La pagode M. Loo. La vie d’un galeriste chinois

Avant de déménager au boulevard Haussmann, entre 1900 et 1906, Marcel Proust habita avec ses parents, puis avec sa mère seule  au second étage du 45 rue de Courcelle. Patrick Modiano s’amuse à donner cette même adresse à l’avocat Rocroy, un des personnages de Quartier perdu. Il se décrit sous les traits d’un romancier à succès, Jean Decker, qui revient sur les lieux de son passé :

Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. Cette façade massive, avec ses portes-fenêtres et ses balcons, me paraissait plus claire : sans doute l’avait-on ravalée en mon absence. Les volets de fer du premier étage de la rotonde étaient fermés. En face, la pagode chinoise. Je l’avais souvent contemplée des fenêtres du bureau de Rocroy, se découpant sur le ciel rosé du crépuscule.

Cédant à une curiosité un peu stupide, comme si les lieux réels étaient la clé des livres que j’aime, je suis partie voir à quoi ressemble ce 45 rue de Courcelles. J’ai tout de suite été déçue par cette façade si convenable. Heureusement, en face, il y a la surprenante pagode rouge-sang du numéro 48, inséparable de l’aventure de Ching Tsai Lou, parti de sa campagne chinoise à la fin du 19e siècle pour devenir le plus grand antiquaire d’art oriental du début du 20e siècle.

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Ching Tsai Loo (1880-1957) grand galeriste ou prédateur

Ching Tsai Loo (dont on connaît aujourd’hui le nom véritable, Lu Huan Wen, grâce à sa biographe Geneviève Lenain) naît en 1880 dans le hameau de Ludjiadu  à 300 kilomètres de Shanghai. À dix ans, il est orphelin. Recueilli par son oncle, il décide d’aller tenter sa chance dans la ville de Nanxun, la plus proche, y travaille comme cuisinier pour un homme enrichi dans le commerce de la soie. Il part pour Paris avec le fils de cet homme, Zhang Jinjiang, nommé en 1902  à l’ambassade de Chine en France.

A 22 ans, le cuisinier découvre l’abondance extraordinaire de l’Europe. En Chine, tous les plats ont l’air frugaux ; la viande est coupée en petits bouts : une cuisse de poulet avec du riz et du soja, suffit à nourrir une famille. On boit de toutes petites coupes Les Occidentaux enfournent de gros morceaux de bœuf, boivent du vin dans de grands verres. Loo s’adapte très vite. Quand il était arrivé à Paris, il portait encore la robe traditionnelle et la longue queue des fils du Ciel, mais après quelques mois, il adopte les codes du chic occidental : il s’habille en costume trois pièces et ses cheveux, coupés de près, sont brillantinés. Il abandonne son nom de Lu Huan Wen pour le nom plus facile à prononcer de Ching Tsai Loo. Cette fausse identité, empruntée à une lignée « honorable » de lettrés (le caractère Zhai fait référence à la littérature) lui permet d’effacer les traces de son origine pauvre qui lui fait honte. On n’en était pas encore à la revendication actuelle des transfuges de classe qui expliquent leur ascension sociale par leurs mérites. A cette époque, chacun était assigné à une place et le nouveau riche s’exposait à se voir demander : « Qui te permet d’être là ? ». Le Chinois ne procède pas autrement que les Français qui font ajouter une particule de devant leur nom. (Mais qui est trompé par ce changement ? Pas les Européens qui ne connaissent pas les codes chinois… N’est-ce pas lui qui s’abuse comme dans un rêve, en croyant effacer ses origines médiocres pour faire advenir un homme nouveau).

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Loo, qui loge chez Zhang Jijiang, travaille bientôt dans le magasin d’importation de marchandises chinoises que son patron a ouvert place de la Madeleine. Il s’y rend indispensable et se lie d’amitié avec lui. Cependant,  Zhang Jijiang fréquente des milieux contestataires que Ching Tsai Loo observe de loin, se contentant de faire connaissance avec ceux qui viennent en visite. Décidément, il n’aime pas beaucoup la politique. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ! Bien qu’il ait été nommé responsable du magasin de la Madeleine, il s’y sent à l’étroit, d’autant que les bénéfices ne sont pas réinvestis, mais partent en Chine financer ce qui deviendra le Kuomintang. En 1908, il décide d’ouvrir son propre magasin rue Taitbout. Les relations avec Zhang restent affables – et le demeureront. Le nouveau marchand d’art conserve une profonde reconnaissance envers celui qui lui a permis d’échapper à la vie étriquée et pauvre qui aurait dû être la sienne et qui lui a ouvert les portes du métier.

C.T. Loo était parti en Chine lever des fonds afin de démarrer son commerce d’antiquités. Il s’était tourné en premier lieu vers une connaissance de Nanxun, Wu Qi Zhou dont les affaires marchaient bien, qui avait mis 150 francs dans l’entreprise, devenant ainsi l’associé principal de C.T. Loo. L’autre moitié de l’investissement provient de deux antiquaires installés à Pékin. Petits chevaux mongols, musiciennes de terre cuite, danseuses en robe vernissée envahissent la galerie de la rue Taitbout. Les amateurs parisiens achètent des peintures, des bijoux en jade, des porcelaines et des flacons-tabatières ; ils installent dans leur salle à manger des buffets deux portes laqués noir à décor de papillons, des tapis de soie avec muraille de chine ou feuillages bleus, plus bleus que le plumage d’un canard colvert. En quelques mois, le capital de la société est multiplié par dix.

Mais le galeriste voit plus grand. Des trésors de l’art asiatique ancien arrivent rue Taitbout grâce au réseau chinois, qui profite sans doute des pilleurs de tombes. C.T. Loo se procure pour trois fois rien des vases de porcelaine, du vert un peu gris qu’on appelle céladon ; il achète de grands vases de l’époque Ming avec des scènes de bataille, des vases Kangxi (K’hang-hsi dans ses catalogues) exceptionnels à la glaçure délicate comme celui dont le décor représente l’impératrice accompagnée par son emblème, le phénix. Une splendeur… Touché par la pureté des couleurs, Loo apprend vite à reconnaître les plus belles pièces de jades, coupes en jade blanc, gravées de  frises de motifs géométriques, coupe en jade vert, couleur d’océan, en forme de feuille de lotus et à décor de tortue de la dynastie Song du Sud,  montagne miniature shanzi… Il apprécie les bronzes puissants qui remontent au 16e siècle avant l’ère chrétienne, des bronzes qui comportent des représentations d’animaux, (ding utilisés pour cuire les aliments, ou vases du bassin du fleuve Jaune avec leurs pieds réalisés dans de hautes lames de bronze décorées d’oiseaux ou de dragons stylisés). Il est sensible à la grande statuaire et importe les stèles de Taizong, qui remontent au deuxième empereur de la dynastie des Tang. Son ascension est fulgurante.

Il n’a peut-être pas l’impression de voler son pays. L’Empire Qing au bord de l’effondrement ne protégeait pas ses trésors livrés aux aventuriers. Les tombes ruinées, les temples et les grottes, à l’abandon, semblaient n’appartenir à personne. D’ailleurs, le galeriste affirme qu’il n’est pour rien dans le pillage des tombes et qu’il s’est borné à acheter des œuvres sur le marché libre. C.T. Loo se voit même comme un ambassadeur culturel qui permet à l’Occident de comprendre la grandeur de son pays. (Il lèguera d’ailleurs sa collection de jades antiques au musée Guimet).

Evidemment, la Chine actuelle ne voit pas les choses ainsi. Pour les autorités de Pékin, C.T. Loo est un affreux prédateur qui a privé la Chine d’une partie de son héritage artistique ! Le pire, peut-être, est que ce criminel n’est pas un homme blanc, mais un des leurs. C’est un compatriote qui encourage les trafiquants en leur permettant d’écouler leur butin ! Un ami chinois s’indigne du vol de six chevaux sculptés du 7e siècle dans un mausolée situé près de Xi’an. Pour faciliter le transport, le galeriste a fait casser cette sculpture en morceaux. Il m’écrit : « Quand on pense que cette sculpture d’un raffinement et  d’une vivacité exquise, qui était restée intacte pendant 1300 ans, a été atrocement abimée dans notre temps par la cupidité de cet homme ! Chaque fois que  je vois cette sculpture, je me dis qu’il doit y avoir un coin dans l’enfer réservé à ces casseurs de l’art ». Ces statues mutilées pulvérisent la légende de C.T. Loo.

C.T. Loo a obtenu la considération des Français. Il est souvent invité dans des cocktails ou des dîners. Son français est approximatif – et le restera – mais il plaît.  Sa biographe cite un billet d’une cliente de Saint-Denis-sur-Loire : « Venez me voir, je serai si fière de vous présenter à mes amis monsieur et madame la comtesse de Milly à Macé, ils ont un château. Daignez donc venir nous voir. Votre dévouée, Angèle Depars. » (éd. 2015, p 53) Beaux dîners, vie mondaine. Au centre de la table miroitent les plats d’argent de ses hôtes. Il vaut d’ailleurs mieux qu’un mondain. Il noue des relations amicales avec Segalen et avec le sinologue Paul Pelliot, chef de l’expédition dans les grottes bouddhiques de Dunhuang.

