Il y avait un rayon de soleil sur le parquet, et, ce qui m’éblouit et m’émerveilla, bien plus que le rayon de soleil, un sourire sur le visage de Mme de Chateaubriand !

— C’est vous, monsieur Victor Hugo ? me dit-elle. Je me crus en plein rêve des Mille et une Nuits ; Mme de Chateaubriand souriant ! Mme de Chateaubriand sachant mon nom ! prononçant mon nom ! C’était la première fois qu’elle daignait paraître s’apercevoir que j’existais. Je saluai jusqu’à terre. Elle reprit : — Je suis charmée de vous voir. Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle continua : — Je vous attendais, il y avait longtemps que vous n’étiez venu. Pour le coup, je pensai sérieusement qu’il devait y avoir quelque chose de dérangé soit en moi, soit en elle. Cependant elle me montrait du doigt une pile quelconque assez haute qu’elle avait sur une petite table, puis elle ajouta : — Je vous ai réservé ceci, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir ; vous savez ce que c’est ?

C’était un chocolat religieux qu’elle protégeait, et dont la vente était destinée à de bonnes œuvres. Je pris et je payai. C’était l’époque où je vivais quinze mois avec huit cents francs. Le chocolat catholique et le sourire de Mmede Chateaubriand me coûtèrent quinze francs, c’est-à-dire vingt jours de nourriture. Quinze francs, c’était pour moi alors comme quinze cents francs aujourd’hui.

C’est le sourire de femme le plus cher qui m’ait jamais été vendu. »

(https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Choses_vues,_tome_I.djvu/249)

Céleste meurt en 1847. Juliette règne seule sur l’année de vie qui reste à Chateaubriand. Il est paralysé. Tous les jours, il se fait mener chez elle.

Elle est aveugle. Tous les jours, elle le reçoit.

Elle meurt un an après lui, en 1849.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à Juliette Récamier, qui n’a rien laissé, hors le souvenir d’un art unique d’attirer l’élite intellectuelle de son temps ? Sans doute, pour le couple qu’elle a formé avec Chateaubriand. On ne saura jamais ce qui les attachait l’un à l’autre, ce qui les nouait, à travers toutes ces années, mais Juliette et René ont rejoint Orphée et Eurydice, Tristan et Iseult, Abélard et Héloïse… pour incarner une forme de l’amour en Occident.

 

 

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Paris, Flammarion.

Amélie Lenormant (nièce et fille adoptive de Juliette) Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier (1859-1860).

http://aurorartandsoul.fr/2012/04/11/dans-lintimite-de-juliette-recamier/

Catherine Decourt Juliette Récamier – Paris, Perrin, 2013

Françoise Wagener, Madame Récamier, Paris, J-Cl Lattès, 1986.

Juliette Récamier, muse et mécène, catalogue de l’exposition du musée des BeauxArts de Lyon, Paris, Hazan, 2009.

L’arboretum de Chatenay-Malabry

A deux pas de Paris, atteignables en RER ou en vélo par la coulée verte, l’arboretum de Chatenay-Malabry installé dans l’ancienne pépinière Croux, l’Ile Verte et la Vallée aux Loups sont des havres de paix, relativement peu fréquentés.

Cèdre pleureur de l’Atlas

L’arboretum comporte plus de 500 espèces d’arbres et d’arbustes groupés par thèmes, ainsi qu’une collection de bonsaïs dans un parc de 13 hectares. On passe d’un sous-jardin à l’autre et beaucoup sont superbes, mais j’évoquerai seulement quelques merveilles.

« – Le voici. C’est le cèdre bleu pleureur de l’Atlas. Il est très beau.

– Beau ?  Je ne dirai pas ça ! Bizarre, plutôt. Il a des dimensions impressionnantes ; la notice dit qu’il couvre 680 m2 C’est un peu monstrueux. Tu ne trouves pas qu’il a des ailes de chauve-souris.

– En tout cas, c’est un monstre au sens propre. Ses branches s’allongent à l’horizontale à cause d’une mutation génétique. On doit les soutenir avec des tuteurs ; et s’il se reproduit, c’est uniquement par boutures.

– Il est tellement gris. Un étendage de linceuls.

–  Dès qu’un nuage passe, la grisaille s’installe. Mais que le soleil revienne et les rameaux se changent en guirlandes de Noël argentées et turquoise !

– Des guirlandes ? Plutôt un rideau « en chenille », comme on en accroche en été devant les portes pour que l’air circule et que les mouches restent à l’extérieur.

– Pas très poétique, ta comparaison !

– Pourtant c’est vraiment ça ! Et sous la voûte, on se sent comme dans une chambre à la lumière tamisée : le reste du jardin en perd ses contours. Derrière les branches, il n’y a plus que des taches vertes, rouges et bleues. »

Et c’est vrai. A intervalles réguliers, la brise fait osciller le feuillage, puis s’éloigne. On est bien dans la pièce ouverte aux vents à écouter la respiration du printemps …

D’autres arbres évoquent un monde difficile : l’écorce ravagée du cyprès donne l’idée d’une nature terrible. Et pourtant, le cyprès appartient à ce monde-là. Une force le pousse à croître continuellement et si ce n’était pas trop projectif, on parlerait de courage.

Cyprès chauve

 

Avec le cyprès à feuille caduques, les frontières du règne végétal et du règne animal s’estompent : l’arbre a  développé ce que le petit panneau qui présente l’arbre nomme des pneumatophores. Ces excroissances sont des organes respiratoires qui l’aident à respirer en milieu humide.

Pneumatophore

Pneumatophores du cyprès à feuilles caduques

A présent, nous arpentons la serre des bonsaïs. Je ne sais pas si j’aime cette façon de s’acheter la nature sans les inconvénients d’un grand jardin que sont le désherbage, la tonte, le ramassage des feuilles mortes, les arrosages permanents ! Mais certains sont émouvants. Une dizaine de pins lilliputiens posés sur une petite table suffit pour évoquer une forêt.

Exposition de Bonsaïs. La petite forêt

Il y a un atelier d’aquarelles dans un pavillon du jardin. « Tu veux une fleur parfaite, disait l’aquarelliste à l’enfant, mais tu n’en trouveras pas. Chaque plante a son individualité ; la fleur de celle-ci est froissée, le bouton de celle-là a été abîmé par une chenille. Ce ne sont pas des défauts, ce sont des différences. Chacune diffère des autres et possède une manière de vivre bien à elle. En regardant les fleurs, tu peux comprendre comment il faut vivre ».

En face de la propriété de Chateaubriand, petite halte à l’île Verte. Fautrier y a vécu. C’est une vraie maison de campagne, avec des roses grimpantes, un potager, des herbes folles, un étang minuscule et des libellules.

L »ïle Verte. Proriété Barbier où Fautrier vécut

 

Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».

Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

Vendôme

L’affluence au Louvre n’est pas si grande qu’on le dit : pendant que tout le monde se presse devant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, des salles entières sont désertées.

Nous étions deux l’autre jour dans la salle du pavillon Sully consacrée à « L’Idylle et au drame romantique » qui était enfin ouverte. Deux, arrêtées devant le tableau de Biard. Le tableau tenait ses promesses, sans que je sache si j’aimais surtout le thème d’un paysage froid  où la nature écrasait l’homme, ou si j’admirais les moyens techniques du peintre, sa gamme de couleurs totalement inhabituelle, du blanc, du noir, du gris-plomb, du brun, quelques touches de bleu et de vert.

