Iouli et Alexandre Daniel (Moscou 6)

Misha et Nina ont organisé un repas pour fêter notre séjour à Moscou. Leur appartement est un appartement d’intellectuels où les étagères croulent sous des livres écrits dans toute sorte de langues. Leur fils qui n’a pas 17 ans parle un français excellent, appris pendant les quelques mois d’un séjour en France… Les parents de Michael se joignent au repas. C’est pendant cette soirée que je découvre le courage d’Alexandre Daniel.

Michaël Daniel entre sa mère et son père Alexandre Daniel

Toute ma génération se souvient du nom de son père, Iouli Markovitch Daniel, toujours associé à celui de Siniavski. Le procès de ces écrivains a sonné le glas des espérances suscitées par la politique de Khrouchtchev qui avait autorisé la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch et condamné le système des camps. Iouli Markovitch Daniel (1925-1988) était un écrivain et un traducteur connu. Il était le fils de Mordehai Meirovitch, dramaturge juif de langue yiddish, qui avait opté pour le pseudonyme de Marc Daniel et l’avait transmis à son fils Iouli. (Meirovitch, c’était aussi le nom de mon grand-père qui adopta pour sa part l’appellation de Rosoff ! Ainsi les deux branches de la famille perdirent le nom de Meirovitch.) Dans sa jeunesse, Mark Daniel s’était révolté contre l’ordre tsariste injuste, mais il s’inquiétait des dérives du nouveau système en place. 

Son fils, Iouli Daniel, mobilisé à 18 ans et plusieurs fois décoré, fut gravement blessé. A vingt ans, il était pensionné comme invalide de guerre. De retour à la vie civile, il étudia la littérature russe à l’université avant de partir enseigner à Kalouga, à 160 km de Moscou.

À partir de 1957, il se consacre à la traduction et à l’écriture sous le nom de plume de Nicolas Arjak. Ne pouvant publier ses œuvres dans son pays, il les fait paraître en Occident. La plus célèbre des nouvelles, Ici Moscou, qui donne son titre au recueil, raconte que le présidium du Soviet suprême avait décrété une «  journée des meurtres publics » pendant laquelle chacun pouvait exécuter qui il voulait, à l’exception des enfants, des militaires, des policiers et des employés des transports publics. La critique féroce des purges et le ton sarcastique du recueil lui valent d’être arrêté en même temps qu’André Siniavski et pour des raisons assez semblables. En février 1966, a lieu leur procès. Aragon prend fait et cause pour les accusés, et l’Humanité, organe du parti communiste français, publie ses protestations au nom du droit d’expression. L’émotion générale en Occident n’empêche pas Andrei Siniavski d’écoper de 7 ans de bagne et Iouli Daniel, à qui on reproche en plus son « cosmopolitisme » (euphémisme pour d’origine juive ?), de cinq ans. L’Union des écrivains soviétiques, qui voulait cantonner toute expression dans un conformisme étroit, avait fait un exemple.

Une fois libéré, en 1972, Siniavski émigre et devient professeur à la Sorbonne. Il finira sa vie en France.

J’ai sur mon bureau un recueil de Iouli Daniel paru en 2019 (Proses, Vers et traductions, Prosa, stikhi, perevodi) que mon cousin m’a offert. Je commence à déchiffrer ses poèmes qui sont à la portée de mon russe balbutiant. Sa volonté de témoigner, son refus de tout accommodement avec le régime expliquent peut-être que l’écrivain ait résisté aux conditions si dures de la prison. Une fois libéré, il resta en Russie. Il ne condamnait pas ceux qui partaient, mais il ne participa pas au mouvement d’émigration massive des Juifs. Qu’est-ce qu’un Juif quand on est athée, et qu’on ne croit pas que les clés de sa conduite se trouvent dans les dogmes religieux ? Une identité désuète selon tous ceux qui rêvent d’un monde délivré des divisions engendrées par les monothéismes. Iouli Daniel  pensait peut être ainsi. Mais je projette aussi sur lui mon impression que si je quittais la France, je quitterais ma langue, ma culture, mon identité. Est-il pire exil pour un écrivain russe que d’être exilé du russe ? N’est-ce pas une raison vitale de rester ?

En tout cas, depuis sa prison, Iouli Daniel avait écrit une « Romance sur sa patrie », qui est une déclaration d’amour fou pour la Russie. Voici le premier quatrain :

Ô mon pays, dis-moi au moins un mot

Devant toi, mon âme est pure

Est-il vrai que sans vergogne et pour toujours,

Nous – toi et moi – serons séparés par la calomnie ?

Je traduis mot à mot, désespérant de rendre le rythme, alors que la poésie russe est d’abord une poésie scandée. Voici un autre poème de prison où Iouli Daniel revendique la place de témoin pour les victimes muettes de la terreur :

« Verdict » (1ere tentative)

Tu n’oseras pas penser à ce qu’est ta vie

Regretter ta maison, et refuser d’avaler ta nourriture exécrée

Tu es un objectif,  une feuille de papier

Tu es un filet jeté dans cet étang

Ton chagrin agrègera la tristesse des autres

Le camp multipliera tes années de vieillesse

Ta fatigue portera le fardeau

Des limites étrangères des étendues polaires

Laisse tes cals douloureux

Te rappeler la blessure d’autrui

Etouffé par ces destins humains

Ton destin désormais sera  douleur

Tous les jours tu devras effacer la limite

Entre le « moi » léger et le pesant « nous autres »

Et mourir tous les jours

Pour les autres dont la mort fut muette

Oui, ton eau sera salée

Et ton pain amer, et ton sommeil sans rêves,

Tant qu’autour de toi tu verras ces visages

Et que dans ses robes noires la douleur sera à la peine

Au verdict, je réponds

OUI

A sa sortie de prison, il a repris son métier de traducteur qui lui permettait de vivre avant son arrestation, mais les autorités du pays ne l’ont autorisé à publier que sous pseudonyme. Inconnu sous cette identité, sauf des amis, il avait du mal à trouver du travail. Il survivait grâce à la fraternité de quelques poètes.

Alexandre, le fils de Iouli, qui est là ce soir, est un historien qui a entre autres pris sur ses épaules la double tâche de rendre une identité aux morts du goulag et de lutter contre les atteintes présentes aux droits de l’homme. Il achève un dictionnaire des victimes de la répression politique. Il travaille au Memorial, une ONG fondée par Andreï Sakharov et Arseni Roginski  pendant la perestroïka qui, selon ses statuts, cherche indissociablement à « Promouvoir une société civile mature, et une démocratie fondée sur une société de droit, de façon à prévenir le retour du totalitarisme ».  L’association s’occupe d’ailleurs d’aide juridique et sociale, autant et plus que de recherches historiques.

Le pouvoir combat Memorial. En 2009, l’enquêtrice Natalia Estemirova, menacée de mort par le président de Tchétchénie, est assassinée. En 2012, Memorial tombe sous le coup d’une nouvelle législation : toutes les associations qui acceptent des financements de l’étranger doivent accepter l’appellation « agent étranger ». Je ne connais pas bien le travail de l’organisation, mais je retrouve dans l’historien qui dîne tranquillement avec nous le courage de ceux qui refusent de se laisser dicter leur conduite par la peur.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’aurais été capable d’un tel engagement ou si j’aurais vécu une vie accommodante (la question sans réponse que les enfants d’après-guerre se posaient. Qui aurais-je été pendant les années sombres ? Un héros ou un salaud ? Qu’aurais-je fait ? Aurais-je résisté ou aurais-je choisi la servitude volontaire?) En même temps, je suis bien consciente du caractère grandiloquent de mes propos, que désapprouverait certainement Alexandre Daniel, tellement discret, tellement raisonnable.

Du patriotisme

Misha nous a promenés dans de nouveaux quartiers. Il nous emmène au couvent de Novodievitchi, hélas fermé quand nous arrivons. On voit seulement des coupoles dorées dépasser de hauts murs rouges et un talus où Rachele fait glisser sa luge.

La nuit est tombée, mais nous escaladons les pentes raides de la colline de l’université Lomonossov de Moscou, une des sept sœurs staliniennes. Au bout de l’esplanade, la forêt éclairée brille de mille feux vénéneux, violets, roses, dorés. La guide de l’Agence Tsar avait raconté que ces débauches de lumières servaient à lutter contre la dépression !

Le lendemain, nous retrouvons Misha pour un tour dans l’ancien quartier Basmanny un peu moins touristique que le Moscou de la place Rouge.

Eglise de la Théophanie

Arrêt devant une  affiche de l’armée qui cherche à recruter et retour sur un mot-clé décidément, entendu presque à chaque rencontre, « patriotisme ».

Engage-toi !

Une telle récurrence est frappante pour un Français. Chez nous, le patriotisme ne fait plus consensus peut-être parce que la nation est désormais une unité floue (entre les petites patries tellement à la mode et l’Europe qui a récupéré une partie des attributs du pouvoir sans parvenir à donner le sentiment d’être une entité symbolique forte). A Moscou, nous avons entendu invoquer sans complexe le patriotisme, par le guide Sacha, où il signifiait la défense de la Russie contre l’envahisseur nazi ; par les enseignants du centre Korochevo pour renvoyer à un programme d’éducation ethno-culturel ; et  voici que Misha s’inquiète de voir sans cesse associés, dans une sorte de confusion, le pouvoir intérieur et la politique menée en Ukraine, le soutien au gouvernement devenant un devoir citoyen. Qu’on s’interroge sur la place de la démocratie dans la vie politique, on est soupçonné de n’être pas patriote! Le patriotisme prend alors le visage grimaçant de la répression.

Il y a des mots qui se prêtent plus que d’autres à l’amalgame.

NOTE 1 : Les femmes ont peu parlé, sans doute parce que la soirée était surtout consacrée à l’histoire de la famille retrouvée. Je regrette à présent de n’avoir pas assez interrogé Nina et la mère de Michaël.