Cependant, l’intégration a ses limites, qui s’arrêtent aux alliances matrimoniales. Malgré sa réussite, le Chinois est exclu du marché des femmes de la bonne société et ne devra son mariage avec une Française qu’à la marginalité de la jeune fille qu’il épouse en 1910. Il était en fait amoureux d’une modiste, sa voisine, qui devait sa propre réussite commerciale à un riche protecteur. Pour conserver sa rente, elle refuse de l’épouser, mais lui offre en échange sa fille (illégitime) de quinze ans. Marie-Rose, mariée sans amour à un homme plus âgé qu’elle, chinois par-dessus le marché, se laisse faire et laisse s’établir une double vie, car Loo continue à voir régulièrement sa belle-mère, maîtresse et ange gardien qui le conseille dans la gestion de ses affaires… Double jeu ou tradition chinoise du concubinage ? La jeune madame Loo se résigne ou s’arrange de la situation. Elle se console en faisant la dame dans son appartement de la rue de l’Opéra. Elle n’a pas besoin de travailler, s’habille avec goût, s’occupe de sa famille. Quatre filles sont nées dans ce drôle de ménage à trois. « Je n’ai pas d’enfant, dira pourtant, Loo  pour qui seuls comptent les héritiers mâles ». Les aînées, issues de parents qui ne s’aimaient pas, grandissent sans que leur père s’intéresse beaucoup à ces étrangères, la cadette Janine, si gracieuse, peintre, amatrice d’art chinois adule son père. C’est à elle que le « Kanhweiler chinois » confie sa galerie d’Art de La Pagode quand le régime de Vichy interdit aux étrangers d’exercer une profession commerciale sans une autorisation spéciale et c’est elle qui en prendra définitivement la direction en 1947.

La guerre de 1914-18  avait obligé Loo à passer par les Etats-Unis lors du retour d’un voyage en Chine. Ayant découvert le marché florissant des antiquités chinoises de New-York, il décide en 1915 d’établir une galerie sur la 5e avenue, ce qui lui permet d’entrer dans le marché mondial. Dès lors, il joue un rôle de conseiller pour de nombreuses collections privées et pour le Metropolitan Museum of Arts, comme il le faisait déjà pour l e musée Guimet  et le British Museum.

Derrière son sourire impénétrable, masque de l’Oriental, il est difficile de savoir ce que pense C.T. Loo. Il ne semble pas avoir cherché à transmettre son héritage chinois à ses filles. Porteuses de prénoms sans consonance étrangère, elles ne connaissent pas le chinois (tandis qu’il parle mal le français). Elles sont de France et non d’ailleurs et la famille qui s’est construite ne ressemble pas à la structure organique qui, en Chine, réunit les générations.

Loo n’oublie pas son village natal. Cependant malgré les va-et-vient entre la Chine et l’Europe, sa vie est cloisonnée. Il ne semble avoir cherché à partager son identité complexe avec les villageois de Lujiadou. Même si quelques détails de sa jeunesse, comme le goût du Ma Jong lui sont restés, il est pour eux un Occidental. Au moins, il sera le bienfaiteur du village : il fera construire un puits, puis une école. Bientôt, il envoie 2 000 dollars par an, environ 20 000 yuans, soit cent fois le salaire annuel d’un paysan chinois de l’époque. Cette somme colossale pour la Chine fera vivre confortablement l’ensemble du hameau.

Le commerce fructueux prend fin avec la prise de pouvoir des communistes. Après 1949, ses correspondants fuient ou sont arrêtés et le galeriste ne pourra jamais retourner dans son pays. Le déclin de l’entreprise commence. Au soir de sa vie, C.T. Loo rassemble des notes pour justifier son parcours. N’a-t-il pas joué un rôle dans la lutte contre l’arrogante assurance des Européens en montrant que l’art de la Chine n’était pas inférieur à l’art occidental ? N’a-t-il pas préservé des chefs d’œuvre que des paysans indifférents auraient laissé disparaître ? Que serait-il advenu des merveilles qui sont à présent exposées dans les riches musées d’Europe et d’Amérique ? Chacun s’arrange comme il peut avec le sens de sa vie, ou avec l’image qu’il veut en transmettre, mais C.T. Loo voyait bien que les musées et les collections « mondialisées » se nourrissaient de la substance de pays qui n’étaient pas en mesure de tenir tête à l’Occident. Il n’est pas parvenu à terminer son récit justificatif.

Il meurt en 1957. La pagode qu’il a fait construire en 1926 pour abriter sa collection est la part orientale de sa vie parisienne. Implantée dans le très bourgeois 8ème arrondissement, elle affirme avec flamboyance le particularisme d’un exilé qui est parvenu à bricoler un symbole de Chine en plein cœur de Paris. Je suis fascinée par cette image.

Mais finalement, cette double appartenance est  vraie pour pas mal de gens. Tant de gens sont venus à Paris pour transformer leur existence, qui, au soir de leur vie, n’éprouvent plus qu’un sentiment de déplacement.

La pagode rouge

La pagode, qui a choqué les voisins de C.T. Loo, a été construite à l’angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt. L’architecte Fernand Bloch a transformé un hôtel Louis-Philippe en pagode pour le CT Loo qui y installe la société C.T. Loo et Compagnie dont les activités perdurent jusqu’en juin 2011.

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Quand on arrive au coin de la rue Rembrandt, on a l’impression que l’écart entre l’Orient et l’Occident est aboli. Auvents en tuiles vernies qui se relèvent au coin, animaux protecteurs sur les avant-toits, croisillons asiatiques des fenêtres et des balcons…

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portique décalé par rapport à la porte de façon à empêcher les mauvais esprits d’entrer.

pagode rue de courcelles. portail

Le site internet www.pagodaparis.com. décrit un intérieur splendide, des plafonds à caissons  et de magnifiques boiseries laquées des 17e et 18e siècle. Après un changement de propriétaire, la pagode accueille expositions et événements privés. Les fonds de la bibliothèque de M. Loo, riches de 1.300 livres, 3.000 catalogues d’exposition, 3.000 photographies d’objets d’art, y sont consultables, mais quand j’ai voulu prendre rendez-vous, le site était fermé.

En tout cas, il va falloir s’habituer au côté ambigu de l’histoire muséale du début du 20ème siècle, longue période où l’Occident faisait venir des œuvres du monde entier, où la possession des territoires allait de pair avec la possession des chefs d’œuvres. Galeristes, collectionneurs, chercheurs et musées ont participé à l’entreprise. Même s’ils ne sont pas des trafiquants, ils ont joué un rôle dans un marché où l’argent nourrissait tous les trafics.

Lenain, Geneviève, Monsieur Loo. Le Roman d’un marchand d’art asiatique, éd. Philippe Picquier

www.pagodaparis.com

Le rayon bricolage du BHV (Marais 3)

Les grands magasins sont inséparables d’une époque optimiste d’expansion du capitalisme, promesse d’une abondance quasi illimitée. Rien d’étonnant à ce que les tours majestueuses des palais aristocratiques soient passées à ces palais de la consommation.

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Les tours du Printemps Haussmann

C’est aussi au 19ème siècle qu’est né l’art nouveau de gérer un amoncellement de marchandises, d’en montrer l’abondance, la variété et le renouvellement permanent. Dans les rayons, les clients peuvent fouiller à leur aise, toucher des étoffes sans rien acheter. C’est pourquoi certains viennent là comme à la promenade.

Leur rivalité, qui les rapproche aussi, explique que les grands magasins aient adopté la même disposition d’ensemble. Ils déploient leurs rayons d’articles de Paris au rez-de-chaussée : maroquinerie, parfums, vêtements, foulards attirent la cohue des visiteurs. Les tapis, les meubles dont la clientèle est moins nombreuse sont placés dans les étages supérieurs.

Le plus célèbre des Grands Magasins est celui des Galeries Lafayette qui est sur l’agenda des tour-operators, quelque part entre l’ascension du monument d’Eiffel et la visite à la Joconde. Les touristes viennent admirer le décor splendide de sa coupole, la dentelle de fer de la verrière, la profusion des couleurs, d’ors et de pourpre des murs… Ils en profitent pour acheter souvenirs de Paris et cadeaux luxueux.

Galeries La Fayette. La verrière

Galeries Lafayette. La coupole « byzantine » de Ferdinand Chanut

Entre ces quatre enseignes, ma préférence va au BHV du Marais à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il est moins fastueux que  ses concurrents du 7ème et du 9ème arrondissements, et sa clientèle s’adresse moins aux touristes saoudiens et chinois qu’aux Parisiens, surtout (si on en croit sa publicité), aux « urbains créatifs » du quartier pour qui des sessions de bricolage et cuisine sont organisées.

Le magasin de bonneterie bon marché, ouvert en 1852 par Aristide Boucicaut, qui a développé un des premiers une caisse de prévoyance et de retraite pour les employés, octroyé un jour de repos hebdomadaire… s’est tout de même normalisé. Racheté par Bernard Arnault en 2012, il vise désormais une clientèle plus tournée vers le luxe. Les boutiques de la consommation mondialisée ont envahi les étages. Impossible de dire, « je cherche un chemisier… il me faut un rouge à lèvres » : il faut aller d’une marque à l’autre, ce qui allonge le temps passé dans le magasin et empêche la comparaison.

De la force d’attraction qu’exerce le sous-sol du BHV sur une personne ne sachant pas bricoler

Mais le rayon bricolage est toujours là. Bien que je n’aie aucune idée de la façon de changer les joints d’un tuyau, de faire tenir une tringle à rideau de douche, ou de réparer une vitre cassée, et que je sois tout juste capable de remettre en route l’électricité, je suis fascinée par le sous-sol du BHV, par sa profusion bien ordonnée.

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J’aime l’atelier géant, les gondoles de tournevis, clés à douille, marteaux, pinces, mètre-ruban.

Un peu plus loin, ce sont les rayons consacrés à l’ameublement avec ses pieds de table droits, cannelés, galbés ou forme de sabre, et ses boîtes à patins protecteurs.

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Sous sol du BHV. Pieds de meubles

J’aime au bazar de l’électricité voir les câbles de tout calibre et les éclairages à Led :

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Sous-sol du BHV. La Clinique de la lampe

Les temps changent doucement. Brassens et Eugène-Louis-Henri avaient écrit pour Patachou Le Bricoleur dont le refrain martelait que le bricolage était une activité masculine

{Refrain:}
Mon Dieu, quel bonheur !

Mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari qui bricole

Mon Dieu, quel bonheur !

Ah, mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari bricoleur !

De nouveaux types de bricoleurs déambulent dans le rayon des perceuses et on rencontre pas mal de femmes. Les divorces, le goût du célibat, les campagnes pour une éducation plus égalitaire ont peu à peu eu raison d’une des plus tenaces frontières entre activité féminine et activité masculine.

