A Varengeville , le temps hésitait entre soleil et orages.
L’église qui glisse vers l’abîme
On a visité le cimetière marin où se trouvent mélangées les tombes des villageois et les tombes de célébrités comme celle du compositeur Albert Roussel ou de Georges Braque. Dans l’église un Christ roux de Michel Ciry, en post-adolescent un peu chétif et très seul. Emouvant.
Depuis le cimetière, la vue va jusqu’où nos yeux peuvent aller : le ciel et la mer changent sans cesse : doré puis gris ; verte puis grise. Les prés sont luisants et la falaise mélange la craie et les coulées de boue ocre, imposant l’image de la destruction à venir. Des falaises blanches paraitraient hors du temps. Ici, les traces noires annoncent la catastrophe climatique qui approche. D’ailleurs, je viens de lire dans les informations d’Ouest France que l’église repose sur un sol de plus en plus instable et glisse lentement vers l’abîme. La falaise haute de 80 mètres est attaquée par l’érosion. Un jour tout sera englouti !
Monet. L’Eglise de Varengeville (sd). banque d’images adstor
La cabane de Monet dans la Gorge des Moutiers
Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer. Celle-ci s’appelle, je crois, Gorge des Moutiers, si escarpée, malgré les aménagements, qu’on peut hésiter devant le gouffre béant en-dessous.
Gorge des Moutiers
Monet venait souvent y peindre.
Monet peint en contrebas de l’église (la cabane du prêcheur est aujourd’hui détruite) (10.2307_community.13605448-1)
Gorges de Vasterival
Un peu plus loin, au niveau du phare d’Ailly, la descente est plus commode, même si la roche est tendre et si la terre peut s’effondrer lors d’une prochaine tempête.
Inscriptions dans la craie
En bas, on découvre une plage de galets, jonchée de rochers sombres couverts de verdure. Un paysage d’une beauté extraordinaire.
Varengeville. Plage du Petit Ailly
A chaque vague, l’eau recouvre la plage jusqu’au milieu avant de repartir en petits filets ruisselants, A chaque vague, les creux se remplissent et on ne sait trop si la marée est montante ou descendante. On s’inquiète un peu de ne pouvoir regagner à temps la valleuse, jusqu’à ce qu’un, moins sot, ait l’idée de regarder l’heure de la marée sur son téléphone.
Sur cette plage trempée et froide, les gros blocs évoquent des animaux sortis de la mer dans des temps anciens.
Plus loin, le calcaire ressemble à des ossements, d’autant plus blancs qu’ils succèdent aux rochers noirs et verts.
Assis, tranquille devant l’immensité
Avec la petite ville de Saint-Valery établie dans un large vallon, le paysage cesse d’être terrible. C’est le 1er novembre. Saint-Valery somnole. Les habitants sont partis honorer les âmes de leurs morts et les cafés sont presque tous clos. Tout de même, sur le quai une poissonnière a ouvert et jette à la mer les entrailles des poissons, attirant une volée de cormorans qui tournoient, battent furieusement des ailes, plongent en poussant des cris affreux et remontent dévorer les déchets qu’ils ont attrapés.
Un homme est assis près de la plage. Il n’a pas besoin de penser à quelque chose. Il reste là tranquille devant l’immensité
Aller de l’avant, sans me poser trop de question. Juste aller de l’avant parce que c’était mon frère et que c’est l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec son ami Eric Choquet, le premier propriétaire de la maison qui a permis que l’aventure démarre.
Parce que Pascal Cribier était un génie et que par testament il m’a légué son jardin à charge de l’entretenir sans y rien changer.
Voilà le jardin, et peut-être que vous penserez. C’est ça le célèbre jardin ? Il nous montre un paysage normand, c’est tout. Mais regardez mieux. Nulle part vous ne verrez ces vallons au sol tantôt creusé, tantôt bombé, ce paysage avec des ouvertures vers le lointain.
Mon frère, la taille, c’était son truc, il taillait les bois pour faire pénétrer la lumière. Les gens ne voyaient pas l’artifice. Ils disaient « Quelle belle allée ! », sans se rendre compte que la ligne de fuite qui les emmenait vers la profondeur du bois avait été voulue par mon frère.
Bois de Morville. Une allée
Il jouait avec des lignes et des couleurs. Il avait taillé des arbustes pour avoir un feuillage sombre et derrière, on voyait se dresser les verticales des troncs blancs des bouleaux.
Bois de Morville. Horizontales des houx sombres. Verticales des bouleaux clairs
Il rabattait sévèrement quatre petits arbres à deux mètres. Quatre parce qu’on attend toujours que les décors aillent par trois.
Bois de Morville. La taille raducale de quatre féviers d’Amérique
Moi qui voulais seulement voyager sans rien posséder, me voilà dans le Bois de Morville pour toujours. Moi qui voulais être moi sans rien devoir à personne, je vois ma vie tissée avec la sienne et asservie au jardin. Parfois je me dis « J’arrête. Ce n’est pas de mon âge de monter à trente mètres pour élaguer des arbres et il y en a 70 à tailler, là tout de suite. » Parce que je n’avais aucune vocation de propriétaire, ni de jardinier. Mais mon frère Pascal Cribier était un génie. Je le savais et je dois à sa mémoire de sauver son œuvre.
Vous venez au début novembre ce n’est pas la meilleure saison. Vous ne verrez pas encore les couleurs d’automne et vous ne verrez plus la prairie. C’est pourtant une invention merveilleuse de Pascal. Installer une prairie sur un talus pour clore la pelouse. Revenez l’été quand le pré dessine une bordure de lumière qui s’agite dans le vent. Il n’y a pas besoin d’entasser les couleurs des massifs, on peut jouir de la beauté de simples graminées. Monochromes et variées à l’infini. Maintenant, tout le monde fait ça. Mais c’est lui qui a eu l’idée le premier.
Voici un petit clos. Vous voyez les bancs enfouis dans les herbes. Il faut imaginer les fleurs à partir du printemps, mais attention aux frontières qui empêchent les couleurs et les parfums de déborder.
J’ai peur de ne pas arriver à sauvegarder sa vision. Les choses changent et je n’arrive pas à les empêcher de changer. Je me désole parce que j’use en vain ma vie sans même maintenir le jardin comme il l’aurait voulu.
Je fais de mon mieux et j’échoue. Depuis quelques années, la sécheresse sévit partout, même dans ce jardin orienté au nord. Les fougères remplacent le lierre. Le changement s’étend sournoisement.
Ils étaient trois à avoir voulu Le Bois de Morville. Je n’ai pas encore parlé de Robert Morel, le maître jardinier indispensable qui comprenait si bien la nature normande. C’est à trois que ces hommes ont transformé un val humide en jardin. Quelquefois je suis venu aussi les aider à dessoucher. Tout à la main parce que les engins ne passaient pas. Allez, je vous emmène dans le sous-bois jusqu’au petit fleuve. Je dis fleuve parce qu’il aboutit à la mer, mais pour le moment, on dirait quelques flaques d’eau. Grâce aux petits barrages, le jardin des prêles a résisté au manque d’eau de ces derniers temps.