Note 2 : Ces pages ont l’air bien critiques. Il faut les mettre en  balance avec les éloges de Michaël sur l’état des universités où Nina et lui travaillent.  Le niveau de recrutement est bon ; les équipes de travail sont enthousiastes. Enseignants et doctorants ont des bureaux confortables. En France, par exemple, estime Michaël, les conditions de travail, qui rendent la vie professionnelle intéressante, sont loin d’être aussi bonnes. Cela rejoint l’impression, certes totalement superficielle, du centre Korochevo avec ses professeurs qui semblent croire à leur avenir d’enseignants.

https://www.memo.ru/en-us/

https://www.memo.ru/en-us/memorial/mission-and-statute/

Roginski  Arseni (cofondateur de Memorial. Interviex 2018) http://therighttomemoryfilm.com/  

Daniel, Iouli, 1966, Ici Moscou. Nouvelles, J. Bonnet , A . M. Felkers , J . Michel, traducteurs, Paris, Sedimo.

Даниэльl, Юлий, 2019, Проза, Стихи, Переводи, москва, Оги.

Breuillard, Sabine, 1993, « La dissidence en U.R.S.S. : les années 1950-1980 – objet d’étude, sources, problèmes de méthode (Colloque de Moscou, 24-26 août 1992) », Revue des études slaves, t. 62. https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_2_6472

Le Kremlin (Moscou 5)

Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).

Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.

Chrétienté orthodoxe et pouvoir

Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.

Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »

Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB

Une muraille italienne

Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.

La Tour de la Trinité

Place des Cathédrales

Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.


Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais

Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris.  On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?

La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints. 

Eglise de la Déposition de la Robe de la  Vierge

A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.

Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.

Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.

La vieille galerie Tretyakov (Moscou 4)

Nous restons peu de jours. Or, en 2017, nous avions vu une partie de la collection de Sergueï Chtchoukine à Paris où nous ne manquons pas d’impressionnistes, de Matisse et de Picasso. En revanche, nous ne connaissons pas l’art russe. Pour nous, entre Roublëv et Kandinsky, il n’y avait personne. Aussi, nous optons pour la galerie Tretyakov du nom du généreux amateur d’art qui a donné sa collection à sa ville en 1892. Ce musée en contient au moins deux, les salles consacrées aux icones et celles qui portent sur la peinture des 18e et 19e siècles.

L’art des icônes

Notre visite commence par  les icônes apparues en Russie au 12e siècle, avec la religion orthodoxe. Les couleurs qui sont restées brillantes et intactes sous la couche d’huile de lin sont dans l’ensemble d’une harmonie chaude et simple.

Plus étonnant par rapport à mes vagues clichés sur les images mystiques, le côté surtout décoratif de certains détails comme dans cette icône où le plaisir de superposer chevaux et casques pointus est évident.

Tretiakov. Icône du Signe de la Vierge. Détail (15e siècle)

L’icône de la Trinité (peinte vers 1410) est une des icônes célèbres d’Andreï Roublev dont le sujet est l’hospitalité offerte par Abraham à trois archanges, mais dont la composition, qui multiplie les parallèles avec le Nouveau Testament, représente l’unité de La Trinité et une méditation sur ce que signifie l’Eucharistie.

Tretiakov. Roublëv. La Trinité

La sérénité qui caractérise la scène se retrouve dans beaucoup d’images, en particulier dans la représentation du Christ, qui est ma préférée. Ce Christ est peint sans souci des proportions, son cou est « trop » puissant, son nez « trop » étiré », le bas de son visage immense. Les couleurs se fondent dans l’ôcre du fond.

Tretiakov. Roublëv. Le Christ

Et pourtant le visage rayonne ; il est étonnamment apaisé (apaisant ?).

Peintres réalistes ; les Ambulants

L’essentiel du musée est consacré à la peinture du 18e au 20 e siècle. Trétyakov était un autodidacte, c’est peut-être pour cela qu’il a été capable de soutenir les peintres qui voulaient rompre avec les sujets mythologiques de l’Académisme. Je m’ennuie cependant devant la peinture de genre qui a l’air de sortir de vieilles demeures provinciales, même si parfois le regard critique du peintre retient. Une des œuvres les plus connues de Fedotov qui date de 1851 et s’intitule Fiançailles d’un major ressemble à une nouvelle misogyne de Tchekhov. Tout y est : la fille minaude en robe de mariée ; le futur mari s’ennuie à la porte. Il l’a sûrement épousée pour sa dot. Le père à l’arrière-plan, en sobre costume de marchand, est la clé de ce mariage d’argent.

Tretiakov. Fedotov. Le Mariage du major

Les Russes ont l’air d’adorer Vassily Ivanovitch Sulikov (1848-1916), un peintre d’histoire. Ils vous racontent l’Exécution des Streltsy qui se sont rebellés en 1698 contre le tsar Pierre alors que ce dernier se trouvait hors de Moscou. Quand Pierre revint, il les punit sévèrement, coupant même personnellement la tête de certains d’entre eux…. Cette peinture est connue de tous, comme chez nous Bonaparte au pont d’Arcole, ou Le Radeau de la Méduse. Voici La Boyarine Morozova, arrêtée en 1671 parce qu’elle soutenait le mouvement des vieux croyants (Elle tient deux doigts levés, montrant ainsi l’ancienne forme du signe de la croix).

Tretiakov. Sulikov. La Boyarine Morozova

A côté de la grande fresque aux multiples personnages, quelques esquisses permettent d’apprécier le talent de portraitiste de Sulikov.

La Boyarine Morozova. Esquisse

Des visiteurs contemplent les héros slaves peints par  Viktor Vasnetsov… A vrai dire, ison art rappelle l’art des illustrateurs de contes… mais on ne plaisante pas avec des figures tutélaires de l’histoire russe !

Mes peintres préférés sont les « ambulants ». En 1860, douze peintres rompent avec l’idéalisme classique et rejoignent le mouvement réaliste européen à peu près à l’époque où les musciens créent le groupe des cinq autour de Rimsky-Korsakov. Cette rupture est guidée par un projet politique libéral. Les artistes veulent émanciper le  peuple, développer sa conscience critique. Le nom de peintres ambulants provient du nom de la « Société des expositions artistiques ambulantes, créée en 1870,  qui organise des expositions itinérantes, dominera la vie artistique pendant une trentaine d’années.

Parmi eux, Vassili Perov est un des plus critiques. Il a peint une troïka, c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Dans son tableau, trois enfants remplacent les chevaux et qui tirent d’énormes barils dans le froid de l’hiver.

Tretiakov. V. Perov. La Troïka

Bien qu’il ait été un peintre officiel de l’armée, Vassili Verechtchaguine représente la guerre dans toute son horreur dans Les Vaincus : les autorités (le sabre et le goupillon) contrastent violemment avec les pauvres morts laissés sans sépulture. La peinture est au service de la protestation humaniste.

Tretiakov. V. Verechtchaguine. Les Vaincus

J’ai surtout aimé la peinture de paysage. Chichkine montre avec une technique minutieuse, la terre gorgée d’eau, de mousses blanches épaisses, les grands troncs de simples résineux formant une forêt profonde qui mène vers l’obscurité. Dépassant l’illusion référentielle, il suggère un lieu où le temps ne passe pas ou bien c’est un autre temps. L’espace qu’on devine illimité se prolonge autour de l’image.

Tretiakov-Ivan-Ivanovitch-Chichkine

Avec Ivan Konstantinovitch Aïvazovski, peintre de la mer, le hors cadre entre à nouveau dans le cadre du tableau. J’aime la hardiesse avec laquelle sa représentation de la Mer Noire s’en tient au jeu des vagues dans une mer sans limite. La ligne à l’horizon, presque imperceptible, ne pèse rien par rapport à la représentation des forces de la nature.

Tretiakov. Aisavovsky. Orage sur la mer Noire 1881

Savrassov s’attache aux jeux de lumière dans de simples hameaux.  L’ombre projetée d’une église, la présence des corbeaux, viennent donner un sens un peu plus complexe à ses tableaux.

Tretiakov. Savrassov. Les Freux sont de retour

Je découvre aussi Philippe Maliavine, créateur d’une série intitulée « Floraison de femmes russes ». Né en Russie, il est mort à Nice en 1940. Je n’ai vu d’abord que ses couleurs éclatantes et j’ai cru pénétrer dans une salle de peintures abstraites, mais vers le haut du tableau émergent les visages des paysannes.

Tretiakov Philippe Maliavine. Tourbillon.Détail

Grabar fait sentir en une toile ce que représente l’éveil de la nature pour les Russes.

Tretiakov Grabar. L’Azur de février

Ses bouleaux encore plongés dans l’hiver annoncent le retour à la vie.

Un tour du centre-ville avec Sacha. (Moscou 3)

Les étoiles rouges et la modernité

Le guide, Sacha, est bien intéressant et d’abord par son analyse qui oblige à penser le mélange complexe de détestation de la catastrophe stalinienne et d’entrée dans la modernité, liée pour beaucoup à la Révolution. Il évoque sa mère, fille de paysans qui a été « extirpée du Moyen Age et propulsée au 20e siècle » et son impression de rêver éveillée quand elle ouvrait le robinet pour avoir de l’eau chaude. Qu’importe si les immeubles étaient gris et d’une monotonie désespérante !  Ce récit me rappelle les amis qui avaient connu le début de la cité de Sarcelles. Ils étaient venus là par choix : les grands ensembles étaient pour ces enfants d’après-guerre la possibilité d’être logés confortablement. Des comités d’habitants dynamiques organisaient la vie. Le travail ne manquait pas. C’étaient des années passionnantes dont mes amis avaient la nostalgie.

Quel que soit le bilan de l’URSS, Sacha n’oublie pas que, 12 ans après la guerre, Gagarine, petit-fils d’un serf, a conquis le cosmos.

La Grande Guerre Patriotique

Il évoque lui aussi le patriotisme qui est d’abord la fierté d’avoir tenu devant les Allemands. Hitler est arrivé aux portes de Moscou, mais s’est cassé les dents devant la résistance acharnée des Russes. L’Occident pour des raisons de guerre froide a davantage célébré l’aide américaine, mais pendant « La Grande Guerre Patriotique », on estime à 26,6 millions les pertes russes, dont plus de 13 millions de soldats, alors que les Américains ont perdu environ 130 000 hommes sur le front de l’Ouest. Les historiens disent d’ailleurs que le tournant de la guerre a eu lieu à Stalingrad quand les Allemands ont levé le siège de la ville après 900 jours.