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Oui, oui, le bricolage est aussi une affaire de femmes.

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Sous-sol du BHV. Quincaillerie

On peut offrir à des jeunes femmes perceuses et visseuses ; des trousses de bricolage en même temps que des trousses de maquillage. D’ailleurs, les fabricants se sont adaptés et vantent désormais la légèreté de leurs modèles.

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

Le Marais juif (2) : des Hospitalières- Saint-Gervais au jardin des Rosiers

Sur la place des Hospitalières Saint-Gervais, à côté du restaurant Chez Marianne, on trouve une école. Elle a été installée sur une partie de l’ancien marché des Blancs-Manteaux, à l’emplacement du Pavillon de boucherie, et la façade est toujours décorée de deux têtes de bœufs en bronze (réalisées en 1819).

Tête de boeuf par Edme Gaulle (1762-1841), 1819DSC05565

Ancienne fontaine à  la tête de boeuf de l’ex marché des Blancs-Manteaux, par Edme Gaulle (1762-1841).

L’enseignement mutuel ; l’école pour tous ; la rafle du Vel d’Hiv

Je dois être une des rares personnes à m’intéresser aux inscriptions des façades  « Ecole primaire communale de jeunes garçons israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». « Asile, Ecole primaire communale de jeunes filles israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». La pierre garde la mémoire d’un moment  de l’histoire, de ces établissements et plus largement la mémoire d’un épisode de l’histoire de l’enseignement en France.

Asile Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israéelites. Mode mutuelDSC05566

Fronton de l’ancienne Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israélites (Mode Mutuel)

Après le concordat, qui organise les relations entre l’Etat et ceux qu’on appelle alors les Israélites, le consistoire obtient le droit d’ouvrir des écoles autour d’un programme qui faisait une place à l’hébreu. Une première école de garçons ouvre en 1819 qui accueille environ 80 écoliers. Pour les filles, l’école s’ouvre en 1822. Quelques années plus tard, des difficultés financières conduisent le consistoire à se tourner vers la Mairie de Paris et à demander que les écoles soient reconnues et financées comme écoles communales, tout en conservant leur spécificité confessionnelle, ce qui sera accepté à condition que le programme soit étroitement contrôlé et que le recrutement des maîtres obéisse aux règles fixées par les autorités. En 1844, sont édifiées deux écoles laïques pour accueillir les jeunes gens de la communauté juive, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Contrairement aux autres écoles, elles étaient fermées le samedi, jour de shabbat, et ouvertes le jeudi, jour de congé partout ailleurs. Il n’y avait pas d’instruction religieuse et la confession juive n’était demandée ni aux enseignants ni aux élèves.

Quant à la désignation de « mode mutuel », c’est un terme opaque, qui perdure  comme une couche ancienne qu’on aurait oublié d’effacer (de fait, c’est le propre des sociétés de laisser affleurer quelques strates du passé pour mieux se réinventer). « Mode mutuel » renvoie aux solutions imaginées au 19ème siècle pour scolariser la population pauvre. En Angleterre, un pasteur anglican Andrew Bell (1753-1832) puis un quaker, Joseph Lancaster (1778-1838), avaient entrepris de décomposer les éléments de la lecture et du calcul en éléments simples que des élèves un peu plus avancés (les moniteurs) pouvaient faire répéter à leurs camarades. Grâce à ce procédé, des écoles encadraient des centaines d’enfants sous la conduite d’un maître unique. Le souci d’économie concerne aussi le matériel : les tableaux de lecture et d’arithmétique remplacent les livres; les carrés de sable fin, puis l’ardoise,  permettent de s’exercer aux premiers tracés de caractères et d’économiser ainsi le papier. En France, la méthode est diffusée par La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1801, qui avait pour but de favoriser la Révolution industrielle, mais qui croyait aussi aux vertus émancipatoires de l’instruction. La Société disposait d’un journal pédagogique et de liaison qui comporte 20 volumes, le Journal d’éducation. (L’immeuble qui abritait la société se voit toujours place Saint-Germain). Victor Hugo, parmi beaucoup d’autres  s’était enthousiasmé pour l’enseignement mutuel, efficace, au moins pour les apprentissages élémentaires :

Regarde. Ils vont s’apprendre, en d’aimables leçons,
Ces signes variés qui peignent tous les sons.
Au milieu d’eux se place, en sa chaire mobile,
Leur Aristarque, armé de son sceptre fragile ;
Vois-les, près d’un tableau, sans dégoûts, sans ennuis,
Corrigés l’un par l’autre, et l’un par l’autre instruits ;
Vois de quel air chacun, bouillant d’impatience.
Quand son rival s’égare, étale sa science ;
Ce soir il s’ornera d’un ruban bien acquis,
Et son regard dira : c’est moi qui l’ai conquis. (AVANTAGES DE L’ENSEIGNEMENT MUTUEL.

L’enseignement mutuel suscite cependant l’opposition de l’église catholique soucieuse d’exercer une surveillance étroite sur les enfants. Et puis, la méthode venait de pays protestants ! Elle est marginalisée peu à peu.

Alain Wagneur. Des milliers de places vides30102018

En juillet 1942, la Rafle du Vel D’Hiv, menée par les policiers parisiens touche durement les enfants de l’école. À la rentrée scolaire du 1er octobre 1942, il n’y a que 4 élèves juifs présents…  165 enfants juifs avaient disparu. Alain Wagneur, dans un beau livre intitulé Des milliers de places vides raconte son enquête quasi policière pour savoir comment le directeur de l’école, Joseph Migneret (1888-1949), avait fait sa rentrée devant des classes vidées de leurs élèves. Ses réactions, le directeur ne les a pas communiquées aux autorités scolaires, et plus généralement, Alain Wagneur n’a trouvé aucune trace dans les archives de répercussions suscitées par ces arrestations ni chez les instituteurs ni chez les autorités. L’institution scolaire reste muette. Cependant Alain Wagneur rend hommage à Joseph Migneret qui s’est engagé activement dans la Résistance, fabriquant des faux papiers, cachant des enfants dans un appartement qu’il loue 71 rue du Temple. Son nom est inscrit parmi les 2 693 « Justes de France » sur le monument de l’Allée des Justes (entre la rue Geoffroy L’Asnier et la rue du Pont Louis-Philippe). Une plaque rappelle aussi son action : « À Joseph Migneret, instituteur et directeur de cette école de 1920 à 1944, qui, par son courage et au péril de sa vie, sauva des dizaines d’enfants juifs de la déportation. Ses anciens élèves reconnaissants »

Le jardin des Rosiers – Joseph-Migneret

Le jardin dont l’entrée se situe au 10 rue des Rosiers (jardin des Rosiers) porte aussi le nom de Migneret. On y accède par un petit passage couvert. Quand les ateliers ont périclité, leurs cours ont été réunies et plantées.

A l’entrée une plaque porte les noms des enfants arrêtés pendant l’occupation.

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Aujourd’hui, on y trouve un espace tranquille à l’ombre de vieux arbres, des pelouses où les enfants peuvent jouer, et un carré que les habitants du quartier viennent cultiver. Quand on avance, le jardin fait un coude : un grand figuier rampant fait face à un marronnier centenaire. Nous avons rencontré un mordu de ces figues qui nous a raconte qu’en été, il vient faire provision de fruits et qu’il verrait volontiers le figuier devenir l’emblème de Paris, tant les fruits sont doux.

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Le figuier noueux du Jardin des Rosiers-Migneret

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A l’ombre du marronier. Jardin des Rosiers

Un vol de moineaux s’abat sur un arbuste. Les passereaux se font rares à Paris, mais ici, ils trouvent des plantes qui n’ont pas été traitées. Un panneau se vante d’ailleurs que le sol où est planté le figuier abrite tout un peuple d’insectes et d’araignées.

Jardin 10 rue des Rosiers. Le moineauDSC05562

Au fond du jardin, on voit la haute cheminée de la Société des Cendres fondée en 1859 et qui a fonctionné jusqu’en 2002 (un des vestiges du Marais ouvrier).

Cheminée de l'atelier des CendresDSC05560

Cheminée de l’ancien atelier des Cendres, vue depuis le Jardin des Rosiers

L’usine traitait les déchets des bijoutiers et des pellicules argentiques pour en extraire les métaux précieux. En 2014, Uniqlo a acquis le bâtiment désaffecté et a conservé comme décor pour son magasin, la cheminée, la verrière ;  les fours et les meules sont exposés au sous-sol.

Les Cendres. Cheminée DSC05568

Magasin de la marque Uniqlo, rue des Francs-Bourgeois. La cheminée de l’Atelier des Cendres a été conservée

Après l’attentat de Pittsburg (octobre 2018)

Longtemps, les juifs américains sont venus visiter l’Europe pour contempler, effarés et soulagés, toutes les traces laissées par les persécutions, l’inquisition, les humiliations de l’ancien régime, les pogroms de l’Est, l’affaire Dreyfus, la fureur nazie… Les attentats musulmans étaient le dernier épisode d’une longue série et ils se demandaient pourquoi leurs coreligionnaires restaient en France au milieu des Arabes, au lieu de rejoindre l’Amérique défendue par la barrière infranchissable de l’océan Atlantique. Les plus conservateurs se réjouissaient des positions du président Trump qui s’était spectaculairement rapproché d’Israël, ce qui leur donnait l’impression d’une protection supplémentaire. Bref  ! Quelle que soit la politique d’Israël et quel que soit l’appui que les Américains fournissent à Netanyaou, ils étaient hors de portée des antisionistes. Mais voici qu’un antisémite, adepte des armes à feu, a fait un carnage dans une synagogue de Pittsburg. Nos amis américains ne comprennent rien à ce qui leur arrive ; ils sont obligés de se rappeler que l’antisémitisme « traditionnel » de l’extrême droite est toujours meurtrier et ils ne comprennent pas plus que nous les raisons d’une haine récurrente contre des personnes si semblables à ceux qui les détestent.

