Paris en trottinette, skate et autres tuk-tuk

Sur les trottoirs

Les trottoirs de Paris ne sont pas accueillants. Coincés entre les potelets anti-stationnement et les tables des cafés qui débordent pour accueillir les fumeurs en terrasses, les flâneurs sont tout à coup frôlés par des vélos, ou bien ce sont des trottinettes, des planches de skate, des rollers. Combien de mètres faut-il pour que s’arrête un jeune qui fait du 8m/seconde ? Je n’en sais rien, mais ne suis pas rassurée.

skate (1)

Les enfants, par définition réputés charmants ne sont pas les moins problématiques. Lancés comme des projectiles, arriveront-ils à freiner si des septuagénaires en promenade-écolo croisent leur trajectoire ?

trottinette. rue de Picpus

20180613_trottinettes Nation (1)A présent, se rajoutent les Segway (ce sont, disent les sites marchands, des gyropodes monoplaces électriques). L’autre jour, j’ai croisé une petite troupe de pilotes de gyroscopes, sagement regroupés autour d’un moniteur… Leurs utilisateurs se sentent à la pointe du progrès. Dommage qu’ils roulent en silence et qu’ils nous fassent sursauter quand ils nous doublent sans qu’on les ait entendu approcher !

roue électrique

Tous ces engins à roues, qui circulent de plus en plus fréquemment sur les trottoirs et sur les places que les édiles déclarent « espaces mixtes », donnent des sueurs froides aux piétons.

Les pistes cyclables installées un peu partout sur les trottoirs ne font qu’ajouter au sentiment d’insécurité. Je ne sais pas comment les aveugles s’en tirent, mais les distraits ont du souci à se faire. Hier deux promeneurs devisaient tranquillement ; ils n’ont pas prêté attention aux coups de sonnette frénétiques d’un cycliste, d’autant plus furieux qu’il était dans son bon droit (ce qui n’est pas toujours le cas). Le cycliste s’est arrêté le temps d’insulter copieusement les distraits qui n’avaient pas respecté les bandes blanches matérialisant la piste cyclable. Il faudrait garder les yeux rivés au sol !

Vélo. Place de la République

Sur la chaussée, c’est presque aussi difficile. Après quelques années d’éducation, un Français savait comment traverser. Quand la rue était à  sens unique, il tournait le cou du côté où passent les voitures et s’engageait. Aujourd’hui, dans la rue qui double la place de la Nation, les voitures soumises au sens unique viennent par la droite. Hélas ! La piste cyclable arrive par la gauche. Une ou deux fois par mois, un cycliste furieux freine brusquement devant une vieille dame éperdue en hurlant « Vous pourriez faire attention ! ».

« Si on était conscients dit la caissière du Franprix, on s’aventurerait dehors après avoir rédigé son testament. »

La cohabitation entre urbains ne va plus de soi. Chacun se sent la victime du désordre actuel : les personnes âgées trouvent les rouleurs très égoïstes. Les cyclistes en veulent aux automobilistes et aux piétons insouciants ; les automobilistes s’emportent contre les cyclistes imprudents qui se faufilent n’importe comment.

Ceci dit, je ne sais pas si « c’était mieux avant ». Il y a longtemps, moi aussi, j’ai roulé au milieu des piétons. C’était sur la Promenade des Anglais. Nice était une ville de retraités en ce temps-là. Nous faisions du patin à roulettes le long de la mer et nous adorions frôler les vieux ou les forcer à s’arrêter pour nous voir passer, ivres de notre vitesse, fiers de la souplesse de nos mouvements. Nous nous sentions si beaux, si gais, si vivants à côté des vieillards effarés.

Les rollers sur la chaussée

D’ailleurs les rollers paraissent bien sympathiques quand ils randonnent sur la chaussée. Chaque vendredi vers 21 h 45, ils se rassemblent sur la place Raoul-Dautry, en face de la gare Montparnasse ! De là, ils partent, débutants et experts, seuls, entre amis, en famille, traînant des landaus ou virevoltant d’un bord à l’autre de la chaussée pour un grand tour de Paris.

Rollers

Pousse-pousse, tuk-tuk, vélos-taxis

Sur la chaussée, le problème principal reste les embouteillages. Coincés dans une longue file d’automobiles et de bus, les conducteurs trompent leur ennui en klaxonnant et regardent en râlant les piétons qui coupent le flot des voitures immobilisées.

Comme le touriste a horreur d’être coincé dans une file de voitures, qu’il lui faut des journées excitantes durant le temps où il voyage, il emprunte les tuk-tuk qui sont implantés en ville depuis une dizaine d’années.

On les appelle pousse-pousse lorsqu’ils sont tractés par des hommes et tuk-tuk, lorsqu’ils sont  motorisés, vélo-taxis, ou encore cyclo-taxis, en abrégé, cyclos. Les touristes qui semblent plébisciter ce nouveau moyen de transport ont peut-être l’impression de vivre une expérience exotique, qui plus est écologique, puisque ces véhicules ne polluent pas. Pendant qu’ils regardent la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, l’Opéra et la Concorde, les passagers se promènent au milieu des palais et des fontaines de Paris, et effectuent  en surimpression un voyage vers l’Asie.

Au début, j’étais humiliée  par le spectacle de ces pousse-pousse qui me paraissaient exploiter de façon si visible le travail physique des hommes. J’avais l’impression de voir transgresser le principe d’égalité qui aurait dû interdire de ressentir le moindre plaisir à être mollement installés sur des coussins pendant qu’un homme ou une femme traînait deux-cent kilos de passagers.

pousse-pousse

Depuis, j’ai appris que les tuk-tuk fonctionnent en principe avec des moteurs électriques auxiliaires. Une amie se plaint d’ailleurs de conducteurs qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans le garage de son immeuble pour venir recharger en catimini leur batterie, soit que les bornes de recharge soient en nombre insuffisant, soit qu’ils cherchent à échapper aux factures d’électricité.

Côté vélo-taxis, on insiste sur la liberté que procure cette activité. Dans un reportage du Point, daté de juillet 2014, « Alex, jeune diplômé de 25 ans, circule quotidiennement dans la capitale depuis le mois de janvier 2014. À l’époque, il voit dans le cyclo-taxi un moyen de patienter le temps de trouver un emploi. Même s’il envisage de raccrocher un jour, il apprécie son aspect lucratif (jusqu’à 3 000 euros les très bons mois, dont il faut néanmoins déduire les impôts et les cotisations liées au statut autoentrepreneur) et la totale liberté dont il dispose pour organiser ses journées de travail ». (http://www.lepoint.fr/economie/cyclo-taxi-emploi-d-avenir-18-07-2014-1847121_28.php).

Evidemment une fois ôtées les cotisations, il reste moins de la moitié. Alex ne  toucherait guère plus qu’un petit boulot payé au SMIC (Le montant mensuel brut sur la base de 35 heures du Smic 2018 est de 1 498,47 euros), mais il se dit qu’il est un autoentrepreneur, libre de choisir ses horaires.

Quelques sociétés se partagent le marché : Allo Tuk Tur est la plus implantée à Paris www.paris-by-tuktuk.com. On peut réserver par téléphone +33 (0) 6 23 33 43 64
bookatuktuk@gmail.com ou se rendre 73 place de la Concorde – Cet été, pour 40 euros, trois personnes pouvaient faire un tour d’une demi-heure. Cyclopolitain (Service de réservation PARIS : (+33  0) 1 46 33 25 19 ) est implanté dans toute la France et fête ses 3. 5 millions de passagers transportés depuis sa fondation en 2003. L’idée a depuis été reprise par d’autres sociétés comme Trip Up (Tricycles Urbains de Proximité) ou Yellow Pedicab (Rue de la Cité au Parking SAEMES).

En tout cas, les touristes ne se rendent pas compte des guerres que déclenchent ces nouveaux modes de travail. Les taxis se sont mobilisés contre les nouveaux-venus, comme ils le font pour Uber et ils ont obtenu une législation restrictive. L’exploitant d’un tuk-tuk doit être titulaire d’un permis moto de catégorie A en cours de validité, d’une attestation délivrée par le préfet après vérification médicale de l’aptitude physique, d’une carte professionnelle délivrée par le département, cette carte professionnelle étant elle-même délivrée sous condition d’un casier judiciaire vierge et d’une absence d’annulation ou suspension du permis de conduire, d’une visite médicale obligatoire chaque année.

Le conflit principal porte sur les emplacements. Benjamin Maarek, fondateur d’Allo Tuktuk. (www.liberation.fr/societe/2014/08/21/paris-tique-sur-le-tuktuk_1084429) dénonçait en 2014 l’inégalité de traitement : « Le droit à l’emplacement, c’est le droit de travailler. On veut être mis au même rang que les bus touristiques à deux étages, les bateaux mouches, les petits trains ». En décembre 2016, la législation était toujours dans un entre-deux bizarre. Le Conseil municipal et départemental de Paris ont entendu ce mois-là le représentant du Préfet de police décrire « une activité répressive qui se poursuivra dans les jours et les semaines à venir pour faire en sorte que chacun respecte la réglementation applicable, par un P.V. de 35 euros, ce qui n’est pas, à ce stade, très onéreux, et par des opérations C.O.D.A.F. également menées de manière à vérifier la légalité de ces opérations en matière de droit au travail, de droit au séjour et vis-à-vis des déclarations fiscales ». L’Etat ne choisit pas vraiment entre laisser l’activité se poursuivre avec des amendes qui ne sont pas dissuasives et pourchasser les contrevenants. (Séance des 12, 13 et 14 décembre 2016 152). Je n’ai pas trouvé de nouveau texte.