En France, il y a dans les moindres villages, des monuments aux morts de 14-18 (le pays encore exsangue a peu résisté en 39-45). A Moscou, on célèbre la victoire de 1945. Tout près de l’hôtel, on voit d’ailleurs un tank qui commémore l’héroïsme de la Russie.

Près de la station de métro « Les Champs d’octobre », un tank de la dernière guerre. Photo Myriam Halimi

Tout est occasion de se souvenir. Dans une des rues du centre, je ne sais plus laquelle, les façades des bâtiments sont revêtues du granite que les nazis persuadés de conquérir la Russie voulaient utiliser pour édifier un monument à leur victoire et ce granite récupéré est une petite revanche. Bref, les Russes célèbrent le sacrifice et et l’héroïsme. Comment critiquer ce discours alors que chaque famille pleure encore un proche ?

Sasha croit à l’esprit des peuples et même si on peut appeler ça des clichés, ils sont suggestifs. Il dit : « les Russes sont capables de travailler pour accumuler de l’argent qu’ils vont dépenser en une nuit, capables de boire comme des trous, et puis de plonger tout à coup dans des rivières glacées… Ils sont comme ça les Russes. Ils ont une énergie folle qu’ils mettent dans des entreprises folles. » Alors, il nous a raconté l’histoire de la rue Tverskaïa qu’on avait voulu élargir de trente mètres en conservant des immeubles « constructivistes ». Qu’avait-on fait ? On avait déterré les fondations, installé des rails sous les constructions qu’on avait pousséss lentement jusqu’à leur nouvel emplacement. Incroyable ! – « Comment les ingénieurs savaient-ils que ça marcherait ? »  « Ils ne savaient pas, mais ils ne savaient pas non plus que ça ne pouvait pas marcher. C’est pourquoi ils l’ont fait ».

Après un nouveau tour du centre, une traversée du Goum, un arrêt sur la place Rouge, nous allons au parc Zaradié

Le nouveau parc Zaradié 

Le temps s’est éclairci quand nous arrivons au parc, ouvert à l’occasion du 870e anniversaire de la capitale. Il est situé à côté de la place Rouge, sur le quai de la Moscova et il s’étend sur plus de dix hectares, à la place de l’ancien hôtel Rossia – un hôtel qui pouvait  héberger 5 300 personnes conformément au gigantisme des années d’après-guerre.  Le jardin qui lui a succédé abrite une grotte de glace, des restaurants, une salle de concert et un amphithéâtre à ciel ouvert. Un pont en forme de boomerang surplombe la rivière Moskova.

Parc Zaradié. Le petit bois de bouleaux

Des plaques de neige qui n’ont pas fondu permettent de se représenter combien était magique la Russie des hivers d’avant le réchauffement climatique dans la blancheur de la neige et la blancheur du tronc des bouleaux.

Parc Zaradié. Vue sur une des sept soeurs

Plus loin, sous un ciel d’orage très noir, c’est le contraste des couleurs ternes d’une des sept tours monumentales, et des zones touchées par la lumière, les plaques de neige, les reflets éblouissants sur la Moskowa, les croix des églises.

Parc Zaradié

Tout s’assombrit à nouveau. Bien que les églises peintes, qui rappellent notre Moyen Age, ne doivent sans doute rien au manque de lumière, leurs couleurs compensent un peu le gris d’un Moscou, pluvieux, gigantesque et sans publicité.

Moscou (2) Chanter est une fête

Le centre Khorochevo

Le centre Khorochevo est une sorte de conservatoire privé où l’on accueille des enfants dont l’âge varie de 3, 4 ans jusqu’à l’adolescence. C’est aussi là que des personnes âgées viennent chanter en chœur. La directrice et Svetlana Lebedela nous montrent quelques classes où de charmantes petites filles à nattes ou à chignon, des garçons, plus rares, apprennent à peindre, à faire de la poterie, à interpréter des saynètes, à chanter, à danser, à parler anglais…

Les professeurs ont tous souligné que leur but est aussi d’inculquer des valeurs patriotiques à leurs élèves. Personne n’a relevé. Il est clair qu’on ne plaisante pas avec le patriotisme dans ce pays, mais que veut dire au juste ce mot ?

Centre Khorochevo. Atelier de peinture
Centre Khorochevo.

Nos hôtes expliquent qu’il n’y a ni tri à l’entrée ni examen de fin d’année. Les cours sont collectifs et le résultat de fort bon niveau, pour autant qu’on puisse s’en rendre compte. Les cours sont payants pour une partie des élèves et j’aurais aimé savoir si la somme était importante et si le tri social qui en découlait était sévère, mais l’atmosphère ne se prêtait pas à ce genre d’enquête. Ce qui est visible, c’est que les enfants sont disciplinés et qu’ils ont l’air très contents de s’exercer et de montrer ce qu’ils savent faire.

Centre Khorochevo. Chants populaires
Centre Khorochevo. Danse populaire
Centre Khorochevo. Danse populaire

La chorale moscovite a cuisiné pour nous des beignets (pirojki) aux choux ou à la pomme, acheté des bonbons au chocolat dont les Russes raffolent et préparé des gâteaux :  « Tous à table, crient les grand-mères! Mangez ! Mangez ! Il ne faut rien laisser ». L’atmosphère est chaleureuse. Je ne parle pas russe… Mon petit bagage s’est défait l’an dernier quand j’ai interrompu des efforts trop récents. Je peux évidemment acheter quelques bricoles, me présenter… La pauvreté de mes connaissances empêche tout échange réel, mais on se regarde avec intérêt, on montre des photos de petits enfants, on dit qu’ils sont beaux.

Le concert des deux chorales

Le mercredi matin est occupé par une répétition (catastrophique !).  Nous devons chanter une dizaine de chansons sentimentales des années 30, des airs patriotiques et des chansons cosaques, mais tout nous perturbe, l’acoustique de la salle, les entrées et les sorties, les réprimandes justifiées de Svetlana et de son fils, la coordination avec l’autre chorale puisque nous chantons deux chansons ensemble. Il faut maîtriser les micros, puis rentrer dans le rang à reculons en faisant de grands sourires au public. Rien n’est facile et notre cheffe de choeur s’inquiète.

A la fin, la chorale russe offre de jolis foulards aux Françaises et des casquettes aux garçons. Une des choristes, Marie-Christine, nous fait crier trois fois « Hourra ! » ce qui est le maximum qu’on peut attendre de Français compassés !

Le lendemain en fin d’après-midi, c’est notre concert. Les vieux copains des choristes moscovites sont venus les écouter. Ils connaissent notre répertoire. Même si j’essaie de ne pas focaliser mon attention sur les mêmes spectateurs, je les vois fredonner en même temps que nous ou bien taper en rythme dans leurs mains. Nous sommes portés par leur bienveillance et notre prestation est applaudie.

Nous partons fêter la soirée dans un restaurant boîte de nuit géorgien.

On boit trop en portant des toasts à nos futures performances, à la beauté des femmes, à l’amitié, à l’avenir, … Notre vis-à-vis insiste pour que le Français boive cul sec lui aussi comme un homme.

On chante comme des fous, on mange, on danse…Nous sommes vaguement ivres, très euphoriques. De Moscou, les Parisiens m’apparaissent comme des gens coincés, qui se plaignent tout le temps, comme s’ils étaient déterminés par un malheur social qui les empêchait de profiter de la vie, tandis que les Moscovites visiblement moins aisés que les Français rigolent de tout, bien décidés à faire la fête dès qu’il y a une occasion !

Le dimanche, les festivités recommencent. Des chorales venues d’un peu partout viennent chanter un numéro, écouter un grand discours et leur chef reçoit un trophée sous les applaudissements. A la fin de la distribution des prix, nos chorales franco-moscovites se mélangent pour chanter une dernière fois notre chanson commune, Fsio ichio pieredi dans un par cœur approximatif… Et puis, c’est fini. On se dit au revoir. On promet d’envoyer des photos, mais pour cette fois, c’est fini, on va se quitter, chers compagnons de chant !

Une semaine à Moscou (1)

Le Voyage de la chorale Glinka

Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.

Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »
La chorale de Moscou
La chorale du Palais Khorochevo
Choeur Glinka

Une famille retrouvée après quatre générations

J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)

Moscou : quelques chiffres

J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.

L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »

« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »

Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).

Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié

Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.

Un petit tour sur la place Rouge

Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.

Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.

Hôtel Metropol (photo JMB)
La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol

En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…

Rue Nikolskaya

Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).

Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia

Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.

Cour du n° 8
Cour du n° 8 de la rue Nikolskaya
L’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya

Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.

Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?

Valentino et Lénine

Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.

La Fontaine du Goum

Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.

La Patinoire de la place Rouge

A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions

Saint-Basile

Saint Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan  le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.

La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ». Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un  royaume.

Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.

Dialogue à l’exposition du Greco (Grand-Palais 2020)

Cette exposition est vraiment une révélation. Elle nous a fait parcourir à deux la courbe d’une vie de peintre qui est allé des icônes immobiles de sa jeunesse, à la découverte du mouvement théâtral et de la profondeur par les Italiens, avant d’abandonner la représentation au profit d’une vision symboliste où les formes sont plus suggérées que dessinées, où le dynamisme des lignes exprime plus qu’il ne raconte. Mais ainsi il ne retournait pas à l’Orient, il annonçait la modernité !

Structures

Tu étais heureuse de me dire que tu percevais tout de suite la structure des toiles, leurs lignes de force et leur couleur.  « Regarde », disais-tu en montrant l’Assomption, « Bien sûr, tout le monde voit les deux plans séparés de la terre et du ciel  : celui des apôtres devant le tombeau vide et celui de la Vierge qui est déjà là-haut, au milieu des anges, mais on voit peut-être moins bien les lignes en zigzags qui partent de l’apôtre en bleu, suivent l’oblique du bras de l’apôtre en jaune, la corne de la lune et le manteau de la vierge arrive à sa main droite, et aux bras largement ouverts, dernière ligne qui barre le haut du tableau soulignée par l’aile parallèle d’un ange, pendant qu’à gauche, une autre ligne brisée remonte des deux arrêtes du tombeau vers le bras qui nous porte vers le haut.