 

Wagneur, Alain, 2014,  Des milliers de places vides, Actes Sud, coll. « Le Préau ».

http://www.ajpn.org/juste-Joseph-Migneret-1978.html

Branca Sonia, (1980), « Principes et théorie de l’enseignement du français à l’école mutuelle sous la Restauration », Le français aujourd’hui n° 49, 85-96 ; ° 50, 95-108.

Brody Jeanne, « L’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, pratique religieuse et école laïque », Archives juives 26/2, 2e semestre 1995, pp. 49-60.

 

Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

Quand j’ai quitté Paris, le Marais était un quartier populaire, où les gens de la rive gauche s’aventuraient rarement. Je me souviens y être allée pour dîner un soir d’hiver où tout était obscur et silencieux. On n’avait pas croisé grand monde parce qu’il faisait froid. Il était tombé un peu de neige que les rares automobiles avaient transformée en boue sale. Comme je parlais avec nos amis, je n’avais pas fait attention aux noms des rues. Je déambulais, loin de ma rive gauche, dans un quartier perdu dont tous les bâtiments se ressemblaient. Comment imaginer aujourd’hui le Marais de ce temps-là, ce lieu ténébreux, où la crasse transformait les palais en taudis, où les dépôts noirs de suie effaçaient jusqu’aux formes des façades ?

La cause des femmes

Nous sommes entrés dans un restaurant-coopérative dont les prix variaient en fonction des ressources des convives. Nous avons  partagé une grande table avec des inconnus. Ce jour-là, nous avons discuté de la situation des femmes. Même celles qui n’étaient pas des militantes constataient amèrement que les révoltes étudiantes leur avaient fait peu de place. A la fin des réunions pour l’émancipation des peuples, il fallait des petites mains pour la vaisselle ou pour faire tourner les ronéos, et c’étaient toujours les femmes qui s’y collaient !  Je me souviens de cette soirée. Nous avions déjà le sentiment désenchanté que les utopies révolutionnaires viraient au cauchemar l’une après l’autre. Mais nous nous promettions, avec énergie, de modifier un peu nos vies. Nous ne voulions plus rester silencieuses dans les assemblées générales, ou nous laisser spécialiser dans les corvées. Je ne sais plus qui a dit : « La révolution qui va réussir, c’est celle qui va abattre le patriarcat ». Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression  que les choses vont mieux de ce côté-là, du moins dans le milieu protégé qui est le mien, même s’il m’arrive de penser que la contraception a fait davantage pour ouvrir des possibles que tous nos discours ? N’est-ce pas la pilule qui a permis que la maternité soit un choix et non une maternité subie, qui a entraîné la limitation des naissances ; n’est-ce pas la pilule qui a permis notre entrée massive dans le monde du travail, clé de notre indépendance ?

Récemment, j’ai voulu retourner dans ce restaurant des années 70. Evidemment, je me suis perdue ! Fallait-il tourner tout de suite sur Sainte-Croix de la Bretonnerie ? Aller plutôt vers la rue des Blancs-Manteaux ? De toute façon, les entrepôts et les ateliers ont disparu. La population pauvre est partie ou bien elle est devenue invisible. Le Marais est un des quartiers les plus chers de Paris et les fonds de pension rachètent les appartements qui se libèrent pour les louer aux touristes. Le soir, la lumière est partout : les vitrines des cafés et des commerces resplendissent ; les enseignes lumineuses chassent l’obscurité et aplatissent les ombres. Une foule dense vient pour faire la fête. Là où le pas des passants résonnait dans des rues désertes, on entend de la musique et des rires.

Le Marais d’aujourd’hui est à la fois un musée géant,  un quartier juif modernisé pour touristes, qui doit moins aux ashkénazes qu’aux sépharades, malgré son surnom de Pletz (la « petite place » qui vient du yiddish). Les gays sont installés du côté du BHV, transformé en magasin branché qui multiplie les rayons de « marques ». Les Chinois font de l’import-export dans le haut Marais. On se promène dans ces mondes séparés qui ne sont pas reliés entre eux, même si les frontières en sont fluides. On se repère aux cuisines proposées par les restaurants, aux noms des commerces, le tout étant recouvert par le développement des boutiques de prêt à porter et des galeries d’art.

Le Marais-Musée

Il a fallu la loi de 1962 sur le ravalement des monuments parisiens (dite Loi Malraux) pour que les hôtels du Marais soient restaurés et retrouvent leur ancienne splendeur. Un certain nombre de ces hôtels sont des monuments qui se visitent, l’Hôtel de Soubise aux façades géométriques abritait les archives nationales, aujourd’hui déménagées à Saint-Denis. Chaque été, des musiciens viennent jouer dans son beau jardin. L’Hôtel de Sully abrite le Centre des Monuments Nationaux. Les visiteurs adorent passer par l’entrée qui permet de passer directement sur la place des Vosges, l’Hôtel Carnavalet, qu’a loué longtemps Madame de Sévigné, était mon favori. Malheureusement, son musée de l’histoire de Paris est en travaux jusqu’à la fin de 2019…. Mais aujourd’hui, nous allons flâner rue des Rosiers.

La rue des Rosiers : fallafels et prêt-à-porter

Le Marais juif attire presque davantage de visiteurs que les palais. On vient pour se recueillir sur le sort des Juifs, mais surtout par goût du pittoresque, pour acheter des vêtements ou parce qu’on peut y manger des fallafels qui sont avec les pizzas, les kebabs et les burgers la base de la nourriture des jeunes générations.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe, victimes de pogroms, dans les pays de l’Est, ont afflué en France, le premier pays à avoir voté leur émancipation pendant la Révolution française, puis à condamner son armée plutôt que de laisser l’innocent capitaine Dreyfus pourrir au bagne. Ces immigrés s’entassaient dans les tout petits logements du Marais. C’est à la présence ashkénaze qu’on doit la haute synagogue de la rue Pavée, réalisée en 1913 par Guimard, le grand architecte de l’art nouveau.

Guimard synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée. Synagogue construite par Guimard

Un dicton disait alors « heureux comme dieu en France ». Pourtant, pendant la période de Vichy, 25.000 juifs du Marais furent déportés en Allemagne et massacrés : au numéro 14 de la rue de Bretagne, une plaque rappelle que la police française rassembla à cet endroit des juifs lors de la Rafle du Vel d’hiv en juillet 1942 et des plaques sur toutes les écoles du quartier témoignent du programme d’anéantissement qui a frappé même les enfants.

Peu à peu, les rapatriés d’Algérie ont pris le relais des ashkénazes. Les queues se forment devant les restaurants Marianne ou l’As du falafel qui proposent une cuisine séfarade.

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Mais la rue des Rosiers est surtout devenue un centre commercial piétonnisé et branché.

Happy Socks - rue des RosiersDSC05563

La boutique Happy Socks. Rue des Rosiers, on fête à  présent Halloween. Américanisation  des esprits au service du commerce…

Derrière les façades muséifiées, on trouve des boutiques vouées à la sape, comme au numéro 4, le Hammam-Sauna-Saint-Paul qui datait de 1863.

Le Hammam-Saint-Paul

Le Hammam-Sauna-Saint-Paul

Au n° 7,  en 1982, le restaurant de Jo Goldenberg a été la cible d’un attentat commandité par le Fatah qui avait fait 6 morts et 22 blessés. 40 ans plus tard, les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Le restaurant a fermé, remplacé par H&M. Aujourd’hui il cherche un repreneur.

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L’ancien restaurant de Jo Goldenberg au coin de la rue Duval et de la rue des Rosiers

Seul le traiteur Sacha Finkelsztajn propose encore une cuisine d’Europe Centrale. Je viens dans sa petite boutique jaune pour ses strudels, ses vatrouchkas et pour ses merveilleux boreks au fromage de brebis,

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Sacha Finkelsztajn. Saveurs yiddish, 27 rue des Rosiers

Partout, la foule se précipite fascinée dans les boutiques Bel Air, COS, Léa, Le Temps des cerises, H&M, René Dhery… Pourquoi là puisqu’on trouve les mêmes partout dans Paris?

Librairie du TempleRue des Hospitalières Saint-Gervais, la librairie du Temple est toujours là. Pour combien de temps ?

Retour au Jardin d’agronomie tropicale : fragments d’un passé disparu

Nous étions déjà venus en hiver au Jardin d’agronomie tropicale où sont conservés des pavillons construits à l’occasion de l’exposition universelle de 1900 et des expositions des colonies françaises de 1906 à Marseille et au Grand Palais à Paris. (voir Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale)

Nous connaissions l’existence de ce jardin et de l’École nationale supérieure d’agronomie coloniale créés entre 1899 et 1902 afin de former des chercheurs capables de sélectionner des plants et des ingénieurs agronomes capables d’améliorer les rendements agricoles dans tout l’Empire. Le centre avait perduré sous le nom de CIRAD (Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement), puis, l’essentiel des activités ayant déménagé à Montpellier, le jardin était resté plus à moins sans entretien jusqu’à ce que la Mairie de Paris décide de l’ouvrir au public et de réhabiliter quelques bâtiments.

Pourtant tout semblait encore à l’abandon et la lumière d’hiver ajoutait à l’impression funèbre. Certains pavillons étaient entourés de grillage ; on voyait leurs fenêtres défoncées. Les serres étaient ravagées, leurs carreaux brisés.

Serre du jardin d'agronomie tropical.JPG

Nous n’avons rencontré personne et on pouvait croire le jardin complètement abandonné.

Des fragments de statues jonchaient le sol. Une représentation de coq, déjà ridicule au temps où le sculpteur l’avait créé, avait gardé son air querelleur et arrogant, mais perdu une cuisse. Sa patte inutile demeurait fermement posée sur le socle de béton.

Le coqEt le coq piteux semblait une image de l’empire perdu. Pourtant le jardin solitaire était d’une beauté aveuglante. Il parlait bien de la fragilité des œuvres humaines.

