Ce qui fait la magie du Mont-Saint-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.
Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.
La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.
Le Mont depuis le terrain d’aviationRoute de la baie (vers Saint-Genest)
Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :
Soleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant un champ de seigle
ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on ne discerne plus où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.
Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.
Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.
Mont Saint-Michel. La montée verte
Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.
Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.Les minces colonnes du cloître
Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre.
La nef de l’abbatiale depuis le cloître
Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.
Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)
La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.
Misha et Nina ont organisé un repas pour fêter notre séjour à Moscou. Leur appartement est un appartement d’intellectuels où les étagères croulent sous des livres écrits dans toute sorte de langues. Leur fils qui n’a pas 17 ans parle un français excellent, appris pendant les quelques mois d’un séjour en France… Les parents de Michael se joignent au repas. C’est pendant cette soirée que je découvre le courage d’Alexandre Daniel.
Michaël Daniel entre sa mère et son père Alexandre Daniel
Toute ma génération se souvient du nom de son père, Iouli Markovitch Daniel, toujours associé à celui de Siniavski. Le procès de ces écrivains a sonné le glas des espérances suscitées par la politique de Khrouchtchev qui avait autorisé la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch et condamné le système des camps. Iouli Markovitch Daniel (1925-1988) était un écrivain et un traducteur connu. Il était le fils de Mordehai Meirovitch, dramaturge juif de langue yiddish, qui avait opté pour le pseudonyme de Marc Daniel et l’avait transmis à son fils Iouli. (Meirovitch, c’était aussi le nom de mon grand-père qui adopta pour sa part l’appellation de Rosoff ! Ainsi les deux branches de la famille perdirent le nom de Meirovitch.) Dans sa jeunesse, Mark Daniel s’était révolté contre l’ordre tsariste injuste, mais il s’inquiétait des dérives du nouveau système en place.
Son fils, Iouli Daniel, mobilisé à 18 ans et plusieurs fois décoré, fut gravement blessé. A vingt ans, il était pensionné comme invalide de guerre. De retour à la vie civile, il étudia la littérature russe à l’université avant de partir enseigner à Kalouga, à 160 km de Moscou.
À partir de 1957, il se consacre à la traduction et à l’écriture sous le nom de plume de Nicolas Arjak. Ne pouvant publier ses œuvres dans son pays, il les fait paraître en Occident. La plus célèbre des nouvelles, Ici Moscou, qui donne son titre au recueil, raconte que le présidium du Soviet suprême avait décrété une « journée des meurtres publics » pendant laquelle chacun pouvait exécuter qui il voulait, à l’exception des enfants, des militaires, des policiers et des employés des transports publics. La critique féroce des purges et le ton sarcastique du recueil lui valent d’être arrêté en même temps qu’André Siniavski et pour des raisons assez semblables. En février 1966, a lieu leur procès. Aragon prend fait et cause pour les accusés, et l’Humanité, organe du parti communiste français, publie ses protestations au nom du droit d’expression. L’émotion générale en Occident n’empêche pas Andrei Siniavski d’écoper de 7 ans de bagne et Iouli Daniel, à qui on reproche en plus son « cosmopolitisme » (euphémisme pour d’origine juive ?), de cinq ans. L’Union des écrivains soviétiques, qui voulait cantonner toute expression dans un conformisme étroit, avait fait un exemple.
Une fois libéré, en 1972, Siniavski émigre et devient professeur à la Sorbonne. Il finira sa vie en France.
J’ai sur mon bureau un recueil de Iouli Daniel paru en 2019 (Proses, Vers et traductions, Prosa, stikhi, perevodi) que mon cousin m’a offert. Je commence à déchiffrer ses poèmes qui sont à la portée de mon russe balbutiant. Sa volonté de témoigner, son refus de tout accommodement avec le régime expliquent peut-être que l’écrivain ait résisté aux conditions si dures de la prison. Une fois libéré, il resta en Russie. Il ne condamnait pas ceux qui partaient, mais il ne participa pas au mouvement d’émigration massive des Juifs. Qu’est-ce qu’un Juif quand on est athée, et qu’on ne croit pas que les clés de sa conduite se trouvent dans les dogmes religieux ? Une identité désuète selon tous ceux qui rêvent d’un monde délivré des divisions engendrées par les monothéismes. Iouli Daniel pensait peut être ainsi. Mais je projette aussi sur lui mon impression que si je quittais la France, je quitterais ma langue, ma culture, mon identité. Est-il pire exil pour un écrivain russe que d’être exilé du russe ? N’est-ce pas une raison vitale de rester ?
En tout cas, depuis sa prison, Iouli Daniel avait écrit une « Romance sur sa patrie », qui est une déclaration d’amour fou pour la Russie. Voici le premier quatrain :
Ô mon pays, dis-moi au moins un mot
Devant toi, mon âme est pure
Est-il vrai que sans vergogne et pour toujours,
Nous – toi et moi – serons séparés par la calomnie ?
Je traduis mot à mot, désespérant de rendre le rythme, alors que la poésie russe est d’abord une poésie scandée. Voici un autre poème de prison où Iouli Daniel revendique la place de témoin pour les victimes muettes de la terreur :
« Verdict » (1ere tentative)
Tu n’oseras pas penser à ce qu’est ta vie
Regretter ta maison, et refuser d’avaler ta nourriture exécrée
Tu es un objectif, une feuille de papier
Tu es un filet jeté dans cet étang
Ton chagrin agrègera la tristesse des autres
Le camp multipliera tes années de vieillesse
Ta fatigue portera le fardeau
Des limites étrangères des étendues polaires
Laisse tes cals douloureux
Te rappeler la blessure d’autrui
Etouffé par ces destins humains
Ton destin désormais sera douleur
Tous les jours tu devras effacer la limite
Entre le « moi » léger et le pesant « nous autres »
Et mourir tous les jours
Pour les autres dont la mort fut muette
Oui, ton eau sera salée
Et ton pain amer, et ton sommeil sans rêves,
Tant qu’autour de toi tu verras ces visages
Et que dans ses robes noires la douleur sera à la peine
Au verdict, je réponds
OUI
A sa sortie de prison, il a repris son métier de traducteur qui lui permettait de vivre avant son arrestation, mais les autorités du pays ne l’ont autorisé à publier que sous pseudonyme. Inconnu sous cette identité, sauf des amis, il avait du mal à trouver du travail. Il survivait grâce à la fraternité de quelques poètes.