Et puis nous allons remonter par la valleuse. Pour drainer l’humidité et stabiliser le terrain marécageux, mon frère avait imaginé un système de sillons artificiels. N’approchez pas de ces rigoles. La terre est gorgée d’eau. Les chevreuils qui sont passés ont marqué la pelouse et je ne sais pas combien de temps il va falloir avant que les empreintes ne s’estompent. Si vous piétinez vous aussi, le jardinier va me tuer.
Bois de Morville. Les rigoles de la Valleuse.
A présent, ne vous retournez pas avant d’entrer dans la maison pour que ce soit une surprise quand nous serons là-haut !
Entrez. De la maison non plus, je n’ai rien touché. Juste recollé le papier là où il se décollait. Vous me direz qu’elle est banale, cette maison. Je sais bien, mais ils ne l’avaient pas modifiée, alors je ne m’autorise pas. Et puis, venez voir la grande baie ouverte sur la valleuse et tout au bout le triangle de la mer.
La Valleuse et la mer depuis le salon (photo Jean-Marie B.)
Quand je m’assieds le soir, j’ai parfois les yeux qui se remplissent de larmes. Je ne sais pas trop si c’est la beauté du paysage ou le manque de Pascal et de son ami.
Nous avons profité des journées botaniques de Varengeville (30 et 31 octobre 2021). Mais le jardin se visite sur rendez-vous en écrivant à : vallondemorville@gmail.com
Récemment, un lecteur a cru que j’étais une soeur de Pascal Cribier. Il n’en est rien. J’ai simplement visité le parc et j’ai été émue par la beauté du lieu et par l’histoire du frère du paysagiste qui a hérité du lourd travail d’entretien du vallon de Morville. A partir de mes souvenirs, j’ai tenté de reconstitué ce qu’il avait dit pendant notre visite (avec évidemment beaucoup d’inexactitudes).
L’autre jour, au barrage de l’Ospédale, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec un jeune taureau qui se promenait en liberté à deux pas d’une route fréquentée.
Barrage de l’Ospédale. Rencontre avec un taureau
Certes, il avait l’air placide, mais que se serait-il passé s’il n’avait pas apprécié la couleur de nos tee-shirts… ?? Personne n’a encore été encorné près du barrage, mais il y a eu des accidents graves ailleurs.
Un autre jour, c’étaient les vaches qui étaient installées sur des routes en Castagniccia, bien décidées à ne pas céder la place aux automobilistes, comme au bon vieux temps d’avant le tourisme. Nous avons trouvé ça plutôt drôle sur le moment, mais François qui vit là à l’année décrit une situation difficile :
« Tu comprends, avant les primes étaient attribuées en fonction du nombre de bêtes que possédait un éleveur. Tu as vu les vaches maigres qui vivent ici. Elles étaient invendables, mais ça n’empêchait pas de toucher la prime. A présent, les règles ont changé. Il faut diminuer son cheptel, l’élever sur une grande surface jusqu’à obtenir des animaux utilisables pour le lait ou pour la viande. Et puis, il pleut moins et il faut compléter l’alimentation en achetant du fourrage. Ceux qui ne pouvaient pas suivre parce que leurs terrains n’étaient pas assez grands se sont désintéressés de leur troupeau… Résultat : il y a des milliers de bêtes qui divaguent et comme elles ne sont pas marquées on ne peut pas retrouver leurs propriétaires. »
Au Cuscione, les chevaux retournent à l’état sauvage. « Cela fait belle lurette que personne ne les réclame, ni n’essaie de les dompter. L’été, ils broutent sur le plateau. Ça vous plaît bien à vous, les Parisiens. Vous vous précipitez sur vos appareils photos en vous racontant Mon amie Flicka, mais il y a à peu près 300 chevaux qui broutent à qui mieux mieux sur le plateau, et il reste seulement des chardons pour les moutons des bergers qui louent des terrains aux communes. »
En hiver, les chevaux descendent à la limite de la neige. Livrés à eux-mêmes, ils pénètrent dans les jardins à la recherche de nourriture et font des dégâts. C’est bien joli de s’exclamer sur le bonheur des bêtes qui vivent en totale liberté, mais c’est un peu court !
Certains maires s’alarment, d’autant qu’ils sont considérés comme responsables en cas d’accident. Ceux qui font enfermer les bêtes reçoivent des menaces.
Des habitants excédés ont commencé à « régler le problème » à leur façon : le 26 juillet, deux vaches ont été tuées à coups de fusil sur une route et le sous-préfet appelle à euthanasier les animaux errants dont on ne peut identifier le propriétaire. Mais sur Facebook une pétition circule, accompagnée de messages comme celui-ci : « Les animaux se conduisent correctement, pas les humains. Qui abattre ? »…
Peut-être les amis des animaux proposent-ils d’enclore les humains ?
Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)
Carbini. L’Alta Rocca
L’église romane
Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.
Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste
Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.
Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.
Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico
L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.
L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.
Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.
Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite, le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…
Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.
La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent
Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.
Les Giovannali
Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.
L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.
Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.
On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :
« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.
Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux serfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :
La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella.Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. (https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html
Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.
En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364 à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.
Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.
«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »
Quelques titres
www. carbini.fr
Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.
Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.
Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf
Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.
En vacances, on se raconte des histoires d’esprits que les petits enfants écoutent pour avoir peur.
C’était le tour de M. : Moi, j’accepte de ressentir les choses invisibles et je suis attirée par les lieux où les fantômes séjournent. D’ailleurs ma mère m’appelait sorcière. Déjà à quatre ans, je dormais dans l’alcôve à côté du lit de mes parents. Quand ils discutaient je me réveillais et je leur disais : « Vous avez encore parlé de sous. Ce n’est pas la peine de s’inquiéter. De l’argent va arriver et ça se passait comme j’avais dit. »
Bref ! quand je suis arrivée en Corse pour la première fois par le bateau de Bastia, il fallait deux heures de route pour parvenir à Porto-Vecchio où vivait mon beau père. Au niveau du croisement avec la départementale qui va à Moïta, j’ai été frappée par une grande maison carrée sur les bords de la route. J’ai dit à mon mari « Regarde cette belle maison. Quel dommage qu’elle soit abandonnée. Les volets sont cassés. Il n’y a plus de carreaux, mais elle a de l’allure. Une maison pareille, ça me dirait bien. » Les années passaient et toujours quand nous arrivions à la hauteur de la maison, je disais : « Quel dommage qu’elle ne soit pas à moi, je ne la laisserai pas s’abimer comme ça ! »
Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée
Mais voilà qu’un jour quand nous sommes passés, il y avait des volets verts tout neufs. J’étais contente pour la maison, même si je regrettais qu’elle ne soit pas à moi.