Un dimanche de mai, la journée était limpide et nous avons décidé d’explorer systématiquement  le jardin et ses secrets. La mairie de Paris met des cartes en ligne. Il n’y avait qu’à suivre les indications et à lire les notices explicatives placées devant chaque vestige.

httpswww.google.comsearchq=plan+jardin+dagronomie+tropical

La porte chinoise  (n°10)

L’entrée se fait par une porte chinoise, en bois rouge, qui date de l’exposition universelle de 1906 et qui a été déplacée de la verrière du Grand Palais jusqu’à l’allée centrale du jardin. Chacun prend la pose le temps d’une photo afin de ramener un souvenir qu’on croirait sorti d’un long voyage exotique.

La porte chinoise
La porte chinoise
Porte chinoise. détail
Porte chinoise. détail

Le jardin d’agriculture tropicale a aussi été un lieu où ont été déposés des pavillons évoquant les différents peuples de l’Empire, tels qu’on les représentait lors des expositions coloniales. Durant la première guerre mondiale, plusieurs de ces bâtiments ont ensuite été transformés en hôpitaux pour accueillir les soldats des colonies, blessés ou moribonds. C’est pourquoi des monuments aux morts d’outre-mer ont été dressés un peu partout. On y conserve enfin quelques statues à la gloire d’administrateurs ou d’entités obscures.

En suivant l’allée de gauche, on rencontre d’abord une stèle verdie par la mousse et noircie par les années. Elle a été érigée en l’honneur des soldats de Madagascar tombés en 14-18 (C)

hommage aux soldats de Madagascar morts en 14-18

Un peu plus loin un Persée tenant la tête de Méduse.

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Persée

Un des bâtiments les plus navrants est le bâtiment ruiné  du Maroc qui a abrité l’école d’agriculture, avant d’être converti en hôpital pendant la première guerre mondiale.

Pavillon du Maroc 2
Bâtiment du Maroc
pavillon du Maroc . Détail_DSC0139

Les pavillon de la Guyane (4 sur le plan) de la Réunion (5) et de la Tunisie (6)

De l’autre côté du chemin, le pavillon de la Guyane abritait une collection de bois précieux et de fibres destinées au tissage. Un vieux tronc d’arbre traîne par terre. Un cycliste s’arrête. « Ne partez pas sans jeter un coup d’œil à la côte de la baleine ! »  – Ah bon ! Le tronc d’arbre, c’est un morceau de baleine ? – L’autre bout est un peu plus loin. Ce sont des montants d’un portail.

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Pavillon de la Guyane

On a demandé au cycliste qui il était. – Moi ? Un chercheur du Cirad. Nous ne sommes pas tous délocalisés et nous sommes logés dans un des pavillons. Inutile de vous dire que j’apprécie le jardin. Profitez-en pendant qu’il dort tranquillement. Un jour, on installera des cafés et des marchands de souvenirs et la magie du jardin disparaîtra. »

pavillon de la Réunion (2)
Pavillon de la Réunion
pavillon de la Tunisie
Pavillon de Tunisie

En 2011, le pavillon de Tunisie, a été décoré par un plasticien, Johann Le Guillerm, qui y ajouté des « Architexture » de bois. Il sera peut-être sauvé et transformé en restaurant, mais il faut faire vite car des squatteurs fêtards menacent de le ruiner.

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Le Pavillon de l’Indochine (pavillon 8)

Aujourd’hui rénové, et entouré de palmiers, l’ancien Pavillon de l’Indochine de l’exposition universelle de 1907 accueille des locaux du CIRAD et des expositions (des amis du Tibet sont là ce dimanche et vendent de petits objets).

pavillon de 'Indochine. Aujourd'hui accueille le CIRAD
Pavillon de l’Indochine. Aujourd’hui accueille le CIRAD

En face, À gauche la serre du Dahomey (le Bénin de nos jours). Elle a servi à l’acclimatation des plantes tropicales. (9 sur le plan)

Serre du Dahomey 152

L’esplanade du Dinh (11 sur le plan)

Importé à Marseille pour l’exposition coloniale de 1906, un temple a été déplacé en 1907 au jardin, face à l’esplanade du Dinh (sorte de maison commune au Vietnam). En 1984, le temple est ravagé par un incendie criminel et pillé. Il est remplacé en 1992 par une petite pagode rouge vif édifiée en mémoire des soldats d’Indochine.

Pagode Rouge
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Lorsqu’on contourne le temple rouge, on parvient à une esplanade où le souvenir des morts vietnamiens est toujours célébré.

hommage aux morts vietnamiens_DSC0178.JPG

Un portique de pierre fait face au temple. Au fond, un mur orné de mosaïques. Au centre, une urne funéraire de bronze, copie des urnes du Palais impérial de Hué.

le temple rouge vu de face_DSC0175

L’esplanade du Dinh n’est pas close par des murs, mais elle est pourtant à part avec ses contrastes entre la perspective géométrique de la terrasse et les arbres à l’horizon, ses marches aux rampes ornées de dragons sinueux, sa pagode rouge d’autant plus touchante qu’elle n’est pas ruisselante d’or comme le sont souvent les édifices sacrés au Vietnam, C’est un lieu serein, un jardin dans le jardin.

La jungle miniature et les statues à la gloire de l’empire colonial

On prend un petit pont de pierre orné de najas. L’ombre est épaisse car à cet endroit les arbres se rejoignent pour former une haute voûte. Ce coin du jardin a des allures de forêt.

JM Le petit point20180527_145151

Le chemin mène à un stupâ dédié aux morts laotiens et cambodgiens.

stupâ cambodgien

Nous sommes presque retournés au point de départ. Nous retrouvons les vestiges du monument à la gloire de l’expansion coloniale sculpté par Jean-Baptiste Belloc :

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Statue de J.M. Belloc (photo Jean-Marie Branca)

la République Française avec son coq gaulois, de belles jeunes femmes « exotiques ». L’une montre son profil ; l’autre est allongée au milieu des bambous.

L'Anamite
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Ce dimanche, des familles ont pris possession des pelouses délimitées par des bosquets. Quelqu’un a tondu l’herbe. Comme il y a du soleil, les merles chantent.

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Des enfants profitent des bois retournés à l’état sauvage pour jouer aux explorateurs. Bien sûr, la végétation (à l’exception des bambous) n’est pas tropicale, mais par endroit, avec l’eau dormante, et l’enchevêtrement des branches, on se sent très loin.

un air de forêt tropicale20180527_145454

Les vieilles serres n’ont pas été réparées ; la végétation les cache presque entièrement sous un fouillis vert qui leur ôte toute tristesse. Tout est confondu, arbustes, ronces et lierre; et forme une broussaille impénétrable et charmante.

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Sur les réseaux sociaux, certains pleurent l’abandon des lieux… D’autres exècrent ces traces des expositions coloniales où l’on demandait à des colonisés de mettre en scène leur infériorité. On avait bien proposé aux Indigènes un salaire pour venir en France habiter les pavillons , mais le spectacle qu’ils offraient (même s’il ne s’agit pas semble-t-il d’attractions foraines ou de « zoos », à proprement parler) ne faisait que montrer leur étrangeté.  Danses « barbares » des Africains, combats simulés des Touaregs à dos de chameau, quasi nudité des Canaques, confortaient les Européens dans l’idée de leur mission civilisatrice. Le jardin, même s’il évoque d’abord l’agronomie tropicale et ensuite les horreurs de la guerre, porte encore témoignage de cette honte.

Dernière métamorphose du lieu : près des serres, des gens s’affairent dans un carré soigneusement bêché. Plus question de nature anarchique. Les laitues poussent à travers des bandes de plastic, faites pour décourager la mauvaise herbe.

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Ces citadins bénévoles réapprenent le B.A. BA de l’agriculture maraîchère. « Nous sommes la « V’île Fertile ».  Nous inventons les fermes urbaines de demain. N’hésitez pas. Nos salades sont à vendre. »

Bibliographie et renseignements pratiques

Isabelle Lévêque, Dominique Pinon et Michel Griffon, Actes Sud, coédition CIRAD, ISBN 978-2-7427-5673-5, 2005

(source Mairie de Paris) https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf (très présentation historique)

http://www.expositions-universelles.fr/1907-vincennes.html

http://www.zouzenparis.fr/esplanade-du-dinh-un-voyage-spatiotemporel-du-vietnam-au-bois-de-vincennes/

Pour y aller : 45 bis avenue de la Belle-Gabrielle, 94130 Nogent-sur-Marne.
RER (A) Nogent-sur-Marne, ou ligne 1 du métro jusqu’à Château de Vincennes

Des visites guidées sont annoncées sur le blog des jardins de la Ville Paris et sur son agenda en ligne. https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf

La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre

Aujourd’hui, c’est le printemps. Au lieu de radoter sur le sens de la vie, je me contente de m’émerveiller du jour si clair. Le ciel est lumineux. Il fait bon. Nous sommes restés à Paris où nous avons marché dans des quartiers tranquilles, avant de terminer par la coulée verte (celle de l’Est Parisien qui porte le nom de l’écologiste René Dumont).

De Bastille à Vincennes

Créée en 1988 par les paysagistes Philippe Mathieux et Jacques Vergely à l’emplacement de l’ancienne ligne de chemin de fer qui reliait depuis 1859 la place de la Bastille à Boissy-Saint -Léger et la Varenne-Saint-Maur, la promenade plantée René-Dumont est un parcours de 4,5 km qui mêle des passages aériens et des tronçons sous terre, des jardins raffinés de roses et d’iris organisés autour de bassins orientaux et des espaces de végétation touffue où se mêlent tilleuls, acacias, noisetiers, et lianes entrelacées.

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Elle démarre derrière l’Opéra-Bastille, surplombe l’avenue Daumesnil jusqu’au jardin de Reuilly : A cet endroit, elle est installée sur les grandes arches de brique rouges du Viaduc des Arts. Dix mètres plus bas des ateliers d’artisans se sont installés entre les arcades : un luthier, des tapissiers, des restaurateurs de tapisserie… Depuis le trottoir, on ne voit pas la promenade dissimulée bien au-dessus des têtes des passants. La première fois que j’y suis venue, comme je cherchais l’escalier le plus proche pour monter, j’ai demandé au commissariat du douzième arrondissement, situé en face. « Une promenade plantée a dit, le policier ? Non, madame, je ne vois pas de quoi vous voulez parler ».