Alexandre, le fils de Iouli, qui est là ce soir, est un historien qui a entre autres pris sur ses épaules la double tâche de rendre une identité aux morts du goulag et de lutter contre les atteintes présentes aux droits de l’homme. Il achève un dictionnaire des victimes de la répression politique. Il travaille au Memorial, une ONG fondée par Andreï Sakharov et Arseni Roginski pendant la perestroïka qui, selon ses statuts, cherche indissociablement à « Promouvoir une société civile mature, et une démocratie fondée sur une société de droit, de façon à prévenir le retour du totalitarisme ». L’association s’occupe d’ailleurs d’aide juridique et sociale, autant et plus que de recherches historiques.
Le pouvoir combat Memorial. En 2009, l’enquêtrice Natalia Estemirova, menacée de mort par le président de Tchétchénie, est assassinée. En 2012, Memorial tombe sous le coup d’une nouvelle législation : toutes les associations qui acceptent des financements de l’étranger doivent accepter l’appellation « agent étranger ». Je ne connais pas bien le travail de l’organisation, mais je retrouve dans l’historien qui dîne tranquillement avec nous le courage de ceux qui refusent de se laisser dicter leur conduite par la peur.
Je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’aurais été capable d’un tel engagement ou si j’aurais vécu une vie accommodante (la question sans réponse que les enfants d’après-guerre se posaient. Qui aurais-je été pendant les années sombres ? Un héros ou un salaud ? Qu’aurais-je fait ? Aurais-je résisté ou aurais-je choisi la servitude volontaire?) En même temps, je suis bien consciente du caractère grandiloquent de mes propos, que désapprouverait certainement Alexandre Daniel, tellement discret, tellement raisonnable.
Du patriotisme
Misha nous a promenés dans de nouveaux quartiers. Il nous emmène au couvent de Novodievitchi, hélas fermé quand nous arrivons. On voit seulement des coupoles dorées dépasser de hauts murs rouges et un talus où Rachele fait glisser sa luge.
La nuit est tombée, mais nous escaladons les pentes raides de la colline de l’université Lomonossov de Moscou, une des sept sœurs staliniennes. Au bout de l’esplanade, la forêt éclairée brille de mille feux vénéneux, violets, roses, dorés. La guide de l’Agence Tsar avait raconté que ces débauches de lumières servaient à lutter contre la dépression !
Le lendemain, nous retrouvons Misha pour un tour dans l’ancien quartier Basmanny un peu moins touristique que le Moscou de la place Rouge.
Eglise de la Théophanie
Arrêt devant une affiche de l’armée qui cherche à recruter et retour sur un mot-clé décidément, entendu presque à chaque rencontre, « patriotisme ».
Engage-toi !
Une telle récurrence est frappante pour un Français. Chez nous, le patriotisme ne fait plus consensus peut-être parce que la nation est désormais une unité floue (entre les petites patries tellement à la mode et l’Europe qui a récupéré une partie des attributs du pouvoir sans parvenir à donner le sentiment d’être une entité symbolique forte). A Moscou, nous avons entendu invoquer sans complexe le patriotisme, par le guide Sacha, où il signifiait la défense de la Russie contre l’envahisseur nazi ; par les enseignants du centre Korochevo pour renvoyer à un programme d’éducation ethno-culturel ; et voici que Misha s’inquiète de voir sans cesse associés, dans une sorte de confusion, le pouvoir intérieur et la politique menée en Ukraine, le soutien au gouvernement devenant un devoir citoyen. Qu’on s’interroge sur la place de la démocratie dans la vie politique, on est soupçonné de n’être pas patriote! Le patriotisme prend alors le visage grimaçant de la répression.
Il y a des mots qui se prêtent plus que d’autres à l’amalgame.
NOTE 1 : Les femmes ont peu parlé, sans doute parce que la soirée était surtout consacrée à l’histoire de la famille retrouvée. Je regrette à présent de n’avoir pas assez interrogé Nina et la mère de Michaël.
Note 2 : Ces pages ont l’air bien critiques. Il faut les mettre en balance avec les éloges de Michaël sur l’état des universités où Nina et lui travaillent. Le niveau de recrutement est bon ; les équipes de travail sont enthousiastes. Enseignants et doctorants ont des bureaux confortables. En France, par exemple, estime Michaël, les conditions de travail, qui rendent la vie professionnelle intéressante, sont loin d’être aussi bonnes. Cela rejoint l’impression, certes totalement superficielle, du centre Korochevo avec ses professeurs qui semblent croire à leur avenir d’enseignants.
Daniel, Iouli, 1966, Ici Moscou. Nouvelles, J. Bonnet , A . M. Felkers , J . Michel, traducteurs, Paris, Sedimo.
Даниэльl, Юлий, 2019, Проза, Стихи, Переводи, москва, Оги.
Breuillard, Sabine, 1993, « La dissidence en U.R.S.S. : les années 1950-1980 – objet d’étude, sources, problèmes de méthode (Colloque de Moscou, 24-26 août 1992) », Revue des études slaves, t. 62. https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_2_6472
Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).
Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.
Chrétienté orthodoxe et pouvoir
Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.
Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »
Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB
Une muraille italienne
Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.
La Tour de la Trinité
Place des Cathédrales
Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.
Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais
Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris. On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?
La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints.
Eglise de la Déposition de la Robe de la Vierge
A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.
Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.
Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.