A ces conflits s’ajoutent des luttes pour la conquête des territoires. On dit que les jeunes Français stationnent près de Notre-Dame. Bulgares ou Roumains (je ne sais pas les distinguer) seraient plutôt vers la Tour Eiffel et vers Iéna où l’on croise souvent des femmes. En tout cas, ils et elles sont nombreux à haranguer les touristes et chacun se plaint du comportement des autres nationalités.

tuk-tuk. Pont d'Iéna7.jpg

 

 

Près du Sentier. Trois passages

Les rues qui mènent place du  Caire, témoignent du rêve égyptien qui a suivi la victoire de Bonaparte lors de la bataille des Pyramides et son entrée dans le Caire en juillet 1798. Ces rues s’appellent rue d’Aboukir, rue d’Alexandrie, rue du Nil. Au numéro 2 de la Place du Caire, qui est aussi l’entrée du passage du même nom, inauguré à la fin 1798, la façade est ornée de masques gigantesques représentant la déesse Hathor aux oreilles de vache, d’une frise à l’égyptienne et de hiéroglyphes. Les jeunes artistes qui travaillaient à la façade n’ont pu s’empêcher d’y tracer aussi une caricature du nez d’un de leur camarade, Henri Bougenier. Victor Hugo évoque le fait dans Les Misérables : « Ce génie énorme qu’on appelle Paris, tout en transfigurant le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier (avec un changement de voyelle) au mur du temple de Thésée et écrit Crédeville voleur sur les pyramides. Paris montre toujours les dents ; quand il ne gronde pas, il rit » (Railler. Régner. III.1).

place du Caire

Les mannequins du passage du Caire

Le passage du Caire a aussi des entrées rue Saint Denis, rue du Caire, rue d’Alexandrie. Fermé le dimanche, il est accessible de 7h. à 18 h. 30. Ce samedi, la plupart des boutiques étaient fermées et le passage était presque désert.

Passage du Caire. Entrée

On y retrouve l’éclairage par les toits de verre et les jolis motifs de fer, lignes parallèles, arcs de cercle, formes rayonnantes, caractéristiques des passages du 19ème siècle.

Passage du Caire verrière

Passage du Caire. Verrière (partie restaurée)

Mais le dédale des couloirs n’a rien à voir avec les galeries coquettes du second arrondissement. Ici, règne une lumière grise qui, même à midi, anticipe sur le crépuscule hivernal. Le sol lui aussi est gris et poussiéreux ; les revêtements des murs se sont effrités et des fuites ont laissé des traces noires.

Même quand on trouve à admirer une grande verrière au croisement de plusieurs galeries, la poussière accumulée et la lumière diffuse des vitrines ne suffit pas à dissiper l’impression de temps révolu.

Et tout à coup, on tombe nez à nez avec une troupe de mannequins nus, roses et lisses, des femmes surtout, mais aussi des hommes et des enfants. Debout, immobiles comme dans une danse arrêtée, un léger sourire aux lèvres qui ne s’adresse à personne. Tous asexués. Lorsqu’ils ne sont pas décapités, la plupart sont blonds. Avec leurs yeux fixes qui ne regardent rien, on dirait des captifs attendant on ne sait quel sort incertain, ou bien des baigneurs somnambules condamnés à déambuler la nuit à la recherche de la plage dont ils se sont éloignés pour se perdre dans ces couloirs d’Orient.

Passage du Caire

Passage du Caire. Vitrine de mannequins

C’est l’emplacement des équipementiers qui vendent et louent portants, cintres, bustes et corps aux magasins de vêtements. Le Passage du Caire est un des derniers endroits où une activité productrice indépendante du tourisme s’exerce à Paris. Plusieurs métiers du secteur de l’habillement y sont représentés, quelques ateliers avec des machines à coudre, les étalagistes, mais surtout beaucoup de commerçants assis au fond de leurs boutiques.Passage du Caire échoppe

Ces grossistes pratiquent l’import-export ou prennent les commandes de vêtements qui seront réalisés  dans des ateliers disséminés plus loin en banlieue. Dans la galerie, il m’est arrivé de croiser des portefaix chinois ou pakistanais prêts à transporter d’énormes ballots sur leurs diables qui ne souriaient jamais et patientaient en attendant du travail.

Autour du Chemin vert, le dimanche, je rencontrais parfois des pères qui leur ressemblaient en train de se promener en famille. J’espère que leurs enfants connaîtront un sort moins dur.

Exotisme culinaire au passage du Prado et au passage Brady

En ressortant, nous nous retrouvons dans la rue du Faubourg Saint-Denis, autrefois la route qu’empruntaient les rois de France après avoir été couronnés à Saint-Denis. Après sa victoire de 1670 sur les Hollandais, Louis XIV fit édifier un arc monumental parfaitement inutile, mais destiné à célébrer sa gloire. Aujourd’hui, le faubourg est pauvre, actif et cosmopolite. On y trouve des coiffeurs africains, des épiceries, de la cuisine indienne, des vendeurs de coriandre et de menthe (qui ont remplacé les marchandes de quatre saisons sur les trottoirs).

Au 12 rue du Faubourg, on croise le passage du Prado (ouvert de 9h30-19h) avec ses restaurants modestes, turc, mauricien…et ses coiffeurs qui coupent les cheveux pour quelques euros. Au  46, tout près du métro Château-d’Eau, voici le Passage Brady, (ouvert de 7h30 à 22h), financé en 1828 par un commerçant qui voulait faire construire la plus longue rue couverte de Paris ». Les 216 mètres du passage furent amputés en 1854 de leur partie centrale par le percement du boulevard de Strasbourg. Aujourd’hui, ils se prolongent de l’autre côté du boulevard par une voie découverte.

Passage Brady 1

Le recyclage de cet étroit goulot par l’exotisme a fait son succès pendant quelques dizaines d’années. Passage Brady 2On pouvait croire, disaient les commentateurs, qu’on se trouvait en Inde sans quitter Paris. (Il aurait mieux valu dire au Pakistan. En fait, dans les années 1970, des Pakistanais, puis des Sri-Lankais et des Mauriciens qui avaient renoncé à rejoindre une Angleterre de plus en plus difficile à atteindre, s’étaient arrêtés à Paris où ils sont désormais concentrés vers La Chapelle. Certains se sont établis dans ce passage où se succèdent restaurants, épicerie, coiffeurs, onglerie…) Cependant, tous ces commerçants pratiquent aujourd’hui des prix plus élevés que ceux de leurs compatriotes de La Chapelle, pour une nourriture qui tient du fast food. L’épicerie qui vend des  patates douces, du manioc, des bouquets de coriandre, des épices en tout genre, de l’encens, du pain à nan… est elle aussi plus chère que les boutiques discrètes de la rue du faubourg.

Ceux qui cherchent une cuisine indienne un peu plus raffinée ne sont guère contents non plus. C’est sans doute pourquoi le passage somnole aujourd’hui.

 

En parcourant le réseau compliqué des rues qui mènent au passage du Caire, je voulais mettre mes pas dans les pas de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et accomplir une « promenade sociologique » depuis les passages luxueux situés entre le Louvre et la rue Montmartre jusqu’aux couloirs populaires de la place du Caire. J’ai ramené de mes promenades la sensation d’une opposition entre un décor de théâtre (très réussi, mais un peu inquiétant parce que la ville paraît vivre seulement du tourisme) et d’un Paris qui fabrique encore les marchandises qui y sont consommées. Un peu plus loin, le passage Brady vit d’exotisme et contribue de plus à diffuser l’image d’une ville ouverte sur le monde et jouissant de son cosmopolitisme. Personne n’a l’air de se préoccuper des rapports Nord-Sud et du funeste post-colonialisme. Des odeurs de curry flottent dans l’air.

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, 2009, Paris. Quinze promenades sociologiques, Payot.

Sophie Royer, 2002, Les Indes à Paris, Parigramme

 

 

Dans l’espace-temps des Passages : du Palais Royal au boulevard Montmartre

Dans un blog dont le nom joue sur les sens du mot passage, endroit par où on passe, fragment d’un texte, traversée du temps, il fallait bien consacrer un billet aux Passages parisiens, ces formes nouvelles de commerce, inventées quand l’Angleterre et la France se partageaient le monde, aspiraient les matières premières d’Afrique et d’Asie pour les recracher en marchandises. En France, tout avait commencé quand le duc d’Orléans , bien désargenté, avait décidé de faire bâtir sur les quatre côtés de sa propriété du Palais Royal des immeubles avec arcades et boutiques. Balzac dans Les Illusions perdues raille ces « baraques, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin par des jours de souffrance appelées croisées.» Mais il constate « Ces alvéoles avaient acquis un tel prix par la suite de l’affluence du monde, que malgré l’étroitesse de certaines, à peine large de six pied et longues de huit à dix, leur location coutait mille écus.»

Sous l’Empire, on commença à construire des galeries couvertes qui protégeaient les visiteurs du froid, du chaud, des pestilences et des flaques de boue d’une ville sans égouts et sans trottoirs, et qui leur permettaient de flâner à l’abri devant les boutiques.

Plus tard, les Grands magasins où l’on empilait les produits sur plusieurs étages afin de maximiser l’effet d’opulence ont démodé ces longs couloirs étroits.

Aujourd’hui la ville moderne est éclatée : elle envoie les jeunes couples habiter  en banlieue, organise les achats autour des hypermarchés et ne ramène les gens au centre que pour le travail. Désormais, les Passages, qui concentraient ces trois fonctions, composent une image nostalgique de ville harmonieuse en miniature. On vient surtout pour admirer les beaux restes du XIXème siècle. Restaurés, nettoyés, illuminés, les passages Véro-Dodat, Vivienne, Colbert, Jouffroy sont à nouveau visités, tellement que les vieux Parisiens s’effarouchent. Ils en parlent seulement sur le mode du regret, en rouspétant : « Vous vous souvenez du graveur Stern ? Ils ont osé en faire un restaurant ! »

Dehors, il fait froid. La météo a annoncé un vent de tempête et le ciel est sombre au–dessus du Palais Royal. On passe un porche banal et on se retrouve dans une galerie. Francine fait admirer les carreaux blancs et noirs disposés en diagonale qui accroissent l’effet de profondeur, cependant que la structure de la galerie forme le cadre. L’ensemble rappelle les tableaux de la Renaissance où le dallage indique le point de fuite tandis que les colonnades et les portiques encadrent les scènes présentées aux spectateurs.

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Plus loin, l’éclairage devient zénithal : une clarté pâle et sans ombres tombe des grandes verrières. Comme les marchands d’aujourd’hui ont besoin des contrastes pour mettre en valeur les objets exposés, ils les recréent à l’aide d’un décor de guirlandes dorées, et d’éclairages intenses. Walter Benjamin qui a consacré de belles pages aux passages épinglait l’ambiguïté de ces lieux à qui la « richesse en miroirs donne « une ampleur fabuleuse » mais «  rend plus difficile l’orientation ».

« Car ce monde de miroirs peut bien avoir plusieurs significations et même une infinité de significations, il n’en demeure pas moins un monde ambigu à deux significations. Il cligne des yeux, il est toujours cela, et jamais rien, à partir de quoi un autre aussitôt surgit. L’espace qui le métamorphose le fait au sein du néant […] Un bruissement de regards emplit les passages. Il n’est aucune chose qui ici, au moment où l’on s’y attend le moins, n’ouvre fugitivement un œil pour le fermer dans un clignement rapide. Et si l’on se rapproche pour mieux voir, il a disparu. L’espace prête son écho au bruissement des regards » (Paris, capitale du XIXème siècle).