L’Assomption de la Vierge. Art Institute of Chicago. Vers 1577

Ces lignes de construction ne seraient rien sans les couleurs qui se répondent parfaitement, le bleu de la droite vers le centre ; le pourpre de la gauche vers la droite… tout pour nous faire sentir la poussée vers le haut. Et puis regarde les mains des apôtres presque toutes dirigées vers le ciel tirent aussi notre regard vers la Vierge et indiquent la voie à suivre ».

Nous nous sommes amusées à regarder la « rhétorique » des mains qui équivalent au discours religieux de Greco. Même si on voit encore le sein tentateur, le geste de la Madeleine pénitente, la main sur le cœur, dit sa foi, et elle a raison puisque le ciel s’entrouvre pour lui répondre. 

Sainte Marie- Madeleine pénitente (musée de Budapest). Vers 1576

 « En face des toiles, disais-tu, je vois tout de suite l’architecture. Je trouve ridicule de parler d’un peintre halluciné, alors que je le vois tout combiner… et c’est bien ce qui est épuisant dans le travail d’un vrai peintre. Regarde la Crucifixion, il y a  la séparation du ciel et de la terre avec ces deux donateurs quelconques, le noir et le blanc, et le Christ,à nouveau étiré vers le ciel. Maintenant regarde comme la lumière qui surgit d’entre les nuages relie les deux plans et permet de dépasser la division.

Le Christ en croix adoré par deux donateurs (Musée du Louvre)

Ce qui me plaît c’est l’équilibre des lignes et de la couleur dans l’architecture des tableaux.

Dans Le Mont des Oliviers, mon œil parcourt la grand triangle qui va du blanc de l’ange au rouge de la tunique au bleu du manteau, dessinant un triangle lumineux dans la nuit qui du coup paraît profonde. A droite, on devine à peine le paysage et les soldats qui viennent arrêter le Christ.

L’Agonie dans le jardin des Oliviers (Collection particulière). Vers 1600

Ou bien quand Jésus chasse les marchands du temple si le geste paraît si violent c’est que le rouge de la robe accompagne la torsion du corps et c’est pareil pour les marchands, une sorte de tourbillon de jaune et de vert.

Le Christ chassant les marchands du Temple

Je te disais : « Il cadre sur ce qui est important en éliminant tout l’anecdotique. Nous sommes tellement près de la scène qu’il ne reste que l’intensité des personnes ». Toi,  tu montrais une fois de plus la construction, de La Pieta quasi rectangulaire. Verticales du manteau jaune, du bras, des jambes ; horizontale du buste. Et tu ajoutais « D’ailleurs, il construit son tableau aussi par la couleur : le corps gris du Christ, la blouse pâle de la Madeleine, sa jupe violette couleur de Mort, ils se détachent sur le fond bleu du manteau de la Vierge et sur l’or et le vert du manteau de Joseph d’Arimathie »

Je trouvais que ton approche laissait un peu trop de côté la mystique religieuse de Greco. Les trois personnages qui entourent le grand corps gris du Christ et son visage enténébré ne croient plus au rêve de la vie éternelle. Ils le touchent comme on touche un humain, un fils, un amant : Joseph d’Arimathie effleure les cheveux de ses lèvres ; la Vierge soutient la tête de son enfant mort; Marie-Madeleine tient tendrement, charnellement, la main gauche de l’homme qu’elle aime et qu’elle a perdu. La force de cette peinture, c’est quand même de s’affronter à la mort commune à toute l’humanité, plus atroce quand elle vient avant l’heure, que l’enfant  part avant la mère.

Pieta (collection Niarchos)

Portraits

Nous ne savions rien du prodigieux portraitiste.

Les peintres de la Renaissance (c’est la gloire de Léonard) avaient inventé le lointain et posaient leurs personnages sur des décors brumeux qui les rendaient encore plus réels. Greco les pose sur des fonds abstraits comme jadis il faisait pour les icônes.

Très vite, il dessine des figures qui se détachent d’un fond sombre et des tableaux resserrés sur des visages. Le Soplon de 1570 a la netteté des images dans certains rêves.

El Soplon (Collection privée) vers 1570

J’ai lu qu’il représentait en fait un thème érudit qui renvoie à une description par Pline d’un travail perdu de l’artiste grec Antiphilos (4e siècle av. J.-C). Mais tout le monde pense à La Tour… Plus tard, Greco remplacera la lueur tremblante des braises par la lune ou par l’orage (affirmant contre l’ombre envahissante la persistance du  salut promis aux pécheurs, ou plutôt l’espérance de ce salut). C’est par exemple le cas du Saint Pierre pénitent qui lève les yeux vers le ciel.

Saint Pierre pénitent

Devant La Madeleine tu m’as fait remarquer la modernité de la touche rapide du Greco (si différente des couches de peinture patiemment posées par Léonard de Vinci et par Raphaël jusqu’à ce que la surface paraisse lisse). Greco, peut-être parce qu’il était pressé, montre la substance de la peinture. Il passe légèrement son pinceau sur la couche précédente, effleurant le mauve suave de traces blanches pour figurer la lumière.

« Regarde, disais-tu, ce qui me fascine, c’est qu’il abandonne ses toiles léchées pour des formes vagues. Le Christ au mont des Oliviers des années 1590 représente encore des détails, les fleurettes du premier plan, les gestes des apôtres, les drapeaux des soldats…

L’Agonie du Christ au Jardin des Oliviers 1590

Dix ans après, toute la scène est dans l’ombre. Il lui suffit de montrer la trouée de ciel, et d’indiquer que quelque chose approche dans la nuit.

L’Agonie du Christ au Jardin des Oliviers 1600

Ce dialogue de l’ombre et de la lumière dans des toiles d’où presque tout décor a été chassé on le retrouve tout au long de son œuvre, dans les portraits d’amis. Ces portraits nous en disent beaucoup sur Greco qui vivait fort bien à Tolède dans un cercle d’humanistes devenus ses amis prêtres, hellénistes et professeurs à l’université.  Ainsi, Hortensio Félix Paravicino l’appelait dans l’un de ses poèmes le « Divin Greco ».  L’exposition montre aussi des volumes de Vitruve et de Vasari, annotés de la main du peintre.

L’ami a interrompu un instant sa lecture pour en méditer le sens et partager avec nous ses questions.

Hortensio Félix Paravicino (Boston. Museum of fine arts) 1609

Emergent de l’ombre le blanc de la soutane (et les touches de couleur de la croix qui équilibrent la toile vers le centre), les mains fines d’intellectuel, les livres… Le visage de Félix Paravicino est encadré par un grand col blanc, visage lui-même travaillé par les ombres de la barbe, des cheveux bouclés, des gros sourcils et des yeux cernés d’où coule un regard si intelligent, si profond.

Parfois les couleurs se sont éteintes. Le saint François qui médite sur la mort est gris et noir : et même la branche dessinée dans le coin gauche du tableau est à peine visible.

Saint François et frère Léon méditant sur la mort (Musée des BA d’Ottawa) vers 1605

Ailleurs la même pâleur, presque jaune, du visage s’affronte au contraire à la couleur. La robe framboise du méchant cardinal, la tenture dorée, les lunettes cerclées de noir, soulignent le regard.

Le Cardinal Nino de Guevara. Vers 1600

Abandonner le naturalisme pour mieux figurer un monde intérieur,

Les impressions d’une visite s’éloignent très vite, mais pas l’Apocalypse. Un Saint Jean gigantesque, étiré, jette les bras vers un ciel sombre d’où le soleil a disparu laissant derrière lui des nuages traversés de lueurs qui sont comme des draperies. Les anges apportent des étoffes blanches, pour vêtir les morts qui viennent d’abandooner leurs linceuls verts, jaunes et rouges.

Apocalypse

Tout est fait de la même étoffe, le manteau du saint, les draperies, les nuées du ciel traversées par des reflets.

En partant, j’ai demandé : « Et toi ? Quel est ton tableau préféré ? » Tu m’as dit « La Vierge » et je me suis étonnée de ce qui te plaisait tant dans cette jeune femme chétive, obstinée et presque maussade, alors que tu n’avais cessé de commenter les grands tableaux rhétoriques.

Mater Dolorosa (Musée de Strasbourg) vers 1590-1600

Et puis j’ai compris. C’est une jeune femme ordinaire, et non pas une essence de beauté nimbée d’une auréole qui n’appartient pas à ce monde.

Elle serait n’importe quelle femme si ce n’étaient ses yeux profonds, hésitant entre innocence et sombre acceptation du mal. Elle est attentive à ce spectacle intérieur qui la transforme en source de lumière

En descendant le boulevard Raspail

Nous nous étions retrouvés à l’initiative de  Francine pour une balade en ville sous le ciel gris de janvier. II s’agissait de descendre le boulevard Raspail depuis la place Denfert-Rochereau, jusqu’à la rue de Sèvres pour admirer le Paris art déco, mais chacun avait ses raisons d’ajouter un grain de sel. Alain qui s’intéressait aux mouvements révolutionnaires et à la dernière guerre, Elisabeth et Roger dont c’était le quartier et qui pouvait en raconter chaque pierre… ou moi, contente d’ajouter une étape au tour de l’enceinte des Fermiers généraux en rendant visite aux deux pavillons identiques conçus par Claude-Nicolas Ledoux pour fermer la porte d’Enfer. (passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy)

Place Denfert Rochereau : le lion de Belfort

Le boulevard Raspail correspond d’ailleurs dans sa première partie à l’ancien chemin qui longeait le Mur des Fermiers généraux.

En 1879, jouant sur l’homonymie, la place d’Enfer a pris le nom du gouverneur de Belfort, Denfert-Rochereau, qui a résisté 104 jours au siège des Prussiens pendant la guerre de 1870, obtenant à la fin du siège que Belfort reste française. Au centre de la place, le lion en plaques de cuivre repoussé, sculpté par Auguste Bartholdi (le sculpteur qui a réalisé la statue de la Liberté offerte à New-York)  rappelle la gigantesque sculpture en grès du même Bartholdi installée à Belfort…

Ce dimanche de janvier 2020, ce sont les féministes qui utilisent le socle de la statue comme support afin d’ajouter aux droits de l’homme la protestation féminine contre l’injustice.