Deux ans se sont encore envolés. La maison était une fois de plus abandonnée. Les volets n’étaient pas attachés et ils bougeaient dans le vent du soir. Il y avait un désordre incroyable de vieilles choses accumulées devant. Tout périclitait à nouveau et pourtant j’étais toujours aimantée par l’endroit : « Quelle pitié, cette belle maison. Si elle était à moi, j’en aurais fait quelque chose de beau ». Et voilà qu’il y a quelques années j’ai lu un article dans Corse Matin : les habitants disaient que la maison était hantée, que les travaux ne pouvaient pas aboutir et que des lézardes se formaient chaque fois à cause de la souffrance d’âmes en peine. » Les autorités ne croient pas aux fantômes. C’est même leur rôle d’autorités. Elles ont acheté la bâtisse en 2017 pour la transformer en maison du terroir où les producteurs de la plaine orientale pourront exposer leurs produits. Hier, nous sommes allés à Bastia et bien sûr nous nous sommes arrêtés pour voir la maison aux fantômes sur les bas-côtés de la route territoriale… Les volets ont été changés. Ils sont blancs à présent. Bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air, nous sommes deux à avoir vu les volets de la fenêtre gauche s’écarter doucement sans que personne ne se penche à l’extérieur.
On a dit : « Quatre ans et les travaux ne sont pas finis. C’est mauvais signe. » Mais quelqu’un a répondu : « Où as-tu vu un chantier public sans retards ?»
« J’ai eu d’autres expériences avec les esprits », a repris M. Tiens, une nuit, vers Noël, mon père est venu me voir. Quand il était déjà mourant, je lui avais promis : « Je penserai très fort à toi quand je ferai des choses que tu aimais particulièrement ». Ce soir-là, j’avais préparé des tripes comme il avait l’habitude de les cuisiner quand le temps des fêtes revenait, puis j’étais allée me coucher et je m’étais endormie très vite. Je dormais seule avec le chat car P. était parti en Corse préparer la maison pour les vacances. Et voilà que dans la nuit, un volet a claqué sans qu’il y ait de vent. Tout de suite après, j’ai senti un poids sur ma poitrine. Pourtant le chat était allongé à côté. Je suis restée un moment sans bouger avec ce poids qui était là, oppressant, qui m’empêchait de bouger et me gênait pour respirer, jusqu’à ce que j’aie une illumination : j’ai mordu brutalement la chose qui est tout de suite partie et j’ai recommencé à respirer normalement. Le chat s’est levé d’un bond et a couru sous la commode. Il s’est mis à faire des mouvements avec sa patte comme s’il chassait de l’air. Tout est redevenu calme sans un souffle d’air comme après un orage.
Je n’ai pas eu peur, je me suis dit que mon père était revenu me voir après cinq ans d’absence. Je te vois sourire et prendre ton air incrédule, mais comment expliques-tu pour le chat ? Un chat ne ment jamais.
Le chemin botanique de San Giovanni de Moriani
Le chemin part de San Giovanni de Moriani, minuscule village, qui a bâti au 17e siècle une église dont le très haut clocher a cinq étages.
Clocher de San Ghjuvannu di MorianiClocher de San Ghjuvannu di Moriani
Les panneaux du chemin botanique sont un peu succincts, mais qu’importe les explications minimales ou triviales sur le houx ou le châtaignier, le sentier est ainsi très bien balisé et le plus distrait des marcheurs ne risque pas de s’égarer dans les forêts de la Casitagniccicia. L’ombre est bienvenue dans la chaleur du mois d’août. Chaque arbre, même le plus ruiné, est remarquable. Le tronc des châtaigniers a le plissé des robes de jeunes filles :
Arabesques d’une racine
Les racines de hêtres ont les boucles des chevelures d’adolescents.
On croise, des chevaux des porcs et des vaches en semi-liberté.
On va de chapelle en hameau. Des gens ont vécu là sans parcourir plus de 30 kilomètres leur vie durant. La beauté raffinée d’un village sur la crète d’une colline suffisait pour toute une existence.
Au touriste pressé qui veut accumuler et « faire la Corse », c’est comme si le paysage lentement parcouru murmurait : « Tu ferais mieux d’apprendre à voir. »
Au bord de l’eau
Retour sur les plages encombrées du Sud. La plage est couverte par les corps étendus sur des serviettes colorés.
Les baigneurs ne sont pas très nombreux. Exception faite des bébés vêtus à présent des pieds à la tête, tête recouverte de petits bobs. Ils sont souvent dans les bras de papas barbus qui les emmènent dans l’eau (on dirait que notre époque compense l’évolution des hommes. Parce qu’ils aiment à présent donner des soins aux nourrissons, la mode les affuble de grandes barbes pour les viriliser)
Des enfants un peu plus âgés creusent des trous au bord de l’eau ou courent dans les vagues harnachés de brassards.
Tout à coup un groupe de jeunes gens se lève. Avec un bel ensemble, ils se jettent dans les vagues. Entrer dans l’eau, c’est plus compliqué pour moi. Je commence par héler les courageux : « Elle est bonne ? ». Comme la réponse est affirmative, il faut y aller… Une vague un peu plus forte m’éclabousse jusqu’à mi- mollet. C’est vrai que la température n’est pas si froide. Je progresse bravement centimètre à centimètre jusqu’aux hanches. Mais là, je suis bloquée. Deux nouveaux baigneurs passent et plongent pendant que je me tortille sur le bord. « Allez, jette-toi d’un coup ! Dans une seconde tu te sentiras parfaitement bien ». Sûrement ! mais il faut mouiller mon nombril, mes épaules. Les jeunes guerriers donneurs de conseil sont déjà ressortis après un 50 mètres crawlé impeccable. Moi, je reste obstinément arrêtée à l’étape des jambes. Les minutes passent jusqu’à ce qu’une une vague secourable me mouille. Un instant j’ai l’impression que mon corps qui proteste ne pourra pas supporter l’eau plus longtemps, puis je découvre qu’il a déjà apprivoisé la fraîcheur. Je suis bien.
Hélas ! j’ai pris tellement de temps pour me mouiller que les miens pensent à quitter la plage !
Avec l’été et le retour des croisières, Bonifacio redeviendra bientôt une halte obligée des croisières méditerranéennes. Il est inutile de faire la moue et de soupirer. La Corse vit largement du tourisme et la vue de la ville perchée sur ses falaises blanches est d’une beauté à couper le souffle. https://passagedutemps.wordpress.com/tag/bonifacio/, mais si vous voulez regarder au large sans vous faire bousculer, il faut essayer de venir hors saison et prendre des chemins qui s’éloignent un peu des routes, par exemple cette piste qui partant de la RN 196 à la gauche de Bonifacio, débouche sur la plage de Paragon, passe par la belle anse de Fazzio avant de mener au phare de la Madonette à l’entrée ouest de la calanque de Bonifacio.