 

Les Louboutin de Véro-Dodat

Un flot d’hommes et de femmes, anxieux de terminer leurs courses de Noël, se déverse dans le passage Véro-Dodat. Le fabricant de chaussures Louboutin y a ouvert un magasin. Des femmes se pressent devant la vitrine avec autant d’enthousiasme et d’émotion qu’au Louvre pour la Joconde. Il y a celles qui se contentent d’un selfie et celles qui rêvent tout haut devant la paire frangée de perles ou la paire couverte de bijoux et se montrent la tige rouge du talon. « Est-ce que je peux les acheter, là, tout de suite, pour être sûre d’avoir le cadeau de Noël qui me convient ? » « Ce n’est peut-être pas raisonnable, mais elles sont divinement belles. Aïe ! Le compte bancaire début janvier quand l’échéance de l’assurance de la maison va tomber ! « Non, mais ces franges, j’adore !  Je les veux. Je ne dis pas que j’en ai besoin ou que je n’ai rien à me mettre. Mais tu as vu comme elles sont adorables. Je les vois avec une robe rouge vif. »  « D’ailleurs, je vais consommer durable puisque je compte les garder longtemps ». J’aime écouter ces filles pendant quelques minutes et emporter avec moi un fragment de leur vie. Sans doute, les chaussures Louboutin ne sont pas le but suprême de leurs désirs. Pour elles aussi, c’est un moment, leur moment « Aliénée et heureuse de l’être » !

 

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Une fois passée l’euphorie des chaussures, les vitrines optent pour la discrétion bourgeoise et les badauds moins nombreux prennent le temps d’admirer les décors du plafond : le grand jeu décoratif des hôtels particuliers que le XIXème siècle a démocratisé pour les simples passants.

Deux galeries chics, Vivienne 1823 et Colbert 1829

La galerie Vivienne est la plus élégante des galeries parisiennes avec ses décors Empire, ses couloirs spacieux, les arabesques de ses carrelages.

Galerie Vivienne (1) Toujours, elle a rivalisé avec sa voisine, la galerie Colbert. A présent que cette dernière abrite des institutions universitaires, la guerre a pris fin. Le seul commerce de Colbert est le restaurant du Grand Colbert à l’entrée. Ce jour là, trois enfants jouaient derrière la vitrine à saluer les passants pour tromper l’ennui du trop long déjeuner des parents.

Galerie Colbert

La galerie Colbert mène à une rotonde surmontée d’une coupole et ornée d’une statue de bronze représentant Eurydice piquée par un serpent.

galerie Colbert 20180921_173111

Le commanditaire a dû demander au sculpteur le médaillon en forme de ruche qui nous fait face.

Passage Colbert_135103Même si aujourd’hui, les lieux sont consacrés à de calmes études universitaires, ils gardent le souvenir de la grande bourgeoisie. On devine la voix assurée des banquiers, des commerçants enrichis, des entrepreneurs qui ont fait poser sur le mur cet emblème de leur pouvoir. Avec du travail, et de l’organisation sociale (et en accumulant du capital) la ruche humaine produirait l’abondance tout en enrichissant ceux qui spéculaient sur l’immobilier.

(On peut chercher dans Paris, ces petites ruches capitalistes. Il y en a également galerie Vivienne. J’en ai trouvé aussi une place de La République).

Passage des Panoramas, passage Jouffroy et passage Verdeau

Quelques pas dans la rue Vivienne suffisent pour rejoindre le passage des Panoramas. Il a été créé en 1800 ; c’est un des passages les plus anciens. Son nom lui vient des deux rotondes installées rue Feydeau où un entrepreneur américain présentait sur des toiles peintes des vues des villes de France et de l’Empire. Le spectateur, placé au centre de ces scènes circulaires croyait voir défiler des paysages. Ces « Panoramas » ont disparu dès 1831, remplacé par des « dioramas » encore plus réalistes. Dans le Père Goriot, Balzac évoque les plaisanteries que suscitaient l’engouement pour les spectacles optiques :

« La récente invention du Diorama, qui portait l’illusion de l’optique à un plus haut degré que dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, espèce de charge qu’un jeune peintre, habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.
– Eh bien ! monsieurre Poiret, dit l’employé au Muséum, comment va cette petite santérama ? Puis, sans attendre sa réponse : Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et à Victorine.
– Allons-nous dinaire ? s’écria Horace Bianchon, un étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue usque ad talones.
– Il fait un fameux froitorama ! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père Goriot ! Que diable ! votre pied prend toute la gueule du poêle.
– Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous froitorama ? il y a une faute, c’est froidorama.
– Non, dit l’employé du Muséum, c’est froitorama, par la règle : j’ai froit aux pieds.
– Ah ! ah ! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.
-Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c’est une soupe aux choux.
Tous les jeunes gens éclatèrent de rire. (t.1)

Nos –horama (vision, paysage) à nous, (devenus –rama par faux découpage comme dans Télérama) sont en banlieue, dans les Conforama, les Castorama et les Bricorama qui proposent des importations bon marché de Chine ou du Vietnam.

Le passage est aussi un des plus complexes avec ses sorties multiples. Les promeneurs qui tournent sans y prendre garde vers la Galerie Saint Marc ou vers le couloir des Variétés, qui donne accès à l’entrée des artistes du théâtre, se perdent régulièrement. Ces traverses sont des lieux sombres et à l’écart comme on en voit en rêve. Des rangées de maisons silencieuses, sans aucune décoration, qui ont l’air oublié. Le temps se ralentit dans ces couloirs écartés et une sensation de vide vous envahit, d’autant plus forte qu’on n’y rencontre personne, alors même qu’une cohue bruyante se presse dans l’axe principal.

Panoramas. Galerie Saint Marc

Panoramas. Galerie Saint Marc

Passage Vivienne et passage Jouffroy, on jouit du spectacle euphorique de boutiques charmantes. À l’angle de la galerie des Variétés, se trouvent les anciens locaux d’un graveur prestigieux. Stern a dû céder la place à un restaurant italien. L’atelier a été classé par les monuments historiques, ce qui a obligé les propriétaires à conserver les vieilles boiseries, mais le décorateur Stark pour « relooker » l’endroit a placé en vitrine un loup empaillé, bijouté et ailé et un lynx. Ils ont plutôt fière allure !

Passage des panoramas. Le Loup (2)

La proximité avec les Grands Boulevards et ses touristes, fait du passage un des plus fréquentés de Paris. Les restaurants ont donc proliféré se rajoutant au Bar des Variétés qui a conservé son vieux zinc et nappes à carreaux, et à l’Arbre à Cannelle qui a gardé ses boiseries. Désormais, crêperie, traiteur vietnamien, restaurant indien, fast food forment une bruyante colonie de restaurants qui proposent aux touristes une nourriture bon marché. On trouve aussi de nombreuses échoppes spécialisées dans la vente de timbres de collection. Même si la clientèle est rare, on peut penser que la vente d’un timbre prestigieux suffit à faire vivre les marchands pendant des mois.

De l’autre côté du boulevard Montmartre au 46, l’entrée du passage Jouffroy, construit en 1847, jouxte le Musée Grévin. Ce couloir est le plus gai et ses boutiques étincelantes attirent les gens les plus divers ; les uns fréquentent les magasins qui évoquent un passé lointain ; les autres les franchises mondialisées comme Marks et Spencer. Les commerces de luxe se mélangent aux bazars qui vendent des sucreries industrielles ou des articles de Paris importés d’Asie et où les touristes peu argentés trouvent les indispensables « souvenirs » à rapporter de leur séjour.

 

 

 

 

 

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Voici la boutique Fayet si différente des autres avec ses parapluies et ses cannes de collection! La promenade se fait remémoration, appel à la rêverie sur le Paris d’Aragon. Est-ce cette boutique qu’il a chantée dans Le Paysan de Paris ou celle d’un confrère dans un autre passage. Peu importe, car le propriétaire arrange son étalage comme s’il avait lu le livre : une brassée de longues tiges de cannes à pommeaux en têtes de chiens, têtes de lion et de cheval, femme offerte ou serpent ocellé « becs crochus, matières innombrables du jonc tordu à la corne de rhinocéros en passant par le charme blond des cornalines » (p.28).

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas (1)

Passage Jouffroy. Maison Faget.Segas

…et les bouquets de parapluies évoquent le monde du cancan.

Passage jouffroy 34. Les Parapluies

Je crois bien que l’étalagiste de la Maison du Roy se plaît à agencer la vitrine comme un conte de Noël légèrement grinçant où les princesses se laissent ensorceler par des souris et des grenouilles.

Passage Jouffroy. maison du Roi (1)

Au fond du couloir, sous une grosse horloge, il y a l’hôtel Chopin où le musicien n’a jamais résidé, mais où l’on peut dormir au calme après la fermeture du passage, à deux pas de l’agitation des boulevards. Les guides recommandent la chambre 409 qui domine le toit de verre et le dôme du Musée Grévin.

Passage Jouffroy.Hôtel Chopin

Au fait, tous les passages sont des lieux privés et c’est pourquoi, on n’y trouve pas de mendiants. C’est pourquoi surtout les promoteurs ont pu construire vite, sans s’embarrasser des règlement de voirie. De nos jours, pour protéger le repos des habitants, des grilles ferment les passages, dès 20h30 galerie Vivienne et passage Verdeau, à 21h 30, passage Jouffroy. A 22h, galerie Véro-Dodat… Il n’y a guère que le passage des Panoramas dont l’accès est possible jusqu’à minuit. Et tout est inaccessible le dimanche et les jours fériés : il faut bien que les concierges se reposent.

Après l’hôtel, le chemin bifurque et si on se retourne, on voit, au-dessus de l’issue de secours du musée Grévin, un bas-relief réunissant Richelieu, Henri IV, Napoléon Bonaparte, Louis XI et d’autres personnages moins faciles à identifier.