Justice pour les femmes. Affiche apposée sur le socle du Lion de Belfort

Propylées de Ledoux (3)

Pour la barrière d’Enfer qui était une des principales voie d’accès à Paris, Ledoux a agrémenté ses façades néo-classiques d’arcades en plein cintre, et de frises de danseuses sculptées par Jean-Guillaume Moitte et inspirées par le cortège des Panathénées de l’acropole d’Athènes. Au temps des Fermiers généraux, le centre de la chaussée était occupé par la barrière de l’octroi qui fermait l’entrée de la ville. Aujourd’hui, un des pavillons donne accès aux Catacombes ; l’autre, au Musée de la Résistance récemment déménagé à cet emplacement, car les catacombes étaient un PC de la résistance. Au moment de la libération de Paris, entre le 20 et le 28 août 1944, le colonel Rol-Tanguy commandant régional des FFI et son état-major s’y étaient établis.

Pavillon Ledoux. Place d’Enfer Rochereau. La frise

Monument à Raspail dans le square Jacques Antoine

Alain fait remarquer le socle vide du monument créé en 1889 en hommage à François Vincent Raspail, chimiste et héros du suffrage universel. La statue a été fondue en 1942 sur ordre de Pétain pour contribuer à l’effort de guerre des Allemands. Elle n’a pas été remplacée comme si notre République n’avait plus rien à faire de ses glorieux fondateurs.

https://e-monumen.net/patrimoine-monumental/monument-a-raspail-paris-14e-arr/ Musée d’Orsay. Fonds Dubuisson)
Monument à Raspail. Musée d’Orsay. Fonds Dubuisson
socle du Monument de Raspail. Le médecin des pauvres
Socle du Monument de Raspail. Le médecin des pauvres

Deux bas-reliefs de l’auteur de la statue, Léopold Morice, subsistent. Sur une face, Raspail est représenté en médecin. L’inscription rend hommage au savant, auteur de l’Essai de chimie microscopique (1830) du Nouveau système de chimie organique (1833), du Nouveau système de botanique, publié en 1837 et de l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie en 3 volumes, résumés sous la forme d’un manuel, Le Médecin des familles en 1843 : «  A la science hors laquelle tout n’est que folie, A la science l’unique religion de l’avenir ». L’optimisme rationaliste de Raspail et de son temps contrastent avec la vision apocalyptique de fin du monde, qui s’impose aujourd’hui, même si les dénonciateurs du progrès changent d’avis dès qu’il s’agit de leur santé. Le bas-relief montre le médecin visitant un malade dans sa pauvre demeure.

De l’autre côté du socle, le sculpteur a évoqué le militant qui a payé de sa personne tout au long de sa vie: quinze mois de prison et 500 francs d’amende pour « offense au roi » en 1832 ; deux ans de prison et cinq ans de « surveillance » en 1835. Il occupe sa détention en écrivant  un plaidoyer pour une réforme pénitentiaire dans ses Lettres sur les prisons (1839). Il dénonce aussi le travail dans les manufactures « où trop de gens meurent avant l’âge ».

Raspail proclamant la République devant l’Hôtel de Ville en 1848

Le bas-relief montre Raspail, le 22 février 1848, proclamant  la République. Il est cependant arrêté dès mai 1848 pour avoir participé à des manifestations et est condamné à six ans de prison en 1849. Elu député de Paris en septembre, il se présente du fond de sa prison à l’élection présidentielle de 1848 (élection remportée par Louis Napoléon Bonaparte). Libéré en 1853, il s’exile en Belgique. Rentré en France en 1863, il est élu député de Marseille en 1866, et réélu dans les Bouches-du-Rhône en 1869…. En 1871, Raspail fustige la répression contre la Commune de Paris et est à nouveau condamné à deux ans de prison. En 1876, alors qu’il était âgé de 82 ans, Raspail est élu député de Marseille. Comme doyen d’âge, il présida la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée. Il demande en vain l’amnistie des communards, qui intervient quelques années après sa mort. Il décède en 1878.

Cet homme incarne plus que d’autres le courage politique et la générosité et je regrette qu’on ne connaisse plus son histoire et qu’on soit incapables de remettre une statue sur le socle de son monument.

La mémoire des brasseries de Montparnasse : la Rotonde et la Coupole, le Dôme, le Bar à huitres…

« – Et bien à quoi vous fait penser la Rotonde, demande Francine ? » Joli clivage mémoriel ! Les uns se rappellent Chagall, Braque, Apollinaire, Satie, Debussy… ou Aragon et même Trotski qui y venaient souvent. Les autres, la fête donnée par Emmanuel Macron pour fêter sa victoire au premier tour de la présidentielle de 2017. La soirée donne lieu à une première polémique lancée par les réseaux sociaux et est associée à la fête donnée par Nicolas Sarkozy au Fouquet pour célébrer son élection. La soirée d’Emmanuel Macron symbolise désormais l’injustice de l’ordre social qui « permet aux puissants de bâfrer alors que le peuple se sert la ceinture ! ».

Francine dit que Simone de Beauvoir est née juste au-dessus de la Rotonde et je découvre ainsi qu’elle a passé presque toute sa vie dans ce quartier.

La Rotonde

La Rotonde, La Coupole, Le Dôme, la Closerie des Lilas… leurs noms dansaient dans la tête des provinciaux des années soixante quand ils arrivaient à Paris. C’est à la Coupole que j’ai goûté pour la première fois des huitres au champagne (à titre d’invitée car je n’aurais pas pu payer).  On murmurait que Sartre avait son rond de serviette à la table numéro 149 et on pouvait voir de loin des membres du gouvernement de la République espagnole en exil (Gobierno de la República Española en el exilio). Ces vieux militants ne sont rentrés en Espagne qu’en 1977.

Ce 18 janvier, la brasserie a été endommagée à la suite d’un incendie volontaire : les vitres ont été brisées et des matériaux incendiaires lancés à l’intérieur. L’enthousiasme que les incendiaires ont dû ressentir se reflète dans certains commentaires sur les réseaux sociaux, qui justifient la violence de rue comme réponse aux politiques néolibérales ou clament leur détestation de lieux qui ne bénéficient qu’aux riches. Cette violence émeutière porte sur une brasserie qui n’incarnait pas spécialement le luxe (à la différence du Fouquet) avant qu’Emmanuel Macron n’y invite son équipe de campagne. Le président Hollande y avait d’ailleurs fêté le 16 octobre 2011, sa victoire au soir d’une primaire socialiste. L’incendie montre surtout l’intensité de la détestation dont l’actuel président peut être l’objet, puisqu’un endroit qui lui est associé devient un objectif à détruire. Ce simulacre de justice sociale reste limité, et, faute de changer l’ordre du monde, les révoltés se satisfont du spectacle d’un café en feu. Le vieux Monde ne brûlera pas.

De l’autre côté du boulevard Raspail, un restaurant de poisson est installé à la place du bal de la Grande Chaumière où les étudiants du quartier latin venaient danser le quadrille dans le premier 19e siècle, avant qu’on ne renomme la salle Le bal Bullier… Aujourd’hui ne viennent que les touristes qui se souviennent du Montparnasse des romans, disparu à son tour dans les années 50.

Quelques statues

Une fois dépassée la frontière du boulevard Montparnasse, au milieu du terre-plein, voici le bronze puissant du  Balzac de Rodin.

Le Balzac de Rodin

Plus bas, dans un square tout près de la prison du Cherche Midi, à présent remplacée par la Maison des Sciences de l’Homme, où fut détenu le capitaine Dreyfus, sa statue. Elle fut commandée par Jacques Lang à l’artiste Tim qui a su trouver un symbole frappant. Le capitaine a ramassé son sabre brisé lors de la cérémonie de dégradation pour cause d’espionnage et le tient devant son visage, le présentant ainsi fièrement à la foule. Ce retournement du stigmate, bien théorisé par le sociologue E. Goffman, consiste à arborer l’objet de son humiliation publique et à se l’approprier comme un symbole identitaire de résistance.

Immeubles art nouveau

C’est le charme des promenades de faire voisiner la grande histoire et la petite ; les sculptures de premier plan d’un Rodin ou d’un Dreyfus et celle des immeubles bourgeois du quartier.

Mascaron (croisement Raspail Montparnasse)

D’innombrables façades offrent au passant les décors charmants de l’art nouveau. Au n°276, un immeuble de Théodore Bigot, avec des bas-reliefs de Derré qui évoquent les trois âges du couple et le rôle dévolu à la femme après son mariage. Dans l’imaginaire bourgeois, la saison de l’amour dure bien peu et laisse toute la place à la mère et à l’infirmière.

276 boulevard Raspail. L’amour.. Bas Relief de Théodore Derré
La Maternité; bas-relief de Théodore Derré au 276 boulevard Raspail.
Derniers instants. Bas-relief de Théodore Derré

Le célèbre immeuble du 31 rue Campagne Première (dont le nom rappelle le passé rural) a été construit en 1911 en béton armé par l’architecte André Arfvidson (1870- 1935)  et a été primé au concours des façades de la Ville de Paris en 1911. La façade est revêtue d’un carrelage en grès flammé réalisé par le céramiste Alexandre Bigot.

31 rue Campagne Première.

Au numéro 247 du boulevard Raspail, se trouve le passage d’Enfer, aujourd’hui fermé par des grilles, qui débouche rue Campagne Première. La Cité d’Enfer a été construite sous le second Empire en application du décret de 1852 relatif à l’amélioration des habitations ouvrières. Le propriétaire s’engageait à utiliser des matériaux de bonne qualité et des services communs étaient installés (lavoir, chauffoir, bain, garderie d’enfants). L’architecte Félix Pigeory (1806-1873), inspecteur des travaux de la Ville de Paris, et qui s’intéressait aux lotissements ouvriers de Paris, a supervisé les premières réalisations.