Paraguanu (Paragon) est l’endroit où passe la limite entre l’affleurement de calcaire blanc, caractéristique du plateau de Bonifacio et le granit, la roche dominante du sud.
Le maquis est ras et sec sur les crètes, mais très vert et élevé dans les creux. Dans chaque vallon, on voit de hauts murs de pierres bâtis sans mortier qui ont permis de débarrasser les champs des cailloux et de délimiter les lopins de terre des propriétaires. Ils ont aussi un rôle écologique : ils retiennent la terre et l’humidité et arrêtent un peu le vent terrible du Sud extrême.
Baracun et murets, traces de l’agriculture traditionnelle
Aujourd’hui, les Bonifaciens ont arrêté de travailler dur dans les champs. Ce sont d’abord les grands-parents qui ont dit aux enfants de devenir fonctionnaires au lieu de faire pousser des oliviers. Plus tard, une fois les enfants sont partis sur le continent, ils sont restés des soirs à les attendre, assis sur leurs bancs de pierre dès que le soleil permettait de s’asseoir à l’extérieur moins froid que les maisons de pierre. Ils crevaient d’ennui et de solitude en attendant le retour des continentaux. La deuxième génération revenait pour les vacances, mais il suffisait d’un divorce ou d’un problème de chômage pour que s’interrompe le mouvement pendulaire du continent à l’île.
A présent, la moindre boutique de cartes postales et de faux colliers de corail rapporte davantage que l’agriculture. Les oliviers se sont ensauvagés, le maquis regagne du terrain. La plupart des baracuns sont recouverts par la végétation. (Baracun, c’est le nom bonifacien pour les cabanes à outils, cousines des bories provençaux, construites pour la plupart entre le 17e et le 19e siècles : même forme ronde, même murs de pierres sèches non maçonnés. Ils sont cependant de dimensions plus réduites. Personne ne les a habités, mais on y rangeait les outils et ils servaient peut-être pour la sieste.)
Les murets tiennent encore en partie.
Muret dans le maquisLa strada vecia construite par les Génois, bordée d’un muret. Restauré, il a été maçonné)
L’Anse de Fazzio
Puis c’est la merveille de l’anse de Fazio : la terre est rabotée, les formes gonflées des îles s’arrondissent au-dessus de l’eau qui a tantôt des couleurs claires et vertes, tantôt les couleurs vineuses de la mer d’Homère.
Anse de Fazzio
Si on se tourne vers la large ouverture du vallon, c’est une tapisserie argent et or, tissée de gros bouquets d’astérolides jaunes et de marguerites.
Bonifacio. Anse de Fazzio. Vers le maquisAsterolides maritimes
Le sentier remonte sur un plateau de maquis ras, jusqu’à la descente vers le phare d’A Madonetta dont tout le monde connaît la tourelle peinte en rouge.
Bonifacio. Phare de la MadonetteBonifacio. Chemin du phare
Villages de montagne
En mai, les villages de la montagne se réveillent de leur sommeil d’hiver. Les gens d’en bas montent préparer l’estive. Les premiers continentaux arrivent.
Architecture de l’Alta Rocca
Des maisons de l’Alta Rocca, on peut dire qu’on en a supprimé tout ce qui est superflu. Aucun décor sur des façades réduites à l’essentiel. Des murs, quelques fenêtres et la beauté ascétique du granit.
Serra di Scopamene
Parfois, un potager et ses jardiniers animent le paysage.
On parle un peu. « Vous vous rendez compte ! Un 25 mai et il fait seulement quelques degrés le matin. Rien ne peut pousser. Les plantes, ça pousse pendant la nuit et depuis un mois il fait trop froid. Tiens ! J’ai arraché des plants de melons ce matin pour mettre autre chose à la place. Et c’est le moment de repiquer les plants de salades, de tomates et de courgettes. Regardez ces coquins de geais qui nous regardent dans l’arbre ! On a beau dire qu’ils se font rares. Ici c’est le paradis des geais. Ils liquident tous les fruits. Un coup de bec… et puis les grosses guêpes s’y mettent. »
Autour du village, les circuits de promeneurs accueillent les visiteurs. Les maires de l’Alta Rocca se battent tous les jours pour que leurs communes survivent. Et ça marche. La montagne est à la mode. Des gens achètent et retapent d’anciennes demeures. Il suffit, hélas, d’héritiers qui se disputent et les maisons, invendables, pourrissent.
Le plus dur est de passer l’hiver quand il reste une poignée de personnes. Chacun veille sur les autres. Si les volets restent clos, si on ne croise pas son voisin, on vient toquer à la porte. Pour le moment, l’été approche sous le ciel bleu, le soleil tape dur. Heureusement, on peut entrer dans la châtaigneraie. Les arbres quand ils ne tombent pas malades sont bien accordés à ces villages de montagne. Leurs troncs montent sous le dôme sombre du feuillage qui étouffe le soleil et garde les sentiers frais.
Serra di Scopamene. Un châtaignier
… même si une inquiétude étrange peut saisir le promeneur qui voit leurs racines luisantes enserrer les roches jusqu’à les étouffer.
Racine de châtaignier
Espace des souvenirs
Les cousins partagent des promenades ; la forêt n’est pas encore trop envahie au printemps (et de toute façon, les touristes veulent seulement « faire la balade indiquée dans le guide » et n’ont pas le loisir de s’écarter des conseils.
L’un était parti travailler au loin avant de rentrer en Corse et de n’en plus partir. Il a pris sa retraite, est venu s’installer dans le village de son enfance.
Sa géographie du village est celle des souvenirs. D’ailleurs, il raconte au présent le passé inscrit dans chaque lieu : « Tu vois, c’est là où on jouait au foot, dans ce petit pré, c’est là qu’on allait et je croyais qu’on était loin dès qu’on avait passé le tournant…
Le jardin de pépé, tu vois, c’est là…
Tu vois le ruisseau, presque une rivière… là, il y avait une scierie. En amont, tata Rosine lavait son linge. Elle nous emmenait quand on était gamins. En voulant bouger des pierres, je suis tombé. Elle a posé une pièce de monnaie sur ma bosse. J’ai oublié si j’avais mal, mais la pièce pour faire rentrer la bosse, ça je m’en souviens bien…
Regarde celui qui passe là, c’est Pan-Pan à cause de ses grandes oreilles.
Celui qui était devenu un continental regardait passer la silhouette maigre, le visage long, mais c’était une ressemblance confuse. Il disait : « Oui ce n’est pas un inconnu, mais… » et sa voix restait suspendue.
– Regarde la maison des trois sœurs : on les appelait les sorcières à cause de leur nez, tu t’en souviens ? Une est morte. Les autres sont toujours là. Elles font le plus beau jardin du village. Leurs vrais noms c’était Catalina, Mattea et Angèle… mais des Angèle et des Mattea, il y en avait beaucoup. Angèle la sorcière, c’est pratique au moins. C’est comme Antoine Pan-Pan ! Un surnom commode pour pas mélanger avec Antoine poisson qui savait nager quand on barbottait encore.