Nous restons peu de jours. Or, en 2017, nous avions vu une partie de la collection de Sergueï Chtchoukine à Paris où nous ne manquons pas d’impressionnistes, de Matisse et de Picasso. En revanche, nous ne connaissons pas l’art russe. Pour nous, entre Roublëv et Kandinsky, il n’y avait personne. Aussi, nous optons pour la galerie Tretyakov du nom du généreux amateur d’art qui a donné sa collection à sa ville en 1892. Ce musée en contient au moins deux, les salles consacrées aux icones et celles qui portent sur la peinture des 18e et 19e siècles.
L’art des icônes
Notre visite commence par les icônes apparues en Russie au 12e siècle, avec la religion orthodoxe. Les couleurs qui sont restées brillantes et intactes sous la couche d’huile de lin sont dans l’ensemble d’une harmonie chaude et simple.
Plus étonnant par rapport à mes vagues clichés sur les images mystiques, le côté surtout décoratif de certains détails comme dans cette icône où le plaisir de superposer chevaux et casques pointus est évident.
Tretiakov. Icône du Signe de la Vierge. Détail (15e siècle)
L’icône de la Trinité (peinte vers 1410) est une des icônes célèbres d’Andreï Roublev dont le sujet est l’hospitalité offerte par Abraham à trois archanges, mais dont la composition, qui multiplie les parallèles avec le Nouveau Testament, représente l’unité de La Trinité et une méditation sur ce que signifie l’Eucharistie.
Tretiakov. Roublëv. La Trinité
La sérénité qui caractérise la scène se retrouve dans beaucoup d’images, en particulier dans la représentation du Christ, qui est ma préférée. Ce Christ est peint sans souci des proportions, son cou est « trop » puissant, son nez « trop » étiré », le bas de son visage immense. Les couleurs se fondent dans l’ôcre du fond.
Tretiakov. Roublëv. Le Christ
Et pourtant le visage rayonne ; il est étonnamment apaisé (apaisant ?).
Peintres réalistes ; les Ambulants
L’essentiel du musée est consacré à la peinture du 18e au 20 e siècle. Trétyakov était un autodidacte, c’est peut-être pour cela qu’il a été capable de soutenir les peintres qui voulaient rompre avec les sujets mythologiques de l’Académisme. Je m’ennuie cependant devant la peinture de genre qui a l’air de sortir de vieilles demeures provinciales, même si parfois le regard critique du peintre retient. Une des œuvres les plus connues de Fedotov qui date de 1851 et s’intitule Fiançailles d’un major ressemble à une nouvelle misogyne de Tchekhov. Tout y est : la fille minaude en robe de mariée ; le futur mari s’ennuie à la porte. Il l’a sûrement épousée pour sa dot. Le père à l’arrière-plan, en sobre costume de marchand, est la clé de ce mariage d’argent.
Tretiakov. Fedotov. Le Mariage du major
Les Russes ont l’air d’adorer Vassily Ivanovitch Sulikov (1848-1916), un peintre d’histoire. Ils vous racontent l’Exécution des Streltsy qui se sont rebellés en 1698 contre le tsar Pierre alors que ce dernier se trouvait hors de Moscou. Quand Pierre revint, il les punit sévèrement, coupant même personnellement la tête de certains d’entre eux…. Cette peinture est connue de tous, comme chez nous Bonaparte au pont d’Arcole, ou Le Radeau de la Méduse. Voici La Boyarine Morozova, arrêtée en 1671 parce qu’elle soutenait le mouvement des vieux croyants (Elle tient deux doigts levés, montrant ainsi l’ancienne forme du signe de la croix).
Tretiakov. Sulikov.La Boyarine Morozova
A côté de la grande fresque aux multiples personnages, quelques esquisses permettent d’apprécier le talent de portraitiste de Sulikov.
La Boyarine Morozova. Esquisse
Des visiteurs contemplent les héros slaves peints par Viktor Vasnetsov… A vrai dire, ison art rappelle l’art des illustrateurs de contes… mais on ne plaisante pas avec des figures tutélaires de l’histoire russe !
Mes peintres préférés sont les « ambulants ». En 1860, douze peintres rompent avec l’idéalisme classique et rejoignent le mouvement réaliste européen à peu près à l’époque où les musciens créent le groupe des cinq autour de Rimsky-Korsakov. Cette rupture est guidée par un projet politique libéral. Les artistes veulent émanciper le peuple, développer sa conscience critique. Le nom de peintres ambulants provient du nom de la « Société des expositions artistiques ambulantes, créée en 1870, qui organise des expositions itinérantes, dominera la vie artistique pendant une trentaine d’années.
Parmi eux, Vassili Perov est un des plus critiques. Il a peint une troïka, c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Dans son tableau, trois enfants remplacent les chevaux et qui tirent d’énormes barils dans le froid de l’hiver.
Tretiakov. V. Perov. La Troïka
Bien qu’il ait été un peintre officiel de l’armée, Vassili Verechtchaguine représente la guerre dans toute son horreur dans Les Vaincus : les autorités (le sabre et le goupillon) contrastent violemment avec les pauvres morts laissés sans sépulture. La peinture est au service de la protestation humaniste.
Tretiakov. V. Verechtchaguine. Les Vaincus
J’ai surtout aimé la peinture de paysage. Chichkine montre avec une technique minutieuse, la terre gorgée d’eau, de mousses blanches épaisses, les grands troncs de simples résineux formant une forêt profonde qui mène vers l’obscurité. Dépassant l’illusion référentielle, il suggère un lieu où le temps ne passe pas ou bien c’est un autre temps. L’espace qu’on devine illimité se prolonge autour de l’image.
Tretiakov-Ivan-Ivanovitch-Chichkine
Avec Ivan Konstantinovitch Aïvazovski, peintre de la mer, le hors cadre entre à nouveau dans le cadre du tableau. J’aime la hardiesse avec laquelle sa représentation de la Mer Noire s’en tient au jeu des vagues dans une mer sans limite. La ligne à l’horizon, presque imperceptible, ne pèse rien par rapport à la représentation des forces de la nature.