Passage Jouffroy. Escalier Grévin

La Librairie du Passage attend au bas des marches. Jadis, c’était un fouillis de livres introuvables qui servait de refuge quand il faisait trop froid ou trop chaud dehors, et qu’on se fatiguait d’errer d’un passage à l’autre. Est-ce que c’était là que tu feuilletais des livres sur les décadents sous la lumière voilée de la verrière ? Aujourd’hui, l’étalage, affiches arts déco, guides et livres d’arts, s’adresse plutôt aux touristes, à supposer que ces derniers ne préfèrent pas consulter leur téléphone portable. Mais ne boudons pas notre plaisir, la librairie paraît sauvée.

Passage Jouffroy. Librairie du passage2

Les losanges noirs, gris et blancs des carreaux  accompagnent les pas capricieux des promeneurs jusqu’à la rue de la Grange-Batelière. Après la traversée de la rue s’ouvre le passage Verdeau, lui aussi couvert par une verrière, rythmée par les lignes noires de l’armature métallique (« les arrêtes d’un poisson géant », a dit un commerçant).

Passage Verdeau

Et toujours, une horloge aimante le regard, comme si dans ces lieux il fallait à tout moment répondre à la question « Quelle heure est-il ? » et que la réponse obstinée, toujours rappelait qu’on n’arrête pas le temps.

On aperçoit à l’entrée l’effigie d’une femme avec des cheveux frisés et une blouse mauve, une sorte de joli fantôme du passé qui évoque le rituel funéraire  de « l’effigie vivante » du roi en cire imputrescible, réalisée d’après son masque mortuaire. Comme si nous étions dans l’antichambre d’une nécropole, la dame avertit que le passé n’a pas encore quitté cet endroit où antiquaires, galeristes, et libraires attendent le collectionneur.

Passage Verdeau. Bonheur des Dames

Déjà, nous laissons derrière nous ce petit monde, inséparable de la ville, qui lui appartient et qui en est pourtant séparé. Les noms des passages et des commerces ont été nos guides. Ils leur ont donné une identité et ont aidé la mémoire à bien les distinguer, mais ils ne font pas que désigner, ils sont travaillés par les histoires dont ils sont les porteurs : ils invitent à tendre l’oreille et à écouter, d’Aragon à Walter Benjamin, les mots qui rendent la promenade sans fin.

Bibliographie :

Aragon Louis, 1926, Le Paysan de Paris, Paris, Gallimard

Balzac Honoré de, [1835] 2004, Le Père Goriot, Paris, Le livre de Poche.

Benjamin, Walter, Paris, capitale du XIXème siècle. Le livre des Passages, Jean Lacoste, traducteur, Rolf Tiedermann, éditeur, Paris, éd. du Cerf.

Delorme Jean-Claude & Anne-Marie Dubois, 2014, Passages Couverts Parisiens, Paris, Parigramme.

Lambert, Guy, 2010, Paris et ses passages couverts – Editions du Patrimoine, Centre des Musées Nationaux – Collection Itinéraires.

 

Un concert du quatuor Psophos au Bal Blomet

Je n’ai rien d’une musicologue. C’est tout juste si mes souvenirs de leçons de piano, données par une vieille dame indulgente qui, hélas, m’épargnait le solfège, me permettent de déchiffrer des partitions lorsqu’elles sont simples, et c’est justement pourquoi j’aime voir jouer les quatuors de cordes.

Le quatuor et l’art de passer d’un instrument à l’autre

Un quatuor à cordes est composé d’instruments de la famille des cordes, deux violons, un alto, un violoncelle, qui diffèrent par la tessiture, passant de l’aigu au grave (même si chacun peut s’aventurer dans l’aigu), mais dont le timbre et le jeu se rapprochent. Au disque, j’entends l’art avec lequel le compositeur équilibre les parties, sans avoir la ressource de noyer une faiblesse d’écriture dans l’océan sonore de l’orchestre, mais je perçois mal la façon dont les thèmes glissent d’un instrument à l’autre.

Au concert, je suis aidée par les mouvements des musiciens en train de représenter devant moi la ligne mélodique, la façon dont elle commence au premier violon et se poursuit dans les instruments partenaires. Et quand le compositeur rompt l’unité, que les instruments se dissocient pour dialoguer chacun avec sa voix propre et que le mélodiste se fait orchestrateur, ce sont à nouveau deux perceptions parallèles, la danse des gestes et le mouvement des sons, qui permettent de se représenter la musique.

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Photo Marie Julliard

Pour saisir ces lignes idéales et leurs variations, pour voir tout à coup des notes se combiner et s’accoupler à l’improviste, je vais au concert. Voici comment je me suis retrouvée au Bal Blomet  le 10 décembre pour célébrer les vingt ans du quatuor Psophos avec un programme romantique qui alliait un morceau à quatre et des morceaux avec des amis invités, quintette ou octuor.

Ces musiciens incarnent très bien la tension entre fusion et individualité qui me fait aimer le quatuor, à quoi s’ajoute le plaisir que donne l’impression qu’ils sont heureux ensemble. Il le faut d’ailleurs pour attaquer avec précision, reprendre dans le même style, tantôt plus marqué, tantôt plus apaisé, le motif initié par le partenaire salué d’un sourire, s’entendre sur les accents qui font respirer les phrases, sacrifier la brillance individuelle à la cohésion.

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Photo Marie Julliard

Dans l’opus 44 en mi bémol de Mendelssohn, et surtout dans l’étincelant final, Éric Lacrouts, violon solo de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, fait figure de leader, mais il est loin de dominer en permanence. C’est parfois Cécile Grassi, l’alto, la plus enjouée des quatre, qui est au premier plan, ou Guillaume Martigné qui passe de l’accompagnement à la pleine lumière et parfois impose sa pulsation. Regarder Bleuenn Le Maître, le second violon, apparemment moins mis en valeur par le texte, est  le spectacle même de la transformation de la mélodie en architecture. J’aime surtout l’adagio de ce quatuor et je ne peux m’empêcher de repenser que les nazis, surtout ceux qui adoraient la musique et faisaient jouer des fanfares à l’entrée des camps de concentration, ont haï Mendelssohn plus que les autres juifs. Il était tellement allemand !

Ensuite sont arrivés les amis, Ingrid Schoenlaub avec son violoncelle pour l’Allegro du Quintette à deux violoncelles de Schubert qui rompt l’équilibre du quatuor au profit de la voix grave, l’altiste  Mathieu Herzog pour un Bruckner, enfin Nemanja Radulovic et Florent Brannens aux violons pour l’octuor  d’un Mendelssohn de 16 ans : le final brillant a été bissé. Tout le monde se sentait mieux. Vous avez remarqué combien c’est communicatif un final brillant ?

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Concert pour les 20 ans du Quatuor Psophos. L’octuor de Mendelsohn avec les amis. Photo Marie Julliard

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Un bal antillais des années folles

Entre deux morceaux, nous regardions le Bal  Blomet, une salle de spectacles/cabaret du 15e arrondissement de Paris.  Son (re)fondateur, Guillaume Cornut, est un ancien trader et par ailleurs pianiste, qui a laissé tomber la finance pour la musique. Il a empêché les promoteurs de faire main basse sur l’emplacement, ouvert une salle à la programmation éclectique qui va du jazz, à la comédie musicale, à la musique classique, aux conférences.

L’histoire du lieu est résumée sur le site du Bal Blomet [www.balblomet]. Elle s’appuie largement sur les récits du violoniste et clarinettiste créole Ernest Léardée, transcrits par Brigitte Léardée et Jean-Pierre Meunier, La Biguine de l’Oncle Ben’s: Ernest Léardée raconte, Editions caribbéennes, 1989).

L’histoire du Bal de la rue Blomet avait commencé en 1924. Jean Rézard des Wouves, candidat antillais à la députation, avait installé son QG de campagne au 33, rue Blomet, dans le 15e arrondissement dans un commerce de vins. Les réunions électorales se sont vite transformées en soirées musicales et dansantes quand Jean Rézard, qui n’avait guère de public comme orateur politique, a eu l’idée d’y jouer la biguine de ses origines. Le bal devint un point de rencontre pour les Antillais. Très vite, le Paris branché investit le lieu. Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett, Foujita, Kiki de Montparnasse accompagnée de Man Ray ou Alexander Calder. Les écrivains Henry Miller, Hemingway, Fitzgerald s’y retrouvent, de même que Jean Cocteau, Paul Morand, André Gide ou Raymond Queneau. Les peintres Joan Miro, Piet Mondrian, André Masson, Francis Picabia, Jules Pascin, Moise Kisling et Kees van Dongen, ou les surréalistes. Le Prince de Galles, futur Édouard VIII échappé de cérémonies officielles y fait même une (ou des) apparition (s).

Robert Desnos, qui habite quelques mètres plus loin dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le renomme ‘Bal Nègre’ et en assure la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia :

« Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre (…) où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »

Pour le propriétaire actuel, le succès du Bal Nègre tient au besoin de vivre de la génération qui sort de la Grande Guerre : la musique et la danse afro-américaines sont un moyen de rompre avec la civilisation occidentale qui a mené à la catastrophe. Et puis un parfum scandaleux ajoute au plaisir. La fille d’un industriel a tué son mari à la sortie d’une soirée passée en compagnie d’une des danseuses du Bal Nègre et les journaux n’ont pas manqué d’associer le dévergondage de la soirée et le meurtre. Brassaï dans son Paris secret des années trente écrit :

Brasaï, Le Bal Blomet

Photo de Brassaï publiée dans Le Paris secret des années 30, (Gallimard, 1976) p. 129.

« Tous les soirs, les voitures luxueuses y déversaient leur cargaison de névrosées élégantes du bottin mondain, pressées de se jeter littéralement dans les bras des beaux Sénégalais, Antillais, Guinéens ou Soudanais taillés en athlète. Une magie hystérique. »

Plus tard, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert ou Mouloudji ont fréquenté le Bal Nègre. Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir le décrit comme un lieu où les bourgeoises libèrent leurs corps, même si la plupart ne sont pas des cavalières accomplies. Aujourd’hui le lecteur sursaute lorsqu’elle caractérise les Noirs par une animalité et une sensualité qui  ne font que reprendre le stéréotype de l’homme de la nature:

« Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] À cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands interdisent le bal qui ne retrouvera pas l’aura d’antan. L’établissement  devient un restaurant-tabac puis se transforme ensuite en club de musique latino-américaine, « l’Opus Latinos », puis en club de Jazz, « le Saint-Louis Blues », avant de fermer ses portes en 2006. Il était menacé de démolition quand Guillaume Cornut est intervenu.