Celui qui est parti répond vaguement, mais l’écart s’est creusé. Ses souvenirs sont partis avec le courant du ruisseau. Il n’oserait pas confier qu’il a vécu le départ de Corse comme un départ libérateur. L’arrivée dans une grande ville ouverte sur tous les possibles l’a libéré des contraintes d’un endroit où chacun juge les attitudes et les conversations des voisins. Seulement, il constate un peu tristement qu’il revient en vain.
Il entend très bien ce que le cousin n’a pas besoin de dire : « Que veux-tu que le monde m’apporte de plus ? On ne peut pas être mieux qu’ici. La vue est grandiose sur la mer. Au-dessus du village, les sommets en arrêtes, en mâchoires de loup, en aiguilles coupent très bien le vent. Nous qui sommes au flanc de la montagne, on entend le libecciu passer très haut, mais on ne le sent pas trop. Les gens du village jouent aussi bien la comédie de la vie que les gens des villes. Quand ils s’aiment, c’est le bonheur fou. Quand ils se détestent, c’est le grand jeu et c’est aussi spectaculaire que dans tes opéras et tes pièces de théâtre. »
Celui qui va repartir s’exclame encore un peu sur la belle vue, mais celui qui reste ne pense pas à regarder tout le temps la vue : elle fait simplement partie de sa vie.
Ce matin, j’ai regardé fixement le bas des murets pour continuer la chasse aux bulimes tronqués. Le vent qui souffle depuis deux jours a asséché le sol et ils sont tous rentrés dans leur antre souterraine. Avalés par les ténèbres, ils sont à présent remplacés par les fourmis. Mais celles-ci appartiennent à notre monde ordinaire. Tout a repris son cours normal. (voirhttps://passagedutemps.wordpress.com/2021/05/15/printemps-corse/)
Les touristes commencent à revenir, un peu méfiants devant les conditions à remplir : il faut un test PCR de moins de 72 heures pour avoir le droit d’entrer dans l’île. Seuls certains centres pratiquent ces tests et on ne sait plus s’il faut d’abord louer un billet ou d’abord faire un test aux résultats incertains. Pour ceux qui ont pu venir, c’est un moment idéal pour visiter l’île sans la foule habituelle. La réserve naturelle des Bruzzi entre Bonifacio et Sartène si fréquentée l’été paraît vide : il y a moins de 10 automobiles sur le parking.
Alors qu’à Paris il pleut et il fait frais, il fait tellement beau ici que cet article sera simplement fait de cartes postales : je veux montrer simplement des paysages sous un ciel bleu. Simplement, les partager. Le texte n’a qu’à se faire tout petit devant les images.
Nous sommes dans l’extrême sud de l’île, royaume du vent. Ici, le libecciu souffle 150 jours par an, même si ailleurs le ciel est calme. Alors aujourd’hui où la brise agite partout les arbres et les champs, la mer écume, les voiliers restent à l’ancre et seul un bon surfeur a osé quitter le rivage.
Le conservatoire du littoral a tracé un sentier très bien entretenu : la montée commence par la traversée d’un maquis haut. Les ombres mouvantes font des taches. Tout est maquis. La végétation et plus encore le sol avec ses dessins irréguliers en noir et blanc.
Maquis haut. Début du sentier des Bruzzi
Quand on émerge, on retrouve la lumière intense. En contrebas, la mer a la couleur des eaux polynésiennes, bleu céruléen et turquoise.
Vue depuis le sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello
Voici les dernières villas autorisées. Bientôt, le chemin arrive à un promontoire qui domine la pointe rocheuse inhabitée et les îlots des Bruzzi. Il n’y a personne,que des cris d’oiseaux lointains.
Le vent nous gifle, pénètre les chemises qui claquent, emporte avec lui les quelques propos échangés sur le sentiment de petitesse qu’on éprouve devant ce paysage.
Pointe des Bruzzi
Sur la colline, on serpente entre les mêmes rochers, sculptés par le vent et les embruns.
Chemin des Bruzzi. Défilé entre les rochersChemin des Bruszi. Comme des murailles
La végétation s’est raréfiée : des genévriers au tronc courbé par les tempêtes, des épineux, des cistes.
Chemin des Bruzzi . Cistes et épineux
Passée la crête, le chemin redescend vers l’anse d’Arbitru. Au loin, la tour de guet d’Olmeto évoque le passé tragique d’une île en butte aux razzias des Barbaresques, qui vendaient leurs captifs sur les marchés d’esclaves d’Alger et de Tunis, ou les libéraient en échange d’une rançon. Ces attaques fréquentes ont contraint la Corse, trop petite pour assurer sa défense, à chercher une protection auprès des puissances méditerranéennes. Les Génois, maîtres de l’île pendant cinq siècles, ont construit 85 tours sur le littoral au 16ème siècle. Visibles l’une de l’autre, elles permettaient d’envoyer des messages d’alerte tout autour de l’île en moins d’une heure. Au 18ème et 19ème, la grande époque de la guerre de course était déjà passée. Cependant les pirates ont fait des prisonniers jusqu’au 19ème siècle et des confréries de pénitents s’étaient spécialisées dans la négociation avec le dey de Tunis et le bey d’Alger pour le rachat de captifs. En 1779, des ordres rédempteurs ont versé 250000 livres environ pour la délivrance d’une cinquantaine d’entre eux.
Des murs de pierres sèches rappellent qu’il y a longtemps des paysans durs à la tâche ont cultivé le sol, partout où un peu d’eau permettait de faire pousser un petit carré de blé
Chemin des Bruzzi. Au loin la tour d’Olmetto
Quelques chênes ont réussi à vivre en se laissant courber par les rafales.
Chêne travaillé par le vent
Il faut revenir sur ses pas, pour retrouver le chemin qui mène à la pointe des Bruzzi.
Pointe des Bruzzi
Du côté de Caldarello, la plage est plus abritée. Un jeune couple a posé ses serviettes. Elle, en maillot de bains deux pièces, très décolletée, un peu déhanchée, ses longs cheveux sur les épaules ; elle pose pour la photo qui célèbrera la splendeur de ses vingt ans. Nous la laissons publier ses photos sur Facebook et les envoyer à tous et nous partons sur la pointe des pieds comme on aurait fait il y a longtemps, quand on était seuls à regarder nos photos d’amour.
Dès que ça a été possible, nous sommes partis vers la Corse, délicieuse au printemps : le maquis est en fleurs et les parfums sont déjà si puissants que la moindre brise les apporte par bouffées.