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu_île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d_aurore boréale

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d’aurore boréale

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A première vue, tout est désert ;  Le seul mouvement dans ce tableau, ce sont les voiles de l’aurore boréale qu’agite un vent échevelé. Leur lumière fantasmagorique éclaire la neige pâle du premier plan et l’on finit par distinguer des formes humaines…, des naufragés sûrement, car des débris de bateau flottent tout près au milieu des glaces. Des corps gisent à terre. Une forme, dont le capuchon dissimule le visage, est assise, tournant le dos au royaume des illusions.

Magdalena Bay (détail)

Des traces de pas traversent le bas du tableau. Est-ce qu’un des survivants du naufrage est parti pour tenter sa chance ? Est-ce l’homme au capuchon, l’homme qui n’a déjà plus de visage, qui a fait un dernier effort avant de revenir se recroqueviller auprès de ses compagnons pour attendre la mort ?

– Et bien, a dit la jeune femme, je n’ai jamais rien vu de pareil »

– Je n’aime pas toute l’œuvre de Biard, mais j’aime ce tableau comme vous. Vous savez, Biard, c’était un peintre-voyageur, au sens où nous parlons à présent d’écrivains voyageurs. Il a accompagné une expédition scientifique au Spitzberg. J’ai été déçue par certaines de ses toiles, mais là, il est impressionnant. Et puis, il montre si bien que nous ne sommes que des ombres fugitives dans ce monde du Nord. »

(J’étais très contente de pouvoir  raconter ce que je savais de Biard et de sa compagne Léonie.)

Nous sommes revenues au tableau. Sans doute, Biard n’a-t-il  pas « inventé » Magdalena Bay à partir de rien. Caspar Friedrich, et plus généralement les paysagistes romantiques du Nord, sont sans doute ses inspirateurs. Dans le récit de leur voyage au Spitzberg, Léonie Biard évoque son passage par Hambourg où sont conservés les plus célèbres tableaux de Friedrich. Elle n’en dit rien, mais ce n’est pas un argument.

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La mer de glace. Olivier Schefer. friedrich_la_mer_de_glace

Pourtant le tableau de Biard ne parle pas le langage du peintre allemand. Celui-ci ordonne très souvent ses paysages si célèbres à partir du regard d’un spectateur. Le Voyageur contemplant une mer de nuages tourne le dos au spectateur pour considérer le monde qui l’environne :

 

Dans le tableau de 1808 intitulé, Le Moine, la nature que peint Friedrich est sans limite. Il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Toutefois, la petite silhouette du moine scrute l’immensité. Si fragile soit-elle, elle désire comprendre et c’est sa tâche sur terre.

Dans le tableau de Biard, la vie s’est réfugiée au ciel avec l’aurore boréale. Sur terre, la mort, qui a déjà saisi les compagnons du survivant, cerne son existence. Il est certainement le prochain qui va succomber. Il tourne le dos aux lumières du ciel. Il a renoncé à voir.

Je comprends que le Biard qui a fait enfermer sa femme dans une prison sordide afin de la punir de son amour pour Victor Hugo coexiste avec un peintre intéressant dont la peinture se laisse traverser par le monde qu’il n’a cessé de parcourir.  Avant l’expédition du Spitzberg et de la Laponie, il avait été voir Malte, Chypre, la Syrie, l’Egypte. Trois ans après sa rupture avec Léonie d’Aunet, il part deux ans pour le Brésil, fréquente la cour, se lie d’amitié avec l’empereur Pedro, visite l’Amazonie. Il passe encore par l’Amérique du Nord. Plusieurs de ses toiles dénoncent l’esclavage qu’il a observé de près. Il a aussi participé au mouvement des idées en faveur de l’émancipation des noirs Certes, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 (1848-1849), son oeuvre la plus célèbre qui figure en quatrième de couverture de bien des livres consacrés à la sortie de l’esclavagisme, est une commande de la seconde République, mais l’engagement a précédé. Biard a peint des 1835 un Marché aux esclaves qui dénonce les horreurs de la traite.

– Je suis architecte, m’a dit, la jeune femme. Je ne vis pas encore de mon métier, mais je ne me plains pas. Je travaille à l’accueil au Louvre à côté de tous ces chefs d’œuvre qui sont à ma disposition pendant des heures de liberté. C’est presque comme si je vivais de l’art.

Au pavillon Sully du Louvre

Par les fenêtres du second étage

Le hasard a récemment fait se croiser la grande actualité politique et ma petite enquête personnelle sur le couple Biard. Je suis allée au Louvre il y a quelques jours pour voir l’original d’une vue du Spitzberg qui me semblait remarquable à en juger par les reproductions disponibles sur le net (Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg ; effet d’aurore boréale). Malheureusement, la salle 66 du pavillon Sully où se trouve le tableau était fermée. Déçue, j’allais d’un endroit à l’autre ne m’arrêtant que lorsqu’un tableau accrochait mon regard pour découvrir de qui il s’agissait. J’errais donc au second étage, lorsque je suis arrivée dans une salle où le Louvre représentait son histoire et ses missions. Il y avait là une petite toile… de Biard, une scène de genre où des gardiens en uniforme rouge essaient d’évacuer la foule à l’heure de la fermeture  du musée ? La toile est assez médiocre, et Biard paraît un peu déconcertant à changer tout le temps de style. On dirait qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, mais j’étais venue pour lui et cette coïncidence m’a rendu ma bonne humeur.

Visite au Louvre. François Biard

Quatre heures au Salon (Le salon de  1846 dans la Grande Galerie)

Puisque j’étais là, je me suis approchée des grandes fenêtres : d’un côté, la Pyramide, le Carrousel et au-delà la verdure sombre des Tuileries.

Louvre. Côté Tuileries. Pyramide de Pei

De l’autre côté de la galerie, la Cour carrée dont le pavillon Sully forme le quatrième mur. Lorsqu’on regarde cette cour d’en haut, on ne voit plus vraiment qu’elle est composite, bien que chacun des rois qui ont participé à la construction ait infléchi le projet initial. Il reste le plaisir d’un espace gigantesque et clairement ordonné qui accentue l’impression de petitesse des visiteurs et le côté erratique de leurs déplacements.

Louvre. La cour carrée

La fête de Macron au Louvre

J’étais en avance sur le rendez-vous qu’Emmanuel Macron avait fixé pour fêter sa victoire. Aucune analogie, évidemment, mais le plaisir d’une nouvelle coïncidence : au moment, où je m’intéresse au Louvre comme lieu symbolisant une unité fabriquée à partir de morceaux divers d’architecture, le nouveau président choisissait cet espace pour célébrer sa victoire.

J’ai regardé à la télévision une partie de la cérémonie. Il y avait une telle accumulation de symboles que j’ai eu un vague sentiment d’indigestion, mais je n’étais pas mécontente d’assister à une fête solennelle qui faisait appel à la grande histoire. C’est d’ailleurs ainsi depuis le début du mouvement En Marche, dont je m’étonne qu’on n’ait pas davantage souligné que son nom venait du Livre V des Contemplations de Victor Hugo, manifeste politique autant qu’effort pour surmonter la mort de sa fille.