La salle de concert de 250 places est au sous-sol. On s’installe autour de petites tables rondes et on peut délicieusement étendre ses jambes contrairement à ce qui se passe dans une salle de concert classique. La scène, une simple estrade de bois, est toute proche. Derrière les artistes, un mur de briques ocre. Décor minimaliste, mais teintes, chaleureuses. Au fond, un comptoir de  bar. Une galerie surplombe la salle.

Bal Blomet, Paris 15

Nous étions attendus et nous n’avons pas essayé le restaurant. Les commentaires sur internet sont louangeurs.

Du Bal Nègre au Bal Blomet : la mémoire des discours

Guillaume Cornut avait pensé reprendre à Desnos l’appellation Bal Nègre en se réclamant d’une époque qui avait découvert et exalté les cultures africaines, art nègre célébré par Picasso, Revue nègre du théâtre des Champs Elysées à partir de 1925, à quoi il faut ajouter le dérivé Négritude, forgé par Aimé Césaire et repris par Léopold Senghor au milieu des années trente pour désigner un courant littéraire qui valorisait les cultures africaines, sortait par le haut des siècles d’humiliation en transformant la honte en fierté. D’ailleurs, les surréalistes responsables du changement d’appellation n’étaient-ils pas résolument mobilisés contre le racisme et les guerres coloniales ?

Le problème, c’est que ce contre-discours n’a pas effacé la mémoire des discours coloniaux ni les rapports sociaux d’oppression qui la sous-tendent.

Aujourd’hui, des militants mobilisent à chaque dérapage jugé raciste. Rokkaya  Diallo (une militante associative noire) lance une pétition soutenue par le Cran (Conseil Représentatif des associations noires) pour faire retirer ce nom. Dialogue impossible : le propriétaire veut voir seulement le discours culturel, les militants du Cran, voient seulement le discours colonial.

J’entends leurs arguments. Au témoignage des dictionnaires, Nègre était d’abord un mot neutre, le nom d’un peuple « originaire de Nigritie » (Trévoux 1728), mais il est devenu un mot lié à la déshumanisation des Noirs, sans doute vers la fin du XVIIe siècle après que le Code Noir eut donné un statut légal à l’esclavage. Victor Hugo témoigne de l’affrontement des termes au XIXe siècle:

Biassou, heureux d’humilier un blanc, l’interrompit encore : – Nègres et mulâtres ! qu’est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs » (Hugo, Bug-Jargal, 1826, p.152).

Il fallait sans doute faire un effort d’empathie pour s’aligner sur la perception des minorités de couleur, mais la bataille du Cran a été menée avec une brutalité qui me laisse perplexe. Guillaume Cornut est identifié aux colonialistes ; la référence à un moment culturel où les intellectuels et les artistes ont découvert la musique de l’Afrique et des Antilles est assimilées à une nostalgie de l’ordre colonial et à l’approbation des zoos humains. Au lieu de débattre, on diabolise.

#NonAuBalDesColons ! Pas de « bal nègre à Paris » en 2017

Nous sommes en 2017. M. Guillaume Cornut a décidé d’ouvrir prochainement un cabaret au 33, rue Blomet dans le 15ème arrondissement de Paris et de le baptiser tout simplement « Le Bal Nègre ».
Le concepteur du lieu puise de manière totalement assumée dans le registre de la nostalgie coloniale.
Son site interne décrit l’époque des années 1920 ainsi: « La génération des Années folles est alors avide de distractions sur fond de musique et rêve d’un monde nouveau en réaction aux souffrances de la Grande Guerre. On se passionne frénétiquement pour les cultures inédites et les nouvelles esthétiques comme le Surréalisme, Dada, le Jazz ou l’art nègre qui culmine avec l’Exposition coloniale de 1931 ».
Les zoos humains, où étaient exposés les colonisés, sont donc pour lui le point « culminant » d’une joyeuse époque. Peut-on raisonnablement célébrer ainsi une époque qui fait écho aux douleurs des descendant.e.s de colonisé.e.s?

Le mot nègre est offensant pourtant le créateur du lieu en fait une utilisation emphatique et délibérée dont il semble même se vanter. Dans une interview donnée à France Info, il évacue l’aspect polémique du nom offensant du lieu d’une manière désinvolte : Restait le nom de la salle, qui risquait de choquer. Guillaume Cornut a donc consulté les Antillais de Paris, comme l’écrivain guadeloupéen Claude Ribbe. Verdict : « C’est un nom qui appartient à la salle, à son histoire. Il fait honneur à la communauté antillaise, qui est très fière de ce lieu « . Le Bal restera donc Nègre et la fête sous les auspices du piano du candidat député Rézard des Wouves. Qui sont ces « Antillais de Paris »? Mystère. Qui peut raisonnablement croire qu’une instance représentative des Antillais de Paris s’est réunie pour adouber ce lieu ? Nous avons pris contact avec Claude Ribbe qui nous a fermement indiqué qu’il n’avait jamais tenu ces propos et tient à faire savoir qu’il se désolidarise totalement de cette initiative, dont il ne cautionne ni le nom ni le projet

Nous sommes en 2017 et regrettons de devoir recourir à une pétition, aux réseaux sociaux pour rappeler une évidence : « Nègre » est un terme raciste. Interrogé sur le sens du mot M. Guillaume Cornut répond avec désinvolture « Je ne me suis pas documenté sur ce mot (…) J’en suis resté à ce qu’étaient les années 20.  » Il propose ainsi sans aucun recul historique une rhétorique coloniale datant de près d’un siècle! Ce terme est pour nous une insulte raciale.
Pourquoi en 2017, en France au pays des droits humains, une enseigne aussi insultante peut-elle avoir pignon sur rue et ce sans que la Ville de Paris ne trouve absolument rien à y redire ? Bien au contraire. Ce projet est soutenu par la Ville de Paris, alors que les artistes racisé.e.s peinent à disposer d’espaces pour se produire !
Cornut n’a même pas pris la peine d’impliquer des personnes noires dans la conception de son projet. Ce faisant il ne rend hommage pas à la culture afro-américaine comme il le prétend mais injurie des millions de Noires et Noirs de France. (Pétition adressée à Guillaume Cornut, Anne Hidalgo Maire de Paris, Philippe Goujon Maire de Paris 15e et Audrey Azoulay Ministre de la Culture.)

Lors des discussions qui entourent la pétition, on voit deux types d’arguments en faveur de la censure. Le premier est que la mémoire dominante est aujourd’hui celle de l’esclavage et qu’on la retrouve à l’œuvre dans l’expression Bal Nègre (nous avons vu avec Simone de Beauvoir que les stéréotypes animalisant les Noirs n’étaient pas absents des raisons qui attiraient  du monde dans ces soirées).

Certains des locuteurs qui s’expriment sur les réseaux sociaux, mettent en avant un second argument plus complexe car il reconnaît l’existence d’un type de discours, le discours culturel, où la péjoration est effacée. Ce sont en fait les seuls Blancs qui n’ont pas le droit d’employer ce mot ou ses dérivés. Nègre est employable par ceux qui se reconnaissent comme Noirs et s’identifient comme tels (et de fait comment éliminer Césaire et Senghor), mais le mot reste interdit aux autres. C’est aux  Noirs et à seuls de décider s’ils posent une culture nègre ou s’ils revendiquent une identité commune. Dans le vocabulaire des linguistes, on dirait que tout dépend de l’énonciateur. C’est ce qu’écrit Célia Sadai, dans Africultures le 31/1/2017: « la question, au creux de tout ça, c’est la même : qui est le souverain de l’énonciation ? »

L’interdit qui empêche de « retourner » nègre est sans doute aussi le produit de l’hégémonie linguistique américaine. L’insulte nigger redouble l’insulte nègre malgré Césaire et Senghor. D’ailleurs, la solution de remplacement adoptée aux USA,  Blacks, se répand aujourd’hui au détriment de Noirs. Pour ma part, je ne suis pas sûre que substituer Black à Nègre modifie les rapports sociaux sous-jacents au racisme, mais dans une France minée par le chômage et l’échec scolaire, où chacun veut être reconnu comme victime, il ne reste guère que des satisfactions symboliques à se mettre sous la dent.

Les choses évolueront parce que la population se modifie assez rapidement et qu’on retrouve des Noirs dans toutes sortes de métiers. Les stéréotypes s’atténueront comme ils l’ont fait pour les Bretons naguères identifiés à Bécassine, pour les Corses stigmatisés pour leur paresse, ou pour les Espagnols réputés plus adonnés aux plaisirs de la sieste qu’au travail….

En définitive, la salle de spectacle s’appelle Le Bal ­Blomet, appellation la plus utilisée au XXe siècle : Gaston Monnerville,  (petit-fils d’esclave, né en Guyane, et devenu Président du Sénat de 1947 à 1968, donc le deuxième personnage de l’Etat) évoque d’ailleurs la salle sous ce nom Bal Blomet dans la préface qu’il donne aux souvenirs de son ami Ernest Léardée. 

J’ai rappelé cette controverse parce que les affrontements sont permanents aujourd’hui, parce que les réseaux sociaux amplifient tout incident, criant très facilement au scandale au risque de voir la violence verbale virer au lynchage. Je ne crois pas que ce déchaînement fasse reculer les stéréotypes qui touchent les hommes de couleur… Bien plus, en marquant sans cesse la frontière entre un « nous, les victimes » et un « vous, les Blancs », le procès constant de néo-colonialisme fait aux Blancs du XXIe siècle nourrit la vision raciste et essentialiste qu’il prétend dénoncer.

L’ Autre Marais : du village Saint-Paul à l’Arsenal

Par certains côtés, ce début du 21ème siècle s’apparente au Moyen Âge : les écarts de fortune sont à nouveau démesurés. Google, qui aspire toutes nos données et les recrache en formatage publicitaire, est comme une de ces entités seigneuriales ou religieuses qui dominaient les paysans et leur imposaient croyances et règles de vie.

A l’école, j’avais appris que le grand mouvement d’émancipation avait commencé dans les villes, qu’elles avaient été les chaudrons d’où était sorti le monde moderne, les bourgeois arrachant peu à peu à leurs seigneurs des chartes où étaient énumérées les nouvelles franchises. Cela donne envie de parcourir de près cette histoire.

Pourtant, à Paris la réalité m’apparaît plus enchevêtrée car des pans entiers de la ville étaient la propriété de riches abbayes ou de puissants seigneurs. Un jour, j’essaierai de lire comment se sont articulés l’appel urbain à la liberté et les anciennes servitudes. Un homme qui déchargeait des sacs de grain pour l’abbaye d’Ouscamp ou pour l’abbayé de Sainte Geneviève, grand propriétaire de la rive gauche, était-il un franc bourgeois ou un serf de l’abbaye ?