Maquis près de Porto-Vecchio
La Corse sauvage des bords de mer, c’est le maquis ; le maquis, c’est la Corse. D’ailleurs, ce nom commun, entré dans le français au 18ème siècle, vient du corse machja que les étymologistes font remonter au latin macula (ils expliquent que le paysage est comme tacheté par les arbustes) ou à mucchiu, le ciste, une composante essentielle du maquis. Au printemps, les plantes les plus griffues n’ont pas trop poussé : peu de ronces et de salsepareilles. Un dédale d’arbousiers, de bruyères arborescentes, de myrtes et de lentisques pistachiers et surtout des cistes en fleurs.
Cette végétation est parcourue de sentiers qui ne mènent nulle part et que l’on emprunte au hasard avec le plaisir de se perdre en l’absence de points de repères. C’est évidemment « pour de faux », puisqu’il suffit de descendre pour retrouver la mer et puisque la zone commence seulement à repousser après un incendie, mais on a le temps de se raconter les histoires de ceux qui « prenaient le maquis ». Le français a plusieurs mots pour désigner le fait de se réfugier dans la nature pour échapper aux autorités. Cependant, le succès de maquis et de maquisards se comprend quand on se promène dans cette végétation. Dès que les arbustes grandissent, ils constituent des tunnels de verdure où aucun gendarme, ni hélicoptère ne peut trouver les fugitifs qui se cachent. De là, maquis a été employé pour désigner ceux qui résistaient aux autorités. On parle du maquis du Vercors pour désigner les maquisards. Quand le mot a acquis son nouveau sens, pendant la dernière guerre, il était encore chargé des connotations du maquis, à la fois refuge protecteur et milieu hostile, à la végétation rocailleuse et peu pénétrable.
Quand le vent s’arrête, une pluie froide et têtue détrempe les chemins. C’est un paradis pour les fleurs de rocailles. Au milieu d’une piste, de minuscules iris ont réussi à écarter la terre et à éclore.
Les Iris sauvages du chemin
Toujours ce plaisir à sentir la force qui pousse la nature. Ils sont d’un bleu magnifique. On se penche. On les regarde.
Ambivalence de l’Herbe de l’Ascension
Près du village de T., on peut escalader de grandes plaques de granite, fleuries de plantes grasses d’un rouge pourpre, des sedum pourpiers, je crois (sedum moronense, confirme la flore ).
A Cupulatta, l’herbe de l’Ascension (sedum pourpier étoilé)
La vieille cousine à qui nous racontons notre promenade nous dit : « Ah ! vous êtes allés à Cupulatta (cupulatta, c’est la tortue en corse et peut-être que l’endroit se confondait avec une tortue géante portant les enfants juchés sur son dos). Quand j’étais petite, l’école était tout près. On se retrouvait là à la sortie des classes. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, c’est trop tôt pour cueillir l’herbe de l’Ascension. Il faut attendre le jeudi à l’aube, se lever dans la nuit, ramasser les plantes avec les racines et les ramener avant le soleil levant. Quand j’étais jeune, on les accrochait au mur dans les maisons, la tête en bas : si les tiges se redressaient et si les fleurs s’ouvraient pour la Saint Jean, on était protégés du malheur pour toute l’année… Attention ! le sort s’inversait si le soleil était déjà levé, ou si la plante dépérissait. »
Le lendemain, on déjeune avec des cousins de la montagne. « On a hésité à vous apporter l’Arba di Ascinzioni.
̶ Vous avez bien fait ! Papy nous envoyait toujours en ramasser, mais une année, les tiges ne sont pas remontées et notre chien a commencé à dépérir, et puis il est mort. Depuis, on n’y va plus ! »
Je comprends mal comment a pu perdurer cette coutume. Bien sûr, nous avons gardé beaucoup de traditions liant le destin de l’homme et les forces de la nature, à commencer par la coutume des sapins de Noël. Ce n’est pas l’irrationalité qui m’intrigue, plutôt le risque qu’on acceptait de prendre il y a encore quarante ans. Pourquoi ramener chez soi une plante magique, tellement ambivalente qu’elle peut vous faire du mal au lieu de vous protéger ?
Et puis je me dis que ces actes magiques ne sont pas si éloignés de notre rapport à la médecine. Les médicaments sont efficaces. Ils peuvent aussi faire du mal. Dans mon enfance, on s’accommodait des effets négatifs et on se réjouissait des vaccins qui permettaient d’éradiquer des maladies mortelles ou très invalidantes. Aujourd’hui, on dénonce vigoureusement la duplicité des thérapeutiques au nom du principe de précaution. Cela me fait penser aux échecs du vaccin Astra Zeneca ou aux mise-en-garde de certains contre les vaccins à ARN messager. Les pouvoirs publics peinent à convaincre les citoyens d’accepter quelques morts au bénéfice de l’immunité collective ! Des « vaccino-sceptiques » nombreux dénoncent l’orgueil imprudent d’apprentis sorciers inventeurs de médicaments qui se révèleront des poisons.
Les bulimes cannibales
Il avait plu toute la nuit. Le matin, des grappes de sortes d’escargots à coquilles coniques avaient envahi le jardin. J’avais déjà vu des coquilles vides d’un rose pâle et je croyais que des enfants avaient ramassé sur la plage et abandonné des bulots. D’ailleurs l’extrémité des « coquillages » était abimée. C’est sans doute pour ça qu’ils avaient été jetés.
Mais j’étais confrontée à un grand rassemblement de bulots limaceux qui s’agglutinaient en particulier contre les murets. Les coquilles étaient plutôt couleur de terre, c’est pourquoi je n’ai pas vu tout de suite l’étendue du problème, mais bientôt, je n’ai plus vu qu’eux.
Bulimes tronqués
Certes, ils avaient l’air engourdis, peu actifs. J’aurais pu cohabiter avec eux tranquillement s’ils n’avaient pas été si nombreux et si je n’avais eu la désagréable sensation du crissement des coquilles explosant sous les pieds pendant que j’inspectais le jardin. Leur prolifération était cauchemardesque. J’ai fait ce qu’on fait à présent : taper sur un moteur de recherche escargots longs, Corse…et je suis tout de suite tombée sur les bulimes tronqués, « espèce invasive autour de la Méditerranée ». Tronqués, parce que le cône qui protège ces bestioles se casse de lui-même lors de la croissance, peut-être pour ôter un peu de poids à la coquille.
Bulime tronqué
J’ai appris qu’ils étaient omnivores avec une prédilection pour les escargots et les limaces. Les Anglais les appellent d’ailleurs Snails Destroyers. Ils s’attaquent peu aux plantes et ne grimpent pas aux arbres et les agriculteurs les utilisent parfois pour se débarrasser des escargots. (De fait, je n’en vois pas beaucoup au jardin). Malheureusement, les bulimes croquent aussi les vers de terre, pourtant bien utiles.
J’en ai ramassé quelques centaines que j’ai noyés dans de l’eau savonneuse sur les conseils d’une voisine, mort cruelle, je dois dire, mais les bulimes qui se nourrissent préférentiellement d’espèces proches m’apparaissent un peu comme des gastéropodes cannibales. Je n’aimerais pas rencontrer des gisements de bulimes géants !