Passage d’Enfer. Arrière du 31 rue Campagne Première (notez le garde-manger sous la fenêtre)

Les carreaux blancs, ocre et bruns de Bigot correspondent à l’arrière du 31 et 31 bis de la rue Campagne première. Le reste du passage d’Enfer est constitué de modestes habitations de plâtre, mais les lieux plongés dans le silence n’ont plus rien de prolétarien ; aucun enfant n’y joue. Les habitants des beaux quartiers ne font plus d’enfants.

Au 26 de la rue Vavin, nous admirons, l’immeuble en gradins  carrelé de blanc et de bleu, conçu par Henri Sauvage et Charles Sarrazin pour faire entrer l’air et la lumière dans des appartements destinés aux ouvriers. (Au 13 rue des Amiraux dans le 18e arrondissement, à la fin des années 20, les architectes ont suivi le même modèle et ils ont réussi à installer une piscine, la célèbre piscine des Amiraux). Un matériau résistant,  d’entretien facile (la pluie le lave !), aurait dû faire le succès de la formule. Seulement, plus les étages montaient, moins le nombre de mètres carrés disponibles était important. Les actionnaires ont réalisé que leur profit ne serait pas important. Ils ont enterré le projet de Sauvage et ce sont les bourgeois qui achetèrent des appartements où il était possible d’installer des jardins suspendus.  Ce 17 janvier, Roger nous signale qu’un appartement du premier étage vient d’être mis en vente, au prix de 2 850 000 euros (Agence Vaneau Luxembourg).

Immeuble Sauvage. Rue Vavin.

Le thermomètre avait beau indiquer 10 degrés, des rafales de vent nous ont glacés pendant qu’on essayait d’avaler un déjeuner rapide sur les bancs du square Yves Klein. A la fin du repas, nous claquions des dents. Nous nous sommes réfugiés au Typographe. Le garçon s’est penché compatissant pour prendre nos commandes de vin chaud.

De retour sur le boulevard Raspail, nous croisons la rue Huysmans. Au numéro 1, les belles courbes ornées de vignes d’un immeuble.

Rue Huysmans. Brandon et Sartorio architecte et sculpteur

La couleur est la grande absente des rues du Paris bourgeois, mais comme un homme qui ornerait son costume sombre d’une discrète pochette de couleur, l’architecte Wallon a rompu la sobriété de l’immeuble du numéro 71, en s’octroyant la liberté d’un décor de céramique vert et de courbes provocantes en forme de coquille au dernier étage. Cette fantaisie reste invisible sauf pour le passant qui marche le nez en l’air.

71 boulevard Raspail

Presqu’en face du Lutetia le central téléphonique de Jules Godefroy et sa devise latine Vox clamans per orbem (une voix qui retentit à travers le monde, variation sur la formule de Jean-Baptiste « La Voix qui retentit dans le monde »). Plus trivialement, le bâtiment rappelle le temps où pour mémoriser les numéros nous disions Babylone 23-18, Littré 23 18 (le préfixe à composer ne retenait que la première syllabe : BAB, LIT). Quand avais-je l’âge de ces indicatifs téléphoniques, évocateurs des quartiers de Paris ? C’était il y a très longtemps ! Les derniers flottent encore dans ma mémoire, mais ils sont de plus en plus lointains.

Au numéro 45, à l’angle de la rue de Sèvres, l’hôtel Lutetia a rouvert. C’est un hôtel Art nouveau, construit en 1910 à l’initiative de Madame Boucicaut, (apprentie blanchisseuse à 13 ans qui crée avec son mari le premier des grands magasins, le Bon Marché, dont elle devient propriétaire à la mort de ce dernier. Elle lègue toute sa fortune à des œuvres sociales et à ses employés. Emile Zola a décrit l’épopée du Bon Marché dans Au Bonheur des Dames). Femme d’affaire avisée, elle a  conçu le Lutetia « afin que ses importants clients de province fussent logés dans un établissement tout proche et correspondant à leur train de vie, quand ils venaient faire leurs courses à Paris ». Le bâtiment est trop majestueux pour être sublime, mais suffisamment fastueux pour correspondre aux rêves de riches touristes allemands, japonais ou américains…

Hôtel Lutetia

Les visiteurs d’aujourd’hui savent-ils qu’ils fréquentent un lieu où Gide a vécu, à l’année, où Consuelo et Antoine de Saint Exupéry se sont aimés en 1936, où Albert Cohen a dicté Belle du Seigneur en 1937, où Charles de Gaulle se rendait lorsqu’il passait à Paris…  Connaissent-ils son passé noir pendant l’occupation allemande ?. Le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand et la police secrète militaire y avaient installé leur quartier général. Combien de ces riches visiteurs savent qu’à la Libération, le propriétaire de l’hôtel a dû mettre à disposition le Lutetia pour accueillir les déportés à leur retour des camps de concentration ? Du moins, une plaque posée à l’extérieur de l’hôtel rappelle cet épisode. En revanche, les actuels propriétaires, se refusent à honorer les résistants allemands qui se réunissaient en 1935 autour d’Heinrich Mann essayant de monter un mouvement de résistance contre les nazis. Il ne faut sans doute pas chercher d’intentions politiques précises derrière ce refus. Plutôt le refus des sujets tragiques… Paris est une fête n’est-ce pas ?

Au n°54  à l’angle avec la rue du Cherche-Midi, la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) a aussi réemménagé après des années de désamiantage. Construite à l’emplacement de l’ancienne prison du Cherche-Midi, elle avait été installée au début des années 1960 sous l’égide de l’historien Fernand Braudel afin de rassembler des chercheurs en sciences humaines. Les architectes M. Lods, H. Beauclair, P. Depondt, et A. Malizard arch.(1968-1970) avaient conçu un bâtiment aux façades de verre et de métal, ce qui obligeait à employer une climatisation bien malcommode…Mais qu’importe, les inconvénients de la climatisation. Des chercheurs du monde entier débarquaient à la MSH autant pour l’intérêt de ses programmes de recherche internationaux que pour la cafeteria accueillante où on était sûr de trouver toujours quelqu’un pour discuter et pour sa magnifique bibliothèque bien pourvue de revues en langues étrangères.

Un petit tour dans la rue de Sèvres jusqu’à l’ancienne station électrique destinée à répartir l’énergie nécessaire au métro (P.Friesé Arch.1910) transformée en espace d’expositions de la Fondation EDF. En janvier, on découvre dans l’obscurité une couvée de 7 œufs géants de marbre noir protégée par un nid de bambous géants. Une œuvre tout simple de Nils Udo. simple et très efficace.

Le Nid de Nils Udo. Fondation EDF

Au 29 rue de Babylone, nous rendons visite au jardin de Catherine Labouré (du nom d’une religieuse qui vivait au 19ème siècle et que l’église a béatifié pour sa vie exemplaire chez les Lazaristes et pour ses visions de la Vierge révélés à son confesseur. Catherine Labouré avait obtenu que soit frappée une médaille miraculeuse, encore populaire aujourd’hui. D’origine paysanne, dure à la tâche, elle correspond comme Bernadette Soubirous à l’exaltation des vertus d’obéissance et d’humilité et à la dévotion mariale que soutiennent encore certains catholiques. La femme soumise et souriante. La femme idéale ! Le square actuel est l’ancien potager de l’hospice des Incurables construit au 18e siècle, devenu hôpital Laennec, avant d’être fermé et vendu à des assurances.  Malgré le froid, des enfants couraient sur les pelouses. Le ciel était encore clair, mais bientôt la nuit commencerait à tomber. Une branche d’arbuste en fleurs dans le passage qui nous ramène vers la rue Vanneau comme une promesse de printemps japonais à moins que ce ne soit une dernière trace de l’automne.

Dernière image sur un mur de l’ancien hôpital des Enfants malades, un portrait de fillette réalisé par le Portugais Alexandre Farto (il  signe VHILS) dont l’art est une sorte de quintessence de l’art de rue, car il sculpte littéralement de vieux murs. Il les défonce à coups de marteau piqueur, grave les détails au burin… faisant peu à peu apparaître les visages enfermés dans la pierre. L’enfant émerge à peine de l’intérieur du mur ; les lignes de son visage se confondent encore avec les craquelures du béton, mais elle est délivrée, ramenée à la surface.

VHILS (Necker enfants malades)

Quelques titres 

Assouline, Pierre, 2005, Lutetia, Paris, Gallimard.

Dumont, Marie-Jeanne Le Logement social à Paris 1850-1930 : les habitations à bon marché, Paris Editions Mardaga

Dansel, Michel, Le Guide du promeneur 14è arrondissement, Paris, Parigramme.

Hayat, Samuel, 2014, Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation en 1848, Paris, Éditions du Seuil, présentation en ligne [archive]), [lire en ligne [archive]], [sur Cairn.info [archive]].

Hazan, Éric , 2009, L‘Invention de Paris, Le Seuil.

Hillairet, Jacques, 1985, Dictionnaire historique des rues de Paris, Paris, Editions de Minuit.

Raspail, Simone, Dubief, Lise & Carbonnier Marianne, 1978, François-Vincent Raspail (1794-1878), Catalogue de l’exposition de la Bibliothèque Nationale, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65339008/f64.image

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy)

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/18/la-rotonde-de-la-villette/

Et bien sûr Wikipedia….

Léonard de Vinci au Louvre

Pour enflammer nos repas de fêtes rien n’a égalé cette année les discussions sur la grève de la RATP et de la SNCF. Un autre sujet de dispute a été l’exposition Léonard de Vinci. Une amie a expliqué avec enthousiasme qu’elle ne regrettait pas d’avoir marché douze kilomètres pour se rendre au Louvre. L’exposition était exceptionnelle, illuminante, sublime !!! Son voisin a crié à l’imposture. Il aurait voulu voir le Léonard ingénieur et homme de cour et n’a trouvé ni maquettes (les salles d’exposition sont trop petites), ni costumes de fête alors que tout cela est au clos Lucet ! La troisième trouvait qu’il y avait trop peu de tableaux venus d’ailleurs et trop de dessins tout petits, malcommodes à regarder…

Il est vrai que le Louvre avait basé une partie de sa communication sur le fait qu’il exposerait L’Homme de Vitruve, déjà reparti à Parme, ainsi que « le tableau le plus cher du monde », le Salvador Mundi, disparu dans les coffres-forts d’un prince saoudien quelconque, et qui finalement n’a pas été obtenu. On avait affaire à une rétrospective d’un hyperpeintre starifié, dans un hypermusée mondialisé financé par des hypersponsors comme la Bank of America, et on verrait ce qu’on verrait. Léonard pulvériserait les records de visiteurs constatés pour Toutankhamon… A force d’accumuler les superlatifs, il ne pouvait y avoir que des déçus.

