Au Cuscione (Corse-du-Sud)

Le Cuscione ou Coscione est un vieux plateau, étonnamment vallonneux au milieu de tous les sommets tourmentés de l’île. On parcourt difficilement les 12 kilomètres de montée depuis Quenza : la route est de moins en moins carrossable et il vaut mieux posséder un quatre-quatre pour venir sans dommage à bout des nids de poule.

Vers 1500 mètres, on accède à ces vastes étendues couvertes de plantes épineuses et parsemées de blocs de granite.

Plateau du Cuscione
Plateau du Cuscione

Une sorte de maison du parc a été édifiée là. Elle est sans doute peu utilisée, peut-être davantage en hiver pour accueillir des amateurs de ski de fond. Deux gardes s’ennuient un peu et voudraient bien nous raconter ce qu’on verra sur le domaine. Il y en a un qui m’explique la différence entre l’aigle royal que j’ai vu tourner pendant la route et le milan royal à la queue fourchue qu’on rencontre  aussi souvent.

Il nous recommande de prendre le Sentier de l’Eau qui suit un ruisseau avant d’arriver aux pozzines (de pozzi, puits). Il s’agit de sortes de trous d’eau que relient des filets d’eau souterrains qui se creusent à la fonte des neiges. L’eau glisse, invisible, entre les trous, mais on la voit tout à coup sortir de terre en glougloutant entre deux mottes de terre.

ruisseau au Coscione
Ruisseau au Cuscione

Au fur et à mesure que l’été avance les plus petites de ces vasques d’eau sèchent au soleil et des plantes les remplissent avec une hâte merveilleuse puisque tout recommence l’hiver suivant.

Le Cuscione est le royaume des aconits, aussi belles que dangereuses : on en extrait un poison qui paralyse la respiration, affole le rythme cardiaque et conduit souvent à la mort.

Champ d’aconits

Quelques bergers emmènent leurs troupeaux sur ce haut plateau où l’herbe reste verte près des ruisseaux. Des porcs, parfois des vaches y passent l’été en liberté. On y trouve aussi des chevaux, les uns utilisés pour les touristes, d’autres redevenus sauvages dont on ne sait plus à qui ils appartiennent.

Cuscione. Les chevaux sauvages

Aujourd’hui, la beauté ascétique du plateau n’est pas menaçante, mais un cousin de mon mari m’a décrit le Coscione enveloppé de brouillard ou recouvert de neige. Même quand il fait beau, le pays est rude car il n’y a presque pas d’arbres et le soleil tape dur.

Les fromages de Monsieur Ansaloni

Un peu avant le refuge, deux bergeries. On se présente. « On vient pour des fromages. On ne veut pas déranger ». Monsieur Ansaloni, berger et fromager se réjouit au contraire. Avec le Covid toutes les foires ont été annulées. 300 kilos de fromage sont restés en plan. Alors heureusement que les touristes s’arrêtent ! (Cette année malgré les quelques inscriptions dénonçant les Français qui empoisonnent le peuple corse avec la Covid, j’ai plutôt entendu exprimer un soulagement : « Merci les continentaux qui ne nous ont pas abandonnés »).

La salle à vivre n’a rien de pauvre. Aucun bibelot, mais on y trouve une grande table, une télévision, un canapé sur lequel un garçonnet d’une douzaine d’années est assis.

̶  On a entendu des sonnailles dans le fond du plateau, mais sans rien voir.

̶  Ce sont mes brebis que vous avez entendues. J’en ai 300. Ça ne m’étonne pas que vous n’arriviez pas à les distinguer au milieu des cailloux. Même moi, j’ai du mal. Avant, on mettait quelques chèvres noires pour les repérer… Quand même, je les vois à la jumelle parce qu’elles bougent… Pour les récupérer, je prends la jument que vous avez vue faire la sieste dans la cour.

̶     Nous, notre plaisir, c’est d’aller tout doucement sur le plateau et de rester toute la journée loin de la côte où l’on est un peu entassés.

 ̶     Oui, oui, mais moi, c’est pour le travail. Alors, je peux pas m’asseoir au bord du ruisseau à regarder les aigles et les milans.

̶   Et vous restez là tout le temps ?

̶   Non, je monte pour l’estive. En hiver, c’est plein de neige. D’ailleurs, il y a dix jours, il faisait encore froid. J’ai fait du feu dans la cheminée.

Avant dit le berger, j’étais agriculteur, mais je suis tombé dans le métier.

Il est âgé et le métier est rude. Il faut surveiller les brebis, les traire, faire le fromage. Est-il ici pour l’air et le calme ou parce que l’exploitation en principe tenue par le fils battait de l’aile en raison d’une gestion approximative ? Je me souviens d’un reportage de Corse Matin paru en 2018 sur ce fils Ansaloni. Il avait voulu organiser l’amuntana, une transhumance à l’ancienne depuis Quenza au lieu de recourir au transport par bétaillère. Il avait contacté le ban et l’arrière-ban des cavaliers venus de toute la Corse pour accompagner l’estive, au moins 50 personnes, copains, bergers de Zonza et d’Aullène, curieux, et même un abbé pour bénir le troupeau. De chien, il n’y en avait pas. Les bergers corses n’ont pas besoin de patous dans les hauteurs où l’on ne rencontre ni meute errante de chiens sauvages, ni loups, et dans les collines basses, les bêtes sont parquées. Malgré l’allure majestueuse des cavaliers, la conduite des troupeaux n’était pas leur fort. Aucun ne savait les canaliser : les brebis ont filé dans le parc du château et brouté toutes les roses, puis elles se sont engouffrées dans les jardins dont les grilles étaient restées ouvertes… C’est miracle qu’elles se soient finalement retrouvées sur le chemin pour une montée de 4 heures dans une chaleur torride. Le village a beaucoup ri, mais il n’a plus été question de transhumance à l’ancienne. (https://www.corsematin.com/articles/la-transhumance-a-quenza-une-histoire-de-villages-85063)

 Le jeune garçon assis sur le canapé nous demande de photographier ses poignets : « C’est pour ma mère. Je suis tombé et mon grand-père se débrouille mal avec le portable. »

Il est tombé d’une moto en partant au pèlerinage de Bavella : une truie lui a foncé dessus et l’a déséquilibré.