Thievant Claire, Desideri Lucie, Michel, Albin, 2000, Almanach de la mémoire et des coutumes : Corse, Paris, Albin Michel
Au Mont-Saint-Michel ont lieu les plus grandes marées de l’Europe continentale, jusqu’à 15 mètres de différence entre basse et haute mer. Lors des grandes marées, la mer se retire à 15 kilomètres des côtes et remonte très rapidement. Les marées les plus fortes ont lieu 36 à 48 heures après les pleines et nouvelles lunes, mais les offices de tourisme indiquent les horaires, en précisant qu’il vaut mieux être présent 2 heures avant les horaires indiqués.
Une baie immense et un triangle noir posé sur le ciel
Le soleil luit sur le GR qui permet d’aller à la pointe du Grouin du Sud. Le ciel est blanchâtre, mais le vert des prés rayonne, remplit les yeux de lumière.
Seul le fond du paysage reste vaporeux.
Nous voici arrivés à la pointe, située près de Saint-Léonard. L’impression est d’autant plus grandiose que la baie est vide à perte de vue ; il n’y a presque rien pour arrêter le regard. Un petit promontoire au bord de l’eau où nous sommes et les deux saillies sur l’horizon : la plus petite, l’îlot de Tombelaine, et l’autre, le puissant rocher de Saint-Michel, un triangle noir où l’on ne distingue plus la roche et le monument à la flèche élancée. Théophile Gautier évoque les deux îles.
L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide. (Quand on voyage, cité par Wikipédia)
Saint-Michel et Tombelaine (17h 13)
Les chenaux des rivières dessinent de grandes courbes.
Le mascaret
Des automobiles sont déjà sur le parking et un groupe s’est installé à l’extrême de la pointe pour attendre le moment où la mer va se soulever et avancer (Victor Hugo écrivait qu’elle avance à la vitesse d’un cheval au galop et depuis tous les guides répètent la formule). Arrivent un homme et une femme portant un kayak.
Portage du kayak
– Où allez-vous ?
– Nous allons chercher la barre.
– La barre ?
– Le mascaret si vous aimez mieux : la première vague de la marée montante qui peut atteindre des dizaines de centimètres à l’embouchure de la Sée et de la Sélune. Elle permet de remonter à contre-courant en surfant sur la vague.
– Oui, oui ! Je sais ; j’ai d’ailleurs vu la marée il y a longtemps depuis le Mont Saint Michel. Ce qui m’a impressionnée, c’est le grondement de l’eau qui accompagnait la vague.
– Je viens depuis que je suis petit. En fait, ça me vient de mon père. C’est lui qui m’a emmené la première fois. Je n’imagine pas une année sans venir. C’est pas tout ça. Il faut qu’on y aille. Nos copains sont déjà loin. Profitez bien !
A présent, je vois dans le courant principal quelques embarcations qui descendent vers l’embouchure du lit principal. Tout est calme. L’eau est grise. Les bancs de sable, gris. La silhouette de l’embarcation, noire ; celle du goëland, noire aussi.
Une troupe d’oiseaux vaque à ses occupations d’oiseaux
Les oiseaux
Les couleurs changent de minute en minute. Tendres, puis violentes. Vraiment le couchant est un artiste de mauvais goût ! Il répand l’or et la pourpre, accroche ce gros soleil et le contraste est trop frappant avec la masse noire du Mont.
La lumière du couchant emplit tout le ciel, cisèle la forme de l’abbaye :
Les couleurs commencent à disparaître. Restent encore des violines et des roses qui se reflètent dans l’eau.
Les gens se tiennent sur le bord de la crête de schiste : à force d’attendre, ils font connaissance, se racontent leurs mascarets mémorables, ou simples touristes demandent à être rassurés. Elle viendra vraiment, la vague ?
La vague est arrivée un peu avant la nuit. Elle faisait un petit bruit de moteur. Il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. De loin, on a vu kayaks, paddles et canots emportés par le flot. Cela a duré une minute.
Près de la côte, « la barre » n’a pas grondé. L’eau est montée sans bruit et tout à coup, on a constaté qu’elle était là et qu’elle recouvrait presque les sables obscurcis par l’ombre.
Nous revenons dans la nuit. Tu m’as dit : « C’est comme au palio de Sienne. Des heures d’attente pour une minute de course. Bon ! je sais bien que l’attente, c’est ce qui donne au temps sa saveur.
– Pendant que tu attendais le retour de l’eau, est-ce que tu n’as pas regardé le départ du jour, la splendeur de la fin du jour sur la baie ? C’était ça aussi notre rendez-vous avec la grande marée.
Que la France est belle ! Hasard du mariage d’une nièce où je voulais aller contre les avis de la faculté, nous avons pris des chemins de traverse pour revenir de Corse, passant à travers les Corbières par la route de Montpellier et de Narbonne, avec un arrêt trop court à l’abbaye de Fontfroide, puis traversant le pays cathare pour aller rendre visite à des amis.
L’abbaye de Fontfroide dans la paix des collines
Tout semble à l’arrêt quand nous arrivons à une heure. Oliviers gris et cyprès noirs sont immobiles dans la chaleur. Le ciel n’a plus de couleur ; il faut quand même monter le chemin pour arriver à l’abbaye.
La montée vers l’abbaye de Fontfroide
Elle a été fondée par quelques moines bénédictins en 1093, mais c’est quand elle est intégrée à l’ordre cistercien vers la moitié du 12e siècle qu’elle prend son essor, devenant un haut lieu de lutte contre les cathares. Au 14e siècle, l’un de ses abbés, Jacques Fournier, est d’ailleurs élu pape sous le nom de Benoît XII. L’abbaye de Fontfroide est actuellement la propriété des descendants de Gustave et Madeleine Fayet à qui l’on doit le maintien en France de ce monument que des Américains voulaient racheter. Gustave Fayet, financier et vigneron, est un peintre symboliste plus qu’estimable, ami et collectionneur de Gauguin et d’Odilon Redon.
Les cyprès symbolistes de Gustave Fayet
Il restaure l’abbaye qu’il décore en faisant appel à ses amis (Des travaux ralentis par l’épidémie empêchent, hélas, le simple visiteur de voir les panneaux conçus par Odilon Redon pour la bibliothèque et le musée consacré à ses œuvres).
Nous ne resterons pas assez longtemps pour comprendre dans ses détails la structure de l’abbaye, bien qu’un des intérêts de Fontfroide soit d’avoir conservé l’ensemble du domaine, ce qui permet de mesurer l’importance du monastère.
Au reste, l’art cistercien est un art « pauvre ». Église, cloître, bâtiments conventuels sont très peu ornés. Leur beauté repose sur un grand sens des proportions et sur la présence, partout sensible de la nature. On en retrouve les principes ailleurs. Voici par exemple le cloître, bâti de la fin du 12 e siècle au début du 13e, avec pour les parties basses les chapiteaux à décor de feuillages caractéristiques de cet art.