On dit qu’Emmanuel Macron avait d’abord demandé à organiser sa fête sur le Champ de Mars. Il a gagné au change car le Louvre, qui n’est ni la Bastille de Hollande, ni la Concorde de la droite, évoque la continuité du pouvoir depuis les rois de France jusqu’à Mitterrand.

Pour représenter les enjeux et la majesté du moment, les éclairagistes ont fait un gros travail de scénographie. Pas besoin de sémiologue pour déchiffrer leurs intentions : le nouveau président est sorti de la nuit pour monter vers la clarté. A la télévision, on a suivi sa silhouette solitaire. On a vu Emmanuel Macron traverser lentement l’espace noir de la cour carrée, prendre le temps qu’on perçoive sa démarche appesantie. De gros plans montraient la gravité sur le visage de l’homme à l’éternel sourire. Enfin, on l’a vu sortir des ténèbres pour rejoindre le « peuple » dans la lumière du podium.

Macron est clair, pédagogue, mais ce n’est pas un grand orateur. Il a peut-être, davantage le sens du théâtre. Est-il allé chercher dans le Henri V de Shakespeare, l’idée de la métamorphose d’un jeune homme en homme de pouvoir ? Ou bien a-t-il, comme l’ont souligné les commentateurs, trouvé simplement l’idée chez Mitterrand par-dessus le thème de la présidence « normale ». En tout cas, les Français (ou plutôt les journalistes) ne tarissaient pas d’éloges sur cette mise en scène. Ainsi vont les contradictions : après une campagne électorale où presque tous les candidats ont appelé à plus de démocratie et ont raillé la monarchie républicaine, les commentaires sur la rencontre d’un homme et d’un peuple rivalisaient d’empathie.

J’ai oublié la teneur du discours tenu aux militants. A la fin, sa femme ses enfants et ses petits enfants sont montés sur l’estrade ! Cette fois, je me suis dit : « Franchement, il exagère. On n’est pas encore complètement américanisés ! » Pourtant l’image signifie quand même tout doucement qu’il y a trente-six formes différentes de parentalité et qu’Emmanuel Macron est le grand-père de sept petits enfants dont aucun n’a ses gènes. Montrer que cette tribu est une famille qui va bien en dit plus que de longs discours.

Devant l’estrade, les milliers de personnes qui étaient venues fêter leur victoire agitaient leurs drapeaux tricolores. Ils avaient chanté la Marseillaise à l’annonce des résultats et écouté L’Hymne à la joie qui est aussi l’hymne de l’Europe. C’était une foule plutôt bigarrée, à l’image de la France urbaine qui l’avait élu, et surtout jeune. Elle avait patienté en écoutant un chanteur qui m’était totalement inconnu. Ensuite, était venu le groupe Magic System avec des danseuses dénudées terriblement hollywoodiennes… Nouvelles façons de faire la fête qui n’étaient pas pour moi : la rupture de génération ne pardonne pas ! Cependant, voir des gens heureux est un euphorisant. La fin de la campagne s’était déroulée dans un climat si tendu qu’on voulait croire ce soir-là que ce jeune président serait capable d’apaiser et de rassembler les Français ?

Le jour d’après

Les élections

J’avais beau savoir depuis des jours que Macron devait gagner, l’incertitude des pourcentages d’électeurs de Marine Le Pen me rendait malade. Je m’étais peu à peu transformée en petite main occupée à écrire à des copains ex-communistes et nouveaux frondeurs de longues bafouilles inefficaces pour les “mobiliser”. Peu à peu, le risque que la droite xénophobe soit la première force d’opposition est apparu comme le problème du moment, ce que reflète le pourcentage des votants Macron à Paris (90%).

J’ai beaucoup de reconnaissance envers Macron qui n’a jamais dissimulé ses convictions tout au long de cette campagne, ce qui fait qu’on n’a pas voté dans le brouillard ; j’ai voté pour lui sans état d’âme (et pas par défaut) en souhaitant qu’il réussisse à remettre en marche l’école et à faire baisser un peu le chômage.

Je regrette que la gauche qui se veut pure ait pour ennemi principal la gauche réformiste – qui est tout ce que nous avons pour lutter contre l’extrême-droite et contre (si faire se  peut) la dérégulation financière. Je regrette que son but soit d’avoir un président le plus faible possible. Les appels à la haine de Ruffin dans sa lettre ouverte à Macron parue dans le Monde m’ont glacée : « je vais voter pour vous, mais vous êtes haï (« vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï » scandé dans tout son texte par quelqu’un qui sait bien que le langage est performatif) ». A droite, Le Pen, à gauche, Ruffin et Mélenchon attisent les divisions d’une France de plus en plus désintégrée.

J’espère que la haine reculera même si je sais que c’est la position de quelqu’un qui n’est pas confrontée aux ravages de la désindustrialisation, qui vit confortablement dans une ville opulente et pour qui l’immigration a le visage souriant de la civilisation mondiale qui s’annonce.

Pour aujourd’hui, j’ai seulement envie de dire merci à Emmanuel Macron.

Clichy-Batignolles

« Maintenant que tu as du temps !… » ce préliminaire aux demandes les plus affectueuses, répété chaque jour, qu’il s’agisse de répondre à une lettre, d’annoter l’article d’un collègue, d’inviter à déjeuner des amis de passage, donne parfois envie de s’échapper, ne serait-ce qu’une matinée, de se donner des vacances d’amitié. J’aime alors m’enfoncer dans Paris, aller dans des quartiers où en principe je ne rencontrerai aucun visage connu. Je suis dehors, mais aussi en dehors.  Je regarde et je tends l’oreille, mais avec l’impression de vivre en apesanteur.

Un jour d’hiver je me suis aventurée au nord-ouest du XVIIe arrondissement de Paris là où la SNCF possédait des hectares  de dépôts aujourd’hui  transformés en logements (3 400), bureaux (148 000 m2), commerces,  et centres de loisirs (31 000m2) et puis le parc Martin Luther King que je n’avais jamais vu de jour. Il était silencieux ce matin-là parce que c’était l’hiver et qu’il était encore tôt. On n’y voyait ni familles, ni skaters, ni propriétaires de chiens.

parc Martin Luther King (1)

Parc Martin Luther King. L’étang gelé

parc Martin Luther-King

Cette fois, c’est le futur Tribunal de grande instance (TGI), confié à l’architecte italien Renzo Piano que je voulais voir de près. J’avais aperçu depuis la tour Eiffel  la haute masse de béton qui dominait l’ouest de Paris, mais je ne m’étais jamais aventurée jusqu’au chantier. Comme s’y était pris Enzo Piano le génial architecte de Beaubourg qui avait osé mettre de la couleur au milieu du Paris gris de mon adolescence ?

Place Dauphine, les architectes avaient convoqué de lourdes colonnes et des statues pour symboliser la puissance de l’Etat.

Palais de Justice (2)

L’arrière du Palais de justice, place Dauphine.