Je croyais qu’il voulait apitoyer sa mère et j’essayais de photographier un doigt blessé enveloppé dans une poupée, mais je me trompais. Le garçon voulait rassurer sa famille pour rester avec son grand-père sans redescendre pour faire une radio. A présent, je vois que toute sa cuisse a été éraflée.

̶  Un peu d’eau oxygénée, dit le grand-père, ça va suffire pour la jambe. Vous savez, il a toujours envie de monter. Il reprendra peut-être après moi.

Ainsi se poursuit la vie pastorale. Ce n’est plus la vie des ancêtres. Elle suppose des bétaillères, des foires à touristes, une télévision, des camions qui vous approvisionnent, mais la solitude et la beauté sont là.

Quand nous redescendons, nous ne savons plus qui se contente de peu et qui profite des richesses du monde, ce berger des hautes-terres ou nous qui repartons vers la plaine.

Splendeur du golfe de Porto

Je parlerai une autre fois de la vie quotidienne en Corse. Aujourd’hui, voici les souvenirs d’une visite du golfe de Porto et de notre inoubliable balade des calanches de Piana et de la réserve de Scandola.

Venir à Porto par Corte, c’est passer par la plus belle forêt de laricios de Corse, la forêt d’Aïtone, avec ses milliers de pins démesurés dont les troncs montent tout nus avant d’arriver au faîte. Ils sont si hauts que notre forêt de l’Ospedale dans la Corse du Sud paraît petite. Aïtone est cependant moins immédiatement accueillante avec des pentes abruptes et des cochons voraces qui guettent les sandwichs des promeneurs. Bientôt, la route traverse les terribles gorges de la Spelunca dans un massif desséché, privé de toute présence humaine. Tout en bas d’une descente vertigineuse, il y a peut-être une rivière inaccessible mais le long de la route il n’y a que la sécheresse et la boule de feu d’un soleil fou. Est-ce que ce sera ainsi en Corse dans le monde d’après où les hommes auront disparu chassés par le réchauffement climatique ? Même quand on quitte l’à-pic de la corniche, et qu’on retrouve des pentes, la montagne reste austère et déserte. Seul pousse ici un maquis épineux et le parfum des plantes est plus piquant qu’ailleurs.

Ota et le village de Porto

L’arrivée à Ota nous arrache un cri : le village accroché à mi-pente vit sous la menace de sommets monstrueusement hostiles et un gros bloc rocheux prêt à dégringoler sur les maisons.

Ota (golfe de Porto Corse)
Ota. Le rocher menançant

Quelques kilomètres plus bas, commence Porto, la marine d’Ota. Porto, qui était réduit à quelques maisons de pêcheurs, a pris son essor avec le tourisme. Avant, toute la région semblait invivable. D’ailleurs au 16e siècle, elle était entièrement vide. L’hostilité de la nature y était pour beaucoup, mais aussi les incessantes razzias des pirates « Turcs », venus le plus souvent de la régence d’Alger : Berbères, Maures, aidés de renégats, saccageaient les villages de la côte et emmenaient les habitants en esclavage, ou plus souvent les échangeaient contre des rançons. Ces incursions se sont prolongées jusqu’au 19e siècle. La menace était telle que les villages se sont établis sur les hauteurs et que les Génois ont construit des tours tout autour de l’île. Des guetteurs avertissaient les habitants à l’aide de feux pour qu’ils aient le temps de fuir dans les montagnes. Et puis les côtes étaient infestées de moustiques avant les épandages massifs d’insecticides qui ont accompagné le débarquement américain. Ces maux concernaient toute la Corse. A Ota, il faut ajouter les guerres sans merci du 15e siècle entre le seigneur de Leca et Gènes qui fera massacrer toute la famille. Les villageois avaient fini par quitter la région et Ota ne figurait même plus sur les cartes du 18e siècle.

Aujourd’hui, Ota revit, mais le manque d’espace limite heureusement les possibilités d’expansion. Nous voici à Porto c’est-à-dire devant une succession d’hôtels, de restaurants, avec quelques maisons et un embarcadère pour les navettes qui permettent de visiter la côte. Notre hôtel, le Corsica, à 100 mètres du port, est entouré d’un petit bois d’eucalyptus qui offre ombre et fraîcheur, bienvenues après la traversée des gorges. Chaque chambre jouit d’un grand balcon et d’une belle vue sur la tour génoise, et sur la montagneuse chaîne en forme de crète de dragon qui domine le Sud de Porto. Nous reviendrons aussi au Corsica pour la piscine de bonne dimension et pour l’accueil charmant. Voici le numéro de téléphone qui permet de court-circuiter les sites de réservation dont on connaît l’avidité : 04 95 26 10 89.

Le petit bois d’eucalyptus près de l’hôtel Corsica
Vue sur la tour de Porto depuis le balcon de l’hôtel Corsica

Sur la route de Piana une petite promenade dite du « Château fort » a été aménagée. Elle permet d’aller jusqu’à un rocher en forme de château d’où on domine le golfe. Pendant 45 minutes on marche entre des roches spectaculaires, tantôt, érigées comme des murailles,

Route de Piana. Promenade du Château Fort

… tantôt, plissées commes draperies,

Route de Piana. Promenade du Château-Fort

… tantôt lancées à travers à l’espace

Je n’essaierai pas de décrire ces roches. Maupassant l’a fait très bien dans Une Vie et on n’échappe pas à ses images. Sur la route du retour, tout se calme, le jour meurt doucement, éteignant une à une les couleurs et ne laissant que la douceur du crépuscule.

Le golfe de Porto vu depuis la route des calanques de Piana

Bizarrement, l’impression d’immensité vient davantage des montagnes que de la mer, lac tranquille à qui elles servent d’écrin.