Tretiakov. Aisavovsky. Orage sur la mer Noire 1881
Savrassov s’attache aux jeux de lumière dans de simples hameaux. L’ombre projetée d’une église, la présence des corbeaux, viennent donner un sens un peu plus complexe à ses tableaux.
Tretiakov. Savrassov. Les Freux sont de retour
Je découvre aussi Philippe Maliavine, créateur d’une série intitulée « Floraison de femmes russes ». Né en Russie, il est mort à Nice en 1940. Je n’ai vu d’abord que ses couleurs éclatantes et j’ai cru pénétrer dans une salle de peintures abstraites, mais vers le haut du tableau émergent les visages des paysannes.
Tretiakov Philippe Maliavine. Tourbillon.Détail
Grabar fait sentir en une toile ce que représente l’éveil de la nature pour les Russes.
Tretiakov Grabar. L’Azur de février
Ses bouleaux encore plongés dans l’hiver annoncent le retour à la vie.
Le guide, Sacha, est bien intéressant et d’abord par son analyse qui oblige à penser le mélange complexe de détestation de la catastrophe stalinienne et d’entrée dans la modernité, liée pour beaucoup à la Révolution. Il évoque sa mère, fille de paysans qui a été « extirpée du Moyen Age et propulsée au 20e siècle » et son impression de rêver éveillée quand elle ouvrait le robinet pour avoir de l’eau chaude. Qu’importe si les immeubles étaient gris et d’une monotonie désespérante ! Ce récit me rappelle les amis qui avaient connu le début de la cité de Sarcelles. Ils étaient venus là par choix : les grands ensembles étaient pour ces enfants d’après-guerre la possibilité d’être logés confortablement. Des comités d’habitants dynamiques organisaient la vie. Le travail ne manquait pas. C’étaient des années passionnantes dont mes amis avaient la nostalgie.
Quel que soit le bilan de l’URSS, Sacha n’oublie pas que, 12 ans après la guerre, Gagarine, petit-fils d’un serf, a conquis le cosmos.
La Grande Guerre Patriotique
Il évoque lui aussi le patriotisme qui est d’abord la fierté d’avoir tenu devant les Allemands. Hitler est arrivé aux portes de Moscou, mais s’est cassé les dents devant la résistance acharnée des Russes. L’Occident pour des raisons de guerre froide a davantage célébré l’aide américaine, mais pendant « La Grande Guerre Patriotique », on estime à 26,6 millions les pertes russes, dont plus de 13 millions de soldats, alors que les Américains ont perdu environ 130 000 hommes sur le front de l’Ouest. Les historiens disent d’ailleurs que le tournant de la guerre a eu lieu à Stalingrad quand les Allemands ont levé le siège de la ville après 900 jours.
En France, il y a dans les moindres villages, des monuments aux morts de 14-18 (le pays encore exsangue a peu résisté en 39-45). A Moscou, on célèbre la victoire de 1945. Tout près de l’hôtel, on voit d’ailleurs un tank qui commémore l’héroïsme de la Russie.
Près de la station de métro « Les Champs d’octobre », un tank de la dernière guerre. Photo Myriam Halimi
Tout est occasion de se souvenir. Dans une des rues du centre, je ne sais plus laquelle, les façades des bâtiments sont revêtues du granite que les nazis persuadés de conquérir la Russie voulaient utiliser pour édifier un monument à leur victoire et ce granite récupéré est une petite revanche. Bref, les Russes célèbrent le sacrifice et et l’héroïsme. Comment critiquer ce discours alors que chaque famille pleure encore un proche ?
Sasha croit à l’esprit des peuples et même si on peut appeler ça des clichés, ils sont suggestifs. Il dit : « les Russes sont capables de travailler pour accumuler de l’argent qu’ils vont dépenser en une nuit, capables de boire comme des trous, et puis de plonger tout à coup dans des rivières glacées… Ils sont comme ça les Russes. Ils ont une énergie folle qu’ils mettent dans des entreprises folles. » Alors, il nous a raconté l’histoire de la rue Tverskaïa qu’on avait voulu élargir de trente mètres en conservant des immeubles « constructivistes ». Qu’avait-on fait ? On avait déterré les fondations, installé des rails sous les constructions qu’on avait pousséss lentement jusqu’à leur nouvel emplacement. Incroyable ! – « Comment les ingénieurs savaient-ils que ça marcherait ? » « Ils ne savaient pas, mais ils ne savaient pas non plus que ça ne pouvait pas marcher. C’est pourquoi ils l’ont fait ».
Après un nouveau tour du centre, une traversée du Goum, un arrêt sur la place Rouge, nous allons au parc Zaradié
Le temps s’est éclairci quand nous arrivons au parc, ouvert à l’occasion du 870e anniversaire de la capitale. Il est situé à côté de la place Rouge, sur le quai de la Moscova et il s’étend sur plus de dix hectares, à la place de l’ancien hôtel Rossia – un hôtel qui pouvait héberger 5 300 personnes conformément au gigantisme des années d’après-guerre. Le jardin qui lui a succédé abrite une grotte de glace, des restaurants, une salle de concert et un amphithéâtre à ciel ouvert. Un pont en forme de boomerang surplombe la rivière Moskova.
Parc Zaradié. Le petit bois de bouleaux
Des plaques de neige qui n’ont pas fondu permettent de se représenter combien était magique la Russie des hivers d’avant le réchauffement climatique dans la blancheur de la neige et la blancheur du tronc des bouleaux.
Parc Zaradié. Vue sur une des sept soeurs
Plus loin, sous un ciel d’orage très noir, c’est le contraste des couleurs ternes d’une des sept tours monumentales, et des zones touchées par la lumière, les plaques de neige, les reflets éblouissants sur la Moskowa, les croix des églises.
Parc Zaradié
Tout s’assombrit à nouveau. Bien que les églises peintes, qui rappellent notre Moyen Age, ne doivent sans doute rien au manque de lumière, leurs couleurs compensent un peu le gris d’un Moscou, pluvieux, gigantesque et sans publicité.