A Clichy-Batignolles, Renzo Piano a conçu une structure dépouillée. Plus question d’entourer le bâtiment par de majestueux piliers ; plus question de détourner la fonction des tuyaux, d’en faire des ornements au lieu de les dissimuler. La puissance vient de la hauteur de cet escalier géant qui s’impose seulement par sa masse.

Tribunal de Grande Instance (4)

Il n’est pas question d’entrer tant que le chantier se poursuit. Je tourne autour du bâtiment. Juste après, c’est l’affreux périphérique. On peut penser que cette barrière qui ne correspond plus à grand-chose s’effacera bientôt, puisqu’il y a bien longtemps que Paris a fait sa jonction avec les banlieues qui l’entourent, mais pour le moment, les ponts autoroutiers, les hôtels en béton délabrés avant d’être construits, les entrepôts, les chantiers entourent le tribunal. Le monde d’en bas et le monde de la loi coexistent encore.

Tribunal de Grande Instance (6)

Place Vendôme

Je mets rarement les pieds dans le quartier Vendôme où les grands joailliers comme Chopard et Bréguet ont leurs boutiques, quartier tellement inséparable de l’opulence capitaliste mondialisée, que je n’ai rien à faire là. Bertrand Dreyfuss, un ami historien récemment disparu à qui je dédie ce billet, m’y a pourtant amenée un jour, en me rappelant que ce lieu avait longtemps été associé aux Lumières et à la Révolution française, plus tard à la Commune qui avait fait abattre la colonne Vendôme, symbole du militarisme de Napoléon ;

Depuis le 8 place Vendôme.

Colonne Vendôme. Depuis un hall d’immeuble

le quartier peut rappeler aussi les chemins de traverse qu’empruntait Victor Hugo pour retrouver Léonie Biard.

Place Vendôme

L’architecte Jules Hardoin a conçu cette place carrée à angles coupés en 1699 à la demande de Louis XIV. Il avait imposé le grand goût classique aux futurs propriétaires des immeubles : les nouveaux bâtiments, aux façades édifiées avant même les immeubles pour s’assurer qu’elles seraient identiques sont imposants, tout en étant rythmés par des pilastres monumentaux et par les lucarnes du dernier étage. Le nom d’origine de Place des Conquêtes célébrait les exploits guerriers de Louis XIV. Mais dès le XVIIIe siècle, la dénomination actuelle s’imposa d’après le nom de l’Hôtel du duc de Vendôme, fils d’Henri IX et de Gabrielle d’Estrée.

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Un voyage dans le passé révolutionnaire

Tandis que nous parcourions le quartier, Bertrand ravivait le souvenir de l’époque, invisible pour les passants pressés, où le quartier était le cœur de la révolution. En 1792, la place Vendôme fut rebaptisée place des Piques parce que les têtes coupées de deux gardes du roi y furent promenées au bout de piques. C’est aussi le nom dont fut baptisée la section des Piques, une des 48 sections qui avaient remplacé les anciens districts subordonnés à l’Etat et qui étaient devenus une instance politique majeure. 3 540 citoyens de toute condition participèrent à la Section des Piques. Robespierre, qui habitait alors tout près, chez le menuisier Duplay, au 398 rue Saint Honoré, en faisait partie. Bertrand m’avait montré la cour intérieure sur laquelle donnait la fenêtre de sa chambrette. « Il a habité là pendant trois ans », avait-il dit. Dans cette chambre minuscule, il n’y avait guère de place que pour un lit et sans doute une écritoire. La chambre d’un juste, qui vivait la vie modeste du peuple qu’il prétendait représenter ? Celle d’un ascète inquiétant, étranger aux aspirations normales des gens ?  Le logis de Duplay est une des rares demeures des grands acteurs de 1789 qui subsiste. Les maisons de Danton, de Marat, de Saint-Just ont disparu. Du moins, le souvenir du premier subsiste dans ce bâtiment du Ministère de la Justice où il avait installé le gouvernement provisoire de la République au lendemain du 10 août.

Le club des Jacobins qui a joué le rôle de laboratoire politique n’est plus là non plus. Il se trouvait à l’emplacement de l’actuel Marché Saint-Honoré dans l’ancien couvent des Dominicains, désaffecté après la confiscation des biens du clergé en octobre 1789. Le club des Amis de la Constitution avait alors loué ce couvent et prit le nom de club des Jacobins (d’après l’autre nom donné aux Dominicains). Fermé un peu après la chute de Robespierre le 9 Thermidor, le club a été rasé et on a aménagé à sa place le Marché du 9 Thermidor. Aujourd’hui, la halle chic qui occupe l’emplacement a été rebaptisée Marché Saint-Honoré.

marché St Honoré

Le lieu où a siégé la Convention à partir de 1793 n’existe plus. C’était aux Tuileries, au niveau du 230-232 rue de Rivoli, dans la Salle du Manège qui a brûlé pendant la Commune, en 1871.

A la section des Piques, il y avait beaucoup d’anonymes et quelques célébrités. En septembre 1792 ; Sade en a été le secrétaire en 1792 et il y a lu son Discours aux mânes de Marat et de Le Pelletier, lors d’une cérémonie organisée en hommage aux « deux martyrs de la liberté ». Ce qui me touche, c’est que Sade ait coexisté avec Robespierre et peut-être discuté avec lui. Evidemment, ils étaient contemporains, engagés tous les deux ; et tous deux ont mis leur vie en jeu dans cette époque brûlante.

Plus de pierres, plus de murs et de porches, ni de salles. Restent des noms, rue Neuve-des-Petits-Champs, rues Sainte-Croix, de l’Égout, Neuve-des-Mathurins, de la Ferme, Thiroux, Caumartin, Trudaine, Boudreau, Basse-du-Rempart, des noms, et encore, ils mutent au gré des changements d’opinion. Oui ! Certains noms concentrent les émotions. Au lieu de de dire Place des Conquêtes, on a trouvé commode de dire place Vendôme, puis ce souvenir de l’ancien régime a paru insupportable et on a préféré place des Piques. La Restauration a ramené Vendôme. En 1871, les Communards ont abattu la colonne qui célébrait les « vainqueurs de la boucherie d’Austerlitz » et pour célébrer l’humanité, ils ont choisi Place Internationale. Avec le triomphe des Versaillais, retour de Vendôme et nous y sommes toujours.

« C’est un joli métier que tu exerces, Bertrand, avais-je dit à notre ami. Tes mots font revivre les morts. Ils ont ressuscité pour un moment une époque terrible qui a vu trembler les puissants. Moi, je n’ai pas ton sens de la résurrection. Dans le temps même où je t’écoute, je vois les vitrines qui me rappellent le vitrage du Grand Hôtel de Balbec contre lequel se pressent les gens ordinaires afin d’apercevoir la vie luxueuse des dîneurs.

 »Betrand Dreyfuss. Chez AngelinaProust qui comparait la salle à manger de l’hôtel à un aquarium et les riches à des monstres marins ajoutait “ (c’est) une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger”.

Léonie Biard et Victor Hugo : une pensée pour une femme vaillante

Aujourd’hui, je suis retournée place Vendôme, malgré le sentiment de vide que laisse la disparition de Bertrand Dreyfuss. J’ai marqué une halte au numéro 8 où le peintre Biard avait son atelier. On se souvient davantage de sa compagne Léonie d’Aunet Biard, née Thévenot d’Aunet  que sa biographe désigne comme l’autre passion de Victor Hugo.