Fin du jour sur le golfe de Porto
Route de Piana. Coucher de soleil

La Mer est un restaurant admirablement bien placé en face de la tour génoise illuminée dès qu’il fait nuit. Les gens d’ici semblent estimer qu’il faut que la tour passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel pour que le spectacle vaille le coup. Soit ! Sans être exceptionnelle, la cuisine de La Mer est agréable et personne ne vient vous demander de libérer la place pour les suivants. La terrasse est face à la tour génoise et permet de voir les montagnes qui dominent Porto. Quand la lune se lève, l’effet Murnau est garanti !

Ces immenses pentes qui dévalent jusqu’à la mer sont admirablement belles.  Elles font peser sur la petite ville leur énorme poids de pierre. Il n’y a pas besoin d’être mystique pour se sentir écrasés par les forces gigantesques qui bouchent tout le ciel et ne laissent d’horizon que vers la mer. On ressent jusqu’au malaise physique la petitesse humaine.

Tour des Calanques de Piana et réserve de Scandola

Différentes compagnies proposent des balades en bateau. Nous avons prudemment opté pour un bateau qui permettait de s’abriter du soleil pendant un tour qui dure à peu près quatre heures trente. Seuls les petits bateaux de 12 places supposés plus aventureux entrent dans les grottes, mais est-ce si nécessaire ?

Le tour des Calanques de Piana permet de voir d’en bas le paysage aperçu la veille depuis la route. Les hôtels de Porto s’effacent ; ne reste que la tour génoise sur son rocher de granite rose,

Tour génoise de Porto sur son rocher rose

Puis c’est le grand opéra des couleurs : toutes les nuances d’ocres, de roses, de rouges contre le bleu dur de la mer.

Le guide se sent obligé de parler pour ne pas nous laisser seuls. Il prévient. « Sortez vos appareils photos. Vous arrivez à « La Fenêtre ». 

Calanches de Piana. La Fenêtre

Et là, vous pouvez regarder l’eau, c’est « La piscine ». Ainsi en nommant les lieux, espère-t-il nous rappeler au premier devoir du touriste qui est de regarder et nous empêcher de succomber au vertige lent de ces grands murs de pierre avec leurs centaines de mètres d’à pic qui tombent dans l’eau.

La promenade se poursuit vers La Réserve de Scandola où il est interdit de marcher, de plonger et de pêcher et que l’on n’atteint qu’en bateau. Les prospectus mentent un petit peu quand ils vantent la richesse exceptionnelle de la faune vous poussant à imaginer un éden d’animaux marins et aériens, des aigles pêcheurs en train de pêcher sous les applaudissements, des oiseaux de mer dans tous les sens, (pas de phoques moines, puisque les derniers ont été éliminés avec la bénédiction des autorités pour cause de concurrence avec les pêcheurs), mais des dauphins, émergeant du ventre de la mer pour faire des pirouettes… En fait les aigles-balbuzards sont des migrateurs qui reviendront à l’automne. Les autres animaux sont sans doute en train de dormir. Tout au plus, devine-t-on quelques oblades quand l’eau est transparente. Avant d’atteindre la réserve, les compagnies maritimes proposent presque toutes un arrêt à l’anse de Girolata, difficilement accessible depuis la terre. Hélas ! les cargaisons de touristes ont une demi-heure pour prendre d’assaut les buvettes installées sur la plage. De pauvres ruminants mal nourris sont là pour qu’on les prenne en photo. La minuscule communauté qui vit à l’année est submergée et le charme tant vanté de l’endroit évaporé !

Girolata. Vaches à touristes

Pourtant, c’est la visite la plus belle qu’il m’ait été donnée de faire en mer : les 1600 hectares de Scandola sont un grand cratère volcanique effondré et les roches, selon qu’on les regarde à contre-jour ou dans le sens de la lumière passent par toutes les nuances du noir au rose selon qu’on longe des falaises de basalte ou des dômes de rhyolite. Pour être comblé, il suffit de regarder le change des couleurs, les jeux de la roche avec le ciel et le soleil.

Scandola. Orgues basaltiques rouges

Parfois un aquarelliste fou a ajouté un peu de vert gris sur la paroi :

Scandola. Genévriers accrochés à la paroi

Mais cela ne fait pas de mal d’entendre le guide signaler qu’on voit des roches datant de l’ère primaire, que les orgues basaltiques rouges sont une rareté, et que les arches sont dues à l’explosion d’énormes bulles de gaz

Scandola. Une arche volcanique

… ou faire remarquer les délicates concrétions calcaires qui se forment de temps à autres à fleur d’eau. Grâce à lui, on mesure mieux l’épaisseur de temps enfouie dans la pierre.

Scandola.Trottoir à lithopphylum (sorte d’algues calcaires qui ourlent le bas des roches)

Formes imposantes et sculptures délicates et fantastiques alternent comme si un Gustave Doré avait été chargé de dessiner dômes, arches et palais ornés de gargouilles, lutins et éléphant rose pour illustrer un conte fantastique :

Scandola. L’Eléphant rose
Scandola. Basalte gris. Le cortège des trois soeurs

Impossible de rendre la magie de ce monde minéral rose et noir entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.

Mont Saint-Michel. Quelques images

Ce qui fait la magie du Mont-Saint-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.

Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.

La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.

Le Mont depuis le terrain d’aviation
Route de la baie (vers Saint-Genest)

Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :

Soleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant un champ de seigle

ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on ne discerne plus où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.

Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.

Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès  des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.

Mont Saint-Michel. La montée verte

Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.

Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.
Les minces colonnes du cloître

Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre.

La nef de l’abbatiale depuis le cloître

Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.

Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)

La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.

Iouli et Alexandre Daniel (Moscou 6)

Misha et Nina ont organisé un repas pour fêter notre séjour à Moscou. Leur appartement est un appartement d’intellectuels où les étagères croulent sous des livres écrits dans toute sorte de langues. Leur fils qui n’a pas 17 ans parle un français excellent, appris pendant les quelques mois d’un séjour en France… Les parents de Michael se joignent au repas. C’est pendant cette soirée que je découvre le courage d’Alexandre Daniel.