La rétrospective est pourtant l’occasion de voir des tableaux jamais rassemblés au Louvre, Léda, un Saint Jérome pénitent du Vatican, des portraits de cour admirables, une Vierge à l’Enfant dite “Madone Benois” venue de Saint-Pétersbourg (que je n’aime pas plus que ça), et des dizaines de dessins, croquis, pages de carnets en zoologie, en botanique, astro-physique, armes de guerre.

Et puis, nos façons de consommer de l’art ont changé. Avant, on allait au musée voir des chefs-d’œuvres isolés. On attend à présent des expositions de nouveaux points de vue sur le travail d’un artiste. Tantôt, comme pour la grande exposition sur Vermeer, on le compare aux autres peintres de genre de son époque ; tantôt, comme pour Picasso et Matisse, on confronte deux géants de l’art moderne. Cette fois, les conservateurs proposent une rétrospective pour faire connaître l’homme autant que l’artiste.

Ils montrent qu’il y a toute l’histoire de l’art derrière la vision d’un artiste, et non le réel… C’est pourquoi dès la première salle, ils nous confrontent à la statue du « Christ et Saint Thomas » en bronze réalisée par le maître de Léonard de Vinci, Andrea del Verrocchio. Tout autour de la statue, les travaux de l’écolier Léonard qui dessinait des modèles de tissu enduits de plâtre évoquent les lourds drapés du sculpteur.

Andrea del Verrochio. Le Christ et Saint Thomas

Une de mes draperies préférées contraste des parties parfaitement achevées où la lumière dessine les plis et des parties ébauchées où quelques zébrures permettent d’imaginer la forme à venir et tiennent surtout de l’écriture du créateur.

Léonard de Vinci. Drapé
Léonard de Vinci. Draperie

Les salles suivantes s’intéressent à la façon dont Léonard dialogue avec ses contemporains, Verrochio encore, Baldovinetti, Antonello da Messina ; la présence des antiques avec les marbres qui entourent Léda et le cygne ; l’omniprésence du travail d’atelier avec la reproduction de la Cène par son aide Marco d’Oggiono et les têtes d’apôtre peintes par son autre élève Antonio Boltraffio (peut-être l’auteur principal du mystérieux Salvator Mundi).

Je revois ce que je connais… La verticale de La Vierge aux rochers où sont disposées la main protectrice de la Vierge, l’index de l’ange qui montre Jean le Baptiste, les doigts de Jésus bénissant.

La Vierge aux rochers. Trois mains sur une verticale

La beauté de certains visages jamais ostentatoire, illuminée par un sourire impalpable, aimant, serein. (sourire qui ne passe pas par des lèvres retroussées et semble naître de nulle part) et, le fameux sfumato, les lignes de la chevelre se fondant dans l’atmosphère. Bien sûr, oui, oui, les anges si émouvants et le Saint Jean-Baptiste androgyne, qui font penser au titre du livre de Judith Butler Trouble dans le genre…

Je suis venue pour les belles esquisses rassemblées autour de ces toiles : les croquis préparatoires à des Vierges.

Vierge lavant l'enfant Jésus
La Vierge lavant l’enfant Jésus

L’Echevelée rêveuse et mélancolique, habituellement à Parme : j’y retrouve le mélange d’inachevé dans les arabesques de la chevelure et de fini qui me plaît tant.

La Scapigliata. L’Echevelée

La gloire de Léonard, que le Louvre célèbre, est d’avoir fait des tableaux parfaits, mais les oeuvres qui nous touchent vraiment sont inaccomplies.

Il y aussi les tout petits carnets que Léonard glissait sans doute dans ses poches : le Louvre rend hommage au génie de la Renaissance mathématicien, géomètre, ingénieur, anatomiste, botaniste … qui affirmait que la peinture avait besoin de la connaissance de lumière, des corps, de la sexualité, de l’univers entier et qu’elle était un art mental.

Tête de chien
https://www.photo.rmn.fr/CS.aspx?VP3=SearchResult&VBID=2CO5PCXE2R30U&SMLS=1&RW=1536&RH=752

A vrai dire, on voit ces carnets dans des conditions médiocres. On est obligé de se pousser rapidement pour laisser les suivants regarder, on ne peut pas se pencher sur la page. Le soir, j’ai cherché sur internet les reproductions des plus beaux feuillets (ils sont en accès libre) et j’ai pu apprécier  les détails, les lignes qui se croisent, se courbent et qu’on retrouve dans les tourbillons du déluge

Un Déluge
Codex Windsor, conservé à la Librairie Royale du château Windsor

J’ai pu, dans le silence retrouvé, contempler à loisir ces images. Les reproductions, de plus en plus fidèles, sont à la portée de tous, et elles permettent un usage personnel à chacun. Alors, pourquoi participer à des évènements culturels où on piétine à la queue leu leu autour des vitrines et comment se plaindre de la foule puisque j’en faisais partie ?

Quelque chose nous pousse à participer à ces grands évènements culturels, à voir le même peintre en même temps que tout le monde, à nous défendre si nous décidons de ne pas participer… et il est vrai qu’on ressent, même au coeur de la foule, une impression étrange à contempler le dessin authentique et fragile de l’Echevelée ! comme si la présence du peintre subsistait dans les oeuvres véritables, présence dont aucun fac-simile ne peut fournir l’équivalent. (Devenue métaphorique pour la plupart des catholiques quand ils parlent de la présence du Christ dans l’hostie, elle serait la dernière présence spirituelle à laquelle nous avons accès.)

Bibliographie : Un outil commode pour se repérer et pour accéder aux codex: https://inventionsdevinci.wordpress.com/2015/04/24/lacces-au-codex-pour-tous/

Le féminisme s’affiche dans la ville

Au début du mois de septembre 2019, on a pu voir dans Paris une grande campagne d’affichage.

Un changement de catégorie pour changer les mentalités : du crime passionnel au féminicide

En lettres capitales noires sur fond blanc, les collages informaient sur des meurtres de femmes par leurs conjoints ou leurs compagnons, et rendaient une identité aux victimes en affichant leur prénom, leur âge au moment de la mort et les moyens souvent atroces du crime :

104e féminicide. Monique… Boulevard de Ménilmontant
125e féminicide. Shaïna 15 ans, poignardée et brûlée par son mec. Photo Wolf Jöckel

Montrer que chaque victime est une personne ne suffisait pas. Chaque morte renvoyait à un décompte minutieux des crimes pour montrer l’ampleur du massacre. Le langage « neutre » des faits était un bon moyen de sensibiliser les passants en les confrontant à la gravité de la situation. Le même procédé argumentatif employant l’objectivité du chiffrage pour un effet émotif maximum pouvait passer par des messages plus généraux.

En France, un féminicide tous les 2 jours

D’autres collages s’en prenaient à un état d’esprit machiste, qui encourage les passages à l’acte :

Le machisme tue. Place Pinel

ou mettaient en cause la responsabilité des grandes institutions de la République, en particulier l’apathie de la justice qui sous-estime systématiquement la dangerosité des conjoints.

La justice a signé mon arrêt de mort. Bassin de la Villette

Enfin, elles en appelaient à la solidarité :

A nos soeurs assassinées. Rue du Renard

… Et à l’action :

Rue de Charonnes. Pas une de plus

Le mot féminicide, apparaissait fréquemment sur les affiches, associé au décompte des meurtres. A lui seul, il n’avait certainement pas le pouvoir miraculeux de reconfigurer les esprits, mais il était inséparable de l’aspect visuel des affiches presque toutes semblables, lettres noires sur fond blanc comme des faire-part de deuil, lettres rouges couleur du sang, qui interpellaient les passants, et des slogans qui personnalisaient les victimes et montraient l’ampleur du problème. La dénomination féminicide venait seulement (et ce n’est pas rien) condenser la représentation « genrée » du crime de façon intéressante parce que le mot construit de façon motivée, sur femme + -cide, du latin caedere (qui signifie tuer), affirmait dans sa forme même qu’une femme avait été tuée parce que femme.

La campagne de Marguerite Stern

Derrière cette campagne, il y avait une militante, Marguerite Stern. Elle avait lancé, pendant l’été 2019, une « grande session de collage contre les féminicides » qui invitait  les femmes à se réunir pour peindre, puis coller ensemble des messages dans les rues de Paris. Cette forme d’action a remporté un grand succès. Malgré l’amende de 400 euros infligée au groupe dans la nuit du 7 septembre 2019 :

« Nos messages étaient donc les suivants : «Aux femmes assassinées la patrie indifférente» et «Féminicides : grande cause du quinquennat». On a été interrompu pendant l’action par des agents de la mairie de Paris. Ils ont passé 45 minutes à chercher nos identités et à nous verbaliser alors qu’on ne colle que du papier sur des murs. » http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Les tribunaux connaissent la catégorie des « crimes passionnels », dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse. Longtemps, ces homicides masculins ont été jugés  avec une certaine mansuétude au nom de la passion. Pour la période de la Renaissance, l’historienne Nathalie Zemon Davis a publié une analyse des lettres de pardon accordées par les rois de France aux meurtriers. L’acte criminel est souvent excusé par « la chaude cole », la colère, qui saisit le mari trompé ou désespéré par l’abandon de sa femme…

Un mot pour transformer la réalité sociale

Parler de féminicide, c’est construire autrement la réalité sociale, en arrachant le crime au fait-divers pour le convertir en crime contre la moitié dominée de la population. C’est bien ce qu’affirme une affiche placardée sur les murs de la Philharmonie de Paris : les femmes meurent parce qu’elles sont des femmes.et que des hommes considèrent qu’elles sont de ce fait leur propriété.