Le centre Khorochevo est une sorte de conservatoire privé où l’on accueille des enfants dont l’âge varie de 3, 4 ans jusqu’à l’adolescence. C’est aussi là que des personnes âgées viennent chanter en chœur. La directrice et Svetlana Lebedela nous montrent quelques classes où de charmantes petites filles à nattes ou à chignon, des garçons, plus rares, apprennent à peindre, à faire de la poterie, à interpréter des saynètes, à chanter, à danser, à parler anglais…
Les professeurs ont tous souligné que leur but est aussi d’inculquer des valeurs patriotiques à leurs élèves. Personne n’a relevé. Il est clair qu’on ne plaisante pas avec le patriotisme dans ce pays, mais que veut dire au juste ce mot ?
Centre Khorochevo. Atelier de peintureCentre Khorochevo.
Nos hôtes expliquent qu’il n’y a ni tri à l’entrée ni examen de fin d’année. Les cours sont collectifs et le résultat de fort bon niveau, pour autant qu’on puisse s’en rendre compte. Les cours sont payants pour une partie des élèves et j’aurais aimé savoir si la somme était importante et si le tri social qui en découlait était sévère, mais l’atmosphère ne se prêtait pas à ce genre d’enquête. Ce qui est visible, c’est que les enfants sont disciplinés et qu’ils ont l’air très contents de s’exercer et de montrer ce qu’ils savent faire.
Centre Khorochevo. Chants populairesCentre Khorochevo. Danse populaireCentre Khorochevo. Danse populaire
La chorale moscovite a cuisiné pour nous des beignets (pirojki) aux choux ou à la pomme, acheté des bonbons au chocolat dont les Russes raffolent et préparé des gâteaux : « Tous à table, crient les grand-mères! Mangez ! Mangez ! Il ne faut rien laisser ». L’atmosphère est chaleureuse. Je ne parle pas russe… Mon petit bagage s’est défait l’an dernier quand j’ai interrompu des efforts trop récents. Je peux évidemment acheter quelques bricoles, me présenter… La pauvreté de mes connaissances empêche tout échange réel, mais on se regarde avec intérêt, on montre des photos de petits enfants, on dit qu’ils sont beaux.
Le concert des deux chorales
Le mercredi matin est occupé par une répétition (catastrophique !). Nous devons chanter une dizaine de chansons sentimentales des années 30, des airs patriotiques et des chansons cosaques, mais tout nous perturbe, l’acoustique de la salle, les entrées et les sorties, les réprimandes justifiées de Svetlana et de son fils, la coordination avec l’autre chorale puisque nous chantons deux chansons ensemble. Il faut maîtriser les micros, puis rentrer dans le rang à reculons en faisant de grands sourires au public. Rien n’est facile et notre cheffe de choeur s’inquiète.
A la fin, la chorale russe offre de jolis foulards aux Françaises et des casquettes aux garçons. Une des choristes, Marie-Christine, nous fait crier trois fois « Hourra ! » ce qui est le maximum qu’on peut attendre de Français compassés !
Le lendemain en fin d’après-midi, c’est notre concert. Les vieux copains des choristes moscovites sont venus les écouter. Ils connaissent notre répertoire. Même si j’essaie de ne pas focaliser mon attention sur les mêmes spectateurs, je les vois fredonner en même temps que nous ou bien taper en rythme dans leurs mains. Nous sommes portés par leur bienveillance et notre prestation est applaudie.
Nous partons fêter la soirée dans un restaurant boîte de nuit géorgien.
On boit trop en portant des toasts à nos futures performances, à la beauté des femmes, à l’amitié, à l’avenir, … Notre vis-à-vis insiste pour que le Français boive cul sec lui aussi comme un homme.
On chante comme des fous, on mange, on danse…Nous sommes vaguement ivres, très euphoriques. De Moscou, les Parisiens m’apparaissent comme des gens coincés, qui se plaignent tout le temps, comme s’ils étaient déterminés par un malheur social qui les empêchait de profiter de la vie, tandis que les Moscovites visiblement moins aisés que les Français rigolent de tout, bien décidés à faire la fête dès qu’il y a une occasion !
Le dimanche, les festivités recommencent. Des chorales venues d’un peu partout viennent chanter un numéro, écouter un grand discours et leur chef reçoit un trophée sous les applaudissements. A la fin de la distribution des prix, nos chorales franco-moscovites se mélangent pour chanter une dernière fois notre chanson commune, Fsio ichio pieredi dans un par cœur approximatif… Et puis, c’est fini. On se dit au revoir. On promet d’envoyer des photos, mais pour cette fois, c’est fini, on va se quitter, chers compagnons de chant !
Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.
Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »La chorale du Palais KhorochevoChoeur Glinka
J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)
J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.
L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »
« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »
Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).
Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié
Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.
Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.
Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.
Hôtel Metropol (photo JMB)La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol
En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…
Rue Nikolskaya
Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).
Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia
Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.
Cour du n° 8Cour du n° 8 de la rue NikolskayaL’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya
Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.
Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?
Valentino et Lénine
Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.
La Fontaine du Goum
Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.
La Patinoire de la place Rouge
A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions
Saint-Basile
Saint Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.
La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ». Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un royaume.
Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.
Christophe me fait remarquer que l’histoire d’Occi n’est pas finie. On pourrait (je devrais) la poursuivre au moins jusqu’en 1980, puisqu’un de leurs amis a une tante qui a connu Fra Felice.
On devrait surtout, parler de la chapelle rebâtie. De fait, un comité tente de restaurer le village délabré. Laetitia Casta, enfant de Lumio, lui a offert comme un drapeau le vert tendre de ses yeux, sa bouche, les courbes de son visage… et le comité a réuni assez d’argent pour réhabiliter la chapelle de l’Annunziata en 2002.