En revanche, là-haut, tout le monde s’arrête pour voir l’immeuble où se trouve ce commissariat, imaginé en 1985 par Manuel Nuñez Yanowski, car il comporte au niveau du toit, un alignement de sculptures copiant « l’esclave mourant » de Michel-Ange.

Coulée verte.Esclave mourant

Treize clones de béton alignés au lieu de l’esclave du Louvre s’abandonnant à la mort de façon si voluptueuse. Qu’a voulu dire l’architecte ?

Coulée verte Esclaves mourants. Les clones.JPG

De l’autre côté, on marche à hauteur d’étages ordinairement cachés.

coulée verte. Un balcon_DSC0122.JPG

Plus loin le chemin tranche entre deux immeubles, comme si on avait coupé une pastèque en deux. (Est-ce bien l’architecte Mitrofanoff qui l’a dessiné ?)

coulée verte

Les angles sont si aigus qu’il n’y a guère que des ectoplasmes sans épaisseur qui pourraient habiter de tels espaces. C’est ce que pensait Roger Caillois quand il écrivait son  Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes, arrondissement où les façades d’angle en biseau ne manquent pas.

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Dans ce premier tronçon, les merveilleux paysagistes qui ont conçu la promenade changent de jardins tous les cent mètres, roseraie, jardin persan, bambouseraie… se succèdent.

Le jardin persan

Le chemin entre dans le Jardin de Reuilly par une passerelle qui oscille doucement au-dessus de la pelouse. Une mère enveloppée dans un voile qui la couvre des pieds à la tête, laisse aux fillettes qui l’accompagnent un moment de joie et d’aventure. Est-ce qu’elle voudra bientôt emprisonner leurs corps sous des draps noirs ?

coulée verte la passerelle_DSC0117

Sur la pelouse d’en-bas, c’est Paris plage. Somme toute, la coexistence entre deux populations est pacifique. Les filles qui bronzent en maillot de bains ont appris à ne marquer ni déplaisir, ni étonnement et vice-versa.

coulée verte pelouse à Reuilly_DSC0118

Le jardin paraît vaste car ses bords sont constitués de micro-espaces, jardin d’euphorbes, roseraie, fougères, bambous…

Au sortir de la passerelle, on pénètre dans la partie basse de la promenade. L’allée Vivaldi dépassée, on doit emprunter le tunnel de Reuilly avec ses filets d’eau qui cascadent le long des parois. Les enfants adorent faire résonner leurs voix sous les voutes.

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Après le tunnel, commence une tranchée verte ponctuée par des gloriettes. Dans le défilé, moins de bruit d’ambulance, de crissement de freins, de grands rires. Quand les ombres du soir commencent à descendre, même les promeneurs baissent la voix.

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Si l’on poursuit, de tunnel en placettes, on arrive presque à Vincennes. Hélas !la piste ne traverse pas encore le boulevard périphérique.

Depuis 2007, les jardiniers laissent pousser la mauvaise herbe et renoncent aux espèces fragiles qui ne peuvent être maintenues qu’à coup d’engrais chimiques. Petit à petit les graminées et les arbustes d’ile de France les supplantent et cette partie du jardin ressemble à un vallon de campagne, avec ce quelque chose de subtilement organisé qu’on doit aux horticulteurs magiciens. Sur Internet, on trouve le nom d’Éric Berlouin, responsable du pôle horticole de l’arrondissement (12e).( https://www.jardinsdefrance.org/coulee-verte-bonne-voie/)

Je suis assez contente que la Coulée verte ne propose pas d’activités supplémentaires, qu’il n’y ait pas de petits commerçants pour vendre des glaces et des sodas, qu’il n’y ait de gaîté surajoutée au bonheur de la promenade. Si la fontaine d’eau pétillante de Reuilly ne suffit pas, ceux qui ont soif n’ont qu’à redescendre ou à pousser jusqu’à l’allée Vivaldi.

La balade est d’autant plus agréable, qu’on ne croise pas les hordes de touristes que les agences emmènent prendre des selfies au jardin du Luxembourg ou devant la tour Eiffel.

Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Mes photographies se veulent objectives plutôt qu’esthétiques. Quoi que les sémioticiens aient pu écrire contre les illusions du réalisme, je les ressens comme des reflets fidèles de la réalité vivante que je poursuis.

Les preuves d’une ville en train de disparaître

Les photographies sont ainsi de parfaits témoins des transformations de la ville. Pendant des mois, j’ai vu vers le boulevard Richard Lenoir, une friche urbaine barrée par les deux flèches de l’église Sainte-Ambroise.

église Saint Ambroise

Depuis, un jardin a été planté. Quand il aura poussé, l’ancienne forme du quartier aura disparu. Mais la photo-souvenir en conservera le souvenir. Ce mot ne me paraît pas infamant : c’est de ça qu’il s’agit. Je reviens sur mes pas ; je cherche l’avant dans le temps présent.

église sainte Ambroise depuis Richard Lenoir

Jardin Truillot près de l’église Saint-Ambroise. 

Dans le 11e arrondissement, je tombe parfois sur des interstices entre. les immeubles en instance d’être démolis, des espaces en déshérence encombrées de débris, de poubelles, d’étais brinquebalants soutenant les murs les plus vétustes, d’une pauvre végétation urbaine. Mes photos constituent ce que Susan Sontag appelle des « pièces à conviction » ; elles témoignent de ce qu’étaient les vieilles rues ouvrières qui seront bientôt rendues méconnaissables par les embellissements destinés aux nouveaux habitants de l’Est parisien.

friche 11e (1)

Paradoxalement, la ressemblance me permet d’écrire un peu à côté, Je n’habille pas seulement des images avec mes mots. Sûre que les images se chargent des apparences, je  m’autorise à évoquer l’Histoire invisible associée aux lieux où je me promène, à rappeler les écrivains qui les ont décrits, et à dire à mon tour de façon subjective ce qui m’attire ou me repousse dans ce qui s’offre à la vue. Les images fournissent un référent matériel sur lequel je peux ajouter ce qui ne se voit pas et qui me paraît pourtant faire partie de la ville.

Banalité des sujets ; singularité des images

Mes clichés oscillent entre le témoignage d’un moment et d’un lieu particuliers et la plate conformité aux thèmes de l’époque. L’autre jour, les passants photographiaient la tour Eiffel estompée par le brouillard et j’ai fait de même.

Tour Eiffel.19.12.2017

J’accepte volontiers que ce qui m’a paru remarquable ait attiré tout le monde. Mais au moment où je regardais le fantôme de la tour illuminée, je n’avais pas vu les fenêtres du même jaune allumées dans l’immeuble situé au premier plan. Ainsi l’image a été plus fidèle encore que ce que mon œil a su capter. Ces détails augmentent l’effet de réel que je recherche.

La photo, c’est l’irruption du hasard. L’air chaud d’une bouche de métro faisait voler les rubans adhésifs qui délimitent des zones de travaux. Leur danse désordonnée et incongrue était fascinante et son absence totale de fonction ajoutait à l’effet de présence de ce qui se passait comme ça, à cet endroit, à cette heure-là.

Scotch volant.

Un effet partisan

Cependant les photos ont une fonction de persuasion qui vient parasiter le simple témoignage. Je m’en rends mal compte quand il s’agit de promenades en forêt ou de visites culturelles. Davantage, quand il s’agit de personnes dans des moments de crise.

Les images de la place de la République pendant les mois qui ont suivi les attentats, forment un cycle qui va du deuil partagé à la renaissance de la vie. Elles donnent d’abord à voir des gens venus de partout qui partagent la même détermination.

29.4.2016 Les frontières tuent

« Les Frontières tuent ». Place de la République en avril 2016

Elles présentent les rencontres qui ont eu lieu entre des jeunes et des sans-abris, ce qui renforce l’idée que les attentats n’ont pas anéanti toute générosité.

place de la République  oct. 2016

Quand les souvenirs des attentats ont commencé à s’estomper, les photos montrent la sérénité retrouvée des jeux partagés. Les émotions positives associées aux clichés d’enfants qui jouent avec des adultes diffusent l’idée d’une France qui ayant surmonté les traumatismes, partage paisiblement l’espace public.

Place de la République. Jeux d'enfants)

Jeux d’enfants. Place de la République. 2017

Les photos sont porteuses d’un défi aux forces de mort qui ont attaqué Paris et d’une affirmation  morale en faveur des laissés-pour-compte de la société.

Pour peu qu’on s’interroge, on doit admettre pourtant que le mélange harmonieux ainsi suggéré est cantonné à la place de la République et ne dit rien de ce que pensait au même moment la majorité des Parisiens. Les tiraillements entre ceux qui occupaient la place et des riverains excédés de ne pas pouvoir dormir tranquillement restent également hors-champ.

Les photos, et non les mots, suggèrent que le spectacle qu’elles ont isolé est « la » réalité et c’est ce qui fait leur force de persuasion.

Les (belles) formes du vécu

Les critiques ont pourtant beau jeu de nier qu’une photographie se réduise à une reproduction fidèle du monde.

Consciemment ou non, je perçois des lignes, des parallélismes, des transversales, ce qui rapproche la prise d’une photo de la composition d’un tableau. J’ai vu d’abord une ado en baskets en train de téléphoner, qui tournait le dos au sphinx du conservatoire du 11ème. L’opposition rhétorique si plaisante entre la modernité de l’une et la monumentalité de l’autre, s’est composée avec la répétition de lignes horizontales, refends du mur, volets, arrêtes des marches, socle de la statue, coiffure du sphinx, tandis que le travail du temps se lisait dans la zébrure de la lézarde. Le jeu décoratif des formes qui s’ajoutait au thème m’a paru mériter une photo.