Etre une femme tue. Mur de la Philharmonie de Paris. Boulevard Sérurier

Le féminicide (théorisé en 1992 par la criminologue britannique Jill Radford) est le résultat d’une violence intrinsèquement masculine qui ne relève plus du fait divers, mais de l’inégalité entre les sexes.

Evidemment ce mot peut attirer l’attention des passants et changer leur perception, mais il n’aura vraiment de pouvoir que si des magistrats punissent les coupables. C’est pourquoi, imposer cette catégorie dans le domaine juridique est un enjeu essentiel pour les militants.

Jusqu’à aujourd’hui, le féminicide n’est pas entré dans le Code pénal et fait l’objet d’un débat assez âpre. Ses adversaires soulignent que la notion de meurtre sexiste couvre le meurtre d’un mari par sa femme, ou d’une lesbienne par sa compagne. A quoi, les militants ont beau jeu de rétorquer que statistiquement, les victimes  sont très souvent des femmes (en 2018 sur 149 victimes 121 étaient des femmes (cf. les chiffres communiquées par l’AFP https://www.youtube.com/watch?v=JhyrggyycfI).

L’orthographe inclusive : une façon de lutter pour une meilleure visibilité des femmes ?

Dans un régime démocratique, les individus peuvent protester contre ce qui les opprime. L’exigence d’égalité augmentant à juste titre, le tolérable devient insupportable. Il en va ainsi de la domination masculine. On assiste aujourd’hui à une demande de reconnaissance de l’oppression des femmes, victimes du patriarcat depuis des millénaires, et à l’appel militant pour transformer cette souffrance en indignation. Des militants estiment que les représentations jouent un rôle essentiel dans la façon dont est définie l’identité des individus, et que la langue, vue comme entièrement réductible à « un produit du patriarcat  » , doit être « réparée », par le recours à des néologismes ou à d’autres moyens de la purger de tout sexisme.

Depuis plus de trente ans, des femmes luttent pour féminiser leurs titres, leurs fonctions, le nom de leurs professions et la quasi-totalité des linguistes est d’accord avec elles.

Cependant cette unanimité s’est fissurée récemment quand de nouvelles féministes ont décidé de modifier aussi le code orthographique pour « assurer la visibilité des femmes dans l’écriture ». Ainsi dans plusieurs administrations et dans les universités sont apparues au pluriel des formes comme cher.e.s ami.e.s, supposées mieux prendre en compte les femmes. Les tenants de cette pratique désignent sous le nom d’écriture inclusive un ensemble de moyens qui vont de la féminisation des noms de métier à des procédés discursifs comme l’énumération (chères amies et chers amis), à la préférence donnée à des noms épicènes qui ne différencient pas le masculin et le féminin (chers collègues) et à la transformation de l’orthographe. Ces moyens sont regroupés sous l’étiquette « écriture inclusive » car ils ont une même fonction : afficher la présence des femmes et refuser l’usage du masculin pluriel (chers amis) comme forme « neutralisée » renvoyant indifféremment aux deux sexes.

Inversement, les adversaires de l’écriture inclusive refusent de mélanger systèmes linguistiques et discours, et discutent secteur de la langue par secteur de la langue les réformes proposées : l’énumération relève des normes d’usage que chacun peut suivre en fonction des genres discursifs, ou de ses goûts stylistiques, mais les propositions concernant l’orthographe impactent le fonctionnement du système graphique et méritent une discussion « technique ».

Il semble que l’usage de l’orthographe inclusive soit cependant devenu un marqueur pour une partie de la gauche qui se revendique des mouvements anticolonialistes et des positions de Benoît Hamon, ex-responsable du parti socialiste.

J’ai vu récemment une affiche collée sur le pont Saint-Michel qui était un appel à se souvenir de la répression sanglante exercée le 17 octobre 1961 contre une manifestation d’Algériens. Pour échapper aux policiers, plusieurs avaient préféré se jeter du pont Saint-Michel. Benjamin Stora compte 325 victimes « dont la mort peut très vraisemblablement être imputée à l’action de la police ». (https://www.monde-diplomatique.fr/mav/82/STORA/56309)

Quelques semaines après le massacre, des militants anonymes avaient écrit « Ici, on noie des Algériens ». Au petit matin, deux photographes du journal communiste l’Avant-Garde, avaient découvert la photo.

On passe sur les quais de la Seine, tous les deux en voiture et on voit cette inscription : “Ici on noie les Algériens”. Deux flics, un à chaque bout, gardaient l’inscription parce qu’ils voulaient la détruire. Alors on passe au ralenti, on revient sur nos pas, je saute pratiquement en marche et je fais deux photos pas plus. J’ai pas eu le temps d’en faire plus, les flics arrivent les bras en l’air, voulant nous arrêter, je saute dans la bagnole et Claude [Angeli] pied au plancher, on s’en va tous les deux.       
Jean Texier, photographe

En quelques heures, ce graffiti est effacé par les autorités. La seule trace de son existence est la photo prise par Jean Texier et Claude Angeli. Ils proposent le jour même leur photographie à L’Humanité mais pendant la guerre d’Algérie, le journal est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites pour ses positions anticolonialistes. Ne pouvant assumer financièrement une saisie supplémentaire, L’Humanité ne publie pas la photo tout de suite. https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

La photo paraît en 1986 :

Photo mémorielle publiée par L’Humanité en 1986 (émission de France Culture :
https://www.facebook.com/franceculture/posts/10157441660138349/

Aujourd’hui, c’est donc le rappel d’une dénonciation (tout autant que du massacre) qui est affiché. Cependant, seuls quelques passants auront reconnu dans l’affiche de 2019 l’allusion à l’affiche de 1961 et auront été à même d’apprécier le changement intervenu.

Mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive
2019 : mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive

Le choix de l’écriture inclusive insiste, j’imagine, sur la participation des femmes à la guerre contre le colonialisme.

Les militants eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

En principe le point médian permet de regrouper un une séquence unique des formes au masculin et au féminin.

Art en Grève. A quoi sert le point médian avec des mots épicènes ?

Les signataires d’une affiche s’adressent ainsi à des travailleur.se.s et autres auteur.ice.s. Mais que viennent faire dans cette liste les journaliste.s, pigiste.s, commissaire.s, critique.s, et autres graphiste.s ? Pourquoi ne pas se contenter de marquer le pluriel par une « s » ? Qu’apporte donc le point médian ?

Génération.s à Paris : l’accord de l’adjectif

Les accords de l’adjectif semblent poser des problèmes encore plus difficiles à résoudre par ceux-là mêmes qui nous recommandent cette orthographe. L’autre jour, sur le marché, les militants de Génération.s à Paris me tendent un tract :

Il s’agit, disent les premières lignes du tract, de mobiliser les « militant.e.s et les élu.e.s locaux… »

L’usage de l’orthographe inclusive est associé à nouveau à un mouvement qui se veut progressiste.

Je souris parce les rédacteurs n’ont pas respecté leurs propres règles. L’adjectif selon les tenants de l’écriture inclusive devrait ou bien s’écrire « loca·les·ux », ce qui n’est vraiment pas commode à lire, ou bien, en suivant la recommandation qui veut qu’on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche pour en finir avec la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », s’écrire « les militant.e.s et les élu.e.s locales », ce qui a dû faire reculer les rédacteurs… Mais peut-être n’ont-ils pas vu le problème et ont-ils accordé selon l’usage habituel au masculin pluriel ? Ce cafouillage montre au moins que le système est vraiment malcommode. Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire lire le tract aux passants pour voir ce que ceux-ci comprenaient.

Personnellement, j’approuve la féminisation des noms de métier parce que le lexique des langues change sans cesse pour s’adapter aux changements dans la vie sociale et que les femmes occupent aujourd’hui toute sorte de professions qu’il faut nommer. Je suis en revanche défavorable aux modifications orthographiques proposées qui compliquent sérieusement la lecture. Selon moi, l’orthographe est faite pour représenter l’oral. Tout ce qui va dans le sens d’une représentation efficace me paraît utile. C’est pourquoi, une réforme qui débarrasserait le français des lettres grecques et qui proposerait d’écrire simplement nénufar, comme en espagnol nenufar, me semblerait positive. Mais c’est pourquoi aussi je m’oppose à l’orthographe inclusive qui rajoute un code morphologique compliqué à un système déjà complexe et mal maîtrisé par les Français.

 (J’ajoute brièvement pour ne pas allonger un billet trop long que je préfère le masculin pluriel qui « rassemble » les catégories des militants et des élus, à l’énumération disjointe des femmes et des hommes à la fois parce que je ne vois pas en quoi la distinction des deux sexes est pertinente en l’occurrence, et parce qu’on peut être sûr qu’à ce petit jeu, les transgenres et les bisexuels vont demander bientôt à être eux aussi représentés, ce qui ne fera qu’ajouter aux difficultés orthographiques. Mais pour les néo-féministes activistes, les contraintes du système, son autonomie relative sont contingentes (ou plutôt elles n’existent pas, car l’orthographe, et au-delà la langue française, sont des phénomènes de part en part sociaux, que l’on peut modifier à volonté pour les imposer à l’ensemble de la société. Ce qui importe, c’est l’activisme qui produit du collectif et qu’importe s’il complique la vie des lecteurs et des scripteurs !).

Sur féminicide, wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minicide)

On trouvera documents et analyses de la campagne d’affichage de Marguerite Stern sur le blog wolfparisblog. Stop féminicide/Schluss mit den Frauenmorden: Aktuelle Aktionen in Frankreich par wolfparisblog

Marguerite Stern est interviewée sur :http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Zemon Davis, Nathalie, 1988, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au XVIe siècle, Paris, Seuil.

Sur l’orthographe inclusive, l’exposé des convictions d’Eliane Viennot, 2014, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.

Et la réponse des grammairiens Danièle Manesse et Gilles Siouffi, éds, 2019, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions,  Paris, ESF… qui critiquent les analyses historiques d’Eliane Viennot et montrent pourquoi selon eux l’orthographe inclusive n’est pas une avancée.