Laetitia Casta. Photo Scarface
Pourquoi n’avoir pas parlé de cette chapelle neuve, prête à accueillir des fidèles pendant quelques siècles au moins, tant ses murs ont l’air solide ? C’est comme dans la chanson enfantine du vieux chalet que la neige et les rochers avaient mis à bas et que Jean « d’un cœur vaillant, a rebâti plus beau qu’avant ! »
Chapelle d’Occi. Photo Christophe Moufflarge
Christophe pense sans trop le dire que j’ai négligé la fidélité qu’on doit à la vie qui continue.
– D’accord Christophe, j’ai un peu trop débarrassé le paysage de tout ce qui gênait ma rêverie. Voilà ta chapelle d’Occi !
Mais laisse-moi m’inventer Fra Felice, la peau sur les os, tout desséché, debout dans son décor grandiose de collines qui ouvrent sur la baie de Calvi et dans son dos le village demi-ruiné. Oui ! J’aimerais qu’on voie Fra Felice comme je le vois, dans le paysage simplifié par mon imagination, les yeux fixés sur la mer éblouissante qu’il domine de très haut.
Au Moyen Age, Occi, village de Balagne aujourd’hui abandonné, avait été implanté sur la crête d’une colline pour que les habitants puissent se protéger des razzias. Les ruines d’une tour de guet témoignent de cette fonction défensive. Au 19e siècle, elle avait perdu sa nécessité et les paysans étaient descendus vers la plaine.
Occi. Une tour de guet ?Occi. Ruine aux chardons
Une fois escaladé le chemin qui
monte au village, on tombe sur un écriteau
qui retrace l’histoire de son dernier habitant, mort vers 1918 et ce panonceau ajoute
la rêverie à la promenade.
Félix Giudicelli était né à 1830
à Lumio et il appartenait à la plus riche famille d’Occi, propriétaire de la
quasi-totalité des maisons et de plus d’un tiers du territoire de la commune. Comme
il avait fait des études en Italie et qu’il pouvait écrire des vers latins, il
était la gloire de la maison et j’imagine que ses vieilles tantes pensaient
qu’elles vivaient avec Virgile ressuscité.
L’époque étant héroïque, Félix s’était aussi affilié aux Carbonari qui luttaient en Italie contre les Autrichiens. On se réunissait dans des salles obscures pour échanger à voix basse de beaux arguments, sur les gouvernements constitutionnels et l’unité italienne. C’est là peut-être qu’il croisa le futur Napoléon III. Il évoquait souvent le sauf-conduit qu’il tenait de sa main.
De retour au village, il se fit
appeler Monsieur le Comte. Il s’habillait toujours en redingote et chapeau haut
de forme. Et il remerciait en italien quand la boulangère lui rendait la
monnaie du pain « Grazie Signorina ». « Du grand théâtre pour un
public de bergers et de cultivateurs. – Vous croyez que c’est excentrique et décalé ? Il n’y
a que les imbéciles de Paris qui pensent que c’est en pure perte, car les
Corses ont le goût du grand ! Et ne croyez pas qu’il soit
contradictoire d’être Monsieur le Comte dix-neuvième du nom, d’aimer porter de
jolies redingotes de drap fin, et d’être patriote ».
Cependant le village d’Occi perdait peu à peu ses habitants au profit de Lumio, moins âpre, où on avait élargi la route pour permettre le passage des charrettes. Il resta. Sa maison était peut-être la grande maison avec son mur soutenu par un contrefort.
Occi. Ruine au contrefort
Sur le panonceau, l’intrigue paraît ensuite discontinue. Le comte au chapeau haut de forme est devenu Fra Felice, un ermite. Bien sûr, on peut changer vers la fin de sa vie et trouver autant de plaisir dans la sainteté qu’on en avait à jouer l’aristocrate.
Il avait laissé derrière lui le théâtre du monde. En bas, c’était Lumio, avec
cet art des bourgs corses de s’arrondir au flanc d’une colline,
Lumio. Vue générale
avec l’ église et son charmant buffet d’orgue, décoré de guirlandes et d’instruments…
Lumio. Le buffet d’orgue
et ces petits cafés où les hommes restent tranquillement assis tout un après-midi devant une bouteille fraîche et deux verres de pastis à critiquer le gouvernement et à réinventer la société. En devenant Fra Felice, Félix Giudicelli voulait s’éloigner du monde où on est capable de s’entretuer pour un verger de pêchers ou pour les yeux noirs d’une Juliette de village. Il était loin à présent des passions villageoises pour la terre, les biens, les familles.
C’est seulement quand le vent venait de la mer, qu’il entendait
sonner les cloches de Lumio.
Dans ces hauteurs, on peut
s’enorgueillir de solitude et de pauvreté. Mais en fait, peut-on parler de
pauvreté pour de longues journées gonflées de soleil à regarder les milans
tourner calmement dans le ciel, et pour la volupté qu’il trouvait à ramasser des
mûres presque sèches le long des chemins et à cueillir des figues pas plus
grosses que le pouce ? Avec un quignon de pain, c’était royal. Devant ses
yeux, la baie de Calvi. Le jour, quand la colline brûle sous le soleil, la
lumière qui ruisselle de partout efface toutes les couleurs, mais le soir on
mesure l’étendue de la vue.
Baie de Calvi (depuis la colline d’Occi)
Avec la voie lactée au-dessus de sa tête, il se disait que le royaume était proche.
II me plaît de l’imaginer aussi sec et maigre que sa colline de rocs et de maquis. Même si Fra Felice était tout autre dans le monde réel, ce que j’ai retenu – ou rêvassé – de sa vie s’accorde parfaitement avec les ruines et avec la vue extraordinaire. Une fiction vraie en quelque sorte qui ajoute du sens à ce lieu
On visite d’abord les îles Lavezzi pour voir des poissons. Apparemment, ceux-ci résistent aux vedettes qui accostent toutes les demi-heures, aux bateaux à moteur italiens venus de la Sardaigne toute proche. On peut effectivement nager au milieu de centaines de poissons qui vous frôlent avec l’impression d’être plongé dans un aquarium. Occupés à brouter, ceux-ci ne prêtent aucune attention aux visiteurs. Si les plages de sable sont bondées, il y a moins de gens qui se hasardent au-delà des dix mètres dans les anses rocheuses.