Pour l’heure, nous voulions seulement parcourir un petit morceau du quatrième arrondissement qui conserve encore les traces du Paris médiéval et les mêlent à des entreprises plus récentes. Nous avons flâné de l’Hôtel de Sens au Port de l’Arsenal en passant par la muraille de Philippe Auguste et le village Saint-Paul, dans le quartier situé à droite de saint-Antoine.

 

Tournant le dos aux rues les plus célèbres, nous avons pris la rue du Prévôt, étroite, haute et sombre et qui malheureusement sent l’urine par endroits, pour le plaisir de rêver aux tortueuses rues médiévales. Rue du Prévôt dite rue PercéeIl y avait même à côté des lettres blanches sur fond bleu format obligatoire pour les plaques de rues, l’ancien nom, gravé à même la pierre, ruë Percée.

 

 

 

Rue du Prévôty3Il date sans doute de l’ordonnance de police de 1729 qui obligea à inscrire les noms des rues. On trouve ça et là dans Paris des traces de cette époque.

L’Hôtel de Sens : l’architecture médiévale civile

Sauf le nom d’un quai, il ne reste rien du port des Célestins, tel qu’il existait au Moyen Age, rien de cette Seine chargée de bateaux qui déversaient toute sorte de marchandises sur les pontons. Mais du Moyen Age subsiste encore l’Hôtel de Sens, bâti pour l’ecclésiastique le plus puissant de France, puisque l’archevêché de Sens comprenait jusqu’en 1622, sept diocèses Chartres, Auxerre, Orléans, Meaux, Nevers, Troyes et… Paris. Ce bâtiment de style flamboyant a été occupé par Marguerite de Valois, passée à la postérité sous le nom de reine Margot grâce au roman d’Alexandre Dumas. Son mariage avec Henri IV fut déclaré nul par l’Eglise en 1599 parce que la reine ne donnait pas d’héritier à la couronne. Le divorce, bien négocié par Marguerite en échange d’une pension importante lui permit de poursuivre une vie agréable. Ayant obtenu son retour à Paris, elle s’installera un an dans ce palais, avant de faire construire sa demeure en face du Louvre où elle mènera une vie de cour brillante.

Restauré, l’Hôtel de Sens abrite la bibliothèque Forney. Ce sera pour une autre fois. Aujourd’hui, nous nous contenterons d’une pause en contre-bas de la rue dans le jardin de buis de l’Hôtel.

Rue des Jardins Saint-Paul : un vestige de la muraille du 12e siècle

Nous sommes juste à l’arrière de Saint-Paul, église massive, chargée d’un dôme qui domine tout le quartier.

rue des Jardins Saint-Paul. Enceinte

Quelques gamins jouent au foot de l’autre côté de la grille, au pied d’une longue muraille qui est un vestige l’enceinte de Philippe Auguste.

 

 

 

 

 

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Philippe Auguste a régné entre 1180 à 1223. Il est le premier des grands rois parisiens. Il a fait entourer Paris d’une muraille de 5, 1 kilomètres de long et de 9 mètres de haut. De grosses tours ont été implantées tous les 60 mètres. Il s’agissait déjà de défendre Paris contre les envahisseurs anglais.

C’est aussi le roi qui fait édifier un fort puissant à l’emplacement du Louvre. Une fois l’aspect défensif assuré, ses successeurs se préoccuperont des églises et des palais.

Dès Charles V, il faut bâtir une nouvelle enceinte car la ville a débordé, mais les traces de la première enceinte se retrouvent un peu partout : au Louvre dans la cour carrée, on voit ainsi l’emplacement du donjon de la forteresse et 20 rue Estienne Marcel, la base d’une tour dite tour de Jean Sans Peur. Rue des Jardins Saint-Paul, la muraille et les tours, auparavant confondues avec les maisons, ont été dégagées et elles ont encore l’air redoutables.

Le village Saint-Paul

Situé entre les rues St-Paul, Ave Maria, Charlemagne et les Jardins St-Paul, le village Saint-Paul, où les voitures ne pénètrent pas, est un dédale de ruelles, de culs de sacs, de cours intérieures qui communiquent entre elles.

L’origine du village est religieuse : une basilique dédiée à Saint-Paul-de-Tébaïde au VIIe siècle. Après la construction des remparts de Philippe Auguste (1190-1209), le Village Saint-Paul sera nommé Saint-Paul hors les murs. Choisi par Charles V comme lieu de résidence en 1360, le Village Saint-Paul sera même la paroisse des Rois de France de 1361-1559. Puis il déclinera doucement, deviendra insalubre. Mais en 1980, quelqu’un a eu l’idée de rénover ces maisonnettes sans les jeter à bas, sans tailler, sans réorganiser, sans faire pousser deux ou trois immeubles. Le Village Saint-Paul devient alors un espace préservé, à l’écart de l’agitation de la rue Saint-Antoine. Des boutiques de designers, de brocanteurs et d’antiquaires  ont pris possession des rez-de chaussée. Bien sûr, on peut soupirer. Encore un quartier pour touristes qui vend des objets destinés à remplir des appartements déjà envahis de souvenirs ! Certaines de ces boutiques essaient cependant de renouveler le genre comme la Boutique des Inventions (13 Rue Saint-Paul, Cour intérieure Orange) qui sélectionne les objets pratiques et insolites conçus par des inventeurs en mal de distributeurs comme le pic-à-pain, moins encombrant que la corbeille, le drap de plage à piquets, utile par grand vent, ou l’imperméable qui change de couleur sous la pluie et devrait réconcilier les bambins avec un temps maussade.

 

 

 

 

 

D’autres sont particulièrement raffinées, ainsi au 23 rue Saint-Paul, Bien Fait, boutique de décors muraux. Après la visite, on s’arrête à l’Inattendu pour boire un café ou pour déjeuner sur le pouce d’une bruschetta.

Dans une des cours, il y a un arbre vigoureux qui donne envie de rester tranquille pour lire sous son ombre. Je crois que c’est un orme, ce qui me réjouit parce qu’il me semblait que les ormes avaient disparu, décimés par un champignon.

Village Saint-Paul Cour Rabelais

On se sent bien dans ces courettes qui font penser à des courettes de village.

cour village Saint Paul

Le Marais, c’est aussi la mémoire des années sanglantes de la dernière guerre. Il n’y a pas d’école sans une plaque à la mémoire des enfants juifs de ce quartier, massacrés pour la plupart après avoir été déportés. Dans la charmante rue Eginhard avec sa fontaine, ses arbres et ses oiseaux, une rescapée, Sarah Zajdner, a fait poser une plaque en souvenir de sa famille, son père et ses trois frères assassinés à Auschwitz. Le souvenir de ceux qui n’ont pas de sépulture est ainsi rappelé, alors que sont bien oubliés les noms de leurs bourreaux.

rue Eginhard Fontaine (1)

Rue Eginhardt mémorial Zajdner

L’Arsenal

Au bout de ces rues on débouche  sur des quais inondés de lumière. C’est l’ancien port de l’Arsenal, reconverti en port de plaisance et en jardin public. Le bassin a été construit à l’emplacement d’un fossé de l’enceinte de Charles V. Au 18ème siècle, on envisage de relier le canal d’ l’Ourcq vers la Villette et la Seine. Ce sera le canal saint-Martin, construit entre 1822 et 1825.

L'Arsenal

Il fait bon, il fait chaud, les dernières fleurs s’épanouissent au soleil. Les couples, les copains, les solitaires qui écoutent leurs baladeurs ou qui lisent sont là.

Arsenal. JArdin du port (1)

Ils se reposent sur les marches en regardant les péniches

Arsenal. Péniche habitée (1)

et les premières feuilles rouges.

 

Arsenal

Tout le monde sourit parce qu’on est en octobre et qu’il fait beau.

Au Marais, dans l’hôtel de Beauvais

Situé dans la jolie rue François Miron, l’Hôtel de Beauvais est un chef d’œuvre de l’architecture du 17e siècle. Rénové depuis quelques années, il abrite depuis 2004 la Cour administrative d’appel de Paris. Le lieu n’est théoriquement pas accessible, mais des visites sont organisées par les savants conférenciers de l’Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique qui se font un plaisir de montrer le bâtiment tout en rappelant son origine scabreuse.

L’Hôtel de Beauvais a tout pour séduire les piétons de Paris. Sa beauté bien sûr, mais aussi l’ascension sociale surprenante de celle qui l’a fait édifier. On peut se faire une idée de sa vie grâce à Jules Cousin « L’Hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine » (1864. Extrait de la Revue universelle des arts.», Bruxelles, Mertens et fils,)

L’ascension de Catherine Bélier

Catherine Bélier (ou Bellier), dite Cateau-la-borgnesse parce qu’elle était borgne ou parce qu’elle souffrait de strabisme, fille d’un fripier, épouse en 1634 le marchand de rubans Pierre Beauvais, deviendra baronne, se fera construire un palais et ce, dans la société de caste du 17ème siècle où pareille ascension sociale paraît improbable.

Vers 1650, Catherine Bélier est la femme de chambre d’Anne d’Autriche, chargée en particulier de la purger (ce qui à l’époque est à la fois fréquent et douloureux puisqu’il faut introduire un clystère dans un derrière). Son toucher délicat et sa propreté font merveille. Une relation étroite se noue entre la reine et sa femme de chambre. Elle est évoquée dans des stances obscènes :

STANCES A MADAME DE B*** SUR SON ADRESSE A DONNER DES LAVEMENTS

Vous qu’on ne peut assez louer
Et que le Ciel voulut douer
De vertus, d’appas et d’adresse,
Que votre sort me semble doux.
Voyant qu’une grande princesse
Ne saurait se passer de vous.

Il faut bien que dans ses besoins
Elle ait éprouvé que vos soins
luy sont tout à fait nécessaires,
Puisqu’on tient même pour certain
Qu’elle ne fait point ses affaires.
Que quand vous y mettez la main.

Par là vous estes bien en cour,
C’est ce qui fait que chaque jour
La Reine vous reçoit au Louvre.
Et qu’un chacun estant couché,
Fort souvent elle vous découvre
Ce qu’elle tient de plus caché.

Dans cet employ qui vous plaît tant,
Votre esprit seroit plus content,
Si ce n’estait qu’il appréhende
Parmy les soins que vous prenez
Que sur l’heure elle ne vous rende
Ce que parfois vous luy donnez.