Michaël Daniel entre sa mère et son père Alexandre Daniel

Toute ma génération se souvient du nom de son père, Iouli Markovitch Daniel, toujours associé à celui de Siniavski. Le procès de ces écrivains a sonné le glas des espérances suscitées par la politique de Khrouchtchev qui avait autorisé la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch et condamné le système des camps. Iouli Markovitch Daniel (1925-1988) était un écrivain et un traducteur connu. Il était le fils de Mordehai Meirovitch, dramaturge juif de langue yiddish, qui avait opté pour le pseudonyme de Marc Daniel et l’avait transmis à son fils Iouli. (Meirovitch, c’était aussi le nom de mon grand-père qui adopta pour sa part l’appellation de Rosoff ! Ainsi les deux branches de la famille perdirent le nom de Meirovitch.) Dans sa jeunesse, Mark Daniel s’était révolté contre l’ordre tsariste injuste, mais il s’inquiétait des dérives du nouveau système en place. 

Son fils, Iouli Daniel, mobilisé à 18 ans et plusieurs fois décoré, fut gravement blessé. A vingt ans, il était pensionné comme invalide de guerre. De retour à la vie civile, il étudia la littérature russe à l’université avant de partir enseigner à Kalouga, à 160 km de Moscou.

À partir de 1957, il se consacre à la traduction et à l’écriture sous le nom de plume de Nicolas Arjak. Ne pouvant publier ses œuvres dans son pays, il les fait paraître en Occident. La plus célèbre des nouvelles, Ici Moscou, qui donne son titre au recueil, raconte que le présidium du Soviet suprême avait décrété une «  journée des meurtres publics » pendant laquelle chacun pouvait exécuter qui il voulait, à l’exception des enfants, des militaires, des policiers et des employés des transports publics. La critique féroce des purges et le ton sarcastique du recueil lui valent d’être arrêté en même temps qu’André Siniavski et pour des raisons assez semblables. En février 1966, a lieu leur procès. Aragon prend fait et cause pour les accusés, et l’Humanité, organe du parti communiste français, publie ses protestations au nom du droit d’expression. L’émotion générale en Occident n’empêche pas Andrei Siniavski d’écoper de 7 ans de bagne et Iouli Daniel, à qui on reproche en plus son « cosmopolitisme » (euphémisme pour d’origine juive ?), de cinq ans. L’Union des écrivains soviétiques, qui voulait cantonner toute expression dans un conformisme étroit, avait fait un exemple.

Une fois libéré, en 1972, Siniavski émigre et devient professeur à la Sorbonne. Il finira sa vie en France.

J’ai sur mon bureau un recueil de Iouli Daniel paru en 2019 (Proses, Vers et traductions, Prosa, stikhi, perevodi) que mon cousin m’a offert. Je commence à déchiffrer ses poèmes qui sont à la portée de mon russe balbutiant. Sa volonté de témoigner, son refus de tout accommodement avec le régime expliquent peut-être que l’écrivain ait résisté aux conditions si dures de la prison. Une fois libéré, il resta en Russie. Il ne condamnait pas ceux qui partaient, mais il ne participa pas au mouvement d’émigration massive des Juifs. Qu’est-ce qu’un Juif quand on est athée, et qu’on ne croit pas que les clés de sa conduite se trouvent dans les dogmes religieux ? Une identité désuète selon tous ceux qui rêvent d’un monde délivré des divisions engendrées par les monothéismes. Iouli Daniel  pensait peut être ainsi. Mais je projette aussi sur lui mon impression que si je quittais la France, je quitterais ma langue, ma culture, mon identité. Est-il pire exil pour un écrivain russe que d’être exilé du russe ? N’est-ce pas une raison vitale de rester ?

En tout cas, depuis sa prison, Iouli Daniel avait écrit une « Romance sur sa patrie », qui est une déclaration d’amour fou pour la Russie. Voici le premier quatrain :

Ô mon pays, dis-moi au moins un mot

Devant toi, mon âme est pure

Est-il vrai que sans vergogne et pour toujours,

Nous – toi et moi – serons séparés par la calomnie ?

Je traduis mot à mot, désespérant de rendre le rythme, alors que la poésie russe est d’abord une poésie scandée. Voici un autre poème de prison où Iouli Daniel revendique la place de témoin pour les victimes muettes de la terreur :

« Verdict » (1ere tentative)

Tu n’oseras pas penser à ce qu’est ta vie

Regretter ta maison, et refuser d’avaler ta nourriture exécrée

Tu es un objectif,  une feuille de papier

Tu es un filet jeté dans cet étang

Ton chagrin agrègera la tristesse des autres

Le camp multipliera tes années de vieillesse

Ta fatigue portera le fardeau

Des limites étrangères des étendues polaires

Laisse tes cals douloureux

Te rappeler la blessure d’autrui

Etouffé par ces destins humains

Ton destin désormais sera  douleur

Tous les jours tu devras effacer la limite

Entre le « moi » léger et le pesant « nous autres »

Et mourir tous les jours

Pour les autres dont la mort fut muette

Oui, ton eau sera salée

Et ton pain amer, et ton sommeil sans rêves,

Tant qu’autour de toi tu verras ces visages

Et que dans ses robes noires la douleur sera à la peine

Au verdict, je réponds

OUI

A sa sortie de prison, il a repris son métier de traducteur qui lui permettait de vivre avant son arrestation, mais les autorités du pays ne l’ont autorisé à publier que sous pseudonyme. Inconnu sous cette identité, sauf des amis, il avait du mal à trouver du travail. Il survivait grâce à la fraternité de quelques poètes.

Alexandre, le fils de Iouli, qui est là ce soir, est un historien qui a entre autres pris sur ses épaules la double tâche de rendre une identité aux morts du goulag et de lutter contre les atteintes présentes aux droits de l’homme. Il achève un dictionnaire des victimes de la répression politique. Il travaille au Memorial, une ONG fondée par Andreï Sakharov et Arseni Roginski  pendant la perestroïka qui, selon ses statuts, cherche indissociablement à « Promouvoir une société civile mature, et une démocratie fondée sur une société de droit, de façon à prévenir le retour du totalitarisme ».  L’association s’occupe d’ailleurs d’aide juridique et sociale, autant et plus que de recherches historiques.