8 place VendômeHall 8 place Vendôme (2) (1)

Quand le poète l’avait rencontrée vers 1841, Léonie était auréolée de gloire en raison de ses aventures dans le Grand Nord. Première femme à avoir traversé le cercle polaire arctique, elle était petite et fine, avec des cheveux clairs, un profil d’enluminure, une souplesse de valseuse.

Elle aimait raconter son voyage à bord de la corvette la Recherche. Le botaniste Paul Gaimard, chef de la Commission scientifique du Nord cherchait un peintre qui l’accompagne dans les régions nordiques et s’était adressée à Léonie pour qu’elle décide son compagnon, le peintre François Auguste Biard, à faire partie de l’expédition. Or, Léonie négocia son propre départ et obtint satisfaction contre la coutume de ne pas emmener de femme à bord des navires de l’État… En juin 1839, le couple s’était embarqué à Hammerfest en Norvège, suffisamment au nord pour qu’une femme soit présente à bord d’un navire de la marine royale sans qu’elle ait à se cacher. Léonie d’Aunet put donc visiter l’île du Spitzberg puis traverser la Laponie  à cheval et en canot, avant de revenir vers Stockholm pour rentrer à Paris au début de 1840. Le voyage était éprouvant et dangereux. Les glaces manquèrent d’emprisonner la corvette et les hommes d’équipage s’interrogeaient sur les chances de survie d’une jeune femme « pâlotte, menue, maigrelette, avec des pieds comme des biscuits à la cuiller, et des mains à ne pas soulever un aviron (Voyage, p. 181) ». Comme dit un timonier, cette femme « avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Canada ». Lorsque la corvette se dégage et que le groupe parcourt la Laponie, la nature est tout aussi hostile, imposant de traverser marais et cours d’eau à des voyageurs qui doivent se remettre immédiatement à marcher dans leurs vêtements trempés pour se réchauffer. Mais l’endurante Léonie a vu aussi des spectacles inouïs dont elle rendra compte dans son Voyage au Spitzberg, publié en 1854, comme sa description du palais des glaces, changeant continuellement d’aspect et décourageant  les efforts du peintre comme ceux de l’écrivain.

Les glaces du pôle qu’aucune poussière n’a jamais souillées, aussi immaculées, aujourd’hui qu’au premier jour de la création, sont  teintées des couleurs les plus vives ; on dirait des rochers de pierres précieuses : c’est l’éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l’émeraude confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de formes à chaque instant ; un mouvement brusque, la base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier ; tout ceci si rapide et si inattendu qu’on songe malgré soi à quelque volonté surnaturelle présidant à ces transformations subites [III] Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les styles et de tous les temps : clochers , colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourrettes, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre (Voyages ; éd 1855, p. 173-4)

La chute du paragraphe évoque la commune entreprise qui unit François Biard et Léonie d’Aunet. De fait, à son retour le peintre réalisera plusieurs toiles qui représentent les paysages désolés du grand nord et qui font un peu penser à Caspar David Friedrich. Au musée de Dieppe, la présence humaine est réduite à quelques silhouettes fragiles perdues au milieu des vagues de glace, des formes fouettées par le vent qui se dressent menaçantes.

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À Paris, Léonie d’Aunet, enceinte, avait épousé François Biard avant la naissance de leur fille. Au début tout allait bien. Le couple était à la mode. Dans les salons, dans les fêtes, tous les regards se focalisaient sur la première femme à avoir rejoint le Spitzberg et qui parlait si bien de son voyage. Les tableaux se vendaient.

Biard n’est pas apprécié des critiques contemporains. Pourtant le portrait de sa femme n’a rien de conventionnel. On peut penser que l’époux a su capter quelque chose du moi profond de Léonie. La jeune femme qui nous regarde gravement nous touche par-delà la mort.

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Cependant François Biard commençait à être jaloux et à maltraiter Léonie. Des accès de colère de plus en plus fréquents à propos de tout et de rien. Elle avait parlé un peu trop longtemps avec un jeune homme, elle avait dansé deux fois avec un ami du couple, elle avait souri à ses plaisanteries. Elle ne voyait pas venir les crises. Elle ne savait pas les arrêter. Au début, elle n’avait rien  dit; elle attendait que ça passe. Toutefois elle n’était pas une personne à supporter l’humiliation et à se laisser interdire tout contact avec les autres. C’est alors que Victor Hugo la rencontra.

J’avais trente-neuf ans quand je vis cette femme.
De son regard plein d’ombre il sortit une flamme,
Et je l’aimai

Léonie abandonna l’atelier de la place Vendôme, demanda la séparation de corps et de biens et s’engloutit dans le bonheur de son amour pour Hugo. Les lettres qui se succèdent donnent l’impression d’une tornade de sentiments. En voici deux :

Samedi – trois heures du matin. Je rentre.

J’ai ta lettre. Cette douce lettre, je l’avais lue aujourd’hui dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument et qui s’épanouissent comme tu es reine dans mon coeur.

Oui, j’avais lu dans tes yeux ravissants cette lettre exquise, délicate et tendre que je relis ce soir avec tant de bonheur, ce que ta plume écrit si bien, ton regard adorable le dit avec un charme qui m’enivre. Comme j’étais fier en te voyant si belle! Comme j’étais heureux en te voyant si tendre !

Voici une fleur que j’ai cueillie pour toi. Elle t’arrivera fanée, mais parfumée encore ; doux emblème de l’amour dans la vieillesse. Garde-la ; tu me la montreras dans trente ans. Dans trente ans tu seras belle encore, dans trente ans je serai encore amoureux. Nous nous aimerons, n’est-ce pas, mon ange, comme aujourd’hui, et nous remercierons Dieu à genoux.

Hélas ! Toute la journée de demain dimanche sans te voir ! Tu ne me seras rendue que lundi. Que vais-je faire d’ici là ? Penser à toi, t’aimer, t’envoyer mon coeur et mon âme. Oh! De ton côté sois à moi! A lundi ! — à toujours ! »

                                  Victor Hugo

Et la réponse de Léonie

Cette Fleur me touche droit au coeur, tu es l’air que je respire, la lumière qui me donne la joie de vivre. Ce dimanche, en accompagnant ma chère sœur chez le coiffeur, tu me manquais tellement, tu hantais mes pensées. Le temps s’écoulait si lentement sans toi, j’attends avec impatience d’être entre tes bras, si doux, si chaud. Je garderais cette fleur pour le reste de ma vie, en pensent chaque jour à la chance que la vie ma donnée de te rencontrer.

Il faudrait citer tous les poèmes de Victor Hugo dont la rhétorique a moins vieilli et qui disent sans mièvrerie l’éblouissement de l’amour :

C’était la première soirée
Du mois d’avril
Je m’en souviens mon adorée
T’en souvient-il ?
Notre-Dame parmi les dômes
Des vieux faubourgs
Dressait comme deux grands fantômes
Ses grandes tours
La Seine découpant les ombres
En angles noirs
Faisait luire sous les ponts sombres
De clairs miroirs

Mais François Biard fait suivre sa femme afin de démontrer son infidélité et d’éviter de payer une pension pour ses deux enfants. Le 3 ou le 4 juillet 1845 (la date est incertaine), accompagné d’un commissaire de police, François Biard fait irruption dans une chambre meublée du passage Saint-Roch pour faire constater le flagrant délit d’adultère.

passage Saint Roch (1)Il découvre que l’amant est Victor Hugo, lequel Victor Hugo sort de sa poche sa carte de Pair de France. Il n’est pas inquiété en raison de son immunité parlementaire.  Si la loi épargne le pair de France, elle s’acharne sur la femme.