Conservatoire du 10e. Les sphinx

Conservatoire du 10e. (hôtel Gouthière)

A d’autres moments, c’est l’opposition tranchée de l’ombre et de la lumière qui s’est imposée. Ici, le soleil auréole les passants ;

Place de la République depuis Fbg du Temple

Place de la République depuis le Faubourg du Temple

Là, il transforme les feuilles de marronniers en petites lampes :

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Hôpital Saint-Louis. Une fenêtre

Même un amateur maladroit cadre ses sujets et change la réalité en tableaux augmentant par là l’effet d’injonction de la photo. Aussi impératif qu’un guide touristique, le découpage dit qu’il ne faut pas manquer « la vue » de l’ange de la Bastille…

L'Ange de la Bastille.JPG

… ou qu’il faut courir rue Moufle pour l’enseigne « pittoresque » qui coiffe le petit café du coin de Richard Lenoir :

Le café de La Grosse Bouteille

Le café de La Grosse Bouteille

Oui, le cadrage est le démenti du réalisme photographique. Le photographe coupe forcément. Accessoirement, il se crée chez le promeneur un regard nouveau, qui perçoit tout en termes de « vues » composées.

A présent que je revisite ce blog je m’aperçois que, pour privilégier une composition ou un détail suggestif,  j’ai négligé le paysage dont l’arbre faisait partie, les maisons qui entouraient le café. J’aimerais m’intéresser davantage à ce hors-cadre et montrer le grand tout qui donne son charme aux objets isolés par les prises de vue, mais peut-être que je n’en suis pas capable.

Quoi qu’il en soit il faut accepter que réalité et construction soient indémêlables dans les photos.

Vérités de l’image

Ce que les photographies ont de vrai c’est de m’avoir attirée à un moment donné, et d’être devenues idées, fragments de mon paysage urbain. Elles ont eu besoin pour devenir entièrement miennes du complément des mots. Images et mots s’éclairent mutuellement jusqu’à se transformer en souvenirs. Même quelconques, ils ressuscitent le chemin que nous avons suivi, le temps qu’il faisait, les conversations qui accompagnaient notre promenade.

Un après-midi singulier accroché à une simple photographie lutte contre la mort des souvenirs, qui précède la mort tout court.

Bibliographie

Sur les rapports de la photographie et de la réalité, l’incontournable essai de Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, Cahiers du Cinéma, 1980 et Susan Sontag, Sur la photographie, (trad et édition 1993), Paris, Ch. Bourgois.

PS. Christophe Moufflarge m’a envoyé cette photo du bistro de la rue Moufle prise au temps où la pluie et le vent n’avaient pas encore décollé le nom de la marque Picon, collée sur la bouteille.

 

Paris en trottinette, skate et autres tuk-tuk

Sur les trottoirs

Les trottoirs de Paris ne sont pas accueillants. Coincés entre les potelets anti-stationnement et les tables des cafés qui débordent pour accueillir les fumeurs en terrasses, les flâneurs sont tout à coup frôlés par des vélos, ou bien ce sont des trottinettes, des planches de skate, des rollers. Combien de mètres faut-il pour que s’arrête un jeune qui fait du 8m/seconde ? Je n’en sais rien, mais ne suis pas rassurée.

skate (1)

Les enfants, par définition réputés charmants ne sont pas les moins problématiques. Lancés comme des projectiles, arriveront-ils à freiner si des septuagénaires en promenade-écolo croisent leur trajectoire ?

trottinette. rue de Picpus

20180613_trottinettes Nation (1)A présent, se rajoutent les Segway (ce sont, disent les sites marchands, des gyropodes monoplaces électriques). L’autre jour, j’ai croisé une petite troupe de pilotes de gyroscopes, sagement regroupés autour d’un moniteur… Leurs utilisateurs se sentent à la pointe du progrès. Dommage qu’ils roulent en silence et qu’ils nous fassent sursauter quand ils nous doublent sans qu’on les ait entendu approcher !

roue électrique

Tous ces engins à roues, qui circulent de plus en plus fréquemment sur les trottoirs et sur les places que les édiles déclarent « espaces mixtes », donnent des sueurs froides aux piétons.

Les pistes cyclables installées un peu partout sur les trottoirs ne font qu’ajouter au sentiment d’insécurité. Je ne sais pas comment les aveugles s’en tirent, mais les distraits ont du souci à se faire. Hier deux promeneurs devisaient tranquillement ; ils n’ont pas prêté attention aux coups de sonnette frénétiques d’un cycliste, d’autant plus furieux qu’il était dans son bon droit (ce qui n’est pas toujours le cas). Le cycliste s’est arrêté le temps d’insulter copieusement les distraits qui n’avaient pas respecté les bandes blanches matérialisant la piste cyclable. Il faudrait garder les yeux rivés au sol !

Vélo. Place de la République

Sur la chaussée, c’est presque aussi difficile. Après quelques années d’éducation, un Français savait comment traverser. Quand la rue était à  sens unique, il tournait le cou du côté où passent les voitures et s’engageait. Aujourd’hui, dans la rue qui double la place de la Nation, les voitures soumises au sens unique viennent par la droite. Hélas ! La piste cyclable arrive par la gauche. Une ou deux fois par mois, un cycliste furieux freine brusquement devant une vieille dame éperdue en hurlant « Vous pourriez faire attention ! ».

« Si on était conscients dit la caissière du Franprix, on s’aventurerait dehors après avoir rédigé son testament. »

La cohabitation entre urbains ne va plus de soi. Chacun se sent la victime du désordre actuel : les personnes âgées trouvent les rouleurs très égoïstes. Les cyclistes en veulent aux automobilistes et aux piétons insouciants ; les automobilistes s’emportent contre les cyclistes imprudents qui se faufilent n’importe comment.

Ceci dit, je ne sais pas si « c’était mieux avant ». Il y a longtemps, moi aussi, j’ai roulé au milieu des piétons. C’était sur la Promenade des Anglais. Nice était une ville de retraités en ce temps-là. Nous faisions du patin à roulettes le long de la mer et nous adorions frôler les vieux ou les forcer à s’arrêter pour nous voir passer, ivres de notre vitesse, fiers de la souplesse de nos mouvements. Nous nous sentions si beaux, si gais, si vivants à côté des vieillards effarés.

Les rollers sur la chaussée

D’ailleurs les rollers paraissent bien sympathiques quand ils randonnent sur la chaussée. Chaque vendredi vers 21 h 45, ils se rassemblent sur la place Raoul-Dautry, en face de la gare Montparnasse ! De là, ils partent, débutants et experts, seuls, entre amis, en famille, traînant des landaus ou virevoltant d’un bord à l’autre de la chaussée pour un grand tour de Paris.

Rollers

Pousse-pousse, tuk-tuk, vélos-taxis

Sur la chaussée, le problème principal reste les embouteillages. Coincés dans une longue file d’automobiles et de bus, les conducteurs trompent leur ennui en klaxonnant et regardent en râlant les piétons qui coupent le flot des voitures immobilisées.

Comme le touriste a horreur d’être coincé dans une file de voitures, qu’il lui faut des journées excitantes durant le temps où il voyage, il emprunte les tuk-tuk qui sont implantés en ville depuis une dizaine d’années.

On les appelle pousse-pousse lorsqu’ils sont tractés par des hommes et tuk-tuk, lorsqu’ils sont  motorisés, vélo-taxis, ou encore cyclo-taxis, en abrégé, cyclos. Les touristes qui semblent plébisciter ce nouveau moyen de transport ont peut-être l’impression de vivre une expérience exotique, qui plus est écologique, puisque ces véhicules ne polluent pas. Pendant qu’ils regardent la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, l’Opéra et la Concorde, les passagers se promènent au milieu des palais et des fontaines de Paris, et effectuent  en surimpression un voyage vers l’Asie.

Au début, j’étais humiliée  par le spectacle de ces pousse-pousse qui me paraissaient exploiter de façon si visible le travail physique des hommes. J’avais l’impression de voir transgresser le principe d’égalité qui aurait dû interdire de ressentir le moindre plaisir à être mollement installés sur des coussins pendant qu’un homme ou une femme traînait deux-cent kilos de passagers.

pousse-pousse

Depuis, j’ai appris que les tuk-tuk fonctionnent en principe avec des moteurs électriques auxiliaires. Une amie se plaint d’ailleurs de conducteurs qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans le garage de son immeuble pour venir recharger en catimini leur batterie, soit que les bornes de recharge soient en nombre insuffisant, soit qu’ils cherchent à échapper aux factures d’électricité.

Côté vélo-taxis, on insiste sur la liberté que procure cette activité. Dans un reportage du Point, daté de juillet 2014, « Alex, jeune diplômé de 25 ans, circule quotidiennement dans la capitale depuis le mois de janvier 2014. À l’époque, il voit dans le cyclo-taxi un moyen de patienter le temps de trouver un emploi. Même s’il envisage de raccrocher un jour, il apprécie son aspect lucratif (jusqu’à 3 000 euros les très bons mois, dont il faut néanmoins déduire les impôts et les cotisations liées au statut autoentrepreneur) et la totale liberté dont il dispose pour organiser ses journées de travail ». (http://www.lepoint.fr/economie/cyclo-taxi-emploi-d-avenir-18-07-2014-1847121_28.php).

Evidemment une fois ôtées les cotisations, il reste moins de la moitié. Alex ne  toucherait guère plus qu’un petit boulot payé au SMIC (Le montant mensuel brut sur la base de 35 heures du Smic 2018 est de 1 498,47 euros), mais il se dit qu’il est un autoentrepreneur, libre de choisir ses horaires.

Quelques sociétés se partagent le marché : Allo Tuk Tur est la plus implantée à Paris www.paris-by-tuktuk.com. On peut réserver par téléphone +33 (0) 6 23 33 43 64
bookatuktuk@gmail.com ou se rendre 73 place de la Concorde – Cet été, pour 40 euros, trois personnes pouvaient faire un tour d’une demi-heure. Cyclopolitain (Service de réservation PARIS : (+33  0) 1 46 33 25 19 ) est implanté dans toute la France et fête ses 3. 5 millions de passagers transportés depuis sa fondation en 2003. L’idée a depuis été reprise par d’autres sociétés comme Trip Up (Tricycles Urbains de Proximité) ou Yellow Pedicab (Rue de la Cité au Parking SAEMES).