Le pouvoir combat Memorial. En 2009, l’enquêtrice Natalia Estemirova, menacée de mort par le président de Tchétchénie, est assassinée. En 2012, Memorial tombe sous le coup d’une nouvelle législation : toutes les associations qui acceptent des financements de l’étranger doivent accepter l’appellation « agent étranger ». Je ne connais pas bien le travail de l’organisation, mais je retrouve dans l’historien qui dîne tranquillement avec nous le courage de ceux qui refusent de se laisser dicter leur conduite par la peur.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’aurais été capable d’un tel engagement ou si j’aurais vécu une vie accommodante (la question sans réponse que les enfants d’après-guerre se posaient. Qui aurais-je été pendant les années sombres ? Un héros ou un salaud ? Qu’aurais-je fait ? Aurais-je résisté ou aurais-je choisi la servitude volontaire?) En même temps, je suis bien consciente du caractère grandiloquent de mes propos, que désapprouverait certainement Alexandre Daniel, tellement discret, tellement raisonnable.

Du patriotisme

Misha nous a promenés dans de nouveaux quartiers. Il nous emmène au couvent de Novodievitchi, hélas fermé quand nous arrivons. On voit seulement des coupoles dorées dépasser de hauts murs rouges et un talus où Rachele fait glisser sa luge.

La nuit est tombée, mais nous escaladons les pentes raides de la colline de l’université Lomonossov de Moscou, une des sept sœurs staliniennes. Au bout de l’esplanade, la forêt éclairée brille de mille feux vénéneux, violets, roses, dorés. La guide de l’Agence Tsar avait raconté que ces débauches de lumières servaient à lutter contre la dépression !

Le lendemain, nous retrouvons Misha pour un tour dans l’ancien quartier Basmanny un peu moins touristique que le Moscou de la place Rouge.

Eglise de la Théophanie

Arrêt devant une  affiche de l’armée qui cherche à recruter et retour sur un mot-clé décidément, entendu presque à chaque rencontre, « patriotisme ».

Engage-toi !

Une telle récurrence est frappante pour un Français. Chez nous, le patriotisme ne fait plus consensus peut-être parce que la nation est désormais une unité floue (entre les petites patries tellement à la mode et l’Europe qui a récupéré une partie des attributs du pouvoir sans parvenir à donner le sentiment d’être une entité symbolique forte). A Moscou, nous avons entendu invoquer sans complexe le patriotisme, par le guide Sacha, où il signifiait la défense de la Russie contre l’envahisseur nazi ; par les enseignants du centre Korochevo pour renvoyer à un programme d’éducation ethno-culturel ; et  voici que Misha s’inquiète de voir sans cesse associés, dans une sorte de confusion, le pouvoir intérieur et la politique menée en Ukraine, le soutien au gouvernement devenant un devoir citoyen. Qu’on s’interroge sur la place de la démocratie dans la vie politique, on est soupçonné de n’être pas patriote! Le patriotisme prend alors le visage grimaçant de la répression.

Il y a des mots qui se prêtent plus que d’autres à l’amalgame.

NOTE 1 : Les femmes ont peu parlé, sans doute parce que la soirée était surtout consacrée à l’histoire de la famille retrouvée. Je regrette à présent de n’avoir pas assez interrogé Nina et la mère de Michaël.

Note 2 : Ces pages ont l’air bien critiques. Il faut les mettre en  balance avec les éloges de Michaël sur l’état des universités où Nina et lui travaillent.  Le niveau de recrutement est bon ; les équipes de travail sont enthousiastes. Enseignants et doctorants ont des bureaux confortables. En France, par exemple, estime Michaël, les conditions de travail, qui rendent la vie professionnelle intéressante, sont loin d’être aussi bonnes. Cela rejoint l’impression, certes totalement superficielle, du centre Korochevo avec ses professeurs qui semblent croire à leur avenir d’enseignants.

https://www.memo.ru/en-us/

https://www.memo.ru/en-us/memorial/mission-and-statute/

Roginski  Arseni (cofondateur de Memorial. Interviex 2018) http://therighttomemoryfilm.com/  

Daniel, Iouli, 1966, Ici Moscou. Nouvelles, J. Bonnet , A . M. Felkers , J . Michel, traducteurs, Paris, Sedimo.

Даниэльl, Юлий, 2019, Проза, Стихи, Переводи, москва, Оги.

Breuillard, Sabine, 1993, « La dissidence en U.R.S.S. : les années 1950-1980 – objet d’étude, sources, problèmes de méthode (Colloque de Moscou, 24-26 août 1992) », Revue des études slaves, t. 62. https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_2_6472

Le Kremlin (Moscou 5)

Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).

Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.

Chrétienté orthodoxe et pouvoir

Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.

Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »

Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB

Une muraille italienne

Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.

La Tour de la Trinité

Place des Cathédrales

Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.


Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais

Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris.  On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?

La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints. 

Eglise de la Déposition de la Robe de la  Vierge

A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.

Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.

Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.

La vieille galerie Tretyakov (Moscou 4)

Nous restons peu de jours. Or, en 2017, nous avions vu une partie de la collection de Sergueï Chtchoukine à Paris où nous ne manquons pas d’impressionnistes, de Matisse et de Picasso. En revanche, nous ne connaissons pas l’art russe. Pour nous, entre Roublëv et Kandinsky, il n’y avait personne. Aussi, nous optons pour la galerie Tretyakov du nom du généreux amateur d’art qui a donné sa collection à sa ville en 1892. Ce musée en contient au moins deux, les salles consacrées aux icones et celles qui portent sur la peinture des 18e et 19e siècles.

L’art des icônes

Notre visite commence par  les icônes apparues en Russie au 12e siècle, avec la religion orthodoxe. Les couleurs qui sont restées brillantes et intactes sous la couche d’huile de lin sont dans l’ensemble d’une harmonie chaude et simple.

Plus étonnant par rapport à mes vagues clichés sur les images mystiques, le côté surtout décoratif de certains détails comme dans cette icône où le plaisir de superposer chevaux et casques pointus est évident.

Tretiakov. Icône du Signe de la Vierge. Détail (15e siècle)

L’icône de la Trinité (peinte vers 1410) est une des icônes célèbres d’Andreï Roublev dont le sujet est l’hospitalité offerte par Abraham à trois archanges, mais dont la composition, qui multiplie les parallèles avec le Nouveau Testament, représente l’unité de La Trinité et une méditation sur ce que signifie l’Eucharistie.