Cependant l’austérité s’atténue un peu quand, à la période suivante, on ajoute de grands oculi, des galeries de pierre et aujourd’hui, la splendeur des glycines cramponnées aux colonnettes.
Ce ne sont pas seulement les proportions qu’on admire à Fontfroide, ce sont aussi les initiatives des restaurateurs. Par exemple, en place des verrières grises de l’église, Gustave Fayet introduit les vitraux colorés de son ami René Billa. Il fait orner la grande salle qui ouvre sur la cour Louis 14 de grilles en fer forgé au motif de pampres.
La cour Louis XIV et les grilles en fer forgé
Et dans la colline où sont reconstitués des jardins de simples, on est tout à coup accueilli par un petit Bacchus rondouillard.
L’enfant grassouillet du parc
Bien qu’arrivé tardivement, ce gourmand joufflu, qui sert une grappe de raisins sur son coeur, rappelle que les abbayes cultivaient la vigne et que les moines étaient de bons vignerons et sans doute de bons buveurs.
A Saint-Lizier (Ariège)
Vous connaissiez Saint-Lizier ? Vous saviez que c’était un puissant évêché et que le palais de l’évêque était énorme ? Moi non ! La ville pourtant ne manque pas d’ancienneté. Elle a reçu le titre de cité romaine au deuxième siècle après Jésus-Christ, est devenue évêché au début du 4e siècle et a pris ensuite le nom de son deuxième évêque, Lizier de Couserans, canonisé sous le nom de Saint Lizier. De son origine gallo-romaine, elle conserve une disposition double : la ville haute et la ville basse. Au sommet, un ancien oppidum, les habitants ont installé une place forte. C’est là que les évêques ont construit leur palais, malheureusement fermé. Nous nous rabattons sur la ville basse, sa cathédrale, ses toits de tuiles qui vont du brun au rose, en passant par toutes les nuances de l’ocre cuit et recuit au soleil.
Saint-Lizier et la tour tolosane de la cathédrale
Les belles demeures, les ruelles couvertes et les fontaines témoignent de ce que Saint-Lizier était un pôle de vie raffiné. Las ! Ici comme dans bien des petits bourgs, les commerces ferment et les habitants partent.
La fontaine et la maison aux volets clos
Ici, la ville n’est pas entièrement morte. On voit renaître des raisons d’espérer. Le Couserans est un terroir de beaux marbres. Le plus beau de ces marbres, qui porte le nom solennel de « grand antique noir », se trouve à la carrière d’Aubert non loin de Saint-Lizier dans la commune de Moulis. Exploité depuis l’Antiquité, il a notamment servi à décorer Sainte-Sophie à Istanbul, l’hôtel Roosevelt aux États Unis, et à Paris les Invalides. Après une période d’inactivité, l’entreprise italienne Escavam a relancé l’exploitation. Pour le moment, le marbre est traité en Italie et les Français semblent avoir perdu la main, (ou bien ils coûtent trop cher), mais qui sait ?
Les blocs, extraits d’une fosse boueuse, grossièrement équarris, sont ensuite alignés avant d’être exportés.
Alignement de blocs dans la carrière de marbre d’Aubert (photo J.-M. B.)
Le marbre brut montre une surface accidentée : la profondeur du noir se creuse sous les éclats de couleur blanche créant des structures tourmentées, comme si les collines du Lez, véritables objets gigognes, renfermaient à leur tour l’image de montagnes, de vallées, de gouffres, de glaciers étincelants.
Grand antique Noir : l’esquisse d’un paysage
Certaines dalles m’évoquent les peintures-papiers froissés d’Hantaï où le blanc brille d’autant plus qu’il jouxte le noir.
Tout près coule le Lez, comme un ruisseau de conte, avec son petit pont de pierres et ses eaux tantôt claires et vives, tantôt troubles et calmes.
Les bords du Lez
C’est là que j’ai rencontré mon premier martin-pêcheur. Il est passé devant moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais quand notre ami a signalé l’oiseau, j’ai tourné la tête à temps pour apercevoir une tache de lumière bleue.
Pendant ce temps, notre ami parlait de sa passion de photographe. Arrêté devant quelques galets, il racontait comment en augmentant le grossissement, de petites pierres de torrent qui n’avaient l’air de rien devenaient des planètes, comment quelques friselis dans l’eau se faisaient chevelures, ailes, vapeurs irisées, flammes, motifs ondoyants.
C’est fascinant de passer des carrières d’où l’on extrait des marbres faits pour les palais, les églises, les tombeaux des puissants aux bords des ruisseaux où d’humbles cailloux inutiles révèlent leur splendeur grâce au regard du photographe.
A Saint-Lizier, les nuages nous ont rattrapés. Ils étaient entassés derrière la montagne et tout à coup ils ont dévalé sur la vallée effaçant le relief. De grosses averses ont commencé à tomber. Le mariage aurait lieu sous la pluie, donc à l’intérieur… Mais pourquoi y aller ? Et bien parce que notre santé de septuagénaires n’est pas notre priorité absolue. Nous lui préférons les plaisirs (sages) de nos vies et c’est un plaisir vif de participer au remariage de cette nièce après quelques années difficiles. Me voilà seule de notre génération du côté de sa lignée paternelle et je crois que notre présence lui importe.
Au début de la maladie, je me suis confinée (en rechignant un peu) parce qu’on nous demandait d’être solidaires des médecins submergés. Cette maladie nouvelle était inquiétante ce qui justifiait des précautions extraordinaires. D’ailleurs, il m’en reste quelque chose. Aujourd’hui, je me lave les mains plus systématiquement qu’avant et j’ai arrêté d’embrasser mes amis !
Mais la Covid n’est pas la peste. On voit bien qu’elle n’est pas très contagieuse (la fête de la musique n’a pas fait exploser les chiffres des hospitalisations) ; les hôpitaux ne sont plus débordés. La maladie tue peu, à présent qu’on sait mieux la traiter (1 à 2% des malades, le plus souvent déjà malades). Un peu plus que la grippe, moins que le cancer.
Ceux qui ont des raisons d’être inquiets peuvent évidemment renoncer à toute vie sociale et se calfeutrer chez eux. C’est leur choix respectable, mais faut-il demander à toute la population de vivre en état de semi-confinement ? La mélancolie des vieux dans les EHPAD a détruit leur vie aussi sûrement que le virus et je ne crois pas qu’on puisse sommer la jeunesse de se priver longtemps de sorties, de danse, de concerts, de flirts insouciants et aggraver une crise économique qui s’annonce déjà redoutable pour leur tranche d’âge.
Bref ! Nous ne renoncerons pas à la joie d’être ensemble. Nous nous testerons cependant au retour ou nous attendrons quinze jours pour ne pas propager le virus et contaminer des amis.