Ne vous tourmentez qu’à propos,
Et pour vivre plus en repos,
Mettez toute crainte en arrière,
Puisque si l’objet de vos soins
Vous tourne parfois le derrière,
Il ne vous en aime pas moins.

Vous devez pourtant redouter
Qu’une autre pour vous supplanter
Ne vous dresse enfin quelque piège,
Car les esprits seront jaloux
Qu’une Reine vous offre un siège
Lorsqu’elle vous voit à genoux.

Suitte du nouveau recueil de plusieurs et diverses pièces galantes de ce temps, mdci.xv, citée par Jules Cousin (1864 :6)

Portrait présumé de Catherine Bélier

Catherine Bélier a sûrement des qualités qui en font une confidente appréciée. Bien qu’elle soit déjà âgée, laide, peut-être borgne, ou justement parce qu’elle est âgée, laide, borgne et ne risque pas de séduire le prince, Anne d’Autriche s’adresse à elle pour initier son fils à l’amour : Louis se fait grand et on ne lui connaît pas d’activité sexuelle… La régente a de quoi s’inquiéter car elle a l’expérience de son mari si peu attiré par les femmes qu’il lui a fallu vingt-deux ans pour concevoir un fils. En 1654, Anne d’Autriche demande donc à sa confidente de lui prodiguer quelques leçons. On imagine les promesses échangées avec la reine :

– Je suis toute à Votre Majesté et je tirerai bien volontiers Votre Majesté d’embarras

– Faites et vous assurez la couronne. La France saura se montrer reconnaissante

–  Votre Majesté agit sagement en s’adressant à une vilaine crapaude comme moi. Il n’y a pas de risque que son fils tombe amoureux d’une femme de quarante ans dont les yeux ne sont même pas capables de regarder du même côté, mais j’ai la main douce et je mettrai du cœur à l’ouvrage.

Puis Catherine Bélier s’assure en deux phrases de la complaisance de son mari.

– Il s’agit de sauver l’Etat !

– Et mon honneur, Madame ?

– Si vous voulez bien ne pas vous alarmer, il y a de l’argent à gagner. Et un titre de baron.

Cela a suffi sans doute. Catherine Bélier se glisse dans la chambre du jeune Louis. Avant que le jour ne se lève, Cateau et Louis se sont embrassés, caressés, mordillés, chevauchés car l’élève se révèle fort intéressé aux jeux de l’amour. Catherine peut rassurer la reine qui tient ses promesses. Pierre Beauvais devient conseiller du roi et baron. Grâce à une forte somme d’argent, sa femme achète ce qui deviendra l’hôtel de Beauvais sur  la Grande rue traversière de Paris qui va d’est en Ouest, la rue Saint-Antoine. (Plus récemment, la portion sur laquelle s’élève l’hôtel a été renommée rue François-Miron). Les travaux commencent en 1656. Madame la baronne demande et obtient gratuitement des pierres primitivement destinées au Louvre et qui atterrissent sur le chantier de l’hôtel de Beauvais.

Par manque de place, l’architecte Lepautre n’a pas bâti le corps principal entre cour et jardin, comme il était d’usage sous Louis XIV. La façade surplombe la rue. C’est une façade  classique qui n’a de remarquable qu’un balcon à encorbellement, ornement rare à l’époque.

Par Antoine Lepautre Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11552636; voir Blondel, Jacques-François, 1652, L’Architecture française, t.2, 121.

Au rez-de-chaussée. Encadrant la porte d’entrée sur la rue, on trouve quatre arcades. Cateau est madame la baronne, mais elle a le sens des affaires. Elle fait construire des boutiques pour les louer à des artisans. C’est un scandale  pour un « vrai » noble qui vit des revenus de ses domaines et qui oublie que son  merveilleux désintéressement n’est possible que parce qu’il pressure ses manants ! (Il faudra plus d’un siècle pour que le duc d’Orléans, très endetté, se lance à son tour dans la location des rez-de-chaussée du Palais Royal).

Quand, le 26 août 1660, Paris oublie la Fronde pour fêter le mariage de Louis XIV avec Marie Thérèse par un beau cortège qui va de la place du Trône (aujourd’hui place de la Nation) au Louvre, Catherine  Bélier est autorisée à convier la crème de la cour à voir passer le défilé depuis le balcon principal de l’hôtel de Beauvais (On se rappelle que le balcon donnait sur la rue). Anne d’Autriche, la reine d’Angleterre et sa fille, Mazarin, Turenne et d’autres dignitaires sont là. Catherine-Henriette Bellier a soin de se tenir un peu en arrière et de se contenter de jouir de l’honneur que la présence de tous ces grands personnages fait à sa maison.

La fortune de la baronne de Beauvais se poursuit. Elle fait construire un second hôtel pour son fils qui é été élevé avec le roi à l’indignation perceptible de Saint-Simon qui concède toutefois que le capitaine se souvient de la distance infranchissable qui sépare un homme de peu d’un seigneur authentique :

Son fils, qui s’était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d’autour de Paris Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi ; il avait été de ses ballets et de ses parties, et, galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé à l’élite de la cour et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des lances auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d’ailleurs honnête homme, et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l’ai vu encore donner les modes (1.124)

La Bruyère raille peut-être sous les traits d’Ergaste  sa « faim insatiable d’avoir et de posséder ». Trait de famille, semble-t-il.

Louis XIV n’avait pas gardé un mauvais souvenir de son initiatrice à qui il rend visite quand il passe dans le quartier ; elle gardera aussi le privilège d’assister à son lever. Cateau, malgré son visage bouffi, son nez épaté, ses grosses lèvres, son œil borgne, devait évidemment avoir des talents capables de faire plaisir à un homme. Il semble de surcroit qu’elle n’était pas sotte et toute sa vie montre combien elle aimait avidement les plaisirs de ce bas monde ce qui en faisait sûrement une personne réjouisssante. De l’aveu de saint-Simon qui n’est pas connu pour son esprit charitable, c’est « une « créature de beaucoup d’esprit, d’une grande intrigue, fort audacieuse, qui eut le grappin sur la reine-mère, et qui était plus que galante… »2.  Mémoires ch. 7 tome 1 p. 69

Je l’ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. »

Le dénouement est moins joyeux. Madame de Beauvais, ruinée par le goût du jeu et par de jeunes amants dispendieux, meurt à 76 ans à Arrou en Eure-et-Loir. En fin de compte, elle avait peu résidé dans son bel hôtel, car le Marais était passé de mode.

On retrouve en 1755 l’Hôtel de Beauvais lorsqu’il est loué au comte d’Eyck, ambassadeur du duc de Bavière, qui le transforme en tripot, ce qui est parfaitement légal vu le privilège d’extraterritorialité dont jouit monsieur l’Ambassadeur. En novembre 1763, le comte, et sa femme qui aime jouer du clavecin, accueillent pendant cinq mois Wolfgang Mozart âgé de 7 ans, et sa sœur Marie-Anna qui a dix ans. Les Mozart ont peut-être habité le deuxième étage et en tout cas, ils ont joué dans cet hôtel.

En 1943, la mairie de Paris achète l’hôtel une bouchée de pain à la famille juive Simon, après la déportation du fils de la famille. Dans l’après-guerre, l’hôtel devient un immeuble de logements locatifs. C’est un bâtiment défiguré que la municipalité veut faire démolir avant de se raviser. Après sa rénovation en 2004 il accueille la Cour administrative d’appel de Paris.

Le palais baroque de l’architecte Lepautre

La façade de la rue est assez classique. L’intérieur du bâtiment est totalement séduisant.

Hôtel de Beauvais. La cour depuis le péristyle

L’architecte Lepautre pour s’adapter au manque d’espace a dû renoncer aux symétries classiques. Il a dessiné une cour en forme de triangle arrondi en son sommet, à laquelle on accède par un péristyle orné de colonnes. Le lieu est à la fois clos et ouvert. Le mur du fond est encadré par de vastes fenêtres de forme concave et ceux qui ont décrit cour et péristyle ont comparé l’ensemble à une scène de théâtre :

De l’entrée de ce péristyle, la perspective de la cour produit un effet surprenant. Encadrée par les lignes sévères du porche et favorisée par le demi-jour de cette espèce d’avant-scène, cette décoration théâtrale étonne et séduit le regard ; elle se détache, prend du fond, comme une vue d’optique parfaitement à son point.

L’ornementation et tout aussi remarquable avec des colonnes, des sculptures, et  une frise où alternent de nobles lions bien classiques et des têtes de béliers qui semblent une allusion au patronyme de Catherine Bellier.

Les mascarons de la cour seraient des portraits : à côté de la vilaine face de Catherine Bélier figurerait  la tête distinguée de la reine-mère, sa protectrice.

Les décors intérieurs ont disparu. L’appartement principal du premier étage, donnant sur la rue, est occupé par la grande salle du tribunal qu’un président, épris d’art moderne a fait décorer par Bernard Pifarretti.

On voit encore deux beaux escaliers, le premier, monumental à souhait ; le second,  mon favori, un escalier ovale à vis et rampe en fer forgé.

Inattendues, les superbes caves gothiques sur lesquelles repose le fond de la cour subsistent intactes. Elles appartenaient à une maison de l’abbaye de Chaalis qui y stockait des denrées alimentaires.

 

Les habitants des demeures ordinaires sont oubliés et disparaissent de nos mémoires. Il en va autrement des habitants des palais. Parce qu’un guide et quelques documents trouvés sur internet m’ont restitué un peu du passé des fondateurs du bel hôtel de Beauvais, j’ajoute désormais au plaisir de le contempler, le plaisir du roman de la vie de Cateau, faite baronne pour avoir su purger la reine-mère et dépuceler son fils.

 

Vue sur Paris depuis la préfecture du 17 boulevard Morland

La lumière d’automne était encore un peu brumeuse, mais si douce. Profitant de la Journée du Patrimoine, ils voulaient visiter l’Antenne Sully-Morland ; la préfecture avait été vendue par la ville et il fallait se dépêcher avant qu’elle ne devienne inaccessible.

Au 15ème étage, une terrasse faisait le tour du bâtiment. L’air était frisquet, mais il n’y avait presque pas de vent.

De là-haut, Paris était d’abord une harmonie de couleurs, taches horizontales des toits couleur de plomb ou gris tourterelle, teintes pâles de quelques façades, puis on repérait le rythme des fenêtres. On était trop haut pour voir la vie des gens et c’était comme si la ville immense était vide, comme s’il y avait seulement une étendue paisible d’immeubles sans habitants, sans histoires, sans paroles.