Tretiakov. Roublëv. La Trinité

La sérénité qui caractérise la scène se retrouve dans beaucoup d’images, en particulier dans la représentation du Christ, qui est ma préférée. Ce Christ est peint sans souci des proportions, son cou est « trop » puissant, son nez « trop » étiré », le bas de son visage immense. Les couleurs se fondent dans l’ôcre du fond.

Tretiakov. Roublëv. Le Christ

Et pourtant le visage rayonne ; il est étonnamment apaisé (apaisant ?).

Peintres réalistes ; les Ambulants

L’essentiel du musée est consacré à la peinture du 18e au 20 e siècle. Trétyakov était un autodidacte, c’est peut-être pour cela qu’il a été capable de soutenir les peintres qui voulaient rompre avec les sujets mythologiques de l’Académisme. Je m’ennuie cependant devant la peinture de genre qui a l’air de sortir de vieilles demeures provinciales, même si parfois le regard critique du peintre retient. Une des œuvres les plus connues de Fedotov qui date de 1851 et s’intitule Fiançailles d’un major ressemble à une nouvelle misogyne de Tchekhov. Tout y est : la fille minaude en robe de mariée ; le futur mari s’ennuie à la porte. Il l’a sûrement épousée pour sa dot. Le père à l’arrière-plan, en sobre costume de marchand, est la clé de ce mariage d’argent.

Tretiakov. Fedotov. Le Mariage du major

Les Russes ont l’air d’adorer Vassily Ivanovitch Sulikov (1848-1916), un peintre d’histoire. Ils vous racontent l’Exécution des Streltsy qui se sont rebellés en 1698 contre le tsar Pierre alors que ce dernier se trouvait hors de Moscou. Quand Pierre revint, il les punit sévèrement, coupant même personnellement la tête de certains d’entre eux…. Cette peinture est connue de tous, comme chez nous Bonaparte au pont d’Arcole, ou Le Radeau de la Méduse. Voici La Boyarine Morozova, arrêtée en 1671 parce qu’elle soutenait le mouvement des vieux croyants (Elle tient deux doigts levés, montrant ainsi l’ancienne forme du signe de la croix).

Tretiakov. Sulikov. La Boyarine Morozova

A côté de la grande fresque aux multiples personnages, quelques esquisses permettent d’apprécier le talent de portraitiste de Sulikov.

La Boyarine Morozova. Esquisse

Des visiteurs contemplent les héros slaves peints par  Viktor Vasnetsov… A vrai dire, ison art rappelle l’art des illustrateurs de contes… mais on ne plaisante pas avec des figures tutélaires de l’histoire russe !

Mes peintres préférés sont les « ambulants ». En 1860, douze peintres rompent avec l’idéalisme classique et rejoignent le mouvement réaliste européen à peu près à l’époque où les musciens créent le groupe des cinq autour de Rimsky-Korsakov. Cette rupture est guidée par un projet politique libéral. Les artistes veulent émanciper le  peuple, développer sa conscience critique. Le nom de peintres ambulants provient du nom de la « Société des expositions artistiques ambulantes, créée en 1870,  qui organise des expositions itinérantes, dominera la vie artistique pendant une trentaine d’années.

Parmi eux, Vassili Perov est un des plus critiques. Il a peint une troïka, c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Dans son tableau, trois enfants remplacent les chevaux et qui tirent d’énormes barils dans le froid de l’hiver.

Tretiakov. V. Perov. La Troïka

Bien qu’il ait été un peintre officiel de l’armée, Vassili Verechtchaguine représente la guerre dans toute son horreur dans Les Vaincus : les autorités (le sabre et le goupillon) contrastent violemment avec les pauvres morts laissés sans sépulture. La peinture est au service de la protestation humaniste.

Tretiakov. V. Verechtchaguine. Les Vaincus

J’ai surtout aimé la peinture de paysage. Chichkine montre avec une technique minutieuse, la terre gorgée d’eau, de mousses blanches épaisses, les grands troncs de simples résineux formant une forêt profonde qui mène vers l’obscurité. Dépassant l’illusion référentielle, il suggère un lieu où le temps ne passe pas ou bien c’est un autre temps. L’espace qu’on devine illimité se prolonge autour de l’image.

Tretiakov-Ivan-Ivanovitch-Chichkine

Avec Ivan Konstantinovitch Aïvazovski, peintre de la mer, le hors cadre entre à nouveau dans le cadre du tableau. J’aime la hardiesse avec laquelle sa représentation de la Mer Noire s’en tient au jeu des vagues dans une mer sans limite. La ligne à l’horizon, presque imperceptible, ne pèse rien par rapport à la représentation des forces de la nature.

Tretiakov. Aisavovsky. Orage sur la mer Noire 1881

Savrassov s’attache aux jeux de lumière dans de simples hameaux.  L’ombre projetée d’une église, la présence des corbeaux, viennent donner un sens un peu plus complexe à ses tableaux.

Tretiakov. Savrassov. Les Freux sont de retour

Je découvre aussi Philippe Maliavine, créateur d’une série intitulée « Floraison de femmes russes ». Né en Russie, il est mort à Nice en 1940. Je n’ai vu d’abord que ses couleurs éclatantes et j’ai cru pénétrer dans une salle de peintures abstraites, mais vers le haut du tableau émergent les visages des paysannes.

Tretiakov Philippe Maliavine. Tourbillon.Détail

Grabar fait sentir en une toile ce que représente l’éveil de la nature pour les Russes.

Tretiakov Grabar. L’Azur de février

Ses bouleaux encore plongés dans l’hiver annoncent le retour à la vie.