Aujourd’hui, le passage Saint-Roch est tranquille. Un clochard y a trouvé refuge. Sur le mur de l’église quelqu’un a tracé une inscription optimiste.

Passage Saint Roch graffiti

L’avenir de Léonie est plus sombre. Elle est enfermée deux mois et demi à Saint-Lazare, prison des femmes prostituées (aujourd’hui la médiathèque Françoise Sagan a remplacé la prison). Il faut l’intervention de la duchesse d’Orléans, sœur du roi, pour que le mari se laisse acheter et accepte en échange de commandes officielles que la peine de l’épouse infidèle soit commuée. Elle passe encore quatre mois au couvent des Augustines. Livrée aux bonnes sœurs, la pute devient une pécheresse qu’il faut ramener au Seigneur. Bien sûr, elle perd la garde de ses enfants, et Biard n’est plus tenu de l’aider. On peut voir dans la Galerie de Minéralogie du Museum des scènes de chasse au Grand Nord qui sont le prix de la délivrance de sa femme. Elles sont médiocres et menteuses. Le peintre représente des scènes de chasse alors que le récit de voyage de son épouse dit explicitement que les rennes avaient déserté le Spitzberg. Une jeune femme blonde s’occupe d’un chien. Est-ce que le peintre a voulu représenter Léonie ? On sait qu’il lui laissera en fin de compte élever ses enfants…

François Biard. Chasse au Spitzberg

François Biard. Scènes au SpitzbergVictor Hugo s’était réfugié chez sa maîtresse officielle, Juliette Drouet. A-t-il versé des larmes pour Léonie ou s’est-il surtout préoccupé que Juliette Drouet, ne sache rien ? Il a en tout cas cherché avec succès à empêcher que son nom soit divulgué dans la presse.

Aujourd’hui, le pouvoir patriarcal est en miettes. L’adultère n’est plus un crime ; les femmes partagent la puissance parentale avec les hommes, on a peine à imaginer la férocité de la société du XIXe siècle. Certaines femmes ont pu s’épanouir dans la société du XVIIIe siècle à la fin de l’Ancien Régime. Au XIXe, ne reste que la domination. Malheur à celles qui s’obstinent à vivre pour elles-mêmes.

Réfugiée chez une tante, Léonie d’Aunet reprend pourtant ses relations avec Victor Hugo jusqu’au départ en exil de l’écrivain après le coup d’Etat du futur Napoléon III. Adèle Hugo, la femme légitime, se rapproche d’elle, l’aide comme elle peut. La rupture intervient quand Léonie propose de rejoindre Victor Hugo en Belgique et que le poète envoie Adèle lui expliquer qu’il ne dérangera pas l’équilibre de sa vie pour elle. Léonie ne le reverra jamais, même si la famille Hugo l’aide assez régulièrement à élever les deux enfants. La vie n’est plus remplie d’amour et de beaux projets. Pour gagner de l’argent, elle écrit : d’abord quelques chroniques de mode dans le journal L’Evènement sous le nom de Thérèse de Blaru,.puis dans la Revue de Paris (qui publie des textes des textes de tous les grands auteurs de l’époque ; ensuite, grâce à la protection d’Adèle Hugo, chez Hachette où elle  publie, en 1854, le récit de son voyage en Laponie qui connaîtra de nombreuses rééditions et ensuite quelques romans (Un mariage en province, Une vengeance, L’Héritage du Marquis d’Elvigny), quelques contes édifiants (Étiennette, Silvère, Le Secret) et une pièce de théâtre, Jane Osborn, représentée avec succès sur le théâtre de la Porte Saint-Martin. Il s’agit d’œuvres qui  évoquent souvent l’inégalité des rapports entre les sexes, mais on y cherche en vain le mélange d’enjouement et de sens de la description grandiose qui fait le charme du Voyage d’une femme au Spitzberg.

Les premiers biographes de Victor Hugo ont eu des mots très durs pour Léonie d’Aunet ; ils pardonnaient à l’humble Juliette Drouet puisqu’Adèle avait trompé son mari avec Sainte-Beuve et qu’elle lui refusait tout rapport sexuel. Mais Léonie d’Aunet, rebelle, sensuelle, cultivée, ne pouvait être qu’une créature mauvaise puisqu’elle avait détourné le génie de ses devoirs. Ils appelaient provocation le fait qu’elle ait voulu jouir de la vie sans se soucier de ce qui était convenable pour une femme. Pour que justice lui soit rendue, il a fallu attendre le livre de Françoise Lapeyre parue en 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

D’elle, je garde l’image, non pas triomphante, mais émouvante, d’une femme qui a su se reconstruire de façon indépendante, élever les enfants que le père lui avait finalement laissés, se professionnaliser et dont la malchance a été de naître dans une époque si féroce pour les femmes libres.

Quelques références

Bertrand Dreyfuss a écrit pour la collection Parigramme de précieux guides qui invitent à la promenade érudite dans le 6e, le 5e, et le 20e arrondissement

Pour la Révolution Française, on consultera l’incontournable http://www.parisrevolutionnaire.com

Daniel Claustre, « Voyager, aimer, écrire: la vie d’une femme du XIXeme siecle (Léonie d’ Aunet, 1820-1879) », file:///C:/Users/Windows/Downloads/207847-285814-1-PB%20(2).pdf

Françoise Lapeyre, 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

On peut voir des toiles de François Biard L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, 1848-1849, huile sur toile, au château de Versailles ; Magdalena Bay. Vue prise de la presqu’île des Tombeaux, au nord du Spitzberg. Effet d’aurore boréale, 1841, huile sur toile, au Musée du Louvre.

Les bacs + 5 en recherche d’emploi

Titulaire d’un Master-Pro, T. était le premier de sa promotion. Pendant des semaines, il a envoyé des CV sans même obtenir un accusé de réception. A Pôle Emploi, on le tançait : « Monsieur T., rechercher une situation est un métier à temps plein. Vous n’avez pas rempli votre quota de candidatures ! ». Les conseillers connaissaient mal son secteur et ne savaient pas quoi lui proposer, mais ils réclamaient des preuves de recherche active. Leurs critiques n’étaient pas complètement inutiles car T. avait souvent envie  d’arrêter ces envois en aveugle (des candidatures spontanées, comme il avait appris à dire). Et pourtant, il passait ses journées en employé modèle de l’entreprise « Recherche d’emploi », levé dès 7h 30, adaptant ses CV aux postes offerts sur les sites dédiés, corrigeant vingt fois une phrase d’une  lettre de motivation, se demandant s’il valait mieux écrire « Ma formation m’a permis d’acquérir les compétences que vous recherchez »…  ou plutôt insister sur son engagement dans le domaine « Passionné par la biologie, un travail dans votre entreprise me permettrait… » ? Comme sa tante disait que l’employeur n’était pas à son service et qu’il fallait peut-être démarrer par l’éloge de l’entreprise, il pouvait peut-être essayer  « votre entreprise participe à la protection de l’environnement ce qui m’amène à prendre contact »… Tout ça n’avait guère de sens. L’après-midi, il révisait ses cours et les prolongeait dans l’espoir qu’un jour ils seraient utiles. Pour remplir le vide des journées, il s’imposait un entrainement sportif intensif. Pompes, barres parallèles, comme remèdes à la maladie du  chômage.