En tout cas, les touristes ne se rendent pas compte des guerres que déclenchent ces nouveaux modes de travail. Les taxis se sont mobilisés contre les nouveaux-venus, comme ils le font pour Uber et ils ont obtenu une législation restrictive. L’exploitant d’un tuk-tuk doit être titulaire d’un permis moto de catégorie A en cours de validité, d’une attestation délivrée par le préfet après vérification médicale de l’aptitude physique, d’une carte professionnelle délivrée par le département, cette carte professionnelle étant elle-même délivrée sous condition d’un casier judiciaire vierge et d’une absence d’annulation ou suspension du permis de conduire, d’une visite médicale obligatoire chaque année.

Le conflit principal porte sur les emplacements. Benjamin Maarek, fondateur d’Allo Tuktuk. (www.liberation.fr/societe/2014/08/21/paris-tique-sur-le-tuktuk_1084429) dénonçait en 2014 l’inégalité de traitement : « Le droit à l’emplacement, c’est le droit de travailler. On veut être mis au même rang que les bus touristiques à deux étages, les bateaux mouches, les petits trains ». En décembre 2016, la législation était toujours dans un entre-deux bizarre. Le Conseil municipal et départemental de Paris ont entendu ce mois-là le représentant du Préfet de police décrire « une activité répressive qui se poursuivra dans les jours et les semaines à venir pour faire en sorte que chacun respecte la réglementation applicable, par un P.V. de 35 euros, ce qui n’est pas, à ce stade, très onéreux, et par des opérations C.O.D.A.F. également menées de manière à vérifier la légalité de ces opérations en matière de droit au travail, de droit au séjour et vis-à-vis des déclarations fiscales ». L’Etat ne choisit pas vraiment entre laisser l’activité se poursuivre avec des amendes qui ne sont pas dissuasives et pourchasser les contrevenants. (Séance des 12, 13 et 14 décembre 2016 152). Je n’ai pas trouvé de nouveau texte.

A ces conflits s’ajoutent des luttes pour la conquête des territoires. On dit que les jeunes Français stationnent près de Notre-Dame. Bulgares ou Roumains (je ne sais pas les distinguer) seraient plutôt vers la Tour Eiffel et vers Iéna où l’on croise souvent des femmes. En tout cas, ils et elles sont nombreux à haranguer les touristes et chacun se plaint du comportement des autres nationalités.

tuk-tuk. Pont d'Iéna7.jpg

 

 

Près du Sentier. Trois passages

Les rues qui mènent place du  Caire, témoignent du rêve égyptien qui a suivi la victoire de Bonaparte lors de la bataille des Pyramides et son entrée dans le Caire en juillet 1798. Ces rues s’appellent rue d’Aboukir, rue d’Alexandrie, rue du Nil. Au numéro 2 de la Place du Caire, qui est aussi l’entrée du passage du même nom, inauguré à la fin 1798, la façade est ornée de masques gigantesques représentant la déesse Hathor aux oreilles de vache, d’une frise à l’égyptienne et de hiéroglyphes. Les jeunes artistes qui travaillaient à la façade n’ont pu s’empêcher d’y tracer aussi une caricature du nez d’un de leur camarade, Henri Bougenier. Victor Hugo évoque le fait dans Les Misérables : « Ce génie énorme qu’on appelle Paris, tout en transfigurant le monde par sa lumière, charbonne le nez de Bouginier (avec un changement de voyelle) au mur du temple de Thésée et écrit Crédeville voleur sur les pyramides. Paris montre toujours les dents ; quand il ne gronde pas, il rit » (Railler. Régner. III.1).

place du Caire

Les mannequins du passage du Caire

Le passage du Caire a aussi des entrées rue Saint Denis, rue du Caire, rue d’Alexandrie. Fermé le dimanche, il est accessible de 7h. à 18 h. 30. Ce samedi, la plupart des boutiques étaient fermées et le passage était presque désert.

Passage du Caire. Entrée

On y retrouve l’éclairage par les toits de verre et les jolis motifs de fer, lignes parallèles, arcs de cercle, formes rayonnantes, caractéristiques des passages du 19ème siècle.

Passage du Caire verrière

Passage du Caire. Verrière (partie restaurée)

Mais le dédale des couloirs n’a rien à voir avec les galeries coquettes du second arrondissement. Ici, règne une lumière grise qui, même à midi, anticipe sur le crépuscule hivernal. Le sol lui aussi est gris et poussiéreux ; les revêtements des murs se sont effrités et des fuites ont laissé des traces noires.

Même quand on trouve à admirer une grande verrière au croisement de plusieurs galeries, la poussière accumulée et la lumière diffuse des vitrines ne suffit pas à dissiper l’impression de temps révolu.

Et tout à coup, on tombe nez à nez avec une troupe de mannequins nus, roses et lisses, des femmes surtout, mais aussi des hommes et des enfants. Debout, immobiles comme dans une danse arrêtée, un léger sourire aux lèvres qui ne s’adresse à personne. Tous asexués. Lorsqu’ils ne sont pas décapités, la plupart sont blonds. Avec leurs yeux fixes qui ne regardent rien, on dirait des captifs attendant on ne sait quel sort incertain, ou bien des baigneurs somnambules condamnés à déambuler la nuit à la recherche de la plage dont ils se sont éloignés pour se perdre dans ces couloirs d’Orient.

Passage du Caire

Passage du Caire. Vitrine de mannequins

C’est l’emplacement des équipementiers qui vendent et louent portants, cintres, bustes et corps aux magasins de vêtements. Le Passage du Caire est un des derniers endroits où une activité productrice indépendante du tourisme s’exerce à Paris. Plusieurs métiers du secteur de l’habillement y sont représentés, quelques ateliers avec des machines à coudre, les étalagistes, mais surtout beaucoup de commerçants assis au fond de leurs boutiques.Passage du Caire échoppe

Ces grossistes pratiquent l’import-export ou prennent les commandes de vêtements qui seront réalisés  dans des ateliers disséminés plus loin en banlieue. Dans la galerie, il m’est arrivé de croiser des portefaix chinois ou pakistanais prêts à transporter d’énormes ballots sur leurs diables qui ne souriaient jamais et patientaient en attendant du travail.

Autour du Chemin vert, le dimanche, je rencontrais parfois des pères qui leur ressemblaient en train de se promener en famille. J’espère que leurs enfants connaîtront un sort moins dur.

Exotisme culinaire au passage du Prado et au passage Brady

En ressortant, nous nous retrouvons dans la rue du Faubourg Saint-Denis, autrefois la route qu’empruntaient les rois de France après avoir été couronnés à Saint-Denis. Après sa victoire de 1670 sur les Hollandais, Louis XIV fit édifier un arc monumental parfaitement inutile, mais destiné à célébrer sa gloire. Aujourd’hui, le faubourg est pauvre, actif et cosmopolite. On y trouve des coiffeurs africains, des épiceries, de la cuisine indienne, des vendeurs de coriandre et de menthe (qui ont remplacé les marchandes de quatre saisons sur les trottoirs).

Au 12 rue du Faubourg, on croise le passage du Prado (ouvert de 9h30-19h) avec ses restaurants modestes, turc, mauricien…et ses coiffeurs qui coupent les cheveux pour quelques euros. Au  46, tout près du métro Château-d’Eau, voici le Passage Brady, (ouvert de 7h30 à 22h), financé en 1828 par un commerçant qui voulait faire construire la plus longue rue couverte de Paris ». Les 216 mètres du passage furent amputés en 1854 de leur partie centrale par le percement du boulevard de Strasbourg. Aujourd’hui, ils se prolongent de l’autre côté du boulevard par une voie découverte.

Passage Brady 1

Le recyclage de cet étroit goulot par l’exotisme a fait son succès pendant quelques dizaines d’années. Passage Brady 2On pouvait croire, disaient les commentateurs, qu’on se trouvait en Inde sans quitter Paris. (Il aurait mieux valu dire au Pakistan. En fait, dans les années 1970, des Pakistanais, puis des Sri-Lankais et des Mauriciens qui avaient renoncé à rejoindre une Angleterre de plus en plus difficile à atteindre, s’étaient arrêtés à Paris où ils sont désormais concentrés vers La Chapelle. Certains se sont établis dans ce passage où se succèdent restaurants, épicerie, coiffeurs, onglerie…) Cependant, tous ces commerçants pratiquent aujourd’hui des prix plus élevés que ceux de leurs compatriotes de La Chapelle, pour une nourriture qui tient du fast food. L’épicerie qui vend des  patates douces, du manioc, des bouquets de coriandre, des épices en tout genre, de l’encens, du pain à nan… est elle aussi plus chère que les boutiques discrètes de la rue du faubourg.

Ceux qui cherchent une cuisine indienne un peu plus raffinée ne sont guère contents non plus. C’est sans doute pourquoi le passage somnole aujourd’hui.

 

En parcourant le réseau compliqué des rues qui mènent au passage du Caire, je voulais mettre mes pas dans les pas de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et accomplir une « promenade sociologique » depuis les passages luxueux situés entre le Louvre et la rue Montmartre jusqu’aux couloirs populaires de la place du Caire. J’ai ramené de mes promenades la sensation d’une opposition entre un décor de théâtre (très réussi, mais un peu inquiétant parce que la ville paraît vivre seulement du tourisme) et d’un Paris qui fabrique encore les marchandises qui y sont consommées. Un peu plus loin, le passage Brady vit d’exotisme et contribue de plus à diffuser l’image d’une ville ouverte sur le monde et jouissant de son cosmopolitisme. Personne n’a l’air de se préoccuper des rapports Nord-Sud et du funeste post-colonialisme. Des odeurs de curry flottent dans l’air.

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, 2009, Paris. Quinze promenades sociologiques, Payot.

Sophie Royer, 2002, Les Indes à Paris, Parigramme