Je n’ai pas vu le mérou, star des brochures sur la découverte des îles, mais iI suffit d’étendre la main pour frôler dorades, sars, oblades, girelles et mulets.
Pourtant, c’est près de Bastia que j’ai croisé de près la route d’un dauphin qui pourchassait un banc de mulets. La rencontre fut trop brève : le temps de voir l’aileron, de ressentir l’élégance de la poussée qui l’a arraché un instant à l’eau et il avait disparu.
Les îlots des Lavezzi, ce sont aussi des pistes qui
serpentent entre des milliers de blocs granitiques polis par l’eau et le vent
et tout à coup de grandes herbes et des asphodèles qui se balancent sous la
brise.
Les asphodèles
Dans un coin de l’île, deux cimetières où reposent les corps de de marins et de soldats. Ils étaient près de 700 en route pour la Crimée. Renonçant à doubler la Sardaigne par le sud pour cause de mauvais temps, le capitaine voulut passer par les bouches de Bonifacio, un des endroits les plus dangereux de la Méditerranée, des récifs, un goulet étroit (la Sardaigne est à moins de 10 kilomètres), balayé par des vents plus de 300 jours par an. Le trois-mâts se fracassa sur les récifs de l’archipel. Pas un marin, pas un soldat n’en réchappa. 560 cadavres sans visage et sans nom, à l’exception du capitaine et de l’aumônier identifiés grâce à son uniforme pour le premier et à son étole pour le second. Une centaine d’autres marins furent, eux, à jamais engloutis. « Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !, écrivit Daudet. Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien… Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard ! » ( « L’agonie de la Sémillante » Les Lettres de mon moulin)
Cimetière de la Sémillante
Sur la pointe de l’Achiarino, une pyramide a été élevée à l’endroit même du naufrage.
Monument en mémoire du naufrage de la Sémillante
Au retour, le pilote nous a emmenés près de Cavallo, l’île principale de l’archipel. Sûr de son effet, le guide a grincé : « Après la réserve naturelle, on vous montre la réserve de milliardaires ». Il a cité la maison de Victor Emmanuel de Savoie, celle de Caroline de Monaco, célébrités qui datent un peu. J’ai oublié les noms des autres, mais l’essentiel est là : eau turquoise transparente, plage privée, tranquillité garantie. « Vous pouvez, dit le guide, vous offrir une semaine au paradis pour 30 000 euros ». Nous avons ensuite navigué jusqu’à la côte et le long des falaises jusqu’à Bonifacio, longeant les incroyables falaises de calcaire, étincelantes sous le soleil. La mer bouillonnait au passage du bateau. Sur une des crêtes, on voyait l’oratoire qui marque la pointe sud de la Corse.
Plus loin, la ville aux maisons suspendues :
Bonifacio
Avant de traverser l’étroite embouchure de la rade vers le phare de la Madonette et le gouffre du Sdragonetto :
Bonifacio. Phare de la Madonetta
Plus tard sur le plateau, on reverra toute cette splendeur, escalier vertigineux, rade, phare :
Bonifacio. La rade depuis les rempartsBonifacio. Coucher de soleil depuis le cimetière marin
Pins laricios et pins maritimes : en forêt à l’Ospedale avec Stéphane
Rogliano
En Corse, des gens se battent pour développer l’île en valorisant ses ressources endémiques. Stéphane Rogliano est l’un d’eux.
Stéphane Rogliano
Les meilleurs commentaires sur son métier, c’est lui qui les fait sur son site : « Découvrez les plantes aromatiques du maquis Corse ! Vous êtes ici chez un producteur qui cultive et multiplie des plantes aromatiques corses, en agriculture biologique. Mais vous côtoyez également un animateur passionné capable de vous faire partager ses connaissances au cours de passionnantes « balades botaniques et aromatiques avec un nez ». »
Nous l’avons suivi dans la forêt de l’Ospédale, à 900 mètres d’altitude. Nous connaissions parfois le nom des plantes, mais Stéphane Rogliano est aussi un conteur capable de ressusciter des temps plus antiques que le temps humain. Avec lui, l’histoire du pin laricio devient épique. L’arbre vient d’Autriche. Quand la dernière grande glaciation a recouvert la majeure partie de l’Europe, chassant les oiseaux des contrées gelées, ceux-ci sont partis loin des terres froides emportant des graines de pin dans leur grande migration. Ils se sont arrêtés à la limite des glaciers, qui passait justement au niveau de la Corse, de la Sicile et de la Calabre. Le pin laricio, qu’on reconnaît à ses écailles gris-argenté et à son tronc droit, est encore un arbre qui aime la fraîcheur et pousse en altitude. Dans les forêts de la montagne corse, on marche au milieu des colonnes grises des laricios comme dans la nef immense d’une cathédrale ou dans une mosquée.
Forêt de laricios
Ses aiguilles, sont longues et vertes. (« Ah ! intervient
Jean-Claude, quand j’étais petit, c’est avec ces aiguilles qu’on « cousait »
les grandes feuilles des hellébores pour tresser des couronnes. On arrivait
aussi à tisser des petits paniers pour ramener des fraises. Et Stéphane
Rogliano de reprendre « Pour les fraises, je ne le ferais pas. Les
hellébores sont toxiques. Elles contiennent, entre autres, des saponosides, de
l’hellébroside. Jusqu’au 17e siècle on pensait qu’elles pouvaient
guérir la folie et le lièvre de La Fontaine conseillait à la tortue de se
purger « avec quatre grains d’ellèbore… ». À l’heure actuelle, on
utilise encore les racines pour les troubles cardiaques et circulatoires. Mais ne
jouez pas avec les hellébores. »
Le laricio était le roi des forêts corses d’altitude. Non
seulement les troncs peuvent monter très haut, mais son bois est dur et très
durable. On l’utilisait pour le mât des bateaux et les bardages même si
l’absence de routes limitait l’exploitation. Aujourd’hui, il sert à fabriquer
des charpentes et des meubles. A l’Ospedale une scierie a longtemps
fonctionné. Elle a fermé aujourd’hui.