Un tour du centre-ville avec Sacha. (Moscou 3)

Les étoiles rouges et la modernité

Le guide, Sacha, est bien intéressant et d’abord par son analyse qui oblige à penser le mélange complexe de détestation de la catastrophe stalinienne et d’entrée dans la modernité, liée pour beaucoup à la Révolution. Il évoque sa mère, fille de paysans qui a été « extirpée du Moyen Age et propulsée au 20e siècle » et son impression de rêver éveillée quand elle ouvrait le robinet pour avoir de l’eau chaude. Qu’importe si les immeubles étaient gris et d’une monotonie désespérante !  Ce récit me rappelle les amis qui avaient connu le début de la cité de Sarcelles. Ils étaient venus là par choix : les grands ensembles étaient pour ces enfants d’après-guerre la possibilité d’être logés confortablement. Des comités d’habitants dynamiques organisaient la vie. Le travail ne manquait pas. C’étaient des années passionnantes dont mes amis avaient la nostalgie.

Quel que soit le bilan de l’URSS, Sacha n’oublie pas que, 12 ans après la guerre, Gagarine, petit-fils d’un serf, a conquis le cosmos.

La Grande Guerre Patriotique

Il évoque lui aussi le patriotisme qui est d’abord la fierté d’avoir tenu devant les Allemands. Hitler est arrivé aux portes de Moscou, mais s’est cassé les dents devant la résistance acharnée des Russes. L’Occident pour des raisons de guerre froide a davantage célébré l’aide américaine, mais pendant « La Grande Guerre Patriotique », on estime à 26,6 millions les pertes russes, dont plus de 13 millions de soldats, alors que les Américains ont perdu environ 130 000 hommes sur le front de l’Ouest. Les historiens disent d’ailleurs que le tournant de la guerre a eu lieu à Stalingrad quand les Allemands ont levé le siège de la ville après 900 jours.

En France, il y a dans les moindres villages, des monuments aux morts de 14-18 (le pays encore exsangue a peu résisté en 39-45). A Moscou, on célèbre la victoire de 1945. Tout près de l’hôtel, on voit d’ailleurs un tank qui commémore l’héroïsme de la Russie.

Près de la station de métro « Les Champs d’octobre », un tank de la dernière guerre. Photo Myriam Halimi

Tout est occasion de se souvenir. Dans une des rues du centre, je ne sais plus laquelle, les façades des bâtiments sont revêtues du granite que les nazis persuadés de conquérir la Russie voulaient utiliser pour édifier un monument à leur victoire et ce granite récupéré est une petite revanche. Bref, les Russes célèbrent le sacrifice et et l’héroïsme. Comment critiquer ce discours alors que chaque famille pleure encore un proche ?

Sasha croit à l’esprit des peuples et même si on peut appeler ça des clichés, ils sont suggestifs. Il dit : « les Russes sont capables de travailler pour accumuler de l’argent qu’ils vont dépenser en une nuit, capables de boire comme des trous, et puis de plonger tout à coup dans des rivières glacées… Ils sont comme ça les Russes. Ils ont une énergie folle qu’ils mettent dans des entreprises folles. » Alors, il nous a raconté l’histoire de la rue Tverskaïa qu’on avait voulu élargir de trente mètres en conservant des immeubles « constructivistes ». Qu’avait-on fait ? On avait déterré les fondations, installé des rails sous les constructions qu’on avait pousséss lentement jusqu’à leur nouvel emplacement. Incroyable ! – « Comment les ingénieurs savaient-ils que ça marcherait ? »  « Ils ne savaient pas, mais ils ne savaient pas non plus que ça ne pouvait pas marcher. C’est pourquoi ils l’ont fait ».

Après un nouveau tour du centre, une traversée du Goum, un arrêt sur la place Rouge, nous allons au parc Zaradié

Le nouveau parc Zaradié 

Le temps s’est éclairci quand nous arrivons au parc, ouvert à l’occasion du 870e anniversaire de la capitale. Il est situé à côté de la place Rouge, sur le quai de la Moscova et il s’étend sur plus de dix hectares, à la place de l’ancien hôtel Rossia – un hôtel qui pouvait  héberger 5 300 personnes conformément au gigantisme des années d’après-guerre.  Le jardin qui lui a succédé abrite une grotte de glace, des restaurants, une salle de concert et un amphithéâtre à ciel ouvert. Un pont en forme de boomerang surplombe la rivière Moskova.

Parc Zaradié. Le petit bois de bouleaux

Des plaques de neige qui n’ont pas fondu permettent de se représenter combien était magique la Russie des hivers d’avant le réchauffement climatique dans la blancheur de la neige et la blancheur du tronc des bouleaux.

Parc Zaradié. Vue sur une des sept soeurs

Plus loin, sous un ciel d’orage très noir, c’est le contraste des couleurs ternes d’une des sept tours monumentales, et des zones touchées par la lumière, les plaques de neige, les reflets éblouissants sur la Moskowa, les croix des églises.

Parc Zaradié

Tout s’assombrit à nouveau. Bien que les églises peintes, qui rappellent notre Moyen Age, ne doivent sans doute rien au manque de lumière, leurs couleurs compensent un peu le gris d’un Moscou, pluvieux, gigantesque et sans publicité.

Moscou (2) Chanter est une fête

Le centre Khorochevo

Le centre Khorochevo est une sorte de conservatoire privé où l’on accueille des enfants dont l’âge varie de 3, 4 ans jusqu’à l’adolescence. C’est aussi là que des personnes âgées viennent chanter en chœur. La directrice et Svetlana Lebedela nous montrent quelques classes où de charmantes petites filles à nattes ou à chignon, des garçons, plus rares, apprennent à peindre, à faire de la poterie, à interpréter des saynètes, à chanter, à danser, à parler anglais…

Les professeurs ont tous souligné que leur but est aussi d’inculquer des valeurs patriotiques à leurs élèves. Personne n’a relevé. Il est clair qu’on ne plaisante pas avec le patriotisme dans ce pays, mais que veut dire au juste ce mot ?

Centre Khorochevo. Atelier de peinture
Centre Khorochevo.

Nos hôtes expliquent qu’il n’y a ni tri à l’entrée ni examen de fin d’année. Les cours sont collectifs et le résultat de fort bon niveau, pour autant qu’on puisse s’en rendre compte. Les cours sont payants pour une partie des élèves et j’aurais aimé savoir si la somme était importante et si le tri social qui en découlait était sévère, mais l’atmosphère ne se prêtait pas à ce genre d’enquête. Ce qui est visible, c’est que les enfants sont disciplinés et qu’ils ont l’air très contents de s’exercer et de montrer ce qu’ils savent faire.