Au premier entretien, la directrice des ressources humaines lui avait reproché son manque d’expérience, tout en offrant un salaire de débutant !

Les conseils de la tante qui l’hébergeait ne faisaient que déprimer T. davantage, car elle l’invitait à dissimuler le mieux qu’il pourrait une tendance au scrupule où un recruteur pourrait bien voir de la rigidité. Au lieu d’expliquer ses échecs par la conjoncture, elle semblait croire que des défauts de caractère empêcheraient son recrutement… Il aurait fait n’importe quoi pour que les amis de cette même tante ne lui demandent pas « ce qu’il faisait dans la vie », pour qu’ils ne lui conseillent pas « d’être moins exigeant » : « Si tu ne trouves pas de boulot dans ta branche, élargis tes recherches ». Il demandait : « Et  pour vous, ça s’est passé comment ? » On lui répondait « Oui, mais il n’y avait pas de crise ! ». D’autres affirmaient avec un grand rire : « Quand on veut, on peut ! » Il se sentait tout le temps jugé. Trop ceci, pas assez cela ! Au moins, l’irritation le protégeait un peu : « –Si c’est de mon caractère qu’il s’agit,  je n’y peux rien. Je ne me changerai pas !», mais il se torturait à chercher le sens de ce qui lui arrivait.

Il dormait mal. Le jour était occupé, mais la nuit, les questions tournaient impitoyablement. Fallait-il chercher autre chose ? Un petit boulot ? Il pensait avoir choisi une voie raisonnable ; il avait sacrifié ses weekends pendant deux ans, travaillé sans arrêt. Et là, il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Les heures se trainaient. Il rallumait, relisait un vieux cours. Ces nuits étaient vraiment trop longues.

Garder des liens avec le copain de promotion, parfois moins travailleur, qui venait d’être embauché devenait difficile. Il était heureux qu’il y en ait un qui soit tiré d’affaire, mais il se tourmentait en se demandant ce qui ne marchait pas chez lui. Bientôt, l’autre se faisait distant. Ou bien c’était lui. Mais de quoi auraient-ils parlé ? Déjà, le recruté avait à raconter des incidents de bureau et lui, rien. Il s’installait dans la maladie du sans-emploi.

Aujourd’hui, il a trouvé du travail. C’est un rescapé qui va se jeter dans son métier, faire des projets, vivre avec sa copine. Je me demande à quelle allure il oubliera les difficultés de sa génération qui peine malgré ses beaux diplômes à bac + 5.

Encore a-t-il été embauché au bout de six mois ?  Combien ont des diplômes, qui à la fin de leurs études ont pris un peu de temps, pour se demander s’ils n’étaient pas plutôt des poètes, des professeurs de tangos, des voyageurs… avant d’envoyer inutilement leurs CV. Deux ans pour réfléchir cela suffit pour qu’aucun patron ne prenne la peine d’un entretien.

Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale

L’accès le plus commode pour aller au Jardin d’agronomie tropicale, situé à la lisière est du bois de Vincennes, est de passer par l’avenue de la Belle-Gabrielle (M° Château de Vincennes, puis, si on ne veut pas traverser le bois à pied, bus 114 jusqu’à l’arrêt de Nogent-sur-Marne).

Aujourd’hui, le jardin est quasi oublié. Il remonte à 1899 quand des agronomes d’un Jardin d’essais colonial ont été chargés d’acclimater des végétaux exotiques dans des espaces où ces plantes n’étaient pas endémiques. Ils cultivaient sous serre des plants de café, de cacaoyer, de vanille, des bananiers… et ils expédiaient plantes et graines vers les colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des services de coopération internationale qui travaillent sur la recherche agronomique pour le développement (la Cirad), mais l’essentiel des activités semble délocalisé à Montpellier et dans les territoires d’Outremer. C’est sans doute pourquoi il ne reste des serres que des vitres brisées, et des carcasses rouillées, ainsi que des bananiers retournés à l’état sauvage qui forment avec les bambous, les chênes et les bouleaux des buissons composites et délicieux.

Jardin tropical. Les serres

En 1907, le site a abrité une exposition coloniale moins connue que la grande exposition de 1931. Cette exposition était destinée à montrer les richesses des territoires que dominait la France sur les 5 continents, mais je ne sais pas si, pour présenter la mission civilisatrice des Français, on contraignait déjà les habitants des colonies à jouer le rôle de sauvages à la façon qu’évoque livre de Didier Daeninckx, Cannibales, paru aux éditions Verdier en 1998. (Didier Daeninckx y retrace le traitement indigne que la France coloniale en 1931 avait réservé à 111 Kanaks enfermés et exhibés comme des cannibales).

les pavillons ont ensuite été laissés dans un grand état d’abandon. Peu à peu, l’Etat et la ville les restaurent. Le pavillon de l’Indochine accueille à nouveau des visiteurs et le pavillon de Tunisie deviendra un restaurant. En attendant, on peut s’adosser aux piliers décolorés du portail chinois, errer dans le jardin,

Jardin d'agronomie tropicale. Le portail chinois

Jardin d’agronomie tropicale. Le portail chinois

découvrir le Persée moussu et verdi qui brandit sa tête de Méduse…

et la belle femme mutilée qui git à terre, et dont le buste orné de perles mêlé aux feuilles mortes symbolise si bien la fin des empires coloniaux.

statue coloniale VIncennes

J’ai vu le jardin l’hiver sous un ciel noir, quand le bois entier était brun, mouillé, un peu funèbre.

Bois de Vincennes.Nous avons envie d’oublier la période coloniale, les massacres qui ont accompagné les conquêtes, la domination méprisante qui s’en est suivi, mais le siècle dernier est aussi un temps qui a appris aux Français la diversité des cultures humaines, le charme d’architectures inconnues, la beauté des gens d’ailleurs.

Les serres effondrées, les tâches jaunes sur le torse de Persée, la statue tombée sont la marque de cette époque contradictoire… Restent des vestiges qui ont perdu leur sens orgueilleux et ne dialoguent plus qu’avec le passage des saisons, la pluie, le froid, puis le retour de la chaleur.

Au nord de Paris : le quartier de l’hôpital Saint-Louis et du canal Saint-Martin

A Paris je flâne à travers les époques. Je parcours des siècles en traversant le quartier de l’hôpital Saint-Louis, passant de l’architecture classique de l’hôpital, aux bâtiments industriels du 19ème siècle, au Paris branché des bords du canal Saint-Martin.