Du côté de l’Ile de la Cité, le regard suivait la diagonale de la Seine coupée par deux ponts, et la rue noire qui creuse entre les immeubles de l’Ile Saint Louis. Les arbres verts. On ne savait pas qu’il y en avait autant, qu’ils étaient aussi touffus. Au milieu la forme rassurante de Notre-Dame.

Préfecture Morland vers ND

préfecture Morland vers ïle de la cité

Quelques pas : les paroles échangées viraient à l’énumération de monuments : « là-bas, c’est la colline du Sacré Cœur. Oh ! Tu as vu le bariolage de Beaubourg… Un monument comme ça c’est bien, mais on n’aimerait pas qu’il y en ait partout. »

Préfecture Morland vers Beaubourg

Puis on allait vers l’Est, du côté de la Bibliothèque François Mitterrand et du grand incinérateur d’Ivry, et on comprenait que la coupure entre Paris et la banlieue n’avait plus de sens, que le périphérique avait cessé depuis longtemps d’emprisonner la capitale. Les gros panaches de fumée de l’incinérateur évoluaient librement dans le ciel et se perdaient dans les nuages. Les gens disent alternativement que ces fumées sont de l’inoffensive vapeur d’eau ou du poison, mais toi tu ne savais quoi en penser.

Préfecture Morland vers la BNF

Que deviendra le bâtiment à présent que la préfecture a déménagé ? Le promoteur Emerige que je ne connaissais pas, a séduit la municipalité lors de l’appel à projet « Réinventer Paris » avec des mots-clés dans l’air du temps comme « mixité », si séduisants pour les pouvoirs publics. « Morland Mixité Capitale » promet de faire coexister auberge de jeunesse, crèche, logements sociaux et… hôtel cinq étoiles, on ajoute un zest d’écologie avec de l’agriculture urbaine. Ce sera peut-être très bien, mais pour le moment, je suis un peu inquiète. J’espère que le sublime 15eme étage ne sera pas récupéré pour les seuls 147 privilégiés de l’hôtel de luxe.

Marchés de Paris

Chaque secteur de Paris a le sien. Le plus célèbre est le marché d’Aligre qui a encore la réputation d’être le moins cher de Paris, bien qu’il y ait à présent trois marchés sous un même nom : une rue où les vendeurs vendent à bas prix des légumes qui ne sont pas toujours de la première fraîcheur ; une fripe sur la place ;  enfin, une halle réservée aux commerces de luxe qui s’adresse aux bobos, à présent les plus nombreux dans le quartier. C’est aussi aux bobos que sont destinés les cafés branchés et les « petits restos sympas » des rues avoisinantes.

Il m’arrive de pousser jusqu’au marché couvert de La Chapelle, mais c’est pour le plaisir de l’exploration, pour les odeurs exotiques et les habits multicolores des clientes.

D’habitude, comme tout Parisien qui se respecte je suis fidèle au marché de mon quartier. Le mien a lieu deux fois par semaine, le mercredi et le samedi matin, sur le Cours de Vincennes entre le boulevard de Picpus et la porte de Vincennes. C’est un marché de plein vent que protège à peine un toit de lattes que l’on enroule à la fin de la matinée.

Traiteurs. Au bonheur des paresseux

Près des colonnes de la barrière du Trône, des traiteurs permettent de bien vivre sans rien cuisiner. Le Bar à harengs propose des harengs marinés à toutes les sauces, depuis la simple crème, jusqu’aux marinades sucrées au miel ou aux betteraves. Pour ceux qui n’ont pas la nostalgie de la Pologne, voici les Libanais avec leurs samboussik à la viande, leurs falafels, hoummos, taboulé libanais, feuilletés au fromage et aux épinards. Le pain pita est donné avec un sourire. De retour, on mettra tout dans des bols et on laissera les invités remplir leur assiette à leur guise. On ne se lèvera que pour le café.

A deux pas, chez Naouri, on trouve des olives qui viennent de toute la Méditerranée, des taramas sans colorants, des artichauts à la provençale, une tapenade aux artichauts qui ferait renoncer les plus vertueux à toute cure d’amaigrissement et bien sûr tous les fruits secs. Ce mercredi, la vendeuse est seule et comme il est 8 heures, elle a le temps de bavarder. Elle me raconte comment elle est passée du statut d’enfant à qui on offrait de l’angélique ou des dattes à celui de vendeuse.

Naouri. Marché Nation

Chez le traiteur asiatique, les bobos se fournissent en bobuns frais. Ceux du cours de Vincennes ont un bon équilibre entre herbes, légumes et vermicelles. Un peu plus loin les gâteaux, les fromages, les pizzas, les raviolis du Portugais.

Une halte chez les marchands de fromages et chez le marchand d’œufs qui me donne des nouvelles de son petit-fils. Inutile d’aller au marché quand on n’aime pas les gens. Avec les commerçants, j’échange des petits bouts de vie. Si je m’absente, ils me diront en me revoyant. « On était inquiets ». Je sais ce que font leurs enfants, où ils partent en vacances… Je connais leurs opinions sur la maire de Paris, sur les plans anti-voitures (ils sont contre), sur les élections…

Abondance

Je vais surtout au marché pour « mon » maraicher. Je ne fréquente pas les revendeurs-bio, très chers, je m’en tiens à Martinet, un producteur de Picardie, qui use très modérément des pesticides. Son étal est d’abord un régal pour les yeux. Le matin, les vendeurs disparaissent derrière des montagnes de brocolis, des carottes allongées en piles, une muraille de salades…. C’est là que Sophie m’a appris le goût de la Bérénice, de la Grenobloise, de la Trévise d’hiver. A midi, tout est parti ! En hiver, les maraîchers vendent aussi des endives de pleine terre et ils réconcilieraient n’importe qui avec leurs betteraves. Au printemps, les asperges sont les meilleures du marché… En été, c’est la fête des tomates camparis, des haricots verts que j’accepte de payer cher, tellement ils sont savoureux.

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Un autre must, c’est la poissonnerie Anthony Marée. On se lève tôt pour arriver avant la cohue. Aujourd’hui, weekend du 14 juillet, il n’y a pas grand monde dans le quartier, mais il faut quand-même attendre pour être servi par Riri. On écoute vaguement les voix qui se répondent comme dans une fugue. D’abord, le baryton d’un poissonnier : « Les soles, les soles… la moule de Bouchot » ; puis le contre-sujet exposé d’une voix aiguë par la fruitière : « Framboises toutes fraîches. Deux paniers. 4 euros. »

Riri. Anthony Marée

 

Et puisque c’est mon tour.

Alors vos soles ? Vous me les videz n’est-ce pas ?

– Bien sûr. Et voici du persil avec les compliments du poissonnier en plus.

On vient aussi de tout Paris pour Klein, sa charcuterie maison, son saumon, sa choucroute jamais aigre. Hélas, Klein est en vacances. Et je ne rencontrerai pas davantage, le fleuriste philosophe, installé presqu’en face de la rue Marsoulan avec qui il m’arrive de refaire le monde.

Pourtant, il y a moins de monde dans les marchés. Les femmes n’ont plus le temps, sauf le weekend. Les jeunes n’ont plus envie d’éplucher les légumes et préfèrent sortir des barquettes du congélateur. Pourvu que cette désaffection ne se prolonge pas, pourvu que les marchands d’habits ne prennent pas la place des commerces de bouche. S’ils vendent moins, ceux-ci fermeront et les Parisiens se désoleront d’avoir perdu l’âme de leur quartier, sans voir que ce départ est l’aboutissement de leur addiction aux supermarchés.

Trop chaud

On se levait au petit matin. Mais très vite le plaisir de lire, ou d’écrire ou de faire quoi que ce soit s’évaporait et ne restait plus qu’une sensation de chaleur accablante.

Ceux qui pouvaient fermaient les volets, se douchaient et ne bougeaient plus avant le soir. Vers 6 heures, ils regardaient par la fenêtre, se disaient « Encore 5 heures avant la fraîcheur ». Ou bien, ils se réfugiaient dans les supermarchés réfrigérés pour faire d’interminables courses, allaient au cinéma, pataugeaient dans l’eau des fontaines et personne ne trouvait à redire aux jeunes gens en saharienne et en tongs, ou aux filles en jupes très courtes qui s’éclaboussaient en riant.

Même les touristes imaginaient des itinéraires de fontaines. En partant de la place de Concorde, ils offraient à leurs enfants une halte au Grand bassin des Tuileries, une autre

Fontaine. Place de la Concorde

Ils marquaient une pause à la fontaine des Innocents, parce que c’est la plus élégante de Paris et qu’il fallait jeter un oeil sur les sculptures de Jean Goujon.

 

La vraie halte était pour la fontaine Stravinsky près de Beaubourg, qui est si joyeuse, si colorée qu’elle donne de l’énergie aux créatures les plus exténuées !

Fontaine Niki de Saint Phalle et peinture murale Dali

place Stravinsky. Fontaine des automates de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely

 

 

La fontaine des Innocents n’était pas d’un grand secours, mais personne ne vous interdirait de vous mouiller les pieds dans grand bassin du jardin du Luxembourg. Et on pouvait finir par l’apothéose de la fontaine des Quatre parties du Monde dessinée par Carpeaux pour les jardins de l’Observatoire.

Fontaine des Quatre Nations

Tout près, il y avait des cafés et on entendait les commandes :
– Tu devrais prendre un panaché
– Pour moi un coca bien glacé
Un peu plus tard, elle longeait le banc sur lequel les clochards viennent s’asseoir :
– Vous avez pas un euro ou un ticket restaurant ?
– Désolée pas de monnaie
– Elle pourrait sourire au moins la demoiselle. Ça coûte rien un sourire. Moi aussi j’ai été jeune comme vous.
Et elle aurait honte de ne même pas offrir une bouteille d’eau par une journée aussi étouffante.

Ça clignote dans les têtes, les signaux d’alerte du climat, cette chaleur dès le mois de juin, les orages violents, le contraste trop brutal de jours frais et de brusques remontées de température. Difficile de ne pas prendre au sérieux ceux qui demandent des mesures urgentes pour adapter les villes. Anne Hidalgo, régulièrement accusée de défendre le Paris des bobos, a le mérite de marteler : il y a trop de voitures dans Paris ».

Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».