Au retour, j’ai consulté le site de l’ONF qui va jusqu’en
2018. Depuis cinq ans, le nombre de scieries corses a fortement diminué et
seules deux sont encore actives, pour un volume total scié de l’ordre de
1 000 m3 annuel. Même constat pour les ventes de bois : de
45 000 m3 annuel sur la période 2005/2013, elles sont passées à près de
10 000 m3 sur la période 2014/2017. C’est triste et difficile à
comprendre pour qui est comme moi
étrangère aux réalités économiques, mais ça ressemble à ce qui se passe dans toute
la France en voie de désindustrialisation. Pour relancer la filière forêt-bois,
les professionnels du secteur se mobilisent dit l’ONF, qui cite des programmes
de construction-bois initiés par des élus de Corse-du-Sud (construction
de trois logements sociaux à Cristinacce, installation d’un préau à l’école
communale d’Evisa). La création d’une marque « Lignum Corsica » est
aussi mise en œuvre pour soutenir le laricio.
La forêt, pour le moment, est surtout un bonheur pour les
touristes.
A cette altitude, le pin maritime est un envahisseur car son
habitat normal est sur la côte. Le réchauffement climatique explique peut-être
son expansion, mais il profite aussi des incendies car ses graines germent
directement, alors que les graines du laricio peuvent mettre de cinq à dix ans
pour pousser.
Le pin maritime est facile à distinguer du pin laricio.
Son écorce rougeâtre se crevasse progressivement. Ses aiguilles marron couvrent
le sol d’un tapis épais.
Toute la fin de la balade, Stéphane Rogliano nous apprend à humer les parfums du maquis, myrtes, arbousiers, lentisques, chênes verts, chênes liège, genévriers rampants et thyms de montagne… Il devient lyrique quand il s’agit des menthes, la menthe aquatique épicée tout près du barrage ; la menthe pouliot aux notes citronnées, les tapis de Mentha requienii, une menthe corse au parfum mentholé et poivré aux toutes petites feuilles vert pomme parsemée de minuscules fleurs lavande rosée et, bien sûr la Népita (prononcer « nébida »). Les spécialistes disent qu’il ne s’agit pas d’une menthe, parce que ses feuilles sont moins ordonnées. Mais elle en a l’odeur et dans l’île, elle sert à parfumer les légumes.
La baie du Stagnolu à 20h30
Pendant toute la journée, la chaleur a été intense, la mer
étincelante, le sable brûlant. A présent, la lumière tombe derrière les
collines.
Porto Vecchio. Baie du Stagnolu. L’étang
Avant que l’ombre ne gagne tout, ce moment émouvant de la
fin du jour avec les vagues sombres des montagnes et deux silhouettes noires de
pêcheurs. L’alliance du proche et du lointain.
Baie du Stagnolu Les pêcheurs
Crétins, idiots, incapables
Jusqu’à il y a peu l’argent était rare. A présent, il coule à flots, mais pas pour tous. Ça se passe près de Bastia, dans un minuscule lotissement pour vacanciers. Les propriétaires en ont fait un nid de verdure au bord d’une longue plage de sable. Ils sont furieux car la préfète vient de leur refuser le droit d’étendre de 30% la surface bâtie… « Alors que des autorisations sont accordées pour de grands ensembles à Porto-Vecchio ou à Calvi. Et d’ailleurs les lois votées à Paris sont absurdes : on applique aux villages de Corse des règles faites pour le littoral, alors que nos communes sont des bandes parallèles qui comportent un bout de plage, un bout de colline, un bout de montagne. Il faudrait rendre le pouvoir aux communes, leur permettre de moduler les lois, etc ».
Bon ! Certes, Mais ne faut-il pas préférer quelques
verrues de fixation autour de Calvi et de Porto-Vecchio et préserver au maximum
le restant de l’île ? C’est toujours le même mélange d’indignation et de
défense des intérêts personnels car il est légitime de vouloir faire fructifier
son bien. Où l’on voit qu’il n’est pas facile de conduire une politique
d’urbanisation raisonnable.
« Dans Macron, il y a con, dit le jeune homme qui travaille au musée d’Archéologie d’Aleria ». De quoi s’agit-il qui vaut tant d’animosité au président ? « Vous voyez les ruines. Il reste 80% de la surface à fouiller et l’Etat nous refuse les crédits ». Sous cette forme raccourcie et péremptoire, quelle argumentation étrange ! Le Président est responsable de tout et on attend tout de lui (alors même d’ailleurs qu’on entend partout que ce président est un monarque qui se mêle de trop de choses. Jamais le chef de la France n’a paru aussi fragile puisqu’un fonctionnaire pense sans problème pouvoir l’insulter devant des inconnus, pas pour provoquer, mais comme ça, en passant, parce que c’est normal.
Nous voici à table avec un petit groupe de Corses, modestes, mais bien insérés dans la vie locale. L’un est conseiller municipal d’une des villes qui comptent dans l’île. « Les hommes politiques sont tous des crétins et des pourris ». – « C’est comme Cahuzac, au lieu de le flanquer en prison on lui permet d’exercer la médecine à Bonifacio. Moi, si j’avais pris cent euros, on m’aurait radié à vie ». On néglige quand même de dire que pendant quatre ans, il n’a pu exercer son métier, qu’il est interdit de toute vie publique et qu’il ne présente aucun danger pour la société. J’essaie de glisser qu’il y a beaucoup de fraudeurs en France, entre les plombiers qui proposent de payer de la main à la main et les chirurgiens qui demandent de l’argent liquide avant d’opérer. Est-ce que les gouvernants fraudeurs sont si différents de leurs administrés ? « Ce n’est pas la même chose. Ceux-là se logent, voyagent, mangent des homards avec nos impôts ! Et pour quel résultat »