Nous arrivons à l’hôpital par la rue Bichat, rue anodine du Paris bobo avec ses bars décontractés et ses terrasses pleine de monde jusqu’au 13 novembre 2015 où Abdelhamid Abaaoud et Brahim Abdeslam ont attaqué à la kalachnikov les clients du café Le Carillon, tenu par un patron d’origine Kabyle, et du restaurant Le Petit Cambodge. Toutes les nationalités se côtoyaient dans ces lieux accueillants et c’est d’abord ce brassage de populations que haïssaient les terroristes. Les commerces ont rouverts. Mais on ne revient pas en arrière et les clients peuvent lire les plaques apposées en souvenir des victimes. Que penseraient-elles, ces victimes si elles voyaient à deux pas l’armurerie de la gare de l’Est qui ces jours-ci propose une mitrailleuse en vitrine?

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Une kalachnikov en solde. Armurerie de la gare de l’Est

Cette kalachnikov en solde… Je ne savais pas que les armes de guerre étaient des produits anodins soumis au même rythme commercial que les robes.

L’HOPITAL SAINT-LOUIS

Juste après le croisement de la rue Allibert commence le mur d’enceinte de l’hôpital Saint-Louis. Le roi Henri IV, roi bâtisseur, puisqu’on lui doit la place des Vosges (à l’époque, place Royale), ordonna, par l’édit du 16 mai 1607,  la création de ce lieu situé à l’extérieur de la capitale pour  y accueillir et y enfermer les malades contagieux en cas d’épidémies. Saint-Louis est actuellement un des grands hôpitaux de Paris, spécialisé dans les maladies dermatologiques. Mais sa partie ancienne subsiste encore, miraculeusement intacte.

Les malades étaient isolés de l’extérieur par des corps de bâtiments en équerre où logeait le personnel. On voit toujours ces murs de briques encadrés de blanc, qui rappellent la place des Vosges par le plan et par l’unité. Cet ensemble un peu sévère, dépourvu de l’ostentation qui gâte pour moi bien des monuments parisiens, a de plus le charme des lieux délaissés.

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Cour de l’Hôpital Saint-Louis

Deux personnes sont venues partager un café au soleil. Elles sont tranquilles sur leur banc. Je remarque leurs portables qui sont comme des emblèmes hyperréalistes venant déplacer un peu l’image classique d’un bâtiment Louis XIII (fenêtres à barreaux,  murs de pierres et de briques,  jardin d’hiver aux ombres douces).

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Hôpital Saint-Louis. La pause

CANAL SAINT MARTIN

Plus de deux siècles séparent l’hôpital et le canal Saint-Martin, auquel mène la suite de la rue de Bichat qui aboutit à la passerelle en arc du même nom.

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Le canal depuis la passerelle Bichat

Canal Saint-Martin2.JPGLe canal Saint-Martin relie le bassin de la Villette à la Seine. Il court sur  4,55 km (dont 2 km de souterrains ce qui rend agréables et un peu mystérieuses les croisières qu’on y organise. En hiver, il fait trop froid pour se lancer, mais l’été, la fraîcheur est délicieuse). Sa création a été décidée pendant la période thermidorienne, mais retardée par la crise financière que connaît la France en guerre. Finalement, ce sont des capitaux privés qui permettront d’achever sa construction en 1825. En 1860, Haussmann voudrait s’en débarrasser pour favoriser la circulation terrestre. Il fait couvrir ce qui deviendra le boulevard Richard Lenoir. Plus tard, on prolongera ce recouvrement pour créer le boulevard Jules Ferry, tout en abaissant le niveau afin de permettre la navigation sous les voutes.

Tantôt les ponts dominent le canal ; tantôt ce sont des ponts mobiles dont les deux moitiés s’écartent pour laisser passer l’eau des écluses.

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Ecoliers sur la passerelle

Les ateliers et les usines ont presque disparu de Paris. Un commercial croisé sur le trottoir nous dit que l’entreprise de papeterie Exacompta est la dernière manufacture qui subsiste. La famille qui la dirige a su conserver son capital et opérer les regroupements qui permettent de tenir. J’écris encore sur des cahiers Clairefontaine et j’achète leurs agendas Quo Vadis.

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L’entreprise Exacompte. Quai de Jemmapes

Il n’y a plus d’avenir pour le monde ouvrier dans ces quartiers. Les petites boutiques de l’enseigne Antoine & Lili ont été repeintes en vert anis, jaune moutarde, vieux rose, des couleurs pimpantes et « tendances » qui s’adressent à une clientèle de jeunes cadres dynamiques. De fait, on y trouve des vêtements et de la déco qui conviennent aux chineurs du canal. Cette population coexiste avec les habitants des logements sociaux et les migrants qui viennent échouer de temps à autre sur les bords du canal.

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L’HOTEL DU NORD ET LE COMPTOIR GENERAL 80 QUAI DE JEMMAPES

Au 102 du quai de Jemmapes, se trouve  l’Hôtel du Nord, rendu célèbre par le film de Marcel Carné tourné en 1938. C’est un faux hôtel du Nord, car celui du film est une reconstitution en studio. Où est le mensonge ?  Dès qu’on entre, l’hôtel du quai ne ressemble à rien, avec sa grande salle qui peut accueillir des cars de touristes. On visite cet hôtel pour avoir l’illusion d’entrer dans le monde du film, et on ne reconnaît rien. Oui, un fragment d’un réel transformé par la fiction devrait ressembler au décor du film aimé, au « vrai » hôtel du Nord. Celui de nos souvenirs.

Un cercle d’initiés de moins en moins restreint fréquente le Comptoir Général, dissimulé au fond d’une allée où pousse l’aubépine. Ce vaste café a d’abord été une sorte d’étable ou d’écurie, puis il a été racheté et est devenu un centre d’aide au travail, avant de finir en café branché qui a conservé quelques activités culturelles militantes. Les soirs de weekends ce n’est pas la peine d’essayer d’y venir, mais en semaine, son calme contraste avec le bruit des cafés alignés le long du quai de Jemmapes.

La décoration rappelle un style colonial de bric et de broc avec des tables et des bureaux d’écolier récupérés dans des brocantes, des canapés dépareillés, de vieilles cartes de géographie, des masques africains évoquant le monde colonial, le tout réinterprété en multiculturel tranquille. Le café donne sur un jardin tropical protégé par une  verrière. Des plantes poussent aussi à l’intérieur. Cet espace démesuré permet de se parler à voix basse en s’isolant des autres.

A la sortie, nous rencontrons des fresquistes.

– Mais qu’est-ce que vous écrivez ?

­–Fraternité.

– Ah ! Le R n’est pas en bout de ligne  mais au début de la ligne suivante, alors on n’arrivait pas à lire parce qu’on a l’habitude de couper le mot autrement.

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Nous les quittons et déjà je regrette de n’avoir pas parlé davantage avec eux. Qui sont-ils ? Ont-ils décidé seuls de  répondre ainsi aux menaces qui flottent dans l’air de Paris en cette année 1917, ou bien quelqu’un leur a t-il demandé de décorer le mur ?

http://www.evous.fr/L-histoire-de-l-hopital-Saint-Louis,1162775.html#CLSrQm2G5mXhHTcb.99

Je viens de tomber sur le billet incontournable d’A. Rustenholtz consacré au canal Saint-Martin (Un canal à gueule d’atmosphère)à l’adresse : http://rustenholz1.rssing.com/browser.php?indx=6595869&item=65