Centre Khorochevo. Chants populaires
Centre Khorochevo. Danse populaire
Centre Khorochevo. Danse populaire

La chorale moscovite a cuisiné pour nous des beignets (pirojki) aux choux ou à la pomme, acheté des bonbons au chocolat dont les Russes raffolent et préparé des gâteaux :  « Tous à table, crient les grand-mères! Mangez ! Mangez ! Il ne faut rien laisser ». L’atmosphère est chaleureuse. Je ne parle pas russe… Mon petit bagage s’est défait l’an dernier quand j’ai interrompu des efforts trop récents. Je peux évidemment acheter quelques bricoles, me présenter… La pauvreté de mes connaissances empêche tout échange réel, mais on se regarde avec intérêt, on montre des photos de petits enfants, on dit qu’ils sont beaux.

Le concert des deux chorales

Le mercredi matin est occupé par une répétition (catastrophique !).  Nous devons chanter une dizaine de chansons sentimentales des années 30, des airs patriotiques et des chansons cosaques, mais tout nous perturbe, l’acoustique de la salle, les entrées et les sorties, les réprimandes justifiées de Svetlana et de son fils, la coordination avec l’autre chorale puisque nous chantons deux chansons ensemble. Il faut maîtriser les micros, puis rentrer dans le rang à reculons en faisant de grands sourires au public. Rien n’est facile et notre cheffe de choeur s’inquiète.

A la fin, la chorale russe offre de jolis foulards aux Françaises et des casquettes aux garçons. Une des choristes, Marie-Christine, nous fait crier trois fois « Hourra ! » ce qui est le maximum qu’on peut attendre de Français compassés !

Le lendemain en fin d’après-midi, c’est notre concert. Les vieux copains des choristes moscovites sont venus les écouter. Ils connaissent notre répertoire. Même si j’essaie de ne pas focaliser mon attention sur les mêmes spectateurs, je les vois fredonner en même temps que nous ou bien taper en rythme dans leurs mains. Nous sommes portés par leur bienveillance et notre prestation est applaudie.

Nous partons fêter la soirée dans un restaurant boîte de nuit géorgien.

On boit trop en portant des toasts à nos futures performances, à la beauté des femmes, à l’amitié, à l’avenir, … Notre vis-à-vis insiste pour que le Français boive cul sec lui aussi comme un homme.

On chante comme des fous, on mange, on danse…Nous sommes vaguement ivres, très euphoriques. De Moscou, les Parisiens m’apparaissent comme des gens coincés, qui se plaignent tout le temps, comme s’ils étaient déterminés par un malheur social qui les empêchait de profiter de la vie, tandis que les Moscovites visiblement moins aisés que les Français rigolent de tout, bien décidés à faire la fête dès qu’il y a une occasion !

Le dimanche, les festivités recommencent. Des chorales venues d’un peu partout viennent chanter un numéro, écouter un grand discours et leur chef reçoit un trophée sous les applaudissements. A la fin de la distribution des prix, nos chorales franco-moscovites se mélangent pour chanter une dernière fois notre chanson commune, Fsio ichio pieredi dans un par cœur approximatif… Et puis, c’est fini. On se dit au revoir. On promet d’envoyer des photos, mais pour cette fois, c’est fini, on va se quitter, chers compagnons de chant !

Une semaine à Moscou (1)

Le Voyage de la chorale Glinka

Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.

Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »
La chorale de Moscou
La chorale du Palais Khorochevo
Choeur Glinka

Une famille retrouvée après quatre générations

J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)

Moscou : quelques chiffres

J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.

L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »

« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »

Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).

Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié

Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.

Un petit tour sur la place Rouge

Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.

Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.

Hôtel Metropol (photo JMB)
La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol

En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…

Rue Nikolskaya

Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).

Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia

Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.

Cour du n° 8
Cour du n° 8 de la rue Nikolskaya
L’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya

Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.

Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?

Valentino et Lénine

Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.

La Fontaine du Goum

Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.

La Patinoire de la place Rouge

A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions

Saint-Basile

Saint Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan  le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.

La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ». Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un  royaume.

Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.

Occi (2) : « … L’a rebâti plus beau qu’avant »

Christophe me fait remarquer que l’histoire d’Occi n’est pas finie. On pourrait (je devrais) la poursuivre au moins jusqu’en 1980, puisqu’un de leurs amis a une tante qui a connu Fra Felice.

On devrait surtout, parler de la chapelle rebâtie. De fait, un comité tente de restaurer le village délabré. Laetitia Casta, enfant de Lumio, lui a offert comme un drapeau le vert tendre de ses yeux, sa bouche, les courbes de son visage… et le comité a réuni assez d’argent pour réhabiliter la chapelle de l’Annunziata en 2002.

Laetitia Casta. Photo Scarface

Pourquoi n’avoir pas parlé de cette chapelle neuve, prête à accueillir des fidèles pendant quelques siècles au moins, tant ses murs ont l’air solide ? C’est comme dans la chanson enfantine du vieux chalet que la neige et les rochers avaient mis à bas et que Jean « d’un cœur vaillant, a rebâti plus beau qu’avant ! »

Chapelle d’Occi. Photo Christophe Moufflarge

Christophe pense sans trop le dire que j’ai négligé  la fidélité qu’on doit à la vie qui continue.

– D’accord Christophe, j’ai un peu trop débarrassé le paysage de tout ce qui gênait ma rêverie. Voilà ta chapelle d’Occi !

Mais laisse-moi m’inventer Fra Felice, la peau sur les os, tout desséché, debout dans son décor grandiose de collines qui ouvrent sur la baie de Calvi et dans son dos le village demi-ruiné. Oui ! J’aimerais qu’on voie Fra Felice comme je le vois, dans le paysage simplifié par mon imagination, les yeux fixés sur la mer éblouissante qu’il domine de très haut.

Bibliographie : lire l’article très complet sur Occi : https://www.mediaterra.fr/sites/default/files/Occi_MT.pdf

voir aussi : Fra Felice, comte d’Occi (Haute-Corse)